Piège ossuaire/tapuscrit

Titre et 4 de couv

Le piège de l’ossuaire

Pour échapper à ses poursuivants, Eric, un collégien malicieux, se réfugie dans un monument abandonné. Il tombe, au sens propre, dans un ossuaire de la guerre de 1870. Piégé, blessé, il panique, hallucine, divague et finit par dialoguer avec un lignard. Ce fantassin lui parle d’un des plus sanglants affrontements du conflit, la bataille de Champigny : en deux jours de combat, les Français perdent 9000 hommes (et 700 chevaux !), les Allemands 3000. A 150 ans de distance, l’ado et l’aïeul parlent de combats, d’intolérance, d’entente, ces éternels recommencements.

« La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas »

Paul Valery
Chapitre 1

Eric s’étouffe. Chaque pas l’arrache du sol, ses bras moulinent, un point de côté le transperce. Ça fait un bout de temps, maintenant, qu’il court avec ces deux zèbres à ses basques, il ne s’est pas retourné mais il sent bien qu’ils ne sont pas loin. Leurs cris lui répètent qu’il faut accélérer.

Sec et nerveux, Eric a tout du modèle réduit. Ce petit gabarit, court sur pattes, taille fine, pourrait faire penser à un colibri, cet oiseau minuscule perpétuellement agité. Sa mobilité, sa rage, sa rogne, en effet, sont inversement proportionnelles à son volume. David harcelant Goliath, il aime provoquer les plus grands que lui, se prouver qu’il les vaut bien, les battre si possible. Eric est de la famille des teigneux. C’est encore ce qu’il vient de démontrer avec les frères Horner, des jumeaux qui, pris ensemble, font facilement quatre fois son poids. Il faut dire qu’il appartient à la bande du plateau, et les Horner sont du groupe du parc ; quand ces mondes se croisent, ça fait des étincelles, forcément. C’est dire si l’idée d’Eric d’aller chahuter les jumeaux dans « leur » parc, leur territoire, alors qu’ils faisaient leur business, n’a pas été appréciée. Non content de faire fuir leur client, il a piqué au passage l’iPhone d’un des frères. Ces deux buffles sont très en colère.

Chaud devant ! Façon de parler, parce que l’air de novembre est vif, et notre sprinter expulse des petits nuages de buée à une cadence machinale. Un peu comme une cocotte-minute qui lâche la pression. Il a intérêt à dégager vite fait ; il a beau être batailleur, il ne tiendrait pas un quart de round face à ses deux pisteurs. Il sort comme une fusée du parc, descend un sentier puis un autre, enchaîne par la rue de Jalapa. Les autres ne le lâchent pas.

La nuit est tombée sans faire de bruit. Les réverbères font de petites flaques de lumière orangée de loin en loin ; le coin est plutôt calme, un quartier de pavillons coquets repliés sur eux-mêmes. Il n’y a personne en vue, pas un chat, que lui et sa mini meute. Eric s’écarte brusquement de la chaussée, bifurque sur sa gauche et plonge dans des fourrées ; il traverse des haies, se griffe à des buissons épineux, se heurte vite à un grillage qu’il n’a pas vu venir, qui n’était pas au programme. Il l’escalade avec l’ardeur du sauve-qui-peut, enjambe l’obstacle, se laisse tomber de l’autre côté. Il est où, là ? Le garçon ne reconnaît pas le coin. Il dérape le long d’un fossé et sans transition part à l’assaut de la petite pente qui lui fait face alors que l’écho des barbelés lui confirme que ses pisteurs s’attaquent déjà à la clôture.
A quatre pattes, comme un petit animal survitaminé, il aboutit à une plateforme blafarde sous la lune. Le lieu a la taille de deux terrains de basket, pour dire vite. C’est comme un parking au milieu de nulle part, une scène désertée, un héliport sans hélicos. En tout cas le coin est incongru, d’autant qu’aux quatre côtés trônent d’ étranges sentinelles, de drôles d’insectes géants, avec roues, fût, culasse et tout le tremblement : des canons !
Eric se sent coincé ; les jumeaux viennent de passer le grillage. C’est alors qu’il devine, presque au ras du sol, une manière de cheminée ; pas le temps de se demander s’il est raisonnable de jouer au père Noël, il se glisse dans le trou les pieds devant ! C’est de la folie mais il n’a pas le choix. Le goulot est étroit, ça frotte un peu mais le gamin est fin ; ça passe. Il chute.

Chapitre 2

La réception est brutale. Eric ne tombe pas de haut, moins de trois mètres peut-être mais à l’arrivée, c’est du dur, il se ramasse mal. Au dessus de lui, il entend ses poursuivants qui enragent. Avec leur taille XXL, ils n’ont pas vraiment le format pour le suivre dans sa glissade. Vue du sol, l’ouverture du puits forme un cercle à peine plus clair dans cette tanière totalement obscure où il vient d’atterrir, c’est bien le mot. Deux taches s’agitent dans la lune, les têtes des jumeaux
- Bolosse, mon portable !
- Minus, dis adieu à ton père !
- T’es mort, batard.
- Tu sors plus de là, compris ?
- T’es tombé en enfer, bouffon !
- Adieu, cadavre.

Eric comprend qu’il est hors de portée des deux nuisibles ; il oublie sa position plutôt inconfortable, son coccyx tordu, sa jambe qui le lance et il se met à narguer les jumeaux qui, de leur côté, continuent de l’injurier copieusement. Chacun fait montre d’un vocabulaire fourni ; tout le monde surjoue, on se croirait dans une série télévisée américaine. On cherche les mots qui vont faire le plus mal et on les trouve. « Ta mère ! », « Ton père ! » et autres rimes. Le face à face dure, ça crépite de chaque côté. On dirait des Kalachnikovs sur pattes. Puis ça cesse, tout d’un coup. Silence. Un coup de fatigue ? Un gong aurait-il sonné quelque part la fin de la partie ? Les jumeaux ont-ils pris froid ? Eric vient-il de réaliser qu’il était perdu ? Les belligérants s’offrent une trêve. Les deux frères disparaissent du plafond et Eric découvre tout à coup que sa cheville droite lui fait atrocement mal. Il demeure aux abois encore tout un temps puis finit par rentrer ses griffes.

Ses yeux s’habituent à la pénombre, il tente de deviner son asile. Une légère luminosité tombe du boyau par lequel il est arrivé ; il devine dans les ténèbres un espace, sur sa droite et sur sa gauche. Un couloir ? Où est-il ? dans une cave ? une grotte ? un souterrain ? une cache secrète ? En dehors du trou qui le chapeaute, le lieu semble clos, calfeutré ; l’écho du moindre de ses mouvements lui revient aussitôt. Il fait froid, un peu moins froid peut-être que dehors. Par réflexe, le garçon cherche le portable chouravé mais l’appareil est comme sa cheville, il a souffert de la chute ; écrasé sous son poids, il est HS.
Ce n’est décidément pas son jour. Ou sa nuit ; il ne doit pas être loin de 20 heures. Adossé au mur, il soupire et se masse lentement le pied en feu. Il pense à son père, retrouve peu à peu son calme, s’engourdit puis s’endort.

