Le trésor, tapuscrit

LA GLACIERE DE STALINE

Gérard Streiff

Un château-relais trois étoiles du Val d¹Oise. S¹y croisent, le temps d¹un week-end, des Russes en visite, des squatteurs en
extras, une fliquette en goguette, des patrons en séminaire, des barjots en vadrouille, une ermite en observation, un archéologue averti. Que vient faire ici le pavillon soviétique de l¹exposition universelle de 1937 ? Un cocktail plutôt explosif.

Samedi Matin
Chap1
0H15

« Vous cherchez pétrole ? »
L¹homme avait écarté une lourde branche de résineux qui lui gênait la vue et il se penchait, en souriant, vers les deux terrassiers qui creusaient, à coups de pelles, un trou à l¹orée du bois. Il semblait amusé par le spectacle. Dans cette pénombre, à peine aidé par la faible clarté de la lune, il devinait autant qu¹il voyait le tableau : une profonde tranchée où deux ouvriers s’enfonçaient presque à mi cuisse. L¹un dépassait l¹autre d¹une tête. Le plus grand, dit Apache, évoquait un peu l’ogre de conte pour enfants, long, large, puissant, la face chevaline. L’autre, Mike, avait un visage étroit, buté et un air globalement vicieux. Insensibles à la fraîcheur ambiante, ils opéraient en marcel, trempé de sueur, le bénard en accordéon, les chaussures pataugeant dans la glaise.
L¹intrus, trapu, le visage rond, avait des yeux un rien étirés, un vague héritage asiatique sans doute. Sa veste, pliée, était jetée sur l¹épaule. Il portait sur sa chemisette blanche au col ouvert un badge plastifié comme on en épingle d¹ordinaire aux membres de délégation ou aux participants de colloque. Le bonhomme avait tout du noceur qui sortait de table. Sa voix cependant était douce, le ton chantant ; il roulait longuement les R, oubliait allègrement les articles. Il avait mis l¹accent, pointu, sur le « chez » de cherchez, le début et la fin de la phrase s¹effaçant légèrement. Ca devait être un Russe. Content de lui, le badgé répéta :
« Alors ? vous cherCHEZ pétrole ? »
Les deux individus dans la fosse ne s¹attendaient manifestement pas à recevoir de la visite et encore moins à devoir répondre à un interrogatoire. Se croyaient-ils invisibles ou transparents ? A la lisière de la forêt et du parc, ils s¹imaginaient en tout cas être les seuls en ce lieu et à cette heure. Le face à face dura une poignée de secondes. Un gros malaise s¹installa. Le duo, figé, opposait un air idiot au regard trouble du fêtard qui ne cessait d¹opiner. Après s¹être essuyé le front d¹un mouvement brusque du poignet, Apache se ressaisit et laissa tomber dans un murmure :
« Dégage ! »
Le slave, ou supposé tel, s¹immobilisa, contrarié ; il n¹avait pas forcément saisi la signification du mot, encore moins sa subtilité mais il en avait bien compris le ton.
« De quoi ? de quoi ?
L¹autre, toujours à voix basse, cracha :
« Du balai !
Il accompagna l¹invitation à déguerpir d¹un geste énergique de la main.
« Raust ! » grogna l’ogre, usant du seul mot d’allemand qu’il connaissait et qu’il trouvait approprié en la circonstance.
L¹étonnement du visiteur vira à la colère et il monta le son, dans les aigus :
- Camarades jardiniers, vous savez qui vous parlez ?
- Pour la dernière fois, le chinetok, casse-toi !
- Je vais vous apprendre manières, espèce moujiks !
Cette fois, le client criait carrément. Alors Apache, qui n¹était pas vraiment un homme d¹échanges, lui donna sans transition un méchant coup, de bas en haut, avec le tranchant de la pelle ; ce fut un mouvement sec, foudroyant ; il avait visé la carotide et touché juste. L¹acier s¹enfonça profondément dans la gorge de l¹importun qui écarquilla démesurément les yeux, demeura deux ou trois secondes médusé. On ne s¹attend guère, en règle générale, à être ainsi guillotiné au bout d¹une promenade digestive. Apache récupéra son outil, sortit prestement de la tranchée, suivi par son compère au moment même où le petit homme, sidéré, s¹affaissa d¹un bloc, dans le trou, en émettant un drôle de gargouillis.
« Sujet traité ! » murmura laconiquement son bourreau. Mike, lui, poussa un long soupir, mi plaintif, mi admiratif :
« Putaiiiiiinnnnnn ! »
Tous deux contemplèrent un moment le dos de la victime qui tressautait à leurs pieds. Un jet de sang glougloutait de son cou supplicié, vite absorbé par le sol. Confronté à une situation radicalement nouvelle et toujours aussi impavide, Apache, connu pour sa rapidité de décision, ne fit ni une ni deux : la pelle toujours en main, il commença à attaquer le petit monticule de terre qui bordait la cavité et jeta de premières pelletées sur le corps. Suiviste, l¹autre fit de même sans barguigner. Méthodiques, ils manifestèrent la même ardeur à combler le trou qu¹ils avaient mis à le creuser. « Faire et défaire... » ruminait Apache. Ils travaillèrent en silence, à peine dérangés par le chuintement régulier d¹une hulotte dans les feuillages, en surplomb. La nuit était douce, le ciel piqué de centaines de petites lumières. Apache pensa à son étoile à lui, la minuscule étoile qu¹il s¹était juré de décrocher, qu¹il décrocherait. Quoi qu¹il arrive, il la décrocherait ! Mike, tout en pelletant régulièrement, n¹en pensait pas moins. Enfin, penser était peut-être un mot un peu fort mais il retrouvait ces associations d¹idées qui lui revenaient quand il exécutait une tâche machinale. Présentement par exemple, il se disait que dans une autre vie, il aimerait bien renaître lombric ; parfaitement, lombric ! Il affectionnait les bêtes, en effet, toutes les bêtes de la création ou à peu près toutes, et il pouvait les regarder faire, manger, bouger, copuler pendant des heures. Il en connaissait bien des étrangetés. Le lombric par exemple dévorait la terre devant lui, creusant sa galerie et, de temps en temps, remontait à la surface se libérer les intestins ; d¹où ces petites guirlandes d’humus qu¹on trouvait souvent sur le gazon, des turricules que ça s¹appelle.
Turricule ! Il aimait, Mike, se gargariser de mots savants. Ceux-ci n¹étaient pas toujours faciles à caser dans la conversation, surtout dans son milieu, mais il s¹y efforçait, quitte à passer pour un pédant, ou pire. Apache remarqua les mouvements de lèvres de son compagnon, haussa le menton en sa direction d¹un air martial, comme pour dire « Il y a un blème ? » Mike rougit, sourit, fit non de la tête et repartit dans ses divagations. Il se disait qu¹aujourd¹hui, par exemple, ça l¹aurait bien servi s¹il avait été lombric, mais bon, faut pas rêver...
On n¹entendait plus que le bruit régulier des pelletées, leur raclement répété, un peu comme des pas traînant d¹un être monstrueux qui, au fin fond de la nuit, rentrerait dans sa tanière. Bientôt le trop curieux petit homme au badge disparut tout à fait sous la terre, comme aspiré par les profondeurs. Le sol retourné eut encore d¹ultimes soubresauts, de minuscules ondulations, comme si on se trémoussait là dessous, comme si on y rampait , puis tout mouvement cessa.
Les deux hommes s¹offrirent une pause, savourant le calme revenu, le léger froissement de branches, le feulement d¹obscurs rampants, les tics de la nature en somme. Un instant, Apache identifia des craquements répétés, irréguliers, comme si un espion maladroit hésitait tout à côté ; ce n¹était pas là en effet le bruit d¹un animal. L’ogre scruta le sous-bois. Normalement, il aurait dû se mettre en chasse aussitôt ; pourtant il renonça vite à chercher, sans trop bien savoir pourquoi. Le duo avait pris la même pose, la tête sur les mains croisées sur le manche de leur instrument dressé. Apache, qui avait eu une éducation catholique, en dépit de son surnom, se dit qu¹ils devaient ressembler un peu aux paysans de Millet pendant l¹Angelus, tableau dont une reproduction brodée avait orné la cuisine de ses grands parents. Vus de loin, bien sûr, même de très loin, pourquoi pas ?
« C¹est pas tout ça », dit finalement le grand. Ils se remirent au
travail, tentant d¹égaliser le terrain et de masquer leur forfait en
l¹enfouissant sous des branchages, des rondins et des brassées de mousse. Ils étaient alors trop occupés pour regarder, à l¹autre bout du parc, à quelques centaines de mètres à peine, le château de Caillet qui brillait encore de mille feux en cette belle nuit d¹automne.
Chap2
7h30

Tonique, le soleil se réverbérait dans les milliers de petits carreaux qui composaient les dizaines de fenêtres du château. L¹édifice avait l¹air d¹éclater de joie. « Bel été indien en perspective ! », se dit Georges-Marc Benadur, GMB
pour les intimes. Celui-ci avait un corps massif et vigoureux, une pilosité qu¹on imaginait exceptionnelle : une crinière poivre et sel, des sourcils broussailleux, le bas du visage bleu d¹une barbe vite taillée, une toison débordant en touffes du col ouvert, enveloppant ses avant-bras dénudés. Ce gérant du Rêvotel, château-relais qui offrait près d¹une cinquantaine de chambres, plutôt étroites mais luxueuses, était seul sur la grande terrasse qui, à l¹arrière du bâtiment, donnait sur un parc immense, bordé de part et d¹autre par de hautes futaies de feuillus, des chênes essentiellement, des ormes aussi. Il testa de la pointe du pied le sol carrelé en pierre sur cabochons en marbre noir du perron ; un élément semblait vouloir se détacher, il faudrait
voir ça tout à l¹heure, se dit-il, agacé. L¹hôtelier imposait à ses zygomatiques une petite gymnastique matinale, contractant puis relâchant ses muscles rubanés qui allaient donc de la pommette aux lèvres, répétant, comme il l¹avait vu faire dans les films, le mot magique, « ouistiti ». C¹est qu¹il allait devoir sourire des heures durant à une meute de clients bavards et exigeants et il s¹agissait de se composer durablement un bon visage. « Ouistiti ». La journée s¹annonçait chargée, en effet. Au programme, il y avait cette histoire abracadabrante de glacière
et de Russes ; il avait confié ce dossier à son épouse, elle adorait les salamaleks et tout le toutim. Des patrons organisaient par ailleurs un séminaire mais là, les choses étaient bien rodées ; et puis il y avait le tout venant. C¹est bien simple, l¹hôtel était complet de chez complet. Toutes les chambres étaient retenues, le restaurant travaillait aussi à
guichet fermé et tout au long de la journée allaient se succéder « événements » et réceptions. Jusqu¹au feu d¹artifice du soir.

GM Benadur était un châtelain d¹un genre un peu particulier. On ne peut pas vraiment dire qu¹il ait été destiné à ce métier. Avant, quand on lui parlait d¹hôtel, il pensait plutôt à hôtel de passe ou encore hôtel de police. C¹est dire si sa formation hôtelière était limitée, ou spécialisée. Pourtant, il y a quelques années déjà, il avait fini par céder aux amicales pressions de
son « ami » Thierry Mat, son boss plus exactement, pour prendre en main la destinée du château de Caillet ! Un vrai conte de fées. En vérité, les choses s¹étaient faites très simplement. Un jour qu¹ils chassaient dans ce coin du Val d¹Oise, Thierry Mat et lui dans le rôle à la fois du porte-flingue et de gibecière, ils avaient fait halte au château en question où se tenait une opération portes ouvertes. Une grande banderole, rédigée à la hâte, semble-t-il, pendait au dessus de la conciergerie, proclamant « Visite gratuite ! Château à vendre ! »

La demeure appartenait à Marlène de la Fédoyère, dernier rejeton d¹une tribu fantasque et ruinée. Elle y vivait seule avec une bonne mystique, Gaby et un concierge lunaire, Kléber, que tout le monde appelait familièrement « Le Kléber ».

Le château avait eu une histoire récente plutôt compliquée. Le bien avait été vendu entre les deux guerres par un aïeul dispendieux. Les syndicats en avaient hérité au temps glorieux du Front Populaire, défilant le long des douves en chantant sur l’air des lampions « Encore un château d’acheté, v’là le metallo qui passe... » ; le parc notamment était devenu un haut lieu de réjouissances prolétaires, et de camping. On y guincha jusqu’à la guerre. Les collabos occupèrent alors le lieu, transformant l’ancienne colonie de vacances en colonie pénitentiaire, destinée notamment aux propriétaires sortants puisque s’y entassèrent les incorrects de tout poil, rouges, espingouins et autres agités. Lesquels revinrent en force à la Libération, avec tentes, casse-croûtes et accordéons. A la fin des années cinquante, le père de Marlène avait, péniblement, récupéré le bien. Question de principe qui allait lui coûter sa maigre fortune et sa santé. Il ne fut pas difficile à Thierry Mat et GM Benadur, les deux seuls visiteurs à se donner la peine de passer le pont, de comprendre que dame Marlène était incapable d¹assumer les frais importants que demandait l¹entretien de la demeure ; et il ne fut pas trop compliqué non plus de saisir que cette petite femme ronde, précieuse et calculatrice, ne semblait pas, ou plus, trop à cheval sur les principes, malgré son nom à rallonge. Elle était prête à tout arrangement lui permettant à la fois de sauver le logis et de rester dans les lieux. De son côté, Thierry Mat était dans de bonnes dispositions. Plutôt prospère, il était depuis quelque temps à la recherche d¹un bon moyen de placer une partie de ses économies. Lui qui n¹avait pas trop la vocation nomade avait toujours aimé la pierre, toujours voulu investir dans le dur, dans une maison, une vraie. Pour le coup, il était gâté. L¹occasion était belle. Ils visitèrent en long et en large la demeure, sondèrent les murs, caressèrent les meubles, tâtèrent les tentures et firent du gringue à sa seigneurie ; ils revinrent plusieurs fois à la charge et trouvèrent un accord. La Marlène, pas sotte, avait vite compris que « Monsieur Robert » avait les moyens et se montrait prêt à un bon geste. Elle fixa donc un prix raisonnable ; et Mat, conciliant, l¹invita à rester en place, lui suggérant fortement, comme seule condition, de marier GM Benadur, quitte à faire chambre à part. Au grand dam de Gaby, qui claqua la porte, elle épousa le bonhomme et partagea même son lit car, paradoxalement, le côté un peu fauve de son nouvel époux réveilla en elle une ardeur insoupçonnée, la faisant parfois régresser au point de minauder, loin de tout témoin, en l¹appelant « mon broute minou ». De son côté, GM Benadur fit des efforts ; il prit des cours de maintien, renouvela radicalement sa garde robe, s¹abonna au Figaro, qu¹il lisait irrégulièrement toutefois, et accompagna son patronyme de ses deux prénoms, George-Marc, plus classieux que le Jojo de sa première vie. Thierry Mat joua avec doigté les marieurs, bétonnant le contrat avec ses avocats. L¹achat et, par la même occasion, les épousailles furent scellés dans la discrétion, ce qui ne veut pas dire chichement. Le mariage civil fut célébré à St Germain en Oise, petit nid de résidences huppées. L¹adjointe au maire chargée d¹unir les tourtereaux avait reçu les fiancés la semaine précédente et vite capté les enjeux ; elle tint un discours remarqué sur l¹alliance du patrimoine et de l¹initiative, des héritiers et des boursiers, des résidents et des nomades, de la tradition et de l¹audace, du temps long et de l¹aventure, exalta le sens partagé de l¹honneur dans les deux « familles », eut un développement pointu sur les caprices de l¹ascenseur social et conclut par un éloge du « juste milieu ». Thierry Mat, l¹implacable, en eut les larmes aux yeux, allant même jusqu’à se demander, fugacement, s¹il n¹aurait pas eu mieux fait de
marier l¹un de ses fils. Lors de la cérémonie, la représentation des deux parties n¹était pas très équilibrée. Les de La Fédoyère se résumait à la portion congrue, un vieil
oncle bourru, conservateur des hypothèques dans le Pas de calais, les Mat en revanche étaient là au grand complet. Cette alliance fut un bel exemple d¹anoblissement du milieu. Depuis, Thierry Mat donnait volontiers du « monsieur le comte » à GM Benadur. Métamorphosé, l¹ancien porte-flingues acceptait le titre, plus flatté qu¹agacé. Il s¹avéra non seulement un amant recherché mais un gestionnaire entreprenant. Bien épaulé, il rénova de fond en comble la résidence en voie de délabrement, la transformant rapidement en un site modèle, profitant pleinement de la mode qui était aux sorties en châteaux relais. A une demi-heure de Paris, le coin était adapté aussi bien pour de brèves escapades amoureuses que pour l¹organisation de séminaires au grand air, avec tennis, VTT, randonnée, etc. Seul incident notable, Gaby, la bonne, refusa la greffe. N’ayant pas supporté ce remue-ménage, elle disparut, du jour au lendemain. On la soupçonnait toutefois de vivoter dans les environs. A vrai dire, on pouvait presque, certains jours, la suivre à la trace, car elle laissait derrière elle des statuettes de la Vierge en pleine nature, comme le petit Poucet égrenant ses cailloux...La châtelaine la regretta mais GM Benadur se dit : bon débarras. Fin août dernier, on avait mis un point final à la rénovation du château avec l¹aménagement des chambres sous les combles ; elles avaient d¹ores et déjà eu droit à des critiques élogieuses de la revue « Ma maison » dans sa livraison de rentrée. La machine était lancée, les clients étaient là.

Ce matin, tout en faisant mine de mastiquer, Georges-Marc Benadur était intrigué par un spectacle incertain qui se déroulait au fond du parc, bien au delà de la statue de l¹enlèvement de Proserpine par Pluton ; il cessa sa
gesticulation faciale, mit une main en visière mais distinguait mal ; il disparut vers l¹accueil, revint bientôt avec une massive paire de jumelles.
« Putain de bordel à cul, ils sont revenus ! » pesta-t-il en perdant toute retenue nobiliaire. Dans le viseur, il distinguait nettement une dizaine de sangliers, plusieurs familles au grand complet, parents et enfants mêlés, qui étaient en train de défoncer sans vergogne un pan de son beau parc, agitant avec frénésie leurs museaux, fouissant, creusant, grattant à qui mieux mieux. Il était trop loin pour entendre mais Georges-Marc imaginait les infâmes grognements de plaisir que devaient pousser ces fauves. C¹était bien sa veine ! Il fallait que ça arrive aujourd¹hui alors que ce week-end serait particulièrement chaud. Pendant quelques secondes, il croisa, dans ses lunettes, les mirettes du chef de la meute, le regard faux. Connu dans les parages sous le pseudo d’Attila, il était facile à reconnaître avec sa défense unique, la droite, sa canine de gauche étant sans doute restée plantée dans le flanc d’un congénère malheureux. Une hure énorme, surmontée de petites oreilles dressées, des yeux rouge-sang d’insomniaque, la truffe violacée et humide. La bestiole, tête levée, avait peut-être repéré l¹éclat des jumelles du gérant et semblait le narguer. Georges-Marc frissonna et contempla longuement la harde hideuse de cochons sauvages, au pelage brun, brun clair, brun noir ou brun roux, tout en émettant par la bouche un petit bruit mouillé, signe d’une vive contradiction. Il s¹attarda, fasciné et écoeuré à la fois, sur un couple qui se faisait des papouilles, se titillant leurs groins visqueux, bavant déjà à la perspective d¹une imminente fornication.
« A cinquante bornes de la capitale, c¹est pas croyable, ça, un vrai retour à la barbarie, ou au moyen-âge ? » Grommela-¬t-il dans sa barbe. Les animaux allaient encore une fois lui retourner la terre, saccager ses plate-bandes ; ces monstres lui avaient déjà saboté un terrain de tennis le week-end dernier, à croire qu¹ils sortaient en bande les fins de semaine. Une de ces bestioles avait même salement amoché le 4x4 d¹un client, un
mâle d¹une centaine de kilos, la bête pas le client. Il allait falloir
refaire une battue, rameuter les péquenots du coin, payer une tournée à chacun, quelle galère ! Et y inviter Thierry Mat et les siens, ils adoraient ça, la chasse. Il fallait les voir déguisés en justiciers. Le fils aîné, Stéphane, une fois, avait même troqué le fusil pour la kalachnikov ; il s¹était fait vertement enguirlander ; depuis il se pliait aux règles. Sûr qu¹avec eux, on allait canarder dur. Tout en se dirigeant vers la glacière, dont on parlait un peu trop à son goût, Georges-Marc se dit que Thierry Mat ne devrait pas tarder à arriver.

Chap3
8h30

La limousine de Thierry Mat traversa lentement le parking ; elle ne dépareillait pas au côté des cylindrés qui s¹alignaient là, un vrai petit salon de la voiture de luxe. C’est bien simple : les deux Mercedes immatriculées CD, corps diplomatique, avec le drapeau russe derrière le pare-brise faisaient presque parent pauvre. Thierry Mat avait pris l¹habitude de se faire communiquer la liste des clients du Revotel, ceux du week-end notamment, par curiosité, par réflexe professionnel aussi. Il aimait voir qui profitait de « ses » installations ; et il lui arrivait, de temps en temps, mais il n¹en faisait pas une règle, de passer déjeuner au château et de tomber ainsi, par le plus grand des hasards, sur tel ou tel notable avec qui il était toujours utile d¹entretenir le lien social, comme ils disent à la télé, voire plus si affinités. En l¹occurrence, ce week-end, s¹il y avait du beau linge patronal annoncé, c¹était surtout la délégation moscovite qui l¹intéressait. Elle venait pour cette histoire de glacière dont il se serait bien passé mais le coup était parti, il fallait faire avec. Thierry Mat en voulait un peu à son régisseur, à sa femme plus exactement, d¹avoir ameuté les autorités sur cette affaire. Lui même, dans un cas pareil, aurait écrasé, étouffé le dossier et tout ce fatras par la même occasion. Ni vu ni connu et baste !
Mais non, il avait fallu qu¹elle s¹émeuve, qu¹elle en rajoute, qu¹elle rameute l¹administration, les experts de Paris, les médias ! Des journaleux étaient venus faire des photos. La chose avait même pris des proportions internationales, d¹où cette visite des Russes. Toute cette publicité l¹avait d¹abord contrarié, Thierry Mat ayant toujours pensé que pour vivre heureux, mieux valait vivre caché. Le seul point positif de ce micmac était donc cette visite de Moscou, sa composition plus exactement. En jetant un oeil en effet sur le groupe annoncé des cosaques, une surprise l¹attendait, une grosse surprise : deux noms lui causèrent une poussée d¹adrénaline : Vadim Zagladine et Andrei Chapochnikov. Certes, ça pouvait être des homonymes, mêmes noms, mêmes prénoms, pourquoi pas ! Mais Thierry Mat reconnut aussi les noms patronymiques sur l’état civil : Vadim Alexeievitch Zagladine et Andrei Roudolphovitch Chapochnikov. Et, cerise sur le gâteau, les âges correspondaient assez bien, il s¹agissait de deux sexagénaires, qui voyageaient ensemble et avaient retenu des chambres voisines. Ça faisait vraiment beaucoup de coïncidences, difficile d’y voir la patte du hasard ! Thierry Mat, animal à sang-froid pourtant, ne cachait pas son émotion. Au courant de l’année 2000 en effet, il avait eu l’occasion de travailler avec ces deux Russes. Durant quelques mois. Ils avaient été mis en rapport par des amis d’amis pour une affaire qui n’avait d’ailleurs pas mal marché, du piratage informatique. Il s’agissait d’arnaquer des comptes bancaires. Les moscovites avaient des idées, Mat avait des listings, ils étaient faits pour s’entendre. On mailait aux clients de telle ou telle banque un formulaire quasi officiel avec logo, signature du directeur et tout le toutim ; on présentait ce courriel comme une simple opération de contrôle pour réclamer, histoire de vérifier, le code secret des cartes et autres comptes ; il y avait toujours un pourcentage appréciable de crétins pour répondre, livrer leurs clés et se faire ainsi dépouiller ! Il faut dire que les prélèvements étaient le plus souvent modestes et finalement attiraient peu l’attention. Au début. Comme ils se répétaient volontiers, le client ne s’alarmait qu’au moment de l’addition. Ce trafic, à la longue, commençait à rapporter mais les banques finirent par trouver la parade. Dans la foulée, les Russes proposèrent un nouveau coup. Ils avaient besoin de blanchir, vite, de grosses sommes, issus de trafics divers. Ils étaient donc en permanence à la recherche de comptes en banque insoupçonnables pour y faire virer des fonds. La méthode choisie était d’une simplicité biblique. Ils recrutaient des gens dans la dèche, chômeurs, demandeurs d¹emploi, jeunes, précaires, à qui on faisait miroiter l¹idée de devenir des « intermédiaires bancaires » et gagner jusqu¹à 4000 euros par mois. Le « boulot » consistait à recevoir sur leur compte personnel de fortes sommes et les transférer tout de suite vers la Russie via la « Western union » par exemple. En principe, ces intermédiaires touchaient 8% du transit. En principe. Cette activité de mules s’appelait du « kukoo smurfing ». Mat eut très envie d’y jouer lui aussi, les risques étaient limités dès lors qu’on brouillait les pistes, mais finalement les Russes, il ne savait plus trop pour quelles raisons, s’était débrouillés autrement, peut-être étaient ils passés par Internet ou les petites annonces pour recruter, ou tout simplement avaient-ils laissés tomber. Bref, leur coopération s’arrêta là.
Dans le cadre de ces échanges, il était passé une fois à Mosou, vers la fin de cette même année 2000. Il croyait se souvenir que Zagladine était rondelet, la chevelure clairsemée, le teint rose alors que Chapochnikov, tout ramassé, avait des yeux bleus étirés et durs ; ils semblaient l’un et l’autre malicieux ou plus précisément effrontés. Tous trois baragouinaient un anglais de bazar qui leur suffit pour ces premiers échanges. Leur quartier général, à Moscou, se situait dans l’arrière salle d’un restaurant ouzbek, « Le chipon », près de l¹ hippodrome. Mat se rappelait qu’ on lui avait fait miser sur des canassons qui faisaient des miracles, à la surprise générale. C¹est là qu¹il croisa toute une faune d¹aigrefins. Il faut dire que Zagladine et Chapochnikov venaient de deux clans bien distincts. Les « chats bottés » étaient des voleurs qui se faisaient jadis tatouer l¹animal sur le pied droit en signe de reconnaissance. Beaucoup avait plus ou moins séjourné dans les camps et semblaient liés entre eux par des rapports étroits mais hiérarchisés ; ils avaient même une caisse commune en cas de pépin. Et puis il y avait « la brigade » qui était le clan des appatchikis, des semi-officiels qui avaient longtemps évolué dans le monde du marché noir et dont les ateliers clandestins produisaient, sous le communisme, des biens d¹ordinaire introuvables. Ces deux familles cohabitaient plus ou moins bien au « Chipon », les heurts étaient fréquents car les premiers avaient toujours un peu tendance à « taxer » les autres. Vadim Zagladine venait de « la brigade » et Andrei Chapochnikov, dit « Yaponchik » ( le petit japonais) des « chats bottés » ; ils avaient donc leurs entrées dans les deux mafias, qui d¹ailleurs se réconciliaient quotidiennement le temps d¹une beuverie

Les deux hommes, dans les années soixante, avaient commencé leur carrière commune dans le commerce d¹art ; ils étaient grands amateurs de musées, pas tellement pour y compléter leur culture générale mais pour traîner dans les réserves. Là, il ne leur était pas trop difficile de se procurer des tableaux de maître, des icônes prestigieuses pour trois francs six kopecks. Le personnel semblait assez facile à corrompre et courait des risques limités, il leur suffisait de prétendre que l¹oeuvre manquante était en restauration, en « rimont » comme on disait, et leur absence ne soulevait guère de problèmes. On les disait durs en affaire et leurs méthodes radicales, à « la tataro-mongole ». On racontait qu¹ils avaient tout bonnement pelé un jour un mauvais payeur comme on pelle une orange. Eux laissaient dire, l’image de l’écorché assura durablement leur réputation. Ils furent aussi précurseur en matière de prise d’otages. Ils en parlaient moins mais Mat croyait savoir qu’ils étaient à l’origine de l¹affaire Samuel Mann. Un jour, ce coopérant français en poste à Alma Ata ( il travaillait sur la disparition programmée de la mer d¹Aral) se volatilisa alors qu¹il était de passage à Moscou. Grosse émotion à l¹ambassade. Les autorités s¹agitèrent mais s¹avérèrent incapables de trouver la moindre trace du jeune homme ; on parla d¹affaire d¹espionnage, de passion amoureuse... Les Russes incriminèrent même leurs voisins chinois... puis le silence s¹installa, il dura plusieurs semaines. Et un jour, l’ambassadeur fut approché par les mêmes duettistes ; ils lui tinrent un discours emberlificoté mais finirent par faire comprendre que le Samuel Mann en question avait été kidnappé par des amis d¹amis et qu¹il serait libéré contre une forte rançon. Le duo était chargé de lui faire passer le message. Le kidnapping n’était pas jusque là un mode opératoire très répandu sur les bords de la Moscova, du moins publiquement. Une première, en quelque sorte.
Averties, les autorités locales refusaient toute discussion avec les ravisseurs mais la pression de la famille et de Paris, prêt à payer, était telle qu¹elles durent accepter. On récupéra finalement le garçon, en assez bon état d’ailleurs, dans une datcha inoccupée des environs de Moscou, la rançon fut versée et les ravisseurs ne furent jamais inquiétés. A la fin des années 70, Mat avait appris que le duo était lié à la mafia du coton, des trafiquants de haut vol dont le camp de base était en Asie soviétique mais qui avaient eu leurs entrées dans le premier cercle du pouvoir, y compris dans la famille Brejnev elle même. Sous Gorbatchev et sa tentative de prohibition, ils s’épanouirent dans la contrebande de vodka. Puis l’ère Yeltsine leur ouvrit mille opportunités, officielles cette fois.

