Le trésor, 3

LE TRESOR DE STALINE
Gérard Streiff

Un château-relais trois étoiles du Val d’Oise. S’y croisent, le temps d’un week-end, des Russes en visite, des squatteurs en
extras, une fliquette en goguette, des patrons en séminaire, des barjots en vadrouille, une ermite en observation, un archéologue averti. Que vient faire ici le pavillon soviétique de l’exposition universelle de 1937 ? Un cocktail plutôt explosif.
Samedi Matin
Chapitre 1
0H15

Vous cherchez pétrole ?
L’homme avait écarté de sa main droite une lourde branche de résineux qui lui gênait la vue et il se penchait, en souriant, vers les deux terrassiers qui creusaient, à coups de pelles, une tranchée à l’orée du bois. Il semblait plutôt amusé par le spectacle qui s’offrait à lui. En vérité, dans cette pénombre, à peine aidé par la faible lumière de la lune, il devinait autant qu’il voyait le tableau : un trou profond de soixante centimètres environ sur deux bons mètres de longueur où deux ouvriers, l’un dépassant l’autre d’une tête, étaient enfoncés jusqu’aux genoux. Insensibles à la fraîcheur ambiante, ils opéraient en marcel, trempé de sueur, le bénard en accordéon, les chaussures pataugeant dans la glaise.
L’intrus, trapu, le visage rond, avait les yeux un rien étirés, un vague héritage asiatique sans doute. Sa veste, pliée, était jetée sur l’épaule gauche. Il portait sur sa chemisette au col ouvert un badge plastifié comme on en épingle d’ordinaire aux membres de délégation ou aux participants de colloque. Le bonhomme avait tout du noceur qui sortait de table. Sa voix cependant était douce, le ton chantant ; il roulait longuement les R, oubliait allègrement les articles. Il avait mis l’accent sur le « chez » de cherchez, le début et la fin de la phrase s’effaçant légèrement. Un Russe, sans doute. Content de lui, le badgé répéta :
Alors ? vous cherCHEZ pétrole ?
Les deux individus dans la fosse, manifestement, ne s’attendaient pas à recevoir de la visite et encore moins à devoir répondre à un interrogatoire. Se croyaient-ils donc invisibles ou transparents ? À la lisière de la forêt et du parc, ils s’imaginaient en tout cas être seuls en ce lieu et à cette heure. Le face à face dura une poignée de secondes. Un gros malaise s’installa. Le duo, figé, opposait un air idiot au regard trouble du fêtard qui ne cessait d’opiner. Le plus grand des deux terrassiers, dit Apache, évoquait un peu un ogre de conte pour enfants, long, large, puissant, la tête chevaline. Après s’être essuyé le front d’un mouvement brusque du poignet, il se ressaisit et laissa tomber dans un murmure :
Dégage !
Le slave s’immobilisa, contrarié ; il n’avait pas forcément saisi la signification du mot, encore moins sa subtilité mais il en avait bien compris le ton.
De quoi ? de quoi ?
L’autre, toujours à voix basse, cracha :
Du balai !
Il accompagna l’invitation à déguerpir d’un geste énergique de la main.
Raus ! Raus ! ajouta l’ogre, usant du seul mot d’allemand qu’il connaissait et qu’il trouvait approprié en la circonstance.
L’étonnement du visiteur vira à la colère et il monta le son, dans les aigus :
- Camarades jardiniers, vous savez qui vous parlez ?
- Pour la dernière fois, le chinetoque, casse-toi !
- Je vais vous apprendre manières, espèce moujiks !
Cette fois, le client criait carrément. Alors Apache, qui n’était pas vraiment un homme d’échanges, sans transition, lui donna un méchant coup, de bas en haut, avec le tranchant de la pelle. Ce fut un mouvement sec, foudroyant ; il avait visé, avec une force terrible, la carotide. L’acier s’enfonça profondément dans la gorge de l’importun qui écarquilla démesurément les yeux, demeura deux ou trois secondes médusé. On ne s’attend guère, en règle générale, à être ainsi guillotiné au bout d’une promenade digestive. Apache récupéra son outil, sortit prestement de la tranchée, suivi par son compère, Mike, au moment même où le petit homme, sidéré et à demi décapité, s’affaissa d’un bloc, dans le trou, en émettant un drôle de gargouillis.
Sujet traité ! murmura laconiquement son bourreau. Mike, lui, poussa un très long soupir, mi plaintif, mi admiratif : Putaiiiiiinnnnnn !
Le compère en question avait le visage étroit, buté et globalement l’air vicieux. Ils contemplèrent un moment le dos de la victime en bras de chemise qui tressautait à leurs pieds. Un jet de sang glougloutait de son cou supplicié, vite absorbé par le sol sablonneux. Confronté à une situation radicalement
nouvelle et toujours aussi impavide, Apache, connu pour sa rapidité de décision, ne fit ni une ni deux : la pelle toujours en main, il commença à attaquer le petit monticule de terre qui bordait la cavité et jeta de premières pelletées sur le corps. Suiviste, l’autre fit de même sans barguigner. Méthodiques, ils manifestèrent la même ardeur à combler le trou qu’ils avaient mis à le creuser. « Faire et défaire... » ruminait Apache. Ils travaillèrent en silence, à peine dérangés par le chuintement régulier d’une hulotte dans les feuillages, en surplomb. La nuit était douce, le ciel piqué de centaines de petites lumières. Apache songea à son étoile à lui, la minuscule étoile qu’il s’était juré de décrocher, qu’il décrocherait. Quoi qu’il arrive, il la décrocherait ! Mike, tout en pelletant régulièrement, n’en pensait pas moins. Enfin, penser était peut-être un mot un peu fort mais il retrouvait ces associations d’idées qui lui venaient quand il exécutait une tâche machinale. Présentement, par exemple, il se disait que dans une autre vie, il aimerait bien renaître lombric ; parfaitement, lombric ! Il affectionnait les bêtes, en effet, toutes les bêtes de la création ou à peu près toutes, et il pouvait les regarder manger, bouger, copuler pendant des heures. Il en connaissait bien des étrangetés. Le lombric par exemple dévorait la terre devant lui, creusant sa galerie et, de temps en temps, remontait à la surface se libérer les intestins ; d’où ces petites guirlandes d’humus qu’on trouvait souvent sur le gazon, des turricules que ça s’appelle.
Turricule ! Il aimait, Mike, se gargariser de mots savants. Ceux-ci n’étaient pas toujours faciles à caser dans la conversation, surtout dans son milieu, mais il s’y efforçait, quitte à passer pour un pédant, ou pire. Apache remarqua les mouvements de lèvres de son compagnon, haussa le menton en sa direction d’un air martial, comme pour dire « Il y a un blème ? » Mike rougit, sourit, fit non de la tête et repartit dans ses divagations. Il se disait qu’aujourd’hui, par exemple, ça l’aurait bien servi s’il avait été lombric, mais bon, faut pas rêver...
On n’entendait plus que le bruit régulier des pelletées, leurs raclements répétés, un peu comme des pas traînant d’un être monstrueux qui, au fin fond de la nuit, rentrerait dans sa tanière. Bientôt le trop curieux petit homme au badge disparut tout à fait sous la terre, comme aspiré par les profondeurs. Le sol retourné eut encore d’ultimes soubresauts, de minuscules ondulations, comme si on se trémoussait là dessous, comme si on y rampait , puis tout mouvement cessa.
Les deux hommes s’offrirent une pause, savourant le calme revenu, le froissement de branches, le feulement d’obscurs rampants, les tics de la nature en somme. Un court instant, Apache crut entendre des craquements répétés mais irréguliers, comme un passant qui hésiterait ; il se dit que ce n’était pas là le bruit d’un animal, scruta le sous-bois puis, las, renonça à chercher. Sans se concerter, le duo avait pris la même pose, la tête sur les mains croisées au sommet du manche de leur pelle dressée. Apache, qui avait reçu une confuse éducation catholique, en dépit de son surnom, se dit qu’ils devaient ressembler un peu aux paysans de Millet pendant l’Angelus, tableau dont une pâle reproduction avait orné la cuisine de ses grands parents. Vus de loin, bien sûr, même de très loin, pourquoi pas ?
« C’est pas tout ça », dit finalement le grand. Ils se remirent au
travail, tentant d’égaliser le terrain et de masquer leur forfait en
l’enfouissant sous des branchages, des rondins et des brassées de mousse. Ils étaient alors trop occupés pour regarder, à l’autre bout du parc, à quelques centaines de mètres à peine, le château de Caillet qui brillait encore de mille feux en cette belle nuit d’automne.
Chapitre 2
7h30

Tonique, le soleil se réverbérait dans les milliers de petits carreaux qui composaient les innombrables fenêtres du château. L’édifice avait l’air d’éclater de joie. « Un bel été indien en perspective ! », se dit Georges-Marc Benadur, GMB pour les intimes. Il avait un corps massif et vigoureux, une pilosité qu’on imaginait exceptionnelle : une crinière poivre et sel, sourcils et cils broussailleux, le bas du visage bleu d’une barbe vite taillée, une toison débordant en touffes du col ouvert, enveloppant ses avant-bras dénudés. Ce gérant du Rêvotel, château-relais qui offrait près d’une cinquantaine de chambres, plutôt étroites mais luxueuses, se trouvait seul sur la grande terrasse qui, à l’arrière du bâtiment, donnait sur un parc immense, bordé de part et d’autre par de hautes futaies de feuillus, des chênes essentiellement, des ormes. Il testa de la pointe du pied le sol carrelé en pierre sur cabochons en marbre noir du perron. Un élément semblait vouloir se détacher, il faudrait voir ça tout à l’heure, se dit-il, agacé. L’hôtelier imposait à ses zygomatiques une petite gymnastique matinale, contractant puis relâchant ses muscles rubanés qui allaient donc de la pommette aux lèvres, répétant, comme il l’avait vu faire dans les films, le mot magique, ouistiti. C’est qu’il allait devoir sourire des heures durant à une meute de clients bavards et exigeants et il s’agissait de se composer durablement un bon visage. Ouistiti. La journée s’annonçait chargée, en effet. Au programme, il y avait cette histoire abracadabrante de glacière et de Russes. Il avait confié ce dossier à son épouse, elle adorait les salamaleks et tout le toutim. Des patrons organisaient par ailleurs un séminaire mais là, les choses étaient bien rodées. Restait le tout venant. C’est bien simple, l’hôtel était complet de chez complet. Toutes les chambres étaient retenues, le restaurant travaillait aussi à guichet fermé et tout au long de la journée allaient se succéder « événements » et réceptions. Jusqu’au feu d’artifice du soir.

GM Benadur était un châtelain d’un genre un peu particulier. On ne peut pas vraiment dire qu’il ait été destiné à ce métier. Avant, quand on lui parlait d’hôtel, il pensait plutôt à hôtel de passe ou encore hôtel de police. C’est dire si sa formation hôtelière était limitée, ou spécialisée. Pourtant, il y a quelques années déjà, il avait fini par céder aux amicales pressions de son « ami » Robert Lesage, dit Bob le manouche, son boss plus exactement, qui voulait le voir prendre en main la destinée du château de Caillet ! Un vrai conte de fées. En vérité, les choses s’étaient faites très simplement. Un jour qu’ils chassaient dans ce coin du Val d’Oise, Bob et lui dans le rôle à la fois du porte-flingue et de gibecière, ils avaient fait halte au château en question où se tenait une opération portes ouvertes. Une grande banderole, rédigée à la hâte, semble-t-il, pendait au-dessus de la conciergerie, proclamant : Visite gratuite ! Château à vendre !

La demeure appartenait à Marlène de la Fédoyère, dernier rejeton d’une tribu fantasque et ruinée. Elle y vivait seule avec une bonne mystique, Gaby Ricotin, qui avait la manie d’installer des statuts de la vierge dite Notre-Dame-de-France aux quatre coins du bâtiment et semblait précocement atteinte de la maladie d’Alzheimer ; elle oubliait systématiquement le début de la phrase qu’elle venait de terminer. Mais GM Benadur pensait que c’était un genre qu’elle se donnait. Il y avait encore, dans une annexe, un concierge lunaire et rondouillard, Kléber. Ce dernier n’avait pas de prénom, tout le monde l’appelait familièrement « Le Kléber ».

Le château avait eu une histoire récente plutôt compliquée. Le bien avait été vendu entre les deux guerres par un aïeul dépensier. Les syndicats en avaient hérité au temps glorieux du Front Populaire, défilant le long des douves en chantant sur l’air des lampions « Encore un château d’acheté, v’là le metallo qui passe... ». Le parc notamment était devenu un haut lieu de réjouissances prolétaires. On y guincha jusqu’à la guerre. Les collabos occupèrent alors le lieu, transformant l’ancienne colonie de vacances en colonie pénitentiaire, destinée notamment aux propriétaires sortants puisque s’entassèrent les incorrects de tout poil, rouges, espingouins et autres agités.
Le père de Marlène avait péniblement récupéré le bien à la fin des années cinquante. Question de principe qui allait lui coûter sa maigre fortune et sa santé. Il ne fut pas difficile à Robert Lesage et GM Benadur, les deux seuls visiteurs à se donner la peine de passer le pont-levis, de comprendre que dame Marlène était incapable d’assumer les frais colossaux que demandait l’entretien de la demeure ; il ne fut pas trop compliqué non plus de saisir que cette petite femme ronde, précieuse et calculatrice, ne semblait pas, ou plus, trop à cheval sur les principes, malgré son nom à rallonge. Elle était prête à tout arrangement lui permettant à la fois de sauver le logis et de rester dans les lieux. De son côté, Robert Lesage était dans de bonnes dispositions. Plutôt prospère, il était depuis quelque temps à la recherche d’un bon moyen de placer une partie de ses économies. Lui qui n’avait pas trop la vocation nomade avait toujours aimé la pierre, toujours voulu investir dans le dur, dans une maison, une vraie. Dans du lourd. Pour le coup, il était gâté. L’occasion était belle. Ils visitèrent en long et en large la demeure, sondèrent les murs, caressèrent les meubles, tâtèrent les tentures et firent du gringue à sa seigneurie ; ils revinrent plusieurs fois à la charge et trouvèrent un accord. La Marlène, pas sotte, avait vite compris que « Monsieur Robert » avait les moyens et se montrait prêt à un bon geste. Elle fixa donc un prix raisonnable ; et Bob, conciliant, l’invita à rester en place, lui suggérant fortement, comme seule condition, de marier GM Benadur, quitte à faire chambre à part. Au grand dam de Gaby qui claqua la porte, elle épousa le bonhomme et partagea même son lit car, paradoxalement, le côté un peu fauve de son nouvel époux réveilla en elle une ardeur insoupçonnée, la faisant parfois régresser au point de minauder, loin de tout témoin, en l’appelant mon broute minou à moi. De son côté, GM Benadur fit des efforts ; il prit des cours de maintien,
renouvela radicalement sa garde robe, s’abonna au Figaro, qu’il lisait irrégulièrement toutefois, et accompagna son patronyme de ses deux prénoms, George-Marc, plus classieux que l’ancien Jojo de sa première vie. Robert Lesage joua avec doigté les marieurs, bétonnant le contrat avec ses avocats. L’achat et, par la même occasion, les épousailles furent scellés dans la discrétion, ce qui ne veut pas dire chichement. Le mariage civil fut célébré à St Germain en Oise, petit nid de résidences huppées. L’adjointe au maire chargée d’unir les tourtereaux avait reçu les fiancés la semaine précédente et vite capté les enjeux ; elle tint un discours remarqué sur l’alliance du patrimoine et de l’initiative, des héritiers et des boursiers, des résidents et des nomades, de la tradition et de l’audace, du temps long et de l’aventure, exalta le sens partagé de l’honneur dans les deux familles, eut un développement pointu sur les caprices de l’ascenseur social et conclut par un éloge du juste milieu. Robert Lesage, l’implacable, en eut les larmes aux yeux, allant même jusqu’à se demander, fugacement, s’il n’aurait pas eu mieux fait de marier l’un de ses fils. Lors de la cérémonie, la représentation des deux parties n’était pas très équilibrée. Les de La Fédoyère se résumait à la portion congrue, un vieil oncle bourru, conservateur des hypothèques dans le Pas de Calais. Les Lesage en revanche étaient là au grand complet. Cette alliance fut un bel exemple d’anoblissement du milieu. Depuis, Robert Lesage donnait volontiers du monsieur le comte à GM Benadur. Métamorphosé, l’ancien porte-flingues acceptait le titre, plus flatté qu’agacé. Il s’avéra par ailleurs un amant recherché et un gestionnaire entreprenant. Bien épaulé, il rénova de fond en comble la résidence en voie de délabrement, la transformant rapidement en un site modèle. Il profita pleinement de la mode qui était aux sorties en châteaux relais. À une demi-heure de Paris, le coin était adapté aussi bien pour de brèves escapades amoureuses que pour l’organisation de séminaires au grand air, avec tennis, VTT, randonnée, etc. Seul incident notable, Gaby Ricotin, la bonne, refusa la greffe. N’ayant pas supporté ce remue-ménage, elle disparut, du jour au lendemain. On la soupçonnait toutefois de vivoter dans les environs. A vrai dire, on pouvait presque, certains jours, la suivre à la trace, car elle laissait derrière elle des statuettes de la Vierge en pleine nature, comme le petit Poucet égrenant ses cailloux...La châtelaine la regretta. GM Benadur se félicita : bon débarras.
Fin août dernier, on avait mis un point final à la rénovation du château avec l’aménagement des chambres sous les combles ; elles avaient d’ores et déjà eu droit à des critiques élogieuses de la revue « Ma maison » dans sa livraison de rentrée. La machine était lancée et les clients étaient là.

Ce matin, tout en faisant mine de mastiquer, Georges-Marc Benadur était intrigué par un spectacle incertain qui se déroulait au fond du parc, bien au delà de la statue de l’enlèvement de Proserpine par Pluton. Il cessa sa gesticulation faciale, mit une main en visière, mais distinguait mal. Il disparut vers l’accueil, revint bientôt avec une paire de jumelles massive.
Putain de bordel à cul, ils sont revenus ! pesta-t-il en perdant toute retenue nobiliaire.
Dans le viseur, il distinguait nettement une dizaine de sangliers, plusieurs familles au grand complet avec parents et enfants, qui étaient en train de défoncer sans vergogne tout un pan de son beau parc, agitant avec frénésie leurs museaux, fouissant, creusant, grattant à qui mieux mieux. Il était trop loin pour entendre, mais Georges-Marc imaginait les infâmes grognements de plaisir que devaient pousser ces fauves. C’était bien sa veine ! Il fallait que ça arrive aujourd’hui alors que ce week-end serait particulièrement chaud. Pendant quelques secondes, il croisa au bout de ses lunettes le regard vicieux du chef de la meute, connu dans les parages sous le pseudo d’Attila. Il était facile à reconnaître avec sa défense unique, la droite, celle de gauche étant sans doute restée plantée dans le flanc d’un congénère malheureux. Une face immonde avec des yeux rouge-sang d’insomniaque, la truffe violacée et humide. La bestiole, tête levée, avait peut-être repéré l’éclat des jumelles du gérant et semblait le narguer. Georges-Marc frissonna et contempla longuement la harde hideuse de cochons sauvages, tout en émettant par la bouche un petit bruit mouillé, signe d’une vive contrariété. Il s’attarda, fasciné et écoeuré à la fois, sur un couple qui se faisait des papouilles, se titillant leurs groins visqueux, bavant déjà à la perspective d’une imminente fornication.
À cinquante bornes de la capitale, c’est pas croyable, ça, un vrai retour à la barbarie, ou au moyen-âge ? grommela-t-il dans sa barbe.
Les animaux allaient encore une fois lui retourner la terre, saccager ses plates-bandes ; ces monstres lui avaient déjà saboté un terrain de tennis le week-end dernier, à croire qu’ils sortaient en bande les fins de semaine. Une de ces bestioles avait même salement amoché le 4x4 d’un client, un mâle d’une centaine de kilos, la bête pas le client. Il allait falloir refaire une battue, rameuter les péquenots du coin, payer une tournée à chacun, la galère ! Et y inviter Robert Lesage et les siens, ils adoraient ça, la chasse. Il fallait les voir déguisés en justiciers. Le fils aîné, une fois, avait même troqué le fusil pour la kalachnikov ; il s’était fait vertement enguirlander et depuis se pliait aux règles. Sûr qu’avec eux, on allait canarder dur. Tout en se dirigeant vers la glacière, dont on parlait un peu trop à son goût, Georges-Marc se dit que Robert Lesage ne devrait pas tarder à arriver.