Chapitre 3

Eric monte à l’assaut d’un mur qui ressemble à un écran géant d’iPhone ; il passe d’icône en icône, où chaque fois surgit la tête furieuse d’un frère Horner. Le garçon dérape, se rattrape, s’élève encore ; le mur devient grille, une clôture interminable qui file jusqu’au ciel. Agile comme un singe, il grimpe de plus en plus à l’aise ; tout à son effort, il remarque trop tard l’araignée géante qui lui fait face ; le grillage est sa toile, Eric s’y englue. Déjà la bestiole l’emmaillote, l’enlace dans ses fils, un vrai cocon qui va l’effacer, carrément, le gommer.
Le garçon se réveille, paniqué. Mais la réalité n’est guère plus rassurante. Il fait jour, si l’on peut dire ; une lumière pâle tombe du trou au dessus de lui, pile-poil sur son visage, comme un projecteur faiblard. Eric se redresse, courbaturé, douloureux et se rappelle les événements de la veille au soir : le parc, les jumeaux, l’embrouille, le portable, la course, les fouillis, le grillage, l’esplanade, la cavité, la chute…
Il croit entendre des pas, au fond des ténèbres, du gouffre qui l’environne.
« Y a quelqu’un ? les Horner ? c’est vous ! ? »
Personne ne répond. Sa cheville, enflée, le torture ; ça le brûle ; il lui est impossible à présent de s’appuyer dessus ; il se redresse sur sa jambe valide, en grimaçant. Un léger vertige le surprend ; il a froid, il a faim, il a soif, il a mal. Mais il doit bouger, il ne peut pas rester prostré. Il sautille péniblement sur un pied, garde l’équilibre avec les bras tendus palpant le mur. C’est un prisonnier éclopé qui inspecte sa geôle. Il se traîne lentement sur une dizaine de mètres ; là le mur fait un angle droit ; au delà, un nouveau corridor, plus sombre encore, semble se poursuivre. Eric continue son exploration, il n’a pas d’autre solution. Plus exactement il avance, lentement, dans cette sorte de tunnel. Au bout d’un temps indéfini, il heurte une surface en acier, glacé ; il comprend qu’il s’agit d’une porte, monumentale. Il en palpe comme un aveugle les contours. Ses mains devinent ensuite un panneau électrique ; il actionne prudemment différents boutons. A la quatrième tentative, miracle : une lumière, tamisée, éclaire tout le couloir à espaces réguliers. Des ampoules, masquées par des caches, diffusent une lueur douce, indirecte comme dans certains lieux de culte, dans des spectacles ou des veillées. Eric en éprouve un nouveau malaise. Il se sent projeté dans un autre temps, un autre monde, en contemplant cette longue galerie voûtée, formée par une série de croisées d’ogives. Par endroits le bâtiment a un peu souffert, on devine des crevasses, des pans de murs qui s’effritent, des écoulements d’eau. Le décor lui fait penser à la crypte du château de Moulinsart où Tintin, dans « Le secret de la Licorne », se retrouvait prisonnier. Tintin se servait d’une poutre comme d’un bélier pour enfoncer le mur. Mais Eric n’est pas Tintin, il n’a pas de poutre et on n’est pas à Moulinsart. On est à Champigny sur Marne. Mais où à Champigny, se demande le garçon. Il ne comprend pas, il passe régulièrement dans ce quartier, près du parc, il n’avait jamais prêté attention à cet endroit, à cette plateforme, à ce puits... Il ne les avait jamais vus. Il comprend qu’il doit être à mi chemin, à vol d’oiseau, entre la Marne et BLB, Bois L’Abbé ; il est en pleine ville donc, ou presque, il n’y a pas de quoi paniquer. Et pourtant il a le sentiment d’être au fond d’un trou, abandonné très loin des siens, de tout. La ville est peut-être de l’autre côté de la porte mais ce monde lui est devenu inaccessible. Il tambourine, appelle à l’aide, ça ne sert à rien ; ses coups résonnent à peine, ses cris restent bloqués dans ce gouffre.

Il tremble, de froid, de faim, de peur. Sous le panneau des interrupteurs, sur un guéridon, des brochures jaunies tirebouchonnent ; il en prend un exemplaire et va retrouver sa place, sous le puits d’aération, tirant sa cheville comme un boulet. Il a passé un temps fou dans ce misérable aller et retour dont il ressort épuisé. Quelle heure peut-il bien être ? Il fait jour dans la petite lucarne mais on est le matin, l’après-midi ? Et puis il y a pire que la fatigue, le froid, la faim : il ne comprend pas ce qui lui arrive. Serait-il tombé dans une prison secrète ? une église clandestine ? Un château méconnu ? le QG d’une secte ? Ou dans des oubliettes ? Oubliette, le mot est léger mais l’idée est affreuse : un lieu où l’on vous jette et où l’on vous oublie, où vous pourrissez sur pied. Et lui, l’idiot, il s’y est jeté de lui même ! Un étourdissement le laisse désemparé.
Chapitre 4

Anéanti Eric passe le reste de la journée à demi allongé, regardant, hébété, le trou de la « cheminée ». Il semble en attendre son salut ; il implore les jumeaux de se manifester à nouveau : il fera amende honorable, demandera pardon, il acceptera tout ce qu’on lui proposera, remboursera le portable, avec des intérêts si nécessaire, il reniera sa bande, la quittera, la trahira pour celle du fleuve, tout, il acceptera tout pourvu qu’on le sorte de là.
Mais les frères - Eric s’aperçoit alors qu’il ne connaît même pas leurs prénoms -l’ignorent. Serait-ce leur punition ? Le laisser croupir, moisir, rancir dans cet espace.
Et son père, est-ce qu’il va se bouger, son père ? s’est-il seulement aperçu de sa disparition. Un mois sur deux, Eric vit chez son géniteur, Claude, en ville. Le reste du temps, il est chez sa mère, en province. Claude est routier, autrement dit il n’est jamais à la maison. Enfin si, il est là mais sur le répondeur : « Riri, suis à Arras, je rentre tard, fais toi à manger, m’attend pas… » ou « Riri, je monte au Havre, je rentre dans la nuit… ». Claude finira bien par remarquer son absence, Eric l’espère bien, mais quand ? Quand il sera trop tard ? Post mortem ?

Une peur atroce serre la poitrine du garçon. Il n’a jamais ressenti un tel désarroi. Il faut qu’il sorte de là, de ce piège à rats. Il doit repasser par le puits, dans l’autre sens cette fois ; il n’a aucun support, pas de chaise ni d’escabeau, aucune pierre, aucun bloc, rien pour s’élever. N’empêche. Il se redresse, claudiquant, prend un pauvre élan, gueule comme un putois et saute pour s’agripper aux parois du puits. Il se dit qu’il va plaquer ses deux mains de part et d’autre du passage, comme la furie qu’il sait être quand il veut ; il va y planter ses ongles, griffer le mur et, porté par le plus noir désespoir, il devrait pouvoir s’élever millimètre par millimètre ; il y mettra même les dents s’il le faut. Il rêve, il divague. Car tout ce qu’il réussit à faire, c’est un petit saut misérable, un petit mouvement ridicule de rien du tout. Il croyait donc qu’il allait s’envoler ? Il retombe lourdement sur sa cheville explosée et hurle de douleur.

C’est la nuit, la deuxième qu’il passe dans ce trou. La deuxième ou la troisième nuit ? Il s’y perd un peu. Eric ne dort pas vraiment, il somnole, il a trop froid, trop faim, trop mal. Il pique du nez puis se réveille brusquement. Qu’il rêve ou qu’il soit éveillé, finalement, ça ne change pas grand chose, c’est le même cauchemar qui se prolonge.
Il fait clair, à nouveau ; les étourdissements se répètent. Par moments, ça bourdonne un peu dans ses oreilles. Eric ne sait déjà plus quel jour on est : lundi ? Mardi ?
Il retrouve la brochure récupérée près de la porte, s’oblige à la parcourir, sans conviction, car il veut rester éveillé. Il faut qu’il demeure sur ses gardes sinon, il le sent bien, il va sombrer. Pour de bon. Alors il se force. Il a déjà vu ce genre de situations dans des films, le héros ne doit pas dormir sous peine de mourir... Il doit lire. Le texte commence par « On a attaqué le 30 novembre à l’aube... » Selon la préface, c’est le journal de bord d’un certain Albert Guiquet, du 42é ligne ; il était dans le sac abandonné d’un fantassin, sur le champ de bataille. L’histoire raconte trois jours de furie, ce qu’on appelle la bataille de Champigny. Il y est question d’une guerre lointaine, d’un empire agonisant, d’une République toute nouvelle, de Prussiens méthodiques, d’assauts meurtriers, d’officiers imbéciles, d’un froid d’enfer, de milliers de morts, de canons renversés, d’une armada de chevaux éventrés. L’horreur.

