La clé

Le texte "La clé" participe d’un spectacle donné en bords de Loire, le 8 septembre 2013. Voir le site Ligerocyclospectacle

Pour le « Ligero cyclo spectacle / Automne 2013 »

La clé

Gérard Streiff

On imaginera un acteur, revêtu d’une combinaison intégrale de plongeur, noire, accostant et soliloquant.

Je me présente, Poupard, Martial Poupard. Dit le gland. Le surnom, vous imaginez, ça vient pas de moi mais de mon chef de service ; il a toujours trouvé que j’étais « lent », c’était son mot, lent et distrait, mais je suis pas lent, je m’applique, nuance. Je suis plongeur à la brigade fluviale d’Orléans ; enfin, j’étais plongeur. C’est moi qui draguais en effet le lit de la Loire, je scrutais, je recensais, je récupérais les fonds de fleuve. J’en ai vu là dessous, je vous dis pas ; ou plutôt si, je vais vous dire.

Ce boulot, j’en rêvais déjà tout gosse : dès que je le pouvais, je vivais sous l’eau ; ça a commencé par une bassine ; puis je me suis fait la main dans la baignoire ; je me perfectionnais à la piscine, côté petit bain d’abord puis dans la version olympique avant de m’éclater pour de bon dans les fosses de plongée. Chaque fois que je voyais une surface tremblotante, un monde liquide, de la flotte, quoi !, c’était plus fort que moi, fallait j’aille voir en dessous de quoi il retournait. Pourquoi ? Je sais pas vraiment, je pourrais pas expliquer ; ça, c’est un peu comme les canards, vous savez, faut pas demander à la bestiole ce qu’elle pense de son foie gras, non ? Je sais pas non plus ce que dirait un psy mais bon, c’est comme ça, j’aime, j’aime me balader à l’horizontale, j’aime le souffle étouffé des tréfonds, la sensation de mettre le monde à distance alors qu’il est tout proche, j’aime la ténébreuse lumière des abysses, ces couleurs qu’on ne voit que là, du glauque à l’opaque avec de belles éclaircies, j’aime les rayons lumineux qui traversent parfois les ondes comme des flèches de feu, j’aime jouer comme en apesanteur. Bref, j’aime, c’est clair, non ?