Thierry Mat était amusé à l¹idée de retrouver ces compères, ici, aujourd¹hui. Pourquoi ne lui avaient-ils pas fait signe directement ? Avaient-ils perdu ses coordonnées ? Avaient ils peur de déranger ? Ce n’était pourtant pas trop leur genre.
Il continua d¹inspecter le parc automobile ; il identifia le véhicule de Xavier Saint Flour, patron du BESEF, Bloc éthique des entrepreneurs français. C¹était une Bentley continental, rutilante évidemment. Saint Flour avait dû venir avec sa « Virago », ils étaient inséparables. Quel couple ! Le patron avait d¹abord eu l¹intention d’arriver en hélicoptère mais il avait eu peur, en ces temps de discrédit des parachutes dorés, que cela ne passe pour une provocation, ou une maladresse. Ses pairs de la direction du syndicat patronal étaient là, eux aussi. Ils avaient pris l¹habitude de se mettre au vert à Revotel, pour
préparer leurs « événements », en l¹occurrence l¹université d¹automne de leur organisation. Ils trouvaient en même temps que c¹était bon pour leur « com » de délocaliser un peu leurs initiatives. La presse était attendue dimanche après-midi, pour un petit topo. Ce Saint-Flour, quelle carrière tout de même, se disait Thierry Mat, pas vraiment le profil de ses connaissances russes, encore qu¹à l¹arrivée... Fils d¹un notaire gauchiste de la région de St Etienne, à Sainte-Sigolène exactement, Saint Flour s¹était retrouvé en 1981, avec la venue de la gauche, dans un cabinet d¹un grand ministère industriel. Il avait réussi assez vite à se faire nommer à la tête d¹une grosse entreprise publique où il s¹accrocha avec opiniâtreté lorsqu¹elle fut privatisée. Résultat des courses : vingt ans plus tard, l¹ancien gaucho était devenu non seulement un grand patron mais le patron des patrons !
La Lamborghini rouge pétant signifiait que cette enflure de Gontrand Sourvigniac était aussi fidèle au poste. Un quotidien du soir avait pourtant annoncé qu¹il allait se faire oublier, se cacher pour lécher sa patte suite au scandale suscité par la révélation des chiffres de sa retraite, alors même qu¹il avait une demi-douzaine de casseroles au derrière. Que nenni ! Il se montrait, le bougre. Il fallait espérer qu¹il n¹allait pas faire un
scandale ce week-end !
Thierry Mat aimait, sur le tard, la respectabilité. Cette idée le fit grimacer de plaisir. Il redressa le menton pour offrir son visage aux rayons déjà chauds du soleil. De l¹allée qu¹il remontait, il avait une vue superbe sur le château. La demeure lui avait coûté bonbon, et ses proches, ses fils notamment, lui avaient parfois reproché ce caprice. Mais lui n¹avait jamais regretté son placement ; et il multipliait d¹ailleurs les occasions pour passer et séjourner à Caillet. Sa chambre, qui ne figurait pas sur les plans, avait été aménagé dans un grand oratoire secret qui surplombait à l¹origine une chapelle. Visite après visite, il éprouvait un attachement de plus en plus fort pour ce lieu dont il avait suivi avec passion la rénovation. De plus tout indiquait que l¹affaire devrait s¹avérer rapidement rentable.

Thierry Mat avait prévu, avant de se rendre au château, de s¹offrir une petite promenade dans le bois, en espérant ne pas tomber sur l¹autre folle de Gaby. Venant du parking, il contourna l¹édifice par la gauche, longeant le colombier d¹où s¹échappaient les bruits caractéristiques de petit déjeuner, tintement de bols, chaises qui raclent le sol, sombres
grognement de voix mal réveillées .

Chap 4
9h00

Autour de la table, où trônaient des cafetières géantes, des brassées de pains et des bols de la taille de soupière, l¹ambiance était plutôt maussade. Le groupe d¹étudiants n¹était pas vraiment du matin. Mais l¹agence qui employait ces « extras » avait bien insisté : ce serait le coup de feu tout le week-end. Ils étaient donc venus la veille après midi en minibus : ils avaient dû être aussitôt d¹attaque puis on les avait fait dormir, tard, en tas, dans le colombier.
Les volatiles en étaient partis depuis belle lurette mais l¹endroit, une haute tour ronde et blanche coiffée d¹un chapeau pointu de bardeaux, avait été quasiment maintenu en l¹état. La paroi circulaire était tapissée de trous, des boulins, dans lesquels venaient autrefois nicher les colombes. On avait gardé, au centre, l¹échelle mobile, non pas celle des salaires mais une échelle qui pivotait sur un axe central, ce qui avait permis, jadis, de rendre visite à l¹ensemble des nids et servait à présent de penderie improvisée, un peu dans le genre salle des pendus des mines d¹autrefois. Y était accrochée aussi une pétition demandant d¹accorder des titres de séjour aux employés sans papiers des cuisines, des Maliens pour la plupart, lesquels occupaient d’ailleurs la moitié des sommiers posés à même le sol, de part et d¹autre de la table, dans un grand désordre. Grégoire, crinière en pétard, tee-shirt bleu marine et pantalon de toile claire, sorte d’adolescent déjà fripé, regardait le spectacle en souriant. Il songeait à ce vieux bolcho qu¹il avait connu, tout minot ; l¹aïeul s’était initié à la lutte des classes en Algérie, dans les années trente ; on criait à l¹époque dans les manifs « Des soviets partout ! ». Mais ses frères de misère alors traduisaient de bonne foi « Des sommiers partout ! » Et c¹est eux qui avait raison, ajoutait l¹ancien sans rire.
Le jeune homme se tourna vers Daphné, assise à sa droite ; la tête somnolente de la jeune fille glissait régulièrement sur son épaule. La belle endormie portait une blouse en lin bouffante et un jeen large. Le jeune couple était venu avec leurs potes. Dans moins d¹une heure, ils allaient à nouveau se déguiser en parfaits loufiats, c¹est l¹hôtel qui fournissait la tenue de service. Leur faisait face Kalachvili, dit Kalach, petit teigneux tout en muscle, en survet noir. Touillant son café, il dodelinait de la tête au rythme d’une musique syncopée qui s’échappait de son casque.
D¹ordinaire, Grégoire et Daphné squattaient une villa abandonnée d¹un village oublié, le Vieux-bourg, une petite commune limitrophe de l¹aéroport de Roissy. Grégoire était tombé sur cet endroit au hasard de ses pérégrinations. Une dizaine de pavillons se trouvaient au bout des pistes de Charles de Gaulle. Le bruit des avions qui atterrissaient ou décollaient sans arrêt avait fait fuir, il y a une vingtaine d¹années, les derniers habitants et l¹aéroport avait racheté les immeubles, laissés depuis à l¹abandon. L¹idée de résider dans un village fantôme, à deux pas d¹un des plus grands aéroports du monde, de hanter ce désert, alors qu¹à quelques kilomètres à peine régnait une sempiternelle cohue avait immédiatement séduit le garçon. Ici, pas d’électricité, on marchait à la bougie. Il y avait de l’eau mais à une bouche d’incendie. Il n¹avait pas eu trop de mal pour convaincre Daphné de le suivre : cette façon d¹être à la fois proche de la Ville et radicalement en marge plut à la jeune femme. Le couple avait fait main basse sur une grande villa un peu décatie mais avec de beaux restes et s¹était attachée à ce lieu improbable. Le rez de chaussée , d¹un seul tenant, était enserré par de vastes panneaux vitrés, miraculeusement préservés, et dominé par une mezzanine aux formes ondulantes. Partout des tapis, pas de meubles et en guise de fauteuils s¹alignaient le long des murs des rangées de sièges d¹avion, récupérées en bord de piste. Le salon servait à l¹occasion de salle de spectacle. Derrière la maison, un grand pré était le domaine des chats et des fougères géantes ; s’y dressait un petit chapiteau pour slamer et
raper en rond, assis à même le sol. Peu à peu la villa du Vieux Bourg était devenue un lieu de ralliement de quelques amis proches, David qui rêvait de faire l¹école du cirque et fédérait un groupe de jongleurs, bateleurs, acrobates et autres saltimbanques ; ou Hélèna et sa petite fanfare exclusivement féminine, batterie, trompettes, trombones et compagnie. Ils pouvaient faire un tel barouf qu¹on en oubliait le vacarme
céleste et permanent, le ballet des Boeing et autres Airbus convoyant les foules vers les tristes tropiques.
Le couple ne semblait pas courir après l¹argent. Quand le besoin s¹en faisait sentir, il se livrait à divers jobs comme ce week-end au château. Kalach était aussi un habitué du squat. Ce dernier écarta son oreillette droite et interpella le couple, le ton un peu trop haut, comme parlent tous les déformés du walkman, leur racontant pour la énième fois la petite mésaventure qui venait de lui arriver à l’hôpital. Opéré en urgence pour un truc intestinal finalement assez bénin, il s’était retrouvé, nu et à peine recouvert par une chemise de condamné, allongé sur une civière face à l’anesthésiste, un vieil homme las, rares cheveux gominés, yeux plissés derrière de grosses lunettes, lèvres tomantes. Le toubib croisa le regard inquiet de son patient sur son badge, tilta et précisa, goguenard. « Z’en faites pas, c’est un nom assez répondu en région parisienne ». Puis Kalach se souvient avoir sombré dans le néant, plutôt crispé. L’autre s’appelait Le Pen. Quoiqu’entendue au moins dix fois, l’histoire déclencha chez Daphné un fou-rire interminable, suraigü, saccadé. Une vraie crécelle. Plus tard, pas mécontent, Kalach reprit :
« Z’avez vu le parking ?
- C¹est le gotha, mon pote.
- Putain, les caisses ! C¹est pas la crise pour tout le monde !
Il énuméra : une Rolls, noire et discrète mais tout de même une vraie Rolls ; deux Ferrari, une Porche, une Aston Martin bleu nuit, une tout-terrain BMW qui ressemblait à un tracteur haut de gamme , une Lamborghini, etc.
« Tu t¹y connais méchamment en machines, vieux. Pour un baba, tu m¹épates. Moi j¹aurais pas été foutu de distinguer leurs carrosses...
- Je veux, mon neveu, et tu sais combien ça coûte, leurs joujoux ? Tu veux un prix de gros ?
- 100 000 euros ?
- Oui, mon con, rajoute un zéro, va. Là, avec ces 20 caisses, il y en a peut-être pour un million d’euros...
Un ange passa.
Stavro ingurgita d¹un coup son bol avec un grand bruit de bouche.
- Remarque, il y en a qui sont sympas !
- De qui tu parles ?
- Des friqués !
- Qu¹est-ce que ça change ?
- Rien, c¹est pour dire. Les Russes, par exemple...
- Les Russes ?s’étonna Grégoire.
Un groupe de Maliens longilignes vinrent saluer les jeunes gens avant de partir au travail. Comme un seul homme, ils filaient le train au chef cuistot, Diop Traore, surnommé « marabout », les cheveux crépus, courts, blanchis, un fin collier de barbe grise. Le maître queue avait un air de griot malicieux.
« Oui, les Russes, reprit Kalach. Ils m¹ont laissé
un super pourliche au bar, hier soir, à Macha aussi, la barmaid. Notamment un type au nom pas possible, Chapkakov ou quelque chose comme ça.
- Chapochnikov ?
- Exact, Chapochnikov !
Chap 5
9h45

« Chapochnikov, oui, Andrei Chapochnikov, chambre douze ! A côté de la mienne, au premier. »
Vadim Zagladine harcelait l¹hôtesse depuis dix bonnes minutes avec la même question : où est passé Chapochnikov ? Il était scotché au bureau d¹accueil et les fausses portes en glace, le long du hall d¹entrée, renvoyaient à l¹infini l¹image de sa silhouette dodue, crâne chauve, petits yeux bleus et lippe généreuse, un cou de taureau. Il portait un survêtement bleu marine et frappait machinalement ses basquettes avec sa raquette de tennis.
« Oui, Chapochnikov ! un monsieur qui a petit côté asiatique, dans le visage, je veux dire. Il est arrivé avec moi hier, avec délégation russe. Nous sommes Russes ! »

L¹hôtesse, une brune gironde en tailleur strict, se souvenait vaguement de la délégation en question, assez composite. Quatre mâles, dont deux aux allures d¹experts, les deux autres - ¬ son vis à vis notamment - pouvant passer plus volontiers pour leurs gardes du corps. Elle esquissa un sourire désolé. La jeune femme venait de reprendre son service et ne pouvait rien dire de précis sinon que la clé du monsieur en question n¹était pas dans son casier.
« Je pensais qu¹il faisait grosse matinée...
- Grasse ! Une grasse mâtinée.
- Grasse, grosse, oui, comme vous voulez. J¹ai frappé sa porte, j¹ai téléphoné chambre mais pas de réponse !
- Vous l¹avez vu quand ?
- Chapochnikov ? je vois toujours., depuis longtemps, on est très vieux amis !
- Non, je veux dire : quand l¹avez vous vu pour la dernière fois ?
- Mais hier soir, je vous dis ! Tard, même. Au bar. Avec Timochenko.
- Qui ça ?
- Timochenko, enfin la barmaid. S¹appelle Macha, je crois, mais comme elle est ukrainienne et porte macarons, vous savez macarons, des nattes roulées sur l¹oreille, bien comme il faut, bien propres, comme premier ministre ukrainienne, on l¹a appelée Timochenko ! On rigole, comprenez ?
Suzy connaissait bien sûr Macha mais la barmaid dormait sans doute encore à cette heure. Difficile de la réveiller. Le Russe poursuivait :
« On a pris dernier verre avec elle, plusieurs derniers verres même, vous savez comment c¹est, un verre pour route, un verre pour réussite de mission, un verre pour château, un verre pour amitié russo-ukrainienne, un verre pour Timochenko, etc.
Suzy se sentit obligée de sourire mais le slave l¹écoeurait un peu.
« D¹ailleurs, vous avez excellent rhum cubain, Legendario. Félicitations !
- Merci.
- Donc Chapochnikov me dit qu¹il voulait promener. Quelle idée, n¹est ce pas ? Promener à minuit. Mais bon, il est parti. Dans pré. Vers statue, là bas.
- Une statue ?
- Oui, couple qui fornique. Très français, ça, forniquer devant tout le monde.
- Ce n’est pas un couple qui fornique, Monsieur Zagladine, mais la déesse Proserpine enlevée par le dieu Pluton...
- Ça, c’est belle légende mais en fait ils forniquent. Bref, Chapochnikov a caressé statue puis parti vers forêt.
- Seul ?
- Seul, oui, seul, et depuis, pfuittt ! Je comprends pas.

Le client faisait un tel raffut que Georges-Antoine vint aux nouvelles. Mis au parfum, le gérant lui proposa d¹aller jusqu¹à la chambre du Chapochnikov en question. Muni d¹un passe, et sur les encouragements de Vadim Zagladine, l¹hôtelier ouvrit la porte. Tout était dans un état attendu, une valise juste posée dans l¹entrée, un ordinateur portable sur la table, fermé, le lit pas défait. A l¹évidence, l¹autre n¹avait pas dormi là cette nuit. Le Russe s¹empara de l¹ordinateur.
« Pour l¹instant, je prends machine !
- Mais monsieur, vous savez...
- JE PRENDS MACHINE !
C¹était dit avec une telle force de conviction que le gérant, prudent, le laissa emporter l¹appareil.

Vadim Zagladine était plus qu¹inquiet, il était furieux. Où donc était passé ce putain de Chapochnikov. Il avait le feu au cul ou quoi ? il n¹était quant même pas reparti à Paris, juste pour tirer un coup ? Il y avait un déjeuner officiel prévu aujourd¹hui, et puis tous ces rendez-vous programmés cette après midi.
« Putain de sa mère ?!
Est-ce qu¹il avait pris peur en voyant tout ce monde au château pour le week-end ? C¹était idiot, ce remue ménage les servait, on ferait moins attention à eux. Vadim Zagladine le lui avait bien dit et redit au bar hier soir. L¹autre semblait pourtant avoir compris. Et puis tout cela ne tenait pas debout, Chapochnikov n¹était vraiment pas le genre à avoir peur pour si peu. Alors ?
Aurait-il pris un taxi ? A l¹accueil, on l¹assura qu¹aucune voiture n¹avait été commandée depuis l¹hôtel ces dernières vingt-quatre heures. C¹était proprement incompréhensible. Ou alors, il serait tombé dans un traquenard. Vadim Zagladine préférait ne pas y penser ; il se dit que personne n¹était au courant de leur séjour ni de leur démarche, enfin, presque personne. Il n¹aimait pas attendre ; il avait déjà perdu trop de temps et décida de visiter lui-même le château de fond en comble.
« Vous n¹auriez pas un plan ? demanda-t-il sans transition au gérant qu¹il venait de retrouver dans le hall.
- Un plan ? du parc ?
- Parc ? Non, plan du château !
Un peu désarçonné, GM Benadur réussit à lui trouver un dépliant publicitaire qui se contentait de donner quelques clichés de la façade, de la salle du restaurant ou des chambres. Le Russe jura ; la longueur de son exclamation disait assez dans quel état de rage il était. Il refit alors le chemin emprunté la veille par la délégation. Il revint au
portail qui donnait sur le parking. Leur véhicule, une Mercedes 600 aux vitres teintées, n¹avait pas bougé ; il vérifia l¹état du coffre, tout ce qui devait s¹y trouver était là. Il passa devant le petit pavillon du gardien. M. Kléber justement prenait l’air sur le pas de la porte. Vadim Zagladine lui trouva une vague ressemblance avec un défunt Chef d¹Etat soviétique
notamment connu pour taper avec sa chaussure sur son pupitre de l¹ONU, histoire d¹enfoncer le clou. L¹homme, tout rond, portait un bleu de travail qui semblait ne l¹avoir jamais quitté. Le Russe lui demanda s¹il n¹aurait pas croisé un petit monsieur aux allures un peu asiatiques, du nom de Chapochnikov. Le concierge n¹avait rien vu de tel. Et comme le slave s¹éloignait, le gros homme lui rétorqua, dans un murmure, comme s’il ne voulait pas déranger :
« Et vous, vous n¹auriez pas vu Gaby ?
L¹autre naturellement ne l¹entendit pas.

Sur le chemin du château, il passa entre le terrain de tennis, où il avait compté jouer avec Yapontchik mais la partie à présent était à l¹eau, et un bac en pente douce, à demi rempli d¹eau, précisément. Un pédiluve, disait la brochure, qui servait jadis aux bains de pieds. Les moeurs des aristocrates français étaient pour le Russe un profond mystère. La surface de cette petite mare, couverte de nénuphars et de lentilles, aurait pu avoir sur lui un effet apaisant mais ce matin il était tellement contrarié qu¹il y vit plutôt un sombre marais. Il longea un jardin odorant, taquina de sa raquette de hautes haies de buis plantées sur le principe du labyrinthe, un réseau inextricable de galeries qu¹on lui avait déconseillé d¹emprunter seul... Puis le château lui fit face. Le Russe repassa par l¹accueil.
« Toujours rien ?
- Rien.
Il déambula au rez de chaussée, traversa la cuisine, trouva qu¹il y avait décidément beaucoup de noirs en France, beaucoup trop ; il arpenta la salle de restaurant, les petits salons privés. Puis, empruntant un escalier à vis un peu raide, il descendit dans une grande cave voûtée qui avait été
aménagée en salles de réunion et de projection. Tout était désert ; il monta dans les étages, sillonnant les deux niveaux de chambres, interrogeant inlassablement tous ceux qu¹il croisait. Personne n¹avait vu Chapochnikov.
Le Russe ressortit sur la terrasse qui donnait sur le parc,
jeta un oeil dans le colombier , sans insister : ça sentait la chambrée, Chapochnikov n¹était sûrement pas là, maniaque comme il était, il n¹aurait jamais supporté ça. Il vira tout à fait sur l¹autre aile et s¹approcha de la glacière. Il paraît que c¹est là que les choses sérieuses allaient se passer. L¹accès en était interdit. D¹étroites bandes plastifiées rouges et blanches, comme ceux que la police se dépêchaient de tendre sur le lieu d¹un crime, pour tenir à distance les badauds, interdisaient, assez symboliquement il est vrai, le passage. Une visite officielle était prévue dans l¹après midi. Et si ce connard de Chapochnikov était allé y foutre son nez, tout seul ? Vadim Zagladine prit le chemin creux qui conduisait au site lorsqu’il
tomba sur Marlène de la Fédoyère, venant à sa rencontre. Elle avait tenu à s¹assurer que le périmètre était bien interdit d¹accès. Elle trouvait en effet qu¹on entrait dans la glacière comme dans un moulin. Elle avait trouvé, la veille au soir, dans le sas d¹entrée, un seau qui contenait de curieux objets, un produit scotché qui ne lui disait rien qui vaille ; elle avait cru reconnaître le produit, souvenir de la fac – elle avait fait chimie, au grand dam de son père d’ailleurs, un littéraire pur sucre. Ça
ressemblait beaucoup en effet à du triacétone triperoxyde, dit TATP, qui pouvait être un explosif très efficace, ainsi que des inflammateurs de type « détaupeur ». Mais bon, elle pouvait se tromper, elle n¹était pas experte ni artificière après tout. Etait-ce un truc de Gaby ? Elle se dit aussi que les gens du coin avaient parfois des méthodes radicales de chasser ou de pêcher. Mais ce matin, le temps de revenir, le truc avait déjà disparu ! A se demander si elle n¹avait pas rêvé. Elle n¹en avait parlé à
personne ; elle se sentait un peu responsable du lieu et ne voulait pas que l¹archéologue, tout à l¹heure, lui reproche un manque de vigilance.
Arrivant à la hauteur du Russe, Marlène, mondaine, tout sourire, glissa son bras sous celui du visiteur et fit mine de le gronder :
« Non, non, monsieur Zagladof, c¹est pas maintenant la visite, pas maintenant ! Vous comprenez ce que je dis ? Oui ? Pas main-te-nant ! Not now, OK ? This afternoon, OK ! Cette après midi ! Quel voyou vous faites ?! Faudra faire comme tout le monde pour voir la glacière. »

Chap 6
10h15

« Une glacière, ça ? »
De sa fenêtre, Boris Kovaks, ,journaliste de l¹agence Novosti,
regardait, perplexe, l¹étrange monticule qui boursouflait le pré, au delà du jardin. Pour lui, le mot désignait jusque-là un appareil conservant des produits au froid, généralement dans une cuisine ; il avait du se tromper. De sa chambre, sur l¹aile gauche du château, il ne distinguait qu¹une grille en fer, à flanc de colline, qui donnait, lui avait-on assuré, sur un petit sas, juste avant un puits large et profond et dont le dôme, recouvert par un tapis herbeux, se confondait avec le sommet de la butte. Une glacière ?!
Boris Kovaks touchait au but. Il cachait mal son émotion. Depuis six, huit mois, il ne se souvenait plus au juste très exactement, il ne pensait plus qu¹à ça. Depuis ce jour où on avait parlé dans la presse moscovite de la découverte, dans un château du Val d¹Oise, en France, de la « glacière de Staline », comme l¹avait surnommé un journaliste de « Komersant », Boris était survolté. Il avait vite cru comprendre de quoi il retournait et aussitôt repensé à son père, Anatoli Kovaks. Celui-ci avait eu une jeunesse rugueuse dans une ferme d¹Etat des environs de Moscou, vers Vnoukovo, avant de s¹engager dans l¹armée. Nommé brigadier, il fut envoyé en 1937 à Paris pour assurer la garde du pavillon de l¹URSS à l¹Exposition universelle. Ce fut le voyage de sa vie, l¹opus magnum de son existence, le seul déplacement hors des frontières, à l¹exception de la guerre, cinq ans plus tard, qui le conduisit en Roumanie mais ce n¹était pas vraiment ce qu¹on pouvait appeler un voyage.
L¹été 1937. Il faisait lourd à Moscou, dans les rues comme dans les têtes. Anatoli réaliserait bien plus tard que cette année-là fut une des pires en matière de répression. Car pour lui, ce fut une année de rêve : faire partie du petit détachement de militaires chargés de convoyer les pièces du pavillon de l¹URSS en France et garder le stand était un privilège
insensé, inespéré. L¹« exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne », selon la formulation officielle, connut un succès phénoménal. Boris se rappelait avec quelle fierté son père pointait d¹un doigt martial,
histoire de dire « J¹y étais ! », des images de l¹exposition dans les manuels d¹histoire ou des magazines. Il s’agissait le plus souvent de la même vue où se faisaient face les stands soviétique et allemand. Quand elle était prise de Chaillot, elle donnait un peu l’impression, effet de perspective, que ces deux stands encadraient la tour Eiffel ! Les organisateurs français, en effet, malicieux ou provocateurs ou encore opportunistes, avaient placé, de part et d¹autre de l¹esplanade du Trocadéro et de sa cascade de jets d¹eau, tout près du pont d¹Iéna, les pavillons de l¹Urss et de l¹Allemagne. C¹était un peu comme si on avait mis nez à nez Staline et Hitler. Le long bâtiment soviétique faisait plus de 150 mètres au sol ; il semblait figurer une vague montante se terminant par un socle élevé sur lequel se dressait une sculpture monumentale, en acier spécial, d¹une dizaine de mètres de hauteur, le célèbre couple de l¹ouvrier et de la kolkhozienne. Sur leur immense piédestal, ils esquissaient une marche triomphale et leurs bras tendus croisaient le marteau et la faucille ; c¹était une oeuvre de Vera Moukhina. Aux pieds de l¹édifice, sur une placette, un double mur, de six mètres de long sur trois de haut, en forme de quadrilatère, conduisait le visiteur vers l¹entrée. Chacun de ces massifs était orné d¹une douzaine de statues géantes, en béton armé, ainsi que des onze médaillons représentant, sous forme allégorique, les républiques soviétiques de l¹époque. Cette longue frise avait été réalisée par Joseph Tchaïkov. La porte d¹entrée du pavillon, enfin, surmontée de l¹inscription URSS et des armoiries du pays, était encadrée de fresques, un peu dans l¹esprit des fenêtres « Rosta », trois tableaux de chaque côté. Les yeux fermés, Boris pouvait détailler chacun des deux massifs avec ses paysannes au visage de madone, ses ouvriers maniant le marteau-piqueur, ses artistes jouant du violon, ses danseuses élancées. Il connaissait tous les attributs des différentes Républiques, gerbes de blé, boules de coton, tracteurs, barrages, etc... Du bâtiment des soviets se dégageait une impression de mouvement, de vitalité, de conquête, pourrait-on dire, en direction... du stand hitlérien.
Kovaks père, encore soldat, avait appris, plus tard, par sa hiérarchie que le plan du pavillon était prêt alors que les Allemands, Hitler en fait, hésitaient encore sur leur participation à l¹Exposition. Lors d¹un passage à Paris, l¹architecte nazi chargé du bâtiment voisin, Albert Speer en personne, le chouchou du Führer, avait découvert, ou fait espionner plus
exactement , la maquette alors secrète du futur espace soviétique. Impressionné par son allure et ses proportions, il en informa le dictateur. Désormais, il y avait là pour les nazis une sorte de défi à relever. Speer imagina alors le stand allemand comme un cube massif, gigantesque, noir, dont chaque côté comportait trois lourdes colonnes, une sorte d¹immense roc
capable de stopper le mouvement de son vis à vis, une falaise sur laquelle l¹énergie soviétique viendrait se fracasser ; et au sommet de cette tour, surplombant son concurrent de plusieurs mètres, un aigle immense aux ailes déployées, tenant dans ses serres la croix gammée, toisait le pavillon voisin.

