Tapuscrit BB

STREIFF Gérard

Ben Bella et la libération de l’Algérie

Oskar Editions, 2011

Journaliste, docteur en Histoire, Gérard Streiff est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages, essais, biographies, fictions et romans pour la jeunesse.

Que de chemin parcouru pour Ahmed Ben Bella, éphémère milieu de terrain de l’OM, héros de la Seconde guerre mondiale et premier président de l’Algérie indépendante !

Fils de paysan de Marnia, dans l’Oranie, il est décoré par De Gaulle pour sa bravoure au Monte Cassino, en 1944, lors de l’offensive des forces françaises libres contre les troupes de l’Allemagne nazie. Bientôt c’est contre le colon français qu’il va tourner ses armes : traumatisé par les massacres de Sétif le 8 mai 1945, il reprend de plus belle la lutte pour la liberté chez lui, en Algérie. Au terme de longues années d’efforts et de prison, l’indépendance le porte enfin à la tête du jeune Etat. Mais rien n’est jamais acquis et, là aussi, Ahmed Ben Bella va devoir se battre.

Ahmed Ben Bella

ou la libération inachevée

sous-titre possible :
De la libération de la France à la libération de l’Algérie

Gérard Streiff

Sommaire

Chapitre 1
Le footballeur.

Ben Bella, milieu de terrain de l’OM (1939/1940) ; son service militaire à Marseille ; retour en Algérie ; à l’origine, des paysans pauvres.

Chapitre 2
Le militaire

La guerre à Marseille ; l’Armistice ; les Alliés en Algérie ; nouvel engagement ; la campagne d’Italie ; la bataille de Monte Cassino ; décoré par le général de Gaulle.

Chapitre 3
Le clandestin

Le 8 mai 1945, jour de fête et de massacre ( Sétif) ; le MTLD ; l’OS, une organisation clandestine ; la prison ; l’évasion.

Chapitre 4
L’organisateur

L’insurrection de l’automne 1954 ; la lutte armée ; la recherche d’armes ; les déplacements à l’étranger ; victime de tentatives d’attentats.

Chapitre 5
Le prisonnier

Des négociations avec le gouvernement ; la pression des colons et des militaires ; l’avion détournée ; six années de prison ; la guerre et les Accords d’Evian ; la libération.

Chapitre 6
Le dirigeant

L’arrivée au pouvoir ; la villa Joly ; l’ONU ; Cuba et Fidel Castro.

Chapitre 7
Le socialiste

La reconstruction ; à la tête de 2000 enfants ; l’école ; les nationalisations ; le socialisme autogestionnaire.

Chapitre 8
L’internationaliste

Un autre monde ; Cuba, Castro, Che Guevara ; Mandela en formation à Alger ; le mouvement de libération, les non-alignés.

Chapitre 9
Le sage

La chute, le 19 juin 1965 ; la prison (1965-1979), encore une fois ; libre en 1980 ; une autorité ; la libération inachevée.
Chapitre 1
Le footballeur

Le match démarre lentement. L’OM Marseille et le FC Antibes commencent par s’observer. Soudain, à la dixième minute, les choses s’accélèrent. Sur un corner tiré par Gonzales, Ben Bella, démarqué au second poteau, reprend le ballon d’une volée du droit et trompe le gardien.
- Buuuuuuuuuuuuuuuuut, crie le joueur, triomphal, en trottinant le long des gradins, les bras en croix.

Ce but signe le début d’une longue déculottée pour les antibois et le triomphe des marseillais : 9 / 0 ! Si on avait été au jeu de boules, l’OM aurait pu dire au FCA : Embrassez Fanny ! On est le 21 avril 1940, à Cannes, au stade des Hespérides.
Ce match de division 1 compte pour le championnat de France. Comme la guerre, déclenchée sept mois plus tôt, complique les déplacements à travers le pays, on a organisé des sélections par régions, en trois zones. Marseille et Antibes font partie de la zone sud est.

- Buuuuuuuuuut ! continue de jubiler Ahmed Ben Bella en amorçant un tour de stade. C’est un joueur tout en longueur, la carrure imposante, un visage franc : cheveux noirs ondulés, large front, yeux vifs, pommettes hautes, nez bourbon, bouche généreuse et souriante. Il voit les supporters heureux dans les tribunes, cette délégation massive de marseillais qui le saluent. Il aime bien Marseille, il trouve que les gens y sont plus chaleureux que dans son pays, plus portés sur la tchatche, sur l’humour. Au pays, en Algérie, on est un peu plus réservés. Mais bon, le pays, c’est le pays !
- Buuuuuuuuuuuuuut !

Sur les travées, ça chante, ça trépigne, ça applaudit. Et Ahmed Ben Bella qui parade interminablement se souvient. Il vient de loin ! Ce n’est pas une question de distance. Après tout, il n’a fait que traverser la Méditerranée. Mais disons qu’il vient d’un autre monde, d’une autre planète, celle des petits paysans algériens, les fellahs, pauvres parmi les pauvres.

Il est né le 25 décembre 1918, à Marnia, anciennement Lalla-Marnia, chef lieu d’arrondissement du département de Tlemcen, près de la frontière du Maroc. La ville est drainée par l’oued Tafna. Ahmed a quatre frères, dont l’ainé a « fait » 14-18, comme on dit, et deux soeurs.
A Marnia, il a bien connu la vie des enfants de paysans, il était l’un des leurs, il a fréquenté les gosses des rues, les petits cireurs de chaussure qui couchent à la belle étoile. Il n’oubliera jamais cette expérience.

De Marnia, encore, il garde de beaux souvenirs, à commencer par le foot, déjà, et par son équipe locale. Dans ce groupe, il n’y avait pas de barrière, on était tous égaux, suffisait d’aimer jouer ; s’y côtoyaient les juifs, les européens, les algériens, tous pour un, un pour tous. Bon souvenir aussi de l’école où Ahmed avait des professeurs attachants. Il marchait bien en classe ; précoce, il allait même plus vite que les autres. Aussi, lorsqu’il passe son certificat d’études, il n’a que douze ans ; sur les papiers, son père le vieillit de deux ans, pour des facilités administratives ; il le déclare donc né en 1916. Cette « erreur » va le poursuivre longtemps ; c’est ainsi, par exemple, qu’il partira au service militaire en 1937 ( et non pas en 1939).

Son « certif » en poche, Ahmed se rend dans la grande ville, Tlemcen, où il entre dans une école qui doit lui faire passer cette fois le brevet. Mais dans cette nouvelle agglomération, il ne se sent pas à l’aise ; il ne retrouve pas la même ambiance à l’école. Ici les communautés sont séparées, les européens avec les européens, les algériens avec les algériens. On ne se mélange pas, comme on pouvait le faire à Marnia. Et le courant ne passe pas non plus avec les enseignants. Ahmed par exemple n’aime pas qu’on touche à ses traditions. S’il n’a pas l’esprit particulièrement religieux, il n’apprécie pas qu’on se moque, en classe, de l’islam par exemple, ce que fait un des ses instituteurs, un certain Bénavides, rigoriste protestant. Ben Bella alors réagit, fait un scandale, un double scandale en vérité : lui qui n’a que 14 ans a osé affronter le maître ; d’autre part, l’indigène a résisté à l’européen. Mais Ahmed est allergique aux discriminations. Rebelle, il se heurte à l’institution ; les tensions sont fréquentes, ses études sont perturbées.

Heureusement il y a le sport, le foot, où là, apparemment, chacun compte pour un. Tous égaux sur la pelouse ! Il s’y investit avec une belle ardeur, se ressource, se rééquilibre ; sur le terrain, on ne lui demande pas s’il est algérien ou européen, musulman ou catholique, simplement on attend de lui qu’il soit un bon joueur. Et il est un demi-centre efficace, pivot de l’équipe. Dans les compétitions, il trouve les colons bien moins techniques que lui, mais plus lourds, plus forts, sans doute parce qu’ils mangent mieux.

Ahmed passe le brevet en 1934 mais il échoue ; il n’insiste pas et retourne à Marnia. A la campagne, la misère est partout, le typhus, et son lot de poux et de fièvre, fait des ravages dans les villages. Ce dénuement, cette crasse, ces inégalités le blessent. Profondément. Assez vite il fait une « prépa » militaire ; puis vient le temps du service militaire lui-même, en 1937. Deux ans plus tôt que prévu, on l’a déjà dit. Il intègre le 141e régiment d’infanterie alpine, basé à Marseille, à la caserne St Charles. La troupe est algérienne, les officiers français. Pourtant il ne ressent pas là les discriminations qui existaient avec les colons. Sous l’uniforme, Ben Bella découvre même un monde nouveau. Il passe le concours des sous-officiers, y est reçu premier. Il a le grade de sergent et normalement il doit être libéré de ses obligations militaires en 1939. Mais rien ne se passe normalement en cet été 1939 : la guerre se déclare et l’armée ne le lâche pas. Il se retrouve chargé d’une batterie de DCA au cap Janet, à Marseille. Le conflit, tout un temps, est loin de la Méditerranée, et Ben Bella passe le plus clair de ses journées à jouer au foot, dans l’équipe de l’armée, au club de Château Gombert de « Monsieur Ménier » puis à l’OM, donc.

