Manchette/doublon

Mon Manchette de A à Z

Gérard Streiff

A comme Art

« C’est la vieille chanson de la mort de l’art. Je crois en effet que l’art est mort, qu’il ne peut plus y avoir que de la répétition, des références, du pastiche.(…) Parfois je prends des notes, comme si je pensais, et je les déchire après ma séance de travail parce que ce n’était pas la peine de les garder sur du papier. »
( In Encyclopédie de Mesplède)

B comme Balle

« La balle du 22 fit un petit trou dans la toile. La détonation ne fut guère plus impressionnante que le claquement d’un fouet. Une corneille protesta dans la vallée. Luce éclata d’un petit rire rouillé, assez analogue au cri de la corneille. »
(Laissez bronzer les cadavres , avec JP Bastid)

C comme Contracté

« …le visage contracté par le réflexion ou par quelque chose qui lui contractait le visage… »
(Nada)

D comme dramatique

« J’ai pris le métro à Strasbourg-Saint-Denis, j’ai lu par-dessus l’épaule de mes voisins l’essentiel de France-Soir, du Monde, du Parisien Libéré et j’ai refait surface à Saint-Germain-des-Prés. D’après France-Soir, la situation était dramatique, d’après Le Monde elle suscitait de sérieuses réserves, et d’après le Parisien les Français réclamaient plus de sévérité ».
(Que d’os !)

E comme enquêteur

« Si j’ai fait enquêteur, ensuite, je crois que c’était en partie pour faire le Bien, comme on m’a conseillé au catéchisme et chez les Louveteaux. Et où est-ce que je me retrouve ? Chez tout-nu. Je traque de pauvres crétins de traîne-latte pour empêcher qu’ils dépossèdent des possédants comme M. Jude. Pendant que des trafiquants de drogue siègent à l’Assemblée nationale et ailleurs. Et qu’est-ce que j’y peux ? »
(Que d’os ! )

F comme Foutre

« Le baron ouvrit l’œil. Aimée pressa la détente. Elle ne vit pas où la gerbe de plombs s’abattait. Le baron, vêtu d’un pyjama à rayures bondit hors du lit en poussant un extraordinaire mugissement. On aurait vraiment dit une vache qui s’ennuie.
- Chierie, ! Foutre à la fin ! cria Aimée en sautant sur place.
Elle vida le second canon du superposé. La gerbe toucha le baron sur le côté de la tête. Une giclée de sang écarlate cingla le mur blanc, s’y ramifia et fut aussitôt bue par le plâtre, tandis que l’homme pirouettait, puis tombait le long du lit sur les genoux et les avant-bras, avec un bruit mat. Les jambes s’étendirent convulsivement, puis se replièrent. »
(Fatale)

G comme Genre

« Elle était du genre à s’asseoir au bord d’une chaise et se pencher en avant, en posant ses coudes pointus sur le plateau du bureau, en poussant son museau pointu en avant pour longuement causer, longuement discuter, elle devait faire perdre un temps fou aux employés des postes et de la Sécurité sociale, tout le temps à expliquer et discuter et demander des explications, voilà son genre. »
(Que d’os !)

H comme Hiver

« Et parfois il arrive ceci : c’est l’hiver et il fait nuit ; arrivant directement de l’Arctique, un vent glacé s’est engouffré dans la mer d’Irlande, a balayé Liverpool, filé à travers la plaine du Cheshire où les chats couchent les oreilles en l’entendant hurler et passer ; ce vent glacé a traversé l’Angleterre et franchi le Pas de Calais, il a survolé des plaines grises et vient frapper directement les vitres du petit logement de Martin Terrier, mais ces vitres ne vibrent pas et ce vent est sans force. Ces nuits-la Terrier dort en silence. Dans son sommeil il vient de prendre la position du tireur couché ».
(La position du tireur couché)

I comme impôts

« Morgue pleine a été écrit à toute vitesse parce qu’il fallait que je paie mes impôts. J’ai livré le manuscrit le 12 ou le 13 novembre, j’avais demandé que le chèque soit prêt afin de le donner le lendemain au percepteur ! Et j’ai passé les six mois suivants à me répéter que le bouquin était affreux... »
Entretien à Mystère Magazine, août 1973