Anatoli Kovaks va rester six mois à Paris, de mai à novembre 1937, le temps que dura l¹Exposition, mais il n¹en quittera quasiment jamais l¹espace et ne verra finalement rien d¹autre de la capitale. Il ne visitera même pas la tour Eiffel qui était simplement de l¹autre côté de la Seine ni même le tout nouveau palais de Chaillot qui venait de remplacer l¹ancien Trocadéro. Il se contenta, quand il n¹était pas de permanence, de sillonner cette tour de Babel qu¹était l¹Exposition et ses cinquante pavillons, de se mêler aux quinze millions de visiteurs qui vont passer par là, de faire ainsi plusieurs fois le tour du monde. Mais il vécut cette réclusion volontaire dans un état de totale allégresse. Car Anatoli Kovacs, en cet été 1937, était amoureux. La seule photo qu¹il ait ramenée de Paris était celle d¹une très jeune femme à la lourde chevelure noire et frisée, les sourcils épais, la bouche rieuse, une robe en éventail serrée à la taille par une large ceinture : Lucette Deville, une brestoise pétulente de 19 ans, étudiante aux « Langues¹O » où elle apprenait le russe. Une rouge qui, chaque jour, faisait un petit pèlerinage au pavillon de l¹URSS. Comment ne pas la remarquer ! Ils avaient vite pris l¹habitude de se retrouver tous les soirs et déambulaient entre les continents à l¹heure sans doute la plus fastueuse de l¹Exposition. La foule avait commencé à se retirer, les stands étaient illuminés par une débauche de jets lumineux, venus de la Tour Eiffel, de Chaillot, des pièces d¹eau du Trocadéro. La « fée électricité », peinte par Dufy, était à la fête. Les deux amants grignotaient en Asie, dansaient en Afrique, flirtaient dans « les colonies », flânaient devant le Guernica de Picasso au stand espagnol. Elle était bonne en russe, ils s¹entendirent sans problème ; elle lui parla, un peu, du Front Populaire qui venait juste de finir, beaucoup des livres qu¹elle aimait, Goupi mains rouges de Pierre Véry par exemple, passionnément de films qu¹elle avait vus, comme « Pépé le moko » de Duvivier, et à la folie de chanteurs tel Charles Trenet et son « Y a de la joie ». Anatoli fera ses gammes de français sur cette histoire rigolote de métro à la station Javel, de tour Eiffel en balade et de percepteur, un métier totalement incongru pour lui, qui arrêtait de travailler. Elle se laissait régulièrement enfermer dans l¹Exposition et ils s¹aimaient dans les catacombes. Un des lieux qui avait le plus impressionné le brigadier, en effet, homme de la campagne et du plein air, était les souterrains du Trocadéro, sur le site même de l¹exposition, à un jet de pierre du pavillon soviétique.
L¹amour dans les catacombes : des années après, Anatoli gardait un souvenir ébloui de cette « romance », comme il disait et il en parlait volontiers à Génia, sa femme, la mère de Boris : il y avait prescription, c’était de l’histoire ancienne. Longtemps, le journaliste avait pensé que son père fabulait ou pire délirait avec ses histoires de cavernes et de grottes, mais il finit par comprendre de quoi il s¹agissait : dans les anciennes carrières de Chaillot avait été réalisée quelques années plus tôt une « exposition minière souterraine ». Il en restait des vestiges importants, auquel on accédait par un plan incliné. Même si le site ne figurait plus au programme en 1937, Anatoli Kovaks avait pu le visiter sans peine ; on y avait reconstitué toute la machinerie d¹une mine avec des galeries boisées, un petit chemin de fer avec wagonnets, une perforatrice. Son père y conduisit donc souvent Lucette et se souvenait même avoir mis sa signature, au crayon, sur la boiserie d¹une galerie ! Il se rappelait aussi que « son » pavillon soviétique avait obtenu la médaille d¹or de l¹Exposition , une récompense qu¹il avait fallu toutefois partager avec les Allemands. Toujours ce sens de l¹opportunisme des Français. Ce prix, pour Anatoli, ce fut du rire avec des larmes car il annonçait la fin de la fête, le prochain retour au pays, la séparation. Jamais il ne revut son étudiante bretonne par la suite ni même eut de ses nouvelles mais toute sa vie, dans ses moments de grande émotion, le père alignait des mots français étranges, sortes de formules magiques comme « Lucette » et « Trocadéro », « Catacombes » ou « Pépé le moko » ou encore « station Javel » ; c’était comme s¹il égrenait son chapelet du bonheur. Pas besoin de demander pourquoi il avait tant insisté pour que Boris apprenne le français à l¹école...
Le journaliste repensait à ce fatras nostalgique en regardant la glacière. Il avait eu un premier contact, très prometteur, la veille au soir, avec Pierre Gentileschi, l¹archéologue de l¹Inrap qui était leur interlocuteur alors que lui même servait d¹interprète à la délégation russe. Ce n¹était pas vraiment son job mais dès qu¹il avait entendu parler de cette mission, il avait fait des pieds et des mains pour en faire partie, en qualité de traducteur. Il connaissait, pour l’avoir interviewé, le type du ministère qui avait en charge le dossier, un jeune gars assez fuyant, plutôt efféminé, Edouard Drozdof ; il ne lui fut pas trop difficile d¹intégrer le groupe. Ce n¹est qu¹à l¹aéroport de Moscou qu¹il découvrit les deux autres membres de la délégation : Vadim Zagladine et Andréï Chapochnikov étaient plus connus pour dépouiller le patrimoine que le mettre en valeur. Trop heureux d¹être du voyage, il se garda cependant de faire la moindre remarque, se demandant simplement ce que les Français allaient penser de ces étranges experts. Ils mettraient peut-être ça sur le compte des traditions nationales. Chaque pays, après tout, avait ses rites et les Français, en matière de moeurs, n’étaient pas mal non plus. Boris Kovaks avait entendu dire qu’ils étaient aujourd’hui tous homos. A ce propos, il venait de repérer, dans la cour d¹honneur, une drôle de famille, un père et son giton, il en aurait mis la main au feu, avec « leurs » fillettes ! « Bojemoï ! » (Seigneur !)

Midi

Chap1
11h30

La « famille » en question avait demandé à être installée près de la baie vitrée qui donnait sur le parc. Le père, Edmond Bassompierre, et son compagnon, Jules Boujut, le premier quinqua, l’autre trentenaire, cheveux en brosse courte tous les deux, genre animateurs de club sportif, visages pointus, teint halé, étaient pareillement habillés de couleurs pétantes très
remarquées, un costume en toile jaune canari vif pour l¹aîné, l¹autre en vert pomme. Ils faisaient face à deux très jeunes filles, des jumelles de toute évidence, Prune et Agathe, ados aux visages ingrats, en uniforme très seizième arrondissement, jean slim gris, serré, plissé, tee shirt gris, petit paletot assorti aussi gris et des ballerines raccord. Les filles boudaient avec application.
« Papa, qu¹est-ce qu¹on fait là ? dit Prune
- Pis on est venu trop tôt, y a personne au resto, ajouta Agathe.
- D¹abord, vous ne m¹appelez pas papa ; je croyais pourtant vous l¹avoir dit ! martela méchamment le géniteur. Secundo, vous vous contentez de profiter du coin. C¹est pas beau ici ?
- Mouais... concéda Prune.
- Ton costume est plutôt ridicule, reprit Agathe, nullement intimidée, à l’adresse de son pater.
- Vous êtes bien placés pour me faire la leçon, s¹empourpra le vieux. Regardez un peu votre dégaine, vous êtes sinistres de chez sinistre ! Votre mode est déprimante, complètement ; gris sur gris sur gris, bravo, c¹est réussi !
Les filles haussèrent les épaules, indifférentes, et jetèrent un regard ennuyé sur la salle puis le parc.
Agacé, le père se tourna vers le jeune homme, à sa droite, qui lui sourit, toussota puis tenta une diversion :
« Z¹avez vu mon... heu, monsieur Bassompière, tous ces Russes ? Il y en a plein l¹hôtel.
- Plein de Russes, peut-être pas, mais pas mal, c¹est vrai ! Z¹ont peut être gagné la guerre et on n¹était pas au courant !
- Monsieur Bassompierre !
- Je rigole, Boujut, je rigole.
-  ?!
- Savez, Boujut, je vous apprécie, vraiment. Depuis le temps, j’ai pu vous tester. Mais... comment dire ? Vous manquez un peu d¹humour, voilà. Dans nos métiers, Boujut, faut de l¹humour, sinon, on déprime vite, c¹est sûr. Savez, quand je suis rentré dans le service, le boss, il m¹a posé une colle.
- ...
- Vous ne me demandez pas laquelle ?
- Si, si, j¹allais le faire...
- M¹a dit : « Connaissez vous trois artistes qui font du surplace ? Quand ils sont ensemble, je précise »
-  ??
- Vous voyez pas, Boujut ?
- Alors là, vraiment...
- Je vous dis ? C¹est : « Sophie Desmaret quand Charles Trenet et Pierre Frénay ! »
-  ?!
- Hé bin, Boujut, c¹est drôle, non ?
- Désolé, monsieur Bassompierre, mais je comprends pas.
- Bon, c¹est pas grave... ça doit être une question de génération. C¹est vrai que c¹est pas de votre âge, ces gens-là. Allez, revenons à nos tourtereaux. Vous les avez vus ?
- Non.
- Vous n¹avez rien remarqué de bizarre ?
- Rien, nada, oualou, zéro.
- Sont forts ces cons !
- Exact.
- Plus fort que je ne le croyais.
- Mais on va les chopper, c¹est sûr !
- Vous pensez ça ?
- Y pourront jamais réaliser leur objectif.
- Je vous trouve bien catégorique, Boujut.
- C¹est que je connais les zouaves, monsieur Bassompière, j¹ai vu leur dossier.
- Et alors ?
- Et alors, ils ont pas inventé l¹eau chaude.
- C¹est drôle comme expression, ça, je la connaissais pas, figurez vous. Je savais qu¹on disait : ils ont pas inventé la poudre à canon ou le fil à couper le beurre ou même l¹eau tiède mais l¹eau chaude, non !
- L¹eau chaude, l¹eau tiède... Enfin vous voyez ce que je veux dire.
- Sont limités, c¹est ça ? je vois, je vois. En même temps, reconnaissez le, pour l¹instant, on ne voit rien du tout !
- Sont peut-être pas là ?!
- Vous voulez rigoler !
- Justement, vous venez de dire qu¹il faut de l¹humour...
- Non, rigolez pas avec ça, Boujut ; ça, c¹est le boulot, compris ?
- Compris, monsieur Bassompierre.
- Donc, moi je vous dis qu¹ils sont là, c¹est sûr. Je les sens, manière de dire, bien sûr. Ils sont là, j¹en mettrais ma main à couper !
- N¹empêche, on voit rien.
- Rien du tout, non, c¹est un fait, on ne voit rien du tout !

Le maître d¹hôtel, un long métisse élégant, qui aurait pu jouer les doublures de Barack Obama sans son fin collier de barbe grise, s¹approcha de la table, interrompant leur dialogue. Il tendit les cartes, recommanda le poisson du jour. Puis, après avoir jeté un oeil discret dans la salle, se pencha vers eux, avec un air de comploteur.
« Est-ce que je peux me permettre de vous poser une petite question ?
- Faites, grogna Edmond Bassompierre, déjà soupçonneux, faites.
- Voilà, une partie de la cuisine veut se mettre en grève.
- Voyez vous ça !
- Faut les comprendre, monsieur. Pour la plupart, ce sont des employés sans papiers qu¹on peut virer du jour au lendemain.
- On comprend, jeune homme, on comprend mais pourquoi vous adressez vous à moi ? J¹imagine que vous faites le tour de tous les clients ?
- Non, voyez vous, on souhaite avoir d¹abord votre soutien !
- Mon soutien d’abord ?! Et pourquoi ça ?
- Hé bien, voilà, on dit dans les cuisines que vous êtes un officiel !
- Un officiel ?! c¹est quoi cette connerie ?
Le quinqua rougit, il semblait particulièrement contrarié. L¹employé poursuivit :
« Oui, même si vous êtes ici en famille et en vacances, si j¹ose dire, et pardon pour le dérangement, mais tous, au cuisine, on vous trouve une tête...comment dire, publique !
- Une tête publique, maintenant ! De mieux en mieux ! Je rêve ou quoi ! Je cauchemarde plutôt ! C¹est tout à fait ridicule, vous m’entendez !
- Enfin, papa, osa Prune.
- Toi, ta gueule !
- Au cuisine, continuait, imperturbable, le chef serveur, on pensait donc que ce serait bien d¹avoir le soutien de quelqu¹un comme vous.
- Vous recommencez ? Et d¹abord, c¹est pour quoi faire ?
- Pour nous aider auprès des autorités...
- Ecoutez moi, Bamboula, dites leur, au cuisine, qu¹ils se sont trompés, que je suis privé de chez privés !
- Cependant...
- Et je veux qu¹on me foute la paix !
- Mais...
- Ça suffit, je vous emmerde ! Je ne suis pas un officiel, je le répète, j¹ai pas une tête publique, cette histoire ne m¹intéresse pas, laissez nous tranquille ou je vais voir la direction et ça va barder !
Le maître d¹hôtel opina en silence et s¹éloigna dignement. Le pater familias soufflait comme après un gros effort ; il était agité, écarlate, un ton qui s¹accordait étrangement bien avec le costume d¹ailleurs :
« Vous avez entendu, Boujut ?! non mais vous avez entendu ! Vous imaginez un peu ? Des bronzés qui défient la loi et emm... le client !
Le jeune homme haussa les épaules.
- Un officiel ! une tête publique ? des sans-papiers ? c¹est pas croyable. D¹abord, ça veut rien dire, une tête publique. Et ils veulent mon soutien. Et puis quoi encore ?

Les fillettes avaient quitté la table. Leur père était tellement courroucé qu¹il avait à peine remarqué leur départ. Elles arrivèrent dans la cour d¹honneur, improvisant une marelle sur les marches du perron au moment même où un couple passait le pont. Les nouveaux venus, bras dessus bras dessous, semblaient se chamailler. Les filles se regardèrent en riant..
Chap 2
11h45

Foulard bleu, lunettes noires surmontées de sourcils épais, visage pâle et rond, petit blouson de motard et jupe crayon, la jeune Chloé Grangier était au bras de Laurent Marcie, trentenaire débonnaire, en costume velours noir, chemise à col Nerhu. Le crissement du gravillon de la cour eut le don d¹agacer la jeune femme. Elle jura comme un charretier, « Putain de bordel de merde ! », elle avait horreur du gravillon.
« Ça crisse, ça grince, ça craque ; en plus, on se tord les pieds dedans et on s¹y salit les vêtements ! »
En vérité, le gravier était lié chez elle à des souvenirs pénibles et surtout à l¹image de ce père qu¹elle détestait cordialement. Il y avait plein de petits cailloux dans le virage qu¹il ne sut pas négocier ce jour où ils finirent dans le décor ; lui, il s¹en sortit, indemne, le con, mais pas sa femme ; quant à elle...

Chloé Grangier était une rugueuse mais Laurent Marcie était averti.
- Il y en a beaucoup ?
- De quoi ?
- Du gravier !
- Bin oui, enfin non, encore cent, deux cents mètres..
- On se tire !
- Ça va pas non, on vient juste d¹arriver.
- Oui mais le gravier...
- Ecoute, tu l¹oublies, OK ?
Laurent Marcie lui caressa la main, la tranquillisa. La jeune femme semblait déjà ailleurs, intéressée par tout autre chose, un bruit éloigné. Elle s¹immobilisa en effet, eut un lent mouvement de tête, comme si elle allait regarder par dessus son épaule.
« Jaguar XXL ? » demanda-t-elle.
Le parking où la voiture venait de se garer était à une bonne centaine de mètres. Laurent Marcie quitta sa compagne, grimpa sur la balustrade de pierre du pont pour vérifier.
« Exact, bravo ! »
Elle sourit, le ronronnement du moteur ne l¹avait pas trompé ; se serrant plus étroitement au garçon qui lui était revenu, elle s¹inquiéta :
« Alors ce château ?
- Pas mal , ça fait Moulinsart !
- Un château du 17è siècle !?
Le 17è, son siècle préféré. Laurent ne le savait sans doute pas. Racine, ses alexandrins.
« Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? »
Andromaque, acte 5, scène 1.
ou bien :
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ».
Phèdre.
C’est austère, classique, parfait. Et parfaitement démodé ! Chloé Grangier n’a jamais eu, de sa courte vie, une seule amie, un seul compagnon qui aimât cette prose, avec qui elle aurait pu partager ce goût. Personne. N’empêche, elle persistait et signait ; elle assumait ce côté, comment dire, « nostalgique » ?
- Moulinsart, Moulinsart, dis donc, tu fais court, non ? tu t¹économises ou quoi ?
- Disons que ça fait classieux, massif.
- On est où, là ?
- On vient de passer un pont dormant, bordé de balustres en pierre ; des douves en eau vive entourent tout l¹édifice.
- Maintenant, tu parles comme un livre, chéri.
- Ouais... j’ai la brochure, t’inquiète ! T¹entends pas les croassements ?
- Là par contre, t¹es pas bon. On dit coassements, pas croassements. Le corbeau croasse, le crapaud coasse. T¹es pas de la campagne, toi ?
- Passons. Donc, on arrive dans la cour d¹honneur, face au bâtiment.
- Il est tout droit ?
- Non, je dirais qu¹il est en U, avec deux ailes.
- Et puis ?
- Quatre tours rondes aux angles et aux extrémités, elles mêmes coiffées de toitures coniques à lanternon. »
A présent, on sentait nettement qu’il lisait :
- Mais encore ?
- Ma parole, tu veux tous les détails ?
- Tant qu¹à faire.
- Il y a un corps de logis principal, constitué d¹un rez de chaussée, d¹un étage carré et d¹un étage de comble. OK ?
- OK !
- Au rez de chaussée, tu as six grandes fenêtres rectangulaires encadrées de pilastres ioniques ; autant de fenêtres au premier étage et six lucarnes au niveau des combles.
- Tu vois, quand tu veux, tu peux ! Et les ailes ? il y a des ailes, tu as dit.
- Oui, elles sont sur le même principe.
- Merci, t¹es un expert !
- Dis plutôt : merci la brochure !
- Rien à ajouter ?
- Si, les couleurs, un beau contraste entre la blancheur des murs et la noirceur du toit.
- Bien, chef ! Dis-moi, ça a dû te coûter bonbon, l¹hôtel, je me trompe ?
- Un anniversaire, ça se fête, non ?
Elle lui effleura lentement le visage. Ils arrivèrent dans le vestibule où il y avait foule, le personnel d¹accueil, un Russe vindicatif, d¹imposants personnages portant le macaron
« Séminaire Besef », deux ados qui regardaient les adultes avec pitié. Un peu en retrait, une brigade de jeunes gens débattaient avec la direction des consignes pour le service
en salle. Tout ce petit monde papotait, ergotait, faisait un fond sonore puissant. Contre toute attente, les formalités d¹inscription furent rapides.
« J¹ai faim, si on allait manger, on verra la chambre après » dit Chloé Grangier en se frottant le minois sur l¹épaule du garçon.
On les installa à une table donnant sur la cour d¹honneur.
« La salle est à demi pleine, non ? dit-elle.
- Exact, mais comment tu fais ?
- Je ne sais pas, je sens les voix mais aussi les vides, les pleins et les déliés... Je dois avoir un radar, comme les chauve-souris.
Chloé Grangier prenait ses repères. De sa main droite, elle situait l¹emplacement des objets, les identifiait, l¹assiette, les couverts, les verres, la nappe, elle les frôlait, avec méthode. Elle repensa à un polar de Boileau-Narcejac, « Les visages de l’ombre », où le héros était aveugle ; on y lisait : « Curieux comme on prend possession des choses, quand on ne les voit plus. » ; elle n’en dit rien à Laurent, il n’aimait pas le genre policier. De l’autre main, elle caressa les doigts de son amoureux qui lui répondit :
- A quoi tu penses ?
- Rien, je rêve.
- Bon, bin, bon anniversaire, mon lieutenant !
- Ne m¹appelle pas comme ça, tu veux...
- Mais personne n¹entend.
Chloé Grangier était flic, un flic aveugle mais un flic à plein temps, flic depuis peu, aveugle depuis longtemps. Un accident alors qu¹elle avait trois ans ; la voiture familiale qui s¹était retrouvée dans un ravin, au bout d¹une côte du Mercantour. Elle y avait perdu la vue. Et sa mère. Sa grand mère maternelle l¹avait alors couvée, sortie de la déprime, consolidée. Chloé Grangier réussit finalement une scolarité normale, même plutôt brillante. Elle avait fait le cursus complet, jusqu¹à la fac, Langues appliquées avec option russe et stage à Kazan.
La jeune femme à présent était payée pour écouter. Elle était chargée en effet de décrypter des enregistrements suspects, parfois on l¹affectait directement au service des écoutes téléphoniques. Elle n¹avait pas de spécialisations particulières, et pouvait travailler aussi bien sur des affaires d¹homicides que de grand banditisme, de trafic de stupéfiants ou de terrorisme.
Elle avait fait de son infirmité une force. Si elle ne voyait pas, sa capacité d¹écoute et de concentration lui permettait de repérer ce que les autres ne percevaient pas ou mal. C¹était pour elle une question de survie. Son handicap l¹avait poussée à développer son ouie, à décoder le moindre son. Elle avait une sensibilité extrême aux bruits, aux voix, aux souffles,
aux accents. Un vrai talent pour pointer des détails signifiants, faire remarquer, sur un enregistrement, d¹où les gens parlaient par exemple. Quand elle suivait une conversation au téléphone, elle pouvait situer l’endroit où ses interlocuteurs se trouvaient : un restaurant, un aéroport, même une aire d¹autoroute. Ce travail d¹écoutes avait débuté de manière originale. Un type avait été mis sous surveillance dans le cadre d¹une enquête sur un règlement de comptes entre bandes rivales. Le personnage avait un profil de tueur. Il était sous écoute depuis 24 h à peine lorsqu¹elle entendit un coup de feu
retentir dans son téléphone mal raccroché. Le son caractéristique de la détonation était parvenu sur sa table d¹écoute : elle avait assisté en direct à la première, et dernière, opération du bonhomme.
Des vieux flics, qui ne manquaient pas d¹humour, disaient que leur travail, c¹était 90% de réflexion et 10% d¹action. Elle aurait plutôt dit pour ce qui la concerne : 100% d¹écoute pour elle et l¹action pour les autres puisqu¹elle passait ses journées devant son ordinateur, le casque aux oreilles. La méthode était assez simple. On lui transmettait les enregistrements à écouter sur clé USB, après l¹avoir brifée sur l¹histoire, le contexte, les pistes. Elle écoutait, rédigeait ses observations en utilisant une barrette en braille à la base du clavier. Le fait de connaître le russe, jargon de la prostitution et de divers trafics , l¹avait parfois servie.
Son commissariat parisien, du côté de la place d¹Italie, avait dû s¹équiper, avec notamment un ascenseur à indicateurs vocaux, et le quartier s¹y était mis aussi, lentement il est vrai, avec des feux de signalisation sonore. Au bureau, les règles étaient simples : il fallait se présenter en entrant dans la pièce de
travail, nommer le document que l¹on posait sur sa table, ne pas considérer comme tabou les questions sur sa déficience.
Chloé Grangier se disait qu¹avec la paranoïa ambiante, elle ne risquait pas de manquer de boulot, il était question de placer des mouchards sur les ordinateurs...
Laurent Marcie, lui, était prof de danse ; ils s¹étaient connus, voilà trois mois à peine, au cours de tango qu¹il anime du côté de la Butte aux cailles. Chloé aimait tangoter et pouvait pendant des heures, marcher, pivoter, basculer, glisser, s’incliner... A part ça, relations chastes entre eux jusque là. « Pour mes 25 ans, peut-être... », avait-elle laissé entendre. Le garçon avait patienté et le jour était enfin arrivé. Pour la
cérémonie, il avait voulu un cadre à la hauteur, d¹où cette escapade au château.
« Merci ! Chuchota-t-elle.
- Merci du conseil ; c’est toi, après tout qui m’a indiqué le coin. Comment tu l’as connu, au fait ?
- Sur le Net ! Tu m’avais dit que tu cherchais un château-hôtel, près de Paris ; j’ai tapé château-hôtel près de Paris et l’adresse est venue toute seule.
Elle mentait. Un peu. Mais elle n’était pas obligée de tout dire à son compagnon. Après tout, ils n’étaient même pas amants, pas encore.
« Alors, tu prends quoi ? »
Chloé Grangier hésitait. Ce n¹est pas la carte dont lui parlait le garçon qui la rendait perplexe, il y avait autre chose. Elle s¹en voulait de cette espèce de déformation professionnelle qui la travaillait en permanence mais il lui semblait bien qu¹elle avait entendu, tout à l’heure, une voix qui ne lui était pas étrangère. Etait-ce une voix, d¹ailleurs, ou plusieurs voix ? Et venait-elle de l¹entendre dans le restaurant ? ou dans l¹entrée du bâtiment ? Tout cela était confus. Le brouhaha dans le hall était
assez général et elle-même alors n¹était pas vraiment attentive. La jeune femme était cependant intriguée. Un son, une intonation, une vibration, une petite musique l¹avaient faite tiquer ; son souvenir lui revenait en boucle, ténu, subliminal, indéchiffrable, obsessionnel. Elle qui se voulait incollable, elle était chiffonnée de ne pas pouvoir identifier ce bruit. Elle n¹en dit rien à Laurent Marcie, il allait encore la taxer d¹obsédée du
boulot et se contenta de répondre :
« Huîtres, comme toi ! »
De l¹autre côté de la vitre, dans le ciel dégagé, un avion minuscule laissait une traînée parfaitement horizontale, une longue ligne claire qui divisait l¹azur en deux et finissait par se désagréger en boules moutonnantes.
Chap3
12h00