‒ Buuuuuuuuuuuuuuuuut !

Toute une farandole de souvenirs défile dans sa tête, en ce 21 avril 1940, des images drôles ou tristes ou nostalgiques ; il se prend à rêver : « Et si demain l’OM était championne de la zone sud ! Et puis championne de France, pourquoi pas ! Et si moi, Ahmed Ben Bella, je devenais le joueur vedette de ces matchs, le demi centre en pleine gloire... »
Mais le championnat de France n’aura pas lieu cette année-là, les matchs sont interrompus une semaine plus tard, le 28 avril 1940. Ce qu’on avait appelé la « drôle de guerre » était finie, la vraie guerre commençait.

Chapitre 2
Le militaire

Après des mois de calme, la guerre s’abat sur Marseille. Tout de suite Ben Bella se montre un bon soldat. La ville, ses quais sont bombardés en juin 1940. Lui est à son poste, derrière sa batterie de DCA du cap Janet. En face, les bombardiers allemands Junkers JU 87, couramment appelés Stukas. Des engins terrifiants qui attaquent en piqué ; ils sont équipés de sirènes qui émettent un bruit infernal pendant leur descente, afin justement de terroriser les populations. Ses propres servants prennent peur, ils se sauvent ; il va en chercher d’autres, des corses, qui eux tiennent le choc. Le poste résiste, réplique, réussit à abattre des agresseurs. Cette attitude est appréciée et vaut à Ben Bella citation et croix de guerre, épinglée sur sa poitrine par un colonel. Le voilà décoré de la croix de guerre française, lui qui se vit d’abord comme algérien. Il dira plus tard :
« J’éprouvais un bizarre sentiment d’irréalité. Je portais l’uniforme de l’armée française, je recevais une décoration française et pourtant je ne me sentais pas français. Certes je n’éprouvais aucun scrupule à me battre aux côtés de la France : son combat était juste, puisqu’il s’agissait de lutter contre le fascisme, et le fascisme, je croyais bien savoir ce que c’était. Au surplus, au 141é, parmi mes chefs, parmi mes hommes, je n’avais que des amis. Des amis mais non des frères. Au milieu d’eux, et si amicaux qu’ils fussent, je me sentais arabe par toutes les fibres de mon coeur. Les miens n’étaient pas là mais de l’autre côté de la mer : dix millions d’hommes pauvres et méprisés qui attendaient en silence leur libération. »

L’armistice signée, en juin 1940, Ahmed Ben Bella est démobilisé. Que va-t-il faire ? Il peut rester jouer à l’OM, on le connaît, on l’apprécie, la proposition lui en est d’ailleurs faite. Mais il choisit de retourner en Algérie. Les siens lui manquent, les informations qui lui parviennent de Marnia, de Tlemcen sont alarmantes ; la vie là-bas est de plus en plus dure pour les « indigènes ». Retour donc au pays où il reprend la ferme familiale, tente de redonner vie à une terre ingrate, pleine de caillasses. La vie est dure pour le fellah. Et l’ambiance n’est pas bonne : parmi les européens, les pétainistes plastronnent. Heureusement qu’il y a le foot que Ben Bella continue de pratiquer, y compris avec son ami juif Roger Benamou, alors que l’antisémitisme est plutôt bien porté alors par les autorités.

Eté 1943, nouveau tournant dans la guerre : les Alliés débarquent en Afrique du nord, nouvelle étape vers la reconquête de l’Europe. Les réservistes sont mobilisés. Ahmed Ben Bella, qui a déjà plusieurs années de service à son actif, est affecté au 6e Tirailleurs Algériens ( 6eTA) à Tlemcen. Le climat dans ce régiment n’est pas bon, il n’a rien à voir avec celui qui prévalait au 141è d’infanterie alpine, trois ou quatre ans plus tôt. A Marseille, en 1939, le soldat algérien qu’il était se sentait respecté, ici l’inégalité est la règle. C’est une armée à la mode coloniale, il y a les blancs et les autres, deux mondes distincts, deux mess distincts, pour les sous-off aussi.

Ce genre de discriminations avaient été longtemps tolérées. Le blanc, c’était le boss, le chef, le patron, le basané lui ne pouvait que le servir. Et dire amen. La France dominait, les petits pays du Sud obéissaient, c’était en quelque sorte dans l’ordre des choses. Mais justement cet ordre était en train de changer. Et la « supériorité » du Nord passait plus mal auprès des troupes issues des colonies, surtout depuis l’effondrement de l’Etat français de 1940. La métropole qu’on croyait invincible, intouchable venait de s’effondrer, lamentablement, sous les coups de boutoir de l’envahisseur nazi ! Cette débâcle de Paris, du Centre, du Coeur de l’empire, avait été un véritable coup de tonnerre en Algérie. Un tabou était tombé. Le Centre n’était déjà plus vraiment le Centre. En tout cas, le regard sur lui avait changé. On sentait confusément que le Maître ne serait sans doute pas éternellement le maître, que l’esclave pourrait, demain, relever la tête.

Au 6eTA, Ben Bella ne se laisse pas faire, il encourage ses concitoyens à résister aux humiliations, à refuser les brimades. Tout de suite, la hiérarchie se méfie de lui. Il dérange. Résultat : il est muté au 5è Tirailleurs Marocains (5eTM). L’ambiance y est nettement meilleure. Il a de bons rapports avec ses nouveaux chefs, le capitaine de Villaucourt, un antifasciste, et l’adjudant Alfonsi, mais le voici à présent éloigné des siens, seul algérien au milieu de marocains. Ces derniers sont des « vieux soldats », combatifs, expérimentés, disciplinés ; ils ont une sorte de vénération pour leur supérieurs, leur sont tout dévoués, trop sans doute. Comme on a trouvé, du côté de l’administration, que leur patronyme était bien compliqué, ils n’ont pas de noms mais ils portent des numéros. Et tout le monde semble d’accord. Quand l’un d’eux tombe aux combats, on dit simplement « Le caporal 39 est mort », personne ne prononce son nom. Cet anonymat apparemment accepté scandalise Ben Bella. Lequel va jouer auprès de ces soldats, qui parlent mal français, un rôle de conseiller, d’écrivain public ; c’est à lui qu’on s’adresse pour confectionner les colis, pour rédiger les lettres ; il est plus jeune qu’eux mais il jouera pourtant un rôle de père, de leader incontesté.

Dans le cadre du Corps expéditionnaire français, commandé par le général Juin, son régiment débarque à Naples en décembre 1943. On est en pleine furie guerrière. Une gigantesque bataille en cinémascope. Les Alliés et leur imposante armada tiennent la rade, les Allemands ne sont pas loin et leurs Stukas bombardent sans répit la ville et son port.
Dans ce décor d’apocalypse, d’affrontement colossal, les nouveaux venus ont à peine le temps de célébrer l’Aïd-el-kébir ( une fête qui a lieu 40 jours après la fin du ramadan) et déjà on les expédie sur le mont Montano, pour relever les troupes de la 5e armée américaine.

Sur ce front, les américains ont piétiné plus de deux mois ; l’adversaire allemand est coriace, il occupe quatre des cinq pitons qui dominent l’endroit ; le sommet tenu par les alliés est difficile à ravitailler ; des cadavres gelés sont parsemés dans les environs, truffés de mines. Les positions des uns et des autres sont si proches que les combats se mènent à l’arme légère, une vraie guerre de positions.

Normalement, les Français n’étaient pas au programme de la bataille d’Italie, les Alliés n’avaient tout simplement pas prévu leur participation. C’est de Gaulle qui a imposé leur présence. Il tient absolument à ce que des troupes françaises contribuent à la libération de l’Europe. Disons qu’elles sont tolérées par les Anglo-saxons qui n’en attendent pas grand chose. Ces « frenchies » vont faire de la figuration, pense-t-on. Or contre toute attente, ces troupes vont se battre avec efficacité.
12 janvier 1944 : le régiment des tirailleurs marocains mène l’attaque de La Silva. Alfonsi est blessé, il se retrouve isolé sous les tirs de l’artillerie ennemie. Ben Bella va au secours de son adjudant, le sauve.
20 janvier : la bataille de Santa Croce, à 1600 m d’altitude. Le combat est âpre, le régiment affronte des troupes d’élite dites des Panzer. D’ordinaire elles servent des chars du même nom. Sur ce terrain accidenté, les tanks sont inutiles, ces Allemands se battent avec frénésie. Mais les Français l’emportent ; démoralisé, l’ennemi finit par se rendre.