Difficile pour Eric de se concentrer. Les lignes du texte sautent, il relit deux fois les mêmes phrases, il s’assoupit, se réveille, se rendort. Il lit encore. Un petit bruit le sort de sa torpeur, quelque chose de régulier, un peu comme un métronome ou le tic tac d’une horloge. Les frères Horner ? « C’est vous ? Vous êtes là ? ». Silence. Le martèlement continue. C’est un goutte à goutte : il s’est mis à pleuvoir et par le trou d’aération, l’eau heurte le sol, tout près de lui. Le garçon lève la tête, devine un ciel mouillé, entrouvre les lèvres, ajuste sa position, comme un oisillon qui attend sa becquée ; la pluie lui tombe dans la bouche, caresse sa langue, glisse dans la gorge, la sensation est incroyablement délicieuse, il se détend un peu. Dans un recoin, il repère un vase vide, le nettoie vite fait et le place sous l’ouverture au plafond. Doucement, le récipient se remplit. Eric est fier de sa trouvaille, il se frictionne, pour se réchauffer, pour retrouver son équilibre ; il est sur le point de s’engourdir une fois encore quand il entend : « Au moins tu ne vas pas mourir de soif, c’est déjà ça ! »
Chapitre 6

Qui parle ? Eric n’est pas seul ? « C’est vous ? Les Horner, c’est vous ? Répondez, c’est pas drôle ! » Pas de réponse. À qui appartient cette voix ? Une voix d’adulte, un peu traînante. Le garçon s’affole ; le couloir semble pourtant vide. Il s’applique, plisse les yeux, se tord la nuque, scrute un peu partout et finalement il LE voit. Un homme est adossé au mur, à quelques mètres de lui, qui le regarde.
Il porte une large casquette rouge qui ne parvient pas cependant à domestiquer son imposante chevelure d’un noir corbeau ; ses yeux brillants occupent l’essentiel de son visage dont la pâleur est accentuée par une barbe de quelques jours ; ses vêtements sont froissés, une vareuse, longue veste bleue sombre, boutonnée, des pantalons d’un rouge vif. On pourrait lui trouver un petit côté orgueilleux s’il n’était pas pieds nus et s’il ne gardait pas les bras croisés, les mains aux coudes, dans la position de quelqu’un qui a froid.
Eric a un violent mouvement de recul ; il a peur mais ne veut pas se l’avouer ; il crâne, il défie :

- On se connaît ?
- Pas vraiment.
- Vous êtes qui ?
- Un résident.

Eric pense aux gens de la rue. Un SDF, un squat, il comprend : il se trouve dans un abri de SDF. Il soupire, il va donc s’en sortir plus vite que prévu.

- Et…vous êtes là depuis longtemps ?
- Longtemps, oui.
- Mais... vous sortez ?
- Jamais !
- Jamais ?
- Il fait froid, non ?
- Très froid. Mais vous devriez sortir un peu, tout de même.

Ils font les présentations.
- Albert.
- Eric.

Ils se regardent, se calculent, se détendent progressivement ; il est trop tôt pour s’apprécier mais ils tentent déjà de s’apprivoiser.

- Vous n’auriez rien à grignoter ?
- Un biscuit mais il est sec, je te préviens, et puis il donne soif !
- C’est quoi, ici ?
- Comment ça, c’est quoi ? Tu ne connais pas ?
- Je suis tombé ici, enfin... chez vous, complètement par hasard. C’est un squat ?
- Rien n’est indiqué, vraiment ?
- Dehors ? Non, au contraire, tout est bien caché, mais vous avez raison de rester discret.
- L’ossuaire est caché ?
- L’ossuaire ? ça veut dire quoi ?
- Tu plaisantes.
- Pas du tout.
- Je te rappelle rien.
- Ben, vous ressemblez un peu à un cow-boy...
- Et toi à un « apache ».
- Un apache ? Un Indien ?
- Non, un petit voyou, des faubourgs ! C’est comme ça qu’on les appelait...de mon temps.
Eric réagit à l’attaque :
- Vous, on dirait que vous êtes déguisé ; ou alors vous faites du théâtre ?
- Le théâtre des opérations, peut-être ? Non je plaisante, je suis soldat, un lignard.
- Lignard...?
- Un fantassin si tu préfères.
- Un soldat ? Avec ces nippes ? Ici ? Et puis vous n’avez pas de chaussures, c’est normal ?
- Normal quand on est mort, oui.
- Pardon ?
- Les souliers, les chaussures, les bottes, les bottines, les brodequins, les godillots, c’est une denrée rare ; quand on est tué au combat, c’est un peu toujours comme ça, on se fait voler les chaussures ; c’est pas méchant, faut comprendre.
- Parce que vous êtes mort ?
- Comme les autres
- Quels autres ?
- Les autres résidents ; on est près de 1500 ici !
- 1500 ? morts ? ici ?

Chapitre 7

« Ma parole mais tu parles tout seul, bolosse ?
- T’es le roi des oufs, toi ?!
Les Horner sont de retour. Ils devaient écouter la discussion depuis leur promontoire.
Eric les entend à peine, il n’a même pas le réflexe de les supplier. Il est abasourdi par l’échange qu’il vient d’avoir avec le lignard, il en a le tournis. Trop d’informations en trop peu de temps, son esprit fatigue. Et puis il n’aime pas le sens de l’humour de ce va-nu-pieds, il va le lui dire. Pour l’instant, il doit récupérer et s’adosse au mur. D’ailleurs Albert est devenu invisible.

« Loser, tu manques à personne, tu sais, lui crache un des jumeaux.
- Au collège, on a dit que t’étais reparti chez ta mère.
- Personne n’a moufté ! Aucune meuf ! Mec, t’es pas vraiment le prince des tombeurs.
- Les profs, eux, savent déjà plus à quoi tu ressembles, c’est dire.
- Ni vu, ni connu, t’es déjà effacé de la terre, compris ?
- Cassos, va ! Je vais te dire : de toi, tout le monde s’en bat les couilles.
Les deux hyènes ricanent puis ils s’éclipsent.

Chapitre 8

Le lignard est revenu. Eric ne saurait dire s’il s’est absenté longtemps, une heure, vingt quatre heures ? Mystère. Mais il est là, c’est lui qui réveille le garçon :
- Vraiment tu ne connais pas le coin ? Alors, fais moi plaisir, laisse moi te faire visiter notre résidence.