J comme Jazz

« Donc, pour Gerfaut, tout va bien. Cependant, les soirs, il lui arrive de boire immodérément du bourbon 4 Roses et de prendre des barbituriques et, au lieu de l’endormir, ça le plonge dans un état d’excitation amère et de mélancolie. Ce soir par exemple, après qu’il a fait l’amour avec Béa d’une façon peu satisfaisante, il est resté éveillé tandis qu’elle s’endormait, il est resté au salon a écouter du Lennie Niehaus et du Brew Moore et du Hampton Hawes et à boire encore du 4 Roses. »
(Le petit bleu de la côte ouest)

K comme kaoua

« Après le repas, le kaoua, les liqueurs, tandis que des cigares longs, étroits, verdâtres et bizarres se fument, l’Amiral complètement marteau fait une flambée dans l’âtre ».
(L’affaire N’gustro)

L comme Lame

« L’homme que Thompson devait tuer, un pédéraste coupable d’avoir séduit le fils d’un industriel, entra dans sa chambre. Refermant sa porte derrière lui, il eut le temps de sursauter à la vue de Thompson debout contre le mur à côté des gonds. Puis Thompson lui plongea dans le cœur une lame de scie rigide montée sur une grosse poignée cylindrique et pourvue d’une garde circulaire en tôle. Tandis que la garde empêchait les jets de sang, Thompson agita vigoureusement la poignée cylindrique et le cœur de l’homosexuel se trouva coupé en deux ou plusieurs morceaux. La victime ouvrit la bouche et eut un seul spasme. Sa croupe heurta le ballant et elle tomba morte en avant. »
(O dingos, o châteaux !)

M comme Manchettes

« Au fond, je suis revenu sur mes traces, sur mes années d’écriture mais aussi sur toutes ces années écoulées. Je suis remonté jusqu’en 1956, une date historique : Budapest, la guerre d’Algérie. J’étais à l’époque lycéen mais je me souviens très bien des manchettes des journaux. J’ai donc le hardi projet de reprendre ainsi l’histoire à partir de ces années là et de continuer, les années 60, mai 68, les années 70, etc. S’il devait y avoir un thème général, ce serait une phrase du genre : mais comment diable en est on arrivé la ? »
( France Culture, 1993)

N comme Nation

« Un moment j’avais cru qu’il pouvait exister quelque chose comme l’idée de Nation qui soit aussi réel qu’un objet, mais j’avais tort. J’avais pas bien regardé cette petite fourmilière puante qu’est la Terre. Il y a des frontières, certes, mais elles ne servent qu’à faire gagner de l’argent aux dirigeants, parce qu’ils s’opposent toujours entre eux pour rire, et ils opposent l’intérieur et l’extérieur, et l’extérieur, c’est le Mal ; ils induisent donc tout le monde de l’intérieur à s’unir derrière eux contre le Mal. C’est comme ça qu’ils restent au pouvoir, les bœufs. »
(L’affaire N’Gustro)

O comme ophite

« Je suis revenu à moi et j’ai rigolé. Mes sensations vaguaient. J’étais aboulique. J’avais la langue saburrale comme une wassingue sale et le front halitueux. Mes perceptions étaient laciniées et il me semblait que je baignais dans du galipot. J’étais vachement labile et quand Charlotte m’a eu fait lever, ce n’était ni le pied ni les oaristys, de sorte que j’ai méchamment jaboté et même crié raca sur elle, en titubant comme un ophite. Bref, vous voyez le tableau, et que j’étais camé comme un boeuf. »
(Que d’os !)

P comme personne

« Regardez bien ce document, commanda trois semaines plus tard le rédacteur en chef d’Antenne2 Midi (c’était un type au visage léonin mais avenant).
Des millions de téléspectateurs obéirent. La plupart avaient la bouche pleine. L’inscription document FR3 suivie du nom d’une ville de province, flotta un moment, en lettres capitales blanches, dans le coin intérieur gauche des tubes cathodiques. L’image vidéographique n’était pas d’une qualité excellente. On vit des majorettes qui défilaient devant une modeste tribune d’honneur. On entendait de la musique de fanfare. On entendit soudain des départs très rapprochés d’une arme automatique très rapide. Parmi les millions de téléspectateurs, dont beaucoup avaient la bouche pleine, et qui regardaient cela, plusieurs demi-millions cessèrent de mâcher et beaucoup entrouvrirent cette bouche pleine, offrant ainsi un fâcheux spectacle, que personne ne vit. »
(Iris)

Q comme Question

« Qu’est-ce qui fait que vous êtes venu me trouver ? Je veux dire, d’où tenez-vous mon nom ? Ai-je demandé en songeant que c’était une bonne question, ils la posent souvent dans les films américains, quoiqu’ils la formulent mieux. »
(Morgue pleine)