Ses chefs, le capitaine de Villaucourt et l’adjudant Alfonsi, étant blessés tous les deux, contraints de rester à l’arrière, Ahmed Ben Bella se retrouve adjudant d’un nouveau gradé qui s’avère être un lâche. Chaque fois que ça « chauffe » un peu dans le secteur, que les tirs s’intensifient, que les balles sifflent, ce type s’arrange pour disparaître ; il s’éclipse et ne revient qu’une fois les combats calmés. Déjà très remonté contre son supérieur, en raison de cette attitude, Ben Bella s’oppose directement à lui à propos d’une directive concernant les colis de nouvel an. Il est question en effet de distribuer un colis par Français et un colis pour trois Marocains ! Ben Bella s’indigne, proteste, le fait savoir à son gradé ; celui-ci se braque, déclare alors que l’algérien ne mérite pas la (nouvelle) médaille militaire qui lui est proposée, il l’accuse même d’indiscipline. Ce reproche est grave mais Ben Bella ne se laisse pas faire ; il réussit à contacter de Villaucourt, lui parle de ce drôle de « petit chef », dit sa manière de voir. Ça ne traîne pas : l’accusation du gradé est rapidement enterrée, le pleutre est muté, Ben Bella a gagné.

Il commande à présent une section ; il s’impose un régime drastique, refuse d’ingurgiter les produits américains qu’on distribue largement aux troupes, les fameuses boîtes de « Corned beef » entre autres. Lui ne se nourrit que de miel et de pain, ce qui n’est pas évident. Du pain, on peut en trouver encore un peu partout mais du miel... Son adjoint se charge de l’approvisionner régulièrement ; il doit faire preuve de beaucoup d’imagination mais relève chaque jour le défi ! Ben Bella refuse également le fusil américain, le M1 Garand, un semi-automatique qui tire 30 coups à la minute ; il le trouve trop lourd, l’arme fait en effet près de cinq kilos. Il lui préfère un fusil léger ainsi qu’un pistolet.

Arrive la bataille de Monte Cassino, une des plus célèbres de cette seconde guerre mondiale qui en compte pourtant beaucoup. Un mot pour la résumer : l’enfer. Monte Cassino, c’est une colline de 500 mètres, pentue, dominée par un monastère. Le bâtiment est aux mains des troupes d’élite nazies impossibles à déloger. Le lieu pourtant a été labouré par des bombardements incessants mais en vain. Les pentes, raides, sont truffées de blockhaus, de barbelés, de mines. Depuis des mois, les Alliés butent sur l’obstacle. La place est stratégique car prendre le Monte Cassino, c’est percer la ligne allemande qui défend Rome.
A la mi mai1944, les Français, et tout particulièrement le corps expéditionnaire marocain, habitué aux combats de montagne, est chargé de prendre le site ! De la compagnie débarquée à Naples, quatre mois plus tôt, il ne reste qu’un tiers de combattants. Mission impossible mais mission réussie. L’attaque est déclenchée de nuit, à 11h du soir très exactement, afin de surprendre l’ennemi. De plus l’offensive est menée sur le flanc gauche, dans la partie réputée la plus difficile d’accès ; d’ailleurs les Allemands la jugent imprenable. Cela tient autant de l’escalade que du combat. Et pourtant, les attaquants s’accrochent, passent l’obstacle, assurent l’ascension, délogent l’adversaire ; Cassino tombe.
L’offensive se poursuit vers Rome. Les opérations s’annoncent moins rudes, normalement. Mais la troupe de Ben Bella tombe sur des Tigres. Ces nouveaux chars d’assaut du Reich sont redoutables : ils sont énormes, pèsent deux fois le poids des tanks alliés, ont des lignes carrées impressionnantes. La puissance de ces engins provoque la débandade, les soldats pourtant habitués au pire abandonnent sur place trois FM, des fusils mitrailleurs essentiels à son équipe. Ben Bella se charge personnellement d’aller les récupérer. Dans ce dernier affrontement, il perd un aide précieux, cet adjoint qui s’était jusque là débrouillé pour lui trouver, vaille que vaille, son miel quotidien...

Ahmed Ben Bella est avec les forces françaises qui entrent les premières dans Rome. En ville, ils rencontrent les italiens antifascistes qui se sont élevés contre Mussolini et sa milice ; ces opposants vont désormais participer à la bataille de libération du pays aux côtés des alliés. Fin juin 1944, Ben Bella est décoré de la médaille militaire. Ces derniers mois, on l’a vu sauver son adjudant, monter à l’assaut de Cassino, récupérer des armes abandonnées au combat, autant de gestes remarqués. Depuis le début de la campagne d’Italie, il a eu droit à quatre citations dont deux à l’ordre de l’armée ( plus un hommage particulier pour l’opération de récupération des FM). Joli palmarès en un temps bref. La prise d’armes est solennelle. De Gaulle en personne a fait le voyage ; il est venu tout exprès de Londres pour marquer le coup. La guerre est entrée dans sa dernière phase ; les Alliés, trois semaines plus tôt, ont débarqué en Normandie. Le dirigeant de la France libre, qui a du faire pression, fin 1943 pour que ses troupes soient intégrées au front allié en Italie, et donc prises au sérieux, peut être fier des siens. Et les siens, en l’occurrence, c’est aussi des fantassins marocains et des adjudants algériens. Qui ont défait l’élite du régime nazi. A-t-on gardé des photos de cette accolade de légende entre deux géants, le Français d’Arras et l’Algérien de Marnia ? S’ils avaient su, l’un et l’autre, le destin qui les attendait... Mais personne ne pouvait imaginer, pas plus celui qui décorait que celui qui recevait l’ordre, que 18 ans plus tard, l’un serait le Chef d’une métropole contrainte de concéder l’indépendance à sa colonie et l’autre, le premier Président de l’Algérie souveraine…
Chapitre 3
Le clandestin

L’adjudant Ben Bella bénéficie d’une permission. Retour au pays après des mois d’absence. Là, il se voit bientôt affecté au dépôt d’Oujda, au Maroc, où il retrouve Alfonsi. Ce dernier y forme les nouvelles recrues ; plutôt que repartir au front, il reste avec lui pour s’occuper des « bleus ».
Le 8 mai 1945, l’Histoire bascule. C’est un jour en noir et blanc, jour de fête et jour de deuil à la fois. Jour de libération pour la France, pour les Alliés, débarrassés du fascisme, jour de folie et de répression pour l’Algérie. Ce jour-là, en effet, des émeutes éclatent à Sétif et dans le Constantinois ; des dizaines d’européens sont tués. La réaction coloniale est féroce : les représailles font des milliers de morts ; le colonialisme se crispe, n’entend rien négocier, rien céder.

Ce carnage traumatise Ben Bella. Et creuse un fossé entre des cadres algériens comme lui et le monde colonial. Sollicité pour entrer dans une école française d’officiers, il refuse, et préfère s’engager en politique. Il adhère au parti MTLD ( Mouvement pour le Triomphe des Libertés Démocratiques ) de Messali Hadj, une figure du mouvement algérien, qui donne de la voix depuis les années trente. A Marnia, Ben Bella postule pour le second collège, celui des algériens, lors des élections de 1947. Les dés sont pipés puisque la représentation des « communautés » est fort peu démocratique et les scrutins ressemblent à des simulacres. Dix millions d’algériens sont appelés à choisir un tiers des conseillers municipaux alors que les deux autres tiers sont élus par un million d’européens. Un système donc inégalitaire. Mais le MTLD pousse à une politique de présence. Ben Bella est élu.
A Marnia, le maire, Gerbaud (SFIO), refuse d’accorder des délégations de pouvoir au collège des algériens. En signe de protestation, Ben Bella démissionne de son mandat de conseiller municipal ; de nouvelles élections sont nécessaires, il est réélu, son image de meneur s’installe.
Ces années-là, les fellahs sont souvent réduits à la plus extrême misère, certains vivent dans des grottes, beaucoup sont frappés par le typhus ; lui se fait leur avocat, milite pour leur apporter un minimum d’aide, alimentaire notamment. Il semble mettre le même dynamisme dans son engagement d’élu qu’il en mettait à gagner des matches ou à conduire ses troupes au combat. Cette ardeur ne plaît guère aux colons ni aux notables algériens compromis avec le pouvoir en place, les « collabos » du coin qu’on appelle bachagas ou caïds.