Eric se dit qu’il devrait tutoyer son visiteur mais il n’ose pas, l’autre l’intimide avec sa tenue, son allure d’ancien combattant. Le soldat lui offre son bras, le garçon veut s’y accrocher mais son geste ne rencontre que du vide, il traverse le corps du lignard, touche le mur. Serait-ce un hologramme ?
Le soldat ne remarque pas la surprise du garçon. Fier de son rôle de guide, il se présente cette fois un peu plus officiellement :
- Albert Guiquet, du 42e de ligne.
- Eric Lebrun, de la bande du plateau.
- Les Guiquet sont des paysans. De Mayenne. Moi, je suis l’érudit de la famille ! Et si je suis entré dans l’armée, c’est pour remplacer un riche.
- Remplacer un riche ?
- Ça lui a coûté 1500 balles, au cossu, qu’il a versé aux miens, et j’ai pris sa place, dans les rangs.
Eric découvre. Albert continue :
- La guerre, c’est la vie, non ? On passe notre temps à détruire pour reconstruire. C’est la nature qui veut ça, tu ne crois pas, Eric ?
Le garçon n’a pas vraiment d’opinion. On dirait que plus rien ne peut l’étonner vraiment. Son soldat est transparent, il lui raconte de drôles d’histoires et Eric opine, comme si tout cela était parfaitement ordinaire.

Le lignard lui fait faire le tour du propriétaire.
« Cette crypte est un long couloir voûté en forme de U dont les trois côtés sont de même longueur, annonce le militaire ; elle doit faire au total quelque 70 mètres. Aux deux extrémités, elle donne sur une haute porte métallique.
Albert s’offre une courte pause, pour laisser ses renseignements s’installer, peu à peu.
« Le monument est surmonté d’une chape avec des canons aux quatre coins et une obélisque.
Le garçon se souvient des drôles d’insectes qui quadrillaient la plateforme lorsqu’il y est arrivé en catastrophe.

- La crypte est divisée en 33 compartiments, qui correspondent à autant de caveaux.
- Caveaux ?
- Des tombes collectives, si tu veux. Là s’entassent les dépouilles de 1007 Français et de 377 Allemands.
Eric ne comprend pas vraiment l’information ; simplement, lui qui a toujours aimé les chiffres et les a bien apprivoisés, enchaîne :
- Soit... 1384 crânes ?! Ou... 3768 tibias ?! Ou encore...13840 doigts ?! Que d’os !
- Grosso modo, oui. Si tu veux. Mais tu sais, ou tu ne sais pas, la charpente de certains de ces pauvres bougres a été parfois si malmenée qu’il peut leur manquer des bouts, même de gros bouts. Emportés par un obus, sectionnés par un coup de baïonnette, écrasés sous le sabot d’un cheval...
- Français, Allemands ? Réagit avec un temps de retard Eric. C’étaient deux bandes en somme ?
Impavide, Albert continue ses commentaires, comme s’il n’avait rien entendu.
- Sur chaque caveau, une plaque de marbre, au mur, rend hommage à tel régiment de ligne, au 4e de zouaves...
- Des zouaves ? des bouffons ?
- Les zouaves ou turcos étaient l’armée d’Afrique, des soldats africains ; ils portaient une tenue du tonnerre, chéchia rouge à gland bleu, veste bleu de ciel, large pantalon rouge à bandes bleues, ceinture de laine rouge, chaussures noires et guêtres blanches. Dans ces uniformes, ils étaient beaux comme des princes mais pas forcément à leur place dans ce bourbier où on s’était gelé cet hiver là.
- Rebeus et renois, comme à la parade.
Le lignard s’étonne. Rebeus ? Renois ? Le gamin s’explique.
- D’autres plaques, ajoute Albert, sont dédiées aux gens de l’artillerie, aux mobiles, à des officiers, ici à « quatorze braves », mais aussi à des noms allemands, à Max Von Roeder, par exemple.
- Français et Allemands sont ensemble ?
- Ils sont mélangés, oui, dans la mort ; et s’il fallait aujourd’hui les départager, bien malin celui qui saurait reconnaître un monsieur « Choucroutman » d’un monsieur « Chauvin » (voir annexes).
- Choucroutman ? Chauvin ? C’était des vrais noms ?
- Disons que c’était ainsi qu’on se moquait les uns des autres à l’époque.

Sur le côté central du U majuscule, en son milieu, tout près du puits de lumière, un renfoncement marque la place d’un autel ; des gerbes semblent déposées là depuis toute éternité. Le garçon sourit :
- Choucroutman ?! Vous n’auriez pas pu trouver autre chose, non ? Ça fait balourd.
- Mais c’est fait pour !
- Et Chauvin, ça veut dire quoi ?
- C’était le nom d’un soldat de Napoléon, Nicolas Chauvin, un cocardier, un borné ; il a donné son nom à tous les fanatiques, les xénophobes.
- OK, je vois.

Sur le mur qui fait face à l’oratoire se croisent deux longues lances, redoutables, avec l’étiquette « Lance de cavalerie, modèle 1823 ».

Le garçon est de plus en plus perplexe. Il écoute son hôte, fantôme de fantassin, et se demande toujours où il est. C’est quoi au juste ce musée ? l’arrière boutique d’un marchand d’armes ? La planque d’un serial killer qui tuait à l’ancienne ? À coups de lance ? Choucroutman contre Chauvin : une guerre des gangs à la grand papa ? N’importe quoi !

Arrivé près de l’installation électrique, Albert désigne au sol des boules d’acier. « Des obus ! » Sur le guéridon, les brochures que le garçon a déjà vues. « Ma vie, mon œuvre, ma mort ! » commente le guide.

Chapitre 9

Eric ouvre un oeil, il a un goût de terre dans la bouche, toute la partie gauche de son visage est douloureuse. Où est-il ? C’est quoi cette odeur qui lui pique le nez ? Sa position est étrange. Il réalise : il est à terre, de tout son long. Sa tête a heurté le sol. Pourquoi ? Une bagarre ? Avec les Horner ? Non, il a du avoir un nouveau vertige, chuter, il ne s’en souvient pas vraiment.
Cette cave ténébreuse, ce soldat fantomatique, ces monticules de squelettes tout proches, est-ce qu’il hallucine ?
Peu à peu, il reprend possession de son corps. Eric ne s’est jamais senti aussi faible. La fièvre le fait grelotter. Il a mal, il a faim, il a froid. Il se redresse, lentement, récupère le vase rempli d’eau, il boit, s’asperge la face. Il ne doit pas dormir.
La solitude lui pèse. Un nom lui revient à la mémoire. « Monsieur Albert ? »

Chapitre 10

« Je suis là, répond le lignard.
Rassuré, le garçon a envie de lui dire qu’il appartient lui aussi à une bande mais il ne se sent pas vraiment la force de fanfaronner ; il demande simplement :
- Pourquoi ?
- Pourquoi quoi ?
- Pourquoi tous ces os, ces armes, ces plaques, tout ce cérémonial, et il désigne d’un mouvement de tête la nécropole.
- Parce qu’on s’est entretué ici comme des fauves !
- C’était quand ?
- En 1870.
- Ça remonte à loin ?
- Disons à ton arrière-arrière-arrière grand père…
- Ça remonte quant même !
- Je t’explique : on a attaqué le 30 novembre à l’aube...

Albert faisait la guerre depuis plus de trois mois déjà. C’est une façon de dire car il avait passé plus de temps à attendre, ordres et contre-ordres, qu’à se battre réellement ; trois mois où il n’avait pas cessé de reculer, depuis le Rhin jusqu’à Paris. Via Wissembourg, Sedan. Prisonnier dans les Ardennes, il avait pu s’évader et revenir, vaille que vaille, dans la capitale. Cantonnée depuis en ville, il commençait à trouver le temps long ; aussi l’idée fin novembre de repartir au combat lui plut. On devait, dit-on, enfoncer le front prussien, rejoindre l’armée de la Loire et, tous ensemble, chasser l’envahisseur.
Le 28 de ce mois, Albert bivouaquait avec les siens dans le bois de Vincennes. La grande offensive était pour demain, lui répétait-on. Mais la Marne était en crue, il fallut tout repousser à la nuit suivante ; d’ailleurs une première opération de reconnaissance avait tourné au fiasco. Ce n’était pas une mince affaire de faire passer, discrètement, 80 000 hommes, sur des pontons de fortune. Mettre en mouvement la 2è armée, c’était déployer des dizaines de milliers de fantassins, mettre en branle l’artillerie, rassembler tout le fourbis nécessaire... Sous le commandement du général Ducrot, qui n’était pas une flèche, dixit Albert.