Chapitre 3
8h30

La limousine de Robert Lesage traversa lentement le parking ; elle ne dépareillait pas au côté des cylindrés qui s’alignaient là, un vrai petit salon de la voiture de luxe. C’est bien simple : les deux Mercedes immatriculées CD, corps diplomatique, le petit drapeau russe derrière le pare-brise faisaient presque parent pauvre. Robert Lesage avait pris l’habitude de se faire communiquer la liste des clients du Revotel, ceux du week-end notamment, par curiosité, par réflexe professionnel aussi. Il aimait voir qui profitait de ses installations. Ainsi lui arrivait-il, de temps en temps, mais il n’en faisait pas une règle, de passer déjeuner au château et de tomber, par le plus grand des hasards, sur tel ou tel notable avec qui il était toujours utile d’entretenir le lien social, comme ils disent à la télé, voire plus si affinités. En l’occurrence, ce week-end, s’il y avait du beau linge patronal annoncé, c’était surtout la délégation moscovite qui l’intéressait. Elle venait pour cette histoire de glacière dont il se serait bien passé, mais maintenant que le coup était parti, fallait faire avec. Robert Lesage en voulait un peu à son régisseur, à sa femme plus exactement, d’avoir ameuté les autorités sur cette affaire. Lui-même, dans un cas pareil, aurait écrasé, étouffé le dossier et tout ce fatras par la même occasion. Ni vu ni connu et baste !
Mais non, il avait fallu qu’elle s’émeuve, qu’elle en rajoute, qu’elle rameute l’administration, les experts de Paris, les médias ! Des journaleux étaient venus faire des photos. La chose avait même pris des proportions internationales, d’où cette visite des Russes. Toute cette publicité l’avait d’abord contrarié, Robert Lesage ayant toujours pensé que pour vivre heureux, mieux valait vivre caché. Le seul point positif de ce micmac était justement cette visite de Moscou. En jetant un oeil en effet sur le groupe annoncé des cosaques, une surprise l’attendait, une grosse surprise : deux noms lui causèrent une violente poussée d’adrénaline : Vadim Zagladine et Andrei Chapochnikov. Certes, ce pouvait être des homonymes, mêmes noms, mêmes prénoms, pourquoi pas ! Mais Robert Lesage reconnut aussi les noms patronymiques sur l’état-civil : Vadim Alexeievitch Zagladine, le fils d’Alexéï donc et Andrei Roudolphovitch Chapochnikov, le rejeton de Roudolf. Cerise sur le gâteau, les âges correspondaient assez bien : il s’agissait de deux sexagénaires, qui voyageaient ensemble et avaient retenu des chambres voisines. Ça faisait beaucoup de coïncidences, difficile d’y voir la patte du hasard ! La piste était sérieuse. Robert Lesage, un animal à sang-froid pourtant, avait ressenti en retrouvant ces deux noms un petit vertige, comme en procurent parfois de soudains retours en arrière, un retour de ... quarante ans. En 1967, il avait croisé pour la première fois ce duo, à Moscou. Il faisait alors son service militaire comme factotum à l’ambassade française dans la capitale soviétique. Comment était-il arrivé là ? Il aurait fallu poser la question à Luce, sa tante. Du temps où elle s’occupait d’une maison de passe en Algérie, elle avait fourni un solide alibi à un gradé alors que ce dernier s’était embarqué dans une sale affaire avec l’OAS. Ces deux-là avaient ensuite gardé le contact et le militaire, devenu assez vite un ponte au ministère des armées, considérait qu’il avait une dette. C’est ainsi que Luce avait obtenu sans difficulté qu’on allège le service militaire de son parent. Bob s’était donc retrouvé en URSS où son job consistait à jouer l’homme à tout faire à l’ambassade ; il s’occupait du courrier interne, faisait parfois office de chauffeur de l’ambassadeur et surtout donnait un coup de main à l’accueil du service consulaire, où il pouvait jouer les gros bras lors des interminables files d’attente de demandeurs de visa qui y serpentaient, trois jours par semaine. Les candidats au départ tentaient parfois de resquiller, il était fréquent qu’ils se frittent pour gagner une place ou deux, Robert Lesage intervenait alors pour ramener un peu d’ordre dans la queue. C’est là qu’un jour il fut abordé par deux jeunes hommes, un rondelet déjà chauve, le teint rose et l’autre, tout ramassé, avec des yeux bleus étirés et durs ; ils semblaient tous deux malicieux ou plus précisément effrontés. Avaient-ils senti une espèce de connivence chez lui ? en tout cas, ils le testèrent en lui demandant de les aider à obtenir un formulaire officiel difficile à trouver à l’époque et, sans attendre la réponse, ils lui glissèrent un billet de cinquante dollars. C’était alors une belle somme pour le jeune Bob et encore plus pour les deux Russes.

Robert Lesage hésita, refuser l’argent, la jouer grand seigneur, ou accepter le jeu, pour voir. Finalement, il leur procura les papiers administratifs demandés. Les trois hommes se revirent peu après ; tous trois baragouinaient un anglais de bazar, ça devait leur suffire pour les premiers échanges. Ils avaient pris l’habitude de se retrouver dans un restaurant ouzbek, Le chipon , près de l’hippodrome de la capitale, dont les gérants étaient des familiers des jeunes Russes . Le champ de course était situé rue Bigavaia, métro Bielarousskaia. Robert se souvenait parfaitement de l’adresse, quatre décennies plus tard. C’est là qu’on lui fit miser sur des canassons qui faisaient chaque fois des miracles en l’emportant à la surprise générale ; c’est là encore qu’il croisa en leur compagnie une faune d’aigrefins qu’il ne s’attendait guère à rencontrer à Moscou.

Il y avait en fait deux clans bien distincts. Celui des chats bottés , des voleurs qui se faisaient tatouer l’animal sur le pied droit en signe de reconnaissance. On y trouvait des figures comme ce type qui se disait chaman, cheveux longs et gras, toujours agité de tics, dit Cul noir , un caucasien imposant et flegmatique. Tous avaient plus ou moins séjourné dans les camps et semblaient liés entre eux par des rapports étroits mais hiérarchisés ; ils avaient même une caisse commune en cas de pépin. Et puis il y avait la brigade qui était le clan des appatchikis, des semi-officiels qui évoluaient dans le monde du marché noir et dont les ateliers clandestins produisaient des biens d’ordinaire introuvables. Ces deux familles cohabitaient plus ou moins bien au Chipon. Les heurts étaient fréquents car les premiers avaient toujours un peu tendance à taxer les seconds. Vadim Zagladine venait de la brigade et Andrei Chapochnikov, dit Yaponchik ( le petit japonais) des chats bottés ; ils avaient donc leurs entrées dans les deux mafias, qui d’ailleurs se réconciliaient quotidiennement le temps d’une beuverie, en écoutant par exemple Bob leur parler de Paris, de Gilbert Bécaud et de sa place rouge qui était vide, de Mireille Mathieu aussi. À l’époque, les deux compères faisaient du commerce d’art ; ils étaient grands amateurs de musées, pas tellement pour y compléter leur culture générale mais pour traîner dans les réserves. Là, il ne leur était pas trop difficile de se procurer des tableaux de maître, des icônes prestigieuses pour trois francs six kopecks. Le personnel semblait assez facile à corrompre et courait des risques limités, il leur suffisait de prétendre que l’oeuvre manquante était en restauration, en rimont comme on disait, et leur absence ne soulevait guère de problèmes. Le duo cherchait un marché à l’Ouest et se demandait si Robert Lesage... Ce dernier comprit vite que ses nouveaux amis pouvaient être durs en affaire et leurs méthodes radicales, à la tataro-mongole . On racontait qu’ils avaient tout bonnement pelé un mauvais payeur comme on pelle une orange. Eux, laissaient dire, mais le supplice de l’écorché hanta longtemps les nuits du bidasse.
Puis il y eut l’affaire Samuel Mann. Un jour, ce coopérant français en poste à Alma Ata ( il travaillait sur la disparition programmée de la mer d’Aral) se volatilisa alors qu’il était de passage à Moscou. Grosse émotion à l’ambassade. Les autorités s’agitèrent mais s’avérèrent incapables de trouver la moindre trace du jeune homme. On parla d’affaire d’espionnage, de passion amoureuse... Les Russes incriminèrent même leurs voisins chinois... puis le silence s’installa. Il dura plusieurs semaines. Puis un jour, Robert Lesage fut approché par les mêmes duettistes ; ils lui tinrent un discours emberlificoté, mais finirent par lui faire comprendre que le Samuel Mann en question avait été kidnappé par des amis d’amis et qu’il serait libéré contre une forte rançon. Le duo était chargé de lui faire passer le message.
Pourquoi moi ?
- Parce que tu es là où ça se se passe.
- Mais encore ?
- Tu connais les gens qu’il faut !
Les choses devenaient autrement sérieuses. Le kidnapping n’était pas jusque là un mode opératoire très répandu sur les bords de la Moscova, du moins publiquement. Une première, en quelque sorte. Perplexe, Bob fit le mort ; on le relança fortement. Alors, il avertit l’ambassadeur, prétendant s’être trouvé mêlé à l’affaire d’une manière fortuite. Averties, les autorités locales refusèrent toute discussion avec les ravisseurs mais la pression de la famille et de Paris, prêt à payer, étaient telles qu’elles durent accepter l’entremise de Robert Lesage. C’est lui qui récupéra finalement le garçon, en assez bon état d’ailleurs, dans une datcha inoccupée des environs de Moscou. La rançon fut versée. On apprit peu après qu’un certain Gogoberidze, présenté par la presse comme l’instigateur du rapt, en fait un simple intermédiaire, avait été retrouvé mort d’overdose. Plus tard, Lesage toucha, sa part, discrètement, mais il était bel et bien grillé. L’ambassade, sans pouvoir rien prouver, trouvait louches ses amitiés russes ; et les Soviétiques, humiliés d’avoir été doublés, ne voulaient plus entendre parler de lui. Il dut quitter l’URSS sans attendre la fin de son bail. Une expulsion qui ne disait pas son nom. Du même mouvement, à son retour en France, il fut dégagé de ses obligations militaires et retourna à la vie civile. Robert Lesage, ensuite, suivit de très loin les actualités moscovites. Son nom sentait le soufre du côté de Moscou et il sut garder une bonne distance avec le rideau de fer. Il crut comprendre que ses amis s’étaient trouvés liés, à la fin des années 70, à la mafia du coton, des trafiquants de haut vol dont le camp de base se situait en Asie soviétique mais qui avaient eu leurs entrées dans le premier cercle du pouvoir, y compris dans la famille Brejnev elle même. Puis il n’eut plus de nouvelles du duo... jusqu’à cette visite annoncée. Quarante trois ans plus tard.
Tu parles d’une quarantaine ! se dit-il, amusé.
Il était excité à l’idée de retrouver ces compères, ici, aujourd’hui, convaincu qu’il ne pouvait s’agir que d’eux, heureux aussi de ces retrouvailles qui préludaient, pourquoi pas, à la relance d’un commerce Est/ Ouest bien compris...

Robert Lesage continua d’inspecter le parc automobile ; il identifia le véhicule de Xavier Saint Flour, patron du BESEF, Bloc éthique des entrepreneurs français : une rutilante Bentley continental. Saint Flour avait dû venir avec sa Virago , ils étaient inséparables. Quel couple ! Le patron avait d’abord eu l’intention d’arriver en hélicoptère, mais il avait eu peur, en ces temps de discrédit des parachutes dorés, que cela ne passe pour une provocation, ou une maladresse. Ses pairs de la direction du syndicat patronal étaient là, eux aussi. Ils avaient pris l’habitude de se mettre au vert à Revotel, pour
préparer leurs événements, en l’occurrence l’université d’automne de leur organisation . C’était bon pour leur com de délocaliser un peu leurs initiatives. La presse était attendue dimanche après-midi, pour un petit topo.
Ce Saint-Flour, quelle carrière tout de même, se disait Lesage.
Il n’avait pas vraiment le profil de ses connaissances russes, encore qu’à l’arrivée... Fils d’un notaire gauchiste de la région de St Etienne, à Sainte-Sigolène exactement, Saint Flour s’était retrouvé en 1981, avec la venue de la gauche, dans un cabinet d’un grand ministère industriel. Il avait réussi assez vite à se faire nommer à la tête d’une grosse entreprise publique à laquelle il s’accrocha avec opiniâtreté lorsqu’elle fut privatisée. Résultat des courses : vingt ans plus tard, l’ancien gaucho était devenu non seulement un grand patron mais le patron des patrons !
La Lamborghini rouge pétant signifiait que cette enflure de Gontrand Sourvigniac était aussi fidèle au poste. Un quotidien du soir avait pourtant annoncé qu’il allait se faire oublier, se cachant pour lécher sa patte suite au scandale suscité par la révélation des chiffres de sa retraite. Sans compter la demi-douzaine de casseroles qu’il avait au derrière. Que nenni ! Il se montrait, le bougre. Il fallait espérer qu’il n’allait pas faire un scandale ce week-end !
Sur le tard, Robert Lesage appréciait la respectabilité. Cette idée le fit grimacer de plaisir. Il redressa le menton pour offrir son visage aux rayons déjà chauds du soleil. De l’allée qu’il remontait, il avait une vue superbe sur le château. La demeure lui avait coûté bonbon, et ses proches, ses fils notamment, lui avaient parfois reproché ce caprice. Mais lui n’avait jamais regretté son placement ; et il multipliait d’ailleurs les occasions pour passer et séjourner à Caillet. Son appartement, qui ne figurait pas sur les plans, avait été aménagé dans un grand oratoire secret qui surplombait à l’origine une chapelle. Visite après visite, il éprouvait un attachement de plus en plus fort pour ce lieu dont il avait suivi avec passion la rénovation. De plus, tout indiquait que l’affaire devrait s’avérer rapidement rentable.

Robert Lesage avait prévu, avant de se rendre au château, de s’offrir une petite promenade dans le bois, espérant ne pas tomber sur l’autre folle de Ricotin. Venant du parking, il contourna l’édifice par la gauche, longeant le colombier d’où s’échappaient les bruits caractéristiques de petit déjeuner, tintement de bols, chaises qui raclent le sol, sombres grognement de voix mal réveillées.

Chapitre 4
9h00

Autour de la table, où trônaient des cafetières géantes, des brassées de pains et des bols de la taille de soupière, l’ambiance était plutôt maussade. Le groupe d’étudiants n’était pas vraiment du matin. Mais l’agence qui employait ces extras avait bien insisté : ce serait le coup de feu tout le week-end. Ils étaient donc venus la veille après midi en minibus : ils avaient dû être aussitôt d’attaque puis on les avait fait dormir, tard, en tas, dans le colombier.
Les volatiles en étaient partis depuis belle lurette mais l’endroit, une haute tour ronde et blanche coiffée d’un chapeau pointu de bardeaux, avait été quasiment maintenu en l’état. La paroi circulaire était tapissée de trous, des boulins, dans lesquels venaient autrefois nicher les colombes. On avait gardé, au centre, l’échelle mobile, non pas celle des salaires mais une échelle qui pivotait sur un axe central, ce qui avait permis, jadis, de rendre visite à l’ensemble des nids et servait à présent de penderie improvisée, un peu dans le genre salle des pendus des mines d’autrefois. Y était accrochée aussi une pétition demandant d’accorder des titres de séjour aux employés sans papiers des cuisines, des maliens pour la plupart. De part et d’autre de la table, des sommiers étaient posés à même le sol, dans un grand désordre.
Grégoire, crinière en pétard, tee-shirt bleu marine et pantalon de toile claire, regardait le spectacle en souriant. Il songeait à ce vieux bolcho qu’il avait connu, tout minot ; l’aïeul s’était initié à la lutte des classes en Algérie, dans les années trente. On criait à l’époque dans les manifs : Des soviets partout ! Mais ses frères de misère, alors, traduisaient de bonne foi : Des sommiers partout ! Et c’est eux qui avaient raison, ajoutait sans rire l’ancien.
.
Grégoire, un côté adolescent rêveur, se tourna vers Daphné, assise à sa droite. La tête somnolente de la jeune fille glissait régulièrement sur son épaule. La belle endormie portait une blouse en lin bouffante et un jean large. Le jeune couple était venu avec des potes. Dans moins d’une heure, ils allaient à nouveau se déguiser en parfaits loufiats ; c’est l’hôtel qui fournissait la tenue de service. Leur faisait face Kalachvili, dit Kalach, petit teigneux tout en muscle, en survet noir. Touillant son café, il dodelinait de la tête au rythme d’une musique syncopée qui s’échappait de son casque. D’ordinaire, Grégoire et Daphné squattaient une villa abandonnée dans un village oublié, le Vieux-bourg, une petite commune limitrophe de l’aéroport de Roissy. Grégoire était tombé sur cet endroit au hasard de ses pérégrinations. Une dizaine de pavillons se trouvaient au bout des pistes de Charles de Gaulle. Le bruit des avions qui atterrissaient ou décollaient sans arrêt avait fait fuir, il y a une vingtaine d’années, les derniers habitants et l’aéroport avait racheté les immeubles, laissés depuis à l’abandon. L’idée de résider dans un village fantôme, à deux pas d’un des plus grands aéroports du monde, de hanter ce désert, alors qu’à quelques kilomètres à peine régnait une sempiternelle cohue, avait immédiatement séduit le garçon. Là-bas, pas d’électricité, on marchait à la bougie. Il y avait l’eau mais à une bouche d’incendie. Grégoire n’avait pas eu trop de mal à convaincre Daphné de le suivre. Cette façon d’être à la fois proche de la Ville et radicalement en marge avait plu à la jeune femme. Le couple avait fait main basse sur une grande villa un peu décatie mais avec de beaux restes et s’était attaché à ce lieu improbable. Le rez-de-chaussée, d’un seul tenant, était enserré par de vastes panneaux vitrés, miraculeusement préservés, et dominé par une mezzanine aux formes ondulantes. Partout des tapis, pas de meubles et en guise de fauteuils s’alignaient le long des murs des rangées de sièges d’avion, récupérées dans les containers poubelles de l’aéroport. Le salon servait à l’occasion de salle de spectacle. Derrière la maison, un grand pré était le domaine des chats et des fougères géantes. S’y dressait un petit chapiteau pour slamer et raper en rond, assis à même le sol. Peu à peu, la villa du Vieux Bourg était devenue un lieu de ralliement de quelques amis proches. David qui rêvait de faire l’école du cirque et fédérait un groupe de jongleurs, bateleurs, acrobates et autres saltimbanques ; ou Hélèna et sa petite fanfare exclusivement féminine, batterie, trompettes, trombones et compagnie. Ils pouvaient faire un tel barouf qu’on en oubliait le vacarme céleste et permanent, le ballet des Boeing et autres Airbus convoyant les foules vers les tristes tropiques.
Le couple ne semblait pas courir après l’argent. Quand le besoin s’en faisait sentir, il se livrait à divers jobs comme ce week-end au château. Kalach était aussi un habitué du squat. Ce dernier écarta son oreillette droite et interpella les amants, le ton un peu trop haut, leur racontant pour la énième fois la petite mésaventure qui venait de lui arriver à l’hôpital. Opéré en urgence pour un truc intestinal finalement assez bénin, il s’était retrouvé, nu et à peine recouvert par une chemise de condamné, allongé sur une civière face à l’anesthésiste, un nain fébrile, oeil vif, joues creuses, dents de parade. Le toubib avait croisé le regard inquiet de son patient sur son badge, avait alors tilté et précisé, goguenard. « Z’en faites pas, c’est un nom assez répondu en région parisienne ». Puis Kalach se souvenait encore avoir sombré, plutôt crispé, dans le néant. L’autre s’appelait Sarkozy. Quoi qu’entendue au moins dix fois, l’histoire déclencha chez Daphné un fou-rire interminable, suraigü, saccadé. Une vraie crécelle. Plus tard, pas mécontent, Kalach reprit :
Z’avez vu le parking ?
- C’est le gotha, mon pote.
- Putain, les caisses ! C’est pas la crise pour tout le monde !
Il énuméra : une Rolls, noire et discrète mais tout de même une vraie Rolls ; deux Ferrari, une Porche, une Aston Martin bleu nuit, une tout-terrain BMW qui ressemblait à un tracteur haut de gamme , une Lamborghini, etc.
Tu t’y connais méchamment en machines, vieux. Pour un baba, tu m’épates. Moi j’aurais pas été foutu de distinguer leurs carrosses...
- Je veux, mon neveu, et tu sais combien ça coûte, leurs joujoux ? Tu veux un prix de gros ?
- Chais pas…100 000 euros ?
- Oui, mon con, rajoute un zéro, va. Là, avec ces 20 caisses, il y en a peut-être pour un million d’euros...
Un ange passa.
Stavro ingurgita d’un coup le contenu de son bol avec un grand bruit de bouche.
- Remarque, il y en a qui sont sympas !
- De qui tu parles ?
- Des friqués !
- Qu’est-ce que ça change ?
- Rien, c’est pour dire. Les Russes, par exemple...
- Les Russes ? s’étonna Grégoire.
Un groupe de Maliens longilignes vinrent alors saluer les jeunes gens avant de partir au travail. Comme un seul homme, ils filaient le train au chef cuistot, Diop Traore, surnommé Marabout, les cheveux crépus, courts, blanchis, un fin collier de barbe grise. Le maître queue avait un air de griot malicieux.
Oui, les Russes, reprit Kalach. Ils m’ont laissé un super pourliche au bar, hier soir, à Macha aussi, la barmaid. Notamment un type au nom pas possible, Chapkakov ou quelque chose comme ça.
- Chapochnikov ?
- Exact, Chapochnikov !
Chapitre 5
9h45

Chapochnikov, oui, Andrei Chapochnikov, chambre douze ! À côté de la mienne, au premier.
Vadim Zagladine harcelait l’hôtesse depuis dix bonnes minutes avec la même question : où était passé Chapochnikov ? Le client était scotché au bureau d’accueil et les fausses portes en glace, le long du hall d’entrée, renvoyaient à l’infini l’image de sa silhouette dodue, crâne chauve, petits yeux bleus et lippe généreuse, un cou de taureau. Il portait un survêtement bleu marine et frappait machinalement ses baskets avec sa raquette de tennis.
Oui, Chapochnikov ! un monsieur qui a petit côté asiatique, dans visage, je veux dire. Il est arrivé avec moi hier, avec délégation russe. Nous sommes Russes !

L’hôtesse était une brune gironde qui portait sur un tailleur strict un badge au nom de Suzy. Elle se souvenait vaguement de la délégation en question, assez composite. Quatre mâles, dont deux aux allures d’experts, les deux autres - son vis à vis notamment - pouvant passer plus volontiers pour leurs garde du corps. Suzy esquissa un sourire désolé. Elle venait de prendre son service et ne pouvait rien dire de précis sinon que la clé du monsieur en question n’était pas dans son casier.
Je pensais qu’il faisait grosse matinée...
- Grasse ! Une grasse mâtinée.
- Grasse, oui, grasse. J’ai frappé sa porte, j’ai téléphoné chambre mais pas de réponse !
- Vous l’avez vu quand ?
- Chapochnikov ? je vois toujours, depuis longtemps, on est très vieux amis !
- Non, je veux dire : quand l’avez vous vu pour la dernière fois ?
- Mais hier soir, je vous dis ! Tard, même. Au bar. Avec Timochenko.
- Qui ça ?
- Timochenko, enfin la barmaid. S’appelle Macha, je crois, mais comme elle est ukrainienne et porte macarons, vous savez macarons, des nattes roulées sur l’oreille, bien comme il faut, bien propres, comme premier ministre ukrainienne, on l’a appelée Timochenko ! On rigole, comprenez ?
Suzy connaissait bien sûr Macha mais la barmaid dormait sans doute encore à cette heure. Délicat de la réveiller. Le Russe poursuivait :
- On a pris dernier verre avec elle, plusieurs derniers verres même, vous savez comment c’est, un verre pour route, un verre pour réussite de mission, un verre pour château, un verre pour amitié russo-ukrainienne, un verre pour Timochenko, etc.
Suzy se força à sourire mais le slave l’agaçait grave.
D’ailleurs, vous avez excellent rhum cubain, Legendario. Félicitations !
- Merci.
- Donc Chapochnikov me dit qu’il voulait promener. Quelle idée, n’est ce pas ? Promener alors qu’il fait nuit. Mais bon, il est parti. Dans le pré. Vers statue, là-bas.
- Une statue ?
- Oui, couple qui fornique. Très français, ça, forniquer devant tout le monde.
- Ce n’est pas un couple qui fornique, Monsieur Zagladine, mais la déesse Proserpine enlevée par le dieu Pluton...
- Ça, c’est belle légende mais en fait ils forniquent. Bref, Chapochnikov a caressé statue puis voilà parti vers forêt.
- Seul ?
- Seul, oui, seul, complètement seul et depuis, pfuittt ! Je comprends pas.