Kléber, depuis le pas de sa porte, contemplait ce trait comme tracé à la craie dans le bleu du ciel. Son petit pavillon, bâtisse carrée d¹un étage, faisait fonction de conciergerie. Le gardien avait la fibre écolo, il pensa à tout le kérosène que bouffait l¹aéroplane. Aimant se faire peur, il s¹inventait des calculs impossibles. Sachant qu¹un Boeing gros porteur consommait treize tonnes de kérosène par heure de vol, combien cela représentait-il par seconde, par exemple ? Ou bien : combien il avait fallu de millions d¹années pour que tout ce pétrole ainsi volatilisé se forme ? Ou encore -¬ c¹était son équation préférée - sachant qu¹il y avait environ seize mille avions commerciaux dans le monde, et qu¹ils volaient en moyenne disons cinq heures par jour, combien brûlait-on quotidiennement d¹énergie ? A chaque fois, c¹était la même chose : le gardien en attrapait des suées. La chose pourtant ne lui était pas recommandée car cet homme replet souffrait d¹une sérieuse charge pondérale, comme disent les dépliants médicaux ; il avait tenté dix fois de perdre des kilos mais, gourmand comme une chatte, il rattrapait vite ses territoires perdus.
Kléber était tout à la fois le jardinier principal et le chef du service de sécurité de Revotel ; le seul employé en fait de ce service, et il aimait dire qu¹il était le service à lui tout seul. Le dernier survivant aussi de l¹ancienne équipe, du temps du père de madame. Il n¹avait pas voulu quitter le navire comme l¹ermite Gaby, quand le château était devenu hôtel (un « bordel » disait la Gaby qui exagérait toujours un peu).
Pour aller où, d¹abord ? Vivre en SDF en ville, ou errer comme l¹autre foldingue dans les bois ? non, merci. Il aimait trop ses aises, il avait ses petites habitudes. A propos, la Gaby, ça faisait plusieurs jours qu¹il ne l¹avait pas vue. Elle lui manquait parfois. Elle avait beau être mystique et processionner des saintes vierges à longueur de journée, elle aimait bien une petite bouffe, de temps en temps, voire gaudrioler et lui n’avait rien contre. Tant que ça restait discret.
C¹était l¹heure de la pose. Kléber se retourna sur le seuil de sa maison et se dit alors, très exactement :
« Bin, c¹est quoi ces pingouins ? »
Il faut dire que la surprise était de taille. Au beau milieu de l¹office traînaient deux types en tenue de camouflage, avec des franges qui pendaient de partout. Ils faisaient un peu imitation de tronc d¹arbre en pleine floraison. Kléber, qui avait un goût limité mais réel pour l¹opérette et un peu l¹opéra ¬- il était un des piliers de la chorale du village, où il entretenait sa voix de basse- trouva que les deux intrus lui faisaient penser à Mozart, plus exactement ils ressemblaient au couple de Papagéno et Papagéna de « La flûte enchantée » dans la version et les costumes mis au point par le foyer paroissial.
« Pourquoi qu¹ils se mettent pas en hommes grenouilles, tant qu¹on y est » songea-t-il.
Les deux créatures farfouillaient sans gêne dans son rez de chaussée, un local assez vaste d’un seul tenant, plutôt en désordre où on trouvait pêle-mêle du matériel de jardinage, des outillages divers, une mobylette, tout un fatras en vérité. Monsieur Benadur avait plusieurs fois demandé au gardien d¹y mettre un peu d¹ordre, c¹est vrai, mais Kléber n¹avait jamais trouvé le temps pour ça. Un mur d¹écrans de surveillance surplombait son petit bureau encombré de paperasses. On pouvait y suivre, sur une douzaine de lucarnes, tout ce qui se
passait sur le parking, le terrain de tennis, la promenade labyrinthique, le colombier, la cour d¹honneur, le parc ainsi que l¹accueil, la salle de restaurant, celle du séminaire, les cuisines ou encore les couloirs des chambres. Faisant face à la porte d¹entrée, de l¹autre côté de la pièce, une petite ouverture, au bas d¹un escalier, donnait sur l¹arrière de la maison : le duo était sans doute entré par là.

« Salut chef ! » lui dit sans se démonter le plus grand des deux, les yeux bleu froid comme ceux d’un merlan congelé. Il joua la familiarité, se présenta comme appartenant à une compagnie d’assurance de Vairon la bonne, ville voisine, venu « incognito ». Apache était volubile mais le propos sonnait faux, comme prononcé par quelqu¹un qui avait horreur de parler et débitait trop vite un topo appris par coeur. La nuance échappa à Kléber qui commença cependant à la trouver mauvaise. D¹autant qu¹Apache s¹était approché de lui et venait de fermer
doucement la porte par où était entré le gardien.
Le grand continuait de jacter, complaisant, onctueux : « Surtout pas de protocole entre nous, hein ! » Lui et Mike faisaient en somme une visite de courtoisie. Kléber s¹étonna de leur déguisement.
« Je vous avais pris pour les Eaux et forêts... »
Le regard qui tue lui répondit qu¹il ne voyait pas de quoi il voulait parler. L¹agent de sécurité jugea plus sage de ne pas insister.
Les deux compères posèrent des questions de plus en plus indiscrètes : était-ce un bon travail ? était-il bien payé ? bien équipé ? combien y avait-il d¹employés dans les différents services ? Kléber accepta de répondre, posément. Pourquoi se prêta-t-il au jeu de ces interlocuteurs hors norme ? par peur ? par jeu ? pour voir ? Pourquoi ne donna-t-il pas tout de
suite l¹alerte comme il l¹aurait dû ? On ne le saura jamais. Ce qui est clair, c¹est qu¹il commit là une faute professionnelle qui lui fut fatale.
Il eut droit à une nouvelle batterie de questions toujours plus pointues : combien de caméras ? y avait-il de la vidéo-surveillance dans les chambres ? combien de portes autour du château ? Ouvertes ? Fermées ? le jour ? la nuit ? Quid des systèmes de fermeture ? Et lui même, était-il armé ? Il hésita puis avoua, présomptueux, qu¹il possédait une paire de tonfas et cet aveu eut le don d¹exciter le plus grand , qui insista pour voir la chose. Les tonfas de Kléber étaient deux beaux bâtons de bois rouge, et rond, avec poignée latérale au tiers de
la longueur. Apache s¹en empara, apprécia, opina en souriant et il se mit à les faire pivoter, en élevant progressivement les bras. Ça sifflait comme un moustique géant, comme un nid de serpents en colère ; on avait l¹impression qu¹il allait décoller. Apache cessa soudainement l¹exercice et approchant son visage de celui du gardien presque à le toucher, lui demanda, sur le mode du tutoiement :
« T¹as rien d¹autre ?
- De quoi ?
- Comme armes !
Kléber pensa bien au râtelier mais, consciencieux, il ne fit pas ce cadeau à ces interlocuteurs.
« Alors, t¹as vraiment pas d¹arme, mec ? pour un gardien, tu fais plutôt flipette, non ? ! le bousculait Apache. Bêtement piqué dans son amour-propre, le surveillant reconnut qu¹il avait aussi, mais depuis peu, un Taiser. Et il sortit d¹un tiroir un X 27 à impulsions électriques. Cette dernière arme intéressa beaucoup Mike.
« Attention, ça part comme un rien, avertit Kléber.
- On connaît, bonhomme, t¹en fais pas.
- Et puis ça paralyse !
- Bin oui, c¹est fait pour ça. Mais ça tue pas !
- Non, à moins que...
- A moins que quoi ?
- De tomber sur un type allergique, précisa le gardien. C¹est déjà arrivé. Aux Etats Unis. Vous lisez pas la presse ?
Il n¹avait même pas terminé sa phrase qu¹on le vit partir à la renverse, propulsé comme s¹il avait pris un TGV en pleine poitrine. Mike venait de lui expédier un double jet avec une décharge de 50 000 volts. Kléber était au sol, sautillant comme un gros poisson jeté vif dans une poêle brûlante, poussant de petits cris rauques, sorte de méchante toux qui ne voudrait pas sortir. Il avait les yeux exorbités. Mike était accaparé par
ces globes oculaires sortant de façon anormale de leur orbite ; il pensa au crapaud qui avalait avec les yeux. Il avait lu en effet que cet animal, dépourvu de dents et de salive, écrasait d¹abord sa proie sur son palais puis, avant de l¹avaler, rentrait les yeux dans leurs orbites pour s¹aider à déglutir. En somme, il était juste de dire qu¹il avalait avec ses yeux ! Il s¹imagina lui même, un instant, en train de pratiquer un pareil exercice ;
il devrait essayer. Avec précaution, il ne s¹agissait pas non plus de se faire du mal mais il devrait essayer, oui, absolument.
Apache beuglait, secouant son partenaire pour lui prendre l¹arme.
« Tu peux pas faire gaffe, non ?
Dans la bousculade, Mike, qui avait gardé le doigt sur la gâchette, tira à nouveau et bien involontairement. Ce deuxième coup fut fatal à Kléber. Il eut un grand sursaut, un ultime élan, un déploiement de tout le corps et il retomba tout raide, figé. L’ogre finit par désarmer sèchement son partenaire, récupéra l¹arme ; il prit le pouls de la victime. Le gardien était mort. Très calme, Apache inspecta les lieux. Il avait repéré le pédiluve, non loin de la porte arrière de la conciergerie. C¹était pas vraiment idéal mais à défaut d¹autre chose...
Il saucissonna le corps du concierge avec une longue et lourde chaîne d¹acier qui devait servir à tracter des rondins. Et demanda à Mike de l¹aider à porter le Kléber vers le fossé. Ce qu¹ils firent promptement. Lesté, le corps coula aussitôt. Le bassin était assez profond pour qu’il y disparaisse. Le tapis de lentilles et de larges feuilles de nénuphar, à peine dérangé, eut vite fait de se reformer, complice du forfait. Les deux hommes, courbés, repartirent en trottinant en direction des bois.

Chap 4
(12h15)

Thierry Mat ne prêta pas attention aux deux joggeurs qui s¹éloignaient du côté du parking. Le coin était très couru ; il avait croisé une bonne dizaine d¹accros de la course au long de sa promenade matinale. Heureusement qu¹il n¹était pas tombé sur Gaby. Ça lui était déjà arrivé : il avait surpris une
fois l¹autre simplette en train d¹aménager un autel pour sa vierge Marie, au creux d¹un arbre, en invoquant à haute voix l¹aide du pape et du Vatican ! Le temps de s¹approcher, elle avait disparu. Pas question de prévenir les gendarmes, c¹était pas vraiment son truc. Après tout, tant qu¹elle se contentait de courir les bois en se livrant à des bondieuseries...

S¹approchant de la terrasse, Thierry Mat aperçut près du bar itinérant un individu qu¹il reconnut immédiatement : il exhibait une calvitie dévoilant un crâne volumineux, des petits yeux
mobiles, un nez incroyablement retroussé, comme s¹il lui pleuvait dedans. C¹était bien la même silhouette mais en plus lourd, en plus laid. Et c¹est bien connu, comme disait Gainsbourg, la beauté des laids se voit sans délai. Thierry Mat ne jugea pas utile de se faire confirmer l¹identité du client. Arrivé à sa hauteur, il attaqua d¹emblée :
« Mister Zagladine, aï présioume ?
L¹autre encaissa, silencieux.
« Alors, Vadim, quoi de neuf ? »
Il s¹agissait bien du même bonhomme, un tantinet prolongé, enrobé, affaissé. Thierry Mat lui avait envoyé ses Scud sans sommation. Les missiles avaient atteint la cible, le gros était touché-coulé. Il manqua s¹étrangler avec son martini-gin puis couina, dans les aigus, genre castrat :
« Maaaatouchkaaaa ??? »
Matouchka ! Les moscovites l¹avaient en effet affublé de ce surnom ridicule mais qui, chaque fois, le faisait fondre.
« Matouchka, c¹est toi ?
Ils se dévisagèrent en souriant et reniflant un long moment , incrédules puis se tombèrent dans les bras l¹un de l¹autre, s¹entrelaçant comme deux lutteurs de sumo qui chercheraient le point faible de l¹adversaire, avec force tapotement de main sur les épaules, la tête, les reins. Autour d¹eux, on s¹écartait, amusés ou intrigués par ces manières de vieux gamins. Cela dura. On s¹envoyait des « Incroyable ! », des « Pas possible ! », des « C¹est miraculeux ! ». Puis, sans transition, Thierry Mat traîna littéralement Vadim Zagladine vers un des salons privés.
« Tu es mon invité !
- Mais la délégation, Matouchka ? Je suis avec délégation ?
- Tu la retrouveras tout à l¹heure, pas de problème !
Ils s¹installèrent dans le petit salon Parisis et Thierry Mat donna des ordres pour qu¹on les serve en tête à tête.
- Dis moi, Matouchka, tu es chef ou quoi ? Je vois que tu as tes entrées ici, mon salop !
Thierry Mat fit le modeste ; ils rirent, échangèrent à nouveau force embrassades.
- Ça va ?
- Oui, non, enfin, non, ça va pas du tout, Matouchka, j¹ai gros souci, j¹ai perdu Chapochnikov, le yaponchik, tu te rappelles yaponchik, mon ami qui avait des yeux comme tirelire ?
- Sûr que je m¹en souviens ! mais comment ça, t¹as perdu yaponchik ? Où ? quand ?
- Mais ici, Matouchka ! On est arrivés ensemble à Revotel hier soir...

Une nouvelle fois, il raconta son histoire. Thierry Mat était sceptique :
- Tu le connais, non, ton yaponchik ? c¹est quoi, ses goûts ? il a dû aller aux putes.
- Ce que j¹ai cru, moi aussi, mais notre voiture est là, et personne ici n¹a demandé taxi.
- Te fais pas de souci, mon vieux, on n¹est pas en Russie, ici, on est en France !
- Oui et alors ?
- Alors, on ne disparaît pas comme ça en France ! On va te le retrouver ton yaponchik, vite fait bien fait !
- Merci, mon vieux, j’aime entendre ça, parce que le yaponchik, tu sais, c’est mon frère, sans lui, je suis un peu paumé, pour dire vrai. De nous deux, c’est lui expert en placements financiers. Mais on parlera de nous plus tard, commence par toi, tu veux bien ? mais d¹abord, dis moi...
- Oui ?
- C¹est pas toi ?
- Pas moi quoi...
- Qui aurais fait du mal à Chapochnikov ?
- Qu¹est-ce que tu racontes, Zagla ? pourquoi j¹aurais... Ah, là tu me déçois beaucoup, mon vieux, on vient à peine de se retrouver et déjà...
- Excuse moi, Matouchka, excuse moi, mais je deviens parano, tu comprends ! PARANO ! Tu sais combien je suis attaché à ce connard.
- Je comprends, on va le retrouver, c’est promis !
Il fit appeler le directeur. GM Benadur était au courant. Il avait pris des mesures, disait-il, et il allait mettre son chef de la sécurité, Kléber, sur l¹affaire, c¹était un gars efficace, le Kléber. On allait accélérer les choses, c¹est sûr. Mais le gérant voulait éviter pour l¹instant d¹appeler les flics. Thierry Mat comprenait, Vadim Zagladine était d¹accord. GM Benadur se retira.
« Tu vas voir, ça va se régler. »
- Tu connais bien patron, dis moi ?
- Comme ci comme ça, oui. Mais parle moi de toi ; t¹es un vrai francophone, bonhomme !
- Je pratique un peu maintenant, oui ; business oblige.
- T¹en es où ?
- Je vais pas tout te raconter, Matouchka. J¹ai fait bonnes affaires, des moins bonnes. Le marché, camarade, c¹est le risque, non ? Maintenant, on fait immobilier. Plutôt à l’Ouest, en France beaucoup. On a fait jolis coups ces derniers mois. La villa Leopolda, t¹as entendu parler de la villa Leopolda ?
- A Villefranche sur mer ?
- Exact.
- C¹est toi ?
- C’est moi, c’est moi... Non, pas vraiment moi, c¹est pas dans mes moyens mais j¹ai négocié achat !
- Pour ?
- Secret.
- On a parlé de Prokhorov.
- Faut pas croire journalistes.
- Belle affaire, mon vieux, un putain de palace, huit hectares, 50 jardiniers.
- Mais avec crise, maintenant, on est prudent, tu comprends ; peut-être qu¹on prendra moins jardiniers !
Ils rirent.
- Et pourquoi vous êtes ici ?
- Cà, c¹est idée de Yaponchik. Mais où il est passé, ce fils de pute ? Yaponchik m¹a mis sur ce coup. Il a entendu parler de délégation en France, une histoire de pierres soviétiques, de visite château.
- Tu t¹intéresses au patrimoine de l¹URSS maintenant ?
- URSS, non, château, oui !
- Ha bon...
- Tu vois, j¹ai déjà acheté château pays de Gex, l¹an dernier ; c¹est près de la Suisse.
- Oui, je connais le pays de Gex, merci.
- Tu te vexes, Matouchka ? Faut pas ! Je cause, c¹est tout. Je dois dire qu¹il me plaît pas mal, le château, ici. Près de Paris. Plein d¹avantages, ça ! Tu crois que je peux parler directement avec Benadur ?
Thierry Mat esquiva, le Russe ne sembla pas sentir le malaise :
« Et si on se prenait un petit apéro ?
- Un Martini gin alors. J’en ai déjà pris un tout à l’heure ; tu te souviens, c’est toi qui m’a appris ça ?
- Je me souviens.
Un jeune loufiat les servit.
« Zdarovié, matouchka !
- Zdarovié, Zagla !

Chap 5
12h30

« Alors, ce martini gin ? »
Pierre Gentileschi, archéologue, quadra jovial et barbichu, interrogeait Boris Kovacs. Le Russe réservait sa réponse ; il devait trouver le breuvage trop doux. L’historien avait entrepris de lui raconter l’ouverture de la glacière, au printemps. Il venait d’apprendre que le père du journaliste avait gardé le pavillon soviétique, en 1937, et il ne cachait pas son enthousiasme.
« A la fin de l’Exposition, comme il était de règle, les stands furent démontés. Votre père a dû participer au démantèlement du pavillon soviétique. »
La statue de Moukhina fut déboulonnée ; elle avait plu aux autorités françaises et Paris était prêt à l¹acheter et à la garder,
mais Moscou refusa. Le duo de l¹ouvrier et de la kolkhozienne fut rapatrié dans un train spécial. Le couple prolétarien allait connaître une prodigieuse carrière, devenir un emblème universel, un logo illustrissime, une marque de fabrique internationale, coiffant notamment, durant des décennies, tous les films soviétiques. Comme le lion de la MGM. 
« N¹empêche, intervint le Russe. La statue, à son retour à Moscou, ne fut pas très bien traitée. »
Moukhina en effet aurait voulu que cette oeuvre devienne un peu l¹équivalent de la statue de la liberté pour New York ou le Christ dominant Rio. A l¹entendre, il aurait fallu la mettre en centre ville, aux bords de la Moskova ou sur les Monts Lénine, aujourd¹hui Monts des oiseaux, qui surplombent la capitale. Au lieu de quoi, elle fut installée en périphérie, à l¹entrée du centre des expositions, le VDNK. Et même là, l¹oeuvre fut prise avec désinvolture. Non seulement la statue se retrouva sur un socle trop bas, alors qu¹elle appelait un piédestal monumental comme à Paris, mais l¹entrée du Centre fut déplacée, si bien que la statue fit face à une porte close ; le bassin d¹eau censé l¹entourer tarit vite, devenant un ramassis d¹ordures et l¹endroit se transforma en lieu de rendez vous des cloches du quartier.

L’hôtesse venait de leur proposer un nouvel apéritif. Le Russe n’avait pas osé refuser. Il écoutait l’archéologue avec autant de ferveur que l’autre en mettait à remonter l’Histoire ; il faisait un peu penser à Robin Williams dans « Le cercle des poètes disparus », le savant cordial dans toute sa splendeur.

La frise d¹entrée du pavillon, ce double massif réalisé par Joseph Tchaïkov, connut un tout autre destin, souligna Pierre Gentileschi. Il fut offert par l’URSS aux Français, plus exactement au syndicat des métallurgistes CGT. Celui-ci installa le propylée dans le parc du château de Caillet, haut lieu en cet avant-guerre de rassemblements populaires, de fêtes champêtres et de meetings réunissant des foules considérables. En 1939, le site fut réquisitionné, comme l¹ensemble des biens communistes ou cégétistes, puis donné aux organisations (de jeunes) pétainistes. Deux ans plus tard, quand l’Allemagne envahit l’Union Soviétique, un décret de Vichy ordonna de casser la fresque, à la masse. Comme si elle représentait une menace, un défi !
« Le geste avait tout du meurtre symbolique de l¹Union Soviétique, s’anima l’archéologue. C’est un grand classique, dans l’histoire humaine, que de détruire la statuaire ennemie, vous savez, de décapiter le représentation de l’adversaire. Les Assyriens saccagent les statues de la Thèbes égyptienne, les Perses font de même avec l’Acropole grecque, les Vandales remettent ça à Rome...Ce genre de méthodes n’a pas d’âge. Ici, évidemment, les vandales sont des contemporains, ça surprend un peu plus. Encore que... »
Brisée, morcelée, l¹oeuvre fut précipitée dans un puits proche du château, la glacière, ainsi nommée parce qu¹il y a bien longtemps, les châtelains y stockaient pour l’été des pans de glace prélevés l’hiver dans un étang voisin. Puis tout le monde oublia cette fresque et la glacière itou, dont l’entrée fut murée. Jusqu¹au jour où la comtesse, au début de cette année, se mit en tête de récupérer le lieu dit. On lui avait vaguement parlé de cave voûtée, elle pensait en faire un débarras, voire une petite salle de repos si les conditions le permettaient.
« Comme il s’agissait du patrimoine, elle fit appel aux services de mon institut, l’INRAP (Institut national d’archéologie préventive). Je me souviens parfaitement de ma première visite. »
Au dessus de l’entrée, alors murée, une ouverture « sauvage », située à deux bons mètres du sol, avait dû être faite par des pillards. Le trou était juste assez large pour permettre à un homme de s’y glisser. Ce que fit le chercheur, armé d’une lampe de poche. Il s’attendait à trouver des objets ayant un rapport avec le château, il tomba sur un amas de pierres, un fatras de roches qui chantaient l’hymne de l’Union Soviétique ! Le chaos minéral remisé là, en effet, et qui reprenait vie sous son faisceau de lumière, était fait d’éclats de statues brisées, d’éléments décoratifs fractionnés, de fragments de sculpture, de membres cassés, de bouts de médaillons représentant des ouvriers, des paysans sur fond d’usines aux cheminées fumantes, de batteries de machines agricoles sillonnant de vastes plaines, de marteaux et de faucilles témoignant pour l’éternité ! Comme un ossuaire moscoutaire en plein Val d’Oise ! Un champ de ruines d’une planète désintégrée ! En tendant l’oreille, peut-être aurait-on pu entendre des tréfonds les airs d’une symphonie de Chostakovitch ! Pierre Gentileschi fut proprement tétanisé. Tout était du plus pur style soviétique et ne pouvait dater que de l¹immédiate avant-guerre. Il y avait de quoi perdre pied. Mais l’historien fit vite le rapprochement avec un reportage photo qu’il avait vu, jadis, dans un numéro de la défunte revue « L’Illustration », consacrée à l’exposition universelle de 1937. Il retrouvait là les mêmes images, les mêmes personnages, les mêmes scènes. Dès lors, il ne lui fut pas trop difficile de reconstituer l¹histoire et l¹itinéraire de ces silhouettes de travailleurs émérites et de ces rangées de kolkhoziennes radieuses. Morceaux éclatés d¹un puzzle géant, il s¹agissait bien de la grande frise du pavillon de l¹URSS en question !
L’affaire, dès qu’elle fut rendue publique, suscita une forte couverture médiatique.
« A Moscou, ça provoqua un véritable engouement, insista le journaliste. Méfiants et nostalgiques à la fois, les Russes se montrent friands de ce genre d¹histoires. »
Des équipes télés débarquèrent, les officiels suivirent : et c¹est ainsi qu¹en ce début de week-end, Boris Kovacs pouvait deviser avec Pierre Gentileschi de fresque fracassée et d¹héritage soviétique. L’un d’eux, machinalement, s¹amusa à jeter des graviers dans la douve. Il dérangea un vieux merle goguenard qui agita ses ailes en signe de contrariété et s¹envola en jacassant au dessus du château.
Chap 6
13h00

