Tapuscrit Mer Oubliée

LA MER OUBLIEE

Gérard Streiff
1

« Parti ? Comment ça, parti, demande Antoine.
- Oui, monsieur Seban est parti, répète dans un français impeccable l’employé de l’accueil. A peine arrivé, il est reparti. Nous ne l’avons pas revu. »
Antoine semble interloqué. Ce jeune homme, les cheveux en bataille, le visage rond, porte une saharienne sur un pantalon de toile.
« Mais j’avais rendez-vous avec lui à l’hôtel pour déjeuner ! C’est curieux, ça. Il a laissé un message ?
- Non, non, pas de message. Rien. »
Sur le blouson du réceptionniste, un macaron indique : Hôtel Spoutnik – Almaty.
Il ajoute :
« On n’a même pas les clés de sa chambre. Voyez vous même, son casier est vide. Faut dire qu’il avait l’air pressé. Et ses amis aussi d’ailleurs.
- Il n’était pas seul ?
- Il y avait deux personnes avec lui. Ils se tenaient tous les trois, bras dessus, bras dessous. A les voir, j’ai pensé que c’étaient de vieilles connaissances ; je me suis même dit qu’ils avaient peut-être bu un verre à l’occasion. Vous savez, chez nous, on aime bien trinquer...
- Et il ne vous a rien dit ?
- Monsieur Seban , Non, rien, ils sont passés si vite. »
Antoine, incrédule, pianote de la main sur le comptoir de l’accueil.
« Remarquez, reprend le réceptionniste, j’ai remarqué quand même - excusez ma curiosité mais c’est aussi un peu mon métier d’être, disons... physionomiste -, bref j’ai remarqué qu’un de ses compagnons avait une tache de vin, comme vous dites, vous les Français, une tache de vin sur la joue droite. Si cela peut vous aider. »

Dérouté, le jeune homme se tourne vers Rimma, cheveux noirs très courts, petite frimousse et robe claire, tout menue dans un immense fauteuil club du hall. Tous deux sont lycéens. Antoine à Paris, Rimma à Médéo, dans les faubourgs d’Almaty, capitale du Kazakhstan. Elle a été hébergée, l’été précédent, dans le cadre d’un séjour au pair, en France, dans la famille d’Antoine. Le jeune garçon lui rend sa visite et entame tout juste ses vacances kazakhes. Il s’étonne :
« Patrice est parti, tu te rends compte ?! C’est quoi, cette histoire ! C’est lui pourtant qui a insisté pour me voir, ce midi.
- J’espère qu’il n’a pas fait de mauvaises rencontres.
- En voilà des idées.
- Si tu savais ce qu’on voit dans ce pays, ces derniers temps ».

Antoine a fait la connaissance de Patrice Seban sur le vol Paris-Almaty. Tous deux se rendaient au Kazakhstan, cette République d’Asie centrale perdue entre la Russie et la Chine. Le vol, avec une escale à Moscou, a été interminable. Un vol de nuit mais comment dormir quand on est condamné à rester assis, coincé comme des sardines entre deux passagers, les genoux rabotés par le siège avant, la tête qui dodeline. Voisins de sièges, ils ont donc eu tout le temps de bavarder, et de sympathiser. Patrice est agronome ; ce jeune géant, il fait pas loin de deux mètres, voyageait pour son travail. Il parla avec fougue de son métier, du but de son séjour. Il existe, aux confins du Kazakhstan, une mer intérieure, l’Aral, qui serait tout bonnement en train de disparaître. Une vraie catastrophe, « aussi grave que Tchernobyl », selon lui. Il coordonne un plan de sauvetage de cette mer, baptisé Opération Hémione .
En vérité, Patrice était apparu à la fois enthousiaste et soucieux. Son plan semblait présenter des difficultés. Il avait l’air de se heurter à de sérieuses oppositions. Mais il était resté plutôt vague à ce propos, du genre « Cela ne m’attire pas que des amis ! » ou bien « On m’a dit que je dérangeais. ». A leur arrivée à Almaty, ils s’étaient séparés, Patrice était allé à son hôtel et Antoine s’était rendu à Médéo, dans la famille de Rimma. Mais l’agronome avait proposé au lycéen de déjeuner ensemble.

Alors que Rimma essaie de joindre au téléphone la fondation Hémione pour savoir si Patrice pouvait s’y trouver, Antoine a très envie de vérifier un petit détail. Il a noté, lorsqu’il parlait avec le réceptionniste, que Patrice occupait la chambre 103. « Ce doit être au premier étage ». L’air de rien, il se dirige vers le fond du hall, profitant du remue-ménage provoqué par l’arrivée de nouveaux vacanciers.
« C’est chic ici », pense-t-il en empruntant l’escalier de marbre, en colimaçon. Un épais tapis rouge file le long du sombre couloir du premier étage et absorbe le bruit des pas. Le lieu est désert. Enfin, presque. Il y a, dans l’aile droite, assise à un bureau minuscule, une petite femme rondelette, un fichu sur la tête, la gardienne d’étage. Mais elle est bien trop absorbée par une série glamour sur une télévision de poche pour prêter attention au visiteur. La chambre 103 est la première à gauche de l’escalier. Le garçon tourne la poignée. La porte n’est pas fermée. Il s’engouffre dans la pièce, referme doucement derrière lui. Le désordre qui y règne est impressionnant : tout est sens dessus dessous. Le lit est retourné, un sommier à demi éventré, les armoires ouvertes, et le grand sac de voyage, qu’Antoine reconnait, git, béant, vide. Le sol est jonché de papiers et de vêtements. Un petit ordinateur portable est posé sur la table, l’écran encore allumé. De mystérieux graphiques s’y alignent. Le titre du fichier l’intrigue : ARALSK. Antoine soudain prend peur. Il avait jusque là un peu l’impression de jouer mais l’affaire, d’un coup, devient drôlement sérieuse. Il ne s’attarde pas, ressort de la chambre ; la femme d’étage est toujours scotché par son téléfilm. Furtivement, il regagne le hall. Rimma grogne :
« T’exagères ! Où t’étais ? Ça fait un quart d’heure que je te cherche... Ça va pas, non ?
- Non, ça va pas. »
Tendu, il raconte son expédition. Son hôtesse réagit du tac au tac :
« C’est pas normal, ton ami se tire, sa chambre est visitée... Faut aller voir la police ?! Au fait, il n’y avait personne chez Hémione. Le téléphone a sonné dans le vide. Et il y avait même pas de répondeur »
Ils quittent l’hôtel, sans même prévenir la réception de leur découverte. D’ailleurs, il n’y avait plus personne à l’accueil.

« Nos policiers, tu verras, c’est spécial !
Elle n’en dit pas plus et lui, il fait une drôle d’association d’idées :
« En Français, tu sais ou tu ne sais peut-être pas, policier est un des mots qui a le plus de synonymes ». Et il aligne des termes que Rimma répète lentement : agent, ange gardien, argousin, barbouze, bourre, cogne, flic, hirondelle, poulet, limier, roussin, vache...
« Vache ?
« Oui, vache !
Au commissariat, un portier les fait poireauter. Les murs de la salle d’attente sont placardés d’avis de recherche. Sur la plupart s’étalent des mines patibulaires, exposées de face et de profil, une kyrielle de brigands aux traits plus retors les uns que les autres que désigne Rimma :
« Notre cour des miracles !
- Un casting d’enfer.
- Tu trouves pas ça curieux, toi, que les méchants, dans les commissariats en tout cas, on toujours des gueules de méchants ? Comme si leur vice se lisait sur leur visage ? Je suis sûr, moi, qu’il y a des monstres à tête d’ange...
Rimma est perplexe, elle hésite à poursuivre ce débat. Au milieu de toutes les affichettes, il en est une qui intrigue plus particulièrement le garçon ; elle représente une sorte de logo, un C majuscule inséré dans un rond.
« Késako ?
- C’est un signe mystérieux qui a fait son apparition à l’occasion de divers crimes, récemment. La presse en a parlé. C’est comme une signature, ou un code, mais personne ne le sait au juste..
- C, ça veut dire quoi ?
- C’est le C de l’alphabet russe, cyrillique ; il correspond à votre S. Je te dis, personne n’a pour l’instant déchiffré ce message, ni les journalistes, ni les cochons....
- Les cochons ?
- Ton synonyme français de policier ?
- J’ai pas parlé de cochon ! J’ai dit les poulets, les hirondelles, les vaches...
- Oui.. les vaches !
Finalement, un planton accepte d’écouter Rimma, qui traduit leur mésaventure. Antoine s’inquiète :
« Tu parles russe ou kazakh ?
- Vaut mieux parler kazakh, mais avec le russe, t’es compris partout. »
On leur indique un bureau, puis un autre. Le garçon déjà s’impatiente :
« Pas très rapide, votre police.
- Ils n’aiment pas les affaires où sont mêlés des touristes. Ça leur complique la vie. »
Les jeunes gens accèdent enfin à une pièce qui a l’air complètement vide. Rimma murmure :
« C’est le bureau des étrangers. »
Les quatre murs aveugles de la petite salle sont recouverts d’une boiserie uniforme. Au sol, un linoléum vert pâle usagé gondole. Du plafond, gris, pendouille une pauvre ampoule. Pas une chaise, pas le moindre meuble. De nouveau, l’attente reprend.
« C’est à quel sujet ? »
Une voix, venue d’on ne sait où, les interpelle dans un français haché.
« Là, regarde ! » Rimma désigne, dans le mur qui leur fait face, à un mètre cinquante du sol, une minuscule lucarne qui vient de s’ouvrir. S’y encadre un visage affublé de lunettes à grosses montures qui les fixe avec ennui. Cette vision les surprend tellement qu’ils en gardent le silence.
« C’est à quel sujet ? » répète la voix, un peu plus sèchement encore.
Rimma s’approche timidement de l’ouverture et commence à s’expliquer, en russe. Elle se fait rabrouer :
« Vous n’êtes pas française ?! On nous a dit qu’il y avait ici une affaire concernant des Français ! »
Antoine se présente à son tour.
« Oui, c’est moi, je suis français.
- Où sont vos parents ? S’impatiente le « portrait » en toisant le jeune homme.
- C’est à dire que je suis seul. »
Craac ! Le panneau de bois se referme, le mur est à nouveau uniforme. Impossible à un oeil non averti de distinguer le moindre guichet. Le policier s’est effacé.
« Aimable, le monsieur, se vexe Antoine.
- Le cogne ! Susurre Rimma en souriant.
La petite fenêtre s’entrouvre à nouveau.
« Vos parents ne sont pas là ?
- Ils sont à Paris.
- Qu’est ce que vous voulez ?
- Nous venons vous signaler la disparition d’un compatriote. En tout cas, une possible disparition. »
Craac ! Le guichet coulisse.
Ils sont tous deux pris de fou rire. Antoine s’efforce de ne pas faire trop de bruit mais il a du mal :
« Qu’est ce que c’est que cette histoire ?
Le fonctionnaire réapparait peu après, dans les mêmes conditions.
« C’est une disparition ou une POSSIBLE disparition ?
- C’est bien ce qu’on aimerait savoir, monsieur l’agent. Voilà pourquoi nous venons vous voir. »
Craac !
Le panneau glisse.
En prêtant l’oreille, on peut entendre des voix, de l’autre côté de la cloison. Rimma souffle :
« Il est en train de traduire la conversation à ses supérieurs. »
A nouveau, le fou rire les prend.
Le policier se remanifeste.
« Votre nom, prénom, ainsi que ceux de votre ami, lieu de résidence à Almaty, motifs de votre voyage... »
L’interrogatoire continue sur ce ton un long moment. Le guichet s’ouvre pour chaque question, se referme après chaque réponse. Cela dure. Finalement, l’homme à lunettes laisse tomber :
« On va mener une enquête. On vous préviendra. »
Craac !
L’entrevue est terminée. A l’évidence, le mur ne s’ouvrira plus.

2

« Je vais essayer l’ambassade, lance Antoine, qui s’isole pour appeler la mission française. Rimma le voit s’agacer sur son portable. Il revient à elle peu après, manifestement déçu :
« A mon avis, il n’y a pas grand chose à attendre d’eux. J’ai eu l’impression de les déranger. Ils avaient surtout l’air vexé que Patrice ne les ait pas prévenus de sa visite ! Non mais t’imagine ?! Je leur dit qu’il a disparu, ils me répondent qu’il aurait pu venir les voir ?! Seban de son côté, remarque, n’était pas très copain avec les diplomates ; c’est ce qu’il m’avait dit dans l’avion. Il trouvait que c’étaient des snobs et que l’ambassade ne l’aidait pas beaucoup dans son projet.
- Et moi, j’ai honte de notre police ?! Elle est vraiment en dessous de tout. Tu sais, maintenant, chaque semaine, on entend parler de nouveau scandale avec des policiers, d’histoire de corruption, des trucs affreux...
Un ange passe. Antoine se reprend :
- Bon, on arrête de se plaindre. Il n’y a pas que des ripoux et des planqués dans ce pays, tout de même ?! Il y a aussi des battants de chez battants, non ? Comme toi, par exemple.
Et dans son élan, il embrasse la jeune fille chaleureusement.
« Et puis ton pays est superbe. Je n’ai pas encore vu grand chose mais déjà ce que j’ai vu, chapeau ! Disons, sans en rajouter, que je suis ébloui, bluffé, décoiffé, séduit. OK ?
- Exact. C’est magnifique, c’est vrai. D’ailleurs tu sais ce que veut dire le nom de ma ville ? Alma-Ata ? Enfin Almaty ?
- Non.
- Ville-jardin ! Ici passait, il y a bien longtemps, la route de la soie, des caravanes qui allaient de Chine jusqu’en Europe. Bon, depuis peu, on n’est plus la capitale du pays. C’est pas juste mais c’est comme ça. Là-haut, nos chefs ont décidé de déménager à Astana...Bon vent ! Mais moi je quitterai pas ma ville.

Antoine croit comprendre ce que lui dit son amie. Depuis quelques heures, il découvre une cité noyée dans la verdure. Les immeubles disparaissent derrière des rangées de peupliers et d’ormes, de chênes ou de tilleuls, d’abricotiers et de pommiers. La cité est adossée aux monts du Tian Chan. Les rues semblent toutes déboucher sur ses sommets, au loin, des cimes le plus souvent surmontées de neige éternelle.
« De l’autre côté, c’est la Chine » prévient Rimma, en s’amusant à s’étirer les yeux qu’elle a déjà largement en amande.

Les deux jeunes gens décident de se rendre au siège de l’association de Patrice. Au téléphone, un peu plus tôt, personne n’a répondu ; peut-être auront-ils plus de chance en allant sur place. L’organisation « Hémione » se situe en plein centre-ville, juste en face du grand rinok, le marché couvert. Au rez-de-chaussée d’un des immeubles en briques rouges qui longent le bazar, une plaque, avec la silhouette d’un âne, signale la présence de la fondation. La porte est entrebâillée. Les jeunes gens se risquent à l’intérieur du vestibule. Sur les murs, une série de photographies, de la taille d’une affiche, représentent une même tache, sombre, entourée d’une auréole claire. Mais d’une image à l’autre, la tache rétrécit comme une peau de chagrin et l’auréole s’élargit. Rimma désigne les clichés :
« Tu sais ce que c’est ?
« Bin...
« La mer d’Aral !
«  ?!
« Absolument, la mer d’Aral. Tu vois, ce sont des vues aériennes, prises à quelques années de distance. La première, là, date de 1960 ; la suivante a été prise dix ans plus tard, etc. Tu imagines un peu le désastre ? A la vitesse où vont les choses, il n’en restera bientôt plus rien.