L’importun faisait un tel raffut que Georges-Antoine vint aux nouvelles. Mis au parfum, le gérant lui proposa d’aller avec lui jusqu’à la chambre du Chapochnikov en question. Muni d’un passe, et sur les encouragements de Vadim Zagladine, l’hôtelier en ouvrit la porte. Tout était dans un état attendu, une valise juste posée dans l’entrée, un ordinateur portable sur la table, fermé, le lit pas défait. À l’évidence, l’autre n’avait pas dormi là cette nuit. Le Russe s’empara de l’ordi.
Pour l’instant, je prendre machine !
- Mais monsieur, vous savez...
- JE PRENDRE MACHINE !
C’était dit avec une telle force de conviction que le gérant, prudent, le laissa emporter l’appareil.

Vadim Zagladine était plus qu’inquiet, il était furieux. Où donc était passé ce putain de Chapochnikov. Il avait le feu au cul ou quoi ? il n’était quant même pas reparti à Paris, juste pour tirer un coup ? Il y avait un déjeuner officiel prévu aujourd’hui, et puis tous ces rendez-vous programmés cette après midi.
Putain de sa mère ?!
Est-ce qu’il avait pris peur en voyant tout ce monde au château pour le week-end ? C’était idiot, ce remue ménage les servait, on ferait moins attention à eux. Vadim Zagladine le lui avait bien dit et redit au bar hier soir. L’autre semblait pourtant avoir compris. Et puis tout cela ne tenait pas debout, Chapochnikov n’était vraiment pas le genre à avoir peur pour si peu. Alors ? Aurait-il pris un taxi ? À l’accueil, on l’assura qu’aucun taxi n’avait été commandé depuis l’hôtel ces dernières vingt-quatre heures. C’était proprement incompréhensible. Ou alors, Chapochnikov serait tombé dans un traquenard. Vadim Zagladine préférait ne pas y penser ; il se dit que personne n’était au courant de leur séjour ni de leur démarche, enfin, presque personne. Que faire ? Il n’aimait pas attendre et il trouva qu’il avait déjà perdu trop de temps. Il allait visiter lui-même le château, de fond en comble.
- Vous n’auriez pas un plan ? demanda-t-il sans transition au gérant qu’il était venu retrouver dans le hall, une fois l’ordinateur mis en lieu sur.
- Un plan ? du parc ?
- Parc ? Non, plan château !
Un peu désarçonné, GM Benadur lui donna un dépliant publicitaire qui se contentait de donner quelques clichés de la façade, de la salle du restaurant ou des chambres. Le Russe jura ; la longueur de son exclamation disait assez dans quel état de rage il se trouvait. Il refit alors le chemin emprunté la veille par la délégation. Il revint au portail donnant sur le parking. Leur véhicule, une Mercedes 600 aux vitres teintées, n’avait pas bougé ; il vérifia l’état du coffre, tout ce qui devait s’y trouver était là. Il passa devant le petit pavillon du gardien. M. Kléber paressait sur le pas de la porte. Vadim Zagladine lui trouva une vague ressemblance avec un défunt Chef d’Etat soviétique notamment connu pour avoir tapé avec sa chaussure sur son pupitre de l’ONU, histoire d’enfoncer le clou. L’homme, tout rond, portait un bleu de travail qui semblait ne l’avoir jamais quitté. Le Russe lui demanda s’il n’aurait pas croisé un petit monsieur aux allures un peu asiatiques, du nom de Chapochnikov. Le concierge n’avait rien vu de tel. Et comme le slave s’éloignait, le gros homme lui rétorqua, dans un murmure, comme s’il ne voulait pas déranger :
Et vous, vous n’auriez pas vu Gaby ?
L’autre, naturellement, ne l’entendit pas.

Sur le chemin du château, Zagladine passa entre le terrain de tennis, où il avait compté jouer avec Yaponchik, mais la partie à présent était à l’eau, et un bac en pente douce, à demi rempli d’eau, justement. Un pédiluve, disait la brochure, précisant que ça servait auparavant aux bains de pieds. Les moeurs des aristocrates français étaient pour le Russe un profond mystère. La surface de cette petite mare, couverte de nénuphars et de lentilles, aurait pu avoir sur lui un effet apaisant mais, ce matin, il était tellement contrarié qu’il y vit plutôt un sombre marais. Il longea un jardin odorant, taquina de sa raquette de hautes haies de buis plantées sur le principe du labyrinthe, un réseau inextricable de galeries qu’on lui avait déconseillé d’emprunter seul... Puis le château lui fit face. Le Russe repassa par l’accueil.
Toujours rien ?
- Rien.
Il déambula au rez-de-chaussée, traversa la cuisine, trouva qu’il y avait décidément beaucoup de noirs en France, beaucoup trop. Il arpenta la salle de restaurant, les petits salons privés. Puis, empruntant un escalier à vis un peu raide, il descendit dans une grande cave voûtée qui avait été aménagée en salles de réunion et de projection. Tout était désert ; il remonta dans les étages, sillonnant les deux niveaux de chambres, interrogeant inlassablement tous ceux qu’il croisait. Personne n’avait vu Chapochnikov.
Vadim ressortit sur la terrasse qui donnait sur le parc, jeta un oeil dans le colombier, sans insister : ça puait la chambrée, Chapochnikov n’était sûrement pas là, maniaque comme il était, il n’aurait jamais supporté ça. Il vira tout à fait sur l’autre aile et s’approcha de la glacière. Il paraît que c’est là que les choses sérieuses allaient se passer. L’accès en était interdit. D’étroites bandes plastifiées rouges et blanches, comme ceux que la police se dépêchait de tendre sur le lieu d’un crime pour tenir à distance les badauds, interdisaient, assez symboliquement il est vrai, le passage. Une visite officielle était prévue dans l’après midi. Et si ce connard de Chapochnikov était allé y foutre son nez, tout seul ? Vadim Zagladine prit le chemin creux qui conduisait au site lorsqu’il tomba sur Marlène de la Fédoyère, venant à sa rencontre. Elle avait tenu à s’assurer que le périmètre était bien interdit d’accès. Elle trouvait en effet qu’on entrait dans la glacière comme dans un moulin. La veille au soir, dans le sas d’entrée, elle avait repéré un seau qui contenait de curieux objets dont un produit scotché qui ne lui disait rien qui vaille. Elle avait cru reconnaître le produit, souvenir de la fac où elle avait fait chimie, au grand dam de son père d’ailleurs, littéraire pur sucre. Ça ressemblait beaucoup à du triacétone triperoxyde, dit TATP, qui pouvait être un explosif très efficace. Il y avait aussi des inflammateurs de type détaupeur. Mais bon, elle pouvait se tromper, elle n’était pas experte, ni artificière après tout. Etait-ce un truc de Gaby ? Elle se dit aussi que les gens du coin avaient parfois des méthodes radicales pour chasser ou pour pêcher. Mais le temps de revenir ce matin, le truc en question avait déjà disparu ! À se demander si elle n’avait pas rêvé. Elle n’en avait parlé à personne, se sentant un peu responsable du lieu. Elle ne voulait pas que l’archéologue, tout à l’heure, lui reproche un manque de vigilance.
Arrivant à la hauteur du Russe, Marlène, mondaine, tout sourire, glissa son bras sous celui du visiteur et fit mine de le gronder :
Non, non, monsieur Zagladof, ce n’est pas maintenant la visite, pas maintenant ! Vous comprenez ce que je dis ? Oui ? Pas main-te-nant ! Not now, OK ? This afternoon, OK ? Cette après midi ! Mais quel voyou vous faites ! Il faudra attendre comme tout le monde pour voir la glacière. Vous comprenez ce que je dis ?

Chapitre 6
10h15

Une glacière, ça ?
De sa fenêtre, Boris Kovaks, journaliste de l’agence Novosti, regardait, perplexe, l’étrange monticule qui boursouflait le pré, au-delà du jardin. Pour lui, le mot désignait jusque-là un appareil conservant des produits au froid, généralement dans une cuisine. Il avait dû se tromper. De sa chambre, sur l’aile gauche du château, il ne distinguait qu’une grille en fer, à flanc de colline. Elle donnait, lui avait-on assuré, sur un petit sas, précédant un puits large et profond dont le dôme, recouvert par un tapis herbeux, se confondait avec le sommet de la butte. Une glacière ? !
Boris Kovaks touchait au but. Il cachait mal son émotion, semblant au bord des larmes. Depuis six, huit mois, il ne se souvenait plus au juste très exactement, il ne pensait plus qu’à ça. Depuis ce jour où dans la presse moscovite, on avait parlé de la découverte, dans un château du Val d’Oise, en France, de la glacière de Staline , comme l’avait surnommé un journaliste de Komersant , Boris était survolté. Il avait vite compris de quoi il retournait et aussitôt repensé à son père, Anatoli Kovaks. Celui-ci avait eu une jeunesse rugueuse dans une ferme d’Etat des environs de Moscou, vers Vnoukovo, avant de s’engager dans l’armée. Nommé brigadier, il avait été envoyé en 1937 à Paris pour assurer la garde du pavillon de l’URSS à l’Exposition universelle. Ce fut le voyage de sa vie, l’opus magnum de son existence, le seul déplacement hors des frontières, à l’exception de la guerre, cinq ans plus tard, qui le conduisit en Roumanie mais ce n’était pas vraiment ce qu’on pouvait appeler un voyage.
L’été 1937. Il faisait lourd à Moscou, dans les rues comme dans les têtes. Anatoli réaliserait bien plus tard que cette année-là fut une des pires en matière de répression. Car pour lui, ce fut alors une année de rêve : il avait été désigné pour faire partie du petit détachement de militaires chargés de convoyer les pièces du pavillon de l’URSS en France. Garder ce stand était un privilège insensé, inespéré. L’exposition internationale des arts et techniques dans la vie moderne, selon la formulation officielle, connut un succès phénoménal. Boris se rappelait avec quelle fierté son père pointait d’un doigt martial, histoire de dire « J’y étais ! », des images de l’exposition dans les manuels d’histoire ou des magazines. Il s’agissait le plus souvent de la même vue où se faisaient face les stands soviétique et allemand. Quand elle était prise de Chaillot, elle donnait un peu l’impression, effet de perspective, que ces deux stands encadraient la tour Eiffel !
Les organisateurs français, en effet, malicieux ou provocateurs ou encore opportunistes, avaient placé, de part et d’autre de l’esplanade du Trocadéro et de sa cascade de jets d’eau, tout près du pont d’Iéna, les pavillons de l’Urss et de l’Allemagne. C’était un peu comme mettre nez à nez Staline et Hitler. Le long bâtiment soviétique faisait plus de 150 mètres au sol ; il semblait figurer une vague montante se terminant par un socle élevé sur lequel se dressait une sculpture monumentale, en acier spécial, d’une dizaine de mètres de hauteur, le célèbre couple de l’ouvrier et de la kolkhozienne. Sur leur immense piédestal, ils esquissaient une marche triomphale et leurs bras tendus croisaient le marteau et la faucille. C’était une oeuvre de Vera Moukhina. Aux pieds de l’édifice, sur une placette, un double mur de six mètres de long sur trois de haut, en forme de quadrilatère, conduisait le visiteur vers l’entrée. Chacun de ces massifs était orné d’une douzaine de statues géantes, en béton armé, ainsi que de onze médaillons représentant, sous forme allégorique, les républiques soviétiques de l’époque. Cette longue frise avait été réalisée par Joseph Tchaïkov. La porte d’entrée du pavillon, enfin, surmontée de l’inscription « URSS » et des armoiries du pays, était encadrée de fresques, un peu dans l’esprit des fenêtres Rosta, trois tableaux de chaque côté.
Les yeux fermés, Boris pouvait détailler chacun des deux massifs avec ses paysannes au visage de madone, ses ouvriers maniant le marteau-piqueur, ses artistes jouant du violon, ses danseuses élancées. Il connaissait tous les attributs des différentes Républiques, gerbes de blé, boules de coton, tracteurs, barrages, etc... De ce bâtiment, se dégageait une impression de mouvement, de vitalité, de conquête, pourrait-on dire, en direction... du stand hitlérien.
Kovaks père, encore soldat, avait appris plus tard, par sa hiérarchie, que le plan du pavillon était prêt alors que Hitler hésitait encore sur la participation des Allemands à l’Exposition. De passage à Paris, Albert Speer, l’architecte chouchou du Führer, avait pu voir la maquette alors secrète du futur espace soviétique. Impressionné par son allure et ses proportions, il en avait informé le dictateur berlinois. Désormais, il y avait là pour les nazis une sorte de défi à relever. Speer imagina alors le stand allemand comme un cube massif, gigantesque, noir, dont chaque côté comportait trois lourdes colonnes, une sorte d’immense roc capable de stopper le mouvement de son vis à vis, une falaise sur laquelle l’énergie soviétique viendrait se fracasser ; et au sommet de cette tour, surplombant son concurrent de plusieurs mètres, un aigle immense aux ailes déployées, tenant dans ses serres la croix gammée, toisait le pavillon voisin.
Anatoli Kovaks resta six mois à Paris, de mai à novembre 1937, le temps que dura l’Exposition, mais il n’en quitta quasiment jamais l’espace et ne vit finalement à peu près rien d’autre de la capitale. Il ne visita même pas la tour Eiffel située de l’autre côté de la Seine ni le tout nouveau palais de Chaillot qui venait de remplacer l’ancien Trocadéro. Il se contenta, quand il n’était pas de permanence, de sillonner cette tour de Babel qu’était l’Exposition et ses cinquante pavillons, de se mêler aux quinze millions de visiteurs qui passèrent par là, de faire ainsi plusieurs fois le tour du monde. Mais il vécut cette réclusion volontaire dans un état de totale allégresse. Car Anatoli Kovacs, en cet été 1937, était amoureux. La seule photo qu’il avait ramenée de Paris était celle d’une très jeune femme à la lourde chevelure noire et frisée, les sourcils épais, la bouche rieuse, généreuse, une robe en éventail serrée à la taille par une large ceinture : Lucette Deville, une parisienne de 19 ans, étudiante aux Langues’O où elle apprenait le russe. Une rouge qui, chaque jour, faisait un petit pèlerinage au pavillon de l’URSS : c’était forcé qu’il la remarque. Elle lui avait demandé, la première fois qu’ils s’étaient vus, les horaires d’ouverture du stand. Intimidé, il avait bégayé une réponse. Ça les avait fait rire. Puis ils avaient vite pris l’habitude de se retrouver, le soir, et ils déambulaient entre les continents à l’heure sans doute la plus fastueuse de l’Exposition. La foule avait commencé à se retirer, les stands étaient illuminés par une débauche de jets lumineux, venus de la Tour Eiffel, de Chaillot, des pièces d’eau du Trocadéro. La fée électricité , peinte par Dufy, était à la fête. Les deux jeunes gens grignotaient en Asie, dansaient en Afrique, flirtaient dans les colonies , flânaient devant le Guernica de Picasso au stand espagnol. Elle parlait bien le russe, il baragouinait quelques mots en français, ils s’entendirent sans grand problème ; elle lui parla, un peu, du Front Populaire qui venait juste de finir, beaucoup des livres qu’elle aimait, Goupi mains rouges de Pierre Véry par exemple, passionnément de films qu’elle avait vus, comme Pépé le moko de Duvivier, et à la folie de chanteurs tels Charles Trenet. Elle se laissait régulièrement enfermer dans l’Exposition et ils s’aimèrent... dans les catacombes. Un des lieux qui avait le plus impressionné le brigadier, en effet, homme de la campagne et du plein air, était les souterrains du Trocadéro, sur le site même de l’exposition, à un jet de pierre du pavillon soviétique.
L’amour dans les catacombes : des années après, Anatoli gardait un souvenir ébloui de cette « romance », comme il disait et il en parlait volontiers. Elle avait eu lieu bien avant de connaître Génia, sa femme, la mère de Boris, il y avait donc prescription. Longtemps, ce dernier avait pensé que son père fabulait ou pire délirait avec ses histoires de cavernes et de grottes, mais il finit par comprendre de quoi il s’agissait : dans les anciennes carrières de Chaillot avait été réalisée quelques années plus tôt une exposition minière souterraine. Il en restait des vestiges importants, auquel on accédait par un plan incliné. Même si le site ne figurait plus au programme en 1937, Anatoli Kovaks avait pu le visiter sans peine ; on y avait reconstitué toute la machinerie d’une mine avec des galeries boisées, un petit chemin de fer avec wagonnets, une perforatrice. Son père y conduisit donc souvent Lucette et se souvenait même avoir mis sa signature, au crayon, sur la boiserie d’une galerie ! Il se rappelait aussi que son pavillon soviétique avait obtenu la médaille d’or de l’Exposition , une récompense qu’il avait fallu toutefois partager avec les Allemands. Toujours ce sens de l’opportunisme des Français. Ce prix, pour Anatoli, ce fut du rire avec des larmes car il annonçait la fin de la fête, le prochain retour au pays, la séparation. Jamais il ne revit son étudiante ni n’eut de ses nouvelles, pas la plus petite lettre, pas le moindre appel mais toute sa vie, dans ses moments de grande émotion, le père alignait des mots français magiques, Lucette, Trocadéro, Catacombes, Pépé le moko, comme s’il égrenait son chapelet du bonheur. Pas besoin de demander pourquoi il avait tant insisté pour que Boris apprenne le français à l’école...
C’est à tout ce fatras nostalgique que repensait le journaliste russe en regardant la glacière. Il avait eu un premier contact, la veille au soir, avec leur interlocuteur, Pierre Gentileschi, l’archéologue de l’Inrap lui-même servant d’interprète à la délégation russe. Ce n’était pas vraiment son job mais dès qu’il avait entendu parler de cette mission, il avait fait des pieds et des mains pour en faire partie en qualité de traducteur. Il connaissait, pour l’avoir interviewé, le type du ministère qui avait en charge le dossier, un jeune gars plutôt efféminé, Edouard Drozdof. Il ne lui fut pas trop difficile d’intégrer le groupe. Mais ce n’est qu’à l’aéroport de Moscou qu’il découvrit les deux autres membres de la délégation : Vadim Zagladine et Andréï Chapochnikov. Ceux-ci étaient plus connus pour dépouiller le patrimoine que pour le mettre en valeur. Mais, trop heureux d’être du voyage, il se garda de faire la moindre remarque. Il se demanda simplement ce que les Français allaient penser de ces étranges experts qui n’avaient pas vraiment la tête de l’emploi ; ils mettraient peut-être ça sur le compte des traditions nationales. Chaque pays après tout , avait ses rites et les Français n’avaient pas de leçons à donner, en matière de moeurs notamment. Boris Kovaks venait par exemple de repérer, dans la cour d’honneur, une drôle de famille, un père et son giton, il en aurait mis la main au feu, avec leurs fillettes ! Bojemoï ! (Seigneur !)
MIDI
Chapitre 7
11h30

La famille en question avait demandé à être installée près de la baie vitrée qui donnait sur le parc. Le père, Edmond Bassompierre, et son compagnon, Jules Boujut, le premier quinqua, l’autre trentenaire, cheveux en brosse courte tous les deux, genre animateurs de club sportif, visages pointus, teint halé, étaient pareillement habillés de couleurs pétantes. Costume en toile jaune canari vif pour l’aîné, l’autre en vert pomme. Ils faisaient face à deux très jeunes filles, de toute évidence des jumelles. Prune et Agathe, ados aux visages ingrats, en uniforme seizième arrondissement : jean slim gris, serré-plissé, tee shirt gris, petit paletot assorti et ballerines raccord.
Les filles boudaient avec application.
Papa, qu’est-ce qu’on fait là ? dit Prune
- Pis on est venu trop tôt, y a personne au resto, ajouta Agathe.
- D’abord, vous ne m’appelez pas papa ; je croyais pourtant vous l’avoir bien dit, martela méchamment le géniteur. Secundo, vous vous contentez de profiter du coin. C’est pas beau ici ?
- Mouais... concéda Prune.
- Ton costume est plutôt naze, reprit Agathe à l’adresse de son pater, nullement intimidée..
- Vous êtes bien placées pour me faire la leçon, s’empourpra le vieux. Regardez-vous un peu, vous êtes sinistres de chez sinistre ! Votre mode est déprimante, complètement ; gris sur gris sur gris, bravo, c’est réussi !
Les filles haussèrent les épaules, indifférentes, jetant des regards ennuyés sur la salle puis le parc.
Agacé, le père se tourna à sa droite vers le jeune homme qui lui sourit, toussota puis tenta une diversion :
Z’avez vu mon... heu, monsieur Bassompière, tous ces Russes ? Il y en a plein l’hôtel.
- Plein de Russes, peut-être pas, mais pas mal, c’est vrai ! Z’ont peut être gagné la guerre et on n’était pas au courant !
- Monsieur Bassompierre !
- Je rigole, Boujut, je rigole.
-  ? !
- Savez, Boujut, je vous apprécie, vraiment. Depuis le temps, j’ai pu vous tester. Mais... comment dire ? Vous manquez un peu d’humour, voilà. Dans nos métiers, Boujut, faut de l’humour, sinon, on déprime vite, c’est sûr. Savez, quand je suis rentré dans le service, le boss, il m’a posé une colle.
- ...
- Vous me demandez pas laquelle ?
- Si, si, j’allais le faire...
- M’a dit : Connaissez-vous trois artistes qui font du surplace ? Quand ils sont ensemble, je précise
-  ??
- Vous voyez pas, Boujut ?
- Alors là, vraiment...
- Je vous dis ? Oui ? Je vous dis : C’est : « Sophie Desmaret quand Charles Trenet et Pierre Frénay ! »
-  ? !
- Hé Ben, Boujut, c’est drôle, non ?
- Désolé, monsieur Bassompierre, mais je comprends pas.
- Ben oui, il en a un qui démarrait quand l’autre freinait et que le troisième traînait !
-  ? !
- Bon, c’est pas grave... ça doit être une question de génération. C’est vrai que c’est pas de votre âge, ces gens-là. Allez, revenons à nos tourtereaux. Vous les avez vus ?
- Non.
- Vous n’avez rien remarqué de bizarre ?
- Rien, nada, oualou, zéro.
- Sont forts, ces cons !
- Exact.
- Plus fort que je ne le croyais.
- Mais on va les chopper, c’est sûr !
- Vous le pensez vraiment ?
- Y pourront jamais réaliser leur objectif.
- Je vous trouve bien catégorique, Boujut.
- C’est que je connais les zouaves, monsieur Bassompière, j’ai vu leur dossier.
- Et alors ?
- Et alors, ils ont pas inventé l’eau chaude.
- C’est drôle comme expression, ça, je la connaissais pas, figurez vous. Je savais qu’on disait : ils ont pas inventé la poudre à canon ou le fil à couper le beurre ou même l’eau tiède mais l’eau chaude, non !
- L’eau chaude, l’eau tiède... Enfin vous voyez ce que je veux dire.
- Sont limités, c’est ça ? je vois, je vois. En même temps, reconnaissez-le, pour l’instant, on ne voit rien du tout !
- Sont peut-être pas là ?!
- Vous voulez rigoler !
- Justement, vous venez de me dire qu’il faut de l’humour dans la profession.
- Non, rigolez pas avec ça, Boujut ; ça, c’est le boulot, compris ?
- Compris, monsieur Bassompierre. Excusez-moi.
- Donc, moi, je vous dis qu’ils sont là, c’est sûr. Je les sens, manière de dire, bien sûr. Ils sont là, j’en mettrais ma main à couper !
- N’empêche, on voit rien.
- Rien du tout, non, c’est un fait, on ne voit rien du tout !