On en voit là-dessous des vertes et pas mûres, je l’ai déjà dit. Je parle pas de la poiscaille, des poissons-chat, des anguilles, ça, la friture, c’est encore un autre sujet, je parle pas non plus des loutres ni des écrevisses, non, je parle du décorum, du paysage quoi, les ondulations d’algues qui donnent l’impression d’avoir la Parkinson, les petits reliefs moussus, les mini-rochers tapissés de corbicules, les carcasses de mobylettes ou de frigidaires, les armes de guerre qu’on trouve en pagaille, comme si toutes les armées en déroute s’étaient donné le mot : on balance ici le surplus militaire. Au fond, c’est une vraie foire aux antiquités, je vous jure ! Et on y fait de ces rencontres !
Ma découverte la plus romantique, dans les eaux ligériennes - romantique, le mot est peut être trop fort, disons la plus sentimentale -, ce fut celle des suicidés de la Saint Valentin. En fait je sais pas s’ils ont sauté à l’eau ce jour là précisément mais c’est bien un 14 février qu’on les a retrouvés, que JE les ai retrouvés ! C’était pas très loin d’ici d’ailleurs. Je faisais comme tous les jours ma petite inspection de routine, histoire de garder la forme, mon petit jogging allongé si on veut, quand j’aperçus une ombre que je pris d’abord pour un arbre ou une grosse branche, mais l’ombre se tenait dans une position verticale. En soi, c’était déjà curieux mais après tout, pourquoi pas, c’était peut-être une histoire de courants ascendants comme on dit ; je m’approchais, je distinguais des chiffons flottant autour du tronc, un peu comme des drapeaux ; c’est quand j’ai eu le nez dessus que j’ai compris : c’était des noyés, deux noyés, un couple, enlacé, agrippé, les cheveux hérissés et emmêlés, les visages collés ou presque, un couple qui ondulait, ou ondoyait ?, non j’aime mieux ondulait, comme s’il amorçait un pas de danse, et qu’il s’arrêtait aussitôt, des automates répétant sans fin le même geste. Pourquoi et comment se tenaient ils ainsi dressés ? Je remarquais alors que leurs pieds étaient coulés – si j’ose dire- dans un seau de ciment ; en fait chacun avait un pied dans le récipient, l’autre était libre ; on aurait dit de drôles de fleurs qui sortaient d’un drôle de pot. Je savais que cette méthode existait, mais d’habitude c’est la mafia qui réglait ainsi ses comptes, pas des amoureux en fin de course ; car on a reconstitué ensuite l’histoire de ce couple ; c’était deux ancêtres de la région qui se savaient condamnés ; ils avaient emprunté une barque ; au milieu du fleuve, ils avaient du faire leur petite tambouille, le seau, le ciment, et que je te touille, et que je te glisse un pied chacun dans l’ustensile, attendant que ça durcisse ; quand l’affaire avait bien pris, ils se sont traînés comme ils pouvaient avec leur pied valide jusqu’au bord de l’embarcation et hop, au jus ! Descente directe et sans retour. Depuis ils arrêtaient pas de se bécoter, et de danser, mes amoureux aux souliers plombés.
Voilà, voilà...
Mon souvenir le plus bluffant ? Ce fut le coup du Chinois. Le chef m’avait appelé d’urgence, c’était un week end : « Le gland, je crois bien qu’il m’avait appelé comme ça, sans vergogne, au téléphone, le gland, il disait, radine, un joggeur a cru repérer le toit d’une voiture dans la Loire. » En chemin, je pensais à un chauffeur qu’aurait oublié de mettre le frein à main, c’est un grand classique ! Le temps d’arriver, d’enfiler ma combi, qui me moule, je vous dit que ça ! Donc en combi, poussez vous, m’sieurs dames, car y avait du monde sur le quai – forcément, les gendarmes, ça attire !- et voilà le gland qui descend ! Je plonge, en fait, et me retrouve tout se suite en face d’une voiture qu’avait pris le fond pour un parking ; c’était une 4L version fourgonnette ; sur les côtés du véhicule, en demi cercle, on pouvait lire « Au bon nem ». Je connaissais, le bon nem ; c’était un resto chinois du centre-ville, la camionnette aussi, je la connaissais, le vieux restaurateur faisait parfois des livraisons à domicile avec ; je fis doucement le tour du propriétaire, y avait pas beaucoup de lumière dans le coin ; les deux portes et le hayon étaient fermés, les vitres remontées ; je me suis collé le nez au pare-brise et alors je l’ai vu, tout près de moi : le Chinois ! Il était encore au volant ! Incroyable mais vrai, il était là, le pépé, bien assis à sa place, les mains sur le guidon, histoire de dire, les yeux grands ouverts, la bouche itou ! Comme s’il voulait gueuler mais on entendait rien. Y m’a foutu les jetons, le mandarin ! J’ai mieux compris son attachement à sa tire quand on a treuillé la voiture pour la déposer sur le quai : on lui avait menotté les deux mains au volant. Pire : l’autopsie montra qu’il était vivant quand il avait été balancé avec le bahut ; il avait les poumons gorgés d’eau. On n’a jamais très bien su ce qui lui était vraiment arrivé ; d’aucuns ont parlé de trafic de drogue, d’autres de filière de clandestins ; on a dit aussi qu’on l’avait pris pour un autre, qui portait le même nom ! Pauvre chinois. Ce qui est sûr, c’est que maintenant, faut en faire des kilomètres pour trouver des nems comme de son temps.