Le corridor débouche sur une grande pièce qui doit probablement servir de salle de réunion ; l’endroit est désert. Sur une longue table, trois petits ordinateurs flambant neufs dénotent dans ce décor un peu vieillot. Des dossiers s’empilent sur les chaises, un meuble de rangement occupe le mur du fond où l’on trouve, pêle-mêle, des livres, des tracts, des tasses, des affiches.. . Les visiteurs se regardent, dubitatifs, traversent lentement, comme intimidés, le lieu. Soudain, Rimma pousse un cri, dans un mouvement de recul, comme si elle venait de frôler un gouffre :
« Antoine, là, regarde ! »

Dépassant de la table, une paire de jambes traverse l’étroit corridor où s’est engagée la jeune fille. Le garçon, doucement, s’approche, se penche. Un homme est allongé, portant une chemise de soie multicolore, retombant sur un jean fatigué. Rimma hésite :
« Il...il est...
Elle ne termine pas sa phrase : l’autre à terre gigote, comme dans un mauvais rêve. Antoine dégage doucement le corps. La lycéenne trouve une carafe d’eau, humidifie son mouchoir qu’elle pose sur le visage de l’homme. Il cligne des yeux, grogne, découvre les jeunes gens, marmonne :
« Kto...kto voui ?
« Il dit quoi ?
« Il demande qui on est.
« Français ? Vous êtes Français ? Réagit alors la victime, et en français cette fois.

Les deux jeunes sont étonnés...et rassurés. Toujours étendu, l’homme grommelle et finit par se masser le crâne. Par bribes de phrases, il raconte qu’il a reçu un coup sur la tête alors qu’il était seul au bureau, enfin il se croyait seul. Il était en train de ranger des dossiers et n’a rien vu venir.
« J’ai même pas vu l’agresseur, j’ai perdu connaissance.... J’ai mal...

Il ferme les yeux, grimace, soupire et soudain, se ressaisissant, s’exclame, un bras tendu vers la table :
« Les portables ? Ils sont là, les portables ?
Antoine le rassure :
« Il y a trois appareils sur la table.
« Alors, c’était pas un voleur ?
Lentement, il se redresse et réussit à s’assoir.
« Je m’appelle Birlik... Je suis ingénieur et responsable de l’antenne locale de la fondation... Vous savez, je peux parler, et comprendre, le français, si on parle doucement. Mais vous, qui êtes vous ?
Rimma fait les présentations, explique qu’Antoine a rencontré Patrice, le responsable de l’association, dans l’avion, qu’ils ont sympathisé. Le garçon enchaîne :
« On venait juste de faire connaissance.
Sans le faire exprès, Antoine a parlé au passé de Patrice mais Birlik ne saisit pas la nuance. Il répond, toujours en grimaçant de douleur :
« Ah, OK , c’est vous le jeune homme de l’avion ! Patrice m’en a parlé.
« Vous l’avez vu ?
« Non, pas encore. Mais il m’a téléphoné ce matin. De l’aéroport, je crois, ou de l’hôtel. Il m’annonçait son arrivée et sa visite, imminente, à la Fondation. Je m’attendais donc à le voir arriver d’un instant à l’autre. Plongé dans mes affaires, je rangeais des papiers pour cacher un peu le désordre du bureau, j’ai bien entendu la porte s’ouvrir. Je pensais même que c’était lui. Et puis...
Il fait une pause.
« ...Vous connaissez la suite.
Parler doit lui être pénible, un rictus lui barre le visage.
« Il est venu avec vous ?
Antoine et Rima s’observent, l’autre insiste.
« Patrice est avec vous ?
En choeur, le duo laisse tomber :
« C’est à dire que... Patrice a disparu.
« Comment ?
« Patrice a disparu ! Volatilisé ! Parti.
Birlik ouvre des yeux ronds ; la nouvelle semble aggraver sa migraine. Rimma lui résume, en russe, les différentes péripéties de cette drôle de journée : le rendez-vous manqué à l’hôtel, la chambre dévastée, l’accueil par la police. L’ingénieur paraît abattu. En même temps, il donne aux jeunes gens l’impression de ne pas être totalement surpris par cet enchaînement de catastrophes. Il commence des phrases qu’il ne termine pas mais on comprend qu’il était sur ses gardes, qu’il s’attendait à un mauvais coup. Montrant sa tête meurtrie, Antoine se permet de lui demander, précautionneux :
« Qui a pu vous faire ça ? Vous avez une idée ?
Silence. Antoine le relance :
« Patrice avait des ennemis ? Vous lui connaissiez des ennemis ?
« Patrice, personnellement, non...
« Qu’est ce qui a bien pu se passer, alors ?

L’ingénieur se renverse brusquement la moitié de la carafe d’eau sur la tête puis s’éponge longuement. Un peu ragaillardi, il prend son élan, comme quelqu’un qui va raconter une longue histoire.
« Vous savez..., non bien sûr, vous ne savez pas : son projet Hemione...
Il cherche ses mots. Rimma lui suggère de se reposer mais l’idée semble plutôt agacer Birlik.
« ...Je dis son projet car il en était le fondateur, mais en fait c’était notre projet, partagé ; hé bien, il dérangeait pas mal de monde.
« Vous aviez des problèmes ?
« Des problèmes ? Non, pas des problèmes, une montagne de problèmes, vous voulez dire.

Rimma, qui fouinait dans l’office, revient avec un broc et trois tasses.
« Rien de tel que le koumys pour se remettre d’aplomb.
Birlik approuve manifestement, ingurgite un plein bol d’un trait d’un seul. Elle taquine son compagnon français :
« Le koumys, tu connais ?
«  ?!
« Du lait de jument ! Vivifiant, tu vas voir !
Il trempe prudemment les lèvres, trouve vite le breuvage proprement infect, n’insiste pas et éloigne aussi discrètement que possible le récipient. Birlik, les yeux dans le vague, raconte l’histoire de la fondation.
« Elle existe depuis un an. Elle a donc pour objectif de sauver la mer d’Aral, aujourd’hui très menacée. Son niveau a baissé de moitié.
« Oui, on le voit bien sur vos cartes.
« Tout à fait. Et pourquoi cet effondrement ? Parce que les deux fleuves qui alimentaient la mer ont été détournés. Pour irriguer des champs de coton. Des milliers et des milliers d’hectares de champs de coton. Résultat ? La mer meurt, les gens des environs aussi, la faune, la flore disparaissent.
« Vous en parlez comme d’un vrai cauchemar.
« Mais c’est un cauchemar. Une horreur. Il faut le voir pour le croire. Hémione est un projet international qui vise à sauver les populations, à défendre la mer, à préserver le monde animal, en tout cas ce qui subsiste encore. Cette idée a séduit les amis de cette région et de cette mer. Moi le premier. Patrice s’est beaucoup investi dans cette affaire ; c’est devenu sa raison d’être. Il est d’un dynamisme, d’une énergie incroyable. Et il en faut, ici, de l’énergie, vous savez !

Birlik a trop parlé, trop vite. Il reprend son souffle, s’offre une nouvelle rasade de koumys, en propose à Antoine :
« Non, merci, sans façon ! Répond le lycéen qui relance :
« Mais tout le monde aurait dû appuyer ce projet, non ? Tout le monde ne pouvait que l’approuver ?
« Oui, normalement. Dans un monde normal. Tout le monde aurait du... Mais ici rien n’est simple. Hémione n’a pas que des amis. Il y a les administrations qui font traîner les choses, chez nous bien sûr, on est les champions pour ça, les bureaux, les papiers, les formulaires en trois exemplaires, mais chez vous aussi, j’imagine ?

Antoine approuve. Birlik fait quelques gestes d’assouplissement, histoire de récupérer un peu et poursuit :
« Il y a les corrompus de tout poil, aussi, qui exigent des pots de vin au passage. Le bakchich, vous connaissez ce mot, bien sûr ? Il est international. Tu veux un tampon, faut donner un petit billet. Tu veux importer une machine ? Encore un petit billet. Etc, etc. A chaque passage en douane, un petit billet... Et puis il y a les militaires qui se demandent si, dans nos installations, il n’y a pas des techniques à copier dans leur propre intérêt. Sans parler des anciens responsables de la région, qui n’aiment guère qu’on leur rappelle que ce sont eux qui ont tué la mer d’Aral en drainant toute l’eau pour leur maudit coton...
« C’est vrai que ça commence à faire du monde...
« Et c’est pas fini. Ma liste est longue. Il y a les chauvins d’ici qui se méfient de tout ce qui est étranger. L’étranger, c’est forcément l’ennemi. Et comme si ça ne suffisait pas, il y a aussi les autres associations qui parfois sont jalouses de voir notre projet avancer quand le leur est en panne.

Rimma propose une troisième tournée de koumys. Antoine a à peine attaqué le premier verre.
« T’aimes pas ? Me dit pas que t’aimes pas ?! Tu veux nous vexer ou quoi ? réagit Birlik. On ne refuse pas un verre de koumys, mon ami ; c’est un peu comme si tu refusais mon hospitalité.
Vaincu, le garçon prend sa tasse, avale l’effroyable liquide sous le regard malicieux de son hôtesse qui s’empresse de remettre ça. Antoine se dit qu’il n’a jamais goûté un tel tord-boyau. Indifférent aux affres du jeune homme, le regard dans le vague, l’ingénieur hoche la tête, comme s’il revivait une scène passée :
« Patrice était soucieux ces derniers temps, plus soucieux que d’habitude, je veux dire. Je l’ai bien senti lors de sa dernière visite puis au cours de nos entretiens au téléphone. Est-ce qu’il avait découvert quelque chose ?

Tout en l’écoutant, Antoine caresse du bout des doigts l’un des ordinateurs de poche qui se trouvent près de lui. Birlik remarque son geste :
« Beau matériel, non ? C’est Patrice, justement, qui nous l’a procuré. On a mis en place un site Hémione sur Internet, avec des correspondants dans le monde entier. Qui nous soutiennent, donnent des idées, écrivent des articles dans leur presse. Une véritable Internationale. C’est formidable ce que ça peut nous aider, cette solidarité, vous ne pouvez pas l’imaginer. Ça fait chaud au coeur.

Sans transition, Antoine l’interroge :
« Patrice, il attendait de la visite ? Il vous a dit qu’il devait recevoir des amis à lui à son hôtel ?
« Je ne sais pas, non. En tout cas il ne m’a rien dit.
« Et à part vous, qui devait-il voir aujourd’hui ? Quel était son programme ?
« Son ami Geroli, sans doute. Un italien qui travaille ici pour l’ONU, enfin pour une des agences de l’ONU. Un homme de toute confiance.
« C’est tout ?
« Absolument.
« Personne d’autre n’était au courant de sa venue ?
« Franchement non. Enfin je vois pas.
Puis il hésite :
« Attendez, ça me revient. Si, peut être... Il y a quelques jours, deux visiteurs sont venus à la fondation. Ils étaient deux, oui. Des délégués du ministère de l’Agriculture. Enfin, c’est comme ça qu’ils se sont présentés, c’est ce qu’ils m’ont dit. Maintenant que je vous en parle, je m’aperçois qu’ils ne m’ont montré aucun papier officiel. Et moi, j’ai vraiment pas eu la tête alors à demander leur papier, vous pensez ! Bref, ils voulaient savoir quand devait arriver notre ami. Je suis resté dans le vague. Non pas que je me méfiais, à ce moment là, mais tout simplement parce que je ne savais pas quel vol précis Patrice devait prendre...

Un bruit aigrelet se met à résonner dans le local, la sonnerie du téléphone.
3.

Birlik répond. Au bout du fil, Geroli, le diplomate. L’ingénieur branche le haut parleur de son téléphone pour que ses « invités » puissent suivre la conversation. Le collaborateur de l’ONU vient d’avoir une réunion de travail avec la milice et celle-ci l’a prévenu de la disparition de Patrice. Enfin : la possible disparition, ils vont lancer une enquête, ils ne veulent pas se prononcer trop vite mais on lui a tout de même laissé entendre qu’il pourrait s’agir d’un enlèvement. Geroli est effondré et veut en avoir le coeur net. Birlik ne peut que confirmer « le rapt, si on peut appeler les choses ainsi ». Le diplomate ajoute avoir entendu parler, dans les couloirs du commissariat, d’une descente imminente de la police au marché central : « Il y avait au poste un véritable branle-bas de combat ! ». Il n’a pas compris si cette opération est liée avec leur affaire mais il tenait à en informer l’animateur d’Hemione.
« Le marché central ? C’est le marché qui nous fait face ! S’étonne Rimma.
− On y va ! » dit le Kazakh.

De fait, il leur suffit de traverser la rue pour accéder à une halle immense. Il y règne une incessante agitation. Cet aimable capharnaüm est un festival de bruits, de couleurs et d’odeurs. Derrière d’interminables étals, des vendeurs – en majorité des femmes – interpellent le passant pour proposer le plus souvent trois fois rien : deux ou trois savonnettes, quelques légumes du jardin, un verre rempli d’airelles ou une demi-douzaine de champignons, des bouquets de fleurs, du fromage blanc, du miel, des bouteilles de boisson gazeuse... Les stands de boucherie sont les plus spectaculaires ; des artisans hilares, véritables colosses boudinés par des tablier rouge sang, débitent à la hache des pièces de viande impressionnantes ; d’énormes quartiers d’animaux attendent le client. Pour l’heure, c’est surtout les mouches qu’ils attirent que les vendeurs chassent à grands coups d’éventails improvisés.
Un peu partout, des gens mangent. Sur chaque côté du marché, de petits stands proposent des soupes de légumes ou des nouilles fraîches, du pilaf ou des pâtés à la viande et aux oignons.
Alors qu’Antoine contemple des sortes d’énormes raviolis au potiron, cuits à la vapeur, Birlik tient à préciser :
« Des mantys ! Ça c’est ouzbek, pas kazakh ! »
La nuance en effet a échappé au jeune homme. Est-ce de la part de Birlik une marque de défiance ? Ou une simple information ? Antoine n’a pas le temps de poser la question ; le trio est arrivé près de braseros de fortune où des brochettes de mouton ou de foie de volaille grillent et enfument les travées. Mais là encore, ils ne font que passer, attiré par un brouhaha. La milice, comme l’a annoncé Geroli, vient de faire une entrée en force dans le marché ; tout un bataillon d’uniformes traverse déjà l’allée centrale. Ça bouchonne, ça se bouscule, cette intrusion crée un beau remue-ménage. Marchands, clients, badauds, tous tentent de comprendre ce qui se trame. Chacun y va de son interprétation : l’un parle d’une fuite de gaz, l’autre a peur d’un nouveau coup de la guérilla islamiste, un troisième pense qu’il s’agit d’un braquage, un autre encore évoque un « trafic » avec les pays voisins, notamment l’Afghanistan. Les gens s’agglutinent et bavardent avec passion.
Les policiers ont parcouru l’entrepôt sur toute sa longueur et se précipitent vers un hall annexe. Le trio réussit, non sans mal, à leur emboîter le pas ; c’est le hangar de livraison des fruits. Le spectacle qui s’y donne à de quoi estomaquer : un homme gît, proprement écrasé, sous une montagne de pastèques. On distingue à peine une partie de son corps sous une véritable pyramide de melons d’eau, de trois bons mètres de haut.
Erreur de manipulation des déchargeurs ?effondrement inattendu de stocks ? Ou manoeuvre assassine ? En tout cas, les débonnaires cucurbitacées sont devenues une arme redoutable.
« Regardez ! »
Antoine montre du doigt un dessin hâtivement esquissé au sol, à la craie, non loin du corps : un « C » majuscule inscrit dans un rond. Les miliciens ont également repéré le sigle et un photographe, qui est des leurs, il est en uniforme, mitraille l’image.
« Ce sigle.... s’étonne Rimma
« Je vois à quoi tu penses, complète aussitôt le jeune garçon, comme s’il lisait dans le coeur de son amie. C’est le sigle qu’on a aperçu tout à l’heure dans la salle d’attente du commissariat.
− De quoi vous parlez ? Demande l’ingénieur.
− D’une affichette, au poste de police, où l’on voyait déjà cette figure. Un C majuscule dans un cercle.
− Et c’est quoi ?
− Mystère ! Je crois que les policiers eux-mêmes ne le savent pas. L’affichette avec ce symbole était un appel à témoins. Elle proposait d’ailleurs de l’argent à tous ceux qui donneraient des informations à ce sujet.
− Et vous croyez que c’est une signature ? Que le tueur, s’il y a eu crime, a signé ainsi son acte ?

La question reste en l’air. Que répondre ? Rimma réagit la première :
« C’est plus qu’une signature, c’est un message : on tue, on dit qui tue et on prévient comme ça de futures victimes...
− Tu lis trop de romans policiers, tu sais, l’interrompt Antoine.