Le maître d’hôtel, un long métisse élégant qui aurait pu jouer les doublures de Barack Obama hormis son collier de barbe grise, s’approcha de la table, interrompant leur dialogue. Il tendit les cartes, recommanda le poisson du jour. Puis, après avoir jeté un oeil discret dans la salle, se pencha vers eux, avec un air de comploteur.
Est-ce que je peux me permettre de vous poser une petite question ?
- Faites, grogna Bassompierre, déjà soupçonneux, faites.
- Voilà, une partie de la cuisine veut se mettre en grève.
- Voyez-vous ça !
- Faut les comprendre, monsieur. Pour la plupart, ce sont des employés sans papiers qu’on peut virer du jour au lendemain.
- On comprend, on comprend, jeune homme, mais pourquoi vous adressez vous à moi ? J’imagine que vous faites le tour de tous les clients ?
- Non, voyez-vous, on souhaite d’abord avoir votre soutien !
- Mon soutien ? ! À moi ? Et pourquoi moi, d’abord ?
- Hé bien, voilà, on dit dans les cuisines que vous êtes un officiel !
- Un officiel ? ! c’est quoi cette connerie ?
Le quinqua rougit, il semblait particulièrement contrarié. L’employé poursuivit :
Oui, même si vous êtes ici en famille et en vacances, si j’ose dire, et pardon pour le dérangement, mais tous, au cuisine, on vous trouve une tête...comment dire, publique !
- Une tête publique, de mieux en mieux ! Mais je rêve ! Je cauchemarde plutôt ! C’est tout à fait ridicule, vous m’entendez !
- Enfin, papa, osa Prune.
- Toi, ta gueule !
- En cuisine, continuait imperturbable, le chef serveur, on pensait que ce serait bien d’avoir le soutien de quelqu’un comme vous.
- Vous recommencez ? Et d’abord, c’est pour quoi faire ?
- Pour nous soutenir auprès des autorités...
- Écoutez-moi, Bamboula, dites leur, aux cuisines, qu’ils se sont trompés, que je suis privé de chez privés !
- Cependant...
- Et je veux qu’on me foute la paix !
- Mais...
- Ça suffit, je vous emmerde ! Je ne suis pas un officiel, je le répète, j’ai pas une tête publique, cette histoire ne m’intéresse pas, laissez nous tranquille ou alors je vais voir la direction et ça va barder !
Le maître d’hôtel opina en silence et s’éloigna dignement. Le pater familias soufflait comme après un gros effort ; il était agité, écarlate, un ton s’accordant étrangement bien avec son costume :
Vous avez entendu, Boujut ? ! Non mais, vous avez entendu ! Vous imaginez un peu ? Des bronzés qui défient la loi et emm... le client !
Le jeune homme haussa les épaules.
- Un officiel ! une tête publique ? des sans-papiers ? c’est pas croyable ça. D’abord, ça veut rien dire, une tête publique. Et ils veulent mon soutien ? Et puis quoi encore !

Les adolescentes, énervées par l’attitude de leur père, avaient quitté la table. Bassompierre était tellement courroucé qu’il avait à peine remarqué leur départ. Elles arrivèrent dans la cour d’honneur, au moment même où un couple passait le pont. Les nouveaux venus bras dessus, bras dessous semblaient se chamailler. Les filles se regardèrent en riant.
Chapitre 8
11h45

Foulard bleu, lunettes noires surmontées de sourcils épais, visage pâle et rond, petit blouson de motard et jupe crayon, la jeune Chloé Grangier se cramponnait au bras de Laurent Marcie, trentenaire débonnaire en costume velours noir, chemise à col Nerhu. Le crissement du gravillon de la cour eut le don d’agacer la jeune femme. Elle jura comme un charretier, Putain de bordel de merde ! elle avait horreur du gravillon. Ça crisse, ça grince, ça craque ; en plus, on se tord les pieds dedans et on s’y salit les vêtements !
En vérité, le gravier était lié chez elle à des souvenirs pénibles et surtout à l’image de ce père qu’elle détestait cordialement. Il y avait plein de petits cailloux dans le virage qu’il ne sut pas négocier ce jour où ils finirent dans le décor. Lui, il s’en sortit indemne, le con, mais pas sa femme ; quant à elle...

Chloé Grangier était une rugueuse mais Laurent Marcie était averti.
- Il y en a beaucoup ?
- De quoi ?
- Du gravier !
- Ben oui, enfin non, encore cent, deux cents mètres..
- On se tire !
- Ça va pas non, on vient juste d’arriver.
- Oui, mais le gravier...
- Ecoute, tu l’oublies, OK ?
Laurent Marcie lui caressa la main, la tranquillisant. La jeune femme semblait déjà ailleurs, intéressée par tout autre chose, un bruit assez lointain. Elle s’immobilisa en effet, eut un lent mouvement de tête, comme si elle allait regarder par-dessus son épaule.
Jaguar XXL ? demanda-t-elle.
Le parking où la voiture venait de se garer se trouvait déjà assez loin du couple. Laurent Marcie, grimpa sur la balustrade de pierre du pont pour vérifier.
Exact, bravo !
Elle sourit, le ronronnement du moteur ne l’avait pas trompé. Se serrant plus étroitement contre le garçon qui lui était revenu, elle s’inquiéta :
Alors ce château ?
- Pas mal ; ça fait Moulinsart !
- Un château du 17è siècle ! ?
Le XVIIème, le siècle préféré de Chloé. Laurent ne le savait sans doute pas. Il lui évoquait Racine, ses alexandrins. Elle se récita intérieurement.
« Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ? »
Andromaque, acte 5, scène 1.
ou bien :
« Je le vis, je rougis, je pâlis à sa vue.
Un trouble s’éleva dans mon âme éperdue ».
Phèdre.
C’était austère, classique, parfait. Et parfaitement démodé ! Chloé Grangier n’avais jamais eu, de sa courte vie, une seule amie, un seul compagnon qui aimât cette prose, avec qui elle aurait pu partager ce goût. Personne. N’empêche, elle persistait ; assumant ce côté, comment dire, surrané ?
- Moulinsart, Moulinsart, dis-donc, tu fais court, non ? Tu t’économises ou quoi ?
- Disons que ça fait classieux, massif.
- On est où, là ?
- On vient de passer un pont dormant, bordé de balustres en pierre ; des douves en eau vive entourent tout l’édifice.
- Maintenant, tu parles comme un livre, chéri.
- Ouais... Et t’entends pas les croassements ?
- Là, par contre, t’es pas bon. On dit coassements, pas croassements. Le corbeau croasse, le crapaud coasse. T’es pas de la campagne, toi ?
- Passons. Donc, on arrive dans la cour d’honneur, face au bâtiment.
- Il est tout droit ?
- Non, je dirais qu’il est en U, avec deux ailes.
- Et puis ?
- Quatre tours rondes. Deux aux angles et deux autres aux extrémités, elles-mêmes coiffées de toitures coniques à lanternon.
- Mais encore ?
- Ma parole, tu veux tous les détails ?
- Tant qu’à faire.
- Il y a un corps de logis principal, constitué d’un rez-de-chaussée, d’un étage carré et d’un étage de comble. OK ?
- OK !
- Au rez-de-chaussée, tu as huit grandes fenêtres rectangulaires encadrées de pilastres ioniques ; autant de fenêtres au premier étage et huit lucarnes au niveau des combles.
- Tu vois, quand tu veux, tu peux ! Et les ailes ? il y a des ailes, tu as dit.
- Oui, elles sont sur le même principe.
- Merci, t’es un expert !
- J’ai lu effectivement la brochure.
- Rien à ajouter ?
- Si, les couleurs, un beau contraste entre la blancheur des murs et la noirceur du toit.
- D’accord. Dis donc, ça doit être classé au patrimoine et tout le toutim, ça, non ?
- Sûrement.
- Il s’est bien débrouillé, le proprio, pour commercialiser un truc pareil ; c’est super-protégé, non ?
- Sois gentille, oublie un peu le boulot, le temps d’un week-end.
- Bien, chef ! A propos de week-end, il a dû te coûter bonbon, l’hôtel, je me trompe ?
- Un anniversaire, ça se fête, non ?
Elle lui effleura lentement le visage. Ils arrivèrent dans le vestibule. Il y avait foule : le personnel d’accueil, un Russe vindicatif, d’imposants personnages portant le macaron Séminaire Besef , deux ados qui regardaient les adultes avec pitié. Un peu en retrait, une brigade de jeunes gens débattaient avec la direction des consignes pour le service en salle. Tout ce petit monde papotait, ergotait, produisant un fond sonore puissant. Contre toute attente, les formalités d’inscription furent rapides.
J’ai faim ! Si on allait manger ? On verra la chambre après. Chloé Grangier se frotta le minois sur l’épaule du garçon qui acquiesça en souriant.
On les installa à une table donnant sur la cour d’honneur.
La salle est à demi pleine, non ? Demanda-t—elle.
- Exact, mais comment tu fais ?
- Je ne sais pas, je sens les voix mais aussi les vides, les pleins et les déliés... Je dois avoir un radar, comme les chauve-souris.
Chloé Grangier prenait ses repères ; de sa main gauche, elle caressait les doigts de Laurent Marcie, de l’autre, elle repérait l’emplacement des objets, les identifiait, l’assiette, les couverts, les verres, la nappe, elle les effleurait.
Bon anniversaire, mon lieutenant !
- Ne m’appelle pas comme ça, tu veux...
- Mais personne n’entend.
Chloé Grangier était flic, un flic aveugle mais un flic à plein temps, flic depuis peu, aveugle depuis longtemps. Un accident alors qu’elle avait trois ans ; la voiture familiale qui s’était retrouvée dans un ravin, au bout d’une côte du Mercantour. Elle y avait perdu la vue. Et sa mère. Sa grand mère maternelle l’avait alors couvée, sortie de la déprime, consolidée. Chloé Grangier réussit finalement une scolarité presque normale, et même plutôt brillante. Elle avait fait le cursus complet, jusqu’à la fac, Langues appliquées avec option russe et stage à Kazan.
La jeune femme à présent était payée pour écouter. Elle était chargée en effet de décrypter des enregistrements suspects. Parfois, on l’affectait directement au service des écoutes téléphoniques. Elle n’avait pas de spécialisations particulières, et pouvait travailler aussi bien sur des affaires d’homicides que de grand banditisme, de trafic de stupéfiants ou de terrorisme.
Elle avait fait de son infirmité une force. Si elle ne voyait pas, sa capacité d’écoute et de concentration lui permettait de repérer ce que les autres ne percevaient pas ou mal. C’était pour elle une question de survie. Son handicap l’avait poussée à développer son ouie, à décoder le moindre son. Elle avait développé une sensibilité extrême aux bruits, aux voix, aux souffles, aux accents. Un vrai talent pour pointer des détails signifiants, faire remarquer, sur un enregistrement, d’où les gens parlaient par exemple. Quand elle suivait une conversation au téléphone, elle pouvait identifier l’endroit où ses interlocuteurs se trouvaient : un restaurant, un aéroport, voire une aire d’autoroute. Ce travail d’écoutes avait débuté de manière originale. Un type avait été mis sous surveillance dans le cadre d’une enquête sur un règlement de comptes entre bandes rivales. Le personnage avait un profil de tueur. Il était sous écoute depuis 24 h à peine lorsqu’elle entendit un coup de feu retentir dans son téléphone mal raccroché. Le son caractéristique de la détonation était parvenu sur sa table d’écoute : elle avait assisté en direct à la première, et dernière, opération du bonhomme.
Des vieux flics, qui ne manquaient pas d’humour, disaient que leur travail, c’était 90% de réflexion et 10% d’action. Elle aurait plutôt dit pour ce qui la concerne : 100% d’écoute pour elle et l’action pour les autres puisqu’elle passait ses journées devant son ordinateur, le casque aux oreilles. La méthode était assez simple. On lui transmettait les enregistrements à écouter sur clé USB, après l’avoir briefée sur l’histoire, le contexte, les pistes. Elle écoutait, rédigeait ses observations en utilisant une barrette en braille à la base du clavier. Le fait de connaître le russe, jargon de la prostitution et de divers trafics , l’avait parfois servie.
Son commissariat parisien, du côté de la place d’Italie, avait dû s’équiper, avec notamment un ascenseur à indicateurs vocaux, et le quartier s’y était mis aussi, lentement il est vrai, avec des feux de signalisation sonore. Au bureau, les règles étaient simples : il fallait se présenter en entrant dans la pièce de travail, nommer le document que l’on posait sur sa table, ne pas considérer comme tabou les questions sur sa déficience.
Chloé Grangier savait qu’avec la paranoïa ambiante, elle ne risquait pas de manquer de boulot. il était même question de placer des mouchards sur les ordinateurs...
Laurent Marcie, lui, était prof de danse ; ils s’étaient connus, voilà deux mois à peine, au cours de tango qu’il animait du côté de la Butte aux cailles. Relations chastes jusque-là. « Pour mes 25 ans, peut-être... », avait elle laissé entendre. Le garçon avait patienté et le jour était enfin arrivé. Pour la cérémonie, il avait voulu un cadre à la hauteur, d’où cette escapade au château.
Alors, tu prends quoi ?
Chloé Grangier hésitait. Ce n’est pas la carte dont lui parlait le garçon qui la rendait perplexe, il y avait autre chose. Elle s’en voulait de cette espèce de déformation professionnelle qui la travaillait en permanence, mais il lui semblait bien qu’elle avait entendu, tout à l’heure, une voix qui ne lui était pas étrangère. Etait-ce une voix, d’ailleurs, ou plusieurs voix ? Et venait-elle de l’entendre dans le restaurant ? ou dans l’entrée du bâtiment ? Tout cela était confus. Le brouhaha dans le hall était assez général et elle-même alors n’était pas vraiment attentive. La jeune femme était cependant intriguée. Un son, une intonation, une vibration, une petite musique l’avaient fait tiquer, son souvenir lui revenait en boucle, ténu, subliminal, indéchiffrable, obsessionnel. Elle qui se voulait incollable, elle était chiffonnée de ne pas pouvoir identifier ce bruit. Elle n’en dit rien à Laurent Marcie, il allait encore la taxer d’obsédée du boulot et se contenta de répondre :
Huîtres, comme toi !
De l’autre côté de la vitre, dans le ciel dégagé, un avion minuscule laissait une traînée parfaitement horizontale, une longue ligne claire qui divisait l’azur en deux et finissait par se désagréger en boules moutonnantes.
Chapitre 9
12h00

Kléber, depuis le pas de sa porte, contemplait ce trait comme tracé à la craie dans le bleu du ciel. Son petit pavillon, bâtisse carrée d’un étage, faisait fonction de conciergerie. Le gardien avait la fibre écolo, il pensa à tout le kérosène que bouffait l’aéroplane. Aimant se faire peur, il s’inventait des calculs impossibles. Sachant qu’un Boeing gros porteur consommait treize tonnes de kérosène par heure de vol, combien cela représentait-il par seconde, par exemple ? Ou bien : combien il avait fallu de millions d’années pour que se forme tout ce pétrole ainsi volatilisé ? Ou encore -¬ c’était son équation préférée - sachant qu’il y avait environ seize mille avions commerciaux dans le monde, et qu’ils volaient en moyenne disons cinq heures par jour, combien brûlait-on quotidiennement d’énergie ? A chaque fois, c’était la même chose : le gardien en attrapait des suées. La chose pourtant ne lui était pas recommandée car cet homme replet souffrait depuis toujours d’une sérieuse surcharge pondérale, comme disent les dépliants médicaux. Dix fois, il avait tenté de perdre des kilos mais, gourmand comme une chatte, il rattrapait vite ses territoires perdus.
Kléber était tout à la fois le jardinier principal et le chef du service de sécurité de Revotel ; le seul employé en fait de ce service, et il aimait dire qu’il était le service à lui tout seul. Le dernier survivant aussi de l’ancienne équipe, du temps du père de madame. Il n’avait pas voulu quitter le navire comme l’ermite Gaby, quand le château était devenu hôtel ( bordel disait la Gaby qui exagérait toujours un peu).
Pour aller où, d’abord ? Vivre en SDF en ville, ou errer comme l’autre foldingue dans les bois ? Non, merci. Il aimait trop ses aises, il avait trop de petites habitudes. À propos de foldingue, ça faisait quelques jours qu’il l’avait pas vue, l’autre. Elle avait beau être mystique à mort, et processionner ces saintes vierges à longueur de journée, elle aimait bien une petite bouffe, de temps en temps, voire gaudrioler. Il réalisa que ça faisait plus d’une semaine qu’ils n’avaient pas besogné ensemble.

C’était l’heure de la pose. Kléber se retourna sur le seuil de sa maison et se dit alors, très exactement :
- Ben, c’est quoi ces pingouins ?
Il faut dire que la surprise était de taille. Au beau milieu de l’office traînaient deux types en tenue de camouflage, avec des franges qui pendaient de partout. Ils faisaient un peu imitation de tronc d’arbre en pleine floraison. Kléber, qui avait un goût limité mais réel pour l’opérette et un peu l’opéra ¬- il était un des piliers de la chorale du village, où il entretenait sa voix de basse- trouva que les deux intrus faisaient penser à Mozart, plus exactement ils ressemblaient au couple de Papagéno et Papagéna de « La flûte enchantée » dans la version et les costumes mis au point par le foyer paroissial.
Pourquoi qu’ils se mettent pas en hommes grenouilles, tant qu’on y est, songea-t-il.
Les deux créatures farfouillaient sans gêne dans son rez-de-chaussée, un local assez vaste d’un seul tenant, plutôt en désordre où on trouvait pêle-mêle du matériel de jardinage, des outillages divers, une mobylette, tout un fatras en vérité. Monsieur Benadur avait plusieurs fois demandé au gardien d’y mettre un peu d’ordre, c’est vrai, mais Kléber n’avait jamais trouvé le temps pour ça. Un mur d’écrans de surveillance surplombait un petit bureau encombré de paperasses. On pouvait y suivre, sur une douzaine de lucarnes, tout ce qui se passait sur le parking, le terrain de tennis, la promenade labyrinthique, le colombier, la cour d’honneur, le parc ainsi que l’accueil, la salle de restaurant, celle du séminaire, les cuisines ou encore les couloirs des chambres. Faisant face à la porte d’entrée, de l’autre côté de la pièce, une petite ouverture, au bas d’un escalier, donnait sur l’arrière de la maison : le duo était sans doute entré par là.

Salut chef ! lui lança sans se démonter le plus grand des deux, aux yeux bleu froids de merlan congelé. Il joua la familiarité, se présenta comme appartenant à une compagnie d’assurance de Vairon la Bonne, ville voisine, venu incognito . Apache était volubile mais le propos sonnait faux. On sentait le gars qui avait horreur de parler et débitait trop vite un topo appris par coeur. La nuance échappa à Kléber qui commença cependant à la trouver mauvaise. D’autant qu’Apache s’était approché de lui et venait de fermer doucement la porte par où était entré le gardien.
Le grand continuait de jacter, complaisant, onctueux : « Surtout pas de protocole entre nous, hein ! » Mike et lui faisaient en somme une visite de courtoisie. Kléber s’étonna de leur déguisement.
Je vous avais pris pour les Eaux et Forêts...
Le regard qui tue lui répondit qu’il ne voyait pas de quoi il voulait parler. L’agent de sécurité jugea plus sage de ne pas insister.
Les deux compères posèrent des questions de plus en plus indiscrètes : était-ce un bon travail ? était-il bien payé ? bien équipé ? combien y avait-il d’employés dans les différents services ? Kléber accepta de répondre, posément. Pourquoi se prêta-t-il au jeu de ces interlocuteurs hors norme ? par peur ? par jeu ? pour voir ? Pourquoi ne donna-t-il pas tout de suite l’alerte comme il aurait dû le faire ? On ne le saura jamais. Ce qui est clair, c’est qu’il commit là une faute professionnelle qui lui fut fatale. Il eut droit à une nouvelle batterie de questions toujours plus pointues. Combien de caméras ? Y avait-il de la vidéo-surveillance dans les chambres ? Combien de portes autour du château ? Ouvertes ? Fermées ? Le jour ? La nuit ? Quid des systèmes de fermeture ? Et lui-même, était-il armé ? Il hésita puis avoua, présomptueux, qu’il possédait une paire de tonfas et cet aveu eut le don d’exciter le plus grand, qui insista pour voir la chose. Les tonfas de Kléber étaient deux beaux bâtons de bois rouge, et rond, avec poignée latérale au tiers de la longueur. Apache s’en empara, apprécia, opina en souriant et il se mit à les faire pivoter, en élevant progressivement les bras. Ça sifflait comme un moustique géant, comme un nid de serpents en colère ; on avait l’impression qu’il allait décoller. Apache cessa soudainement l’exercice et approchant son visage de celui du gardien presque à le toucher, lui demanda, sur le mode du tutoiement :
T’as rien d’autre ?
- De quoi ?
- Comme armes !
Kléber pensa bien au râtelier mais, consciencieux, il ne fit pas ce cadeau à ces interlocuteurs.
Alors, t’as vraiment pas d’arme, mec ? Pour un gardien, tu fais plutôt flipette, non ? le bousculait Apache. Bêtement piqué dans son amour-propre, le surveillant reconnut qu’il avait aussi, mais depuis peu, un Taiser. Et il sortit d’un tiroir un X 27 à impulsions électriques. Cette dernière arme intéressa beaucoup Mike.
Attention, ça part comme un rien, avertit Kléber.
- On connaît, bonhomme, on connaît, t’en fais pas.
- Et puis, ça paralyse !
- Ben oui, c’est fait pour ça. Mais ça tue pas !
- Non, à moins que...
- A moins que quoi ?
- De tomber sur un type allergique, précisa le gardien. C’est déjà arrivé. Aux États-Unis. Vous lisez pas la presse ?
Il n’avait même pas terminé sa phrase qu’on le vit partir à la renverse, propulsé comme s’il avait pris un TGV en pleine poitrine. Mike venait de lui expédier un double jet avec une décharge de 50 000 volts. Kléber était au sol, sautillant comme un gros poisson jeté tout cru dans une poêle brûlante, poussant de petits cris rauques, sorte de méchante toux qui ne voudrait pas sortir. Il avait les yeux exorbités. Mike était accaparé par le spectacle de ces globes oculaires sortant de façon anormale de leur orbite ; il pensa au crapaud qui avalait avec les yeux. Il avait lu en effet que cet animal, dépourvu de dents et de salive, écrasait d’abord sa proie sur son palais puis, avant de l’avaler, rentrait les yeux dans leurs orbites pour s’aider à déglutir. En somme, il était juste de dire qu’il avalait avec ses yeux ! Il s’imagina lui-même, un instant, en train de pratiquer un pareil exercice ; il devrait essayer. Avec précaution, il ne s’agissait pas non plus de se faire du mal mais il devrait essayer, oui, absolument.
Apache beuglait, secouant son partenaire pour lui prendre l’arme.
Tu peux pas faire gaffe, non ?
Dans la bousculade, Mike, qui avait gardé le doigt sur la détente, tira à nouveau et bien involontairement. Ce deuxième coup fut fatal à Kléber. Il eut un grand sursaut, un ultime élan, un déploiement de tout le corps, comme un prédicateur ouvrant ses bras et retomba tout raide, figé. Le grand finit par désarmer sèchement son partenaire, récupéra l’arme ; il prit le pouls de la victime. Le gardien était bel et bien mort. Très calme, Apache inspecta les lieux. Il avait repéré le pédiluve, non loin de la porte arrière de la conciergerie. C’était pas vraiment idéal mais à défaut d’autre chose... Il saucissonna le corps du concierge avec une lourde chaîne d’acier qui devait servir à tracter des rondins. Et demanda à Mike de l’aider à porter le Kléber vers le fossé. Ce qu’ils firent promptement. Le bassin était suffisamment profond pour que le corps y disparaisse. Ainsi lesté, il coula aussitôt ; le tapis de lentilles et de larges feuilles de nénuphar, à peine dérangé, eut vite fait de se reformer, complice du forfait. Les deux hommes, courbés, repartirent en trottinant en direction des bois.