Le volatile, sans gêne, se posa au milieu des tables installées sur la terrasse, attendant, comme un vulgaire moineau de pouvoir grappiller quelques restes. Effronté, la tête inclinée, il dévisageait sans vergogne les clients, surtout ce couple en face de lui dont l¹homme avait un visage rouge vif, les joues en feu, comme s¹il venait de prendre un violent coup de soleil. Le cador à plumes rouspétait, exigeant qu¹on lui expédie plus vite les miettes qui lui étaient dues.
Xavier St Flour prenait là son cinquième café serré de la journée ; il avait pour habitude à midi de ne pas déjeuner mais de faire une pause avec sa collaboratrice. Il regarda l’oiseau d¹un oeil vide. L¹organisation du séminaire prévu toute l¹après-midi et la soirée sur la gouvernance morale de l¹entreprise, le souciait. Il se demandait si c¹était une bonne idée d¹avoir tout préparé, le rapport introductif et les débats, en langue anglaise ; il n¹y avait là après tout que des patrons d¹ici mais ses conseillers en communication avaient tellement insisté qu¹il avait cédé. On verrait bien. De toutes façons, il y avait deux interprètes, anglais/français, pour ceux qui ne pourraient pas suivre... A la réflexion, il aurait dû refuser ce truc du tout en anglais mais c¹était un peu tard, tous les textes avaient été envoyés, les rapporteurs avaient répété. Inch Allah !
Pour se redonner du tonus, Xavier St Flour contempla longuement le visage de Viviane-Raphaëlle Gomez. Un très léger sourire lui fit plisser les yeux, bouger les lèvres. La première chose qui l¹avait attiré chez elle, vivement, étaient ses narines frémissantes ; il était bien incapable de s¹expliquer le pourquoi du comment mais ce nez palpitant, souple, si vivant, aux narines délicates et dilatées l¹excitait, c¹était un fait. Le reste aussi l’émouvait, bien sûr, cette allure, cet air de nonne en goguette, de sainte dépravée, de religieuse défroquée, de Sainte Thérèse aux Folies Bergères... Mais il en revenait toujours à l’appendice nasal. Ce n’était pas vraiment du fétichisme mais c’est vrai qu’il aimait la partie pour le tout ; d’autres, c’était le cas de la plupart de ses amis, faisaient une fixation sur le pied, la jambe, les fesses, le sexe, les mains, les cheveux, lui, c’était le nez, voilà tout...
Sa secrétaire n¹était jamais très loin de lui et imposait sa loi dans l¹entreprise avec une rare ténacité. « Monsieur St Flour pense que... », « Monsieur St Flour exige que... ». Lui même l¹appelait volontiers « Ma petite Vira ». Petite, c¹était une façon de parler, car elle était un petit peu plus grande que lui. Et puis Vira pour Viviane Raphaelle, pourquoi pas ? Il avait appris que le personnel de son côté l¹avait surnommé « virago » ; il en avait bien ri car ce n¹était pas tout à fait faux mais il s¹était gardé de le lui dire, elle n¹avait pas vraiment le sens de
l¹humour. La jeune femme était plutôt connue pour son caractère rugueux et sa stricte tenue bourgeoise, cheveux tirés en arrière et retenus par un clip d¹argent, collier de perles, tailleur Chanel gris-rose, escarpins. Dans le genre dominatrice appliquée, c¹était une femme considérable, revêche comme ils les aimait. Xavier St Flour adorait en effet les acariâtres, les rudes, les rébarbatives. Depuis tout petit, les caractérielles le charmaient, les teignes l¹envoûtaient. Il se rappelait fort bien, et pourtant ça commençait déjà à dater, combien, en découvrant « Blanche neige et les sept nains », son premier livre probablement, il avait tout de suite et très nettement préféré la sorcière à la jeune héroïne. Pourquoi aimait-il tant les méchantes ? Son psy, là dessus, avait son opinion mais lui savait bien que derrière ces humeurs, ces colères, il y avait de la souffrance en barre et surtout, surtout il y avait de la vie. Les gentilles, les gracieuses, les douces de caractère l’emmerdaient ; il trouvait que ça sonnait creux ; pire, ça l’angoissait. Alors, bien sûr, il en avait hérité une libido détournée ; il en convenait volontiers et l¹acceptait fort bien. Vira, femme affûtée malgré les apparences, disait volontiers qu¹ils ne baisaient pas mais qu¹ils biaisaient, jeu de mots biscornu mais pas idiot quand on y pense.
Ils partageaient en effet une marotte commune, intime, précise, un rituel de domination où elle avait plutôt le beau rôle. Quand ils se retrouvaient en tête à tête, une fois tous les deux ou trois jours, parfois plus le week-end, Vira libérait sa chevelure, retirait son collier, quittait promptement tailleur, chemisier et dessous, envoyait valser ses escarpins pour se retrouver dans le plus simple appareil, selon l’expression consacrée. Elle avait progressivement abandonné sa panoplie cuir des débuts, longtemps conservée dans une « valise de travail », mini short flottant et largement ouvert, devant et derrière, corset impressionnant, gants jusqu¹aux coudes, bottines à talon de fer. Tout cela leur était assez vite apparue inutilement sophistiquée, et surtout l¹attirail demandait une trop longue préparation alors qu¹ils ne disposaient en règle générale que de courts moments arrachés entre deux briefings - débriefings. Un temps, elle avait conservé, à portée de mains si l¹on peut dire, des bottes à six trous et à hauts talons, près de dix centimètres. « Les talons hauts font ressortir les fesses de 25% » avait-elle l¹habitude de sentencer. Mais même ces chausses étaient passées à la trappe. Ils se retrouvaient nus, couple originel, et leur face à face amoureux pouvait alors commencer ; il se passait selon un même mode opératoire. Xavier St Flour s¹aplatissait aux pieds de sa maîtresse, se laissait piétiner, le dos surtout, dans une sorte de massage sauvage genre shiatsu ou californien, qui avait le don de les destresser tous les deux ; ensuite, il se redressait, elle le giflait avec méthode, de belles paires de claques à la volée, en le gratifiant d¹épithètes, le plus souvent marqués du sceau de la critique sociale : escroc, voleur, exploiteur, spéculateur, ripou, boursicoteur, profiteur, rapace, esclavagiste, féodal, goinfre... Le vocabulaire de Vira était impressionnant. Lorsque sa main, et son avant-bras parfois, devenait écarlate, que le visage de Xavier St Flour prenait feu, ils atteignaient alors ensemble une commune exaltation. Elle se renversait, il la pénétrait d¹un coup, d¹un seul, et leur jouissance, partagée, était immédiate, instantanée, fulgurante ; ils en restaient durablement pantois.
Le problème, c¹est que ces séances laissaient des traces. Une heure ou deux parfois, elle en gardait les mains et les avant bras cramoisis, lui affichait des joues rubicondes. Avec le temps, ils s¹étaient préparés une série d¹explications : il
sortait du hammam, elle avait de l¹eczéma, il avait mal aux dents, elle faisait une allergie, il expérimentait un nouveau massage oriental, etc. Dans leur entourage, personne n¹était dupe mais tout le monde faisait mine de s¹apitoyer.
Toujours harcelé par le merle moqueur, Xavier St Flour rêvassait. Mis en appétit, il se demandait s¹ils auraient le temps d¹une autre séance en fin d¹après-midi ; cette simple pensée fut la cause d¹une très légère érection. Amusé, il sourit béatement. Un calme torpique régnait sur le parc et c¹est à peine si le patron des patrons remarqua, à l¹orée du bois, un froissement des fourrés, une ondulation végétale, une vague d¹agitation parcourant le feuillage, à croire qu¹un animal se heurtait à la frondaison comme au mur d¹une prison.

Après midi

Chap1
15h00

Les sangliers étaient de retour ! Prune et Agathe Bassompierre avaient déboulé de la forêt, paniquées, essoufflées, persuadées d¹avoir les fauves à leurs trousses. Elles traversèrent en gesticulant le pont de pierre et s¹effondrèrent dans les bras des hôtesses de l¹accueil. Elles étaient
totalement apeurées, bégayaient, parlaient de monstres, d¹ours. Un ours, dans le Val d¹Oise ?! Non pas un ours, un loup ! Elles mélangeaient tout. Un sanglier, peut-être ? oui, c¹est ça, un sanglier ! Elles venaient en effet de tomber nez à nez, ou nez à groin plus exactement, avec un de ces
animaux alors qu¹elles tentaient une partie de cache-cache dans les sous-bois.
GM Benadur , aussitôt averti,eut le plus grand mal à calmer les deux ados. Par chance, les filles avaient croisé peu de monde dans leur fuite, l¹affaire pouvait encore être contenue. Le gérant voulait éviter le scandale et retarder autant que faire se peut les retrouvailles des filles avec leur père ; le géniteur n¹avait pas l¹air commode. Manque de bol, le psychorigide et son éternel second, alertés on ne sait trop comment, accouraient déjà. Partant du principe que la meilleure défense était l¹attaque, GM Benadur prit les devants, entretint longuement Edmond Bassompierre de l¹incident et proposa dans la foulée au père et au « cousin » d¹organiser une battue. Dans la discrétion, bien entendu, il ne s¹agissait surtout pas d¹alarmer l¹hôtel. Il crut deviner, un peu surpris, un brin d¹ironie dans le regard de ses clients qui acceptèrent illico la proposition. Le père semblait simplement préoccupé par l¹agitation persistante de ses deux filles. Là encore, GM Benadur assura, improvisant juste. Il conduisit Prune et Agathe dans son bureau, équipé d¹une télé très grand écran et les invita à regarder ( « C¹est un secret entre nous, promis ? promis ! pas un mot au papa ? pas un mot ! ») un DVD collector sur Rocco Sifredi. Prune avait l¹air de connaître, elle murmura quelque chose à l¹oreille de sa soeur, toutes deux battirent des mains ; elles oublièrent vite leur frayeur forestière pour s¹intéresser à un autre genre de mammifère. Les performances du latin lover duraient deux bonnes heures ; c¹était toujours ça de pris.
Le gérant tint une réunion de crise dans un salon privé avec Thierry Mat, qu¹il avait tiré de sa sieste, Edmond Bassompierre et son acolyte. L¹idée d¹organiser en catastrophe une chasse aux fauves fut plébiscitée ; ce n¹était ni légal ni raisonnable mais il n¹y avait pas le choix. Les bestioles se montraient de plus en plus entreprenantes ; d¹ici à ce qu¹elles s¹en prennent aux limousines sur le parking ! Thierry Mat suggéra, l¹air de rien, d¹associer Vadim Zagladine, « un vieil ami russe et un bon fusil ». « Les orgues de Staline ? » ironisa Edmond Bassompierre. L¹hôtelier comptait aussi sur Kléber, le concierge ; comme rabatteur, il était parfait et puis il connaissait le coin comme sa poche mais le zèbre était introuvable. On fit chercher Arsène, jeune chien fou qui avait vite compris de quoi il retournait. GM Benadur conduisit la petite brigade d¹intervention, forte à présent de cinq hommes, dans une sorte de cagibis, à l¹entresol. D¹ordinaire, il ne laissait personne accéder à ce débarras, hormis Thierry Mat ; même la comtesse ne connaissait pas le lieu. Mais aujourd¹hui, il y avait urgence et le gérant, misant sur une mâle connivence, était moins regardant. Il ouvrit une vraie-fausse armoire, vide, qui donnait sur un panneau coulissant derrière lequel un râtelier proposait une douzaine de fusils et de carabines, des armes lisses et des armes rayées, des Browning et des Winchester, des Weatherby et des Wesley, un Baïkal avec lunette. Il y
avait même deux Manufrance de toute beauté. Au pied du râtelier étaient stockées des boîtes de cartouches, par dizaines, quelques armes de poing aussi. Edmond Bassompierre émit un petit sifflement d¹admiration devant l¹arsenal.
« Belle artillerie ! » dit il en connaisseur. Un attirail tout ce qu¹il y a de plus légal, rassura le gérant alors que Thierry Mat le regardait, dubitatif.
Le quintet s¹équipa. GM Benadur leur avait distribué des housses pouvant contenir une planche à voile, pour y glisser leurs armes. Chacun enfila une chasuble orange sur la veste et des bottes d¹occasion. Evitant les rares clients qui prenaient l¹air sur la terrasse, ils tentèrent de s¹esquiver discrètement mais le chien qui les harcelait d¹abois hystériques trahissait leur machination. Ils contournèrent le couple infernal de Proserpine aux formes arrondies qui n¹en finissait pas de se faire enlever par le lubrique Pluton et pénétrèrent les sous-bois dans la direction indiquée par les deux fillettes. Vadim Zagladine était très en verve. Emoustillé par la traque, il en avait presque oublié son cher Chapochnikov ; il dit à la cantonade :
« Il existe proverbe russe qui dit : si tu vas chasse au sanglier, prépare ta tombe. Si tu vas chasse à ours, prépare un bon lit ! »
- Sympa ! répondit Thierry Mat au nom du collectif en quelque sorte, merci pour l¹encouragement !
Après une courte marche, GM Benadur concéda, comme s¹il pensait tout haut : « J¹ai mon idée ». Il était partagé entre la contrariété que représentait ce safari inopiné et le plaisir toujours renouvelé d¹une traque au sanglier. Il aimait l¹animal, sa hure vicieuse, son corps puissant, sa peau épaisse,
ses soies dures, il se trouvait même avec lui une espèce de confraternité. La chose n’avait pas échappé à la comtesse qui ronronnait volontiers sur sa poitrine en tressant sa toison, répétant mezzo voce « Mon sanglier à moi ! ». Lui même connaissait tout ou presque de la vie de cette bête, sa façon de vivre en famille, avec laie et marcassins ; son goût pour les marécages , sa façon de grogner, de grommeler, de fouger, de vermiller.
« J¹ai mon idée » répéta-t-il, et il parla de cette extrémité du parc, dans son versant sud-ouest, la plus éloignée du château, qui était dans un sale état. La tempête de 1999 avait déraciné les arbres par grappes. Il restait encore un impressionnant fouillis, un chaos de troncs et de branches, une vraie cour des miracles végétale, point de ralliement d’une faune hétéroclite. Sans oublier Gaby, pensa le gérant.
« Le dérèglement climatique, vieux ! » dit Thierry Mat, songeur, à Vadim Zagladine « Chez nous aussi... » commença le Russe.
Mais ils n¹eurent pas vraiment le temps d¹entamer une discussion qui s¹annonçait passionnante ; le chien, étrangement silencieux depuis un bout de temps, venait de s¹immobiliser devant une roncière, dans une sorte de transe.
« L¹est là ! » chuchota le gérant, martial. Un solitaire en effet se
vautrait dans une souille sombre, au fin fond d¹un fourré ; le clapotis que son remuement faisait dans le bourbier couvrit l¹arrivée des chasseurs. « Attila ! » lâcha dans un soupir l’hôtelier. « Un quartanier, un mâle de quatre ans, un puissant ! » La bête en effet était volumineuse, hideuse à souhait dans sa carapace de boue. Elle exhibait comme un trophée sa défense unique et semblait immensément fière. Soudain, l’animal sentit le danger. Il se redressa avec une vigueur remarquable et, sans hésiter, sans émettre non plus le moindre son, attaqua ses assaillants. Edmond Bassompierre fut le plus prompt à pointer son arme, viser et tirer, juste, une balle, une seule, qui, arrachant l¹oeil gauche du fauve, lui laboura la cervelle et s¹enfonça dans le cou. La bestiole
s¹immobilisa comme s¹il venait de heurter un mur, puis dériva de sa trajectoire, esquissant une sorte de demi-tour et s¹affaissa ; ses pattes arrière s¹agitèrent encore un peu puis l¹animal se figea dans une posture grotesque. On aurait dit qu¹il attendait qu¹on lui gratte la couenne. Mais il était mort de chez mort et l¹opération n¹avait guère duré plus d’une minute. Il y avait dans l’air une odeur mêlée de poudre, de sang, de terre retournée. Sous le choc, tous se turent, même le chien hésitait. Un peu comme un arrêt sur image. Puis le son revint, on cria, on éructa, Arsène hurlait. On félicita le tireur, Thierry Mat tout particulièrement. « Monsieur est un professionnel, je vois ! » L¹autre joua le modeste, « un coup de chance, c¹est tout ! » et demanda simplement qu¹on lui garde la tête, pour sa collection. « Avec une seule défense, c’est une pièce rare ! ».
GM Benadur, en de pareilles circonstances, aimait éventrer la bête, saisir à pleines mains les boyaux comme s¹il s¹agissait d¹un rite ordinaire et jeter ces puantes entrailles aux chiens déchaînés. Cette pratique barbare l¹ensanglantait, l’enchantait, lui donnait des vertiges et semblait remuer en lui d¹insondables souvenirs. Mais aujourd¹hui, il jugea plus sage d¹escamoter au plus vite le fauve ; il téléphona à l¹accueil et un factotum
arriva bientôt en voiturette de golf ; on hissa, laborieusement, sur la plate-forme du caddy la masse de chair qu¹on cacha sous une bâche plastique, bigarrée comme une tenue de camouflage, direction les cuisines.
Le groupe suivit la machine, sur laquelle avait grimpé GM Benadur devenu grand ordonnateur de pompes funèbres. La
discussion entre Thierry Mat et Vadim Zagladine, restés en retrait, reprit. Le Russe désigna d¹un mouvement de menton le gérant :
« Vous semblez très potes, non ?! T¹as des entrées ici, hein ?
Thierry Mat fit une espèce de mou.
« Tu peux pas pistonner auprès de ce monsieur, j¹ai propositions d¹achat à lui faire...
- Du château ?
- Bin oui, du château, que veux tu que j’achète ici , matouchka ? le sanglier ?
Il émit un petit ricanement.
« On va voir, Vadim, on va voir,
Sans transition, Thierry Mat lui parla, pour se le reprocher aussitôt, d¹autres châteaux dans le coin, tout aussi beaux, peut-être même moins chers à l’achat mais le Russe insistait. A l¹évidence, il était venu de Moscou pour ce château là et pas un autre.
« Tu veux pas m¹aider, Matouchka ? dis moi franchement, tu veux pas ? »
L¹échange tournait au vinaigre. Thierry Mat trouvait la situation
ridicule ; il n¹avait pas voulu tout à l’heure jouer cartes sur table dire que c’était SON château, et voilà qu¹il s’enfonçait dans son mensonge par omission... Vadim Zagladine sortit une flasque de sa veste. « Santé ! » dit-il à son voisin, l¹air narquois. Thierry Mat regardait le sang noir qui suintait de la bâche et dégoulinait sur la roue arrière du caddy ; il frissonna.

Chap2
16h00

« Vous saignez ? » demanda Pierre Gentileschi à Boris Kovacs. Ce dernier venait en effet de s¹entailler le pouce simplement en manipulant la feuille où l¹expert avait esquissé un plan sommaire de ses recherches. Une goutte de sang avait taché le croquis.
« C’est la malédiction de la glacière ! » s¹amusa l¹historien. Tout le monde rit, un peu trop fort d¹ailleurs, car la tablée avait bu plus qu¹à son tour. Outre l¹interprète et l¹archéologue, il y avait là également Marlène de la Fédoyère et Edouard Drozdof, le jeune officiel russe, un rouquin maniéré de plus en plus bavard. La délégation moscovite était réduite, les deux autres membres du groupe demeurant introuvables.
Edouard Drozdof osait à présent des blagues douteuses ; il venait de dire par exemple que la mythologie soviétique n¹était pas trop « son truc », ajoutant :
« C¹est comme la statue de Moukhina ; encore si elle nous avait fait un ouvrier et un kholkozien, je dis pas mais un couple hétéro, c¹est bateau, non, vous ne trouvez pas ? »
Perplexe, Boris Kovaks ne traduisit que très approximativement. Il semblait mieux tenir l¹alcool que le jeune fonctionnaire mais l¹accumulation de toasts allait le porter aux confidences. Il demanda le silence en tapotant la calice de son verre avec un couteau, comme s¹il s¹adressait à un large public, et se lança :
« Je ne devrais pas vous le dire tellement c¹est idiot mais savez vous que cette découverte, je parle bien sûr de la glacière, a relancé à Moscou une vieille rumeur. »
Il se tut. L¹officiel russe n¹avait pas tout compris, Boris Kovacs dut lui refaire le topo dans sa langue puis il sembla hésiter à poursuivre. Amusés et mis en appétit, la comtesse et l¹archéologue l¹encouragèrent vivement à continuer :
« Il faut revenir à cette année de l¹Exposition, à 1937. On raconte que le pouvoir soviétique prévoyait des jours difficiles avec l¹Occident et c¹est vrai que ça sentait déjà la guerre un peu partout : les Japonais massacraient les Chinois à Nankin, les Italiens faisaient de même en Ethiopie et ne parlons pas de
l¹Espagne...Mais le Kremlin avait besoin de financer certaines de ses activités à l¹Ouest, autour de la guerre d¹Espagne justement. »
Nouvelle pause, nouvelle traduction en accéléré pour Edouard Drozdof.
« Alors, Moscou aurait imaginé un stratagème : pour faire passer à Paris la manne nécessaire, on se serait servi des matériaux du pavillon soviétique ; plus exactement, dans certaines parties de la frise de Joseph Tchaïkov, on aurait coulé de l’or. Vous savez peut-être, monsieur l’archéologue en tout cas le sait, comment sont faites les statues du propylée. Les figures, qui font bien trois mètres de haut, ont été moulées en trois morceaux, disons la tête et les épaules, le tronc et les jambes. On les assemble selon un système astucieux de crochets en acier. Une première couche de ciment, fine comme une peau en quelque sorte, repose sur un étroit maillage métallique, puis une deuxième strate beaucoup plus épaisse constitue l’essentiel du bas relief. On raconte donc que certains de ces éléments seraient truffés d’or !.
- Ridicule ! pesta Edouard Drozdof quand il comprit de quoi il était question. Absolument ridicule !
- Romantique, au contraire ! lança Pierre Gentileschi.
- Y en aurait pour combien ? A peu près... s¹intéressa de la Fédoyère.
Boris Kovacs continua.
« Non, c¹est ridicule, je suis d¹accord avec Edouard. Ridicule. N¹empêche, la rumeur, une fois lancée, a galopé à Moscou. Elle a enflé, s¹étoffant de détails nouveaux. Elle disait par exemple que l¹instigateur de l¹opération était un colonel du GRU, disons la police militaire, uniquement connu sous le pseudonyme de « Guernica » ; personne en effet n¹a été en mesure de mettre un nom sur le personnage.

Edouard Drozdof n¹en finissait plus de hausser les épaules, la bouche renfrognée, les sourcils froncés, affichant un total mépris pour les inepties qu’il devait entendre alors que l¹archéologue et la comtesse se montraient au contraire captivés.
« On dit que l¹ouverture récente des archives aurait apporté de nouveaux éléments mais on dit tellement de choses dans mon pays aujourd¹hui... Le problème est que ce « Guernica », appelons le comme ça, cette même année 1937, aurait fini en camp, victime de la paranoïa ambiante du pouvoir. Certes de nombreuses personnes avaient pris part à l¹élaboration du projet, à sa réalisation, au transport, à l’installation, etc, mais ils n¹étaient que des fourmis, des petites mains, des rouages ; selon un principe strict de cloisonnement, ces gens ne se connaissaient pas entre eux. Seul « Guernica » était au courant de la totalité de l¹opération, montant investi, emplacement du trésor, identité des destinataires, etc. Or personne n¹avait pris le relais.
Nouveau silence, à peine perturbé par le ronchonnement persistant de l’officiel russe.
« Mon propre père... reprit l¹interprète.
- Quoi, quoi, votre père, vous allez pas nous faire le coup de l¹héritage maintenant, ce serait un comble, s¹énerva Edouard Drozdof.
Boris Kovacs rappela cependant l¹odyssée paternelle... puis répéta qu¹il ne croyait pas un mot de cette fable emberlificotée . Il en faisait simplement état, avouait-il, parce qu¹il était légèrement gris, pour se moquer aussi de la crédulité des gens et puis pour le plaisir de parler, tout simplement. La table rit.
La dame s¹excusa mais elle devait s’absenter. « Travail, travail ! » regretta-t-elle. Le trio continua de bavarder, de choses et d¹autres, et de porter de nouveaux toasts. « Aux disparus ! ». Soudain Boris Kovacs reprit, étrangement ému :
« Messieurs, je ne croyais pas un mot de cette fable du trésor caché, donc, jusqu¹à hier...
Ses deux partenaires commençaient à s¹agiter, il fit durer le plaisir.
- ... hier en effet, j¹ai commencé à douter, à l¹aéroport Chérémitiévo de Moscou, quand j¹ai vu la délégation, notre délégation. Je ne parle évidemment pas de vous, cher Edouard Drozdof, mais des deux « experts » qui nous accompagnent, Vadim Zagladine et son acolyte dont j¹ai oublié le nom. Un bel acte manqué, comme on dit.
- Chapochnikov ?
- Exactement, Chapochnikov.
- Je ne comprends pas où vous voulez en venir, ce sont des hommes d¹affaire reconnus, tenta l¹envoyé du ministère.
- Certes mais leurs affaires sont un peu spéciales, non ? Vous connaissez comme moi leur réputation. Je sais bien que ce sont des choses qui ne se disent pas mais...
Le ton avait changé autour de la table. Les deux Russes se chamaillaient à présent devant l¹archéologue dépassé. Boris Kovaks précisa, en français cette fois :
« Et je me suis dit que leur venue justifiait la rumeur, vous me comprenez ? Un peu comme la présence du sourcier qui indique la proximité de la nappe d¹eau...
Après un long silence, gêné, Boris Kovacs s¹abandonna à un grand sourire :
« Je plaisante ! »
Le trio s’ébroua. Nouveau toast. « Aux plaisanteries ! »
Il était temps d¹aller à la glacière. On se leva, on s’étira, on tituba pour quitter le restaurant, traverser l’accueil puis la cour.
Empruntant un étroit chemin de terre, l¹archéologue ouvrait le pas : il constata que le cordon de sécurité autour du site avait été déplacé. Pensant aussitôt à Gaby, la mystique, il imaginait avec angoisse l¹autre en train d¹aménager la glacière en lieu de dévotion à la vierge immaculée, genre grotte de Lourdes. Puis il tomba, dans les parages, sur Madame la comtesse qui, quelques minutes plus tôt, avait prétexté des histoires d¹intendance pour quitter la table.
« Vous étiez déjà là ? » s¹étonna-t-il sur un ton qui se voulait mondain.
- Je suis passée nettoyer un peu l¹endroit pour qu¹il soit digne de nos hôtes.
Puis elle s’éloigna, l¹air pincé. Ce que l¹archéologue ne savait pas, c¹est que dame de la Fédoyère-Benadur avait déjà parlé de la « rumeur » à son époux, lequel avait mis illico au courant son ami Thierry Mat.
De part et d’autre de la grille qui protégeait l’entrée de la cavité, traînaient sur le sol des casques de protection, des outils, des lampes. Un petit chariot élévateur patientait dans un coin. De gros câbles, qui tiraient l’électricité depuis le château, plongeaient dans les entrailles de la colline. Passé la grille, on accédait à un minuscule sas, quatre hommes y tenaient à peine, qui avait dû probablement donner sur une nouvelle porte à présent disparue. Ne subsistait qu’une ouverture béant sur le vide. Par terre, une palette en bois attendait sa cargaison ; un système électrique de poulies était prêt pour le levage des blocs de pierre qui gisaient dans les entrailles. Au pied des trois visiteurs, comme surgi du trou, pointait le sommet d’une double échelle métallique.

« La glacière ! » . Pierre Gentileschi, solennel, désignait le gouffre qui s’ouvrait là. Illuminé par de puissants projecteurs, un large puits, six bons mètres de diamètre, au dôme parfait et aux parois maçonnées, offrait dans son tréfonds, à deux mètres au dessous du sol, un fatras abracadabrantesque de bris de statues géantes, visages de madone au foulard, joueur de violon, armoiries de République asiatique avec boules de coton, batterie de tracteurs et gerbes de blé. Les visiteurs, bouleversés, contemplèrent dans un silence sépulcral ce spectacle de désolation qui marquait en même temps une sorte de retrouvailles. On devinait que ces pièces, telle la partie visible d’un iceberg, recouvrait des tonnes de matériaux encore enfouis dans les profondeurs de la cave. Les deux Russes hésitèrent un instant puis descendirent l’échelle à la suite de Gentileschi, déambulant, précautionneux, sur des pans de sculptures, des membres brisés, des inscriptions incomplètes en cyrillique où il était question de « Prolét... » ou d’ « Uni... » . Ces parties du puzzle reposaient là dans un équilibre instable et semblaient sur le point de basculer les unes sur les autres, de se retourner, de chavirer.
L¹archéologue remarqua que quelqu¹un était venu gratter récemment certains blocs. Des traces hâtives, comme des griffures, se voyaient ça et là. Il en était abasourdi ; il y avait donc des tarés pour croire à ces âneries de trésor caché...Il expliqua à ses invités qu¹il allait falloir sortir pièce par pièce ce fourbis, inventorier, classer, reconstituer, rénover les différents éléments du monument disloqué. De tout premiers fragments avaient déjà été récupérés cette semaine et stockés tout près d’ici. Un moment, Edouard Drozdof s’agita, comme s’il venait d’échapper à une morsure de reptile, s’écria, désignant à ses pieds un point qui irradiait, véritable bouquet d’étincelles.
Un objet en effet réverbérait vivement la lumière des projecteurs. L’archéologue regarda gravement les Russes qui le dévisageaient avec fièvre : il s¹approcha lentement de cette soudaine brillance et ramassa...une cannette de bière. La petite bouteille était d’un modèle ancien, courant dans les années de guerre. Son goulot était obstrué par du ciment. A l’intérieur, on distinguait nettement une feuille de papier enroulée. Edouard Drozdof semblait déçu, Kovacs également mais Pierre Gentileschi, lui, riait en tendant la bouteille à bout de bras, comme un talisman.
Par la porte de la glacière, au dessus de leur tête, arrivaient à présent, des jardins environnants, de forts parfums, l¹effluve d¹herbes fraîchement coupées et surtout l¹odeur âpre, entêtante des haies de buis tout justes taillées et qui formaient à deux pas de là le labyrinthe.