A l’entrée du hall, un groupe d’employées, apeurées, discutent à voix basse. L’ingénieur laisse traîner son oreille.
« L’homme s’appelait Vassia, rapporte-t-il. Pour ces femmes, c’est un règlement de comptes ; le bonhomme refusait de marcher dans la « combine » disent-elles.
− La combine ? S’étonne Antoine.
− Je suis pas un expert en ce genre de choses, s’excuse Birlik. Ce que je sais, c’est ce que j’ai pu lire ou entendre. Et on raconte, la presse raconte que parfois, sous couvert de transport de fruits, avec des pays voisins, on se livre à toute sorte de commerces.
− Par exemple ?
− Je sais pas au juste. Des armes , peut-être.
− Alors, tu crois...
− Moi, je crois rien ; tu m’interroges alors je te dis ce que je sais, le peu que je sais, c’est tout.
Mais leur conversation se perd dans le tumulte. La milice en effet fait évacuer les lieux, les commerçants grognent, les clients râlent, le ton monte.
Le trio s’éloigne alors que le tapage traverse le marché tout entier, on entend revenir en boucle les mots de « Assez ! », de « corruption » et de « mafia ».
« Vous n’avez pas faim ? Demande sans transition l’ingénieur à qui les émotions n’ont pas coupé l’appétit.
− Toi au moins, tu ne te laisses pas démonter ! Lui fait remarquer Antoine.

De fait le gestionnaire semble avoir tout à fait récupéré de sa propre mésaventure.
« Disons qu’on s’est un peu endurci le cuir avec tout ce qu’on a connu ici, ces dernières années » dit-il en se frottant le crâne.
Ils tiennent conseil dans un modeste café, enfumé et bruyant, qui jouxte le « rinok ».
« Trois bechbarmak, commande Birlik. Vous vouliez peut-être autre chose ? Ajoute-t-il en souriant. Simplement, je vous signale qu’ici, on ne sert que ça ! »

Il refuse d’aller à la police pour porter plainte, comme le lui conseillent ses jeunes compagnons.
« Ça ne servirait à rien ! » bougonne-t-il.
Ils insistent mais impossible de le faire changer d’avis. Il ne veut pas avoir affaire à « ces gens-là ».
« Regardez encore leur descente, tout à l’heure, dans la halle centrale !
− Et alors ?
− Non mais, vous avez vu un peu le barouf qu’ils ont fait en arrivant ?
− Et alors ?
− Hé bien, à mon avis, s’ils avaient voulu signaler aux criminels qu’ils arrivaient en force et que ces derniers feraient mieux de déguerpir vite fait, ils n’auraient pas agi autrement ! »
− Faudrait pas être parano, non plus ! Ironise le lycéen.
− Parano ?
− Je veux dire : faudrait pas, maintenant, voir des ennemis partout, des mafieux à tous les coins de rue. S’imaginer de derrière chaque policier se cache un bandit.
− Mon ami, j’aime encore mieux être parano, comme tu dis, que naïf.
L’arrivée du plat, un seul et grand plateau argenté solidement garni, accompagné de thé vert servi dans de petites tasses, leur permet de changer de sujet. Rimma fait les présentations :
« Bechbarmak, ça veut dire « cinq doigts » en kazakh.
− On mange des doigts ? Remarque, chez nous on mange bien des pieds. De cochon.
− Non, je te rassure, on ne mange pas les doigts mais AVEC les doigts. C’est notre façon ici d’apprécier cette spécialité.
− Et c’est quoi ? Demande le jeune Français, hésitant. Sa récente expérience avec le koumys ne l’a pas trop emballé.
− Du mouton roulé dans de la pâte. »

Les compagnons d’Antoine font une démonstration experte de la meilleure façon d’attaquer le repas. On se retrousse les manches, on pioche carrément dans le plat avec la main, et effectivement les cinq doigts se mettent à fonctionner ensemble, très naturellement. Deux doigts saisissent un peu de viande, deux autres attirent le riz, la paume rassemble le tout, malaxe. La portion est prête en un rien de temps, suffit de goûter. Le lycéen regarde faire ses deux voisins puis tente de les imiter. Il s’y prend à plusieurs reprises pour un piètre résultat. La viande glisse, les légumes s’échappent, le riz s’effrite. Il tripote, il trifouille, il tripatouille et ça ne donne rien. Il a les doigts, les cinq doigts pour le coup, tout huileux et c’est tout. Manifestement, il n’a pas le coeur à ça. Dépité, il finit par demander des couverts. Armé d’une bonne vieille fourchette et d’un couteau tout ce qu’il y a de plus banal, il retrouve ses marques. Il mange enfin mais quelque part, une petite voix intérieure lui dit qu’il n’a pas fait beaucoup d ’effort. Il fera mieux la prochaine fois, se jure-t-il. Ses compagnons ne font pas de commentaires. Le trio mange en silence.
C’est Rimma qui relance la discussion un peu plus tard :
« On a été coupés par l’appel de Géroli, tout à l’heure, quand tu nous parlais de la visite des gens du ministère...
− T’as raison. Alors qu’est-ce que je disais ? Oui..., en fait, ce n’était pas des délégués du ministre. Comment je l’ai compris ? Quand ils sont repartis, j’ai eu le temps d’apercevoir leur voiture. C’était pas du tout le modèle, allemand, qu’affectionnent aujourd’hui nos bureaucrates. C’était une grosse limousine noire, ces espèces de tanks qui ont longtemps servi de voitures officielles ici. Et puis elle portait une plaque d’immatriculation de l’arrondissement d’Aralsk.
− - Aralsk ? s’étonne Antoine.
− Tu connais ? Réagit la jeune fille.
− Ça me dit quelque chose... »

Jusqu’à la fin du repas, le garçon se montre soucieux ; il cherche à se rappeler ce que ce drôle de nom évoque pour lui. Il n’y parvient pas et cela l’agace.
« Ces hommes ne sont plus revenus ? Demande Rimma.
− Les hommes de la limousine ? Non, je les avais presque oubliés, je dois bien l’avouer, jusqu’à notre conversation.
− A quoi ressemblaient-ils ? Questionne le lycéen.
− Des types plutôt lourdauds. Un peu à l’étroit dans des costumes gris. Pas vraiment aimables. Plutôt le genre agent de sécurité, vous voyez ? L’un d’eux avait un drôle de visage, plus exactement il avait une grande tache de vin sur la joue.
− Comme celui de l’hôtel ?
− C’est à dire ?
− Le réceptionniste nous a décrit les personnes avec qui Patrice est parti. Il a parlé d’un homme à la tache de vin. Je te parie que ce sont les mêmes ! S’exclame Antoine, frappant du plat de la main sur la table.
− Tu as l’air bien sûr de toi ! Observe son amie. »

Un souvenir en entraîne un autre :
« Et puis ce mot, Arabsk...
− Aralsk !
− Oui, Aralsk. Je sais maintenant où je l’ai vu : dans la chambre de Patrice. Il figurait sur l’écran de son ordinateur portable ; il était resté ouvert, sur sa table. J’aurais du le prendre avec moi mais j’étais trop stressé »

Ils se taisent. Chacun est dans ses pensées. Plutôt noires. Birlik reprend :
« Peut-être bien qu’ils ont fini par savoir le jour et l’heure d’arrivée de Patrice. Je ne sais pas comment ils ont pu faire ? Peut-être qu’ils ont des complices, à l’aéroport ? Ou à l’hôtel ? Ils ont d’abord du pensée qu’il était à la Fondation ; là, déçus, ils me matraquent et partent à l’hôtel...
Les jeunes gens acquiescent.
« Aralsk, reprend Antoine, c’est quoi au juste ?
− C’est le nom d’un port, au bord de la mer d’Aral. Enfin, quand je dis un port, c’est une façon de parler. C’était un port.
−  !?
− Oui, la mer est partie. Retirée. Et le port est resté. Il est à présent en plein désert !
− Incroyable.
− Mais vrai. En plus, c’est un coin qui commence à avoir une mauvaise réputation. Il y a quelques mois, une association humanitaire suisse y avait établi son siège. Elle vient d’en décamper en vitesse. Il paraît qu’on lui fait des misères. Elle se dit victime de racket.
− Vous voulez mon avis ? Lance Antoine, la voix grave.
−  ?!
− Toutes les pistes mènent à Aralsk. Le fichier de l’ordinateur ? Aralsk. La voiture des « ravisseurs » ? Aralsk encore. C’est là-bas qu’il faut chercher Patrice.
− Tu vas peut-être un peu vite dans ton raisonnement, non ? Et puis, c’est à plus de mille kilomètres ! » intervient Rimma.
Le repas tire à sa fin. Les tables voisines se sont libérées depuis longtemps. Ils demeurent les seuls clients de la gargote.
« Résumons, dit l’ingénieur. Un : on ne peut guère compter sur la police, ni sur l’ambassade, pour nous aider, il faut mener l’enquête nous-mêmes.
− Deux : enchaîne Antoine, tout à son idée fixe, on voit bien que la disparition de Patrice est liée à Aralsk ; il faut donc aller là-bas.
− Admettons que tu as raison. Moi je dis : Trois. Comment faire ? Interroge Rimma. On va pas faire mille bornes sur un simple claquement de doigts. Et une fois là-bas, admettons, sur qui compter ? Et qui sera du voyage ?
− Bon, côté transport, c’est pas le plus difficile. Il y a le train, reprend le responsable d’Hémione. C’est le Transaralien, une ligne qui traverse notamment tout le Kazakhstan. Ce n’est pas forcément le moyen le plus rapide mais c’est le plus facile. Cela représente, en gros, une nuit et une matinée de voyage.
− Va pour le train. Qui est du voyage ? Demande le jeune homme. Allons y tous les trois !
− J’en meurs d’envie, regrette Birlik, mais je dois absolument rester au bureau. Surtout après ce qui vient de se passer. J’ai la conviction, ne me demandez pas pourquoi, j’en sais rien, mais j’ai la conviction que c’est là où je serai le plus utile. Pour tout le monde.
− Bien, alors je propose qu’on y aille, Antoine et moi, suggère Rimma. C’est un voyage disons de trois jours, aller et retour. Je vais m’arranger avec mes parents. »
Antoine accepte illico. L’ingénieur ajoute :
« Une fois là-bas, allez voir mon ami Chagan. C’est un jeune journaliste des « Nouvelles d’Aralsk ». Il est très attaché à notre projet, il le connaît bien. Pour en avoir pas mal discuté avec notre cher agronome ! Ce sera pour vous un partenaire précieux, j’en suis sûr. Je vais tout de suite l’informer de votre visite. En plus, un des ordinateurs portables de la Fondation lui était destiné, il l’attend avec impatience. Ainsi vous le lui apporterez. »
4

Les jeunes gens n’ont aucun mal à trouver de la place dans le train au départ d’Almaty. Ils optent pour deux couchettes d’un compartiment de quatre personnes, les deux autres banquettes étant prises par des étudiants kazakhs qui « montent » à Moscou pour des épreuves sportives. Leurs collègues occupent d’ailleurs la moitié de la voiture. En milieu d’après midi, avec à peine une heure de retard, le convoi s’ébranle. Antoine, avec l’aide de Rimma, et dans un anglais approximatif, lie rapidement connaissance avec ses voisins. Quand ils apprennent que le « fransousski » le Français, s’intéresse à la mer d’Aral, la nouvelle fait mouche et court bientôt dans tout le wagon. Les mots de « Fransousski » et d’ « Aralsk » papillonnent dans le couloir ; manifestement, tout le monde apprécie que l’étranger s’intéresse à leur pays, et à leur problème...

De l’autre côté de la vitre, le paysage est saisissant, incroyablement uniforme. La steppe s’étend à perte de vue. Une immense plaine, sèche, sablonneuse, quasiment sans arbre, sans habitation, sans la moindre route.
Pas le plus petit signe d’activité. Le plus étrange, c’est qu’on aperçoit parfois, planté le long de la voie, dans ce désert parsemé d’herbes jaunies, un homme, seul. D’où vient-il ? Qu’attend-il ? Où va-t-il ? Mystère. C’est à peine s’il regarde le train.

Un employé des chemins de fer s’occupe spécialement de leur voiture. Antoine ne tarde pas à bavarder avec lui aussi. Il a le titre de responsable de wagon. Tout au long de l’année, il se balade : Moscou-Asie, Asie-Moscou. Quand il ne s’occupe pas de cette ligne, il est sur le Transsibérien, six jours et six nuits de Moscou à Vladivostock, sur la côte Pacifique, face au Japon. L’essentiel de son travail consiste à faire fonctionner le samovar, une grosse bouilloire pour le thé qui est montée sur un four à charbon, à une extrémité du couloir.

« Il nous prend pour des gens importants, dit Antoine en retrouvant Rimma.
− Pourquoi donc ?
− Parce qu’on est surveillés...
− Surveillés ?
− A deux reprises déjà, m’a-t-il dit, des officiels lui ont demandé si tout se passait bien avec nous, si on n’avait pas de réclamations. Il en a conclu que nous étions des invités de marque. »

La nuit tombe. La monotonie du paysage, le halètement du train, la chaleur endorment progressivement les occupants du compartiment. Ils ne remarquent pas que le décor vient de changer. Le train traverse des faubourgs, pénètre dans une grande ville, ralentit et s’immobilise enfin dans un affreux crissement de freins, acier sur acier. Les voyageurs sont réveillés sans ménagement.
Le Transaralien vient d’entrer en gare de Tachkent, capitale de l’Ouzbekistan. Il doit être près de minuit. Le hall de la gare est cependant noir de monde. Des centaines de personnes, des familles entières, s’entassent sur les quais, dormant sur leurs balluchons, dans l’attente de trains qui ne viennent pas.
Au milieu de cette foule indifférente, une petite agitation règne à la hauteur du wagon des jeunes gens. Trois hommes en uniforme gesticulent, consultent des fiches en désignant la voiture où ils finissent par s’engouffrer. Celui qui ouvre la marche et semble être leur chef se dirige droit vers le compartiment du jeune Français, ouvre la porte avec brusquerie, allume sans gêne le plafonnier. C’est un petit homme rondouillard qui porte, malgré l’heure, des lunettes noires.
« Douane ouzbeke, éructe-t-il, sans autre formule de politesse. Vos papiers ! Vite ! »
Les passagers, ensommeillés, hésitent. Rimma traduit.
« Allez ! Passeports ! » insiste l’intrus. Ses deux comparses lui collent au train et s’encadrent dans la porte.
Les passeports sont tendus l’un après l’autre, mais seul celui d’Antoine semble intéresser le personnage. Il le saisit vivement, fait mine de le feuilleter, fait un petit mouvement de bouche, boudeur, et crache :
« Ces papiers ne sont pas en règle !
− Comment ça, pas en règle ? S’étonne Rimma.
− Je ne vous parle pas à vous, je parle à monsieur.
− Et c’est quoi, le problème ?
− Manque un visa.
− Mais mon ami a tous les visas nécessaires.
− Les visas pour le Kazakhstan, peut-être. Mais pas ceux pour l’Ouzbékistan. Et vous êtes ici en... Ouzbékistan. Alors ?
− Mon ami, reprend Rimma, séjourne à Almaty, au Kazakhstan, et se rend à Aralsk, également au Kazakhstan. Ce train fait un crochet, c’est vrai, par chez vous mais on ne s’y arrête pas. Enfin, je veux dire : on n’y séjourne pas.
− Désolé, mais monsieur n’est pas en règle, martèle le fonctionnaire. Je ne vois pas de visa de transit. »
Du bruit provient du couloir. Un petit attroupement se forme devant le compartiment du Français. Intrigués par l’arrivée intempestive, et très ciblée, des officiels, les étudiants d’Almaty viennent aux nouvelles. Devant la mauvaise foi du douanier, « Un visa ? De transit ? N’importe quoi ! », ils commencent à grogner. Des questions fusent : « Qu’est-ce que c’est que cette histoire de paperasse ? Ça ne tient pas debout ! On traverse plusieurs Républiques ; si chaque fois, on nous réclame un droit de passage, où va-t-on ? »
− Je ne vous ai rien demandé, s’agace le chef, qui ne se retourne même pas. Restez en dehors de tout ça. Cette affaire ne vous concerne pas. »
Ses acolytes font mine de repousser la pression du couloir alors que le petit gros s’adresse à nouveau à Antoine :
« Voulez vous me suivre !
− Vous suivre ? S’indigne le jeune homme.
− Oui, me suivre, dehors, parfaitement, il faut descendre, vite, avec vos bagages ! »
Il demande à ses hommes de l’aider à accélérer le mouvement, prendre les valises, saisir l’étranger. Mais ceux-ci ont déjà fort à faire avec les voisins. Le ton monte dans le corridor. Les étudiants font masse, ils semblent décidés à ne pas abandonner le Français à son sort. Finalement ils bloquent l’entrée du compartiment.
Antoine profite de ce remue-ménage pour prendre l’offensive. Il sollicite l’aide de Rimma pour la traduction.
« Je ne suis pas un malfrat, monsieur le douanier, se défend-il. Je vais à Aralsk pour tenter de retrouver un ami disparu, un Français, qui se bat pour sauver la mer d’Aral. Vous comprenez ? Alors, laissez-moi continuer mon voyage ! »
Surpris par la résistance qu’on lui oppose, privé de ses adjoints à présent retenus dans le passage, le bouffi aux lunettes noires est déjà plus hésitant.
« Ecoutez, moi, j’obéis aux ordres. Et les ordres, c’est de vous renvoyer à Almaty. C’est clair ?
− Mais pourquoi ?
− Monsieur le petit Français, je ne peux rien vous dire de plus. Disons que dans mon pays, on vous trouve curieux, trop curieux. Compris ?
− Trop curieux ? Alors qu’on veut simplement aider, sauver un ami ?
− Je ne sais pas de qui vous parlez ! Et ça ne m’intéresse pas. Je vous demande juste de me suivre et de ne pas faire d’histoire. Compris ?
− Mafieux ! » crie sous le nez du gradé une des jeunes sportives qui se trouvent dans le compartiment.