Ben Bella est l’objet de toutes sortes de pressions, on lui fait des misères, des chicanes, on le « cherche » comme on dit. Sa ferme se retrouve ainsi occupée par des marginaux, soutenus en sous-main par l’autorité ; ceux-ci prétendent qu’il n’ a pas de titre de propriétés, et de fait les « indigènes » ne bénéficient pas de telles assurances. On veut le chasser de chez lui, tout est fait pour le déposséder, le pousser à bout. Bien évidemment, il ne se laisse pas faire ; il va s’imposer dans un affrontement digne d’un western. Un jour, pistolet à la main, un 6.35, petit calibre, il menace les intrus, un cul-de-jatte, ses deux épouses et son cousin de Cayenne... ; les squatteurs décampent, en camion. Leur contre-attaque ne se fait pas attendre. La nuit suivante, sa maison est l’objet de jets de pierres, on l’abreuve d’insultes ; les assaillants savent qu’il est là, on veut le faire sortir ; on espère sans doute qu’il va s’encadrer dans la porte pour lui tirer dessus ; munis de chassepots, les agresseurs se tiennent à une soixantaine de mètres de la demeure ; ils se croient à la bonne distance pour le toucher et sont en même temps persuadés être hors d’atteinte du petit pistolet de Ben Bella. Ils ignorent que ce dernier dispose aussi d’un P.38, pistolet à répétition et à long rayon d’action, beaucoup plus efficace. Toute la nuit, il patiente, laisse les autres le harceler, le provoquer. L’attente est éprouvante pour lui mais, militaire expérimenté, il sait pertinemment qu’elle l’est tout autant pour l’adversaire.
A l’aube, il attaque : il pousse la porte, bondit dans la cour, se jette à terre ; deux coups de feu claquent, le manquent mais indiquent la position de ses agresseurs ; il se relève, fonce dans leur direction, vide un chargeur entier, s’étale à nouveau. Il répète l’opération une troisième fois, se redresse, court, tire, se cache. Bref, du grand art ! Il entend alors des cris, des bruits de pas ; les autres s’enfuient ; il les poursuit. Du sang dans un buisson indique qu’un assiégeant est blessé. Ses adversaires disparaissent.
Ben Bella tombe peu après sur un caïd, sans doute témoin de la scène, qui s’avère être le grand manipulateur de toute cette affaire ; le notable fait amende honorable. Ben Bella a gagné. Et perdu en même temps. Une vraie victoire à la Pyrrhus, comme on dit. Car s’il a réaffirmé, avec panache, ses droits sur sa ferme familiale, il a blessé un homme, il s’est exhibé avec une arme à la main. Il tombe sous le coup de la loi, la justice ne va pas lui faire de cadeau. Avec sa réputation de râleur, son compte est bon. C’est pourquoi, en cette année 1947, Ahmed Ben Bella entre dans la clandestinité. Il file à Alger où il change de nom.

Son parti, le MTLD, est entré en crise ; les membres les plus jeunes le trouvent trop sage ou trop mou, trop complaisant avec le colon. Ils s’impatientent et regrettent que la vieille garde tergiverse. En son sein se met en place une Organisation Spéciale, l’O.S., un noyau plus actif, plus radical aussi dirigée par Hocine Aït Ahmed avec Rabah Bitat. Les divergences entre militants s’approfondissent : faut-il suivre une voie uniquement électorale ? Faire confiance à un système discriminatoire ? Ou faut-il exprimer autrement la colère des dominés, passer à l’utilisation de la force, à la voie armée ? Le pouvoir en place à Alger, notamment le socialiste Naegelen, appelle à l’arrangement, à la patience, à la soumission ; on répète que l’indigène doit rester à sa place, et sa place, c’est connu, est en bas de l’échelle sociale. De son côté, la direction du MTLD hésite : entre le fusil ou l’élection, l’affrontement et la négociation, elle ne veut pas choisir, elle a peur. En interne, la formation voit son autorité de plus en plus contestée, le nombre des adhérents recule, les caisses se vident. Au congrès de 1949, les délégués venus de tout le pays, une soixantaine de personnes, décident de doter l’O.S. de plus de moyens et de nommer Ben Bella à sa tête. Une des premières tâches du nouveau dirigeant sera de combattre les « bachagas », hauts dignitaires volontiers corrompus, pouvant se comporter en bandits de grand chemin, sorte de mafieux s’imposant par la terreur dans les campagnes. Parmi ses premiers faits d’arme, il tente de faire sauter un monument à la mémoire de l’émir Abd-el-Kader ; l’attentat ne vise pas ce personnage, qui sut tenir tête aux Français un siècle plus tôt, mais la statue elle même, érigée par les colons en vue de récupérer ce héros à leur cause.

L’organisation a besoin d’argent, on décide d’aller en prendre là où il y en a, dans les coffre-forts. C’est ainsi que l’O.S. monte une opération, un hold-up contre la poste d’Oran : comme braqueurs, et pour fausser les pistes, on choisit des algériens blonds, habillés à l’européenne, parlant avec un fort accent parisien. L’opération réussit. La diversion aussi. La presse tombe dans le panneau : elle parle aussitôt d’une attaque « à la manière de Pierrot-le-Fou » ; celui-ci est alors l’ennemi public numéro un en France. Ce gangster faisait la « Une » des journaux depuis des mois. A Alger, on s’interroge. Les magazines se demandent si « Pierrot » est à Oran... Les journalistes sont sidérés, leurs commentaires égarent l’opinion. Pourtant la police ne lâche pas l’affaire ; des mois plus tard, par un incroyable hasard, un officier identifie, chez un militant indépendantiste, une valise qui a servi pour le hold-up ; on comprend alors qu’il ne pouvait s’agir d’une lubie de Pierrot-le-Fou, d’un acte simplement crapuleux mais bien d’une opération politique. La responsabilité de l’O.S. est mentionnée. En mars 1950, Ahmed Ben Bella est arrêté, donné par un traître. Cerveau de l’opération, il n’était pourtant pas physiquement présent à la poste d’Oran. Il est toutefois le coupable idéal, et condamné à ce titre. Les dirigeants de son parti, qui redoutent de passer pour des voleurs, prennent leur distance mais lui revendique l’acte et, devant les juges, au lieu de s’excuser, il fait le procès du colonialisme. Son image de rebelle s’impose dans la population.

Ben Bella écope de huit années de prison et se retrouve incarcéré à Blida. Au même moment où sa formation, le MTLD, soucieuse de légalisme, critique les aventures de l’O.S.. Il croupit dans une salle commune, avec une soixantaine de prisonniers. Ses amis, à l’extérieur, s’efforcent de le faire évader. Ils multiplient les tentatives et finalement parviennent à lui faire passer une lime cachée dans un kilo de pain. Comme dans un roman d’aventures ! Un détenu se charge de scier les barreaux ; pour couvrir le bruit de cette opération, le grincement de l’outil, les prisonniers chantent, en permanence. Une fois la fenêtre dégagée, Ben Bella et plusieurs de ses compagnons tentent la « belle ». Ils doivent escalader deux très hauts murs. Pour franchir le premier obstacle, les hommes forment une pyramide ; au sommet du mur, de l’autre côté de la paroi, une potence électrifiée d’un mètre et demi de large donne sur un chemin de ronde, cinq mètres plus bas. Il faut enjamber cette barrière, sauter au delà, au risque de s’électrocuter, puis se recevoir convenablement au sol. Cette gymnastique demande une belle forme physique. Malgré des mois de détention, Ben Bella assure. Son co-équipier, le seul à pouvoir le suivre, se blesse en tombant. Pour le deuxième mur, ils utilisent une corde. Ben Bella réussit l’ascension, l’autre évadé est à la peine, parvient d’extrême justesse à lui saisir une cheville ; il le hisse au faîte. Après cette épreuve, redescendre vers la ville est pour eux presque un jeu d’enfant.

Ils se cachent chez un voisin dont la jeune femme, enceinte, émue par cette arrivée intempestive, accouche précipitamment ; on confine les fuyards dans une cabane au fond du jardin, en compagnie d’un chien bougon, durant les cérémonies, interminables, pour fêter le nouveau-né : tout le quartier défile, la famille, les voisins, les officiels ; il leur faut patienter.
Retour à la clandestinité, durant six mois, pour Ben Bella. Il retrouve à Alger les militants, le petit peuple de la cité, les enfants des rues aussi, cette armée de gamins cireurs de chaussure dont il saura se souvenir quand il sera parvenu au pouvoir.

Munis de faux papiers, il prend la mer, passe par Marseille, une ville qu’il retrouve avec plaisir, découvre Paris, séjourne rue Cadet. En ce début des années cinquante, c’est une période où ça bouge beaucoup dans le monde arabe. En 1953, le vieux roi Farouk est chassé du trône en Egypte. La Ligue Arabe tente de coordonner les mouvements de révolte qu’on pressent dans les différents pays de la région. Ben Bella, qui entame une longue carrière de révolutionnaire itinérant, ou nomade, est mandaté pour parler, au Caire, devant cette institution, expliquer la situation algérienne, défendre sa cause. Il y retrouve Hocine Aït Ahmed et Mohamed Khider avec qui, peu après, il formera la délégation extérieure du FLN, le Front de Libération Nationale.

Au grand étonnement de ses pairs du monde arabe, il s’exprime en français car il ne sait pas parler l’arabe classique. Il est en territoire ami mais il comprend vite que, sous prétexte d’aider les révoltés algériens, on veut leur imposer une direction supranationale. Ahmed Ben Bella s’y oppose, il résiste ; c’est une manie chez lui. La Ligue arabe comprend finalement qu’elle fait fausse route, que les Algériens ne se battent pas contre la France coloniale pour tomber sous le joug d’une Egypte même amicale ; elle change d’avis et c’est tant mieux.