- Et puis, ces jours là, on a deux ennemis, en vérité, le Prussien et le froid. Un froid terrible, un froid de canard, comment expliquer ? Il a fait jusque moins 14° la nuit, et on n’est pas habillés pour une froidure pareille ; nos vareuses et nos pantalons ne font pas l’affaire. On n’a même pas de couverture alors qu’il vente, il neige, le gel torture les arbres, et les hommes. C’est donc par une nuit glacée, celle du 29 au 30, que se fait la traversée.

La tête d’Eric dodeline. Il imagine cette immense transhumance, un spectacle qui soudain s’inscrit sur la paroi de la crypte, comme sur un écran géant. Sur des pontons faits de barques assemblées, du côté de Joinville, défilent des dizaines de milliers de fantassins, lignards, zouaves, mobiles, soldats et officiers, en rangs serrés, suivis par l’artillerie avec leurs équipages au grand complet, chevaux qui tirent des centaines de pièces de batterie, conducteurs et servants qui tranquillisent les bêtes, puis voici les caissons, les prolonges, les fourragères, les forges, et encore une armada de voitures, de chariots, un sombre et long défilé. On est toujours à la limite de l’engorgement, ou de la chute, et contraint au silence de peur de se faire repérer. Il paraît que pour détourner l’attention des Prussiens quelques attaques ont été conduites sur les flancs de l’ennemi. Des leurres, comme on dit : on fait du bruit à droite mais on attaque à gauche. Cela dit, peut-on cacher à l’adversaire un tel mouvement d’hommes ?

- Une première vague attaque à l’aube, en fait il fait encore nuit, assure Albert, à voix basse, comme s’il avait peur d’oreilles indiscrètes, comme si c’était toujours Secret Défense. Au début, on ne rencontre pas une trop forte résistance, on entre dans Champigny dont on chasse les Saxons.

« Jusqu’ici tout va bien, pense Eric qui fait effort pour écouter le topo du lignard. Ses yeux clignotent, comme pour dire qu’il suivait mais parfois des mots du soldat lui échappent.

- Je fais partie de cette première vague d’assaut ; malgré la nuit ou ce qu’il en reste, malgré le froid, jusqu’ici tout va bien, c’est vrai. En même temps, je me dis dès cet instant – je ne sais pas pourquoi - que pour moi, c’est la bataille de trop, que je n’en sortirai pas vivant.
- Pourquoi avez vous cette idée ?
- Je n’en sais rien, une intime conviction. C’est idiot, non ? A la première halte, j’en fais part à Maurice Levasseur, avec qui j’ai fait toute la campagne, on était ensemble à Belfort, sur le Rhin, à Sedan, à Paris.
- Il dit quoi ?
- Il me chahute, me fait taire, s’énerve même, il dit que je vais lui porter la poisse. Alors, je me tais mais je n’en pense pas moins.

Toute une partie de la 2e armée vient donc de passer la Marne et le général Ducrot installe à Champigny, à la ferme de Polangis, son camp de base. Sur cette rive, le terrain s’élève assez rapidement. L’essentiel des forces commencent à monter, à main droite, vers les coteaux de Coeuilly et de Chennevières ; à main gauche, la route depuis Paris bifurque à un endroit appelé la fourchette de Champigny ; un des deux chemins traverse la ville, l’autre grimpe vers Villiers par le Bois du Plant. C’est là que passe aussi le chemin de fer de Mulhouse, barricadée. Pas très loin se trouvent les fours à chaux.

- On occupe progressivement les pentes vers Villiers, on traverse le bois, on enlève la barricade sur la voie ferrée.
- Jusqu’ici tout va bien, dit tout haut cette fois le garçon.
- Oui mais les Allemands nous attendent plus haut, où ils sont solidement installés. On arrive sur le plateau mais une brigade du Wurtemberg a fait du parc de Villiers une place fortifiée. Ils ont eu le temps, ils sont là depuis des semaines.

Bercé par le récit, Eric se figure, toujours sur son grand écran, les Français qui se retrouvent face au mur du parc du village de Villiers. Il est dix heures du matin. Le muret d’enceinte ressemble à une vraie forteresse, avec des créneaux, des meurtrières, des parapets garnis de fusils, des ouvertures pour les canons ; il ne reste que 400 mètres jusqu’à l’ennemi mais le terrain est découvert. A onze heures, les batteries françaises se déchaînent ; le fracas couvre tout. Mais probablement que l’angle de tir ne permet pas d’ébranler le muret. En tout cas, ces tirs encouragent une première attaque du parc mais des rafales de plomb et de fer hachent littéralement les hommes. Les fusils, mitrailleuses et canons allemands déciment les premiers rangs des assaillants. L’ordre de repli est donné, les morts et les blessés s’amoncèlent, s’encombrent. Encouragés des Allemands sortent de leur cache, à la poursuite de l’adversaire ; l’ordre est de laisser approcher le Prussien et de ne tirer qu’au moment où ils seront « à bonne portée ». A leur tour les attaquants sont fauchés comme des mauvaises herbes, la ligne impeccable qu’ils formaient est cassée, elle recule d’un bloc et doit se replier. Des deux côtés, les pertes sont très lourdes. Mais déjà, une nouvelle attaque française s’organise.

- On entend les mêmes assauts menés du côté du plateau de Coeuilly et des hauteurs de Chennevières.

Ordre et contre-ordre se succèdent entre 14 et 15 h, un ordre de repli puis un autre de reconquête de la position ennemie. Des deux côtés, les artilleries se déchaînent,
entre 15 et 16 h, un feu violent fait des ravages.

- Ducrot est en difficulté, commente Albert ; il attend le 3e corps du général d’Exéa ; ce dernier devait prendre Villiers de revers mais il arrive avec trois heures de retard, il a erré toute la matinée de l’autre côté de la Marne, ne trouvant pas de point de passage.

Autour du parc de Villiers, les assauts se succèdent. C’est au tour des Zouaves de la brigade Fournès de se lancer, une fois, deux fois, trois fois. A chaque fois ces fantassins sont repoussés, on parle de 500, de 900 morts ! Un carnage. Un abattoir.
- J’entends un galonné dire :« Magnifique charge ! Si elle avait eu lieu dès le matin, on aurait pu gagner à midi. » Ducrot est sur le point d’ordonner une nouvelle charge mais la nuit tombe, on est en plein hiver, ne l’oublie pas, les journées sont courtes ; l’ordre est donné : cesser la lutte, garder les positions.
Les combats cessent. Au long de cette journée, les Français ont perdu 5000 hommes.