L’insulte est comme un signal. Les hostilités sont ouvertes. De part et d’autre, on commence à se bousculer. Inquiet, le douanier tente de hausser le ton :
« Descendez sans faire de scandale ! Ou alors, ou alors...
− Ou alors quoi ? Vous avez peur du scandale ? Riposte Antoine. Eh bien, vous allez en avoir du scandale ! Et mondial en plus ! Un scandale mondial, absolument »
Excité comme une puce, il exhibe alors l’ordinateur portable qu’il est chargé d’apporter à Aralsk. Il l’a vaguement consulté avant de s’endormir et le gardais, ouvert, près de lui.
« Vous savez ce que c’est, j’imagine ? Internet, la Toile, le WEB, le monde en direct, ok ?
Il parle vite, Rimma traduit à toute allure. L’autre ne répond pas, s’attend au pire.
« J’appelle immédiatement tous les amis d’Aral à la rescousse ! A l’Ouest, à l’Est, au Nord, au Sud. Ça fait du monde, croyez moi. Il me suffit d’appuyer sur l’icône que vous voyez là. Vous la voyez au moins ? J’appuie et je leur dis, à tous, que des douaniers ouzbeks nous retiennent prisonniers, retiennent tout un train prisonnier !
« Prisonniers, prisonniers, n’exagérons rien, je vous demande de sortir, c’est tout, s’impatiente le trapu en uniforme.
− Si, si, prisonniers ! Parfaitement ! Et aussitôt que mon mail sera parti, vous pouvez me croire, les amis d’Aral, de Tachkent, d’Almaty, de Moscou, de Paris et d’ailleurs, du monde entier, tous les amoureux d’Aral, quand ils sauront ce que VOUS me faites, il vont s’agiter ! Je prends même le pari que bientôt ceux d’ici, ceux de cette ville, vont venir à la gare. Vous allez voir comme ça va vite anec le Net. Croyez-moi monsieur... Monsieur comment, au fait ? Puis-je connaître votre nom ? Et prénom ? »
Sur le quai, le chef de gare s’inquiète du retard imprévu du Transaralien. Déjà qu’il n’était pas en avance sur le programme. Il tapote à la vitre, désigne sa montre du doigt, demande qu’on se hâte. Qu’on rentre, qu’on sorte, peu importe mais qu’on fasse vite. Dans le couloir, c’est maintenant l’empoignade. Comme tout le monde est pressé contre tout le monde, le coups ne font pas trop mal mais les bruit, eux, sont au maximum. Pris entre tous ces feux, le petit chef se sent dépassé. Ces gens, ces effrontés qui refusent d’obéir, ces voyous derrière lui qui mettent le désordre dans le wagon, ces cheminots, en plus, qui s’y mettent ! Et puis ce jeune blanc bec de Français qui prétend ameuter la terre entière, organiser une manifestation publique à Tachkent, en pleine nuit. C’est trop ! Il capitule, il rend les armes, il met les pouces ! Marmonnant entre ses dents des jurons incompréhensibles et interminables, il fait demi-tour, se fraie péniblement un chemin dans le couloir et, enfin extrait du wagon, bat le rappel de ses subordonnés. L’un d’eux a perdu son képi dans le chahut, l’autre à le dos de sa veste complètement déchiré. Le piteux trio disparaît dans les profondeurs de la gare. Et presque aussitôt, comme s’il n’attendait que ça, le train repart et retrouve vite sa cadence machinale.
« On a gagné ! Crie Antoine.
− Du thé pour tout le monde ! Lance le responsable de wagon qui vient subitement de réapparaître. Il s’était bien gardé d’intervenir pendant l’incident. L’employé distribue bientôt ses petits verres bouillants dans tous les compartiments.
− Tu peux te connecter à Internet sans problème ? Demande un peu plus tard Rimma au jeune homme. Moi j’y arrive pas, je suis nulle. Comment tu fais ?
− Moi non plus, je te rassure. J’ai encore essayé hier soir, ça donne rien, pas de réseau !
− Mais le douanier... Tu l’as bluffé ?
− Plutôt oui. Heureusement que c’est pas un internaute averti sinon j’aurais eu l’air malin devant mon écran vide ! Tu me vois cliquer sans le moindre résultat et lui qui pigerait ? Bonjour l’angoisse. C’est vrai, j’ai tenté le tout pour le tout. La frime, quoi, mais ça a marché ! Comme on dit à Almaty – et à Tachkent – inch allah !

5

« Il neige ?
Antoine pense d’abord qu’il rêve. Il a écarté machinalement le rideau ; ce qu’il a vu le laisse bouche bée. Des tourbillons de flocons noient le paysage. Hier l’été, aujourd’hui l’hiver ? Il alerte Rimma :
« Il neige ! Debout ! »
Elle émerge lentement de sa couchette. Les têtes hirsutes des deux autres passagères se redressent l’une après l’autre.
« Il neige, je te jure. Regarde un peu ! »
La jeune femme colle son visage à la vitre, incrédule. Le spectacle est fascinant. Le sol est blanc, l’horizon blanc, le ciel blanc.
« Drôlement agressifs, les flocons, remarque Antoine. Tu as vu comme ça cogne au carreau ?
− De la grêle alors ? en plein été ! Alors qu’on étouffait cette nuit ?
Il fait d’ailleurs toujours aussi lourd à l’intérieur du Wagon. Antoine a l’idée de baisser la vitre.
« Non, crie Rimma.
− Je veux en avoir le coeur net.
A peine a-t-il entrouvert qu’une rafale de poussière blanchâtre s’invite dans le compartiment. Le jeune garçon referme aussitôt, abasourdi :
« Qu’est-ce que c’est que ça ?
Une voisine observe l’espèce de cendre qui recouvre sa couchette ; intriguée, elle la manipule, la porte à sa bouche, s’exclame :
« Solt !
Les deux autres jeunes filles répètent, en écho :
− Solt ?!
− Qu’est-ce qu’elles disent ? S’étonne Antoine.
− C’est du sel, dit Rimma avec une vilaine grimace.

Ce qu’il a pris pour de la neige, c’est en réalité une tempête de sable et de sel mêlés. Ainsi ce paysage blanc, ces dunes immaculées, ces nuages rageurs, c’est du sel. Il se souvient à présent des reproductions photographiques accrochées au mur, dans le hall d’entrée de la Fondation Hemione. On y voit bien le rétrécissement progressif de la mer mais aussi, inversement proportionnel comme aurait dit son prof de maths, l’élargissement d’une bande blanche : le sel. C’est ce monde blanc et mort qu’ils étaient précisément en train de traverser.
Tout, à Aralsk, disait Birlik, est salé, trop salé. L’eau, la terre, le ciel. Sans parler des engrais et autres produits chimiques.
L’étrange crachin va les accompagner jusqu’à la gare d’Aralsk.

« Bienvenue en enfer ! Leur dit sur le quai un jeune homme dont les traits malicieux contredisent le sinistre propos. Je m’appelle Chagan. Birlik m’a prévenu hier soir de votre arrivée. Il m’a aussi mis au courant pour son agression et pour la disparition de Patrice. Quelle histoire ! »
Leur premier contact se passe bien, ils échangent quelques mots. Coiffé d’une calotte noire, le jeune journaliste porte un ensemble de toile bleue.
« Ainsi vous pensez que Patrice est à Aralsk ?
− En tout cas, les pistes nous conduisent ici. Mais on a failli ne pas arriver, dit Rimma.
Elle raconte l’incident de Tachkent.
« Ce n’est pas la première fois que les autorités ouzbèkes nous mettent des bâtons dans les roues. C’est ridicule, ce conflit ! On en reparlera mais si vous voulez, et pour dire vite, ils utilisent la mer d’Aral pour irriguer leurs champs de coton. Et ils pensent qu’on va leur couper l’eau, enfin ce qui en reste, et donc saboter leur économie.
− Mais ils iraient... jusqu’à enlever Patrice ? Demande Antoine.
− Non, je ne les crois pas capables de ça, même si on a pu parler de mafia du coton...

Le trio traverse le hall de la gare et passe devant une fresque monumentale et colorée qui occupe tout un mur de l’établissement. La scène représente de solides pêcheurs, tout souriants, et tirant un filet boursouflé, une prise miraculeuse, un énorme ballot de poissons. Au second plan, des flotilles de bateaux occupent tout l’horizon.
− Tu as parlé d’enfer ; mais c’est pas vraiment ce que dit cette image, observe Rimma.
− Ça c’était avant, c’était hier ! Vous allez voir. Le décor a un peu changé.
C’est en effet tout autre chose qu’ils découvrent en sortant de la gare. Un décor de désolation. Une infinie tristesse plombe la ville et ses habitants. La rue principale est à peu près déserte. Il fait chaud mais les rares passants ne s’attardent pas. Ils paraissent pressés, se protégeant comme ils peuvent des fréquentes bourrasques de poudre blême qui balaient de manière régulière la cité. Chagan prévient :
« Ce n’est pas de la neige !
− On a failli se lisser avoir, tout à l’heure, reconnaît Antoine. C’est du sel ?

L’autre approuve. La plupart des maisons d’Aralsk sont en bois, des constructions basses, d’un étage. Elles sont entourées de jardins qui semblent à l’abandon, comme en voie d’ensevelissement. Poussent çà et là quelques rares légumes, des arbustes rachitiques. Parfois aux fenêtres apparaissent des visages blafards. Les regards sont vides. Antoine pense à ce film, dont il a oublié le nom, sur une ville fantôme habitée par des zombies. Il tente aussitôt d’effacer cette idée de la tête.
Un bambin traîne son ennui sur une placette qui a dû être un terrain de jeux. Les manèges sont déglingués, les balançoires cassées. L’enfant est d’une maigreur effrayante. Il semble ne pas remarquer les visiteurs.
« Qui a bien pu enlever notre ami ? interroge Chagan. Depuis que Birlik m’a mis au courant, je cherche, j’imagine où il peut être retenu prisonnier. Et par qui ? J’ai bien ma petite idée mais ça me paraît totalement rocambolesque. On va en reparler. Mais auparavant, je veux vous montrer quelque chose. De spécial. Venez avec moi. »
Ils arrivent bientôt devant un parapet, flanqué d’un escalier, à l’ombre duquel des vieillards jouent aux dames, apparemment insensibles aux tourbillons de poussière. « La digue ! » explique Chagan qui gravit les marches et invite ses hôtes à le suivre. Ce que fait Antoine. Arrivé au sommet de la construction, le lycéen est proprement pétrifié par le spectacle : une immense cuvette asséchée, couleur de sel et de rouille, s’étend à perte de vue. Chagan désigne l’espace d’un geste un brin théâtral et, sur un ton mi-sérieux, mi-ironique, déclare :
« Le port !
« Ça sent la mort ! » ne peut s’empêcher de penser Antoine.
A ses pieds, au fond du bassin craquelé, envahi par de mauvaises herbes, des dizaines de chalutiers sont ensablés. Légèrement penchés, ces gros bateaux semblent attendre. Mais leurs carcasses lépreuses montrent qu’ils sont là depuis longtemps.
« Où est la mer ? Demande le garçon, médusé.
− A soixante kilomètres d’ici... laisse tomber Chagan. Tout là-bas, mais tu peux pas la voir, cherche pas.

Ils ne résistent pas à l’envie de descendre dans le bassin et se faufilent dans un labyrinthe de coques de bateaux abandonnés. Certaines embarcations se tiennent encore bien droites sur leurs cales, se montrant fières jusqu’au bout en quelque sorte ; d’autres penchent dangereusement, à deux doigts de s’affaiser totalement. Les plus petites, en bois, sont réduites à des amas de planches. Elles ressemblent un peu à des squelettes de baleines. De gros chalutiers sont rongés par la rouille. Les vitres des hublots sont pour la plupart brisées. On dirait de grosses bêtes échouées, les yeux crevés par des passants sadiques.
Un bruit inquiétant s’échappe de ce lieu, une sorte de plainte. Il vient du grincement des portes rouillées, du balancement des mâts, des charpentes qui travaillent.
Traversant cette gigantesque décharge, Chagan égrène le nom des bateaux ; on les devine encore inscrits sur leur flanc ou parfois sur les dunettes : Bakou... Tachkent... Alma-Ata... Kirghizie... Turkménie... Caucase...
« Ce sont presque toujours des noms de capitales de régions, de Républiques ou de pays voisins, dit le guide.
Sa voix résonne dans les allées de ce cimetière géant.
« Tu n’imagines pas l’activité qui régnait ici, avant. Remarque, je ne l’ai pas vraiment connu non plus. On me l’a racontée. Il paraît que c’était un va-et-vient continuel de bateaux...
− Qu’est ce qu’on attrapait comme poisson ? Interroge Antoine. Ce n’est pas que le sujet le passionne mais il a envie de parler et d’entendre le journaliste aussi, histoire de chasser ce trouble que lui procure cette étrange promenade.
− Des esturgeons, des brèmes, des brochets, des chevesnes. Si tu veux voir le produit de cette pêche, tu sais où il faut aller ?
− Bin non.
− Au musée ! Au musée d’Aralsk ! C’est là que se trouvent aujourd’hui ces poissons. Dans du formol ! »
Une fois le dernier bateau contourné, ils débouchent sur un désert blanc, aveuglant. C’est une croûte crevassée, cuite par le soleil, parcourue par un vent chaud qui agite ici ou là quelques touffes d’herbe folle ou provoque de petits tourbillons de poussière.
« Pour une marée basse, c’est une marée très très basse » laisse tomber Antoine.
Ils restent un moment comme hypnotisés par la vue de ce néant, ce rien, ce vide. Puis Antoine fronce les sourcils :
« Tu n’entends rien ?
Ils tendent l’oreille. Une voix ? Effectivement il y a une voix, loin derrière eux, du côté de la digue, qui appelle, qui les appelle. Pas de doute, c’est Rimma. Qui crie : « A l’aide ! ».
6