Pendant ce temps, au sein du parti de Messali Hadj, les divisions, déjà profondes, s’aggravent entre modérés et radicaux, entre les « durs » et les « mous » pour dire vite. L’opposition interne, proche de l’O.S., le bras armé du parti, forme en mars 1954 le Comité révolutionnaire d’unité et d’action (C.R.U.A.). Il y a là Ben Bella et huit autres responsables : Hocine Aït Ahmed, Krim Belkacem, Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M’Hidi, Rabah Bitat, Mohamed Boudiaf, Mourad Didouche et Mohammed Khider.

En octobre 1954, sous le nom cette fois de Front de libération nationale, FLN, le groupe, réuni en Suisse, décide l’insurrection, c’est à dire le passage à la lutte armée. Les militants « de l’intérieur », ceux qui résident en Algérie même, en fixent la date : ce sera le 1er novembre 1954.
Chapitre 4
L’organisateur

L’insurrection – attentats, coups de feu contre des casernes ou des commissariats - commence avec très peu d’armes ; on en dénombre entre 350 et 400, un chiffre modeste à l’échelle du pays ; il s’agit pour l’essentiel de mousquetons italiens, cachés, déterrés, nettoyés, graissés, gardés plus d’un an parfois en différents endroits dans l’attente de ce jour J.

Ces armes vont être distribuées aux militants, dans les Aurès surtout, région montagneuse à l’Est de l’Algérie.
En Oranie, dans le nord-ouest, la situation se présente mal : les rebelles attendent un chargement d’armes qui doit venir du Maroc mais la livraison n’a pas lieu. Désespéré, humilié, refusant ce coup du sort, le responsable local attaque tout de même le pouvoir colonial.... les mains nues, ou presque. Une opération suicidaire et perdue d’avance où il meurt, évidemment.

En déclenchant cette lutte armée, dont l’impact est énorme, Ben Bella et les siens visent un double objectif : rassembler les Algériens autour d’une minorité agissante et pousser le MTLD, jugé beaucoup trop prudent, à hausser le ton, à se radicaliser, à passer à l’illégalité, pourquoi pas. En fait, à ce moment là, la rupture est consommée, le FLN va désormais jouer un rôle dominant, majeur, jusqu’à l’indépendance et au delà.
Le pouvoir colonial, représenté alors par Soustelle, accuse le coup et pense s’en sortir en encourageant les Algériens modérés.
Six mois plus tard, une nouvelle insurrection a lieu, le 20 août 1955, cette fois dans le Constantinois, département couvrant tout l’Est de l’Algérie.

Le mouvement indépendantiste a un besoin pressant d’armes. C’est Ben Bella qui, très vite, est chargé d’organiser un acheminement plus efficace du matériel militaire. Il peut compter pour cela sur l’aide de l’Egypte et d’autres pays arabes. Il va même pouvoir utiliser le yacht personnel de la reine de Jordanie, Dina. En février 1955, ce bateau, bourré d’armes, des fusils, stationne au large du Maroc, tout près du rivage ; prévenus, des militants algériens, venus de Marnia et de sa région, planqués un temps dans le Rif, une chaîne montagneuse marocaine, attendent le feu vert. Ils vont assurer le débarquement et la dissimulation des armes dans des conditions rocambolesques.
Un câble est tendu entre le navire et la côte, sur deux cents mètres ; les partisans, opérant de nuit, complètement nus, par un froid de canard, descendent dans l’eau jusqu ’au bateau, récupèrent méthodiquement chaque caisse qu’ils maintiennent d’une main à l’épaule, l’autre main suivant le câble. Les armes sont ensuite enterrées près des plages ; on s’arrange pour que des troupeaux de moutons piétinent aussitôt le secteur et dissimulent ainsi toutes traces. Intriguée, la police espagnole ( Madrid contrôle plusieurs villes du littoral marocain) enquête ; un scaphandrier retrouve deux baïonnettes de fusil Mauser tout près du yacht ; l’équipage est arrêté quelques jours, la princesse crie au scandale, l’affaire est vite classée.

Ben Bella répète l’opération avec un bateau de guerre égyptien, qui permet cette fois de récupérer des armes plus lourdes, des fusils-mitrailleurs, des mitrailleuses, des mortiers, des bazookas, des grenades défensives, des munitions, du matériel neuf, de fabrication anglaise ou allemande, qui va aussitôt servir dans les insurrections de l’Oranie, le 2 octobre 1955, puis dans le massif de l’Ouarsenis.

Ça bouge au Maroc aussi, alors sous protectorat français ; un vent de fronde oblige Paris à permettre le retour du roi Mohammed V, qui jouit d’une forte autorité auprès de son opinion publique. La Tunisie accède à l’indépendance peu après, un événement qui a avoir un grand écho en Algérie. Pour Ben Bella, c’est à la fois une bonne et une moins bonne chose. Bonne car l’exemple marocain, l’actualité tunisienne sont des encouragements pour la lutte à Alger ; moins bonne parce que l’armée française, qui était en partie mobilisée jusque là à Rabat, concentre désormais toutes ses forces en Algérie même.

Ahmed Ben Bella va voir Mohammed V pour s’assurer de son aide ; le monarque lui promet que les combattants algériens, ainsi que leurs armes, pourront passer sans encombre la frontière.

Le responsable algérien continue d’assurer l’approvisionnement du maquis en armes ; au fil des mois, les bateaux déchargent leur cargaison. Parfois, des livraisons échouent. C’est le cas par exemple du navire égyptien Athos, saisi par l’armée française avec cent tonnes d’armes à son bord.
Ben Bella constate qu’il doit affronter non seulement la puissance coloniale mais aussi les services secrets américains. Ces derniers mènent en fait un double jeu : malgré son alliance avec Paris, Washington encourage discrètement l’indépendance de l’Algérie et espère voir s’y installer, une fois les Français partis, un pouvoir qui lui serait tout dévoué ; dans le même temps, les Américains trouvent le FLN trop radical et privilégient un mouvement conservateur, l’UDMA, des religieux bien incapables en vérité de conduire un mouvement de résistance.
Désormais Ben Bella doit aussi être attentif sur ce front, mener la lutte contre ces « frères ennemis », ce réseau « américain », comme il l’appelle, et dont la désinvolture et l’amateurisme l’exaspèrent.

N’empêche : l’ennemi principal, ce sont les colons et les services français tentent, à plusieurs reprises, de l’exécuter. Le premier attentat manqué contre lui a lieu au début de 1956 au Caire, Hôtel Semiramis. Un taxi lui apporte un colis ; l’objet lui est personnellement adressé ; la chose est d’autant plus étrange que sa présence est tenue secrète ; il refuse donc le paquet, demande au taxi de le rapporter à l’envoyeur ; la bombe explose peu après dans le véhicule dont on retrouve le coffre au sixième étage d’un immeuble riverain. Désormais Ben Bella circule armé, il porte en permanence sur lui un revolver.
La même année, il est visé par une nouvelle tentative, en Lybie cette fois. Ben Bella apprécie la capitale, Tripoli, pour son calme, tout relatif, on va le voir. Il se retrouve volontiers dans un grand jardin du centre ville, où il rencontre ses « correspondants » ; plutôt démuni à l’époque, il se nourrit de pain et de raisin, dira-t-il plus tard. Ce qu’il ne sait pas, c’est qu’il est dans le collimateur d’un certain Jean David.
Une nuit qu’il revient à son hôtel, L’Excelsior, un gîte modeste, il remarque une puissante voiture garée devant l’établissement, avec une valise posée sur le siège avant. Le portier dort, tout paraît paisible dans la maison. Il rejoint sa chambre, tourne la clé de sa porte, actionne l’interrupteur mais la lumière ne s’allume pas. L’ incident l’alerte. A peine entré, on le frappe à la tête. Blessé mais sur ses gardes, il tombe à la renverse, dégaine son revolver et vide le chargeur dans la direction supposée de son agresseur, sans l’atteindre. L’autre s’enfuit. Ben Bella s’évanouit.
Jean David, son agresseur, tombe peu après, au volant de son automobile, sur un barrage de la police lybienne ; il refuse d’obtempérer, les agents tirent, il est tué. Ce personnage avait pourtant préparé son coup de longue date, depuis six bons mois. Résidant en Tunisie, ce colon avait passé régulièrement la frontière, cherchant à habituer les douaniers à ses allers et venues ; en vérité, il suivait à la trace le dirigeant algérien. C’était un membre de « La Main Rouge », une organisation secrète, d’extrême droite, qui s’était fixée comme tâche d’exécuter les militants du FLN algérien.
Soigné, rétabli, Ben Bella va connaître encore d’autres alertes. A Rome notamment. Il faut dire qu’il voyage beaucoup, passe du Caire à Tripoli, de Rome à Madrid et Tétouan. Sa vie de clandestin se déroule en grande partie en avion.