Chap3
16h30

Cela faisait dix bonnes minutes que Chloé Grangier et Laurent Marcie cherchaient l¹issue du labyrinthe. La jeune femme marmonnait :
« C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours
Vous eût du labyrinthe enseigné les détours ».
Phèdre, acte 2, scène 5.
Le danseur, lui, commençait à trouver la situation ridicule ; il s’énervait, sa compagne le charria :
« T¹es aussi aveugle que moi, mec ! »
Ils avaient pénétré dans ce dédale depuis le parc et le garçon s¹était fait fort de traverser sans peine l¹entrelacement d¹allées, de slalomer entre les hautes parois végétales pour sortir sans peine et promptement côté jardin. Son amie l¹avait laissé faire mais le cheminement était si tarabiscoté qu¹ils s¹étaient bel et bien égarés. Ils n¹avaient jusque là croisé personne quand ils entendirent parler tout près d’eux. Il y avait du monde dans une galerie parallèle, de l¹autre côté de la futaie. Ils n¹allaient tout de même pas appeler à l¹aide. C¹était deux voix d¹hommes, d¹âges différents. « Bassompierre » par ci, « Boujut » par là ; il devait s¹agir de leurs voisins de table. « Les Bouvard et Pécuchet » songea Cholé. On entendait à présent nettement la conversation, qui les concernait d¹ailleurs :
« Vous avez vu cette aveugle au restaurant ?
- Bien sûr. S¹en sort pas mal non ?
- Mouais. Vous savez ce que Jean Yanne disait à ce propos.
- A propos de quoi ?
- Bin, de l’amour et des aveugles.
- Non.
- « L’amour est aveugle. La preuve, en le faisant, il y a des gens qui braillent. »
- Je comprends pas.
- Pas grave.
- Vous vous imaginez, vous, à la place de l¹époux ?
- A tout choisir, j¹aimerais mieux une femme sourde et muette
- Pourquoi ?
- Une femme sourde, Boujut, et muette par dessus le marché, c¹est pas l¹idéal, ça ?
- Si vous le dites.

« Connards ! » Chloé Grangier n¹avait pu s¹en empêcher. « Machos de mes deux ! » grogna-t-elle encore, invectivant la haie. Laurent tenta de la dissuader mais ça ne servait à rien. Du coup, les voisins se turent puis on les entendit bouger et s¹éloigner, vite fait. L¹adversaire ne souhaitait pas livrer combat. Le couple se remit à chercher la sortie.
« On aurait dû laisser des petits cailloux derrière nous, dit-elle.
- Je croyais que t¹aimais pas le gravier.
- Exact. Alors, la prochaine fois, tu viens avec ton GPS !

Chloé Grangier, cependant, souriait ; elle avait déjà oublié l¹épisode des deux nazes. Sa colère en fait avait été largement feinte. Car la fliquette était plutôt contente d’elle : elle ne s’était pas trompée en effet sur Thierry Mat ; il était bien là, à Caillet, et pas en villégiature, mais en patron. Quand elle avait conseillé à son danseur ce château pour leurs « noces », elle lui avait prétendu être tombée sur le coin en fouinant sur Internet, par hasard en somme. En réalité, c’est Thierry Mat qu’elle avait dans le collimateur et c’est par lui qu’elle était arrivée à Caillet. Mais ça, ce n’était pas possible de le dire à Marcy. Du moins pas maintenant.
Les « services » tentaient depuis longtemps de piéger l’intouchable parrain, toujours fiché, jamais coulé. Comme il n’y avait guère de chance de le faire tomber sur un coup fumant, quelqu’un suggéra de reprendre la tactique qui avait eu raison d’Al Capone : le bon vieux contrôle fiscal ! La brigade financière pensait qu’il devait bien avoir un petit quelque chose à se reprocher du côté des dépenses excessives, donc des revenus occultes, un magot non déclaré, un patrimoine pas forcément justifié, des fonds inappropriés. Suffirait d’une piste, après on tirerait sur la pelote, comme pour Scarface... On avait mis le gaillard sur écoutes, à tout hasard, et c’est ainsi que le dossier Thierry Mat était arrivé sur le bureau de Chloé. Avec bio complète du personnage et de toute sa tribu, antécédents, réseaux, ramifications et tutti quanti. « Ecoute passive » lui avait-on demandé. C¹est à dire qu¹il n¹y avait pas vraiment le feu, il suffisait d¹attendre que la cible se lâche, que le gars s¹oublie, baisse la garde, avec son comptable par exemple. On pouvait toujours rêver. Un jour ou l’autre, ça finirait bien par arriver. Suffirait d¹être là, à l¹autre bout du fil, au bon moment. C¹était pas un dossier prioritaire de la policière ; disons qu¹on lui demandait d’envoyer des coups de sonde de temps à autre, une heure ici, une autre là. En attendant de ferrer... Résultat ? Après plusieurs semaines de recherches, plutôt calmes, il faut bien le dire, elle n¹avait guère trouvé d’indice pour titiller le cador, lequel semblait mener une vie de retraité exemplaire, genre accro « Des chiffres et des lettres » ou abonné aux randonnées de têtes chenues le long de la Seine...
Simplement, elle commençait à bien connaître sa voix et son parler, c’était toujours ça de pris. De son lointain séjour en Algérie, il conservait, parfois, une pointe d¹accent sur certains mots. Il avait aussi quelques tics de langage. On sentait bien qu¹il se maîtrisait, se contrôlait, travaillait sa phrase mais, de temps en temps, c¹était plus fort que lui, ça sortait naturellement. Il disait « marronner » par exemple, pour rater une affaire, rater un vol, par maladresse ; ou encore « teinturier » pour avocat. Qui parlait encore de teinturier, comme ça, en 2010 ? Thierry Mat, et basta. Chloé remarqua également que l’homme affectait, en règle générale, un ton plein d’indifférence, de distance voire de mépris à l’égard des gens et des choses ; comme si le monde, à ses yeux, était futile, ennuyeux, agaçant. Il semblait toujours pressé, limitant les conversations au strict minimum. Ce dédain affiché, cette sobriété étaient en fait un air qu’il se donnait. Et elle s’aperçut, à la longue, qu’il oubliait un peu cette froideur calculée, ce ton de métronome quand il appelait son ami Benadur et qu’ils parlaient du château-relais de Caillet. Benadur était connu comme le loup blanc dans les services où on ne s’était jamais expliqué son soudain mariage avec une comtesse et la promotion sociale qui s’ensuivit. Avec lui, Thierry Mat pouvait se laisser aller à bavarder et il paraissait alors presque affectueux. Les sujets abordés entre eux étaient toujours d’un intérêt limité, voire carrément nul, l’état du jardin, l’entretien de la forêt, des problèmes de toiture, l’embauche d’un cuisinier : Mat semblait pourtant se régaler du moindre potin que lui rapportait le gérant. Il suffisait qu’on lui dise Caillet pour qu’il perde sa retenue habituelle. Rien de répréhensible au demeurant mais cette étrange, et unique, passion pour la résidence d’un autre intrigua la policière. Quelque chose ne collait pas. A moins de retenir l’hypothèse que Benadur n’était qu’un châtelain de paille et Thierry Mat le vrai patron de la demeure. Pourquoi pas ? L’engouement saugrenu de ce dernier pour l’édifice prenait alors tout son sens. Avant de conseiller à ses collègues de creuser ce dossier, visiter le notaire, etc, Chloé trouva amusant de faire un tour sur place, sous couvert de fiançailles, d’y humer l’air. Il faut bien reconnaître qu’elle n’a pas eu à attendre longtemps. Après le déjeuner, elle sortit de la salle du restaurant au bras de son danseur et tous deux longèrent une suite de salons privés. La porte d’une des salles était large ouverte et s¹échappa de l¹antre une voix, grave, qui commandait au maître d¹hôtel une cuvée du château, la spéciale, « celle de 1991 ». Cette voix de basse, un peu traînante, avec ce timbre si précis, presque enroué, voilé était l’adjectif juste, cette accent pointu mis sur le « onze », elle la reconnut immédiatement : c¹était celle de Thierry Mat, l¹intouchable prédateur. Et le ton était plus celui d’un propriétaire que d’un client, mais là, Chloé admettait que son interprétation était un brin arbitraire. Plus tard, dans l’après midi, interrogeant l’air de rien son fidèle Marcy, elle nota les rapports très particuliers que Thierry Mat entretenait avec GM Benadur ; non seulement leur complicité était évidente mais la soumission de l’hôtelier était perceptible. L’idée qu’il pouvait être un prête-nom collait assez bien. Chloé jubilait. Il lui était difficile de faire plus pour l’instant mais dès lundi matin, on allait pouvoir pousser le dossier « Thierry Mat / Château de Caillet », voir plus si affinités. Du coup, elle oublia volontiers qu’une autre voix l’avait turlupinée au restaurant.

Le couple déambula encore cinq minutes, dans sa prison de verdure, un coup à droite, un coup à gauche, avec le très désagréable sentiment, chez Laurent, d¹être déjà passé par là. Chloé sentait, physiquement, le désarroi croissant de son compagnon. Ils firent une pause sur un banc de pierre.
« Tu veux vraiment pas qu¹on monte ?
- Encore faut il qu¹on sorte ?!
- On va sortir, attends, on va sortir, et ensuite, une chambre nous attend...
- Je sais pas si la chambre nous attend mais toi, tu attendras ce soir !
- On peut dire que tu m¹auras fait lambiner...
- Tu connais l¹expression ?
- Laquelle ? Le désir qui grandit quand l¹effet se recule ?
- Tout juste.
- Oui mais avec toi, l¹effet se recule trop...
- Suis pas sûre de saisir.
- Laisse tomber. J¹ai attendu deux mois, je peux bien attendre encore trois heures.
- Trois heures ?
- Trois, quatre...
- T¹es un couche tôt, dis donc !
- Ce soir, oui.

Ils firent la paix et goûtèrent le silence, pas le moindre bruit de voiture ni de pétarade de scouteur, pas de sonnerie intempestive de téléphone, pas le plus petit grésillement de radio ni aucun de ces sons qui vous parasitent la vie en ville. Comme si la haie les protégeait du monde. Tout à l¹heure, on avait bien entendu un lointain coup de feu, du côté de la forêt mais il eut surtout le mérite de faire apprécier le calme qui s¹ensuivit. Le silence est fait de voix qui se sont tues, comme dit l’autre.

« T¹es sûr que c¹est pour ce soir ? »
Chloé Grangier, agacée, soupira in petto : « Avec les mecs, quand c’est fini, ça recommence... ». Elle s¹apprêtait une nouvelle fois à rassurer son bellâtre ; elle s¹en garda de justesse. Ce n¹était pas lui qui interrogeait. La question venait de l¹autre côté de la haie. Et elle s¹adressait à quelqu¹un d¹autre. Il y avait un homme et une femme, assis tout comme eux, sur l’autre banc, dans l’autre couloir. Laurent Marcie, aussi, avait entendu et compris l’hésitation de sa compagne. Il rentra la tête dans les épaules, pinça les lèvres comme pour
s¹empêcher de rire, prit la main de la jeune femme en signe de complicité. La discussion dans le corridor voisin se poursuivait :
« Ce soir, oui !
- Onze heures ?
- Onze heures et quart !.
- C¹est pas trop tôt ?

« Suis pas le seul à en baver ! » pensa Laurent Marcie, presque consolé. Chloé Grangier posa doucement la main sur sa bouche ; elle pouvait parfois comprendre ce qu¹il voulait dire rien qu¹au mouvement de ses lèvres. Leurs voisins parlaient maintenant assez fort, comme si leur commune excitation leur faisait perdre peu à peu toute pudeur :
« Ça va être bon !
- Tu crois ?
- Il y a trop longtemps qu¹on attend ça.
- Suis moite rien que d¹y penser.
- Moi je serais plutôt sec mais bon.
- Regarde, j¹en tremble.
- Non, tu trembles pas.
- Si, tout à l¹heure, je te jure.
- Quoi ?
- J¹avais l¹impression de trembler.
- Moi, je le sens bien.
- Ce soir ?
- Oui, ce sera un feu d¹artifice.
- La fête
- La bombe
- La bringue
- La foire
- La fiesta
- La java
- La nouba
- LA NOOOOCE !

Le duo partagea un même rire nerveux, saccadé ; de leur
côté, Chloé Grangier et Laurent Marcie s¹étreignirent, émoustillés par cette expérience bien involontaire de voyeurisme.

« Ça va barder !
- Chauffer.
- Chier.
Leurs voisins étaient allègrement repartis dans une surenchère rhétorique :
« Ah, les putes !
- Les porcs !
- Les fumiers.
- Les grosses vaches.

Chloé Grangier et Laurent Marcie se figèrent ; ils avaient un peu de mal à suivre ; leurs vis-à-vis préparaient-ils une partouze ?

« Ça va saigner !
- Déchiqueter
- Péter.
- Bien fait.
- L¹ont cherché.
- Mérité !
- Et le matos ?
- C¹est ok !
- Sûr ?
- Et certain !
- La dernière fois...
- Quoi ?
- Tu te rappelles pas ?
- La dernière fois, c¹était la dernière fois !
- Et là ?
- C¹est du libanais.

« Sados-masos ? Drogués ? » demandèrent les lèvres du danseur dans la paume de son amie dubitative. Mais Chloé tiltait sur la voix du jeune homme. Les voisins s¹étaient tus. Se savaient-ils espionnés ? En fait, on devinait à présent des frôlements d¹étoffe, des mouvements énervés, des soupirs, des succions, des baisers sans doute. Puis, un peu après, le gravier crissa, des pas s¹éloignèrent.

« Vite, Laurent, faut sortir, maintenant, vite ! » souffla alors, insistante, l’aveugle dans l’oreille de son compagnon. Celui-ci, décidément maladroit, fit encore plusieurs tentatives infructueuses ; ils tournaient en rond. De longues minutes passèrent ; heureusement, il suivit les conseils de la jeune femme qui venait enfin de trouver l¹issue, devinant dans la haie une ouverture, là où s’écoulait un bruissement régulier de paroles. Au sortir du labyrinthe, ils débouchèrent sur deux grands carrés de pelouse, cernés par des rosiers et des pivoines arbustives, avec de part et d¹autre des exèdres agrémentées de charmilles et de quinconces d¹arbres fruitiers. Un délice de jardin à la française, méthodique et désuet. Laurent détailla le décor à Chloé, qui s’en foutait totalement mais ne dit rien. Il précisa qu¹il n¹y avait personne dans les allées, que presque tous les bancs étaient occupés.

« Qui est là ? demanda-t-elle, décris moi le public, s¹il te plaît ? Rien que le public mais n’oublie personne ! »
Il faisait doux, une dizaine de clients de l¹hôtel lézardaient, Laurent Marcie, sans même s’étonner de la requête de la belle aveugle, énuméra les personnes présentes. Les gens du Besef étaient reconnaissables entre tous, par leur badge et leur arrogance. Les deux machos qui dégoisaient tout à l¹heure évitaient de regarder le couple. D’autres promeneurs poireautaient, que le danseur ne connaissait pas. Sans se mélanger, de jeunes employés faisaient la pause avant le coup de feu du soir. Le danseur et sa muse passèrent devant chaque banc, lentement, bras dessus bras dessous, faisant mine de recenser la flore, histoire de laisser à Chloé le temps d¹enregistrer. Mais elle ne retrouva pas le duo des amants fougueux du labyrinthe. Des voix russes l¹attirèrent ; deux hommes bavardaient. Elle pressa le bras de Laurent, ils s¹assirent à côté d¹eux. On ne se méfie jamais assez des aveugles. Il est vrai que quand Vadim Zagladine et
Edouard Drozdof virent s¹installer sur leur banc le couple d¹amoureux, ils ne pouvaient deviner que la dame comprenait le russe. Vadim Zagladine se plaignait alors d¹être toujours sans nouvelle de Chapochnikov, ce contretemps lui compliquait la vie. Le fonctionnaire compatit puis lui expliqua le déroulement du déjeuner, parla de la visite de la glacière, évoqua l¹existence possible d¹un trésor.« Faut se méfier de l¹interprète ! » insista-t-il, « il a une dent contre vous ! » L’autre cracha littéralement que Boris Kovacs était un non problème, qu¹il en ferait « une bouchée », qu’il se souciait plutôt de Thierry Mat ; il ne sentait pas très bien l’affaire, se demandait combien elle pourrait lui coûter. Il ajouta qu’Edouard Drozdof toucherait sa commission, comme convenu, quand tout serait fait. Car malgré tout, l’affaire se ferait, assurait-il. Soudain, ils se levèrent, poursuivant leur conversation en arpentant les allées. Chloé se demanda de quelle « affaire » il pouvait s¹agir ? et si « un trésor dans la glacière » était du langage codé. La seule chose à peu près claire, c¹est que les deux zèbres étaient typiques des nouveaux « nouveaux russes » obsédés par l¹immobilier.
Puis elle repensa aux voix dans le labyrinthe, la voix masculine notamment. Elle avait un côté exalté, alcoolisé peut-être, qui rendait plus difficile l’identification. Une voix plutôt jeune, lointaine sans lui être étrangère. Etait-ce la même voix que celle du restaurant ? Pour l’instant, elle était incapable d¹en dire plus, sa mémoire continuait de flancher.
Le carillon de l’église du village voisin, niché en contrebas de la résidence, égrena cinq coups, poussifs, et les sombres vibrations enveloppèrent le château.

Chap4
17h00

Cinq heures. La cloche était au rendez-vous, hélas. Thierry Mat avait bien demandé, il y a quelques années déjà, au chanoine de mettre sa sonnerie en sourdine, ou de chercher une note plus allègre ; il avait tenté de négocier mais avait fait chou blanc. Traditionnaliste bon teint et sectateur de la Vierge du Très Haut, le curé n’avait rien voulu savoir. Mieux : il était persuadé que sa cloche lugubre faisait des miracles, des vrais, du genre à redonner des jambes au paralytique ou des yeux à l’aveugle et manoeuvrait pour que sa hiérarchie officialise ce prodige. Thierry Mat avait même l’impression que le cureton avait monté le son ces derniers temps.
Il se tenait dans le bureau de GM Benadur, fixant dans le viseur de ses jumelles Vadim Zagladine. Le Russe marchait dans le jardin en compagnie du petit maniéré d’Edouard Drozdof. Ils devaient discuter d¹un sujet drôlement passionnant à en juger par les gestes qu’ils déployaient l’un et l’autre ; il regretta que son appareil ne fut pas assez sophistiqué pour lui permettre d¹entendre la conversation. Le gérant de l¹hôtel, en lui agitant sous le nez un Mp3, l’obligea à cesser sa traque :
« C¹est kika l¹oeil de Moscou ? »
GM Benadur, après le safari improvisé, avait profité de la pause de Vadim Zagladine dans le parc pour visiter la chambre de ce dernier, avec les encouragements bien sûr de Thierry Mat. L¹ordinateur était là. Il l¹ouvrit sans difficulté. Code : Yaponchik. La veille au soir, Chapochnikov l¹avait dit à Macha, la barmaid. « Yaponchik, qu¹on me surnomme. Suis attaché à ce titre. J¹en ai même fait mot de passe de mon ordinateur, c¹est dire... »
Le message n¹était pas tombé dans l¹oreille d¹une sourde. L¹Ukrainienne aux macarons, ancienne commerciale d¹Aéroflot, avait le don pour attirer la clientèle russe ; elle confia la nouvelle au gérant, en début d¹après midi, lequel glissa l¹info à Thierry Mat. Entre les deux hommes, un bref regard avait suffi : il fallait savoir ce que l¹autre avait dans le disque dur ! Vadim Zagladine avait mis, le matin même, un tel empressement à récupérer l¹ordinateur de son ami que cela donnait très envie d¹aller y voir. L¹amitié et l’hospitalité sont une chose, sacrée, la curiosité et la vigilance en sont une autre, plus profane c¹est vrai mais tout aussi importante. En une minuscule manipulation, GM Benadur fit passer le fichier du Russe, il n¹y en avait qu’un, heureusement, sur son lecteur, puis fila rejoindre son patron. Chapochnikov était-il le comptable du clan Zagladine ? quels étaient ses centres d¹intérêt professionnel ? Ils allaient peut-être être fixés. L’hôtelier ouvrit le dossier. C¹était en russe, Macha traduisit.
Intitulé « Zamok » ( château), il inventoriait une liste de proies, immobilières, à saisir en France... dont Caillet. La fiche sur cette propriété était redoutablement précise. On y trouvait tous les paramètres possibles, adossés à une série de photographies récentes. Etait mentionné l¹intérêt particulier de ce site, à deux pas de Paris. GM Benadur était ouvertement caractérisé comme « homme de paille » et « prête-nom ». Thierry Mat y apparaissait comme le véritable propriétaire. Il était gratifié d¹une bio assez complète et un organigramme, avec adresses, téléphones, activités, liens de parenté, répertoriait toute sa famille... Sur une fiche jointe, on retrouvait les termes essentiels de l’attestation de vente, ceux aussi du contrat de mariage entre GM Benadur et la comtesse ! « Ils ont soudoyé le notaire, ma parole » s¹indigna le gérant. Les coordonnées de son cabinet étaient effectivement indiquées en note de bas de page ; figurait aussi cette annotation : « T. M. semble beaucoup tenir à son château ! »
Ainsi ce fils de pute de Vadim Zagladine savait tout, pesta Thierry Mat, l’état de ses dépenses, la nature de ses relations avec Benadur, même ses états d’âme ! Il était redoutablement bien informé ! Non seulement, le popof n¹était pas arrivé là par hasard mais il lui avait joué une sacrée comédie. « Saloperie de slave ! ». Abasourdi, il hésitait sur la suite des opérations. Montrer au Russe qu¹il savait, lui aussi, pas mal de choses, qu¹il « tenait beaucoup » à son Caillet ? Ou faire l¹âne et attendre. En tout cas, il était trop énervé pour rester en place ; il quitta, furieux, le bureau de GM Benadur et tomba dans les couloirs sur « Virago ». Le gérant s’était fait un plaisir de lui rapporter les rumeurs qui couraient sur cette femme dans le petit monde tatronal. Elle lui demanda où étaient les cuisines. Une petite faim, la bourge ?

Chap 5
18h00

Viviane Raphaelle Gomez s¹était éclipsée du colloque du Besef. Le forum ronronnait. Déjà que le sujet était soporifique mais écouter en plus des participants, obligés de s¹exprimer dans un anglais souvent approximatif, était devenu une épreuve au dessus de ses forces. Pour la dixième fois, elle entendait en effet combien il était « necessary » de « reconcile » les « frenchies » avec « the enterprise », que la « moralization » du capitalisme était « central » tout comme « the new ethics » de l¹économie, qu¹il fallait critiquer « the excess of the traders », être « moderate » avec les « golden parachute » et surtout fluidifier « the social relations »... Elle avait sa dose. La collaboratrice fit passer un petit mot à son Xavier chéri pour l¹inviter à la retrouver dans sa chambre pendant la pause qui ne saurait tarder, elle y ferait servir un en-cas. Elle ajoutait qu¹il pourrait bien s¹éclipser une petite demi-heure, personne n¹y trouverait rien à redire. D¹un geste discret, il accusa réception du message.
Virago se rendit aux fourneaux. Elle entendait composer un « menu amoureux » et se le faire monter à l’étage ; elle tomba dans une encoignure sur deux personnages insolites qu¹elle prit pour des cuisiniers, ils portaient une longue blouse plastifiée et opaque qui leur descendait jusqu¹aux pieds
ainsi qu¹une charlotte, ces ridicules bonnets bouffant en caoutchouc, à bord froncé. Les deux hommes semblaient nus sous leur espèce de combinaison mais Virago, pourtant pas bégueule, n¹osa regarder avec trop d¹insistance.
Apache venait de repérer le chef cuistot réintégrant son minuscule bureau et il s¹empressa d¹aller le voir en se faisant passer pour un émissaire des sapeurs-pompiers, chargé de tester le dispositif anti-incendie des cuisines. Il voulait noter, disait-il, la présence et la qualité des extincteurs, l¹existence ou non de portes coupe-feu, l¹emplacement des issues de secours, etc. Il laissa donc la dame entre les mains de Mike, invitant son compagnon à prendre note de ses desiderata.
Son complice n¹avait pas bien pigé ce qu¹on attendait de lui mais le géant lui avait fait de tels yeux, en lui tendant un carnet et un crayon que le garçon opina machinalement. Virago composa donc le menu. Elle voulait en entrée un petit cocktail de fruits, avec un jus de grenades notamment. C¹est « riche en antioxydants » dit-elle. « L’anti-Occident, c’est l’Orient » songea Mike, soudainement espiègle. Il rit tout seul, la dame s’étonna, fit un petit mouvement de bouche, considéra le bonhomme puis continua, sans autre commentaire : « C’est bon aussi en vitamine C ! » Elle attendit pour voir si l’autre allait faire une remarque, il ne releva pas. Ensuite, elle verrait bien une salade de pamplemousse aux crevettes assaisonnée d¹huile de colza. Sur le colza, elle murmura dans un sourire quelque chose et Mike pensa qu¹elle parlait d¹élection ; il dut la faire répéter.« Ça favorise l¹érection » dit elle en rougissant bêtement. Il ne voyait pas bien où elle voulait en venir mais enregistra « colza = érection ». Comme plat, ce serait pour elle du foie aux épices et aux herbes, riche en zinc, et pour lui, un poulet à la
cannelle ; en dessert, des charlottes au chocolat et une bouteille de Chablis, idéal pour se désinhiber plus vite. Elle donna encore une fois le numéro de sa chambre, la treize, et allait s¹éclipser, à demi rassuré cependant sur la perspicacité de l¹employé, qui ne semblait pas avoir noté grand chose sur
son calepin.
« Vous vous souviendrez de tout ? s¹étonna-t-elle, alors que
Mike s¹était mis à regarder avec insistance son cou.
« Il y a un problème ? ajouta-t-elle en mettant d¹instinct une main sur sa gorge.
- Moi non mais vous...
- Oui ?
- ... hé bien, je trouve que vous avez un plastron...
- un plastron ? Comme vous y allez !
- oui, et il ressemble à celui du cobra...
- Trop aimable.
- Vous savez, il le gonfle pour impressionner l¹adversaire.
-  ?!
- Mais ; c¹est un leurre, une technique de survie.
- Pourquoi vous me dites ça ? vous pensez que j¹aurais besoin d¹une technique de survie ?
- Ça dépend.
- Je vous trouve bizarre, je me trompe ?
- Ce sont les humains qui sont bizarres », et il avança sa main vers le cou de la dame.
Virago était carrément remontée.
« Mais vous allez prendre ma main sur la gueule, espèce de morpion ! rugit-elle.
- Beaucoup va dépendre de vos réponses, dit tout à trac le jeune homme à la charlotte, qui ne semblait guère ému par les menaces de la dame.
- De quoi ? de quoi ?
- Remarquez, mes questions sont simples mais par les temps qui courent, on ne sait plus rien à rien »
Elle comprit un peu tard qu¹elle était tombée sur un bon barjot dont le jeu ne l¹amusait pas du tout ; elle voulut s¹esquiver ; il la retint fermement par le bras et, les yeux exorbités, lui demanda :
« Qui est-ce qui zinzinule ?
- Si vous me demandez qui est zinzin, tenta encore de plaisanter la dame, je crois avoir trouvé.
- Je ne blague pas ; et je répète : qui est ce qui zinzinule ?
- Vous m¹emmerdez salement, jeune homme ; en plus vous me faites mal. Et vous avez mauvaise haleine.
- La mésange, bouffie, la mésange. C¹est la mésange qui zinzinule ! Cracha l¹autre.
Et, comme pour bien imprimer la leçon, il lui donna un violent coup de tête. Sonnée, Virago heurta le mur, cria ; il lui mit la main, grande comme une planche à pain, sur la bouche et poursuivit, pédagogue en diable :
« Et qui est ce qui tirelire ?
La femme se sentait vraiment mal et commençait à étouffer ; croisant le regard de son vis-à-vis, elle y devina à la fois une totale confusion et la plus extrême détermination.
« On sait pas ? Il secouait la dame avec énergie. Alors, on ne sait pas qui tirelire ? »
Il semblait vraiment s¹impatienter.
« L¹alouette, très chère, l¹alouette ! »
Et il accompagna sa nouvelle réponse d¹un second coup de boule, sec, direct. Sous le choc, le crâne de Virago rebondit sur la cloison. Elle tournait de l¹oeil ; mais l¹inquisiteur poursuivait son éducation.
« Et qui est-ce qui trisse ? hein ? c¹est pas difficile, ça : qui trisse, merde ? »
Il semblait si contrarié de l’inculture de son « élève » qu¹il s¹en mordait les lèvres au sang. Comme deux soleils noirs, ses orbites bouffaient la moitié de sa face blême.
« Mais c¹est qu¹elle sait rien, la grosse ! », rageait-il à présent.
En fait, il ne lui laissa pas le temps de répondre, ce dont elle aurait été d’ailleurs bien incapable, et hurla :
« L¹hirondelle, bordel de merde, c¹est l¹hirondelle qui trisse ; mais qu¹est-ce qu¹on leur apprend dans leur école ? »
Et un troisième coup de tête suivit ce constat amer, encore plus violent que les précédents. Il fit un curieux bruit, genre craquement de coquille ou bris de vaisselle et eut le don de faire chavirer les yeux de la dame, comme si on la débranchait. Un étroit filet de sang glissa de sa narine droite ; elle s¹affaissa d¹un coup.
Comme réveillé d¹un mauvais rêve, Mike réalisa qu¹ Apache n¹apprécierait pas forcément ses leçons de zoologie. Se débarrassant du carnet et du crayon confiés par son collègue, il prit la visiteuse sous les bras et la traîna dans la salle frigorifique qui leur faisait face, la poussant tout au fond, derrière un monumental empilement de pièces de boeuf et de
carcasses de mouton. Mais Apache, à son retour, avait déjà oublié la visiteuse ; il ne posa aucune question. Il faut dire qu’il n’en était pas encore revenu de tomber sur un chef cuistot noir. Et puis le géant semblait plutôt satisfait des informations qu¹il avait pu recueillir ; il entraîna son coéquipier à sa suite
vers la sortie de secours. Ni vu ni connu.