Chagan et Antoine font aussitôt demi-tour, le journaliste guide son hôte dans le dédale des sentiers qui conduisent vers le quai. Sur ce sol bizarre, leur pas fait à peu près le même bruit, feutré, le même craquement que s’ils marchaient sur de la neige. Remontés sur le parapet, ils voient leur amie aux prises avec un vieil homme, un des joueurs de dames. Celui-ci vocifère et tente de lui arracher son appareil photo ; elle se débat, bien décidée à défendre son bien. Dès qu’ils entourent Rimma, l’agresseur recule un peu mais continue de rugir.
« Je voulais Prendre des photos. Du muret, des joueurs quand l’un d’eux – elle désigne le vieil homme - s’est soudain levé. Il avait l’air furieux, tellement furieux qu’il en a renversé la table avec les pions et s’est jeté sur moi, enfin sur mon appareil. »
L’aïeul en effet semble enragé. Il braille. « Qu’est-ce qu’il dit ? » hurle à son tour Antoine. « Il dit qu’il en a marre, marre d’être pris en photo par tous les c... qui passent, marre d’être regardé comme une bête curieuse, il dit encore qu’il n’est pas un animal dans un zoo à qui on jetterait des cacahouètes et qui devrait faire risette ! ».
Les autres joueurs se lèvent, à leur tour, et s’approchent du groupe, pas encore menaçants mais pas vraiment accueillants non plus. Le rédacteur des « Nouvelles » s’interpose. On s’observe, on se jauge. Des palabres interminables s’engagent ; les anciens semblent lentement se calmer.
« Je les connais, soupire Chagan. Chacun d’eux. Tous des pères, des oncles ou des grands-pères de copains. Ce ne sont pas des mauvais bougres mais il faut les comprendre. »
Le journaliste reprend son souffle, les vieux chuchotent entre eux.
« Depuis des années, depuis le début de la catastrophe, quand la mer a commencé à reculer, comme si un mauvais génie avait ouvert quelque part un siphon, ça fait donc des années que passent ici un nombre incalculable de délégations. Des experts de l’Est et de l’Ouest, de l’Europe ou de l’ONU. Des spécialistes. Tous, ils prennent plein de notes – et des photos, tous questionnent, s’apitoient, font des plans, promettent, disent qu’ils vont faire, qu’on va voir ce qu’on va voir. Et puis ils font rien, et on voit rien. Rien ne se passe. Alors les gens d’ici en ont un peu assez. Assez d’être pris en photos comme une espèce en voie de disparition, tu comprends ?
« Mais c’est pas du tout mon cas, se défend Rimma, confuse qu’on n’ait pu la prendre pour ce genre d’individus.
« Je sais, moi je sais bien que c’est pas ton cas, mais eux ils le savent pas. Tu vois, je ne suis pas d’accord avec leur réaction, je le leur ai dit d’ailleurs, mais encore une fois, on peut les comprendre, non ?
Rimma veut bien comprendre mais elle trouve quand même que l’accueil des autochtones est plutôt rude. Finalement, Chagan a bien déminé le terrain ; les esprits se calment, les voix s’apaisent, les vieux reprennent place autour de leur table, remise sur pied, des sourires feraient presque leur apparition. De son côté, le trio rejoint les bureaux du journal « Les Nouvelles d’Aralsk », une longue bâtisse en bois noirci, d’un étage.
« J’ai des bénévoles qui me donnent un coup de main, mais ils ne sont pas là aujourd’hui. Excusez le désordre. »
Désordre ? C’est peu dire. Tout le rez de chaussée, qui tient lieu de rédaction, est un fatras complet : dépêches d’agence, journaux dépliés, notes éparses forment un fouillis complet
« Ça fait un peu pagaille mais je m’y retrouve, ne vous en faites pas ! »
Les visiteurs normalement auraient du sourire, au moins par politesse, mais là, ils ont le bourdon. Antoine interpelle le journaliste :
« Toi, tu connaissais bien, enfin, je veux dire : toi qui connais bien Patrice, alors, laisse moi te poser une question. Je sais qu’il te parlait volontiers lors de ses séjours ici. De qui se méfiait-il ? Qui d’après toi lui en voulait au point de lui faire ça, de l’enlever ? »
Le rédacteur en effet a sa petite idée ; il rappelle que lors de son dernier passage à Aralsk, Patrice s’est accroché en public avec le chaman.
« Le quoi ? s’inquiète le lycéen.
− Le chaman ! Tu connais pas ce mot. Mais qu’est-ce qu’on t’apprend dans ton école à Paris ? Vraiment, tu sais pas ce que c’est, un chaman ?
Rimma sourit.
− Un chaman, c’est un sorcier.
− Un sorcier, aujourd’hui ?
− Hé oui, un sorcier, aujourd’hui. Qu’est ce que tu crois ? Que tout le monde vit à l’heure d’Internet et du TVG ?
− TVG ?
− Votre train rapide !
− TGV !
− OK, TGV. Bref tout le monde ne pratique pas la wifi sur cette terre. Y a encore des chamans. Disons que c’’est un sorcier ou un prêtre ou les deux à la fois si tu veux. C’est une pratique qui remonte à la nuit des temps. Dans ce pays de steppes, le chaman est l’intermédiaire entre les hommes et la nature. Il se dit en contact avec l’au-delà, il discute avec les esprits, ceux des animaux, des choses. Il prétend pouvoir annoncer les bonnes nouvelles tout comme les événements malheureux ou jeter un sort. Ces hommes-là ont un réel prestige dans la tribu.
− Quand le pays s’est modernisé, ajoute Rimma, au siècle dernier, tout le monde a cru qu’ils allaient disparaître. En plus, les autorités leur faisaient un peu la chasse à l’époque, on les traitait de tous les noms, de diable, d’envouteur, et compagnie. En fait ils n’ont jamais disparu, simplement ils étaient devenus clandestins. Et voilà qu’aujourd’hui, profitant du chaos dans la région, ils se manifestent de plus en plus ouvertement.
Le mot, finalement, évoque à Antoine, se souvenant de lointaines lectures ou de quelques reportages, de vagues images :
« Ce sont pas ces gens qui entrent en transe pendant les cérémonies ?
− Exact. Tu vois que tu connaissais, sourit Chagan. En transe, ils prétendent alors être « habités » par des esprits... Ils se mettent alors dans un état d’énervement incroyable. En fait, c’est tout un rite, toute une graduation : en frappant sur un tambour, ils commencent par chantonner puis ils crient, ils sautent, ils gesticulent, ils répètent interminablement un même geste puis ils tremblent jusqu’à tomber par terre, comme foudroyés. On en a un spécimen, ici, un cas, je te l’assure. Et j’ai u voir de près comment ça fonctionne, c’est étonnant. Le « nôtre », il se dit en contact avec l’esprit d’Aral, l’esprit de la mer, de la mer morte en fait. Je l’ai vu en transe ; c’est sidérant, je vous assure !
− Il croit à ce qu’il dit ?
− Il y croit ? Il y croit pas ? Difficile à dire. Je n’en sais rien. Ou plutôt si, je pense que c’est un bon comédien. Il a du talent, une carrure, une grosse voix, il aime se donner en spectacle. Pendant les cérémonies, sa tenue est incroyable. Il porte un chapeau et une tunique décorés d’objets évoquant la mer, vous imaginez la dégaine ? Cet illuminé commence à avoir une certaine autorité dans le coin. Et il ne se contente pas de faire un numéro de cirque, il a un petit discours, bien rodé ; il a trouvé le bouc émissaire, le responsable des misères de la région.
− Et c’est qui ?
− Bin c’est toi !
− Moi ? S’étrangle Antoine ;
− Enfin, pas toi Antoine personnellement, mais toi en tant qu’étranger, en tant que Français, Européen, Occidental... Il clame partout que le fléau qui frappe la région, c’est une punition des dieux ; que les dieux sont furieux contre les étrangers, coupables eux de tous les maux de l’Aral et des Araliens. C’est la faute de l’étranger, la faute de ses machines, la faute du progrès, la faute du modernisme. Notre chaman cultive la nostalgie d’un passé qui sans doute n’a existé que dans les légendes. Avant c’était mieux, faut donc faire comme avant. Enfin, vous voyez le genre. Vous avez peut-être des zozos comme ça chez vous, non. Version française ? »
Après cette tirade, le journaliste reste songeur. Ses invités aussi gardent le silence. Le temps de prendre un thé, très chaud, très sucré et Chagan reprend :
« Il s’appelle Khodja. Littéralement ça veut dire « le saint ». Mais ça s’applique plutôt mal à ce bonhomme. Et puis...
Le rédacteur ménage ses effets ; Antoine déjà s’impatiente.
« … et puis je dois dire qu’il porte des taches au visage !
Le jeune Français sursaute :
« Pourquoi tu ne l’as pas dit plus tôt ?
− En fait, je viens juste de faire l’association avec ce que Birlik m’a raconté au téléphone. L’histoire de marque que présente un ravisseur.
− Le chaman a des taches ? Des taches de vin, comme on dit ?
− Oui.
− Et Patrice s’est disputé avec lui ? Pourquoi ?
− A cause des Suisses !
− Birlik nous a parlé en effet d’une embrouille avec des Suisses.
− Exact. Une association suisse, spécialisée dans le traitement des eaux, s’était installée en ville. Elle était en train de mettre sur pied un plan d’alimentation en eau potable pour le dispensaire. Bonne idée, on ne pouvait que soutenir. Mais il y a eu une série d’incidents curieux : sabotage de matériel, disparition de documents, dégradation de voitures de l’association, début d’incendie des locaux... Et pour finir des lettres anonymes de menaces à l’encontre des coopérants. Ils se sont découragés, ils avaient beau être patients, placides comme des Suisses, trop, c’était trop. Ils sont repartis. Il faut dire que la population n’a pas fait preuve de trop de solidarité. Il n’y a pas eu de geste fort d’amitié en leur direction, de soutien, on les a un peu laissés seuls dans leur coin. Officiellement, on n’a jamais retrouvé le ou les coupables. Patrice, lui, était persuadé que c’était Khodja. Il le lui a dit en face d’ailleurs.
− Et l’autre n’a pas réagi ?
− Le chaman ? Il est resté imperturbable ; il s’est contenté de répondre que l’étranger, c’est à dire Patrice, n’avait « rien à faire à Aralsk ». C’est qu’il a de la suite dans le idées, ce clown ! Mon journal a mené une enquête. On a rencontré du monde. On a trouvé des pistes. Mais rien d’assez solide pour mettre en cause ouvertement ce type. C’est un malin. Et puis il a des complices parmi tous ces gens en colère, ici. Ils sont tellement désespérés qu’ils pensent parfois que ce cinglé n’a pas tout à fait tort !
− Et où il est, ce Khodja, en ce moment ?
− Il bouge. Tout le temps. La dernière fois qu’on a pu le localiser, il se terrait dans un village abandonné des environs, Alabiana. C’est à la périphérie d’Aralsk. Un drôle de village...
− Pourquoi drôle ?
− Vous verrez...
− En voilà des mystères. Tu ne veux pas nous en dire plus ?
− Il vaut mieux le voir !
− Alors, allons y.
− Mais vous êtes peut-être fatigués ?
− Pas de problème, répondent en choeur les deux visiteurs.
7

Ils prennent tous trois place dans une petite Lada cabossée et pétaradante. Il n’y a guère plus d’une dizaine de kilomètres à parcourir mais la route est dans un état pitoyable. Chagan doit slalomer en permanence entre les ornières et les nids-de-poule. Les passagers, ballottés, se prennent vite au jeu de cette conduite sportive.
Autour d’eux, les dunes semblent bouger. Sous l’effet du vent qui a repris, elles se recomposent sans cesse. Un moment, elles sont toutes semblables : arrondies, en croissant, avec un côté en pente douce jusqu’à la ligne de crête et un versant abrupt. Puis, sous le souffle, elles ondulent. Ici, leurs courbes s’accentuent au point que les deux cornes de la dune se rejoignent et finissent par former un petit cratère. Là, au contraire, elles s’écartent pour devenir rectilignes. Elles suivent les caprices du vent avec une étonnante docilité, dessinant à l’infini d’étranges arabesques.
« Ce sont des barkhanes ! Dit le journaliste à Antoine, absorbé dans la contemplation du paysage. Cela veut dire « dunes mobiles ». C’est un mot d’origine mongole.
− Ce sont des sables mouvants ?
− Non, pas vraiment. Ce sont des dunes de sable qui avancent, reculent, progressent puis se retirent. La disparition de la mer a encore amplifié le phénomène. Mais vous allez juger par vous-mêmes ; on est arrivés. »

La voiture dévale une colline, débouche sur un replat apparemment désert. Chagan coupe le moteur.
« Alabiana, dit-il, malicieux.
Antoine et Rimma sont perplexes.
« Vous aimez ce village ? Insiste le rédacteur.
En vérité, ils ne voient rien. C’est à peine s’ils distinguent, à une centaine de mètres, une sorte de campement, un alignement d’une petite dizaine de « huttes » basses et oblongues. Qu’est-ce que c’est au juste ? Ça ne ressemble pas vraiment à un village. Des tentes ? Des cabanons très bas avec une toiture descendant jusqu’au sol ? A cette distance, avec parfois des volutes de sable, c’est plutôt flou. Ils s’engagent dans un sentier instable et s’approchent prudemment des « cabanons ». Chaque pas leur demande un effort car ils s’enfoncent dans ce sol mobile.
« C’est trop ! Finit par chuchoter Antoine, ahuri.
Comme Rimma, il vient de comprendre mais il se garde de commenter. Ils sont l’un et l’autre intimidés par la force de ce paysage, de ce carnage plutôt, émus par le caractère inouï de la catastrophe. Ce qu’ils ont pris pour des cahutes était en réalité le faîte des maisons, la partie la plus élevée des toitures. Le reste de la demeure est englouti, perdu dans les sables. On devine à peine le haut des murs, des pans de façade, le linteau d’une porte, les battants d’une fenêtre. Ne subsiste que cette succession de toits, comme des bateaux retournés, émergeant de cette masse poudreuse. Ils longent discrètement le hameau enseveli, n’osant s’approcher des maisons sinistrées. Le sol mouvant travaille en permanence ; d’infimes glissements de sable se produisent sans cesse autour des bâtiments.

Chagan ouvre la marche et leur fait signe de se diriger vers la dernière habitation de ce qui a dû être la rue principale. La maison en effet est en partie dégagée, une pelle traîne par là. Tout un bric-à-brac de chaises, de vieux meubles, d’outils, une grande horloge également s’entassent dans ce qui tient lieu de ruelle. Le sable arrive à la hauteur du grenier ; cette partie de la maison manifestement est, ou a été récemment, habitée, une lucarne est béante. Quelqu’un a creusé un passage jusqu’à la porte principale de l’habitation, un peu en contrebas, grande ouverte. Il s’agit d’une véritable tranchée, étayée de part et d’autre par des planches épaisses, un peu comme une galerie de mine ou une cale de bateau.

Ils attendent un instant. Un bruit étrange monte de la pièce. Chagan le premier descend dans l’antre, ils le suivent. Le local est sombre, à peine éclairé par le rai de lumière qui vient de l’entrée et où dansent des volutes de poussière. Comme un bout de ciel tombé dans une grotte. Les volets sont fermés mais du limon s’infiltre entre les persiennes et pénètre entre certaines planches des cloisons de cette maison de bois. On entend le chuintement du sable le long des murs, de l’autre côté, la pression terrible qu’il exerce sur les parois. Ça glisse, ça coule, ça gratte, ça crisse. Sous tension, les charpentes craquent, couinent. C’est en fait un grincement lent et permanent. Tous trois éprouvent un sentiment étrange. Le lieu est à la fois protégé, à l’abri d’un monde hostile et dans le même temps on y sent un danger imminent, comme si on se trouvait dans une grande boîte comprimée, sur le point d’imploser.

Un mur de la pièce est recouvert par un grand tapis rouge aux motifs compliqués. S’y adosse un divan sur lequel est posé un tambourin. A un clou pend un costume invraisemblable, chargé de coquillages, d’arêtes de poissons, de reproductions de bateaux.
« L’habit du chaman, la tenue qu’il porte pendant les cérémonies » dit le journaliste en secouant la défroque.