Des images passent dans la tête d’Eric. Il se représente, entre les premières lignes françaises et le mur du parc, un épouvantable tapis de corps, un amoncèlement de cadavres et de blessés mêlés, alors que le froid s’aiguise encore ; ça râle, ça proteste, ça rage. C’est le choeur des moribonds. Dans un début de pénombre, des ambulanciers, costume gris et brassard de la croix rouge, courent par deux, courbant le dos, épousant les formes du terrain, à la recherche des blessés, d’hommes transportables ; des soldats sont immobiles mais ils vivent encore, il faut savoir les repérer ; d’autres crient, supplient, hurlent mais se trouvent dans un tel état qu’ils sont condamnés. Ici un lignard, bouche ouverte, a la gueule cassée, cet autre pleure sa jambe arrachée, un autre encore, les mains sur le ventre, tente de retenir ses tripes. Des fantassins des deux bords se sont entretués dans de terrifiants corps-à-corps ; les silhouettes d’hommes et les carcasses de chevaux se mélangent, les animaux sont la plupart terrassés, éventrés ; une jument, les pattes avant brisées, secoue fébrilement son train arrière.
« Il y en a trop, partout ! A quoi bon ? » se dit un brancardier, désespéré. « Il faut le faire ! » soupire son collègue qui semble avoir deviné ses pensées noires.
L’obscurité à présent est complète. On abandonne des centaines de blessés à leur sort, on va les entendre supplier pendant des heures dans le noir ; des appels en français et en allemand se croisent ; on se dit que demain, peut-être, on saura les sauver. Une étrange cavalcade se fait entendre : passe un cheval blanc, de haute taille, qui a survécu à l’explosion de sa pièce d’artillerie. Désorienté, fou de terreur, il parcourt le champ de bataille en long et en large, poussant des hennissements terrifiants ; tout à sa furie, il écrase les pauvres bougres qui se trouvent sur son passage ; il faudrait l’arrêter ou l’abattre mais personne ne semble s’en soucier.

- Au soir du 30 novembre, bougonne le lignard, on occupe Champigny, des galonnés nous disent que c’est une victoire française au moral. N’empêche ; on s’est cassé les dents sur les hauteurs ; comment réussir demain là où on vient d’échouer ?

Chapitre 11

- Et le lendemain, vous repartez à l’attaque ? interroge Eric.
- Non.
- Pourquoi ?
- La nuit a été mauvaise, emplie de cris, d’odeurs épouvantables, de poudre et de pourriture, la géhenne ; il a fait affreusement froid, on n’a pas vraiment d’abris, pas de couvertures ; je me suis carapaçonné avec de vieux journaux qui trainaient dans un cabanon proche, sous la chemise, le pantalon mais ça n’a pas servi à grand chose. Et puis on n’a rien eu à manger de chaud, que des biscuits secs. Le 1er décembre matin, on ne reprend pas les combats !
- Mais pourquoi ? Pourquoi ne pas finir le travail, comme on dit si bien aujourd’hui.
- Les blessés sont légion, les cadavres s’empilent ; on manque de munitions, la lassitude est grande ; les Allemands non plus ne sont pas à la fête. Alors, selon un accord tacite, on se donne 24 heures de trêve pour récupérer les morts, relever les blessés.

Eric croit voir le champ de bataille blanc de givre sous un ciel gris plombé. Les armes se sont tues, le seul bruit est le croassement moqueur de nuées de corbeaux. Les volatiles doivent sentir qu’il y a de la charogne pour eux. De rares arbres ont échappé aux bombardements et se dressent tout sec et noir. Les ambulanciers reprennent leur recherche des blessés qui ont pu survivre à cet enfer glacé ; les frères de la doctrine chrétienne emportent les morts ; on va les enterrer plus tard dans de longues fosses communes, corps alignés, pieds nus. Profitant de nappes de brume qui flottent ici ou là, des ombres furtives traversent le champ de bataille, espions ? détrousseurs ? voleurs de chaussures ?

Une maison du haut de Champigny est transformée en ambulance où flotte une étrange odeur, mélange de chloroforme, de sang et d’excrément. Des chirurgiens coupent, taillent, cisaillent, charcutent ; il n’y a pas grand chose pour calmer la douleur.
Des officiers font creuser des tranchées, des fortifications, on s’installe dans Champigny. Le général Ducrot pense que la trêve va durer. Il est bien le seul à le croire.
Chapitre 12

Eric est de retour au collège. Dans la cour, les couloirs, il ne reconnaît personne et personne ne le regarde. Comme s’il était devenu étranger à ses collègues, ou pire : transparent. Il retrouve sa classe, le prof ne remarque même pas son retour, ne lui fait aucune de ses remarques habituelles, du genre « Encore en retard, comme d’habitude ! » ou « Votre réveil est toujours cassé ! ». Non, aucun commentaire. Assis derrière son bureau, ou plus exactement tassé sur sa chaise, l’enseignant fixe ses potaches avec accablement. Il fait face à une vingtaine de clones du général Ducrot, Auguste-Alexandre, vingt gradés harnachés, décorés, chamarrés qui ont pris la place des élèves. Vingt intervenants confus, agités, bavards, se coupant la parole, lançant ordres et contre-ordres. Les képis tremblotent. Chacun y va de son effet de manche. « En avant ! », « On se replie ! », « Tirez », « Cessez le feu ! », « Repos ! », « Garde à vous ! », « A gauche ! », « A droite ! ». Ça part dans tous les sens, c’est du grand n’importe quoi. Dans un cliquetis de médailles, le ton monde, les clones s’interpellent : « Choucroutman ! », « Chauvin ! ». Certains se lèvent, des chaises raclent le sol. Le bruit est assommant. Le prof tourne la tête vers Eric, semble découvrir sa présence. Il hausse les épaules, ses sourcils font un accent circonflexe. Eric opine, montre qu’il partage son désarroi. Ils se sourient, rient, hurlent de rire. Eric se réveille. Il s’est une fois encore endormi ; il se dit qu’il est devenu comme les chats, alternant veilles et sommeils à n’en plus finir. Il retrouve le lignard qui poursuit son récit.

Chapitre 13

Ducrot se trompe, il s’est souvent trompé durant cette guerre. A six heures et demi du matin, en effet, ce 2 décembre, alors qu’il fait encore nuit, que le brouillard enveloppe les hauteurs, les Allemands attaquent en masse. Ils sortent de leur retranchement, dévalent des hauteurs de Villiers, s’approchent très près de leur adversaire, un temps cachés par la brume. Côté français, c’est l’heure de la relève de la garde ; sous le choc, la confusion y est totale ; les premières lignes sont décimées, des campements de mobiles ravagés ; c’est le reflux général et précipité vers Champigny. Un moment, c’est véritablement le chaos, la panique, la fuite vers la Marne où il n’y a que de rares passages sur la rivière ; si des malheureux tombent à l’eau, lestés de leur énorme sac à dos, c’est la mort immédiate.

- Puis on se ressaisit, soupire Albert, et on va se battre partout, dans les vignes, sur les pentes, dans les premières maisons, dans les jardins. On se bat dans le bois et le ravin de la Lande, à la Plâtrière, dans le haut du village, du côté du Four à chaux, à la batterie blanche, le long de la voie de chemin de fer.

Eric reprend son film sur grand écran : le front finalement se stabilise au milieu du village. On se bat rue par rue, maison par maison. Le génie fait son travail de sape, explose des murs, on passe d’une demeure à l’autre. On se bat à la Maison rouge, à la maison verte, à la carrière.
Devant cette résistance, les Allemands lancent une deuxième attaque à 8h et demi, une troisième vers 10 heures, une quatrième à 11 heures. A chaque fois, de nouvelles vagues descendent des coteaux, accentuent la pression. Champigny est en feu, ça tire avenue de Bretigny, vers la chaussée du pont. Ça canarde du côté de Chennevières, autour de la maison de M. Blancet.
Une compagnie tient une maison six heures durant.
Dans l’après midi, Trochu, le chef suprême des armées, est sur place. Les pertes françaises sont énormes, 9000 hommes hors de combat au total, mais ça résiste, l’offensive allemande est stoppée, dit-on, des renforts sont annoncés. Pourtant, le général Ducrot décide de repasser la Marne, direction Paris.

- Il avait juré qu’il ne rentrerait à Paris que mort ou victorieux ! Il rentre, vif et battu, ricane Albert.