Chapitre 10
12h15

Robert Lesage, le propriétaire de l’hôtel, ne prêta pas attention aux deux joggeurs qui s’éloignaient du côté du parking. Le coin était très couru ; il avait croisé une bonne dizaine d’accros de la course au long de sa promenade matinale. Heureusement qu’il n’était pas tombé sur Gaby. Ça lui était déjà arrivé : il avait surpris une fois l’autre simplette en train d’aménager un autel pour sa vierge au creux d’un arbre en invoquant l’aide du pape et du Vatican ! Le temps de s’approcher, elle avait disparu. Pas question de prévenir les gendarmes, c’était pas vraiment son truc. Après tout, tant qu’elle se contentait de courir les bois en se livrant à des bondieuseries...

S’approchant de la terrasse, Robert Lesage aperçut près du bar itinérant un individu qu’il reconnut immédiatement : il exhibait une calvitie dévoilant un crâne volumineux, des petits yeux mobiles, un nez incroyablement retroussé , comme s’il lui pleuvait dedans. C’était bien la même silhouette mais en plus lourd, en plus laid. Et c’est bien connu, comme disait Gainsbourg, la beauté des laids se voit sans délai. Vadim Zagladine. Robert Lesage ne jugea pas utile de se faire confirmer l’identité du client. Arrivé à sa hauteur, il attaqua d’emblée :
Mister Zagladine, aï présioume ?
L’autre encaissa, silencieux.
Alors, Vadim, quoi de neuf depuis l’affaire Samuel Mann ?
Il s’agissait bien du même bonhomme, un tantinet prolongé, enrobé, affaissé. Robert Lesage lui avait envoyé ses Scud sans sommation. Les missiles avaient cette fois atteint la cible, le gros était touché-coulé. Il manqua s’étrangler avec son apéritif puis couina, dans les aigus, genre castrat :
Bobouchkaaaa ? ?
Bobouchka ! Les moscovites l’avaient en effet affublé jadis de ce surnom ridicule mais qui, chaque fois, le faisait fondre.
Bobouchka, c’est toi ?
Ils se dévisagèrent en souriant et reniflant un long moment, incrédules, avant de se tomber dans les bras l’un de l’autre, s’entrelaçant comme deux lutteurs de sumo qui chercheraient le point faible de l’adversaire, avec force tapotement de main sur les épaules, la tête, les reins. Autour d’eux, on s’écartait, amusés ou intrigués, par ces manières de vieux gamins. Cela dura. On s’envoyait des « Incroyable ! », des « Pas possible ! », des « C’est miraculeux ! ». Puis, sans transition, Robert Lesage traîna littéralement Vadim Zagladine vers un des salons privés.
Tu es mon invité !
- Mais la délégation, Bobouchka ? Je suis avec délégation ?
- Tu la retrouveras tout à l’heure, pas de problème.
Ils s’installèrent dans le petit salon Parisis et Lesage donna des ordres pour qu’on les serve en tête à tête.
- Dis-moi, Bobouchka, tu es chef ou quoi ? tu as tes entrées ici, je vois, hooligan !
Robert Lesage fit le modeste ; ils rirent, échangèrent à nouveau force embrassades.
- Ça va ?
- Oui, non, enfin, non, ça va pas du tout, Bobouchka, j’ai gros souci, j’ai perdu Chapochnikov, le yaponchik, tu te rappelles yaponchik, mon ami, celui qui avait des yeux comme tirelire ?
- Sûr que je m’en souviens ! mais comment ça, t’as perdu yaponchik ? Où ? quand ?
- Mais ici, Bobouchka ! On est arrivés ensemble à Revotel hier soir...

Une nouvelle fois, il raconta son histoire. Robert Lesage était sceptique :
- Tu le connais, non, ton yaponchik ? c’est quoi, ses goûts ? il a dû aller aux putes.
- Ce que j’ai cru, moi aussi, mais notre voiture est là, et personne ici n’a demandé taxi.
- Te fais pas de souci, mon vieux, on n’est pas en Russie, ici, on est en France !
- Oui et alors ?
- Alors, on ne disparaît pas comme ça en France ! On va te le retrouver ton yaponchik, vite fait bien fait !
- Merci, mon vieux, j’aime entendre ça, parce que yaponchik, tu sais, je l’aime bien, c’est mon frère, et puis sans lui, je suis paumé, pour dire vrai.
- Il te protège bien ?!
- Ha, mais c’est plus yaponchik d’avant, Bobouchka. Il a fait du chemin, on a fait du chemin !
- Je me doute.
- C’est devenu un expert placements financiers, imagine-toi.
- Tu rigoles ?
- Pas du tout ! Mais on parlera de nous plus tard, commence par toi, tu veux ? mais d’abord, dis moi...
- Oui ?
- C’est pas toi ?
- Pas moi quoi...
- Qui aurais fait du mal à Chapochnikov ?
- Qu’est-ce que tu racontes, Zagla ? pourquoi j’aurais... Ah, là tu me déçois beaucoup, mon vieux, on vient à peine de se retrouver et déjà...
- Excuse-moi, Bobouchka, excuse-moi, je deviens parano, tu comprends ! PARANO ! Tu sais combien je suis attaché à ce connard.
- Je comprends, on va le retrouver, c’est promis !
Il fit appeler le directeur. GM Benadur était au courant. Il avait pris des mesures, disait-il, et il allait mettre son chef de la sécurité, Kléber, sur l’affaire, c’était un gars efficace, le Kléber. On allait accélérer les choses, c’est sûr. Mais le gérant préférait éviter pour l’instant d’appeler les flics. Robert Lesage comprenait, Vadim Zagladine était d’accord. GM Benadur se retira.
Tu vas voir, ça va se régler.
- Tu connais bien patron, dis-moi ?
- Un peu, oui. Mais parle-moi de toi, maintenant ; t’es devenu super francophone, bonhomme !
- Je parle un peu, oui ; business oblige.
- T’en es où ?
- C’est trop long, Bobouchka, trop long à raconter. J’ai fait bonnes affaires dans alcool du temps de Gorbatchev. Le Président alors avait voulu interdire vodka, tu te souviens ?
- En effet ! Vaste programme, comme aurait dit l’autre.
- Interdire vodka en Russie ! C’est très bon programme, au contraire, pour nous ! Parce qu’on a produit alors beaucoup alcool. En douce. Très bien marché. Après, on a touché un peu à tout, Yaponchik et moi. Bonnes choses, moins bonnes. On a fait un peu dans gaz aussi ; ça a toujours été un peu risqué mais le marché, camarade, c’est risque, non ? Et puis on est toujours passé entre gouttes, c’est ça que vous dites, non ?
- C’est ça, c’est bon. Et maintenant ?
- Maintenant, on fait immobilier, Matoucka. Plutôt en France. On a fait jolis coups ces derniers mois. La villa Leopolda, t’as entendu parler ?
- A Villefranche sur mer ?
- Exact.
- C’est toi ?
- C’est moi, c’est moi... Non, pas vraiment moi, je te rassure, c’est pas moi qui a acheté, en tout cas, c’est pas dans mes moyens mais j’ai négocié achat, oui ; là, c’est moi !
- Pour ?
- Secret.
- On a parlé de Prokhorov.
- Faut pas croire journalistes.
- Belle affaire, mon vieux, un putain de palace, huit hectares, 50 jardiniers.
- Mais avec crise, maintenant, on est plus regardant, tu comprends ; peut-être qu’on prendra moins jardiniers !
Ils rirent.
- Et pourquoi vous êtes ici ?
- C’est idée de Yaponchik. Mais où il est passé, ce fils de pute ? Yaponchik m’a mis sur ce coup. Il a entendu parler de délégation en France, une histoire de vieilles pierres soviétiques, de visite château.
- Tu t’intéresses au patrimoine de l’URSS maintenant ?
- URSS, non, château, oui !
- Ha bon, reprit Robert Lesage.
- Tu vois, j’ai déjà acheté château pays de Gex, l’an dernier ; c’est près de la Suisse.
- Oui, je connais le pays de Gex, merci.
- Tu te vexes, Bobouchka ? Faut pas ! Je cause, c’est tout. Je dois dire qu’il me plaît pas mal, le château, ici. Près de Paris. Plein d’avantages, ça ! Tu crois que je peux parler directement avec Benadur ?
Robert Lesage esquiva, le Russe ne sembla pas sentir le malaise :
Et si on se prenait un petit apéro comme dans le temps ?
- Martini gin ?
- Exact.
- Ça se fait encore ?
- Ça se fait toujours, mon vieux !
Appelé, un loufiat s’exécuta.
Zdarovié, Bobouchka !
- Zdarovié, Zagla !
Chapitre 11
12h30

C’est pas mal, finalement, un martini gin ! susurra Boris Kovacs. Je ne connaissais pas. Ni trop doux, ni trop amer .
Il s’était laissé faire, en arrivant dans le hall, et avait accepté le verre d’une hôtesse. Il trinquait avec François Gentileschi, l’archéologue, un quadra malicieux et barbichu à qui il racontait l’épopée parisienne de son père.
Quand, au printemps dernier, la presse russe a commencé à parler du château de Caillet, de sa glacière et surtout de ce qui allait avec, j’ai pensé presque immédiatement à lui. Il aurait été bien étonné de voir ainsi resurgir son passé, et de cette manière ! Il est mort depuis vingt ans. Né en 1917, comme la Révolution, il n’aura finalement connu que l’Union Soviétique.
Cette idée les amusa. L’archéologue entreprit alors d’expliquer par le menu l’histoire de sa découverte. Retour à 1937. À la fin de l’Exposition, comme il était de règle, les stands furent démontés ou démolis.
Anatoli Kovaks, votre père, a dû participer au démantèlement du pavillon soviétique.
La statue de Moukhina fut déboulonnée ; elle avait plu aux autorités françaises et Paris était prêt à l’acheter et à la garder, mais Moscou avait refusé. Le duo de l’ouvrier et de la kolkhozienne fut rapatrié dans un train spécial. Le couple prolétarien allait connaître une prodigieuse carrière, devenir un emblème universel, un logo illustrissime, une marque de fabrique internationale, coiffant notamment, durant des décennies, tous les films soviétiques. Un peu comme le lion de la MGM côté américain.
N’empêche, intervint le Russe. La statue, à son retour à Moscou, ne fut pas très bien traitée. Moukhina aurait voulu que cette oeuvre devienne un peu l’équivalent de la statue de la liberté pour New York ou du Christ dominant Rio. À l’entendre, il aurait fallu la mettre en centre ville, aux bords de la Moskova ou sur les monts Lénine, aujourd’hui monts des oiseaux, qui surplombent la capitale. Au lieu de quoi, elle fut installée en périphérie, à l’entrée du centre des expositions, le VDNK. Et même là, l’oeuvre fut prise avec désinvolture. Non seulement la statue se retrouva sur un socle trop bas, alors qu’elle appelait un piédestal monumental comme à Paris, mais, l’entrée du Centre ayant été déplacée, elle fit face à une porte close. Le bassin d’eau censé l’entourer tarit vite, devenant un ramassis d’ordures et l’endroit se transforma en lieu de rendez-vous des cloches du quartier.
François Gentileschi souligna alors que la frise d’entrée du pavillon, ce double massif réalisée par Joseph Tchaïkov, connut un tout autre destin. Il fut offert par l’URSS aux Français, plus exactement au syndicat des métallurgistes CGT.
Celui-ci installa le propylée dans le parc du château de Caillet, haut lieu en cet avant-guerre de rassemblements populaires, de fêtes champêtres et de meetings réunissant des foules considérables. En 1939, apprit Boris Kovacs, le site fut réquisitionné, comme l’ensemble des biens communistes ou cégétistes, puis donné aux organisations (de jeunes) pétainistes. En 1941, un décret de Vichy ordonna de casser la fresque à la masse. Comme si elle représentait une menace, un défi !
Le geste avait tout du meurtre symbolique de l’Union Soviétique. C’est un grand classique, dans l’histoire humaine, que de détruire la statuaire ennemie, vous savez. L’Égypte, la Grèce, Rome ont connu ce genre de méthodes. Ici, évidemment, les vandales sont des contemporains, ça surprend un peu plus. Encore que...
Brisée, morcelée, l’oeuvre fut précipitée, entassée dans un puits proche du château, la glacière, ainsi nommée parce qu’il y a bien longtemps, les châtelains y stockaient pour l’été des pans de glace prélevés l’hiver dans un étang voisin. Puis tout le monde oublia cette fresque et la glacière itou, dont l’entrée fut murée. Jusqu’au jour où la comtesse, c’était au printemps dernier, se mit en tête de récupérer le lieu dit. On lui avait vaguement parlé de cave voûtée, elle pensait en faire un débarras, voire une petite salle de repos si les conditions le permettaient.
Comme il s’agissait du patrimoine, elle fit appel aux services de mon institut, l’INRAP (Institut national d’archéologie préventive).
Gentileschi se souvenait parfaitement des conditions dans lesquelles s’était passée sa première visite. Au-dessus de l’entrée, murée, une ouverture sauvage à deux bons mètres du sol avait dû être faite par des pillards ; le trou était juste assez large pour permettre à un homme de s’y glisser. Ce qu’il fit, armé d’une lampe de poche. Il s’attendait à trouver des objets ayant un rapport avec un château du XVIIème, des pilastres, des cheminées, des ardoises ; il tomba sur un amas de pierres, un fatras de roches qui chantaient la gloire... de l’Union Soviétique ! Le chaos minéral remisé là, et qui reprenait vie sous son faisceau de lumière, était fait d’éclats de statues brisées, d’éléments décoratifs fractionnés, de fragments de sculpture, de membres cassés, de bouts de médaillons représentant des ouvriers, des paysans sur fond d’usines aux cheminées fumantes, de batteries de machines agricoles sillonnant de vastes plaines, de marteaux et de faucilles témoignant pour l’éternité ! Comme un ossuaire moscoutaire en plein Val d’Oise ! Un champ de ruines d’une planète désintégrée ! En tendant l’oreille, peut-être qu’on aurait pu entendre des tréfonds les airs d’une symphonie de Chostakovitch ! Ou l’hymne soviétique ! François Gentileschi fut proprement tétanisé ; pourtant il ne perdit pas pied et fit assez vite le rapprochement avec un reportage photo qu’il avait vu, jadis, dans un numéro de la défunte revue L’Illustration , consacrée à l’exposition universelle de 1937. Dès lors, il ne lui fut pas trop difficile de reconstituer l’histoire et l’itinéraire de ces silhouettes de travailleurs émérites et de ces rangées de kolkhoziennes radieuses. Tout cela était bien du plus pur style soviétique et ne pouvait dater que de l’immédiate avant-guerre. Morceaux éclatés d’un puzzle géant, il s’agissait de la grande frise du pavillon de l’URSS ! L’affaire, dès qu’elle fut rendue publique, suscita une forte couverture médiatique.
A Moscou, ça provoqua un véritable engouement, insista Kovaks. Méfiants et nostalgiques à la fois, les Russes se montrent friands de ce genre d’histoires.
Des équipes télés débarquèrent, les officiels suivirent : et c’est ainsi qu’en ce début de week-end, Boris Kovacs pouvait deviser avec François Gentileschi de fresque fracassée et d’héritage moscovite. Tout en sirotant son apéritif, le Russe s’amusait à jeter des graviers dans la douve. Il dérangea ainsi un vieux merle goguenard qui agita ses ailes en signe de contrariété puis s’envola en jacassant au-dessus du château.
Chapitre 12
13h00

Le volatile, sans gêne, se posa au beau milieu des tables installées sur la terrasse, attendant de mauvais poil tel un vulgaire moineau, de pouvoir grappiller quelques restes de l’humaine ripaille. Effronté, la tête inclinée, il dévisageait sans vergogne les clients, surtout ce couple dont l’homme avait un visage rouge vif, les joues en feu, comme s’il venait de prendre un violent coup de soleil. Le cador à plumes rouspétait, exigeant qu’on lui expédie un peu plus vite les miettes qui lui étaient dues.
Xavier St Flour prenait là son cinquième café serré de la journée ; il avait pour habitude de ne pas déjeuner mais de faire une pause avec sa collaboratrice. Il regarda l’oiseau d’un oeil vide. L’organisation du séminaire sur la gouvernance morale de l’entreprise, prévu toute l’après-midi et la soirée, le souciait. Il se demandait si c’était une bonne idée d’avoir tout préparé, le rapport introductif et les débats, en langue anglaise. Il n’y avait là après tout que des patrons d’ici, mais ses conseillers en communication avaient tellement insisté qu’il avait cédé. On verrait bien. De toute façon, il y avait deux interprètes, pour ceux qui ne pourraient pas suivre... À la réflexion, il aurait dû refuser ce truc du tout en anglais, mais c’était un peu tard, tous les textes avaient été envoyés. Inch Allah !
Pour se redonner du tonus, Xavier St Flour contempla longuement le visage de Viviane-Raphaëlle Gomez. Un très léger sourire lui fit plisser les yeux, bouger les lèvres. Ses narines frémissantes étaient la première chose qui l’avait attiré chez elle, vivement. Il était bien incapable de s’expliquer le pourquoi du comment mais ce nez palpitant, souple, si vivant l’excitait, c’était un fait. Mais le reste aussi l’émouvait, cette allure, cet air de nonne en goguette, de sainte dépravée, de religieuse défroquée, de Sainte Thérèse aux Folies Bergères...
Sa secrétaire n’était jamais très loin de lui et imposait sa loi dans l’entreprise avec une rare ténacité. « Monsieur St Flour pense que... », « Monsieur St Flour exige que... ». Lui-même l’appelait volontiers « Ma petite Vira ». Petite, c’était une façon de parler, car elle était un petit peu plus grande que lui. Et puis Vira pour Viviane Raphaelle, pourquoi pas ? Il avait appris que le personnel de son côté l’avait surnommé « virago » ; il en avait bien ri car ce n’était pas tout à fait faux mais il s’était bien gardé de le lui répéter. Elle n’avait pas vraiment le sens de l’humour. La jeune femme était plutôt connue pour son caractère rugueux et sa stricte tenue bourgeoise, cheveux tirés en arrière et retenus par un clip d’argent, collier de perles, tailleur Chanel gris-rose, escarpins. Dans le genre dominatrice appliquée, c’était une femme considérable, revêche comme il les aimait. Car Xavier St Flour adorait en effet les acariâtres, les rudes, les rébarbatives. Depuis tout petit, les caractérielles le charmaient, l’envoûtaient. Il se rappelait fort bien, et pourtant ça commençait déjà à dater, combien, en découvrant Blanche neige et les sept nains , son premier livre probablement, il avait tout de suite et très nettement préféré la sorcière à la jeune héroïne. Il avait une libido détournée, c’est sûr, il en convenait volontiers et l’acceptait fort bien. Vira, femme affûtée malgré les apparences, disait volontiers qu’ils ne baisaient pas mais qu’ils biaisaient, jeu de mots biscornu mais pas idiot quand on y pense.
Ils partageaient en effet une marotte commune, intime, précise, un rituel de domination où elle avait plutôt le beau rôle. Quand ils se retrouvaient en tête à tête, une ou deux fois par semaine, plus le week-end, Vira libérait sa chevelure, retirait son collier, quittait promptement tailleur, chemisier et dessous, envoyait valser ses escarpins et ne disposait plus, comme accessoires, que de bottines courtes à talon de fer. Elle avait progressivement abandonné sa panoplie cuir des débuts, longtemps conservée dans une valise de travail, mini short flottant et largement ouvert, devant et derrière, corset impressionnant, gants jusqu’aux coudes. Tout cela leur était assez vite apparue inutilement sophistiquée, et surtout l’attirail demandait une trop longue préparation alors qu’ils ne disposaient en règle générale que de courts moments arrachés entre deux briefings - débriefings. Bref, elle ne conserva, à portée de mains si l’on peut dire, que les bottines à six trous et à hauts talons, près de dix centimètres. « Les talons hauts font ressortir les fesses de 25% » avait-elle l’habitude de sentencer. Leur face à face amoureux pouvait alors commencer. Il se passait toujours selon un même mode opératoire. Xavier St Flour, également nu, laçait les bottines de sa comparse, lèche-bottes au sens propre ; il s’aplatissait aux pieds de sa maîtresse, se laissait piétiner, le dos surtout, dans une sorte de massage sauvage genre shiatsu ou californien, qui avait le don de les destresser tous les deux ; ensuite, il se redressait, elle le giflait avec méthode, de belles paires de claques à la volée, en le gratifiant d’épithètes, le plus souvent marqués du sceau de la critique sociale : escroc, voleur, exploiteur, spéculateur, ripou, boursicoteur, profiteur, rapace, esclavagiste, féodal... Le vocabulaire de Vira était impressionnant. Lorsque sa main, et son avant-bras parfois, devenait écarlate, que le visage de Xavier St Flour prenait feu, ils atteignaient alors ensemble une commune exaltation. Elle se renversait, il la pénétrait d’un coup, d’un seul, et leur jouissance, partagée, était immédiate, instantanée, fulgurante ; ils en restaient durablement pantois.
Le problème, c’est que ces séances laissaient des traces. Une heure ou deux parfois, elle en gardait les mains et les avant-bras cramoisis, lui affichait des joues rubicondes. Avec le temps, ils s’étaient préparés une série d’explications : il sortait du hammam, elle avait de l’eczéma, il avait mal aux dents, elle faisait une allergie, il expérimentait un nouveau massage oriental, etc. Dans leur entourage, personne n’était dupe mais tout le monde faisait mine de s’apitoyer.
Toujours harcelé par le merle moqueur, Xavier St Flour rêvassait, se demandant s’ils auraient le temps d’une autre séance en fin d’après-midi. Cette simple pensée fut la cause d’une très légère érection. Amusé, il sourit béatement. Un calme torpide régnait sur le parc et c’est à peine si le patron des patrons remarqua, à l’orée du bois, un froissement des fourrés, une ondulation végétale, une vague d’agitation parcourant le feuillage, à croire qu’un animal se heurtait à la frondaison comme au mur d’une prison.