Une cuisinière rafistolée trône dans un coin. Il n’y a personne mais le lieu a été fréquenté il y a peu, ça se voit, ça se sent.
« Regardez ! » dit soudain Antoine, dans un cri étouffé, le bras tendu vers un porte-documents portant les initiales P.K. sur une chaise.
« La sacoche de Patrice ? »
Le jeune garçon entrouvre la serviette, elle est vide. C’est alors qu’un bruit sourd, inquiétant, tout proche les fait sursauter. Ils se précipitent hors de la pièce, sortent de cette espèce de caverne, cale de navire perdu dans un océan de sable. La maison voisine vient de s’affaisser entièrement sur elle-même. Le sable a eu raison du bois et a pulvérisé cette coquille de noix. Il ne reste plus qu’un trou béant où s’engouffre le gravier et d’où s’échappe un épais nuage de poussière. Le trio se regarde et, sans échanger le moindre mot, décide de quitter au plus vite ce village maudit. Ce n’est qu’une fois revenus à la voiture qu’ils se sentent, un peu, en sécurité.
« Alabiana était un village de pêcheurs, dit Chagan sur le chemin du retour. Il était jadis situé sur le rivage. Ici aussi, la mer a reflué et le sable peu à peu a tout recouvert. »
En arrivant en vue d’Aralsk, Rimma réalise qu’ils ont oublié de prendre la serviette de Patrice.
8

« Khodja se montre parfois dans un des rares lieux publics d’Aralsk, observe Chagan. C’est à la maison de thé, la tchaïkhana.
− Qu’est-ce qu’on risque d’y aller ? propose Rimma.
La salle commune est bondée. Il y a là surtout des hommes âgés.
« C’est un peu le rendez-vous des anciens, ici, commente le rédacteur, des gens dont l’avis compte. »
Ils reconnaissent d’ailleurs deux des joueurs du port.
« Si Khodja y vient, c’est parce qu’il essaie de les convaincre, de les amadouer. »
Le trio se trouve une place, non sans mal, et reprend ses commentaires sur son escapade à Alabiana. C’est alors qu’au fond de la salle, un brouhaha attire leur attention.
« Khodja vient d’arriver !
L’homme a troqué son habit de cérémonie pour un costume traditionnel, un tchapan, manteau de coton molletonné maintenu avec un foulard noué autour des hanches. Il a des yeux de braise, comme hallucinés. On ne peut pas vraiment lui donner d’âge. Il est accompagné par un sbire qui affiche le même air arrogant, dominateur.
Très vite des éclats de voix parviennent de cette partie de la salle où se trouve le sorcier. Bon orateur, il s’adresse en fait à la cantonade, en homme pressé de délivrer son message ; il tonne :
« La mort de la mer est une malédiction qui nous a été envoyée par le Ciel. »
Antoine trouve que le personnage ressemble un peu à ce savant agité qui annonce la fin du monde dans l’album de Tintin, L’étoile mystérieuse.
« Arrête, Khodja, on connaît ta rengaine ! » s’écrie un client, de l’autre côté de la salle.
Chagan traduit. Antoine s’étonne :
« Il a l’air drogué, non ? Regardez ses yeux ?! »
La tension monte dans le café. Le « saint » de se laisse pas intimidé, il clame :
« La peste est de retour. Nos femmes sont malades, nos enfants meurent, nos bêtes disparaissent. Les Kazakhs sont punis. Et ils sont punis pour ne pas avoir respecté la loi des ancêtres. Il faut retourner à la tradition... »
L’assistance semble partagée. Des consommateurs opinent, d’autres se moquent. Agacé, un serveur s’énerve :
« Tes remèdes, Khodja, c’est pire que le mal ! »
Un client en rajoute :
« C’est toi qui a fait peur aux Suisses, non ? Tout le monde ici le sait. Et tout ça pour quoi ? Peux-tu nous dire à quoi tout ça a servi ? Ces gens voulaient nous aider et toi, tu les fais partir !
Une autre voix :
« Et nous, on reste maintenant avec notre eau saumâtre...
− Taisez- vous ! hurle le chaman. C’étaient des faux techniciens, des espions ! Des gens qui prétendaient sauver l’Aral mais c’étaient eux qui l’avaient assassiné, notre mer ! »
Il remarque alors la présence de Chagan et de ses amis.
« Que fait l’étranger ici ? Peste Khodja, un doigt vengeur, et tremblant d’excitation, pointé vers Antoine.
Chagan a du mal à tout traduire. Piqué au vif, le jeune Français se lève et répond du tac au tac :
« On m’avait dit qu’au Kazakhstan les gens étaient hospitaliers. Je vois que tu n’es donc pas un vrai Kazakh ! »
La salle apprécie, elle rit, le chaman semble gêné :
« Prends garde, étranger !
− Charlatan ! Répond Rimma.
− Toi, la femme, la diablesse, la moins que rien, dehors ! »
La jeune fille est rouge d’émotion. Le public prend parti. Chagan sent que la situation devient difficile, voire incontrôlable. De mauvaises ondes circulent dans tous les sens. Il lance :
« Respecte mes invités, Khodja !
− Je ne te parle pas, mauviette, réplique le gourou.
− Le jeune homme est français ; au moindre geste déplacé de ta part, tu auras de mes nouvelles !
− Un Français ! Manquait plus que ça ! Un Français ! Je te reconnais bien là, mécréant ! Tu ne rêves que d’Occident mais c’est l’Etranger qui a causé notre misère. Hier c’était les Russes. Aujourd’hui les Français. Kazakhs, mes frères, refusez cette aide hypocrite.
− En vérité, tu préfères voir notre région dans la misère. Ça t’arrange, crie Chagan. Tu penses que ton discours de haine alors passera mieux.
− Je te maudis, toi et toute ta famille, et la famille de ta famille... beugle le chaman, surexcité.
Il se redresse, rouge de colère, gesticulant, fait mine se se diriger vers le journaliste. Ses gardes du corps l’imitent. Des clients s’écartent, d’autres s’interposent. Des consommateurs applaudissent le fanatique, d’autres semblent vouloir le faire sortir du salon. Très vite c’est l’empoignade, la castagne générale, la maxi baston.
Le rédacteur des Nouvelles, bousculé, repousse un assaut. Antoine fait voler la calotte d’un gros bonhomme menaçant. Rimma donne une baffe sonore à un grand échalas. Le journaliste ceinture un gamin hargneux. Un vieillard tire les cheveux de la jeune fille. Le Français boxe le chaman. La salle se déchaîne. Des gnons volent un peu partout. Des injures s’échangent. Des tables sont renversées, des verres à thé brisés. Le vacarme devient épouvantable. C’est alors que surgit la milice.
« Tout le monde au poste ! Rugit l’officier qui, avec un collègue, matraque à la main, fait sortir sans ménagement les bagarreurs.

A la queue leu leu, les clients, soumis, quittent la tchaïkhana pour se rendre au siège de la milice. Chacun y décline son identité et peut repartir, sauf Khodja et son homme de main. « Décidément, t’es ingérable, toi ? Où que tu ailles, faut que tu foutes la zizanie ! Lui reproche le chef de la police, Akhmedoula. Ces deux jours au trou ne t’ont manifestement servi à rien ? Aussitôt dehors, il a fallu que tu remettes ça ?
− Parce qu’il sort de prison ? S’étonne le rédacteur. Il sort de chez toi ?
Akhmedoula et Chagan se connaissent bien. L’un et l’autre sont originaires d’Aralsk, ils ont en commun une longue complicité et un même attachement à cette région sinistrée.
− Pour un journaliste, tu es mal informé, l’ami. Comme on dit, c’est le cordonnier qui est le plus mal chaussé. Ce gaillard, vois-tu, a déjà fait des siennes il y a quelques jours, lors de la visite dans l’arrondissement de gens du ministère. « Les impies d’Almaty ! » qu’il hurlait sur leur passage, « Les empoisonneurs ! ». Bonjour le scandale ! Résultat : il a été notre pensionnaire. 48 heures. Avec son compère, l’affreux jojo qui le suit comme son ombre. Et voilà qu’à peine le nez dehors, il recommence. C’est pas croyable, ça !
− Mais alors, réagit Antoine, s’il était en tôle ici, il n’a pas pu venir à Almaty hier ?!
− Ha ça, ça m’étonnerait fort, en effet, réplique le flic. Je ne sais pas ce que vous lui reprochez, mais ce dont je suis sûr, c’est qu’il était notre hôte, au poste, hier. C’est pas vrai ? Lance l’officier en s’adressant à son prisonnier : l’autre ne bouge pas.
− Notez, continue Akhmedoula, j’aurais préféré qu’il file à Almaty parce que 48 heures avec ce zèbre, c’est plutôt épuisant, vous savez. Sa compagnie est plutôt lourde, vous voyez ce que je veux dire. Un vrai disque rayé. Il arrête pas, du matin au soir, les mêmes récriminations, la malédiction, l’Etranger, la punition de Dieu, et patati, et patata... Comme en plus il dort peu ou alors quand il dort, il ronfle, alors vous imaginez l’ambiance !
− Pourtant, on vient d’Alabiana ; il a là bas une planque.
− Oui, je sais.
− On y a retrouvé une sacoche, au nom de Patrice, enfin aux initiales de l’ami que nous recherchons ; on pense qu’il a été kidnappé, dit Rimma.
− C’est vrai, ça ? gronde le milicien, foudroyant du regard le sorcier.
Celui-ci garde le silence. C’est son acolyte qui mange le morceau :
« C’est de l’histoire ancienne
Lors d’un précédent séjour de l’agronome, le petit gang du chaman avait « visité » sa voiture et « emprunté » divers objets, dont la sacoche. Chagan opine ; il se souvient en effet que son ami français s’était plaint d’avoir perdu plusieurs documents.
« Retour à la case départ ! râle le policier en faisant conduire le gourou et son double au cachot. Va falloir s’armer de patience car cette fois, il est pas près de sortir. »
En quittant le siège de la milice, Antoine confie au journaliste :
« De toute façon, çe ne peut pas être lui l’auteur du kidnapping !
− T’as l’air bien sûr de toi.
− Non seulement il était en tôle à ce moment là, mais en plus je l’ai bien regardé.
− Et alors ?
− On est à la recherche d’un type qui porte une tache sur la joue droite.
− Oui ?
− Chez lui, la tache est à gauche.
9

Le téléphone sonne longtemps dans la salle de rédaction, déserte. Puis cesse. Et reprend peu après. Ça insiste. Finalement, Chagan descend de l’étage, mal réveillé, regarde le poste d’un air hargneux. La sonnerie s’est arrêtée. Qui peut bien appeler de si bon matin ? Sur le fixe, en plus. Il s’assoit, encore tout engourdi, fait mine de bouger quelques dossiers. Il se demande s’il va monter se recoucher ou rester là à attendre. Effectivement, l’appareil tinte à nouveau. Le jeune homme reconnaît Akhmedoula au bout du fil. Une seconde, il se dit que l’autre va lui annoncer l’évasion du gourou.
« Chagan, je te réveille ? Désolé. Ton portable est débranché, mais fallait vraiment que je te parle. Ça en vaut la peine, tu vas voir. Tu m’écoutes ?
− Oui, allez, vas-y, c’est quoi, tout ce mystère ?
− Je crois bien qu’on a retrouvé Monsieur Patrice ! Retrouve moi devant la tchaïkhana, tout de suite !
L’annonce du milicien électrise le journaliste. Il remonte à l’étage au pas de charge et réveille à son tour Antoine et Rimma.
« Patrice est repéré ?! Vous vous rendez compte ! Me posez pas de questions, Akhmedoula n’a pas voulu m’en dire plus au téléphone. On doit le rejoindre. »
Interloqués mais ravis, tous trois s’habillent en hâte et se rendent sans barguigner au rendez-vous. Le policier, l’air grave, confirme qu’on a « probablement » retrouvé l’agronome. Chagan s’inquiète :
« Probablement ? Pourquoi probablement ? C’est pas ce que tu m’as dit au téléphone ! Tu nous caches quelque chose...?
− Je t’ai dit que je croyais qu’on l’avait retrouvé et puis...
− Et puis quoi ?
− Il serait...
− ...mort ? »
En fait, le milicien a reçu, il y a moins d’une heure, l’appel d’un villageois. Celui-ci a l’habitude de sillonner le désert. Chaque fois, il inspecte les bateaux échoués çà et là. Pour son plaisir. De bon matin, dans la cale d’un des navires, il a vu le corps d’un homme. A ses vêtements, à son allure, il ne peut s’agir que d’un occidental.
− Ce villageois, je le connais ; il m’a dit qu’il ne pouvait pas nous attendre là bas...
− Il a laissé Patrice tout seul ?
− Oui, il doit se méfier, et ne pas vouloir être lié à une affaire qui pourrait lui compliquer la vie. Mais j’ai confiance dans ce type. Enfin bref, j’ai tout de suite pensé à Monsieur Patrice. Je file à l’endroit indiqué ; vous m’accompagnez ?
Ils acceptent avec enthousiasme et l’équipe part sur le champ.
Rimma est blême, Antoine très tendu. La jeep commence par longer l’ancienne rive de la mer d’Aral puis s’engage sur une piste qui traverse la cuvette desséchée. Le paysage est lunaire et impose, un long moment, le silence. Finalement Antoine demande :
« Vous avez parlé d’un bateau ? Patrice serait dans un bateau ?
− Oui, il s’agirait d’un gros chalutier, le Pamir.
− Mais qu’est-ce qu’il fait en plein désert ?
− C’est simple et pourtant incroyable. Quand le niveau de la mer a commencé à baisser, les pêcheurs ont pensé qu’ils pourraient encore mettre leurs bateaux à l’eau en creusant des canaux, depuis le port, à sec, jusqu’à la mer. Ils ont creusé, creusé. Au début, cette technique a pu être efficace. Mais l’Aral continuait de reculer et eux n’ont pas pu suivre le rythme. Alors ils ont dû abandonner leurs bateaux là où ils venaient de creuser l’ultime sillon. Voilà pourquoi on voit aujourd’hui des chalutiers au beau milieu du désert. »

Apparait bientôt un point noir à l’horizon, minuscule tache qui grandit à mesure qu’ils s’approchent : le Pamir.
L’air est transparent. Pas de tempête de sable en vue. A peine des ondulations de chaleur. Sur son socle terreux, adossée à un ciel bleu pâle, la silhouette du navire se détache parfaitement. Il se tient droit, comme s’il était prêt à repartir pour de nouvelles expéditions. La coque, de couleur noire, est en bon état, à peine marquée par quelques traces de rouille. Sur la passerelle avant, blanche, le soleil miroite sur les vitres brisées d’une série de hublots. Les mâts, à l’arrière du navire, tendent leurs bras vers d’hypothétiques filets. Une planche dressée depuis le sol jusqu’au bastingage permet de monter à bord. A la suite du policier, Antoine et ses amis s’invitent sur le navire, faisant fuir des lézards qui paressent sur les bordages. Puis ils descendent dans la cale. Il y fait lourd, ça sent le renfermé.
« Regardez ! » chuchote le milicien.
Le faisceau de sa lampe-torche tombe sur un corps inerte, recroquevillé sous une couverture.
« C’est pas Patrice, murmure aussitôt Antoine, comme s’il craignait de faire du bruit. Il est soulagé et mal à l’aise à la fois.
− Vous en êtes sûr ? Vous n’avez même pas vu son visage ?
− Patrice est immense...! Il mesure pas loin deux mètres. »
L’individu affalé devant eux est trapu. Il porte une chemise de toile qui a dû être blanche, un pantalon de treillis couleur kaki, de grosses chaussures de marche. Il a les pieds et les mains entravés par de solides cordes. Le visage, rond, est d’une pâleur effrayante, accentuée par une barbe de plusieurs jours.
Rimma se penche sur l’homme ; elle lui touche le visage et sursaute.
« Il n’est pas mort ! »
Elle colle son oreille contre ses lèvres.
« Il veut parler, j’ai l’impression qu’il veut parler. »
Chagan file chercher une gourde pendant qu’elle libère le prisonnier de ses liens. On le fait boire. L’homme entrouvre la bouche. L’eau dégouline sur ses joues, jusqu’à sa chemise. Il est dans un état de faiblesse absolue et, après avoir ingurgité quelques gouttes, à peine, il retombe dans un sommeil comateux.
L’officier monte sur le pont et téléphone pour demander du renfort. Il a besoin d’une ambulance, d’un docteur.