Chapitre 14

- Et vous ?
- Moi ?
- Oui, vous le lignard du 42e, Albert Guiquet .Que vous est-il arrivé ?
- Je ne sais plus, le trou noir, ou le brouillard, si tu me permets ce mauvais jeu de mots. Je disparais dans la tourmente de ce 2 décembre après-midi. Remarque, je savais que cela se terminerait ainsi, je m’y attendais, je ne fus donc pas vraiment surpris. Suis-je traversé par une baïonnette sur les pentes de Villiers, ou frappé par une balle près de la Maison verte ou assommé à côté du pont ? Me suis-je noyé ? Suis-je mort de froid ? Ou écrasé par un cheval ? Tout de même, 700 de nos chevaux ont péri dans ce carnage, te l’ai-je dit ! 700, pauvres bêtes sacrifiées à notre folie. Que l’une ou l’autre écrase dans sa chute un militaire, ce n’est que justice, non ? Enfin, je m’égare. Je sais que j’ai perdu mon sac en milieu de journée. Mon sac qui contenait mon carnet. Pour le reste...

Le dernier souvenir qu’Albert conserve, c’est qu’il grelotte, il a beau courir, il a beau se battre, tirer, armer son Chassepot, tirer encore, enjamber des murets, courir, passer d’un incendie à un autre, il grelotte.

Et il disparaît. Comme la 2e armée qui, profitant à son tour de l’épais brouillard, d’une vraie purée de pois, repasse la Marne sans être vu des Prussiens.

Chapitre 15

Le brouillard s’est installé aussi dans la tête d’Eric. Dans de brefs moments de lucidité, il se dit qu’il ne pourra jamais raconter cette épopée à ses potes de collège. Il les entend déjà s’esclaffer ; on va le prendre pour un débile. Un débile qui délire. Une cave ? Une guerre ? 15 000 victimes ? 700 chevaux ? A Champigny ? On va sans doute lui conseiller de moins regarder de films gore.

La tête d’Eric ballotte. Il tente de fixer la lunette, au plafond ; des paquets d’ouate traversent lentement le ciel. Le brouillard, encore, décidément. Cela fait quatre ou cinq jours, ou plus ?, maintenant que le garçon se traîne dans ce cul-de-sac. Sa cheville est énorme et passe par toutes les couleurs de l’arc en ciel. Hirsute, pâle, il tousse, il n’a même plus d’eau, le broc est vide.
Il parle tout seul. « Albert ? » Il pense à la bande du plateau, à celle du parc, à leur guéguerre, ces imbéciles lui manquent terriblement ; en même temps, il a tout d’un coup comme une envie formidable d’armistice, de croix rouge et de drapeau blanc ; il n’y aura pas de victimes à enterrer vu qu’il n’y a pas eu de victimes tout court, heureusement, on soignera quelques bobos, on sifflera la paix, le calme, la concorde, le repos. Lui, l’apache, il fumera le calumet de la paix. Eric/Horner, même combat. Non, mieux... : Eric/Horner même entente, fini le combat. Mais il se demande tout aussitôt si une bande ou une autre ne va pas profiter de la trêve... pour repartir au combat, reprendre le terrain perdu, gagner une fois pour toutes. Aux premières heures de l’aube. En profitant du brouillard.
Toutes ces embrouilles l’agacent, le fatiguent.

Il entend un bruit, un bruit de clé, le grincement que font les serrures. Ses neurones sont aux abonnés absents. Il lui faut quelques secondes pour réaliser qu’on ouvre une porte, il y a quelqu’un qui ouvre une porte, la porte de la crypte !
Les jumeaux ? La bande du plateau ? Les Prussiens ? Albert ? Le garçon tente de se ressaisir, veut se redresser... mais il y renonce ; il se traîne comme une larve, sur les coudes, vers le couloir. La porte, tout au fond, est bien ouverte. Un grand carré de lumière blanche se découpe violemment sur le mur noir. Un instant le garçon est totalement aveuglé. Dans le chambranle de l’encadrement se dessine une silhouette avec un bouclier qui avance lentement puis hésite. Eric attend l’ennemi, il va vendre chèrement sa peau. Enfin, il aimerait bien...Il n’a pas le temps ni la possibilité de saisir une des lances. Il veut rugir mais comprend qu’il est à moitié aphone, le son de sa voix est dérisoire.
Le chevalier au bouclier est le préposé municipal aux cérémonies et commémorations. Il porte une gerbe de fleurs et précède une petite délégation de la mairie et d’officiels. On est un matin très brumeux du 11 novembre et la tradition de refleurir l’intérieur du monument vient d’être rétablie.
Eric sombre. Trop faible, trop ému aussi, il s’abandonne, coule à pic. Selon le préposé municipal, il a juste eu le temps de dire :« Touchez pas à Albert sinon... »

Fin

Post-scriptum.
Depuis cette affaire, une rumeur circule dans le quartier du Monument, selon laquelle un des soldats de l’ossuaire hanterait les parages, racontant aux passants et aux visiteurs des histoires insensées, mais on dit tant de choses…
ANNEXE 1

Cette histoire est une fiction. Mais le « monument » existe. La nécropole est située 47 rue du Monument à Champigny, Val de Marne, et j’ai eu le privilège de la visiter. Un temps délaissé, le site est en rénovation (Voir Le Monde du 16/12/2010 et du 29/06/2013) et pourrait s’ouvrir au public en 2014.
Mon récit de la bataille de 1870 est une libre interprétation. Plusieurs documents d’archives, qui restituent les combats, sont disponibles sur Internet.
« La bataille de Champigny. Panorama. D’Edouard Detaille et Alphonse de Neuville » (1882) est mis en ligne par Gallica/BNF ; ce texte est très précis sur le déroulement des trois journées, offre un plan utile des lieux et reproduit le panorama de la bataille sur 360°, dessiné par les deux peintres signataires de la brochure ( problème : au final, il semble présenter l’affrontement comme une victoire française !).
« Récit de la bataille de Champigny », sans signature et sans date (après 1877), est une brochure qui fut un temps en vente sur le site.
On consultera aussi, sur le sujet, le dossier que lui consacre Wikipédia.
Le nom d’Albert Guiquet figure sur la plaque n°34 de l’ossuaire, un des rares noms cités dans cette cité des morts ; il était « sergent de la 42e ligne », avait 34 ans ; il fut, selon la plaque, « reconnu le 5 septembre 1877 ». Le 42e ligne est un des régiments qui a le plus souffert des combats.
Le nom de Maurice Levasseur (chapitre 10) a été emprunté au roman « La débâcle » d’ Emile Zola (voir ci dessous).

Merci à MM. Renaud Ferrand et Alain Bensoussan, de la Direction mémoire du patrimoine et des archives au Ministère de la Défense, aux responsables ONAC-VG (Office national des anciens combattants et victimes de guerre) de Compiègne et à la municipalité de Champigny ( M. le Maire Dominique Adenot, Mme Christiane Chavard et M. Baumgartner).
Annexe 2

Repères chronologiques

1870
Juillet, déclenchement de la guerre franco-allemande
4 août, défaite de Wissembourg
2 septembre, défaite de Sedan
4 septembre, émeute parisienne, l’empereur est renversé
27 octobre, chute de Metz
9 novembre, l’armée de la Loire reprend Orléans
30 novembre/2 décembre, bataille de Champigny
4 décembre, les Allemands réoccupent Orléans

1871
18 janvier, proclamation de l’Empire allemand dans la galerie des glaces du château de Versailles
28 janvier, capitulation française
8 février, élections législatives précipitées
26 février, traité de paix
10 mars, l’Assemblée nationale quitte Paris pour Versailles.
18 mars/28 mai, Commune de Paris
+
Repères géographiques ? un plan ?
+
Des documents à reproduire ?