Chap 6
19h30

Elle a tout vu, la Gaby. Adossée à son orme préféré, elle observait de loin, comme chaque soir, l¹arrière du château et
son remuement. Cette septuagénaire alerte, au corps menu, tout en muscles, portait sur elle tout son bien, un bonnet en laine gris, une parka verte élimée, un jean, des baskets et un vieux sac à dos d’où émergeait une tête de Ste Vierge. Oui, elle avait tout vu, tout reconnu, les deux zozos, dans sa forêt, cette nuit, le touriste qu¹ils avaient buté et enterré en douce mais elle dira rien. Pourquoi qu¹elle dirait d¹abord ?
C’est drôle comme elle se sent loin du château, aujourd’hui. C’est plus son monde, tout ce grenouillage. Des étrangers qu’ils sont tous devenus. Pourtant, il n’y a personne, ici, qui le connaisse aussi bien qu’elle, le château, ses entrées secrètes, ses couloirs, ses caves... Et son histoire.
Sa propre mère y travaillait déjà. Mais c’était une taiseuse et une solitaire. Elle ne l’avait jamais gratifiée du moindre mot sur son géniteur, jamais parlé non plus de la vie d’avant au château.
C’est Pedro le boiteux, plus tard, qui lui parlera de l’étrange destin de Caillet. Pedro était un Espagnol, chassé de son pays par le franquisme. Il venait camper régulièrement dans le parc avec ses potes du syndicat. C’est grâce à lui qu’elle sut toute l’histoire, les « Metallos », le Front Populaire, le centre de vacances, les vychistes, la Libération, le retour du camping des prolétaires, que la Gaby connut dans son enfance. Et où elle croisa « tonton » Pedro. Jusqu’au retour du père de Madame, et au départ de la « populace » comme disait Monsieur le Comte. A présent, dans ses souvenirs, tout ça se mélangeait un peu. C’est sûr qu’elle en avait vu de toutes les couleurs, la Gaby, connu tous les régimes, les Rouges, les Blancs, les fachos, les bolchos, faut dire qu’il en était passé du monde, à Caillet. Et elle, elle avait tout supporté, tout sauf... l’arrivée de Thierry Mat et GM Benadur. Elle avait senti le voyou tout de suite sous des airs de ne pas y toucher. Ces types l’horripilaient, c’était plus fort qu’elle. Ils sentaient le mac. Alors quand Madame lui avait dit son intention d’épouser le truand, et la dame avait peut être ses raisons, la Gaby n’avait fait ni une ni deux, elle était passée à la clandestinité. Elle n’était pas allée bien loin. Elle avait traversé le parc et s’était enfoncée dans la forêt. Et pfuit, adieu le monde, bonjour la nature. Ce fut aussi simple que ça. Elle garda, un peu, le contact avec le Kleber et ce fut tout.
Sous les voûtes sombres des feuillus, dans son sanctuaire végétal, elle s’était perdue. Elle avait plongé dans cet univers de silence et d’ombre, elle s’était familiarisée avec les hêtres majestueux, les chênes accrochés aux rochers, les pins plantés dans le sable, les ormes surtout, et jamais l’obscurité de ces lieux ne lui avait fait peur. Elle était chez elle. Pour dormir, l’hiver, elle fréquentait la grange de Bioncourt, au fond du parc, toujours pleine de foin, et l’été, elle traînait vers l’étang, parlait aux poissons ou allait dans la glacière, sauf que maintenant, ce coin était devenu infréquentable, ça défilait du matin au soir dans cette cave ; elle avait dû déménager dare-dare, une nouvelle fois.
Dans sa fuite, elle avait juste embarqué la Vierge Marie de l’ancienne chapelle, celle qui porte l’enfant Jésus dans ses bras et dont la tête est couronnée de douze étoiles. Pas question de laisser les marlous poser leurs sales pattes sur la madone. Gaby lui avait confectionné un autel au creux d’un orme géant, un orme champêtre aux belles feuilles dentelées. Le roi des arbres de Caillet, à ses yeux, puissant, massif, mais étrangement penché. Elle l’avait naturellement baptisé Pédro : orme tordu, Pédro boiteux, même combat. Elle lui parlait volontiers, à son orme-Pédro, le tenait au courant de tout.
« Pédro, je me dis des fois que je devrais retourner au château, à côté de Madame mais tant que l’autre Benamachin sera là, tu vois, c’est vraiment pas possible. Ce type... »
ou bien
« Pédro, on a mangé avec le Kléber une fondue, si t’aurais vu ça !Pompette que j’étais, et même qu’après... »
La Gaby connaissait la forêt par coeur, ses habitants aussi, les sangliers notamment, de plus en plus nombreux ces dernières années mais avec qui elle s’entendait bien. Elle aimait leur donner un nom, à ces créatures. Ainsi le chef de meute, vieux mâle à demi écorné, elle l’avait appelé Attila. « Là où y passe, l’herbe repousse pas. Comme l’autre, le Chinois ! » Kléber était au courant de sa manie de nommer les bêtes, ça l’amusait beaucoup. Il reprenait parfois à son compte les appellations de
son amie. Attila par exemple, était devenu à la longue un nom commun, utilisé par tous. Avertie récemment de la popularité de son cochon sauvage, Gaby n’était pas peu fière d’avoir été à l’origine de son baptême.
Mais pour l’heure, l’ermite était plutôt contrariée. Doublement contrariée. D’une part, il y a les deux zouaves qui squattent ses terres. Elle dira rien, même pas au Kléber, de ce qu’elle les a vus faire, non, elle dira rien du Russe enterré, parce que c’était un Russe, suffisait de l¹entendre baragouiner. Elle s¹en fout un peu du Russe, et demande bien pardon à la Vierge pour cette sécheresse du coeur. Elle dira rien et pourtant les zozos qu’ont fait ça, ils commencent à la chauffer. Ils habitent ses sous-bois, ces ânes, ils piétinent sa zone, sillonnent, tournicotent, creusent, depuis 24 heures au moins. Elle a pas bien compris ce qu¹ils manigancent mais c¹est pas clair, leur truc. Si même ici, entre ses arbres, ses taillis, ses fougères, elle peut plus être tranquille ! C¹est des spéciaux, ces deux là, pas du genre SDF ou naturistes ou encore pèlerins de Compostelle égarés, qu’elle voit passer de temps en temps par ici, non ! Ces zèbres sont des bêtes à part, de la famille des super-équipés et tout,
des méthodiques, des besogneux ; faut voir comment ils ont fossoyé l¹autre, impressionnant ! Des voleurs peut-être, mais même pas sûr, zont rien fauché pour l¹instant. Des maniaques plutôt, des pros, oui, mais des pros de quoi, mystère ! Ce qui est sûr, pour Gaby, c¹est qu¹il y a pas de place pour trois
permanents dans cette forêt, ce sera eux ou elle, c¹est comme ça. S¹ils s¹incrustent, s¹ils plantent durablement leurs piquets, elle va leur foutre le souk ; mais s¹ils dégagent, elle écrase. Mais si la Gaby, ce soir a la rage, c’est pas tellement contre eux mais contre les chasseurs de cette après-midi. Ces cons ont tué Attila ! Son cochon sauvage bien-aimé ! Le voyou et sa clique l’ont exécuté comme un malpropre alors qu¹il avait rigoureusement rien fait, le pauvre. Une bête du bon dieu, que c¹était, une grosse bête, c¹est vrai, mais du bon dieu tout de même ; et de la vierge Marie notre dame. Gaby, elle s¹y était attachée, à Attila, elle commençait à bien le connaître. Il avait ses petites habitudes, le gros père, ses coins de sieste, ses rites de famille, ses coïts réguliers. Et puis, s’il était pas vraiment du genre à se laisser apprivoiser, disons que peu à peu ils faisaient connaissance, tous les deux. Et ces dernières semaines, elle lui laissait régulièrement une brassée de
pommes goûteuses que l¹autre avait vite fait de retrouver et d¹engloutir avec entrain. Elle le regardait faire et lui se bâfrait en la zyeutant. Elle le jurerait pas mais un jour, elle avait cru voir sur sa tronche un sourire, en tout cas de la malice ou quelque chose d¹approchant. Et voilà qu¹ils l¹ont fusillé, ces mécréants. Faut vraiment avoir perdu tout sens moral. Fumiers !
Non, elle n’avait vraiment plus rien à voir avec les gens du château. Ceux-ci la prenaient peut-être pour une souillon ! Bin, la souillon, elle dirait rien du gros slave enfoui au fond du parc.

La soirée

Chap 1
22h30

CHAPOCHNIKOV !
Zagladine hurlait, jurait, menaçait. Ses cris rebondissaient sur les murs de la cuisine. Il pleurait comme un gosse, trépignait, hoquetait, braillait à nouveau. On avait retrouvé Chapochnikov. Oui ! Mais dans le ventre du sanglier. Enfin pas lui mais son badge.
De retour de la battue, GM Benadur avait ramené le fauve en douce à l¹entrée des cuisines. L¹apparition de l¹animal suscita un intérêt exceptionnel parmi le personnel. On défila devant sa dépouille comme devant un dragon. Chacun se faisait photographier aux côtés de la bête, le visage hilare tout près de sa hure et deux doigts dressés pour un V de victoire. Certains lui relevaient les babines pour lui donner l’air plus méchant. Tout le monde avait une histoire à raconter, une chasse qui avait plus ou moins bien tourné ou une recette à proposer. La plupart envisageait de le faire en daube, une marinade de vin rouge, qui avait aussi l¹avantage d¹atténuer le goût fort de la bête ; d¹autres militaient pour un gigot, ou un cuissot avec des cèpes, ou encore une tarte aux champignons des bois. Mais l¹animal était suffisamment généreux pour permettre de faire tous ces plats à la fois.
Diop Traore, le chef, accéléra la préparation du dîner, de la lotte au lard noir et purée de pamplemousse pour tout le monde. Tout fut fait en un temps record afin de pouvoir s¹occuper au plus vite du mammifère. Il avait couché le fauve sur le dos, les pattes en l¹air et incisé la carapace, incroyablement dure, de la gorge à l¹anus. Il avait dû s¹y
prendre à plusieurs reprises avant que l¹animal ne s¹épanouisse comme une fleur monstrueuse, dégageant ses entrailles et un fumet pestilentiel. Le chien Arsène, très excité, eut droit à un bout d¹estomac. Déjà il grognait d¹aise dans son coin mais on le vit bientôt, au milieu d¹une flaque de sang et d¹excréments, se débattre avec un objet clair et brillant, prolongé par une sorte de cordelette. Il fila à travers les cuisines en couinant et s¹énervant sur le colifichet qu¹il voulait mettre en pièce, attirant l¹attention de tous. Chacun voulut lui reprendre la chose. On eut droit à une vraie course poursuite, une étrange et bruyante farandole au terme de laquelle le chef récupéra le bidule, non sans mal, car Arsène semblait soudain y être très attaché et se montrait carrément agressif. Le maître queue passa le machin sous l¹eau du robinet. Apparut une plaque brillante, plastifiée, comme une sorte de carte d¹identité, avec une cordelette qui passait par un oeillet. Sur le passe, on voyait un portrait et un nom : c¹était le badge
d¹accréditation d¹Andrei Chapochnikov.
L¹horreur et l¹effroi saisirent les témoins de la scène, le sanglier avait bouffé un client. Un long silence s’ensuivit, et ici ou là certains esquissèrent de fugaces signes de croix. C¹était proprement inimaginable. Puis le silence devenant trop lourd, tout le monde donna son avis. Le caviste, un petit rouquin plein de tics, joua à l¹expert cynégétique et au prophète de malheur ; il prétendit que « ça devait bien arriver un jour ou l¹autre », qu¹on était encerclé par le « singularis porcus » dont la population en France atteignait, « écoutez moi bien », le million de têtes. Un million ? Un million ! La bête se rapprochait de Paris, disait-il, elle côtoyait les villes de la périphérie, hantait parfois des enceintes d¹habitations, se perdait dans les cours de HLM. Un petit air d¹apocalypse commençait à flotter dans les cuisines. Un million de sangliers ! l¹info circulait, troublait. Encouragé, le caviste en rajoutait. Lui qui avait « mangé » un sanglier sur une route de Seine et Marne, une nuit de l’hiver dernier, avait l’air de tenir ses fiches à jour : « Imaginez un peu, on compte, selon les compagnies d’assurance, 17 000 accidents de la route par an par la faute des sangliers ! ». L’assistance s¹interrogeait : comment pouvait-on se défendre ? Que faire ? Et que font les pouvoirs publics ? Ne faudrait-il pas trouver un arrangement ? Abandonner purement et simplement des territoires à l’animal ? Ou au contraire, lui déclarer la guerre, et la faire, pour de bon ?! On en aurait presque oublié Chapochnikov. Averti, le gérant, qui commençait à trouver cette journée décidément bien chargée, tenta de prendre les choses en main. Mais au même moment surgissait dans les cuisines Vadim Zagladine, à qui une âme charitable avait simplement signalé qu¹on avait, enfin, « mis la main » sur son compère, sans préciser dans quel état. Le Russe, ragaillardi, ne comprenait pas bien pourquoi les retrouvailles devaient se faire dans les cuisines. Il mit du temps à saisir ce qu¹on lui disait : on avait bel et bien retrouvé la carte d¹accréditation de son proche dans le ventre du sanglier abattu cette après midi, Attila, lequel ne s¹était sans doute pas contenté de ses attributs plastifiés, lui fit comprendre le caviste à qui, pourtant, personne ne demandait rien...
Quand il réalisa l¹ampleur du désastre, Vadim Zagladine s¹offrit une belle crise de nerfs, version slave qui plus est. Il était tout à la fois le tsar outragé genre Ivan le terrible et Féodor Chaliapine grondant dans Boris Godounov. Les autres chasseurs, à l¹exception d’Edmond Bassompierre qui avait déjà quitté l¹hôtel avec sa petite « famille », un temps impressionnés, cherchèrent à le consoler mais le Russe, déchaîné, ne voulait rien entendre. « Barbares ! » hurlait-il sans qu¹on sache très bien qui il visait. « Arriérés ! Primitifs ! Sauvages ! Tchétchènes ! Mongols ! » Il psalmaudiait, avec une incroyable voix de basse, « Chapochnikov », repartait dans les aigus, brisait quelques assiettes avant de rugir à nouveau : « Yaponchik ! où es tu Yaponchik à moi ? »
Son visage passa du marbré au livide alors qu’il beuglait : « Mat, putain de ta mère, où t’es, Mat ? »
Chap2
22h45

« L’ARMENIE !! »
Pierre Gentileschi venait enfin de déchiffrer la charade. De la visite de la glacière, en fin d’après-midi, l’archéologue avait rapporté la petite bouteille trouvée au milieu des décombres avec son mystérieux parchemin. Il aurait sans doute dû placer aussitôt cette relique dans une pochette plastifiée puis confier sa découverte aux experts du laboratoire de l’INRAP mais à la première manipulation, pourtant précautionneuse, le col du flacon, juste là où était moulée l’inscription « Aromate, 1941 », s’était cassé net. Un mauvais génie allait-il s’en échapper ? Plus simplement, le papier enroulé dans le récipient, sans doute pressé de sortir, avait glissé sur le guéridon autour duquel lui et Kovaks avaient pris place, dans le bar de l’hôtel, un peu à l’écart des autres consommateurs. Le papier, trop longtemps comprimé, n’en finissait plus de se dérouler et de prendre ses aises comme on s’étire au réveil. Il se balança quelques instants avant de trouver son point d’équilibre, sous le regard amusé de l’historien et du journaliste. Il leur était à présent difficile, et pour tout dire absurde, ou superstitieux, de ne pas lire le texte. Les deux hommes faillirent se cogner la tête en s’approchant, dans un même mouvement convergent, de la feuille cartonnée et pouffèrent. Pierre Gentileschi entreprit de l’aplatir du bout des doigts, comme s’il avait peur de se brûler, ou d’attraper on ne sait quel virus. Il s’agissait d’un tapuscrit extrêmement court, une simple phrase en fait. Les lettres étaient tapées en caractères majuscules, à l’encre rouge ; la machine présentait un défaut, les signes A et O « bavaient » et formaient des taches de couleur ponctuant l’écrit. Sujet, verbe, complément, difficile de faire plus sobre :
L’OR EST DANS L’ARCHE.

L’or ? L’arche ? Késako ? Kovaks et Gentilieschi se dévisagèrent comme s’ils se découvraient tout à coup. L’or est dans l’arche ? Alors, voilà le trésor qui revenait en force ?! L’historien n’avait pas cru à cette fable alors que le Russe s’était interrogé. Pour le coup, ils se disaient ensemble que l’affaire devenait sérieuse. Les deux hommes parurent soudain anxieux et se mirent, d’instinct, à parler un ton en dessous, jetant des regards soupçonneux sur le reste de la salle. Gentileschi, les yeux plissés, tournait l’énigme en bouche, « l’or est dans l’arche, l’or est dans l’arche », avec la même mimique que s’il dégustait un vieux brandy. Kovaks de son côté saisissait mal le sens du mot Arche.
« C’est au choix une voûte ou une arcade, ou un cercueil ou encore un coffre, murmura l’archéologue. C’est dans une arche que Moïse mit les tables de la Loi. Mais l’arche, c’est aussi, c’est surtout le nom du bateau que Noé utilisa pour échapper au déluge. L’Arche de Noé ! »
Le Russe connaissait mal.
« Mécréant, tu ne connais pas la Bible, s’amusa l’historien : Alors Dieu dit à Noé : Fais-toi une arche de bois résineux. Et Noé entra dans l’arche avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils pour échapper aux eaux du déluge. Des animaux, chaque paire, mâle et femelle, vint vers Noé dans l’Arche comme Dieu l’avait ordonné à Noé »...
Kovaks complexait, la Genèse n’était pas son fort, il s’en excusait :
« Tu peux, tu peux, insistait, un tantinet sadique, Gentileschi, car cette histoire s’est passée près de chez vous, enfin tout près de l’ex-URSS... Façon de parler, bien sûr.
- Mais encore ?
- A la fin du déluge, l’arche s’arrêta finalement sur le Mont Ararat. La Bible dixit.
Cette fois, le Russe retrouvait ses marques.
- L’Ararat, mais oui, bien sûr, le mont sacré des Arméniens, leur Mecque à eux. On le voit d’ailleurs sur le drapeau de l’Arménie alors qu’il se trouve aujourd’hui en Turquie. Sais-tu qu’on raconte chez nous une anecdote à ce propos ?
- Je t’en prie.
- Une délégation turque est de passage à Moscou, dans les années soixante ; elle se plaint de voir « leur » montagne annexée sur le fanion arménien, celui de l’Arménie soviétique donc ; notre représentant, Khrouchtchev je crois bien, répond du tac au tac : « Et vous, vous avez bien la lune sur votre drapeau, or elle n’est pas sur votre territoire ? » Pas mal, non ?

Un ange passa, suivi de tous les animaux de la création, allant par deux, ours, éléphants, girafes, lions, sauterelles.., descendant de la passerelle du rafiot boursouflé du vieux Noé quand soudain l’archéologue rugit, littéralement :
« Mais putain de nom de Dieu, mais oui, l’ARMENIE ?! C’est l’Arménie, bien sûr. L’or, l’arche, l’Arménie ». Il en bégayait presque.
Ce pays était en effet une des onze Républiques soviétiques en 1937. Il était donc représenté sur le propylée du pavillon, cette même année. Il y a quelques jours déjà, Gentileschi s’en souvenait parfaitement, le médaillon arménien avait été retiré de la glacière puis déposé sur une brouette, aux côtés des premiers fragments récupérés, classés et alignés dans un hangar proche.
« Et tu sais ce qu’il y a sur ce bas relief ? »
Sans laisser le temps au Russe de réagir, il poursuivait :
« L’emblème du marteau et de la faucille, bien sûr, un inévitable tracteur qui semble parader et puis une montagne, l’Ararat, au sommet de laquelle est posée une nef et cette nef, c’est...
- L’Arche de Noé ?!
- Absolument.
- Mais alors...

Le jour de son extraction, ce blason avait semblé à l’archéologue d’un bon poids mais semblable d’apparence à toutes les autres pièces extraites, couleur passe-muraille, gris cimenté. Gentileschi, béat, hochait la tête et traduisait : l’or est dans l’arche égale l’or est dans l’arche de Noé qui est dans le bas-relief de l’Arménie. L’or est en Arménie !

« Et le médaillon, où il est ?
- Dans un abri, près du parking.
- C’est loin ?
- A deux pas !
Comme des conspirateurs, l’archéologue et le journaliste sortirent du bar, faussement désinvoltes ; en chemin, tout en hâtant le pas, ils se perdirent en hypothèses sur les raisons qui avaient pu pousser l’auteur, mais peut-être étaient ils plusieurs, du message à recourir à un tel procédé. A en juger par la date probable de la bouteille, 1941, Il pouvait s’agir d’un des hommes qui avaient brisé le monument, volontairement ou contraint. Comment avait il découvert le secret ? Au cours même de cette destruction, sans doute. Pourquoi n’avait-il pas tenu cachée sa découverte ? On était en pleine guerre et il devait se demander s’il reviendrait jamais là un jour ; en imaginant le pire pour lui, c’était donc une sorte de cadeau qu’il faisait à celui qui prendrait la suite. En même temps, il fallait que cet autre mérite ce filon, d’où l’énigme savante... Pourquoi pas ?

Le hangar était un endroit ouvert à tous les vents. Il n’y avait
pas d’éclairage et les lointaines lueurs du château ne permettaient pas d’y voir quoi que ce soit. Kovaks trouva finalement au fond d’une poche un antique briquet à essence qu’il actionna ; apparurent sous l’aura de la flamme les premières pièces extraites de la glacière, rangées sur des palettes et numérotées, une paire de pieds massifs, un bras musculeux,un visage féminin aux grands yeux ouverts et portant un foulard, des morceaux sans queue ni tête...
« Oups ! » hoqueta l’archéologue, la brouette avait disparu, et son trophée itou.