« Il y a une inscription sur son col de chemise, fait observer Antoine, toujours en sourdine, comme s’il était dans une chapelle ou une chambre d’hôpital.
On y distingue en effet les initiales M.P.H.
« M.P.H. , M.P.H. ? ça me dit quelque chose, cherche Chagan. J’y suis. Médecins Pour l’Humanité, M.P.H., oui, c’est ça. Une association d’aide médicale très active dans la région, enfin là où les choses vont mal.
− Compris, enchaîne Akhmedoula. Ce n’est pas votre Monsieur Patrice, en effet. Il doit s’agir de cet humanitaire qui a disparu récemment en Kalpakie.
− La Kalpakie ? Demande au journaliste le lycéen, surpris.
− Une petite République voisine qui connaît une guerre civile interminable. La prise d’otage y est devenue une mode. Et une mode qui peut rapporter gros. Qui est derrière ce commerce criminel ? Difficile à dire. Des partis ? Des clans ? Des religieux ? En tout cas, la technique est toujours la même : kidnapper un Occidental de préférence, qui a un poste de responsabilité ; se faire oublier quelques jours ou quelques semaines, histoire de faire monter l’inquiétude ; puis diffuser via Internet un message, pour prouver que l’homme est toujours vivant et exiger, discrètement, des sommes importantes pour sa libération !
− Ça marche une fois sur deux ! Précise le milicien.
− Ça veut dire, reprend Chagan, que si par malheur pour l’otage, sa famille ne remue pas ciel et terre, si son pays d’origine ne s’intéresse pas à lui, alors on n’en entendra plus jamais parler. Oublié, effacé, le bonhomme.
− Ce serait son cas ?
− Disons qu’il en prenait le chemin.

L’aide médicale arrive assez vite. On sort le prisonnier de la cale sur une civière ; il reçoit les premiers soins et est évacué.
Accoudé à la rambarde du Pamir, Antoine fixe le véhicule sanitaire qui rapetisse parmi les dunes. Il semble sourire. Est-il, étrangement, soulagé de n’être pas tombé sur Patrice ? Est-ce le sentiment du devoir accompli ? Ou encore l’apaisement provoqué par la vue du désert ?
Le milicien lance alors à ses hôtes :
« Et si on en profitait pour aller voir la mer ? »
10

De retour à Aralsk, Chagan trouve sur le site du journal un message de la Fondation Hémione. Il est court : « Patrice serait en vie. Ici. Rentrez vite. Birlik. »
Le propos est vague mais optimiste. Et sans appel : il faut rentrer. Ce déplacement était donc une mauvaise piste ; pourtant les jeunes gens ne regrettent pas le détour. Le pays, ses habitants les ont bouleversés. Antoine et Rimma optent pour le Transaralien, quitte à affronter à nouveau les bureaucrates ouzbeks. Le train passe en début d’après-midi ; avec un peu de chance, ils seront dans la capitale le lendemain midi. Ils se séparent de leur ami journaliste avec bien plus d’émotion qu’ils ne l’auraient pensé. Bien sûr, ce lieu est un enfer et le quitter une sorte de libération. Et pourtant... La visite a été si intense, leur hôte si dévoué qu’ils sont sincèrement affectés.
« Je ne vais pas pouvoir rester », leur dit Chagan sur le quai de la gare.
Il joue au journaliste débordé, ne sachant plus où donner de la tête...
« Toutes les agences m’appellent pour cette histoire d’otage ! C’est fou ce que ça fait du bruit. Il faut que je file, vous me raconterez la fin de l’histoire au téléphone ou par mail. Promis ? »
Il fait demi-tour assez rudement mais les deux voyageurs croient de voir ses yeux briller.
Ils n’ont pas à attendre longtemps leur train qui marque à peine l’arrêt et aussitôt s’ébranle. Le vent se lève, une tempête de sable les accompagne jusqu’à la sortie du bourg, offrant à peu près le même paysage désolé qu’à l’arrivée. On est à la mi-journée. Des heures durant va défiler le même décor de steppes pelées aux contours effacés par une brume de chaleur.

En chemin, Rimma raconte à Antoine les multiples plans, officiels ou amateurs, qui étaient supposés « sauver » l’Aral et qui ont défrayé la chronique kazakhe.
« Certains étaient carrément farfelus.
− Par exemple ?
− L’un d’eux proposait de provoquer des pluies incessantes sur la région ; un autre voulait faire fondre les glaciers du Pamir, histoire d’alimenter les fleuves de la région qui se jettent dans la mer.
− On se demande bien comment ils auraient fait ?
− Quoi ?
− Pour faire fondre un glacier. Peut-être en y refléchissant les rayons du soleil avec d’immenses miroirs ? Ou pourquoi pas avec un énorme ventilateur d’air chaud, genre turbine colossale maintenue par une batterie d’hélicoptères...
− Tu sais, il y a malheureusement plus simple ; c’est de compter sur le réchauffement climatique !
− Tous les projets étaient aussi saugrenus ?
− L’un d’eux a semblé plus réaliste ; il a d’ailleurs pris corps il n’y a pas si longtemps et a failli être appliqué.
− C’est à dire ?
− Il s’agissait de couper la mer en deux en construisant un barrage de sable afin de conserver au moins une petite partie de l’Aral. Cela a failli marcher.
− Failli ?
− Le barrage a tenu quelques mois puis il s’est effondré, engloutissant les engins de terrassement qui s’y trouvaient. Ce projet, je crois, n’est toujours pas abandonné.
− Tout de même, on dirait qu’Aral attire les charlatans ?
− Les charlatans mais pas seulement. Il y a par exemple les gens de Sibériade. Des sérieux dans leur genre. Bardés de diplômes et tout. Eux, ils font dans le genre pharaonique. Ils proposent tout simplement de détourner le cours de deux grands fleuves sibériens vers l’Aral. Au bas mot, trois mille kilomètres à vol d’oiseau entre ces fleuves et la mer.
− Des mégalos !
− Mégalos mais puissants. Derrière eux, il y a ce qu’on appelle « la mafia du coton » ; elle veut de l’eau, pour ses plantations. A TOUT PRIX ! Et ces gens se moquent éperdument du sort d’Aral.

Finalement,le voyage du retour est bien moins mouvementé que celui de l’aller. Même le transit par l’Ouzbekistan se passe sans encombre. Pas le moindre uniforme en vue à Tachkent. Les douaniers se font oublier. Nos passagers commencent à trouver le temps long quand ils arrivent à Almaty.
Il est prévu que Birlik les attende mais il n’y a personne à la gare.
Ils se rendent en taxi jusqu’à la Fondation.
Alors qu’ils pénètrent dans les locaux, Antoine croit apercevoir deux hommes de faction en face d’Hemione et l’un d’eux semble même avoir une tache sur la joue... Mais là tout se passe très vite ; le lycéen n’a même pas le temps d’en parler à Rimma que, déjà, une vive bousculade a lieu dans le corridor. Les jeunes gens sont littéralement submergés, frappés, jetés à terre, immobilisés. Leurs agresseurs, sauvages et muets, les obligent à ressortir par une porte dérobée donnant sur une cour d’immeuble déserte et à prendre place dans une voiture sans âge stationnée là. Ils sont propulsés sur les sièges arrière, tout défoncés. On les force à se baisser, on leur met une couverture sur la tête. A partir de là, ils sentent peser sur eux une pression constante, une arme probablement. Claquement de portes, démarrage en trombe, tout se passe en un rien de temps. On dirait du cinéma mais cette fois, ils sont dans le rôle des victimes, non des spectateurs. Une sacrée nuance.
Tout un temps, le véhicule roule puis s’immobilise, les ravisseurs sortent, les laissant seuls. Ils bavardent à deux pas de la voiture. Sans doute veulent-ils parler discrètement de la marche à suivre ? Ou peut-être sont-ils allés prendre des ordres.
« Ecoute ! » chuchote Rimma à l’oreille du garçon, sur un ton à peine perceptible. Ils sont tous deux, depuis le début de cette expédition, pressés, presque écrasés l’un contre l’autre. A force de courber la tête, un violent torticolis leur pince la nuque et les épaules.
− Quoi ?
− On est déjà passés, ici !
− Pourquoi tu dis ça ?
− Ecoute, le marchand !
Un vendeur des quatre-saisons bonimente en effet pour attirer le chaland. « Mes pommes ! Mes pommes ! Mes pommes ! » Il a une étrange voix de castrat.
« Et alors ? Tu crois que c’est le moment de faire une enquête sur les commerçants d’Almaty ?
− Ce vendeur, figure toi, je l’ai déjà entendu ! A deux ou trois reprises depuis qu’on roule, j’en suis sûre.
− Le chauffeur s’est peut-être perdu ?
− Je crois plutôt qu’ils tournent en rond pour nous embrouiller...
− Pourquoi ?
− Pour nous laisser croire qu’on est partis loin ; mais je crois bien qu’on est toujours dans le centre-ville ou dans les environs. »

Le périple reprend. Puis la voiture s’arrête une nouvelle fois, après être passé à un poste de contrôle. On les fait sortir avec brusquerie et les voilà poussés dans un local qui pue l’huile de moteur et l’essence.
Obligés de s’asseoir, et presque de s’allonger, à même le plancher, Antoine et Rimma sont menottés ensemble. La chaîne reliant leur bracelet contourne un tuyau de canalisation près du sol. On leur a enfin retiré la couverture qui les aveuglait, ils doivent se faire à l’obscurité. Ils repèrent vite deux yeux fiévreux qui les fixent du fond de la remise. Un animal ? Un humain ? Une voix cassée les interpelle :
« Laissez moi tranquille ! »
Les jeunes gens se regardent.
« Je vous dis de me laisser tranquille ! »
L’autre manifestement délire. Le garçon croit reconnaître cette voix. Même éraillée par la fatigue et l’angoisse, c’est celle du responsable d’Hémione.
« Patrice ?
Silence.
« Patrice ? C’est moi, Antoine ! Antoine de Paris. Ton voisin d’avion. »
En réponse, on entend de drôles de murmures, des bruits mouillés, des soupirs. En fait l’autre prisonnier gémit, il pleure.
Les jeunes gens s’approchent lentement, glissant de concert sur un sol gras et faisant riper maladroitement leur chaîne le long de la canalisation. Leur voisin, silhouette opaque se détachant à peine de l’ombre de la pièce, est désormais près d’eux.
« C’est moi, Antoine ! Répète doucement la jeune homme. ANTOINE. Je suis avec Rimma, une amie. On te cherche depuis trois jours. Tu me comprends, tu m’entends ?
« ...toine ?
Voilà qu’il sanglotte, sans retenue.
« Excusez... excusez-moi, je ne sais plus où j’en suis.
Il se tait, renifle.
« Je sais plus depuis quand... je pourris ici. ça m’a lessivé. »
A l’aveuglette, Rimma tend le bras, réussit à toucher l’épaule de l’agronome qui demande :
« Birlik ? Il est avec vous ?
− Non.
− Je veux dormir. Laissez moi dormir. Là, maintenant. C’est idiot, non ? Mais ça fait trois jours que je dors pas, j’y arrive pas, trop inquiet. Ça me vide ! Je crois que je vais devenir fou. Si je dors pas. Faudrait que je me laisse aller. »
Sans même attendre les encouragements de ses amis, il sombre dans un sommeil de plomb, comme s’il passait le flambeau à ses co-équipiers. Cela dure peu, deux heures peut-être, au cours desquelles Rimma et Antoine osent à peine bouger de peur de déranger leur compagnon. Celui-ci émerge bientôt de cette plongée en apnée, un peu rasséréné mais confus.
« Excusez ! »

Puis l’agronome raconte, d’un ton toujours haché, sa mésaventure.
« Le matin, le matin de mon arrivée... j’ai eu à l’hôtel la visite de deux inconnus...
− On sait, oui.
− Ils avaient l’air de me connaître... Ils se sont présentés, dans un mauvais anglais, ils ont dit qu’ils étaient des journalistes. Qu’ils étaient intéressés par mes projets. J’hésitais à les recevoir mais je les ai sentis menaçants, agressifs... »

Les hommes s’étaient de fait invités de force dans sa chambre.
« L’un d’eux m’a dit que j’étais pas le bienvenu, que je devais faire attention, je dérangeais du monde, ici. Je lui ai demandé d’être plus clair, il m’a répondu de m’occuper de mes affaires et pas de celles des autres ; il a ajouté qu’Aral, c’était loin de la France...
− Qui sont ces gens ?
− C’est ce que je leur ai demandé. Naïvement ... Ils m’ont dit qu’ils travaillaient pour des gens puissants et m’ont sommé de réfléchir : ou bien j’abandonnais mes projets, je repartais tranquillement en France...
− Ou bien ?
− Ils sont restés vagues. Cette conversation me chauffait les oreilles. J’ai dit qu’ils m’impressionnaient pas – ce qui n’était pas tout à fait vrai ! Ils avaient vraiment des gueules de tueurs. Alors, l’un d’eux a sorti un revolver – ou un pistolet, je ne suis pas expert en la matière – et il m’a menacé. Un type avec une tache de vin au visage.
− Sur la joue droite ! Dit Antoine.
− Oui, peut être, pourquoi, c’est important ?
− On t’expliquera, continue, s’il te plaît.
− J’en menais pas large. L’autre malfrat a fouillé dans mes papiers, ouvert ma valise.
− J’ai vu ta chambre peu après.
− Alors t’as dû voir, ils ont mis un souk ! Ils ont pris deux ou trois dossiers. Mais pas l’ordinateur, je sais pas pourquoi. Puis ils m’ont fait sortir.
− Le réceptionniste vous a vus.
− Qu’est-ce qu’il vous a dit ? Je devais avoir l’air idiot, non ? Ils m’ont fait descendre les escaliers et j’ai traversé le hall en sandwich entre eux deux.
− Il a dit qu’il vous a pris pour un groupe d’amis.
− Tu parles ! On était comme scotchés tous les trois.
− Un trio d’alcooliques, il a même ajouté.
− Drôles d’alcooliques, oui ! En fait j’avais le canon de l’arme dans mes côtes et c’était pas agréable, je vous jure. »

En voiture, on lui avait bandé les yeux. Puis il s’était retrouvé dans ce taudis, menotté à un radiateur de chauffage-central. Où il a l’impression de croupir depuis une éternité. A plusieurs reprises, il a reçu la visite de ses ravisseurs.
« Tu n’as toujours pas une idée de qui il s’agit ?
− J’arrête pas de me poser cette question. Je comprends pas pourquoi ils font ça. Pour de l’argent ? M’en ont pas demandé. Pour mon matériel, mes appareils ? On met pas un type au secret pour du matériel, quand même !
− Ils se sont pas expliqués ?
− Non ! Tout ce qu’ils ont l’air d’attendre, je crois, c’est que je leur dise : OK, j’abandonne mon projet, je prends le premier avion pour Paris. Ils veulent me faire renoncer à Hermione, ça c’est clair. Ils veulent que je disparaisse. Pour toujours. En jurant d’oublier Aral et les araliens. C’est fou, non ?

L’agronome demande alors à ses jeunes amis comment eux s’étaient à leur tour retrouvés là. Ils racontent leurs déboires, la virée à Aralsk...
« Vous avez-vu Chagan ? Il va bien ? »
Ils le rassurent, évoquent leur arrivée mouvementé à Almaty.
« Et Birlik ?
− Pas de nouvelle. Il devait pourtant nous attendre à la gare...

11

Birlik, de son côté, n’en mène pas large. La police, hier, lui a fait savoir qu’elle était sur la piste de l’agronome, qu’on l’aurait localisé quelque part à Almaty. Sans plus de précisions. D’où son message à ses compagnons, à Aralsk. Il s’apprêtait d’ailleurs à aller les accueillir à la gare, comme convenu, quand
sur le chemin, la vue d’un véhicule stationné dans une rue adjacente le sidèra. Il pila net, au risque de se faire emboutir, se fit d’ailleurs copieusement injurier par le conducteur qui le dépassa. Il laissa dire et remonta dans une prudente marche arrière jusqu’au croisement. Pas de doute : c’est bien une limousine noire qu’il avait repérée, immatriculée à Aralsk. Il n’en croyait pas ses yeux. Y avait pas deux véhicules comme ça dans tout Almaty, c’était eux, les fils de chacal qu’il cherchait depuis plusieurs jours. Que faire ? Poursuivre vers la gare accueillir ses amis au risque de perdre de vue la voiture ? Rester ici pour faire le guet et manquer son rendez-vous ? Il voulut téléphoner à Rimma. Son portable était introuvable ; ça l’agaça puis il se dit qu’ils étaient assez grands pour se débrouiller seuls. Faire signe à des policiers s’ils venaient à passer dans le coin ? Pas question, l’ingénieur se méfiait trop de la milice. Alors il choisit de se planquer et d’espionner le véhicule noir.