En août 1956 se tient le congrès dit de la Soummam, congrès clandestin des indépendantistes qui constitue un peu l’acte fondateur du futur Etat algérien. Le chef du Front, Krim Belkacem, y structure la formation, et l’organisation territoriale du pays ; il bureaucratise aussi le processus, pense pour sa part Ben Bella. C’est aussi à ce congrès que se rallie au FLN Ferhat Abbas, signe à la fois de l’élargissement et de la droitisation de l’organisation. En fait, dira plus tard Ben Bella cette direction joue à la fois sur le gauchisme et le conservatisme.

Chapitre 5
Le prisonnier

Au milieu de l’automne 1956, Ben Bella est arrêté dans des circonstances rocambolesques.
Depuis 1955, des négociations secrètes ont été menées entre le FLN et le gouvernement français. Déjà cinq rencontres entre les deux parties se sont tenues, notamment à Rome. C’est un certain Commin, secrétaire adjoint de la SFIO, le parti socialiste de l’époque, qui conduit la délégation française. On s’acheminerait, Ben Bella le pense, vers un accord qui pourrait être signé lors d’un nouvel échange toujours dans la capitale italienne.
Mais les Français sont loin d’être tous sur la même longueur d’ondes. Guy Mollet un temps joue le dialogue ; en début d’année 1956, il s’invite à Alger, tente d’imposer comme gouverneur le général Catroux, un homme d’ouverture. Mais les colons et l’armée chahutent le chef du gouvernement, la foule le conspue, le vilipende, c’est la fameuse « journée des tomates ». Guy Mollet fait machine arrière, il capitule aussitôt et nomme Robert Lacoste gouverneur et ministre-résident ; ce dernier est un partisan de la manière forte, de l’affrontement, il rassemble derrière lui les colons et l’armée. Ce front des inconditionnels de l’Algérie française tente, et réussit, ce qu’on appellera le « coup de l’avion ».

A l’automne 1956, la direction du FLN souhaite faire part aux dirigeants arabes des travaux du congrès de la Soummam, qui vient de structurer leur formation, de préparer la future indépendance algérienne, ainsi que de l’état des rapports avec Paris. Cette direction se trouve le 22 octobre à Rabat pour rencontrer le roi Mohammed V. Elle compte ensuite se rendre à Tunis puis au Caire et donc survoler l’Algérie. Ben Bella et une demi-douzaine de responsables algériens vont profiter de l’avion royal. Au dernier moment, le programme est changé, le roi part seul, on demande aux chefs du FLN de prendre un autre vol, un avion marocain d’Air Atlas avec un équipage français. Ben Bella s’inquiète de cette modification, il la trouve étrange ; on le traite de paranoïaque. Il n’en pense pas moins. Au début du vol, il laisse ostensiblement son arme dans le vide-poches devant lui, une hôtesse le remarque. Il a bien raison de s’alarmer : au même moment, en effet, le commandant de bord est contacté par l’armée française via la radio du DC3 ; on le somme de livrer à Alger ses passagers. Le pilote refuse. L’avion fait une escale à Palma de Majorque. Par précaution ; Rabat, informé par l’équipage des exigences des militaires français, ne bouge pas ; les échanges entre l’armée et la cabine se poursuivent. Le pilote hésite toujours, il dit craindre des représailles contre sa famille s’il se plie à ce genre d’ordres ; les policiers aussitôt mettent sa femme et ses enfants sous leur protection et l’en informe ; le commandant de bord finit par céder.
En plein vol, l’avion est encadré par des chasseurs, détourné sur Alger où l’attendent, sur le tarmac, un escadron blindé et une multitude de gendarmes. Ben Bella est prêt à se servir de son revolver, on l’en empêche.
La direction algérienne, Ben Bella mais aussi Mohamed Boudiaf, Hocine Aït Ahmed, Mohamed Khider et Mostefa Lacheraf, est embarquée dans un fourgon cellulaire, prise en charge par une armada de policiers.
On les exhibe devant la presse, une quarantaine de journalistes plutôt hostiles ; Ben Bella garde le silence. Puis il passe à la case prison, où il va demeurer six longues années, plus de 2000 jours.
A Paris mais aussi à Londres, l’heure est au durcissement : une semaine après le coup de l’avion, le 29 octobre, la France et la Grande Bretagne attaquent l’Egypte au nom de la défense de leurs intérêts dans le canal de Suez. Ces deux capitales rêvent sans doute de mettre à bas en quelques jours Nasser et Ben Bella. Nasser surmonte l’épreuve, Ben Bella lui est bâillonné.
Les deux premières années, il les passe à la Santé, en plein Paris ; ce seront, dit-il, les années les plus dures. En mars 1959, le général de Gaulle – de retour au pouvoir depuis moins d’un an – le fait transférer à la prison de l’ile d’Aix, en Charente-Maritime, une structure toute proche du Fort Boyard. Les conditions y sont moins sévères. Lorsque le Président fait part de cette décision en Conseil des ministres, un membre du gouvernement s’en émeut, prétendant que « l’Armée et les Français d’Algérie ne comprendront pas. » De Gaulle réplique : « Des mesures de clémence, il y en a toujours eu. Quant à l’Armée, elle est faite pour obéir. Et quant aux Français d’Algérie, eh bien, ce sont des Français comme les autres, et, comme les autres, ils doivent obéir au gouvernement. »
Nouveau transfert, peu après, sur les bords de Loire, à Turquant, de mars à décembre 1961. Puis ce sera Aulnoy où Ben Bella et les siens mènent plusieurs actions pour faire valoir leurs droits de prisonniers politiques, en menant par exemple une grève de la faim de 22 jours.
Même en prison, Ben Bella suscite la haine des colons ultras ; les prisonniers sont en permanence l’objet de menaces de mort. Un moment, « on » parle même de lancer par avion des roquettes sur leurs geôles ! La tension est si vive qu’au fil des ans, ce sont – paradoxalement - ses matons qui le protègent du danger pouvant venir de l’extérieur ; à Aix, on compte jusqu’à 200 gendarmes pour le garder : « Nos gardiens devinrent aussi nos défenseurs ».

La guerre et ses horreurs s’amplifient, le choc entre Français et Algériens est frontal. En même temps, les divisions politiques au sein même de la Résistance algérienne sont palpables. Entre ceux de l’intérieur ( du pays) et ceux de l’extérieur, par exemple. S’est constitué, à l’étranger, dès 1958, un Gouvernement provisoire de la république algérienne, le GPRA, qui comprend une douzaine de membres « ordinaires » et cinq membres « honoraires » en quelque sorte, puisqu’il s’agit des « détenus en France », à commencer par Ben Bella. Ce dernier porte d’ailleurs le titre de « vice président du Conseil ». Pourtant, les rapports ne semblent pas parfaits entre ce gouvernement clandestin et les prisonniers. Ben Bella a l’air de considérer que le GPRA, longtemps présidé par Ferhat Abbas, ne se montre pas assez soucieux, à son goût, des problèmes des combattants, sur le terrain. Ces derniers sont souvent confrontés à des conditions de lutte atroces alors que les « ministres », en Europe, sont certes exilés mais également choyés, entourés, protégés ; certains se montrent sensibles aux mondanités, voire à la corruption. Ben Bella n’apprécie pas.

Au fil des ans, il se tient parfaitement au courant des orientations politiques du Front, en dépit de son incarcération ; il ne partage pas toujours les options prises par la direction de ce dernier. Il se demande même parfois si on n’a pas profité de son arrestation pour se lancer dans des opérations hasardeuses, comme la bataille d’Alger, « une erreur » à ses yeux, ou la grève de l’école, difficile à mener en raison du manque de cadres ; il déplore encore le fractionnement, sur le terrain, du Front en différentes régions ou willayas, un défaut qu’il nomme le « willayisme ».
Lorsque sont négociés, par le GPRA, les Accords d’Evian, qui vont mettre fin à la guerre, il n’est d’abord pas convaincu de la pertinence du texte. Il le trouve trop draconien pour l’Algérie , trop favorable à l’ancienne puissance coloniale ; il le signe cependant après quelques modifications et demande au GPRA de tenir ensuite un congrès, pour faire le point.