Chap3
23h05

GREGOIRE !
Chloé Grangier semblait émerger d¹une longue apnée. « Grégoire, putain de merde, c¹est Grégoire Dufour ! »
Ils avaient dîné, Laurent Marcie et elle, à la hâte puis avaient rejoint leur chambre. Son danseur, à bout de patience, l’avait déshabillée, caressée, couchée, couverte, entreprise ; elle s’était donnée de l’entrain en rêvant son amant comme Phèdre, son héroïne chérie, l’avait fait :
« Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche
Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux ou tel que je vous vois ».
Mais les rimes étaient de peu d’effet, sa tête était ailleurs, qui ne cessait de ruminer. Cette voix !? A qui donc appartenait cette voix ? Elle ne lui était pas inconnue mais encore ? Composant avec les assauts de plus en plus fougueux du garçon, elle n’en finissait pas d’égrainer en secret des noms plus ou moins approchants : grec, grêlé, grenouille, elle sentait bien que c¹était dans le coin.
Depuis la mi journée, elle avait croisé à plusieurs reprises cette satanée voix qui la provoquait, la dérangeait, dans le hall d¹accueil d¹abord, dans la salle du restaurant aussi, dans le labyrinthe végétal enfin. Dufour ! A présent, elle en était sûre, c¹était la même voix, celle de Grégoire Dufour. Tout au long de l¹après midi et de la soirée, elle n¹avait pas été foutue d¹associer ces intonations plutôt juvéniles à un nom, d¹identifier cette mélodie, de la situer dans son répertoire mental de déviants.
Obsédée qu’elle était par sa traque de Thierry Mat, qui se promenait à Caillet comme chez lui, elle n’avait pas su se concentrer sur la voix du jeune homme. Elle avait par la suite été distraite, dans le jardin, par le bavardage de mafieux russes. Avec l¹aide de Laurent, qui lui détailla, au cours du dîner, les déplacements des uns et des autres, elle avait pu établir que Thierry Mat non seulement manipulait Benadur mais connaissait les Russes, l¹un d¹eux en tout cas. Ils s¹étaient entretenus plusieurs fois dans le courant de la soirée. Elle pourrait toujours glisser cette info dans le dossier, lundi. Mat copine avec les Moscovites... Bonne pioche. Mais encore ? Le gangster était-il devenu la « frantsouskaïa connection » des parrains russes ? En attendant, elle était passée à côté de l’autre voix, plus juvénile, plus fébrile, plus inquiétante en fait. Impossible de la cataloguer. Comme si elle avait voulu lui donner une chance ? Cette idée la dérangeait. Elle ne s¹expliquait pas ce curieux blocage. Et ce soir, alors qu¹elle aurait du être disponible pour son danseur de tango, qui avait rongé son frein depuis trois longs mois, s¹abandonner à ses attouchements, céder à ses assauts, répondre à ses câlineries, elle était ailleurs. Pas question de le lui dire, le pauvre, il était capable d’en faire une jaunisse. N’empêche, lui était tout à sa libido, balbutiant des mots désordonnés, « toi », « oui », « enfin », « viens », « oui », mais elle creusait son sillon et poursuivait son enquête : gredin ? grégaire ? grégorien ? Et c¹est ainsi qu¹elle hurla littéralement « Grégoire » alors que Laurent, congestionné, prêt à l’épanchement, commençait déjà à partir dans les vertiges de l’orgasme, mot dont on ne dira jamais assez qu’il signifiait à l’origine « accès de colère » ! Comment lui expliquer ce contre-pied ? Comment lui faire partager ses émois ? Laurent d’abord réagit mollement mais quand la jeune femme répéta, hystérique, pour la troisième fois, « Grégoire, mais oui, Grégoire ! », il lâcha prise. C’était trop. Le coït brutalement interrompu, il regarda sa partenaire, hébété.
« Dufour. Grégoire Dufour ! » Elle insistait. Laurent Marcie, blême, s¹était écarté d’elle qui retrouvait soudain toute la mémoire : Grégoire et sa bande, Daphnée Mangin, Kalach et les autres. Des jeunes tous bardés de diplômes, des mastères de sociologie à l¹Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) ou des doctorats en histoire et civilisation ou encore en sociologie du développement. Ils habitaient, façon de parler, un taudis du côté de Roissy. Des malins, qui vivaient à l¹écart des autres groupuscules de l¹ultra-gauche et se méfiaient des portables, affichaient des prétentions artistiques mais semblaient surtout affectionner le maniement des armes.
Oubliant pour de bon son fiancé, qui s’était levé, Chloé Grangier réfléchissait à haute voix. « Mais qu¹est-ce qu¹il fout ici, le Grégoire ? Gagner trois francs six sous ? La bande devait avoir bien d’autres moyens de s’autofinancer. Se payer un week-end en château ? C’était vraiment pas le genre ! Magouiller avec les Russes ? Ou avec Thierry Mat ? Ils n’étaient pas du tout du même monde ; à la limite, le garçon pouvait les fréquenter pour se procurer des armes, à la limite ? mais pourquoi ici ? Et puis Grégoire n’était sans doute pas venu seul ! Alors... Mais non, mais oui, mais bon sang mais c¹est bien sûr, le Besef !? Oui, oui, oui, le Besef ! Le groupe de Grégoire Dufour s¹intitulait « le CRAC 40 », c’était pas pour des prunes. Son programme ? Crac 40, justement ! Pourquoi Crac ? Mais parce qu’il s’agissait de faire « sauter » les patrons, tiens !!! Il était là, ils étaient là pour le BESEF, pour flinguer les boursicoteurs !
Laurent Marcie avait ouvert la fenêtre, il n¹allait pas se jeter dans le vide tout de même, s¹inquiéta très furtivement
Chloé. Lui regardait son aveugle s’enthousiasmer toute seule et déblatérer tout en hochant la tête, remonté, démonté, anéanti.
« C¹est pour le Besef qu¹ils sont là, tu comprends, Laurent ? »
Il haussait les épaules. Il n¹en avait strictement rien à foutre du Crac40 et du Besef, rien à foutre de la Bourse et des squats, rien à cirer qu¹elle ait enfin reconnu les voix de Pierre, de Paul ou de Jacques. Rien à secouer. RIEN DE RIEN ! Elle venait de l’humilier, de piétiner son désir, de saboter sa volupté ; il écumait. Mais perdue dans ses recherches, elle ne l¹entendait pas. Tout s¹ajustait dans sa tête de flic. Sûr et certain, le groupe du « CRAC 40 » devait être là au grand complet ; elle était prête à parier qu¹ils s¹étaient tous fait embaucher pour l¹occasion. Ça ne devrait pas être bien difficile à vérifier. Tout lui revenait à l’esprit, soudain, limpide, évident. La bande était à peu près insaisissable ; elle n¹utilisait pas de portables, pas d¹ordinateurs ni d¹internet mais elle téléphonait tout de même. Il y avait au « Vieux Bourg », près d’un parking envahi par les herbes, une cabine téléphonique en capilotade, vitres brisées, portes béantes. L¹appareil avait été oublié par l¹administration lors de l¹évacuation du village et à la direction des Télécoms, on pensait le coin désaffecté depuis des lustres jusqu¹au jour où un contrôleur, qui soldait les comptes dans le réseau régional, s¹étonna, lors d¹une vérification de routine, que la machine, après un long silence, se soit remise à fonctionner. Il fit part de sa découverte à la direction qui passa le message aux flics, toujours à l¹affût dès qu’on approchait du périmètre des aéroports ; le réveil du dinosaure intéressa l’antiterrorisme qui demanda des écoutes et c’est ainsi qu’en bout de course, le dossier échut, une fois encore, à Chloé Grangier. La cabine était vétuste et la voix, presque toujours la même, devait en être un peu déformée, quand elle n’était pas carrément inaudible, mais c¹était bien cette même voix retrouvée dans le hall puis dans le labyrinthe. Grégoire Dufour !
« Sa cabine était sur écoutes depuis des semaines, dit Chloé Grangier à Laurent Marcie.
- Arrête, je m¹en branle !
- Ce que tu sais pas...
- Et je veux rien savoir
Laurent Marcie se rhabillait, elle le comprit au froissement des vêtements :
« Tu pars ?
Chloé Grangier aurait dû le retenir mais son départ n’arrivait pas à la soucier vraiment. Elle se souvenait maintenant que ces derniers jours, les jeunes gens avaient multiplié les appels ; ils parlaient sans cesse d¹une opération Ali Baba. Au début, elle avait même cru entendre Al Quaïda ; mais pas du tout, ils parlaient bien d’Ali Baba...Cela pouvait très bien être un message codé. Et ce qui semblait un charabia faisait sens : Ali Baba ? Un clin d’oeil sans doute aux 40 voleurs, comme ceux du CRAC40 ; tout ça se tenait.
« Merde de merde de merde... »
Chloé n¹eut pas le temps de se lever ni de téléphoner. Laurent Marcie claquait la porte au moment même où une explosion sourde, sorte de roulement, venue des entrailles du château, secoua tout le bâtiment, faisant partir en éclats la myriade de vitres. Le vacarme se répercuta jusqu¹au plus petit édicule, jusqu¹au dernier encorbellement du prestigieux édifice. Le réveil marquait 23h15.
Chap 4
23h15

ZAGLADINE ?!
Quand il entendit l¹explosion, Thierry Mat se dit que c¹était un coup du Russe. On lui avait rapporté le comportement de Vadim Zagladine dans les cuisines, tout à l¹heure, lors du dépeçage du sanglier, son exaltation, ses menaces. Depuis, le bonhomme était invisible. Quelqu’un prétendait l’avoir vu traverser, armé, la cour d’honneur et entrer dans une aile du château mais ce témoin n’était pas très fiable. Le slave voulait-il venger la disparition de son double ? En tout cas, il ne faisait aucun doute que l¹autre avait été exécuté, même si l¹on n¹avait retrouvé de lui que sa carte d¹accréditation. Mat ne comprenait rien à cette embrouille : un client dévoré par un fauve ? Un client buté dans son parc ? Et pas n’importe quel client, un Russe, qu’il avait bien connu en d’autres temps ! Le dossier était chaud ; si les flics venaient à faire le rapprochement ?! Non Mat n’y entravait que dalle et il avait horreur de ne pas comprendre. Il se sentait d’autant plus dépassé qu’au moment de la déflagration, il n¹avait pas immédiatement réalisé ce qui se passait. Il était dans le parc, à deux pas de Proserpine, pour le bref feu d¹artifice que la direction, Mme Fédoyere notamment, offrait chaque samedi soir à ses clients. La main en auvent, il scrutait le ciel où des fusées multicolores inscrivaient, paraît-il, le logo « Revotel ». C¹est alors qu¹il ressentit le grondement venu du château et surtout le souffle puis l¹explosion des vitres du rez de chaussée et d’une partie des étages. Une pluie de verre s¹abattit sur la cour d¹honneur. Là, on n¹était plus dans la pyrotechnie. Thierry Mat pensa que le Russe était parti en guerre, avec de gros, de très gros moyens ; on disait que les slaves étaient des gens de démesure mais pour le coup, la riposte était disproportionnée. Bien décidé à faire front, le parrain se précipita vers l’accueil. Le plus grand désordre régnait dans le hall, bureau renversé, glaces brisées, papiers éparpillés ; l’unique néon à avoir survécu au souffle agonisait et son clignotement tapait sur les nerfs. Seule présence humaine, un jeune serveur, Grégoire, était prostré sur une des marches menant au sous-sol. Groggy, les mains sur les oreilles, comme pour se protéger, mais un peu tard, il hurlait vers les entrailles de l’immeuble, où s’entortillait un lourd panache de poussière, le nom de sa compagne : Daphnée !.
Quelques minutes plus tôt, sous prétexte d¹apporter des boissons aux colloqueurs du Besef, ces deux jeunes gens avaient déposé, dans une corbeille de fleurs artificielles, des explosifs aux pieds de la tribune où un représentant des assurances, adipeux et brillant, y terminait, en anglais, à l¹aide d¹un rétroprojecteur, sa démonstration sur la nouvelle éthique du capitalisme. Le couple s¹éclipsa vite fait. Grégoire était persuadé que Daphné le suivait de près, il n¹avait pas remarqué qu¹elle avait été retardée par Vadim Zagladine ; ce dernier s’était invité au forum, demandant à la cantonade où se trouvait Thierry Mat. Il parvint à retenir la jeune femme, lui tenant violemment le bras, et lui posa la même question : Thierry Mat, vous savez où est Thierry Mat ?. Puis l¹explosion eut lieu, un poil trop tôt, pour les calculs de Grégoire ; le mécanisme avait presque une minute d¹avance. Le moment était pourtant presque parfait ; tout le staff du BESEF était là. Les jeunes gens s¹étaient arrangés pour que les employés des cuisines, de l’entretien et de l’accueil, dégagent du château côté jardin. Il n’avait pas prévu l’imprévisible, l’arrivée intempestive du slave. L¹effet de souffle, amplifié par le lieu clos, fut radical. La salle de conférence et tous ses attributs, pupitre, tribune, fauteuils ainsi que leurs occupants, PDG et actionnaires, administrateurs et même un ancien secrétaire d’Etat, sans oublier un Russe hystérique et une jeune femme terrorisée, tout fut foudroyé, anéanti, pulvérisé.
Thierry Mat saisit le jeune homme sous le bras pour l’aider à srtir mais le garçon, comme électrisé par ce contact, s’écarta violemment du parrain, se redressa. Tout en boîtant, il courut vers la cour et disparut.

Chap 5
23h17

BOJE MOÏ ! (Mon Dieu !)
Edouard Drozdof, au comble de l¹abandon, frémissait de plaisir quand l¹explosion provoqua comme un flash à l’intérieur même de la glacière, illuminant une fraction de seconde le visage des visiteurs nocturnes qui s’y trouvaient. Il y avait là l¹officiel russe, les yeux clos, agrippé aux barreaux de l’échelle métallique, offrant sa croupe à GM Benadur qui l¹entreprenait avec des gestes désordonnés depuis trois bonnes minutes.
BOJE MOÏ ! répéta l¹homme de Moscou à l¹instant même où le gérant, lui, comprit que tout était fini.
Après le dîner, Edouard Drozdof et GM Benadur, sans s¹être vraiment concertés, avaient décidé de se rendre à la glacière, histoire de revoir une dernière fois, avant de se coucher, les pans éclatés du propylée.
« Tu veux gratter ? Demanda le Russe.
« Tu crois au trésor, toi ? grinça le gérant, narquois.
Mais, une fois arrivés au bas de l’échelle, dans la cavité, le bureaucrate moscovite s¹était soudain collé à l’hôtelier, l¹enserrant de ses bras menus, l¹embrassant à pleine bouche ; ensuite, tout s’était enchaîné très vite. En un mouvement, Edouard Drozdof avait déjà ses pantalons aux genoux, s’offrant à un GM Benadur, stupéfait mais ardent, qui l’enfila sans transition. C¹était la première fois que GM Benadur s¹accouplait à un autre homme ; son partenaire au contraire avait l¹air de connaître la musique et avait guidé en expert les gestes de son nouvel amant.
BOJE MOÏ ! Le Russe couinait et son hôte se délectait de sa bassesse, tous deux oubliant l’extrême précarité de leur position. Le pan de statue sur lequel ils se trouvaient, en effet, un tronc de travailleur émérite aux bras puissants, tenant dressé son marteau-piqueur comme s’il s’agissait d’une Kalachnikov, basculait dangereusement d’un côté puis de l’autre. C¹est à ce moment précis que les mauvaises ondes que l¹explosion au château propageait percutèrent la glacière. Le chaos minéral qui s’y trouvait reposait sur un fragile équilibre que le souffle de la déflagration ébranla et détruisit. Comme une tectonique des plaques en miniature, les morceaux du bas relief se chevauchèrent, se bousculèrent, se renversèrent dans un boucan d’enfer, amplifié encore par la configuration de la pièce. En un rien de temps, les deux hommes furent engloutis dans cette complexe recherche d’un nouvel arrangement. Entraînés par tout ce remuement, les voûtes et le toit de la glacière s¹affaissèrent à leur tour, ne laissant aucune chance à ses éphémères résidents. Edouard Drozdof, qui n¹avait rien vu venir, s¹imagina, l¹espace d¹une seconde, vivre un coït grandiose puis il ne s¹imagina plus rien du tout. GM Benadur, lui, eut juste le temps de se dire que c’était cher payer pour un péché véniel.

Chap 6
23h18

« COMMANDANT ?!
- Hé oui, sergent, c¹est moi, dit Edmond Bassompierre, z¹avez l¹air surpris mais la fête est finie ! Z¹avez vu l¹heure ?
- Mais mon commandant, il n¹est pas 23h30 !
- Ah pardon mais moi j¹ai 23h30 exactement, sergent ! A l¹horloge de la caserne, insista mensongèrement l¹officier, il est 23 heure30 pile poil ! Et vous savez que cet appareil ne se trompe jamais ! Je crois plutôt que c¹est votre tocante qui
déconne, sergent ! Z¹êtes pourtant pas du genre à être en retard, je me trompe ?
Humilié, Apache se dit que le cadran de la voiture était naze et l¹heure indiquée pouvait retarder d’une dizaine de minutes ; il aurait dû garder sa montre de plongée au poignet. Il n¹aimait pas mais alors pas du tout être pris ainsi au dépourvu et donna un violent coup de poing sur le tableau de bord.

Ils étaient, Mike et lui, en planque depuis peu sur le parking, à demi couchés dans une 4X4 noire, aux vitres teintées et immatriculée en Allemagne. Ils avaient photographié avec leur caméra à infrarouge doté d’un intensificateur de lumière les plaques de toutes les voitures qui stationnaient là . Mike avait eu dans le collimateur une Jaguar :
- Tu sais qu¹une lionne et un jaguar peuvent très bien s¹accoupler...
-  ?!
- Ils feront un jaguarion.
- Tu crois que c¹est le moment ?
- Avec toi, c¹est jamais le moment .
- Ta gueule !
- N¹empêche, c¹est comme ça !
- M¹en fous !
- Le problème , c¹est que jaguarion sera stérile et ne pourra pas se reproduire.
- ...
- Dommage, non ?

Apache allait envoyer son complice dans le mur quand, à ce moment précis, il y avait eu un bruit inquiétant du côté du château. D¹où ils étaient, ils virent une lueur éclabousser l’édifice puis de premières flammes s’élever alors que les vitres s¹éparpillaient dans un étrange concert. S¹ensuivit une débandade. Des jeunes gens se débinaient à toute vitesse vers le parking justement, l¹un d¹eux, traînant la jambe, hurlait au ciel « Daphnée ! » Apache compta une demi- douzaine de fuyards qui se pressaient autour d¹une antique camionnette. Mike fit les yeux ronds :
- C¹est quoi, ce bordel ?
- T¹occupe ! Tu continues de photographier les plaques !

C¹est alors que le portable avait sonné, du côté de la boîte à gants. Apache était très désagréablement surpris. Le jeu voulait qu¹il appelle, lui, son supérieur en premier. C¹était loupé. Mais Edmond Bassompierre paraissait de bonne humeur et le sergent se dit que rien n¹était joué. Apache lui répondait tout en regardant sans voir la palanquée de gamins qui tentaient de s¹engouffrer dans leur véhicule, à quelques mètres à peine de la 4x4. Les jeunes semblaient d¹autant plus frénétiques que leur engin refusait de démarrer.

- Il est même 23h31 à présent, insistait, sadique, Edmond Bassompierre. Le délai est bien terminé, sergent, vous avez eu 24h comme convenu...
- Affirmatif mon commandant !
- Alors, dites moi un peu, les objectifs ?
- Remplis, mon commandant.
- C’est bien, ça, bravo. Mais, attendez, j¹entends de l¹agitation autour de vous, non ? Rassurez moi, c¹est pas vous qui faites ce barouf ?
- Affirmatif.
- Quoi affirmatif !? c¹est vous ?
- Non, affirmatif, il y a du barouf mais ce n¹est pas nous !
- C¹est bon poursuivez. Alors, cette opération ?
- Mission accomplie de bout en bout.
- Mais encore ?

Apache et Mike formaient un commando de renseignement du 12è BCA, le fameux bataillon de chasseurs alpins, qui venait d¹être mis à l¹épreuve, durant vingt-quatre heures. Des travaux pratiques de fin de stage, en quelque sorte. Ceux-ci consistaient à exercer une surveillance rapprochée d’un site civil, le château de Caillet en l’occurrence, afin d¹en connaître le système de sécurité, les infrastructures ainsi que les moyens de transport, si possible sans se faire voir et en tous cas sans jamais se faire identifier. Edmond Bassompière, déguisé en père de famille, et son adjoint, avaient passé la journée à l¹hôtel dans le but de démasquer les deux hommes. Cela aussi faisait partie du jeu, un contre-commando en quelque sorte. Le commandant n¹avait pas repéré le duo, un bon point pour ce dernier. De retour à sa base et les délais étant atteints, l¹officier appelait ses ouailles, pour le rapport.

- Où était votre « chambre », cette nuit ?
- On a creusé un poste d¹observation à la lisière de la forêt, comme convenu.
- Confortable ?
- Affirmatif. Nous avons eu un petit imprévu.
- C¹est à dire ?
- Un visiteur !
- Et alors ?
- Il a fallu changer de lieu ; on a dû s¹y prendre à deux reprises pour creuser car...
- Ce sont des choses qui arrivent, mon cher ; passez moi les détails pour l¹instant.
- Affirmatif, mon commandant.
- Et puis ?
- Et puis on a donc pu observer toute la nuit le bâtiment, les moindres allées et venues de ses habitants.
- Z¹avez des photos de ce que vous dites ?
- Une série de photos de la demeure, impeccables , prises heure par heure, tout au long de la nuit.
- Bien, très bien ! Et le dispositif de sécurité ?
- Simple comme bonjour, mon commandant, nous avons toute la nomenclature du service de sécurité du château, les codes employés, les armes en réserve.
- Les armes ? Vous avez trouvé des armes ?
- Affirmatif, mon commandant. Une paire de tonfas et un taser, un beau taser.
- Et puis ?
- Et puis c¹est tout, mon commandant.
- C’est vrai ?
- Vrai !
- Le râtelier ?
- Quel râtelier ?
- Pas de râtelier ?
- Non, mon commandant.
- D¹accord, d¹accord ; et personne n¹a rien vu ? personne ne se doute de rien ?
- A l¹heure qu¹il est, personne, mon colonel.
- A l¹heure qu¹il est ?
- C¹est à dire que le gars du service nous a vus mais il n¹a plus de soupçon parce que...
- C¹est bien, vous m’expliquerez tout ça plus tard. Pour l’instant, faites moi du grosso modo, vous voyez ce que je veux dire ? Alors, le dispositif incendie ?
- J¹ai tout, là aussi, les prises d¹eau, les emplacements des extincteurs, leur état de marche.
- Pas d¹incident dans les cuisines, j¹espère.
- Non, non, séquence cuisine impeccable. Simplement le chef..
- Oui ?
- C’était un noir mon commandant !
- Oui, hé bien ?
- Non, rien mon commandant, mais c’était un noir.
- ...
. Bien, je poursuis. On a croisé aussi dans les cuisines, ça me revient maintenant, une cliente qui nous a pris pour des employés.
- Ce serait plutôt un bon point pour vous, ça.
- Affirmatif. Elle voulait nous commander un menu un peu spécial, je crois bien ; je l¹ai confiée à Mike
- L¹homme idoine, en effet ; vous me faites une belle bande, tous les deux ! Et le parking ?
- Un jeu d¹enfants, commandant ; on a pu cadrer toutes les voitures, de belles limousines, soit dit en passant .
- Vous avez raison. Tout cela est excellent. Mais dites moi, ils font la teuf à côté de vous, non ? J¹entends toujours du bruit, je trouve même qu¹il y en a de plus en plus !
- Affirmatif, mon commandant, des jeunes, une bande de jeunes. Z’arrivent pas à démarrer. En plus, ont bloqué le klaxon.
- Ça leur passera avant que ça me reprenne ! Trêve de plaisanteries ! Sergent, vous en avez assez fait ; il est temps de vous replier, on se voit demain matin à la caserne, pour le débriefing. Neuf heures pétantes ! Soyez à l’heure, cette fois !
- Bien mon commandant
- On parlera médailles.
- Avec plaisir, mon commandant.
- Normal, sergent, normal.
- On va réunir la commission pour savoir si vous faites honneur , ou non, au 12è BCA et à ses commandos !
- Affirmatif.
- Et si vous méritez votre petite étoile bleue, l¹étoile URH comme ?
- Comme « Unité Recherches Humaines », mon commandant !
- Bien. On va voir aussi si on vous nomme chef d¹équipe.
- Trop heureux, mon commandant.
- Ne me remerciez pas trop vite, sergent. Juste un dernier mot. Donc, si je vous dis « râtelier »...
- Oui mon commandant ?
- Vous me répondez ?
- Rien.
- C’est vrai, ça vous dit vraiment rien ?
- Je capte pas, mon commandant !
- C¹est pas grave, à demain, sergent !

Edmond Bassompière raccrocha sans plus de salameleks. Mike avait cessé de photographier et dévisageait Apache :
- Alors ?
- C¹est bon, je crois !
- Et les mômes ?!
- Quoi, les mômes ?
- Je les prends en photo ? leur camionnette ?
- Laisse tomber, mec, on a l¹étoile bleue, on rentre.

Il mit le 4x4 en route. L¹engin bondit, manquant écraser un des jeunots qui redescendait du fourgon manifestement en panne. L¹apache s¹éloigna fissa, croisant à la sortie du village deux camions de pompiers qui filaient vers le château. Il bougonnait :
« N¹empêche. M¹a fait chier, le colon. Avec un râtelier !? t¹as vu un râtelier, toi ?
- Un quoi ?
- Un ratelier !
- Ha ouais, dans l¹après midi !
- C¹est vrai ? Où ça ? mais où ça ? Tu m’as rien dit !
- Dans le parc.
- Un râtelier, dans le parc ?
- Un ratier, je veux dire.
- Connard, tu fais chier avec tes bestioles. Je te parle d¹un râtelier !
- OK, ça va !
- Un râ-te-lier, bougre de buse !
- Un râtelier ? c¹est un dentier, ça non ? où veux tu qu¹on voit un dentier, dans un château en plus ?
- Ha, ta gueule !
Chap 7
23h40

KLEBER ?!
Gaby avait été attirée par le bazar autour du château. A l¹évidence, c¹était pas le spectacle habituel qui y était donné, il y avait autre chose au programme que le traditionnel feu d¹artifice du samedi soir. C¹était plus animé, plus bruyant, plus coloré aussi. Elle longeait le pédiluve en ahanant : la brouette qu’elle venait d’emprunter était rudement lourde, elle risquait de la faire chavirer à chaque tour de roue mais pas question de renoncer à son pèlerinage. L’énorme écusson qu’elle y avait trouvé ferait une belle pierre tombale pour Attlila, avait-elle pensé aussitôt. « Mais oui, mon grand, mamie va te faire une belle tombe ! » minauda-t-elle en souriant à l’infâme trogne posée sur l’armoirie ; le fauve, impavide, les yeux vitreux, fixait sans la voir la vieille dame.
Celle-ci en effet, après le hangar, était passée avec son engin près des cuisines ; le lieu était complètement désert et le personnel semblait avoir fui pour d’obscures raisons, abandonnant, au sol, la carcasse à demi dépecée de son sanglier préféré dont la tête tranchée gisait dans un coin. Gaby n’hésita pas longtemps : elle hissa la hure sur la brouette et s’éclipsa. Ainsi elle allait offrir à son cochon, du moins à sa tête mais ça suffisait bien, une fosse décente dont l’écusson ferait office de dalle. Elle voyait très bien où elle allait installer tout ça, au fond d’une bauge que le fauve affectionnait tout particulièrement. La tête dans la fange et la médaille comme bouclier « Qu’est-ce que ça sera joli ?! » soupira-t-elle d’aise.
Dans le pédiluve, où se miroitait le début d¹incendie, une sorte de ballon flottait, un gros ballon, bien gonflé. Intriguée par cette sphère toute tachetée de lentilles, Gaby s’arrêta, reposa les brancards de la brouette, se frotta les mains congestionnées par l’effort et écarquilla les yeux. Sainte Vierge Marie, c¹était bel et bien la tête de son Jules d¹occasion qui dodelinait doucement entre deux feuilles de nénuphar.
« Bin mon kléber, qu¹est-ce que tu fous là ?
Le garde s¹était-il pris pour Narcisse, tombé à l¹eau à force de se mirer, de s¹admirer ? Il était bien trop laid pour attraper ce genre de vanité pourtant. Elle n’eut pas le temps d¹approfondir. Levant les yeux, elle repéra une famille de lapins qui traversaient le pré et couraient comme des dératés en se dirigeant vers le château ; heureusement pour eux, ils s¹éparpillèrent de part et d¹autre des douves au dernier moment. En fait ils fuyaient une bousculade, une cavalcade, une attaque venue du fond du parc. Gaby ne vit d¹abord, à l¹horizon, qu¹un moutonnement noir, un remuement sombre. Puis elle réalisa qu¹il s¹agissait d¹une rangée serrée de hures, une mer de dos hérissés, qui chargeaient. Toute une ligne de sangliers, sortie de la nuit, qui reniflait, ronchonnait, couinait. Les mâles étaient en tête, trottinant de front ; elle eut le temps par exemple de reconnaître Chanoine, avec sa tonsure, Dormeur, aux yeux quasi fermés, Chanel qui puait terriblement, Troisième oeil, car il avait une énorme verrue au milieu du front d’autres encore. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer pour qu’ils se mettent tous en branle et déboulent à cette heure ? Ce n’est certes pas elle qui les avait convoqués, elle n’avait pas ce pouvoir, et le regrettait bien d’ailleurs. Une armée de fauves ravageurs, un monde archaïque, remontait le parc, comme un seul et même monstre, défonçant tout sur son passage.

FIN

Post Scriptum :
« La glacière de Staline » est une oeuvre de fiction et ses personnages sont inventés. Il n¹en reste pas moins qu¹en 2004, l¹archéologue Pierre Gentili de l’INRAP a découvert, dans une glacière de l’ancien château de Baillet-en-France (Val d¹Oise) les restes des massifs qui décoraient l¹entrée du pavillon soviétique de l¹exposition universelle de 1937. Ces sculptures sont des réalisations de Joseph Tchaikov (1888/1979), artiste soviétique de culture juive qui séjourna à Paris de 1910 à 1913. Les fouilles ont eu lieu au printemps 2009.
On consultera avec profit le site internet de l’INRAP et la vidéo de François Gentili. Un documentaire est en voie de réalisation. Le monument reconstitué devrait être présenté au Pavillon de la Musique, à l’automne 2010, lors de l’exposition « Union Soviétique. Musique et idéologie ».
D¹autre part, dans les catacombes sous le Trocadero, là où l’Union Minière Internationale (UMI) avait reconstitué en 1900 une mine, on peut lire sur une paroi, parmi d’autres inscriptions, cette double signature, au crayon : « Brigadier Kovacs, gardien Stepankowski de l¹expo de 37 ». Voir le site « Worldfairs », forum de discussion sur les expositions universelles.
Enfin, le parc de Baillet, longtemps propriété du syndicat de la Métallurgie CGT, a bien été, avant et après guerre, un haut lieu de festivités ouvrières en Ile de France.


Bibliotheca - Dans l’Univers des Livres - Le trésor de Staline - Gérard Streiff - 2010


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