R comme Roman (noir)

« Le bon roman noir est un roman social, un roman de critique sociale, qui prend pour anecdote des histoires de crimes, mais qui essaie de donner un portrait de la société – ou d’une partie de la société – à un certain endroit, à un certain moment. De mon point de vue, c’était une période précise, [celle de ] l’après 68, et même si mes bouquins se déroulent toujours en France, cela fait partie d’une période où le retour de la révolution qui s’est produit en 68 continue de paraître possible. C’est quelque chose qui va s’éteindre vers la fin des années 70. »
(Entretien avec Emmanuel Laurentin, France Culture, 1993, repris dans la préface de Doug Headline pour La princesse de sang)

S comme Sécurite sociale

« Les difficultés se présentèrent après que Gerfaut et Gassowitz furent entrés dans le logement de Hodeng, car l’infirme sortit de sous sa couverture et pointa sur eux un petit pistolet automatique 7,65 sur la poignée duquel était inscrit en grosses lettres le mot Vénus.
- Hola, fit Gassowitz, pas d’affolement, on est la sécurité sociale. »
(Le petit bleu de la cote ouest )

T comme terrorisme

« Le terrorisme gauchiste et le terrorisme étatique, quoique leurs mobiles soient incomparables, sont les deux mâchoires du… même piège à cons. (…) Le régime se défend évidemment contre le terrorisme. Mais le système ne s’en défend pas, il l’encourage, il en fait la publicité. Le desperado est une marchandise, une valeur d’échange, un modèle de comportement comme le flic ou la sainte. L’Etat rêve d’une fin horrible et triomphale dans la mort, dans une guerre civile absolument généralisée entre les cohortes de flics et de mercenaires et les commandos du nihilisme. C’est le piège qui est tendu aux révoltés et je suis tombé dedans. Et je ne serai pas le seul. Et ça m’emmerde bien. »
(Nada)

U comme UEC

« Chaque jour, à l’entrée du restaurant universitaire, il y avait les communistes de l’UEC qui vendaient Clarté et les JSU qui vendaient une feuille locale ronéotée intitulée Action. On décide de leur donner une leçon. »
(L’affaire N’gustro)

V comme Versaillais

« Au même moment, les Versaillais ont enfin repris l’église Saint-Christophe, à la Villette, et ils marchent dans le sang mais Pruitt n’en sait rien, il n’en saura jamais rien, la question ne présente pour lui aucun intérêt. C’est que Pruitt est assis sur le perron d’une vaste baraque croulante, en bois, à peu près au milieu de l’Etat du Texas, et il est occupé à nettoyer son arme, un Remington à simple action, dont la crosse de noyer est rayée et blanchie par les chocs, la sueur, le sable. »
(L’homme au boulet rouge)

W comme Webster

« Et est-ce que tu penses que le jazz peut encore progresser ? Moi personnellement j’ai des doutes quand je vois Shepp revenir pratiquement au be-bop si ce n’est Ben Webster, ou quand je vois un mec comme Anthony Braxton se réclamer de Lee Konitz ou quand je vois à quoi aboutissent des mecs qui semblaient prometteurs comme Marion Brown ou plus près de nous Chico Freeman. Entre le néant et le chagrin, j’aime mieux le lard, comme disent les Auvergnats ».
(La position du tireur couché)

X comme XXe congrès

« Le XXe Congrès du PCUS (1956). Krouchtchev y prononce un discours mettant en cause directement Staline (…). Le PCF parle de rapport attribué à alors que son authenticité est avérée »
(Le coin des affaires. Dictionnaire Manchette)

Y comme yeux

« Charles Pradier était un grand garçon brun aux yeux bleus, maigre, avec des cheveux drus et des pattes. (…) Il portait un loden beige sur un complet de soie. Il y avait un truc futé dans le tissage du complet, vu qu’objectivement sa couleur était un gris presque noir, et pourtant il avait des reflets pourpres. La nuit, sous certains éclairages, il devait être quasiment phosphorescent. C’était du meilleur goût. »
(Que d’os !)

Z comme Zimbabwin

« Il se propageait un peu partout, avec des stages en Zimbabwin, clandestoche, dans les bases de guerilla, les plus proches de la frontière pour pouvoir filer si ça chauffe, en fait j’en sais rien, je dis ça par pure médisance, mais ça m’étonne si je me trompe, il n’était qu’un dirigeant ».
(L’affaire N’gustro)

Ces textes figurent dans « Manchette. Romans noirs. Quarto. Gallimard. 2005 »



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