Sa libération, le lendemain de la signature des Accords, le 19 mars 1962, est l’occasion d’un différend avec le Président De Gaulle. Les autorités françaises ont prévu de le conduire directement au Maroc ; il refuse, veut se rendre en Suisse. De Gaulle grogne mais Ben Bella gagne. Sa sortie de prison est l’objet d’une vraie mise en scène. Deux convois sont organisés : un faux, qui se montre, qui fait du bruit, histoire d’attirer l’attention et de tromper les journalistes – mais aussi les éventuels tueurs de l’OAS ; et un vrai, discret, qui emprunte des petites routes jusqu’à Orly où une Caravelle l’attend. Direction Genève. Les gens du GPRA qui l’accueillent lui déplaisent ; il les trouve faussement cordiaux, considère que ce sont des intrigants, des politiciens calculateurs en somme. De Genève, Ben Bella se rend au Maroc ( les Français, rancuniers, refusent à son avion le survol du territoire...), en Egypte, en Irak. Partout l’accueil populaire réservé au héros de l’Indépendance algérienne est spectaculaire.
Chapitre 6
Le dirigeant

Les tensions au sein de la nouvelle équipe algérienne, entre le GPRA d’un côté, le FLN qui accentue son orientation socialiste de l’autre, sont de plus en plus palpables. Elles se manifestent au congrès de Tripoli. Le FLN entend se passer du GPRA, lui reprochant de vouloir confisquer la révolution algérienne. Ben Bella temporise car la situation intérieure algérienne est trop fragile, le pays vit une transition qui n’est pas sans risque : après les Accords d’Evian, et dans l’attente d’un nouveau pouvoir, l’exécutif provisoire mis en place à Alger est plutôt droitier, et pro-français ; d’autre part, les menaces persistantes de l’OAS sont réelles. Il faut attendre les résultats du référendum sur l’indépendance. Là, il n’y a pas photo, comme on dit. Les Français ont voté ( le 8 avril) à 90% pour les Accords ; les Algériens doivent se prononcer au début de l’été.
Mais sur le terrain, le GPRA attise les divisions, il joue les régions, les willayas, disons une certaine résistance intérieure, contre l’Armée de Libération Nationale, l’ALN, pour l’essentiel cantonnée aux frontières, en Tunisie et au Maroc. Les échanges entre Ben Bella et le GPRA, à Tunis, tournent au vinaigre. Ben Bella part à Tripoli alors même que le GPRA fait arrêter le chef de l’ALN, Houari Boumedienne. Ben Bella de son côté réussit à faire bloquer, grâce au roi du Maroc, une livraison d’armes au GPRA ; il informe l’égyptien Nasser de la crise. La tension est maximum.

1er juillet 1962 : le peuple algérien plébiscite l’indépendance. Pour Ben Bella, cela signifie qu’il doit rentrer au pays, démasquer le GPRA. Il revient sur le sol natal par Marnia, sa ville, puis Tlemcen et Oran : c’est un vrai retour en fanfare. Il rend publiques les décisions du congrès de Tripoli, la composition de la nouvelle direction, son programme ; l’ALN s’impose. Le GPRA cède, sauf deux dirigeants, Belkacem Krim et Boudiaf, qui tentent d’utiliser le particularisme kabyle contre le nouveau pouvoir. A Alger, la direction du Front doit faire face à la concurrence de la willaya 4, une structure qui a de puissants réseaux, de vrais moyens, et qui n’hésite pas, à l’occasion, de faire appel à des éléments douteux. Ben Bella a besoin du soutien de l’ALN pour s’imposer dans la capitale.

Il prend ses quartiers à la Villa Joly, loin des palais officiels. Il s’y installe avec son équipe, une centaine d’hommes. Règne, ces premières heures de la libération, une atmosphère de tumulte incroyable, un joyeux désordre propre à ces révolutions qui n’ont pas encore eu le temps de s’installer, de s’ankyloser.
Après une nuit courte, au premier matin à Alger, un constat s’impose : il n’y a personne à la Villa Joly en état de faire un café ! L’intendance ne suit pas, c’est le cas de l’écrire. Le tout nouveau chef algérien est obligé de se rendre dans un bistrot proche de la Villa, tenu par une Française. S’amorce un dialogue insolite :
« Vous ne seriez pas Mr Ben Bella ?
« Si, c’est moi ! »
Stupéfaction de la tenancière et de la clientèle : l’homme accoudé au zinc peut-il être ce diable vilipendé depuis des années par toute la presse coloniale ?
L’anecdote dit aussi le comportement de ce tout nouveau dirigeant qui veut tenir à distance les palais d’été trop luxueux, nombreux pourtant à Alger.
Peu à peu, le nouvel Etat algérien prend forme, se constitue, parfois en contrariant des pratiques plutôt « libertaires » prises par les gens des willayas, les régions. Le 15 septembre se tiennent les premières élections et un gouvernement est mis en place peu après, le 27. Ben Bella est nommé président du Conseil.

La reconnaissance de la révolution algérienne par la communauté internationale est pour le tout nouveau chef du gouvernement un acte tout à fait important. Dès le 3 octobre, il se rend personnellement au siège de l’ONU, à New-York. La session est marquée par l’entrée officielle de l’Algérie dans « le concert des nations », avec levée symbolique du drapeau algérien. Après une rencontre chaleureuse avec le leader de la Guinée, Sékou Touré, le premier responsable de l’Afrique francophone à avoir refusé la tutelle française, il s’exprime devant l’assemblée générale. Le dirigeant algérien y tient, selon ses propres termes, « un discours ferme sur le fond et modéré dans la forme ». Il organise dans la foulée une réception pour les diplomates et les journalistes, un pot sans alcool, ce qui ne manque pas de surprendre. Il fait face à une presse américaine globalement hostile. Elle lui reproche ses positions sur Israël mais aussi sur Cuba. Il croise le Président Kennedy : l’homme a soutenu l’indépendance algérienne, Ben Bella ne l’oublie pas ; il le trouve plutôt courageux. Mais l’Américain semble avoir une idée fixe : le dissuader de passer par Cuba en rentrant au pays. Peine perdue. L’Algérien persiste et signe : il se rend à La Havane. Et ne le regrette pas. Autant il a eu l’impression, aux Etats-Unis, de se heurter à un mur, de côtoyer un monde froid, inhumain, autant il est totalement séduit par l’enthousiasme, l’allégresse des Cubains.
Castro et Ben Bella, Cuba et l’Algérie : c’est la rencontre des deux plus jeunes révolutions du monde. Les entretiens sont extrêmement chaleureux. Le Che y participe. On en oublie vite le protocole pour vivre 36 heures de liesses, de fêtes, de joie partagée.
Les réjouissances n’excluent pas les débats graves : Castro par exemple s’inquiète de l’état de la défense algérienne ; il apprend par exemple que la jeune République ne dispose pas de tanks. Il va falloir remédier à ça, dit le Leader Maximo ! Il tiendra promesse, on va le voir.

Chapitre 7
Le socialiste

L’Algérie a acquis chèrement son indépendance, reste à bâtir le pays. La tâche est colossale. Tout ou presque est à reconstruire.
« Nous avons notre drapeau, nous avons notre hymne mais tout le reste, c’est l’Occident qui le décide » dira Ben Bella.
La situation de l’économie est catastrophique. 90% de la population française sont partis. La désorganisation est générale. Les paysans algériens, touchés par le chômage, affluent en masse à Alger, occupent les immeubles abandonnés par les européens. Ce phénomène de « récupération » de logements est massif ; une fois en place, les nouveaux occupants considèrent que c’est un fait acquis. Dans les campagnes, la désillusion risque vite de s’installer : on attend par exemple des miracles de tracteurs qui doivent venir des pays de l’Est mais les machines n’arrivent pas. Ben Bella se dépense beaucoup auprès du monde paysan, qu’il connaît bien. Il fait preuve de volontarisme : il faut réussir coûte que coûte la récolte. La chance est de son côté : celle de 1963 est belle.

Au plan politique, il manifeste son autorité. Certains parlent déjà d’autoritarisme. Ici ou là, on se méfie du culte de la personnalité ; sur les murs apparaît le slogan : « Un seul héros, le peuple ». A l’automne 1962, Ben Bella interdit le parti communiste algérien, impose le FLN comme parti unique. L’argument est tout trouvé : les Etats du tiers monde comme l’Algérie sont fragiles, ils ne peuvent se payer le luxe de la démocratie et du pluralisme, un régime qui ne conviendrait qu’aux pays riches, ceux du Nord.
En avril 1963, il devient secrétaire général du bureau politique du FLN ; son dauphin désigné est alors le colonel Boumédienne, chef de l’ALN. Après l’adoption d’une constitution, il se fait élire en septembre 1963 Président de la République. Il concentre donc tous les pouvoirs.

Une large partie de son énergie, Ben Bella va la mettre au service de l’école, de l’éducation. Avec l’aide notamment de coopérants français, à l’esprit militant, qui sont venus nombreux pour épauler le nouvel Etat. Lors de la rentrée universitaire, un débat s’amorce : faut-il pousser la culture française ou retrouver la langue arabe ? Le tout-français n’est-il pas une aliénation, un vestige colonial, une forme de dépendance ? Comment favoriser à la fois l’arabe classique ( qu’on parle à l’école) et l’arabe dialectal ?

Février 1963 : c’est l’opération « petits souliers ». Ben Bella a toujours été particulièrement sensible à la situation des gamins des rues, ces armées de bambins miséreux, contraints par exemple de cirer les pompes des passants. Comment les sortir vite de leur dénuement ? Faut-il attendre que des changements économiques, demain, portent leur fruit et leur profitent ? Ne peut-on pas agir plus efficacement et tout de suite ? La décision est prise de rassembler ces jeunes démunis, de les rééduquer ; on organise pour certains des examens d’entrée au lycée. Dans le même mouvement, on crée des hospices pour vieillards. « L’essentiel n’est peut-être pas là », lui dit-on, il faut s’attaquer à la cause et non à l’effet. Ben Bella répond à ses détracteurs qu’ « au sortir d’une nuit de cent trente ans », il est bon que les plus pauvres, les plus miséreux sentent que le temps du mépris est terminé et qu’on se soucie enfin d’eux. Dans ce combat, l’opinion est avec lui.