APRES MIDI

Chapitre 13
15h00

Les sangliers étaient de retour ! Prune et Agathe Bassompierre avaient déboulé de la forêt, paniquées, essoufflées, persuadées d’avoir les fauves à leurs trousses. Elles traversèrent en gesticulant le pont de pierre et s’effondrèrent dans les bras des hôtesses de l’accueil. Elles étaient totalement apeurées, bégayaient, parlaient de monstres, d’ours. Un ours, dans le Val d’Oise ? Non pas un ours, un loup ! Elles mélangeaient tout. Un sanglier, peut-être ? oui, c’est ça, un sanglier ! Elles venaient en effet de tomber nez à nez, ou nez à grouin plus exactement, avec un de ces animaux alors qu’elles tentaient une partie de cache-cache dans les sous-bois.
GM Benadur , aussitôt averti,eut le plus grand mal à calmer les deux ados. Par chance, les filles avaient croisé peu de monde dans leur fuite, l’affaire pouvait encore être contenue. Le gérant voulait éviter le scandale et retarder autant que faire se pouvait les retrouvailles des filles avec leur père. Le géniteur n’avait pas l’air commode. Manque de bol, le psychorigide et son giton, si l’on en croit Boris Kovaks, alertés on ne sait trop comment, accouraient déjà. Partant du principe que la meilleure défense était l’attaque, GM Benadur prit les devants, entretint longuement Bassompierre de l’incident et proposa dans la foulée au père et au cousin d’organiser une battue. Dans la discrétion, bien entendu, il ne s’agissait surtout pas d’alarmer l’hôtel. Il crut deviner, un peu surpris, un brin d’ironie dans le regard de ses clients qui acceptèrent illico la proposition. Le père semblait simplement préoccupé par l’agitation persistante de ses deux filles. Là encore, GM Benadur assura, improvisant juste. Il conduisit Prune et Agathe dans son bureau, équipé d’une télé grand écran et les invita à regarder ( C’est un secret entre nous, promis ? promis ! pas un mot au papa ? pas un mot ! ) un DVD collector de Rocco Sifredi. Prune avait l’air de connaître, elle murmura quelque chose à l’oreille de sa soeur, toutes deux battirent des mains ; elles oublièrent vite leur frayeur forestière pour s’intéresser à un autre genre de mammifère. Les performances du latin lover duraient deux bonnes heures ; c’était toujours ça de pris.
Le gérant organisa une réunion de crise dans un salon privé avec Robert Lesage, qu’il avait tiré de sa sieste, Bassompierre et son acolyte. L’idée d’organiser en catastrophe une chasse aux fauves fut plébiscitée ; ce n’était ni légal, ni raisonnable mais il n’y avait pas le choix. Les bestioles se montraient de plus en plus entreprenantes. D’ici à ce qu’elles s’en prennent aux limousines sur le parking ! Robert Lesage suggéra, l’air de rien, d’associer Vadim Zagladine, « un vieil ami russe et un bon fusil ». « Les orgues de Staline ? » ironisa Bassompierre. « Oui enfin, pas tout à fait quand même. » répliqua le manouche. L’hôtelier comptait aussi sur Kléber, le concierge ; comme rabatteur, il était parfait et puis il connaissait le coin comme sa poche. Mais le zèbre était introuvable. On fit chercher Arsène, smoking de poils noirs et extrémités des pattes blanches comme des gants. Ce jeune chien fou avait vite compris de quoi il retournait. GM Benadur conduisit la petite brigade d’intervention, forte à présent de cinq hommes, dans une sorte de cagibis, à l’entresol. D’ordinaire, il ne laissait personne accéder à ce débarras, hormis Robert Lesage ; même la comtesse ne connaissait pas le lieu. Mais aujourd’hui, il y avait urgence et le gérant, misant sur une mâle connivence, était moins regardant. Il ouvrit une vraie-fausse armoire, vide, qui donnait sur un panneau coulissant derrière lequel un râtelier proposait une douzaine de fusils et de carabines, des armes lisses et des armes rayées, des Browning et des Winchester, des Weatherby et des Wesley, un Baïkal avec lunette. Il y avait même deux Manufrance de toute beauté. Au pied du râtelier étaient stockées des boîtes de cartouches, par dizaines, quelques armes de poing aussi. Bassompierre émit un petit sifflement d’admiration devant l’arsenal.
« Belle artillerie ! » dit-il en connaisseur. Un attirail tout ce qu’il y a de plus légal, rassura le gérant alors que Robert Lesage le regardait, dubitatif.
Le quintette s’équipa. Chacun enfila une chasuble orange sur la veste et des bottes d’occasion, puis le groupe s’éloigna du château. GM Benadur avait distribué à chacun des housses interminables, pouvant contenir quasi une planche à voile, pour y glisser leurs armes. Évitant les rares clients qui prenaient l’air sur la terrasse, ils tentèrent de s’éloigner discrètement mais le chien qui les harcelait d’abois hystériques trahissait leur machination. Ils contournèrent le couple infernal de Proserpine aux formes arrondies qui n’en finissait pas de se faire enlever par le lubrique Pluton et pénétrèrent les sous-bois dans la direction indiquée par les deux fillettes. Vadim Zagladine était très en verve. Émoustillé par la traque, il en avait presque oublié son cher Chapochnikov ; il dit à la cantonade :
Il existe proverbe russe qui dit : si tu vas chasse au sanglier, prépare ta tombe. Si tu vas chasse à ours, prépare un bon lit !
- Sympa ! répondit Robert Lesage au nom du collectif en quelque sorte. Merci pour l’encouragement !
Après une courte marche, GM Benadur concéda, comme s’il pensait tout haut : « J’ai mon idée ». Il était partagé entre la contrariété que représentait ce safari inopiné et le plaisir toujours renouvelé d’une traque au sanglier. Il aimait l’animal, sa hure vicieuse, son corps puissant, sa peau épaisse, ses soies dures, il se trouvait même avec lui une espèce de confraternité. La chose n’avait pas échappé à la comtesse qui ronronnait volontiers sur sa poitrine en tressant sa toison, répétant mezzo voce « Mon sanglier à moi ! ». Lui-même connaissait tout ou presque de la vie de cette bête, sa façon de vivre en famille, avec laie et marcassins ; son goût pour les marécages , sa façon de grogner, de grommeler, de fouger, de vermiller.
J’ai mon idée répéta-t-il, et il parla de cette extrémité du parc, dans son versant sud-ouest, la plus éloignée du château, qui était dans un sale état. La tempête de 1999 avait déraciné les arbres par grappes. Il restait encore un impressionnant fouillis, un chaos de troncs et de branches, une vraie cour des miracles végétale, point de ralliement d’une faune hétéroclite. Sans oublier Gaby, pensa in petto le gérant.
Le dérèglement climatique, vieux ! dit Robert Lesage, songeur, à Vadim Zagladine
Chez nous aussi... commença le Russe.
Mais ils n’eurent pas le temps de poursuivre une discussion qui s’annonçait passionnante ; le chien venait de s’immobiliser devant une roncière, dans une sorte de transe.
L’est là ! chuchota le gérant, martial.
Un solitaire en effet se vautrait dans une souille sombre, au fin fond d’un fourré ; le clapotis, que son remuement faisait dans le bourbier, couvrit l’arrivée des chasseurs.
Attila ! lâcha dans un soupir l’hôtelier. Un quartanier, un mâle de quatre ans, un puissant !
La bête en effet était volumineuse, hideuse à souhait dans sa carapace de boue. Elle exhibait comme un trophée sa défense unique et semblait immensément fière. Soudain, l’animal sentit le danger. Il se redressa avec une vigueur remarquable et, sans hésiter, sans émettre non plus le moindre son, attaqua ses assaillants. Edmond Bassompierre fut le plus prompt à pointer son arme, viser et tirer, juste, une balle, une seule, qui, arrachant l’oeil gauche du fauve, lui laboura la cervelle et s’enfonça dans le cou. La bestiole s’immobilisa comme s’il venait de heurter un mur, puis dériva de sa trajectoire, esquissant une sorte de demi-tour et s’affaissa ; ses pattes arrière s’agitèrent encore un peu puis le vieux mâle se figea dans une posture grotesque. On aurait dit qu’il attendait qu’on lui gratte la couenne. Mais il était mort de chez mort et l’opération n’avait guère duré plus d’une ou deux minutes. Il y avait dans l’air une odeur mêlée de poudre, de sang, de boue. L’espace d’une seconde, sous le choc, tous se turent, même le chien hésitait. Comme un arrêt sur image. Puis le son revint, on cria, on éructa, Arsène hurlait. On félicita le tireur, Robert Lesage tout particulièrement.
Monsieur est un professionnel, je vois !
Bassompierre joua le modeste :
Un coup de chance, c’est tout !
Il demanda simplement qu’on lui garde la tête, pour sa collection.
GM Benadur, en de pareilles circonstances, aimait éventrer la bête, saisir à pleines mains les boyaux comme s’il s’agissait d’un rite ordinaire et jeter ces puantes entrailles aux chiens déchaînés. Cette pratique barbare l’ensanglantait, l’enchantait, lui donnait des vertiges et semblait remuer en lui d’insondables souvenirs. Mais aujourd’hui, il jugea plus sage d’escamoter au plus vite le fauve. Il téléphona à l’accueil et un factotum arriva bientôt en voiturette de golf ; on hissa, laborieusement, sur la plate-forme du caddy la masse de chair qu’on cacha sous une bâche plastique, bigarrée comme une tenue de camouflage. Direction les cuisines.
Le groupe suivit la machine, sur laquelle avait grimpé GM Benadur devenu grand ordonnateur de pompes funèbres. La discussion entre Robert Lesage et Vadim Zagladine, restés en retrait, reprit. Le Russe désigna d’un mouvement de menton le gérant :
Tu as entrées avec ce monsieur, non ?
Robert Lesage fit une espèce de moue.
Tu pouvoir me pistonner auprès de lui ? J’ai propositions d’achat à faire...
- Du château ?
- Ben oui, château, que veux-tu j’achète ici , Bobouchka ? le sanglier ?
Il émit un petit ricanement.
On va voir, Vadim, on va voir.
Sans transition, Robert Lesage lui parla, pour se le reprocher aussitôt, d’autres châteaux dans le coin, tout aussi beaux, mais le Russe insistait. À l’évidence, il était venu de Moscou pour ce château là et pas un autre.
Tu veux pas m’aider, Bobouchka ? dis- moi franchement, tu veux pas ?
L’échange allait tourner au vinaigre. Robert Lesage trouvait la situation ridicule ; il n’avait pas voulu, tout à l’heure, jouer cartes sur table, dire que c’était SON château, et voilà qu’il s’enfonçait dans le mensonge par omission... Vadim Zagladine sortit une flasque de sa veste.
Santé ! dit-il à son voisin, l’air narquois.
Bob regardait le sang noir qui suintait de la bâche et dégoulinait sur la roue arrière du caddy ; il frissonna.

Chapitre 14
16h00

Vous saignez ? demanda François Gentileschi à Boris Kovacs.
Ce dernier venait en effet de s’entailler le pouce simplement en manipulant la feuille où l’expert avait esquissé un plan sommaire de ses recherches. Une goutte de sang avait taché le croquis.
C’est la malédiction de la glacière ! s’amusa l’historien.
Tout le monde rit, un peu trop fort d’ailleurs, car la tablée avait bu plus qu’abondamment. Outre l’interprète et l’archéologue, il y avait là également Marlène de la Fédoyère et Edouard Drozdof, le jeune officiel russe, un rouquin maniéré de plus en plus bavard. La délégation moscovite était réduite à la portion congrue, les deux autres membres du groupe demeurant introuvables.
Edouard Drozdof osait à présent des blagues douteuses ; il venait de dire par exemple que la mythologie soviétique n’était pas trop son truc , ajoutant :
C’est comme la statue de Moukhina ; encore si elle nous avait fait un ouvrier et un kholkozien, je dis pas mais un couple hétéro, c’est bateau, non, vous ne trouvez pas ?
Perplexe, Boris Kovaks ne traduisit que très approximativement. Il semblait mieux tenir l’alcool que le jeune fonctionnaire mais l’accumulation de toasts allait le porter aux confidences. Il demanda le silence en tapotant la corolle de son verre avec un couteau, comme s’il s’adressait à un large public, et se lança, sans transition :
Je ne devrais pas vous le dire tellement c’est idiot mais savez vous que cette découverte, je parle bien sûr de la glacière, a relancé à Moscou une vieille rumeur ?
Il se tut. L’officiel russe n’avait pas tout compris, Boris Kovacs dut lui refaire le topo dans sa langue puis il sembla hésiter à poursuivre. Amusés et mis en appétit, la comtesse et l’archéologue l’encouragèrent vivement à le faire :
Il faut revenir à cette année de l’Exposition, à 1937. On raconte que le pouvoir soviétique prévoyait des jours difficiles avec l’Occident et c’est vrai que ça sentait déjà la guerre un peu partout : les Japonais massacraient les Chinois à Nankin, les Italiens faisaient de même en Éthiopie et ne parlons pas de l’Espagne...Mais le Kremlin avait besoin de financer certaines de ses activités à l’Ouest, autour de la guerre d’Espagne justement.
Nouvelle pause, nouvelle traduction en accéléré pour Edouard Drozdof.
Alors, Moscou aurait imaginé un stratagème : pour faire passer à Paris la manne nécessaire, on se serait servi des matériaux du pavillon soviétique ; plus exactement, dans certaines parties de la frise de Joseph Mikhailov, on aurait coulé de l’or. Vous savez peut-être, monsieur l’archéologue en tout cas le sait, comment sont faites les statues du propylée. Les figures, qui font bien trois mètres de haut, ont été moulées en trois morceaux, disons la tête et le tronc, le corps proprement dit et les pieds. On les assemble selon un système astucieux de crochets en acier. Une première couche de ciment, fine, est apparente ; elle est tenue par un étroit maillage métallique, puis une deuxième strate plus épaisse constitue l’essentiel du bas relief. On raconte donc que certains de ces éléments seraient truffés d’or !
- Ridicule ! pesta Edouard Drozdof, quand il comprit de quoi il était question.
- Romantique, au contraire ! lança François Gentileschi.
- Y en aurait pour combien ? À peu près... s’intéressa de la Fédoyère.
Boris Kovacs continua.
Non, c’est ridicule, je suis d’accord avec Edouard. Ridicule. N’empêche, la rumeur, une fois lancée, a galopé à Moscou. Elle a enflé, s’étoffant de détails nouveaux. Elle disait par exemple que l’instigateur de l’opération était un colonel du GRU, disons la police militaire, uniquement connu sous le pseudonyme de « Guernica », personne en effet n’a été en mesure de mettre un nom sur le personnage.

Edouard Drozdof n’en finissait plus de hausser les épaules alors que l’archéologue et la comtesse se montraient au contraire captivés.
On dit encore que l’ouverture récente des archives aurait apporté de nouveaux éléments mais on dit tellement de choses dans mon pays aujourd’hui... Le problème est que ce Guernica , appelons le comme ça, aurait fini en camp cette même année 1937, victime de la paranoïa ambiante du pouvoir. Certes, de nombreuses personnes avaient pris part à l’élaboration du projet, au transport, à l’installation, etc, mais ils n’étaient que des fourmis, des petites mains, des rouages et seul Guernica était au courant de la totalité de l’opération, emplacement précis du trésor, identité des destinataires, etc. Or personne n’avait pris le relais.
Nouveau silence, à peine perturbé par le ronchonnement de l’officiel russe.
Mon propre père... reprit l’interprète.
- Quoi, quoi, votre père, vous n’allez pas nous faire le coup de l’héritage maintenant, ce serait un comble, s’énerva Edouard Drozdof.
Boris Kovacs rappela alors l’odyssée paternelle... puis répéta qu’il ne croyait pas un mot de cette fable emberlificotée. Il en faisait simplement état, avouait-il, parce qu’il était légèrement gris, pour se moquer aussi de la crédulité des gens et puis pour le plaisir de parler, tout simplement. La table rit.
La dame s’excusa mais elle devait s’absenter.
Travail, travail ! regretta-t-elle.
Le trio continua de bavarder, de choses et d’autres, et de porter de nouveaux toasts. « Aux disparus ! ». Soudain Boris Kovacs reprit, étrangement ému :
Messieurs, jusqu’à hier je ne croyais pas un mot de cette fable du trésor caché… Mais,...
Ses deux partenaires commençaient à s’agiter, il fit durer le plaisir.
- ... Hier en effet, j’ai commencé à douter, à l’aéroport Chérémitiévo de Moscou, quand j’ai vu la délégation, notre délégation. Je ne parle évidemment pas de vous, cher Edouard Drozdof, mais des deux autres, ces experts qui nous accompagnent, Vadim Zagladine et son acolyte dont j’ai oublié le nom. Un bel acte manqué, comme on dit.
- Chapochnikov ?
- Exactement, Chapochnikov.
- Je ne comprends pas où vous voulez en venir, ce sont des hommes d’affaire reconnus, tenta l’envoyé du ministère.
- Certes, mais leurs affaires sont un peu spéciales, non ? Vous connaissez comme moi leur réputation. Je sais bien que ce sont des choses qui ne se disent pas mais...
Le ton avait changé autour de la table. Les deux Russes se chamaillaient à présent devant l’archéologue dépassé. Boris Kovaks précisa, en français cette fois :
Et je me suis dit que leur venue justifiait la rumeur, vous me comprenez ? Un peu comme la présence du sourcier qui indique la proximité de la nappe d’eau...
Après un long silence, Boris Kovacs s’abandonna à un grand sourire :
Je plaisante !
Le trio rit, ou ricana. Nouveau toast. « Aux plaisanteries ! »
Il était temps d’aller à la glacière. On se leva, on s’ébroua.
Empruntant un étroit chemin de terre, l’archéologue qui ouvrait le pas constata que le cordon de sécurité autour du site avait été déplacé. Il pensa aussitôt à Gaby, la mystique, imaginant avec angoisse l’autre en train d’aménager la glacière en lieu de dévotion à la vierge immaculée, genre grotte de Lourdes. Puis il tomba, dans les parages, sur Madame la comtesse qui, quelques minutes plus tôt, avait prétexté des histoires d’intendance pour quitter la table.
Déjà là ? s’étonna-t-il sur un ton qui se voulait mondain.
- Je suis passée nettoyer un peu l’endroit pour qu’il soit digne de nos hôtes.
Puis elle s’éloigna, l’air pincé.
Ce que l’archéologue ne savait pas, c’est que dame de la Fédoyère-Benadur avait déjà parlé de la rumeur à son époux, et que celui-ci avait mis illico au courant son ami Robert Lesage.
De part et d’autre de la grille qui protégeait l’entrée de la cavité, traînaient sur le sol des casques de protection, des outils, des lampes. Un petit chariot élévateur patientait dans un coin. Des câbles, qui tiraient l’électricité depuis le château, plongeaient dans les entrailles de la colline. Passé la grille, on accédait à un minuscule sas, quatre hommes y tenaient à peine, qui avait dû donner probablement sur une nouvelle porte à présent disparue. Par terre, une palette en bois attendait sa cargaison ; un système électrique de poulies était prêt pour le levage des blocs de pierre. Au pied des trois visiteurs, comme surgi du trou, pointait le sommet d’une double échelle métallique.

La glacière ! .
François Gentileschi, solennel, désignait le gouffre qui s’ouvrait là. Illuminé par de puissants projecteurs, un large puits, six bons mètres de diamètre, au dôme parfait et aux parois maçonnées, offrait dans son tréfonds, à deux mètres au-dessous du sol, un fatras abracadabrantesque de bris de statues géantes, visages de madone au foulard, joueur de violon, armoiries du Kirghistan avec boules de coton, batterie de tracteurs et gerbes de blé. Les visiteurs, bouleversés, contemplèrent dans un silence sépulcral ce spectacle de désolation mais qui marquait en même temps des retrouvailles. On devinait que ces pièces, telle la partie visible d’un iceberg, recouvraient des tonnes de matériaux encore enfouis dans les profondeurs de la cave. Les deux Russes descendirent l’échelle à la suite de Gentileschi, déambulant, précautionneux, sur des pans de sculptures, des membres brisés, des inscriptions incomplètes en cyrillique où il était question de « Prolét... » ou de « sovie... » ou encore de « Républ... ». Ces parties du puzzle reposaient là dans un équilibre instable et semblaient toujours sur le point de basculer, de se retourner, de chavirer.
L’archéologue remarqua vite que quelqu’un était récemment venu gratter sans précaution un des blocs. Il en fut abasourdi ; il y avait donc des tarés pour croire à ces âneries de trésor caché...Pierre Gentileschi expliqua qu’il allait falloir sortir pièce par pièce ce fourbis, inventorier, classer, reconstituer, rénover les différents éléments du monument disloqué.
Un moment, Drozdof s’agita, s’écria, désignant à ses pieds un point qui irradiait, un bouquet d’étincelles.
Un objet en effet réverbérait vivement la lumière des projecteurs. L’archéologue regarda gravement ses deux invités qui le dévisageaient avec fièvre : il s’approcha lentement de cette soudaine brillance et ramassa... une cannette de bière. La petite bouteille d’un modèle ancien portait une marque célèbre dans les années de guerre. Son goulot était obstrué par du ciment. A l’intérieur, on distinguait nettement une feuille de papier enroulée. Drozdof semblait déçu, Kovacs également mais Françis Gentileschi, lui, riait en tendant la bouteille à bout de bras, comme un talisman.
Par la porte de la glacière arrivaient à présent, des jardins environnants, de forts parfums, l’effluve d’herbes fraîchement coupées et surtout l’odeur âpre, entêtante des haies de buis tout justes taillées et qui formaient à deux pas de là le labyrinthe.