Mais bon, je sens bien que je casse l’ambiance avec mes histoires ; vous êtes là, légers, dispos, en vadrouille et moi je vous fais faire le tour du cimetière, non ? OK, j’accélère ma bio. Tiens, je vais vous raconter ma dernière aventure, professionnellement parlant, celle qui mit fin à ma carrière de plongeur à la brigade fluviale d’Orléans. C’était un matin lumineux, même au fond de la Loire, on avait l’impression que tous les projos étaient branchés, c’est rare, faut en profiter quand ça arrive. Je repère sous moi une sorte de petit cube qui perce de la vase ; je m’approche, je dépoussière, façon de parler : un coffre ! Un petit coffre de quoi... 30, 40 centimètres de côté, vous voyez le genre ; je dégage l’engin ; il est de petite taille mais il pèse son poids, ça promet. Cerise sur le gâteau, y a une clé engagée dans la serrure ! Intrigué, je manipule le rossignol. Qui me reste aussitôt dans la main, comme s’il m’attendait. Et là, voilà qu’une brème, savez : y z’ont un côté fouille merde ces bestioles, une brème, dis-je, me tournicote autour. Courtois, je lui fais des manières de la main, genre coucou, c’est le gland, on se connaît ? Et ce con, il fonce sur ma pogne et me bouffe la clé ! Qu’est ce qui lui est passé dans son pois chiche de cervelat pour faire ça, mystère ! L’a du sans doute croire que c’était un ver de terre que je lui tendais, par bienveillance ? Bref, voilà ma clé in the fretin ! Pas le temps de m’indigner : ni une ni deux, je me mets en chasse de la bête. Je sais pas encore comment je vais m’y prendre, la choper à main nue, lui péter la gueule à coups de galet, mais en tout cas je la perds pas de vue. Or justement si, voilà que je la perds de vue : elle était là, ma brème, toute étroite et prétentieuse, à se tortiller du derrière, et la seconde suivante, que dis-je, une nanoseconde après, elle était plus là ; à la place, et en face de moi, je vois comme un trou, un cadre noir tout hérissé de minuscules dents, genre lime à quatre côtés : c’est la gueule grande ouverte d’un silure, un beau morceau qui vient de me gober sans transition la brème. Qu’est comme tombée sans le faire exprès dans la caverne. Ça se complique ; le silure, c’est comme les cochons noirs mexicains, excusez l’association mais ça bouffe tout, ces zèbres, paraît que ça s’empiffre même de pigeons à la moindre occasion. Je résume, pour ceux qu’auraient pas tout suivi : me voilà face à un silure qu’a bouffé la brème qu’a bouffé la clé ; je renonce toujours pas, j’attaque ; c’est ma clé, ma clé à moi, silure ou pas, je veux ma clé ! Le silure doit sentir que je suis contrarié, il fait demi-tour et se tire. Je le course, dans un mélange de brasse, de crawl et de papillon coulé ; plastiquement, c’est pas parfait mais assez efficace, j’avance vite ; or voilà mon silure qui prend de la hauteur, qui s’élève, qui file droit vers la surface, qui s’envole, ma parole, il vole. Je redouble d’effort, je fonce, je peux quasiment lui saisir la queue et je comprends : le silure vient de se faire harponner ! Sur la berge un pépé surexcité essaye de retenir sa canne en sautillant comme s’il avait un besoin très pressant. Dans un geste martial, j’émerge à mon tour dans le sillage du monstre. Faut dire qu’on n’est plus très loin du bord, il n’y a là à tout casser qu’un demi mètre d’eau. Là le pépé est carrément sidéré ; il en pousse même une sorte de petit hurlement, lâche sa canne et se barre. Je me suis dit après qu’il avait pris peur en me voyant m’expulser ainsi hors de l’eau à la suite du serpent, il avait dû croire que j’étais, tout cuirassé dans ma combi noire, et avantageusement moulante, je l’ai dit, le silure en chef, le silure trois plumes en quelque sorte, très en colère et venu défendre son rejeton. Celui-ci, justement, libéré de la tension de l’hameçon, fait violemment machine arrière et plonge, entrainant derrière lui le fil et la canne. J’ai le réflexe de saisir le bambou au passage et je tente, à mon tour, de maîtriser le fauve. Or c’est à ce moment là que mon chef, prévenu dieu sait comment, apparaît sur le rivage ; il a du croiser en arrivant le pépé hystérique et il me voit dans la position presque parfaite du pêcheur à la ligne ; sans retirer mon masque, je lui désigne les ondes d’un mouvement décidé du menton et je bafouille : « c’est pour la clé ! Ma clé ! »
Est-ce qu’il m’entendait, au moins ? Aujourd’hui j’en doute.
Je crie :
- Ma clé !
Il hurle :
- Le gland !
- Ma clé !
- Le gland !
La communication est impossible. Profitant de la confusion, le silure se trisse.

Pour mon chef, ce jour-là, je glandais. Normal, c’était dans l’ordre des choses à lui. Pire : il m’accusa d’avoir agressé le papy pour lui voler sa ligne, ce que l’ancêtre confirma, cette enflure ! Le boss ne voulut pas croire à mon histoire de clé. Dans l’équipe, on me soutint mollement. Mon compte était bon : je me suis fait viré du service des plongeurs de la Loire !
De temps en temps, il m’arrive encore de faire trempette, à titre privé ; y a ce coffre qu’il faudra bien que je retrouve un jour, et pis cette clé que j’arrive pas à oublier. Chaque fois que je vois une brème ou un silure, ça me tournaille à l’intérieur. Vous me comprenez, non ?

Fin



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