Pour arriver à ses fins, le dirigeant algérien n’hésite pas parfois à recourir à des moyens peu orthodoxes. Comme dans l’affaire des mandataires aux halles, des boursicoteurs en quelque sorte. L’approvisionnement alimentaire est chaotique ; tout le monde en ville se plaint par exemple d’un déficit d’oignons. Il n’y aurait plus d’oignons dans les magasins ! Lui-même se rend aux halles et constate que cette plante y est stocké en quantité. Les marchands lui disent, doctement, que tout cela est normal, qu’il s’agirait de la « resserre », histoire d’assurer en quelque sorte le mécanisme du marché. Une fatalité économique qui s’imposerait à tout le monde... Ben Bella regrette cet état de fait, le condamne, demande un effort aux commerçants, il n’est pas entendu. Il revient le lendemain, avec 2000 enfants cette fois, qu’il n’a pas eu de mal à réunir ; devant les stocks, et sous les yeux sidérés des marchands, il dit à sa petite troupe de se servir. « Allez-y ! Aujourd’hui, c’est gratuit. C’est le moment ou jamais de ravitailler vos familles. » Les gamins vident les réserves avec l’entrain qu’on imagine, au grand dam des spéculateurs.

Ben Bella est également sensible aux inégalités à la campagne. Si l’indépendance marque le transfert du pouvoir politique aux algériens, le pouvoir économique lui reste aux mains des colons. Aussi, en mars 1963, il procède à la nationalisation des grandes propriétés foncières, les biens appartenant à de grandes familles quasi féodales, les Borgeaud, Germain, Aversenq, Grasset, Gratien Faure... Avant même le décret d’application, les terres sont occupées par les fellahs dans une ambiance de fête, une véritable explosion de joie. De la ferme Borgeaud, on entend faire un musée, histoire de montrer aux nouvelles générations comment les maîtres et leurs serfs vivaient, avant, ici.

En même temps, il ne s’agit pas de remplacer les colons d’hier par de riches Algériens d’aujourd’hui. On procède également à la nationalisation des entreprises. Avec l’ambition d’en confier la gestion non à l’Etat mais aux travailleurs, de lancer l’autogestion. Cette expérience démocratique s’avère compliquée mais Ben Bella y tient et estime, peu après, qu’un premier bilan est bon ; de premiers bénéfices peuvent être redistribués. Le manque à gagner pour la bourgeoisie algérienne, pour les riches est évident ; Ben Bella ne se fait pas que des amis mais il considère que cette pratique est sans doute sa plus précieuse conquête.
Chapitre 8
L’internationaliste

Automne 1963, l’Algérie nouvelle fait face à une agression marocaine ; l’ALN dispose de peu de moyens. Or Fidel Castro, rencontré un an auparavant, n’a pas oublié sa promesse. Un cargo cubain mouille dans le port d’Oran ; il achemine des monticules de sucre ; mais sous le sucre, il y a des tanks, soviétiques. Incroyable mais vrai ! L’URSS vient de donner à Cuba ces engins dernier cri, à usage strictement interne, insiste Moscou. Pourtant Castro fait passer quelques exemplaires de ces chars surpuissants à son ami Ben Bella. En douce. En guise de bon de livraison, le dirigeant algérien reçoit une feuille arrachée à un cahier d’écolier, sur laquelle Raoul Castro, frère de Fidel et chef de l’armée, a simplement écrit : « Solidarité ! »
En retour, le bateau va repartir sur La Havane avec une cargaison de superbes chevaux barbes, une race propre à l’Afrique du Nord ; un troc unique dans les annales du commerce international !

Pour la tenue de la Conférence afro-asiatique de février 1965, à Alger, une rencontre de révolutionnaires venus de pays du Tiers Monde, le Che est présent. Ernesto Guevara y tient son dernier discours dans une instance internationale : « Il n’y a pas de frontières dans cette lutte à mort. Nous ne pouvons pas rester indifférents face à ce qui se passe dans n’importe quelle partie du monde. La victoire de n’importe quel pays contre l’impérialisme est notre victoire tout comme la défaite de quelque pays que ce soit est notre défaite ».
A cette époque, le Che pense que le « maillon faible » de l’impérialisme, l’endroit au monde où l’on peut le plus facilement faire reculer le colonialisme, c’est l’Afrique. Déjà de grandes figures progressistes s’imposent aux quatre coins du continent : Julius Nyerere en Tanzanie, Gamal Abdel Nasser en Egypte, Modibo Keita au Mali, N’krumah au Ghana, Jomo Kenyatta au Kenya, Sékou Touré en Guinée, Ahmed Ben Bella bien sûr à Alger.
D’autre part, des foyers de résistance au colonialisme portugais se multiplient ; et puis le combat anti-apartheid en Afrique du Sud mobilise.

Peu après son passage à Alger, le Che disparaît de la scène publique. On spécule sur cet effacement. En fait, avec une poignée de militants cubains, il tente d’implanter un foyer de guérilla au Congo-Leopoldville, l’ancien Congo belge (et futur Zaïre), dans la région de Stanleyville ( Kisangani). Il passe par Alger à chacun de ses déplacements ; Ben Bella lui propose son avion, le Che refuse. Celui-ci est fasciné par la culture africaine mais déçu par l’attitude des partis révolutionnaires locaux.
L’Algérie participe à sa manière au développement des différents mouvements de guérillas africaines en leur fournissant des armes, un matériel qui transite par l’Egypte grâce à un pont aérien.

Autres visiteurs de marque : courant 1962, Nelson Mandela qui suit en Algérie une formation militaire. « Comme tous ceux qui venaient s’entraîner aux armes, M. Mandela venait manger le couscous tous les vendredi à la maison » rappelle Ben Bella.
Ou encore Amilcar Cabral, leader de la résistance au colonialisme portugais en Guinée-Bissau, qui réside souvent à Alger, lui aussi hôte du dirigeant algérien.

En même temps, l’Algérie relaie l’effort cubain en Amérique Latine. Cuba en effet entend aider les maquis sud-américains mais La Havane vit sous un contrôle sévère des USA. Le « big brother » espionne tout ce que fait Castro ; aussi le leader cubain fait transiter son aide à l’Amérique du Sud par l’Algérie. Des armes par exemple passent ainsi de Cuba à Rio... via Alger. Un périple long, compliqué mais un ravitaillement assuré. Et les guérilleros latino-américains viennent se ressourcer en Algérie. Le QG de ces mouvements se trouve alors dans la villa Susini. Cette grande bâtisse entourée de jardins, sur les hauteurs de la ville, constituait quelques années auparavant le principal centre de tortures de l’armée coloniale. C’est un formidable pied de nez que d’en faire à présent un centre d’entraînement des révoltés du Sud, des rebelles argentins ou boliviens qui séjournent là sous couvert de sociétés d’import-export avec l’Amérique latine.

Chapitre 9
Le sage

Ben Bella est renversé par le coup d’Etat de Houari Boumédienne, chef des armées, le 19 juin 1965. « J’abritais tous les mouvements de libération, je devais disparaître » dira-t-il plus tard, répétant volontiers que sa mise à l’écart s’inscrivait aussi dans une vague de reflux, de contre-offensive qui allait chasser du pouvoir, ou abattre, en cette fin de décennie, d’éminents leaders du Sud, comme Le Che, assassiné deux ans plus tard, en 1967. Le Président algérien s’était fait beaucoup d’adversaires en Algérie même, tous ceux dont les intérêts avaient mis en cause par sa politique agricole ou de nationalisations et d’autogestion, tous ceux qui vivaient mal son pouvoir très personnel aussi.

Ben Bella retourne pour la troisième fois en prison ; il est incarcéré quatorze ans, jusqu’en juillet 1979, puis assigné à résidence jusqu’à sa libération en octobre 1980. Le sexagénaire qu’il est alors a passé un tiers de sa vie en prison, vingt ans au total ! Exilé en Europe, il revient en Algérie dix ans plus tard, en 1990.
En 2009, il assiste à la prestation de serment du président Bouteflika. Il est membre du comité de parrainage du Tribunal Russell sur la Palestine dont les travaux ont commencé le 4 mars 2009.
A 93 ans, toujours vaillant, il a été nommé à la tête d’une commission de sages destinée à préparer le 50e anniversaire de l’indépendance en 2012.
Dans un de ses dernières interviews, il déclare que « la libération des peuples du sud est inachevée. »
Sources

Ahmed Ben Bella, Robert Merle, Gallimard, 1965.
Comme indiqué en note, les déclarations du leader algérien citées plus haut sont le plus souvent extraites de cet ouvrage.

La Guerre d’Algérie, en trois volumes, sous la direction d’Henri Alleg, Temps actuels, 1981.

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