Chapitre 15
16h30

Cela faisait dix bonnes minutes que Chloé Grangier et Laurent Marcie cherchaient l’issue du labyrinthe. La jeune femme marmonnait :
C’est moi, Prince, c’est moi dont l’utile secours
Vous eût du labyrinthe enseigné les détours.
Phèdre, acte 2, scène 5.
Le danseur commençait à trouver la situation ridicule. Sa compagne le charria :
T’es aussi aveugle que moi, mon minou !

Le garçon enrageait. Ils avaient pénétré dans ce dédale depuis le parc et il s’était fait fort de traverser sans peine l’entrelacement d’allées, de slalomer entre les hautes parois végétales pour sortir sans peine côté jardin. Son amie l’avait laissé faire mais le cheminement était si tarabiscoté qu’ils s’étaient bel et bien égarés. Ils n’avaient jusque-là croisé personne quand ils entendirent parler tout près d’eux ; il y avait du monde, mais de l’autre côté de la futaie, dans une galerie parallèle. Ils n’allaient tout de même pas appeler à l’aide. C’était deux voix d’hommes, d’âges différents. « Bassompierre » par ci, « Boujut » par là ; il devait s’agir de leurs voisins de table. « Les Bouvard et Pécuchet » songea Cholé. On entendait à présent nettement la conversation, qui d’ailleurs les concernait :
Vous avez vu cette aveugle au restaurant ?
- Bien sûr. S’en sort pas mal non ?
- Mouais. Vous savez ce que Jean Yanne disait à ce propos.
- À ce propos ?
- Ben, de l’amour et des aveugles.
- Non.
- « L’amour est aveugle. La preuve, en le faisant, il y a des gens qui braillent. »
- Je ne comprends pas.
- Pas grave.
- Vous vous imaginez, vous, à la place de l’époux ?
- A tout choisir, j’aimerais mieux une femme sourde et muette
- Pourquoi ?
- Une femme sourde, Boujut, et muette par-dessus le marché, c’est pas l’idéal, ça ?
- Si vous le dites.

Connards ! Chloé Grangier n’avait pu s’en empêcher. Machos de mes deux ! grogna-t-elle encore, invectivant la haie.
Laurent tenta de la calmer mais ça ne servait à rien. Du coup, les voisins se turent puis on les entendit bouger et s’éloigner, vite fait. L’adversaire ne souhaitait pas livrer combat. Le couple se remit à chercher la sortie.
On aurait dû laisser des petits cailloux derrière nous, dit-elle.
- Je croyais que t’aimais pas le gravier.
- Exact. Alors, la prochaine fois, tu viens avec ton GPS !

Chloé Grangier souriait ; elle avait déjà oublié l’épisode des deux nazes. La fliquette se réjouissait d’avoir pu identifier, tout à l’heure, peu après être sorti de la salle du restaurant, la voix de l’autre prédateur. Se rendant vers l’accueil, en effet, au bras de son danseur, elle avait longé un des salons privés. La porte en était large ouverte et s’échappa de l’antre une voix, grave, qui commandait au maître d’hôtel une cuvée du château, la spéciale, « celle de 1991 ». Cette voix de basse, un peu traînante, avec ce ton si précis, presque enroué, voilé était l’adjectif juste, elle la reconnut immédiatement : c’était celle de Robert Lesage. Dit Bob le manouche. Le bandit en chef toujours fiché, jamais coulé, l’intouchable parrain que la brigade financière tentait maintenant de piéger, côté fisc. Le gaillard était sur écoutes et Chloé avait hérité du dossier. Avec bio complète du bonhomme et de sa tribu, antécédents, réseaux, ramifications et tutti quanti. « Ecoute passive » lui avait-on demandé. C’est-à-dire qu’il n’y avait pas le feu, il suffisait d’attendre que la cible se lâche, que le gars s’oublie, baisse la garde, avec son comptable par exemple. Un jour ou l’autre, ça devrait venir. Suffirait d’être là, à l’autre bout du fil, au bon moment. Ce n’était pas un dossier prioritaire de la policière, disons qu’on lui demandait d’envoyer des coups de sonde de temps à autre, une heure ici, une autre là. En attendant de ferrer... Résultat ? Après plusieurs semaines de recherches, plutôt calmes, il faut bien le dire, elle n’avait pour l’heure pas le moindre début de piste, pas le plus petit indice pour titiller le cador, lequel semblait mener une vie de retraité exemplaire, peinard, genre accro Des chiffres et des lettres et abonné aux randonnées de têtes chenues le long de la Seine... En revanche, elle commençait à très bien connaître sa voix. De son lointain séjour en Algérie, il conservait parfois une pointe d’accent sur certains mots, son « onze » par exemple était très méridional ; et le « onze » de 1991, prononcé à l’instant, était du Robert Lesage pur jus. Il avait aussi quelques tics de langage. On sentait bien qu’il se maîtrisait, se contrôlait, travaillait sa phrase mais parfois, c’était plus fort que lui, ça sortait naturellement. Il disait « marronner » par exemple, pour rater une affaire, rater un vol, par maladresse ; ou encore « teinturier » pour avocat. Qui parlait encore de teinturier, comme ça, en 2010 ? Robert Lesage, et basta. Et voilà qu’elle partageait, le temps d’un week-end, la même résidence que son client. Que faire de l’info ? Avertir sa hiérarchie ? Pour leur dire quoi au juste ? Que le type paressait au vert ? On se serait moqué d’elle et cela aurait été justifié. Elle classa l’incident au fond de sa mémoire et serra fort le bras de son prétendant, à la fois rassurée d’avoir reconnu l’autre boss mais frustrée aussi, car son problème restait entier : ce n’était pas cette voix-là qui l’avait intriguée, à la mi journée, à l’heure du restaurant.

Ils déambulèrent encore cinq minutes dans leur prison de verdure, un coup à droite, un coup à gauche, avec le très désagréable sentiment, chez Laurent, d’être déjà passés par là. Chloé sentait, physiquement, le désarroi croissant de son compagnon. Ils firent une pause sur un banc de pierre.
Tu veux vraiment pas qu’on monte ?
- Encore faut-il qu’on sorte ?!
- On va sortir, attends, on va sortir, et ensuite, une chambre nous attend...
- Je sais pas si la chambre nous attend mais toi, tu attendras ce soir !
- On peut dire que tu m’auras fait lambiner...
- Tu connais l’expression ?
- Laquelle ? Le désir qui grandit quand l’effet se recule ?
- Tout juste.
- Oui mais avec toi, l’effet se recule trop...
- Suis pas sûre de bien saisir.
- C’est rien, laisse tomber. J’ai attendu deux mois, je peux attendre encore trois heures.
- Trois heures ?
- Trois, quatre...
- Dis donc, t’es un couche tôt, toi !
- Ce soir, oui.

Ils firent la paix et goûtèrent le silence, pas le moindre bruit de voiture, pas le plus petit grésillement de radio ni aucun de ces sons qui vous parasitent la vie en ville. Tout à l’heure, on avait bien entendu un lointain coup de feu du côté de la forêt mais il avait surtout eu le mérite de faire apprécier le calme qui s’en était suivi.

T’es sûr que c’est pour ce soir ?
Chloé Grangier, agacée, soupira : « Quand c’est fini, ça recommence... ». Elle s’apprêtait une nouvelle fois à rassurer son bellâtre mais elle s’en garda de justesse. Ce n’était pas lui qui interrogeait. La question venait de l’autre côté de la haie et s’adressait à quelqu’un d’autre. Un homme, une femme. Laurent Marcie, aussi, avait naturellement entendu et compris la brève hésitation de sa compagne. Il rentra la tête dans les épaules, pinça les lèvres comme pour s’empêcher de rire, prit la main de la jeune femme en signe de complicité. La discussion dans le corridor voisin se poursuivait :
Ce soir, oui !
- Onze heures ?
- Onze heures et quart !.
- C’est pas trop tôt ?

« Suis pas le seul à en baver ! » pensa Laurent Marcie, presque consolé. Chloé Grangier posa doucement sa main sur la bouche de son danseur ; elle pouvait parfois comprendre ce qu’il voulait dire rien qu’au mouvement de ses lèvres. Leurs voisins parlaient maintenant assez fort, comme si leur commune excitation leur faisait perdre peu à peu toute pudeur :
Ça va être bon !
- Tu crois ?
- Il y a trop longtemps qu’on attend ça.
- Suis moite rien que d’y penser.
- Moi je serais plutôt sec mais bon.
- Regarde, j’en tremble.
- Non, tu trembles pas.
- Si, tout à l’heure, je te jure, j’avais l’impression de trembler.
- Moi, je le sens bien, ce soir.
- Ce sera un feu d’artifice.
- La fête
- La bombe
- La bringue
- La foire
- La fiesta
- La java
- La nouba
- LA NOOOOOCE !

Le duo partagea un même rire nerveux, saccadé ; de leur côté, Chloé Grangier et Laurent Marcie s’étreignirent, émoustillés par cette expérience bien involontaire de voyeurisme.

Ça va barder !
- Chauffer.
- Chier.
Leurs voisins étaient allègrement repartis dans une surenchère rhétorique :
Ah, les putes !
- Les porcs !
- Les fumiers.
- Les grosses vaches.

Chloé Grangier et Laurent Marcie s’étaient figés ; là ils avaient un peu de mal à suivre ; leurs vis-à-vis préparaient-ils une partouze ?

Ça va saigner !
- Déchiqueter.
- Péter.
- Bien fait.
- L’ont cherché.
- Et mérité !
- Et le matos ?
- C’est ok !
- Sûr ?
- Et certain !
- La dernière fois, tu te rappelles ?
- La dernière fois, c’était la dernière fois !
- Et là ?
- C’est du libanais.

« Sados-masos ? Drogués ? » demandèrent les lèvres du danseur dans la paume de son amie dubitative. Chloé était comme électrisée par la voix du mystérieux voisin. Cette voix, décidément... Le couple, de l’autre côté de la haie, s’était tu. Se savait-il espionné ? En fait, on devinait à présent des frôlements d’étoffe, des soupirs, plein de petits bruits mouillés, des baisers sans doute. Puis, un peu après, le gravier crissa, des pas s’éloignèrent.

Vite, Laurent, faut sortir, maintenant, vite ! souffla l’aveugle, insistante, dans l’oreille de son compagnon. Celui-ci, décidément maladroit, fit encore plusieurs tentatives infructueuses. Ils tournaient en rond. De longues minutes passèrent. Heureusement, il suivit les conseils de la jeune femme qui venait enfin de trouver l’issue, devinant une ouverture dans la haie là où s’écoulait un bruissement régulier de paroles.
Au sortir du labyrinthe, ils débouchèrent sur deux grands carrés de pelouse, cernés par des rosiers et des pivoines arbustives, avec de part et d’autre des exèdres agrémentées de charmilles et de quinconces d’arbres fruitiers. Un délice de jardin à la française, méthodique et désuet. Laurent détailla le décor à Chloé. Il dit aussi qu’il n’y avait personne dans les allées, mais presque tous les bancs étaient occupés.

Qui est là ? demanda-t-elle, décris moi le public, s’il te plaît ? Tout le monde !
Il faisait doux, et une dizaine de clients de l’hôtel lézardaient. Laurent Marcie les énuméra. Les gens du Besef étaient reconnaissables entre tous, autant par leur badge que par leur arrogance. Les deux machos qui dégoisaient tout à l’heure, Bassompierre et Boujut, évitaient de regarder le couple. D’autres promeneurs poireautaient, que le danseur ne connaissait pas. Sans se mélanger, de jeunes employés faisaient la pause avant le coup de feu du soir. L’aveugle et son chevalier passèrent devant chaque banc, lentement, bras dessus bras dessous, faisant mine de recenser la flore, histoire de laisser à Chloé le temps d’enregistrer leur bavardage. Mais elle ne retrouva pas le duo des amants fougueux du labyrinthe. Des voix russes l’attirèrent ; deux hommes papotaient. Elle pressa le bras de Laurent, ils s’assirent à côté d’eux. On ne se méfie jamais assez des aveugles. Il est vrai que Vadim Zagladine et Edouard Drozdof ne pouvaient deviner que la dame qui s’installait sur leur banc comprenait le russe. Vadim Zagladine se plaignait d’être toujours sans nouvelle de Chapochnikov, ce contretemps compliquait bien ses affaires. Le fonctionnaire, lui, compatit puis lui expliqua le déroulement du déjeuner, parla de la visite de la glacière, évoqua l’existence possible d’un trésor.
Faut se méfier de l’interprète ! insista-t-il, il a une dent contre vous !
L’autre cracha littéralement que Kovacs était un non problème, qu’il en ferait « une bouchée ». Dans la foulée, il ajouta que Drozdof toucherait sa part, comme convenu, qu’il aimait beaucoup ce château, qu’il serait curieux de savoir combien ça allait lui coûter. Puis, sans transition, ils se levèrent, poursuivant leur conversation en arpentant lentement les allées. Chloé se demanda de quelle « affaire » il pouvait s’agir et si « un trésor dans la glacière » était du langage codé. La seule chose à peu près claire, c’est que les deux zèbres étaient typiques des nouveaux « nouveaux russes » obsédés par l’immobilier de luxe.
Puis elle repensa aux voix dans le labyrinthe, celle du jeune homme notamment. Elle avait un côté exalté, ou alcoolisé peut-être, qui rendait plus difficile l’identification. Une voix plutôt jeune, lointaine sans toutefois lui être étrangère. La même voix que celle du restaurant ? Pour l’instant, elle était incapable d’en dire plus, sa mémoire continuait de flancher. Le carillon de l’église du village voisin, niché en contrebas de la résidence, égrena cinq coups, poussifs, et les sombres vibrations enveloppèrent le château.

Chapitre 16
17h00

Cinq heures. La cloche était au rendez-vous, hélas. Robert Lesage avait bien demandé au chanoine, il y a quelques années déjà, de mettre sa sonnerie en sourdine, ou de chercher une note plus allègre ; il avait tenté de négocier mais avait fait chou blanc. Traditionaliste bon teint et sectateur de la Vierge du Très Haut, le curé n’avait rien voulu savoir. Mieux : il était persuadé que sa cloche lugubre faisait des miracles, des vrais, du genre à redonner des jambes au paralytique ou des yeux à l’aveugle et manoeuvrait pour que sa hiérarchie officialise ce prodige. Robert Lesage avait même l’impression que le cureton avait monté le son ces derniers temps.
Il se tenait dans le bureau de GM Benadur, fixant dans le viseur de ses jumelles Vadim Zagladine. Le Russe marchait dans le jardin en compagnie du petit maniéré d’Edouard Drozdof. Ils devaient discuter d’un sujet drôlement passionnant à en juger par les gestes qu’ils déployaient l’un et l’autre ; il regretta que son appareil ne fut pas assez sophistiqué pour lui permettre d’entendre la conversation, et accessoirement de ne pas savoir lire sur les lèvres.
Le gérant de l’hôtel l’obligea à cesser sa traque, ricanant et lui agitant sous le nez un Mp3. :
C’est kika l’oeil de Moscou ?
GM Benadur, après le safari improvisé, avait profité de la pause de Vadim Zagladine dans le parc pour rendre une petite visite à sa chambre, avec les encouragements bien sûr de Robert Lesage. L’ordinateur était là. Il l’ouvrit sans difficulté. Code : Yaponchik. La veille au soir, Chapochnikov l’avait dit à Macha, la barmaid. « Yaponchik, qu’on me surnomme. Suis attaché à ce titre. J’ai même fait mot de passe de mon ordinateur avec, c’est dire... »
Le message n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde. L’Ukrainienne aux macarons était une ancienne commerciale d’Aéroflot qui avait le don pour attirer la clientèle russe. Elle avait confié la nouvelle au gérant, en début d’après midi, lequel avait glissé l’info au manouche. Un bref regard leur suffit : il était indispensable de voir ce que l’autre avait dans le disque dur ! Vadim Zagladine avait mis, le matin même, un tel empressement à récupérer l’ordinateur de son ami que cela donnait très envie d’aller y voir. L’amitié et l’hospitalité sont une chose, sacrée, la curiosité et la vigilance en sont une autre, plus profane c’est vrai, mais tout aussi importante. En une petite manipulation, GM Benadur fit passer les fichiers du Russe sur son lecteur. Il n’y en avait heureusement que trois. Ensuite, il fila rejoindre son patron. Chapochnikov était-il le comptable du clan Zagladine ? Quels étaient ses centres d’intérêt professionnel ? Ils allaient être fixés. L’hôtelier ouvrit les dossiers. C’était en russe, Macha traduisit.
Le premier des trois fichiers, intitulé Noir , était un listing, interminable, de noms et adresses électroniques avec, en annexe, une série de lettres - circulaires types, portant chacune le logo des principales banques ouest européennes. Le second dossier, appelé Blanc ( « Se sont pas foulés pour la titraille » commenta Bob), comprenait lui aussi une série de noms, tous français cette fois, avec leur numéro de compte et le montant des sommes versées, selon l’expression qui figurait en toutes lettres.
C’est quoi, ce binz ? s’étonna le gérant. Robert Lesage, lui, avait vite tilté ; il expliqua. Les deux dossiers comportaient des comptes ; dans le premier, on dérobait, dans le second, on déposait.
Mais encore ? insista GM Benadur, les sourcils en accents circonflexes.
Le dossier noir relevait d’un mode de piratage informatique dont plusieurs banques s’étaient récemment alarmées, la propre agence de Robert Lesage notamment. Il s’agissait de mailer aux clients de telle ou telle banque un formulaire quasi officiel avec logo, signature du directeur et tout le toutim. On présentait ce courriel comme une simple opération de contrôle pour réclamer, histoire de vérifier, le code secret des cartes et autres comptes ; il y avait toujours un pourcentage appréciable de crétins pour répondre, livrer leurs clés et se faire ainsi dépouiller ! Il faut dire que les prélèvements étaient le plus souvent modestes et finalement attiraient peu l’attention. Au début. Comme ils se répétaient volontiers, le client ne s’alarmait qu’au moment de l’addition... Ce genre de trafic pouvait à la longue rapporter gros ; c’était sans doute un bon moyen pour Yaponchik, et Vadim Zagladine, d’assurer leur argent de poche.
Le dossier Blanc , lui, recyclait l’argent volé. Les Russes avaient sans doute besoin de blanchir, vite, de grosses sommes, issues de trafics divers. Ils étaient donc en permanence à la recherche de comptes en banque insoupçonnables pour y faire virer des fonds. La méthode choisie était d’une simplicité biblique. Ils recrutaient, sur Internet ou par petites annonces, des gens dans la dèche, chômeurs, demandeurs d’emploi, jeunes, précaires, à qui on faisait miroiter l’idée de devenir des intermédiaires bancaires et gagner jusqu’à 4000 euros par mois. Le boulot consistait à recevoir sur leur compte personnel de fortes sommes et les transférer tout de suite vers la Russie via la Western Union par exemple. En principe, ces intermédiaires touchaient 8% du transit. En principe.
Cette activité de mules porte un nom, professa Robert Lesage. On appelle ça du kukoo smurfing. Ainsi, le dossier blanc contenait des centaines de comptes et le total des opérations, sommairement comptabilisé en fin de liste, dépassait largement le million d’euros.
Pas con , admira le gérant.
- A condition de brouiller les pistes pour éviter de se faire repérer, précisa Robert Lesage. L’idéal, c’est que la société qui récupère le magot soit située dans un pays A, un paradis fiscal de préférence, les ordinateurs qui opèrent les transferts plus ou moins consentis devant être, eux, dans un pays B et le client encore ailleurs. Ici, par exemple, on a le plus souvent le cas de figure Chypre (A), Russie (B), France (C).
Mais le parrain n’était pas au bout de ses surprises. Le troisième dossier était intitulé Zamok ( château) ; il inventoriait une liste de proies, immobilières, à saisir en France... dont Caillet. La fiche sur cette propriété était redoutablement précise. On y trouvait tous les paramètres possibles, adossés à une série de photographies récentes. Etait mentionné l’intérêt particulier de ce site, à deux pas de Paris. GM Benadur était ouvertement caractérisé comme homme de paille et prête-nom . Robert Lesage y apparaissait comme le véritable propriétaire. Il était gratifié d’une bio assez complète et un organigramme, avec adresses, téléphones, activités, liens de parenté, répertoriait toute sa famille... Sur un fiche jointe, on retrouvait les termes essentiels du contrat de vente, ceux du contrat de mariage entre GM Benadur et la comtesse !
Ils ont soudoyé le notaire, ma parole , s’indigna le gérant. Les coordonnées du cabinet de ce dernier étaient effectivement indiqués en fin dossier où on ajoutait cette annotation sur le propriétaire : « Semble beaucoup tenir à son château ! »
Ainsi ce fils de pute de Vadim Zagladine savait tout, pesta Robert Lesage ; il était redoutablement bien informé ! Non seulement, il n’était pas arrivé là par hasard mais il lui avait joué une sacrée comédie. « Saloperie de slave ! ». Abasourdi, il hésitait sur la suite des opérations. Montrer au Russe qu’il savait, lui aussi, pas mal de choses, qu’il « tenait beaucoup » à son Caillet ? Ou bien faire l’âne et attendre ? En tout cas, il était trop énervé pour rester en place. Furieux, il quitta le bureau de GM Benadur et tomba dans les couloirs sur Virago . Le gérant s’était fait un plaisir de lui rapporter la rumeur, venue jusqu’à lui, sur ce surnom. Elle lui demanda où étaient les cuisines. Une petite faim, la bourge ?