Il stationne donc depuis un long moment, dissimulé non loin de la berline. Il n’en finit plus de se demander s’il est bien sage d’attendre de la sorte. Après tout, peut-être que l’engin est abandonné. A cet instant, justement, deux hommes, qu’il n’a pas vus venir, s’installent dans le véhicule qui démarre assez vite. Birlik s’efforce de le suivre en évitant de trop s’afficher. L’exercice est scabreux. Heureusement la circulation est plutôt dense, les avenues larges et le responsable d’Hemione laisse en permanence s’intercaler entre lui et son objectif une autre voiture. Ce petit jeu dure quelques minutes. La limousine sort bientôt des faubourgs, travers la zone industrielle, entre dans un paysage de petits bois et de champs et s’arrête à l’entrée d’un parc à automobiles. Birlik la dépasse et continue sa route, se garant un peu plus loin.
Un arc de triomphe très rudimentaire surmonte l’entrée du parc et sur le linteau est écrit : Garage du Pamir. Ce genre d’établissement, fréquent dans les faubourgs, est délimité par une haute et interminable palissade en bois, elle-même couronnée de fil de fer barbelé. A l’intérieur, on trouve une série de boxes fermés, en surface ou en sous-sol. L’endroit tient plus du camp militaire que du lieu de stationnement mais les voitures semblant demeurer une denrée rare et chère, ceci explique sans doute cela. Un gardien, confiné dans un minuscule réduit, contrôle les entrées. A chaque passage, il sort de sa guérite, inspecte le véhicule puis fait coulisser manuellement une porte branlante.
De son rétroviseur, Birlik a le temps de voir le chauffeur montrer patte blanche et la limousine disparaître derrière la clôture ; il décide d’attendre, encore et toujours attendre. Plusieurs véhicules se présentent dans les minutes qui suivent. C’est chaque fois le même rituel : le chauffeur présente une sorte de carte qui agit comme un sésame.
Le responsable d’Hémione ne sait trop comment s’y prendre. Il recule son véhicule dans l’allée d’un sous-bois non loin de l’installation ; il prête à peine attention aux hommes qui ramassent des champignons dans le coin. Il se dit juste que le lieu doit être particulièrement recherché car les cueilleurs sont nombreux. Puis il attend la venue de la prochaine voiture pour s’approcher de l’entrée. Il a le temps de voir le conducteur tendre au gardien un carton marqué d’un sigle...qu’il croit reconnaître : un C majuscule enserré dans un rond. Où diable a-t-il déjà vu ce dessin ? A la télévision ? Dans la presse ? Non, au marché central ! Il y avait ce sigle au sol, près du vendeur ratatiné sous une masse de pastèques. Antoine et Rimma lui avaient même dit que la police elle-même enquêterait à ce propos. Qu’est-ce que ça veut dire ? Birlik ne voit pas le rapport. Il n’a guère le temps de se poser la question car le cerbère vient de le repérer.

C’est un grand type maigre et voûté, au visage pointu et parasité par une paire de lunettes d’un autre âge, avec des verres comme des fonds de bouteille et une monture énorme, très certainement brisée car rafistolée en son milieu avec une espèce de sparadrap. Il l’apostrophe comme un roquet :
« Faut pas traîner ici, dégage ! »
Quand il éructe, sa pomme d’Adam, toute tranchante, effectue des allers-retours nerveux dans son cou décharné.
« Suis en panne d’essence, monsieur. Pouvez pas me dépanner ?
− On fait pas de commerce, ici ; tire-toi, je te dis !
− Juste un petit litre ?
− Du vent ! »
L’ingénieur fait apparaître entre ses doigts un billet qui représente facilement dix fois la somme nécessaire pour le litre demandé.
« Une minute ! Prévient l’autre, adouci pour le coup. Il se retire, laissant la barrière entrouverte. Quand il revient peu après avec son bidon, Birlik a disparu.

Celui-ci a pris en effet le risque de se faufiler dans l’enceinte. Il aurait pu tomber sur une meute de chiens enragés ou sur d’autres vigiles. Il a agi d’instinct. « J’avais pas le choix ! » se répète-t-il. Et heureusement, jusque là, il ne s’est rien passé.
Le garage semble désert. Les boxes sont fermés. Mais il repère plusieurs des voitures qui viennent d’arriver rangées au fond d’une allée. Très lentement il s’approche du seul endroit un peu attirant du site, ou plus exactement le moins repoussant : à l’ombre d’une treille de vignes chargée de poussière, assis sur un enchevêtrement de vieux tapis décolorés, une douzaine d’hommes sont en grande conversation tout en prenant le thé. Caché derrière un des véhicules, Birlik dévisage méthodiquement l’assistance. Il observe, l’un après l’autre, chaque participant. A sa grande surprise, il se rend compte qu’il connaît la moitié du groupe. Ce sont des dirigeants de Sibériade. En fait tout l’état-major de ce lobby, qui s’intéresse de si près à l’Aral, semble là, tel scientifique de renom, hydrologue, tel politicien très médiatique, maire-adjoint d’une grande ville, tel journaliste fameux, animateur d’une émission télévisée. L’autre moitié de la petite assemblée lui est inconnue mais ce qui le surprend, c’est qu’à côté des gens de Sibériade, ces gens sur lesquels il ne peut mettre de noms ont à franchement parler de sales gueules, une allure beaucoup plus vulgaire. On dirait une réunion de notables et de leurs hommes de main, de gros bonnets et de petites frappes. Birlik ne voit toujours pas le rapport. Il sait que Sibériade s’oppose à Hémione, que cette association a des projets d’irrigation un peu pharamineux et qu’elle ne cache pas son envie de torpiller toute idée concurrente au sien. Mais de là à jouer aux comploteurs, au fin fond d’un parking désolé, avec des margoulins...

De son poste d’observation, l’ingénieur a un peu de mal à entendre le détail de la conversation qui se tient autour du tapis. Il ne réussit à attraper que des bribes de phrase. « Le Français est intraitable... » dit l’un. Un petit nerveux s’impatiente : « … Tout ça a trop duré ». Celui qui a l’air d’être le chef laisse tomber : « Et maintenant, les deux autres... »
Le Français ? sursaute Birlik, ça ne peut être que Patrice. « J’approche du but. » Il n’y a en effet pas trente-six Français dans la région. Mais les deux autres ? De quels deux autres parlent-ils ? Peut-il s’agir de Rimma et d’Antoine ? Seraient-ils tombés dans un piège à leur arrivée à Almaty ? Et à cause de lui, puisqu’il n’est pas allé les chercher à la gare ! Voilà qu’il se sent soudainement coupable, responsable de leur sort. « C’est de ma faute ! » se répète-t-il en boucle, « ils ont du me prendre pour un lâcheur ! » Cette affaire devient bien trop grave, bien trop lourde pour lui tout seul, pour ses petites épaules. Il ne va pas s’en sortir sans aide, il doit aller chercher du secours. A contrecoeur, il s’imagine déjà implorant le soutien de la milice. Il se recule et va s’éclipser quand il entend beugler dans son dos :
« Monsieur cherche toujours de l’essence ? »
Le myope du portail vient de le retrouver. Son cri de rage fait bondir toute l’assemblée. En moins de deux, l’intrus est submergé. Une demi-douzaine d’assaillants s’acharnent déjà sur lui. Les gnons, les cris et les ruades n’en finissent pas. Birlik tombe à terre, se recroqueville : il se dit que sa dernière heure est arrivée. Pif, un coup dans le nez. Paf, dans le ventre. Il n’a pas encore vraiment mal, il a trop peur pour avoir mal mais il sent qu’on va le mettre en pièces. Il entend même des coups de feu. C’est la fin.

Dans un vacarme épouvantable de tôle froissée, la porte d’entrée vient d’être à moitié arrachée. Une noria de véhicules bleu et blanc de la milice envahit le parc, gyrophares affolés. Les sirènes hurlent, les pneus couinent, les voitures dérapent, avec des gerbes de gravier dans tous les sens. En un instant, toutes les allées sont bloquées, le lieu est sous contrôle. Il y a des flics partout.
Cette spectaculaire mise en scène a le don de paralyser complètement l’assemblée des gangsters. L’ingénieur se demande s’il rêve ; il continue de se protéger mais les coups ont cessé, il est brusquement libéré du poids de ses agresseurs, eux-mêmes vite immobilisés par des policiers en civil qu’il croit bien reconnaître : en tout cas, ils ressemblent comme deux gouttes d’eau aux paisibles ramasseurs de champignons du petit bois d’à côté.
« J’ai été mauvaise langue, se dit-il, en tâtant précautionneusement son corps meurtri ; les flics ont été finalement plus efficaces que prévu. »
La milice en effet avait bien localisé Patrice et ses kidnappeurs, comme elle le lui avait d’ailleurs dit.

Tout bouge vite dans le garage. Pendant que les voyous sont neutralisés, plaqués, menottés, leurs armes récupérées, des miliciens contraignent le portier à leur indiquer le lieu de détention des otages. Birlik, le dos au mur, se redresse lentement ; il a l’impression que son corps est en morceaux, pourtant ça tient debout, enfin presque. D’une porte ouverte, donnant sur le sous-sol, on voit bientôt arriver l’agronome, blanc comme un linge, une démarche de vieillard ; il est soutenu par Rimma et Antoine qui avancent à son rythme. Tous trois tombent dans les bras de l’ingénieur, le visage couvert de bleus et pourtant souriant aux anges. On dirait des miraculés, tout juste sortis d’une catastrophe et étonnés d’être encore de ce monde. Vidéo au poing, deux journalistes, mis dans la confidence par la milice et donc témoins de cette libération, immortalisent la scène. Le tableau va faire l’ouverture du journal télévisé du soir, jubile le chef de la milice, en grande tenue. Il tient sur le champ une conférence de presse « improvisée » ; il parade, tel un général vainqueur, au milieu du garage, tapotant l’épaule de Patrice, à présent allongé sur une civière.
« Ces locaux, pérore l’officier, étaient naturellement sous surveillance depuis plusieurs jours. A en juger par le va-et-vient de voitures, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, ces derniers temps, on avait..., j’avais vite compris plus exactement.... »
Le gradé fait une pause, vérifie que les caméras le prennent bien sous son meilleur angle, en contre-plongée, ça l’affine, et il ajoute, cabotin :
« … qu’il se passait quelque chose de louche ! »
Antoine et Rimma se regardent ; ils trouvent le gaillard drôlement perspicace.
« Dans la journée, on a acquis la certitude non seulement que l’otage, Monsieur Patrice, était bien là mais que de nouvelles personnes avaient été kidnappées et également conduits ici. De plus, nos informateurs nous annonçaient que toute la direction du groupe, qu’on avait dans le collimateur, était en train de se réunir au garage même. Qu’est-ce que vous auriez-fait à ma place ? Y avait plus à hésiter... »
Une nouvelle fois, il prend la pose, histoire de laisser la presse faire son métier. Il se penche vers Patrice, lui donne l’accolade ; cela fera une belle « Une » dans les quotidiens du lendemain, semble-t-il se dire. Pris de court, le photographe lui demande de reprendre la pause, le policier s’exécute, à nouveau se penche et embrasse l’agronome qui n’en demandait pas tant.
Puis il fait les gros yeux en direction de Birlik qui en rougit, tend vers lui son index qu’il agite nerveusement :
« L’intervention intempestive de Monsieur l’ingénieur a failli tout faire capoter ; il s’est invité dans l’opération sans nous prévenir. Monsieur voulait jouer le héros solitaire ? Comme au cinéma ? Bref, j’ai donc dû avancer un peu l’assaut. Vous l’avez vu, l’ennemi a été vite maîtrisé, les prisonniers retrouvés et libérés. Ils n’ont pas été trop maltraités, apparemment, mais ils vont vous dire tout cela eux-mêmes. »
A un journaliste qui lui demande qui sont les ravisseurs, le flic s’explique :
« Les interrogatoires de cette brochette d’escrocs va nous apporter plus de détails mais je peux d’ores et déjà vous dire qu’on trouve au coeur du complot le groupe Sibériade. »
Etonnement dans la petite assistance.
« Ce clan de Sibériade, nous, on connaissait bien sûr. Mais on attendait une bonne occasion pour le faire tomber. Or Monsieur Seban, c’est bien votre nom, je crois, dit-il en regardant Patrice... Monsieur Seban, donc, était devenu leur bête noire. Le plan de son association, Hémione, pour sortir la mer d’Aral du marasme était en effet le plus réaliste, il bénéficiait de soutiens solides et pouvait fort bien contrarier leur propre projet. En même temps, Monsieur Seban ne s’est jamais gêné pour dénoncer, y compris dans des conférences internationales, la « folie des grandeurs », c’est son expression, de ces gens. Ils n’ont pas du tout apprécié la concurrence d’Hemione, ni ces mises en cause et ils ont pris peur, ils ont même paniqué, quand ils ont vu l’agronome revenir ici. Alors ils ont décidé d’employer les grands moyens.
− Mais ce sont des méthodes de voyou ! Comment tous ces « beaux messieurs » arrêtés tout à l’heure ont pu en arriver là ? interroge un reporter.
− Sibériade en fait a changé de nature au fil du temps. A l’origine, c’est vrai, c’était disons un groupe d’experts, en fait c’était déjà un groupe de pression de producteurs de coton ; puis ces gens ont complètement « diversifié leur revenu » comme ils disent. Ils se sont occupés aussi de transport d’une denrée un peu spéciale.
− C’est-à-dire ?
− L’opium.

Le mot fait tilt. La révélation est sensationnelle. On sent les journalistes tendus. L’officier savoure cet instant de grâce. Il est celui qui sait. Demain tout le monde parlera de cette affaire. Il reprend la parole :

− Faut dire que l’opium, ça rapporte un peu plus que le coton ! Avec leurs collègues de l’Afghanistan voisin, ils ont tissé des liens étroits. La drogue, fabriquée là-bas, transitait ici puis filait vers Moscou, vers Istanbul, vers l’Europe... le plus souvent emmailloté comme des balles de coton, justement. Ces marchands de mort ont même pris un sigle, ce fameux C majuscule dans un rond, signe de ralliement et de terreur aussi. Gare à ceux qui ne marchaient pas dans leur combine ! Comme on a pu le voir avec ce meurtre au marché central, vous vous en souvenez ? »

Comme prévu, la presse d’Almaty fait le lendemain ses gros titres sur les otages français et l’heureux dénouement de l’affaire. Patrice, qui a retrouvé un peu de couleur, prend contact via Internet avec Chagan, depuis les locaux d’Hémione.
« J’ai un scoop pour les Nouvelles d’Aralsk , écrit-il.
− Encore un scoop ?
− Oui mais le mien, rassure-toi, il parle pas de drogue, il est plutôt du côté de l’espoir.
Il vient d’apprendre en effet que son organisation va disposer de crédits importants pour la construction d’une grande station d’approvisionnement en eau potable ; dans le même temps, une cargaison de médicaments va être acheminée incessamment vers sa région. Et tout cela se fait avec l’accord, et sous le contrôle, des autorités pour éviter le genre d’incidents arrivés aux Suisses...
12

Dans l’avion qui le ramène à Paris, Antoine, songeur, repense à son séjour, notamment à cette journée éclatante de soleil où le milicien d’Aralsk l’avait conduit avec Chagan et Rimma au bord de la mer. C’était pathétique. Car l’eau était là mais la mer était morte. Chaussures retirées, pantalons retroussés, ils avaient longuement marché sur une plage boueuse puis pataugé enfin dans l’Aral. Mais aussi loin qu’ils ont pu aller, la mer ne leur venait qu’aux chevilles.

« Ici le commandant de bord, annonce soudain le haut-parleur de la cabine. Notre vol a atteint sa vitesse de croisière ; nous devrions faire escale à Moscou dans trois heures environ. Je vous informe que nous survolons en ce moment sur notre droite la mer d’Aral. »
Une sorte de frisson parcourt les rangs des passagers, on s’agglutine autour des hublots du côté droit. Le ciel est parfaitement dégagé. A perte de vue s’étend le désert. A la verticale de l’appareil, juste sous l’aile, on distingue, tout en bas, entourée d’auréoles blanchâtres de taille décroissante, une surface scintillante, un miroir éblouissant, comme un bijou égaré dans la poussière. Des passagers applaudissent. Antoine a le blues.

FIN



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