*livret de 1877 ? ou le panorama ? extraits ?

*Une caricature de Bertall, représentant deux soldats, un Allemand et un Français, Choucroutman et Chauvin, cul-de-jatte et jambes de bois, intitulée « Moralité de la guerre » avec la légende : « T’as gagné un empereur, j’en ai perdu un, ça nous fait une belle jambe ! » (sitelaguerrede1870enimages.fr) ?

*reproduction de peintures d’Alfonse de Neuville sur la bataille de Champigny

*cartes postales (du monument de Champigny)

Annexes 3
Entretien avec l’auteur

Pouvez-vous rappeler le contexte dans lequel se situe la bataille de Champigny ?

Il s’agit d’un des derniers grands affrontements de la guerre de 1870. Ce conflit (Cf la chronologie) oppose, à partir de juillet, la France de Napoléon 3 et un ensemble d’Etats allemands conduit par la Prusse. Elle se traduit, de bout en bout, par une série de défaites de l’armée française, dominée, matériellement, stratégiquement, en nombre d’hommes aussi, par son adversaire. On a un bon aperçu de cette guerre dans « La débâcle » d’Emile Zola (1892). Ce roman conclut ( c’est le 19e des 20 volumes) le cycle « Les Rougon-Macquart. Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le Second Empire ». On y voit une armée française sans chef ( Napoléon 3 est malade), sous-équipée, probablement téméraire mais dépassée. Le romancier résume bien le désastre : c’est « le choc de la bravoure inintelligente contre le grand nombre et la froide méthode. » Le livre se termine sur la Commune de Paris. J’ai repris le nom d’un des héros, le fantassin Maurice Levasseur, en hommage à cette oeuvre.

Où en est-on fin novembre 1870 quand est programmée la sortie vers Champigny ?

Après Sedan et le repli des troupes sur Paris, le blocus de la capitale, la déprime est générale quand parvient une nouvelle encourageante. L’armée de la Loire ( Gambetta est à la manoeuvre) mènerait une contre-offensive victorieuse vers Orléans. La capitale exulte, Trochu, le chef d’Etat-major, concocte, à la hâte, une sortie des troupes. Objectif : briser le front ennemi du côté de Champigny puis rejoindre cette armée de la Loire. On rêve d’une jonction vers Fontainebleau, le 1er décembre... La 2e armée, dirigée par Auguste-Alexandre Ducrot, est chargée de cette opération. Elle est composée de trois corps, respectivement dirigés par le général Blanchard, le général Renault et le général d’Exéa. 80 000 hommes ( on trouve d’autres chiffres, de 55 000 à 100 000), notamment les zouaves du colonel Méric, les 35e et 42e de ligne, les 113e et 114e, les mobiles de Vendée, ceux d’Ille et Vilaine, du Finistère, de Côte d’Or, du Loiret et du Tarn. Un premier raid de reconnaissance tourne au fiasco (1300 disparitions). Le passage de la Marne en crue est compliquée. Et il fait un froid terrible ; l’hiver 1870-1871 est particulièrement rigoureux. Les opérations commencent le 30 novembre ; dans la matinée, les Français reprennent Champigny, y établissent une tête de pont. Les choses se compliquent sur les hauteurs de la cité, du côté de Villiers notamment où les Allemands ont des positons fortifiées. Ducrot, en difficulté, compte sur l’aide d’Exéa, qui doit prendre Villiers de revers mais d’Exéa a du mal à passer la Marne et arrive trop tard. Au soir de ce premier jour, les Français sont à Champigny mais ils se sont cassés les dents sur Villiers. Ils ont perdu 5000 hommes. Le lendemain, 1er décembre, par accord tacite, une trêve permet de chercher les blessés, de récupérer les morts, innombrables. Les Allemands pendant ce temps obtiennent des renforts, le 2e corps saxon, le 2e corps prussien, la brigade du 6e corps. Et à l’aube du 2 décembre, ils se livrent à une violente contre-offensive. Un temps, c’est la confusion côté français, l’ennemi reprend la moitié de Champigny puis la résistance s’organise avec âpreté. Mais Ducrot finalement décide de repasser la Marne.
Les morts seront enterrés plus tard à l’occasion de mini armistices.
Ce fut donc une bataille sanglante. Les pertes françaises s’élèvent à 9000 hommes (et 700 chevaux tués !), 3000 du côté allemand. Ces chiffres, pour deux jours de combat, en disent la violence.

Les suites de cette bataille ?

L’opinion parisienne est accablée. De la bataille de Champigny Zola dit : « Le bruit avait couru d’une grande victoire, remporté le 2 décembre à Champigny par le général Ducrot mais (…) dès le lendemain, abandonnant les positions conquises, il s’était vu forcé de repasser la Marne. » Quelques jours plus tard, on apprend que l’armée de la Loire est battue à son tour ; le pouvoir entame alors des pourparlers avec l’ennemi et capitule, une décision qui va compter dans l’éclatement de la Commune de Paris, en mars, mais cela est une autre histoire. On dira simplement que des généraux se montrèrent incompétents devant les Prussiens mais furent redoutables face aux Communards. Selon Zola, Mac Mahon, « le vaincu de Froeschwiller était le vainqueur du Père Lachaise » !

Vous citez cette phrase de Valéry en exergue, « La guerre, un massacre entre gens qui ne se connaissent pas pour des gens qui se connaissent et ne se massacrent pas »...

Elle s’applique parfaitement à ce conflit. Napoléon 3, au milieu d’une armée en déroute, dans Sedan martyrisé, écrit au roi de Prusse pour demander l’armistice et commence sa lettre par « Mon cher frère... ».

Le conflit de 1870 est naturellement moins connu que celui de 1914-18.

La guerre de 1870 est une guerre perdue, donc une guerre oubliée. On n’en garde que des souvenirs saugrenus telle cette chanson sur la charge des cavaliers de Reischoffen qui fit trembler, des générations durant, les fins de banquets français ! On trouve des similitudes entre ces deux guerres, la violence des combats, le poids de l’artillerie ( Bazeille, aux portes de Sedan, est une ville en ruines qui rappelle les paysages ultérieurs de Verdun), et aussi un enseignement : une paix ratée couve une guerre future.

Qui sont Albert et Eric, les héros ?

Le nom d’Albert Guiquet figure sur une plaque de la crypte ; on ne connait pas son histoire, je lui en ai donc inventée une. Eric, un jeune d’aujourd’hui, est là pour montrer que 1870 n’est pas qu’une préoccupation d’ancien combattant, c’est une aventure qui nous est commune, la filiation doit se faire, la transmission s’opérer ; ce n’est jamais bon d’oublier ou d’ignorer son passé ; il ne s’agit pas de véhiculer des mythes, d’entretenir des épopées belliqueuses mais d’inscrire notre destin collectif dans la longue succession de ces histoires qui nous font.

Quel est le sort du monument ?

Le monument est construit en 1877 alors que la perte de l’Alsace suscite une envie de revanche ; il cristallise un temps une haine nationaliste. Paul Déroulède y prononce le 3 décembre 1908 un discours dans lequel il prévient d’une « guerre inévitable ». Après la première guerre, le Président de la République, Raymond Poincaré, vient à Champigny-la-Bataille, comme s’appela la ville un temps, le 1er décembre 1918, comme pour effacer la défaite de 1870. En 1940, les Allemands défilent à leur tour devant la nécropole. Un temps oubliée, elle est actuellement en voie de rénovation, ce qui est une petite victoire de la mémoire, et de la transmission dont je parlais.



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