Chapitre 17
18h00

Viviane Raphaelle Gomez s’était éclipsée du colloque du Besef. Le forum ronronnait. Déjà que le sujet était soporifique, mais écouter en plus des participants, obligés de s’exprimer dans un anglais souvent approximatif, était devenu une épreuve au dessus de ses forces. Pour la dixième fois, elle entendait en effet combien il était « necessary » de « reconcile » les « frenchies » avec « the enterprise », que la « moralization » du capitalisme était « central » tout comme « the new ethics » de l’économie, qu’il fallait critiquer « the excess of the traders », être « moderate » avec les « golden parachute » et surtout fluidifier « the social relations »... Elle avait sa dose. La collaboratrice fit passer un petit mot à son Xavier chéri pour l’inviter à la retrouver dans sa chambre pendant la pause qui ne saurait tarder, elle y ferait servir un en-cas. Elle ajoutait qu’il pourrait bien s’éclipser une petite demi-heure, personne n’y trouverait rien à redire. D’un geste discret, il accusa réception du message.
Virago se rendit aux fourneaux. Elle entendait composer un menu amoureux et se le faire monter à l’étage ; elle tomba dans une encoignure sur deux personnages insolites qu’elle prit pour des cuisiniers. Ils portaient une longue blouse plastifiée et opaque qui leur descendait jusqu’aux pieds ainsi qu’une charlotte, ces ridicules bonnets bouffant en caoutchouc, à bord froncé. Les deux hommes semblaient nus sous leur espèce de combinaison mais Virago, pourtant pas bégueule, n’osa regarder avec trop d’insistance. Apache venait de repérer le chef cuistot réintégrant son minuscule bureau et il s’empressa d’aller le voir en se faisant passer pour un émissaire des sapeurs-pompiers, chargé de tester le dispositif anti-incendie des cuisines. Il voulait noter la présence et la qualité des extincteurs, l’existence ou non de portes coupe-feu, l’emplacement des issues de secours, etc. Il laissa donc la dame entre les mains de Mike, invitant son compagnon à prendre note de ses desiderata.
Son complice n’avait pas bien pigé ce qu’on attendait de lui mais le géant lui avait fait de tels yeux, en lui tendant un carnet et un crayon que le garçon opina machinalement. Virago composa donc le menu. Elle voulait en entrée un petit cocktail de fruits, avec un jus de grenades notamment. « C’est riche en antioxydants » dit-elle. « Comme l’Orient ! » répliqua Mike, soudainement espiègle. La dame s’étonna, il poursuivit, en reniflant : « L’anti-Occident, c’est l’Orient, non ? »
Elle fit un petit mouvement de bouche, considéra le bonhomme puis continua, sans autre commentaire : « C’est bon aussi en vitamine C ! Ça ne vous inspire rien, la vitamine C ? » Il ne releva pas. Ensuite, elle verrait bien une salade de pamplemousse aux crevettes assaisonnée d’huile de colza. Sur le colza, elle murmura dans un sourire quelque chose et Mike pensa qu’elle parlait d’élection ; il dut la faire répéter. Ça favorise l’érection, dit elle en rougissant bêtement. Il ne voyait pas bien où elle voulait en venir mais enregistra : colza = érection . Comme plat, ce serait pour elle du foie aux épices et aux herbes, riche en zinc, et pour lui, un poulet à la cannelle ; en dessert, des charlottes au chocolat et une bouteille de Chablis, idéal pour se désinhiber plus vite. Elle donna encore une fois le numéro de sa chambre, la treize, et avant de s’éclipser, à demi rassurée sur la perspicacité de l’employé qui ne semblait pas avoir noté grand chose sur son calepin, elle s’enquit :
- Vous vous souviendrez de tout ?
Mike s’était mis à regarder avec insistance son cou.
Il y a un problème ? ajouta-t-elle en mettant d’instinct une main sur sa gorge.
- Moi, non. Mais vous...
- Oui ?
- ... hé bien, je trouve que vous avez un plastron...
- Un plastron ? Comme vous y allez !
- Oui, qui ressemble à celui du cobra...
- Trop aimable.
- Vous savez, il le gonfle pour impressionner l’adversaire.
-  ?!
- Mais, c’est un leurre, une technique de survie.
- Pourquoi vous me dites ça ? vous pensez que j’aurais besoin d’une technique de survie ?
- Ça dépend.
- Je vous trouve bizarre, je me trompe ?
- Ce sont les humains qui sont bizarres !
Il avança sa main vers le cou de la dame. Virago était carrément remontée.
Mais vous allez prendre ma main sur la gueule, espèce de morpion ! brailla-t-elle.
- Beaucoup va dépendre de vos réponses, dit tout à trac le jeune homme à la charlotte, qui ne semblait guère ému par les menaces de la dame.
- De quoi ? de quoi ?
- Remarquez, mes questions sont simples mais par les temps qui courent, on ne sait plus rien à rien.
Elle comprit un peu tard qu’elle était tombée sur un bon barjot dont le jeu ne l’amusait pas du tout ; elle voulut s’esquiver. Il la retint fermement par le bras et, les yeux exorbités, lui demanda :
Qui est-ce qui zinzinule ?
- Si vous me demandez qui est zinzin, tenta encore de résister la dame, je crois avoir trouvé.
- Je ne blague pas ; et je répète : qui est ce qui zinzinule ?
- Vous m’emmerdez, jeune homme ; en plus vous me faites mal. Et vous avez mauvaise haleine.
- La mésange, bouffie, la mésange. C’est la mésange qui zinzinule ! Cracha l’autre.
Et, comme pour bien imprimer la leçon, il lui donna un violent coup de tête. Sonnée, Virago cria ; il lui mit la main, grande comme une planche à pain, sur la bouche et poursuivit, pédagogue en diable :
Et qui est ce qui tirelire ?
La femme se sentait mal ; elle devina dans le regard de son vis-à-vis à la fois une totale confusion et la plus extrême détermination.
On sait pas ? Il lui secouait le bras avec énergie. Alors, on ne sait pas qui tirelire ?
Il semblait vraiment s’impatienter.
L’alouette, très chère, l’alouette !
Et il accompagna sa nouvelle réponse d’un second coup de boule, sec, direct. Virago se sentit tourner de l’oeil ; mais l’inquisiteur poursuivait son éducation.
Et qui est-ce qui trisse ? hein ? c’est pas difficile, ça : qui trisse, merde ?
Il semblait si contrarié de l’inculture de son « élève » qu’il s’en mordait les lèvres au sang.
Mais c’est qu’elle sait rien, la grosse !, rageait-il à présent.
Il ne lui laissa même pas le temps de répondre, ce dont elle aurait été d’ailleurs bien incapable, et hurla :
L’hirondelle, bordel de merde, c’est l’hirondelle qui trisse ; mais qu’est-ce qu’on leur apprend dans leur école ?
Et un troisième coup de tête suivit ce constat amer, encore plus violent que les précédents. Il fit un curieux bruit, genre craquement de coquille ou bris de vaisselle et eut le don de faire chavirer les yeux de la dame, comme si on la débranchait. Un étroit filet de sang glissa de sa narine droite ; elle s’affaissa d’un coup.
Comme réveillé d’un mauvais rêve, Mike réalisa qu’Apache n’apprécierait pas forcément ses leçons de zoologie. Se débarrassant du carnet et du crayon confiés par son collègue, il prit la visiteuse sous les bras et la traîna dans la salle frigorifique qui leur faisait face, la poussant tout au fond, derrière un monumental empilement de pièces de boeuf et de carcasses de mouton. Mais Apache, à son retour, avait déjà oublié la visiteuse ; il ne posa aucune question. Il faut dire qu’il n’en était pas encore revenu de tomber sur un chef cuistot noir. Et puis le géant semblait plutôt satisfait des informations qu’il avait pu recueillir ; il entraîna son coéquipier à sa suite vers la sortie de secours. Ni vu ni connu.

Chapitre 18
19h30

Elle a tout vu, la Gaby. Adossée à son orme préféré, elle observait de loin, comme chaque soir, l’arrière du château et son remuement. Cette septuagénaire alerte, au corps menu, tout en muscles, portait sur elle tout son bien, un bonnet en laine gris, une parka verte élimée, un jean, des baskets et un vieux sac à dos d’où émergeait une tête de Ste Vierge. Oui, elle avait tout vu, tout reconnu, les deux zozos, dans sa forêt, cette nuit, le touriste qu’ils ont buté et enterré en douce mais elle ne dira rien. Pourquoi qu’elle dirait d’abord ?
C’est drôle comme elle se sent loin du château, aujourd’hui. C’est plus son monde, tout ce grenouillage. Pourtant, il n’y a personne, ici, qui le connaisse aussi bien qu’elle, le château, ses entrées secrètes, ses couloirs, ses caves... Et son histoire.
Sa propre mère y travaillait déjà. Mais c’était une taiseuse et une solitaire. Elle ne l’avait jamais gratifiée du moindre mot sur son géniteur, jamais parlé non plus de la vie d’avant au château.
C’est Pedro le boiteux, plus tard, qui lui parla de l’étrange destin de Caillet. Pedro était un Espagnol, chassé de son pays par le franquisme. Il venait camper régulièrement dans le parc avec ses potes du syndicat. C’est grâce à lui qu’elle sut que les « Metallos », au temps du Front Populaire, avaient hérité du lieu. Ils en avaient fait un centre de vacances. Puis les Vichystes firent main basse sur le coin qu’ils transformèrent en prison pour les anciens propriétaires, les rouges. Lesquels font un retour en force à la Libération et mettent – logique !- en cabane, quelque temps, les collabos, notamment des Russes blancs, plus ou moins géorgiens d’ailleurs, alcoolos graves et tortionnaires impénitents. Puis le syndicat rétablit dans le parc le camping des prolétaires, que la Gaby connut donc dans son enfance. Et où elle croisa si souvent tonton Pedro. Jusqu’au retour du père de Madame, et au départ de la populace comme disait Monsieur le Comte.
À présent, dans ses souvenirs, tout ça se mélangeait un peu. C’est sûr qu’elle en avait vu de toutes les couleurs, la Gaby, connu tous les régimes, les Rouges, les Blancs, les fachos, les bolchos, faut dire qu’il en était passé du monde, à Caillet. Et elle, elle avait tout supporté, tout sauf... l’arrivée de Robert Lesage et GM Benadur. Elle avait senti les voyous tout de suite sous leurs airs de ne pas y toucher. Ces types l’horripilaient, c’était plus fort qu’elle. Ils sentaient le mac. Alors quand Madame lui avait fait part de son intention d’épouser le truand - et la dame avait peut-être ses raisons - elle, la Gaby, elle n’avait fait ni une ni deux, elle était passée à la clandestinité. Elle n’était pas allée bien loin. Elle avait traversé le parc et s’était enfoncée dans la forêt. Et pfuit, adieu le monde, bonjour la nature. Ce fut aussi simple que ça. Sous les voûtes sombres des feuillus, dans son sanctuaire végétal, elle s’était perdue. Elle avait plongé dans cet univers de silence et d’ombre, elle s’était familiarisée avec les hêtres majestueux, les chênes accrochés aux rochers, les pins plantés dans le sable, les ormes surtout, et jamais l’obscurité de ces lieux ne lui avait fait peur. Elle était chez elle. Pour dormir, l’hiver, elle fréquentait la grange de Bioncourt, au fond du parc, et l’été, elle traînait vers l’étang, parlait aux poissons ou allait dans la glacière, sauf que maintenant, ce coin était devenu infréquentable, ça défilait du matin au soir dans cette cave ; elle avait dû déménager dare-dare, une nouvelle fois.
Elle squattait donc les bois proches du château mais les ponts étaient coupés, sauf avec le Kléber. Dans sa fuite, elle avait juste embarqué les deux Vierge Marie de l’ancienne chapelle. Pas question de laisser les marlous poser leurs sales pattes sur ces madones ! Elle avait dû d’ailleurs emprunter une brouette, rendue depuis, pour transporter la plus grande, celle qui porte l’enfant Jésus dans ses bras et dont la tête est couronnée de douze étoiles. Gaby lui avait confectionné un autel au creux d’un orme géant, un orme champêtre aux belles feuilles dentelées. Le roi des arbres de Caillet, à ses yeux, puissant, massif, mais étrangement penché. Elle l’avait naturellement baptisé Pédro : orme tordu, Pédro boiteux, même combat. Elle lui parlait volontiers, à son orme-Pédro, le tenait au courant de tout.
Pédro, je me dis des fois que je devrais retourner au château, à côté de Madame mais tant que l’autre Benamachin sera là, tu vois, c’est vraiment pas possible. Ce type...
ou bien
Pédro, on a mangé avec le Kléber une fondue, si t’aurais vu ça ! Pompette que j’étais, après...
La Gaby connaissait la forêt par coeur, ses habitants aussi, les sangliers notamment, de plus en plus nombreux ces dernières années mais avec qui elle s’entendait bien. Elle aimait leur donner un nom, à ces créatures. Ainsi le chef de meute, vieux mâle à demi écorné, elle l’avait appelé Attila. « Là où y passe, l’herbe repousse pas. Comme l’autre, le Chinois ! » Kléber était au courant de sa manie de nommer les bêtes, ça l’amusait beaucoup. Il reprenait parfois à son compte les appellations de Gaby ; Attila par exemple était devenu à la longue un nom commun, utilisé par tous. Avertie récemment de la popularité de son cochon sauvage, la dame n’était pas peu fière d’avoir été à l’origine de son baptême. Mais pour l’heure, elle était plutôt contrariée, la Gaby. Et c’est clair, elle dira rien, même pas au Kléber, de ce qu’elle a vu, elle dira rien du Russe enterré. Parce que c’était un Russe, suffisait de l’entendre baragouiner. Elle s’en fout un peu du Russe, et en demande bien pardon à la Vierge pour cette sécheresse du coeur. Les deux zouaves, par contre, c’est pas la même chose. Eux, ils commencent à la chauffer, la Gaby. C’est qu’ils habitent ses sous-bois, ces ânes, ils piétinent ses terres, ils sillonnent, ils tournicotent, ils creusent, depuis vingt-quatre heures au moins. Elle a pas bien compris ce qu’ils manigancent mais c’est pas clair, leur truc. Si même ici, entre ses arbres, ses taillis, ses fougères, elle peut plus être tranquille ! C’est des spéciaux, ces deux là, pas du genre SDF ou naturistes, qu’elle voit passer de temps en temps par ici, non ! Ces zèbres sont des bêtes à part, de la famille des super-équipés et tout, des méthodiques, des besogneux ; faut voir comment ils ont fossoyé l’autre, impressionnant ! Des voleurs peut-être, mais même pas sûr, z’ont rien fauché pour l’instant. Des maniaques plutôt, des pros, oui, mais des pros de quoi, mystère ! Ce qui est sûr, pour Gaby, c’est qu’il y a pas de place pour trois permanents dans cette forêt, ce sera eux ou elle, c’est comme ça. S’ils s’incrustent, s’ils plantent durablement leurs piquets, elle va leur foutre le souk ; mais s’ils dégagent, elle écrase. En fait, ce soir, c’est pas tellement contre eux qu’elle a la rage, la Gaby, mais contre les chasseurs de cette après-midi. Ils ont tué Attila ! Son cochon sauvage bien-aimé ! Le voyou et sa clique l’ont exécuté comme un malpropre alors qu’il avait rigoureusement rien fait, le pauvre. Une bête du bon dieu, que c’était, une grosse bête, c’est vrai, mais du bon dieu ; et de la vierge Marie Notre Dame aussi. Gaby, elle s’y était attachée, à Attila, elle commençait à bien le connaître. Il avait ses petites habitudes, le gros père, ses coins de sieste, ses rites de famille, ses coïts réguliers ; et puis, s’il était pas vraiment du genre à se laisser apprivoiser, disons que peu à peu ils faisaient connaissance, tous les deux. Ces dernières semaines, elle lui laissait régulièrement une brassée de pommes goûteuse que l’autre avait vite fait de retrouver et d’engloutir avec entrain. Elle le regardait faire et lui se bâfrait en la zyeutant. Elle le jurerait pas mais un jour, elle avait cru voir sur sa tronche un sourire, en tout cas de la malice ou quelque chose d’approchant. Et voilà qu’ils l’ont fusillé, ces mécréants. Faut vraiment avoir perdu tout sens moral. Fumiers !
Non, elle n’avait vraiment plus rien à voir avec les gens du château. Ceux-ci la prenaient peut-être pour une souillon ! Ben la souillon, elle dirait rien du gros slave enfoui au fond du parc.

LA SOIREE

Chapitre 19
22h30

CHAPOCHNIKOV !
Zagladine hurlait, jurait, menaçait. Ses cris rebondissaient sur les murs de la cuisine. Il pleurait comme un gosse, trépignait, hoquetait, braillait à nouveau. On avait retrouvé Chapochnikov. Oui ! Mais dans le ventre du sanglier. Enfin pas lui mais son badge.
De retour de la battue, GM Benadur avait ramené le fauve en douce à l’entrée des cuisines. L’apparition de l’animal suscita un intérêt exceptionnel parmi le personnel. On défila devant sa dépouille comme devant un dragon. Chacun se faisait photographier aux côtés de la bête, le visage hilare tout près de sa hure et deux doigts dressés pour un V de victoire. Certains lui relevaient les babines pour lui donner l’air plus méchant. Tout le monde avait une histoire à raconter, une chasse qui avait plus ou moins bien tourné ou une recette à proposer. La plupart envisageait de le faire en daube, une marinade de vin rouge, qui avait aussi l’avantage d’atténuer son goût fort. D’autres militaient pour un gigot, ou un cuissot avec des cèpes, ou encore une tarte aux champignons des bois. Mais l’animal était suffisamment généreux pour permettre de faire tous ces plats à la fois.
Diop Traore, le chef, accéléra la préparation du dîner, de la lotte au lard noir et purée de pamplemousse pour tout le monde. Tout fut fait en un temps record afin de pouvoir s’occuper au plus vite du mammifère. Il avait couché le fauve sur le dos, les pattes en l’air et incisé la carapace, incroyablement dure, de la gorge à l’anus. Il avait dû s’y prendre à plusieurs reprises avant que l’animal ne s’épanouisse comme une fleur monstrueuse, dégageant ses entrailles et un fumet pestilentiel. Le chien Arsène, très excité, eut droit à un bout d’estomac. Déjà il grognait d’aise dans son coin mais on le vit bientôt, au milieu d’une flaque de sang et d’excréments, se débattre avec un objet clair et brillant, prolongé par une sorte de cordelette. Il fila à travers les cuisines en couinant et s’énervant sur le colifichet qu’il voulait mettre en pièce, attirant l’attention de tous. Chacun voulut lui reprendre la chose. On eut droit à une vraie course-poursuite, une étrange et bruyante farandole au terme de laquelle le chef récupéra le bidule, non sans mal, car Arsène semblait soudain y être très attaché et se montrait agressif. Le maître queue passa le machin sous l’eau du robinet. Apparut une plaque brillante, plastifiée, une sorte de carte d’identité, avec une cordelette qui passait par un oeillet. Sur le passe, on voyait un portrait et un nom : c’était le badge d’accréditation de Revotel appartenant à Andrei Chapochnikov.
L’horreur et l’effroi saisirent les témoins de la scène. Le sanglier avait bouffé un client. Un long silence s’ensuivit ; ici ou là certains esquissèrent de fugaces signes de croix. C’était proprement inimaginable. Puis le silence devenant trop lourd, tout le monde donna son avis. Le caviste, un petit rouquin plein de tics, joua à l’expert cynégétique et au prophète de malheur ; il prétendit que ça devait bien arriver un jour ou l’autre , qu’on était encerclé par le singularis porcus dont la population en France atteignait, écoutez moi bien , le million de têtes. Un million ? Un million ! La bête se rapprochait de Paris, disait-il, elle côtoyait les villes de la périphérie, hantait parfois des enceintes d’habitations, se perdait dans les cours de HLM. Un petit air d’apocalypse commençait à flotter dans les cuisines. Un million de sangliers ! L’info circulait, troublait. Encouragé, le caviste en rajoutait. Lui qui avait « mangé » un sanglier sur une route de Seine et Marne, une nuit de l’hiver dernier, avait l’air de tenir ses fiches à jour :
Imaginez un peu, on compte, selon les compagnies d’assurance, 17 000 accidents de la route par an par la faute des sangliers !
L’assistance s’interrogeait : comment pouvait-on se défendre ? Que faire ? Et que faisaient les pouvoirs publics ? Ne faudrait-il pas trouver un arrangement ? Abandonner purement et simplement des territoires à l’animal ? Ou au contraire, lui déclarer la guerre, et la faire, pour de bon ? On en aurait presque oublié Chapochnikov. Averti, le gérant qui commençait à trouver cette journée décidément bien chargée, tenta de prendre les choses en main. Mais au même moment surgissait dans les cuisines Vadim Zagladine, à qui une âme charitable avait simplement signalé qu’on avait, enfin, « mis la main » sur son compère, sans préciser dans quel état. Le Russe, ragaillardi, ne comprenait pas bien pourquoi les retrouvailles devaient se faire dans les cuisines. Il mit du temps à saisir ce qu’on lui disait : on avait bel et bien retrouvé la carte d’accréditation de son proche dans le ventre du sanglier abattu cette après midi, Attila, lequel ne s’était sans doute pas contenté de ses attributs plastifiés, lui fit comprendre le caviste à qui, pourtant, personne ne demandait rien...
Quand il réalisa l’ampleur du désastre, Vadim Zagladine s’offrit une belle crise de nerfs, version slave qui plus est. Il était tout à la fois Ivan le terrible, tsar outragé, et Féodor Chaliapine grondant dans Boris Godounov. Les autres chasseurs, à l’exception d’Edmond Bassompierre qui avait déjà quitté l’hôtel avec sa petite « famille », un temps impressionnés, cherchèrent à le consoler mais le Russe, déchaîné, ne voulait rien entendre. « Barbares ! » hurlait-il sans qu’on sache très bien qui il visait. « Arriérés ! Primitifs ! Sauvages ! Tchétchènes ! Mongols ! » Il psalmodiait, avec une incroyable voix de basse, « Chapochnikov », repartait dans les aigus, brisait quelques assiettes avant de rugir à nouveau : « Yaponchik ! où es-tu Yaponchik à moi ? »
Son visage passa du marbré au livide alors qu’il beuglait : « Bobouchka, putain de ta mère, où t’es, Bob ? »
Chapitre 20
22h45

« L’ARMENIE ! ! »
Pierre Gentileschi venait enfin de déchiffrer la charade. De la visite de la glacière, en fin d’après-midi, l’archéologue avait rapporté la petite bouteille trouvée au milieu des décombres avec son mystérieux parchemin. Il aurait sans doute dû placer aussitôt cette relique dans une pochette plastifiée puis confier sa découverte aux experts du laboratoire de l’INRAP mais à la première manipulation, pourtant précautionneuse, le col du flacon, juste là où était moulée l’inscription : Aromate, 1941 , s’était cassé net. Un mauvais génie allait-il s’en échapper ? Plus prosaïquement, le papier enroulé dans le récipient, sans doute pressé de sortir, avait glissé sur le guéridon autour duquel lui et Kovaks avaient pris place, dans le bar de l’hôtel, un peu à l’écart des autres consommateurs. Le papier, trop longtemps comprimé, n’en finissait plus de se dérouler et de prendre ses aises comme on s’étire au réveil. Il se balança quelques instants avant de trouver son point d’équilibre, sous le regard amusé de l’historien et du journaliste. Il leur était à présent difficile, et pour tout dire absurde, ou superstitieux, de ne pas lire le texte. Les deux hommes faillirent se cogner la tête en s’approchant dans un même mouvement convergent, de la feuille cartonnée et pouffèrent. Pierre Gentileschi entreprit de l’aplatir du bout des doigts, comme s’il avait peur de se brûler, ou d’attraper on ne sait quel virus.
Il s’agissait d’un tapuscrit extrêmement court, une simple phrase. Les lettres étaient tapées en caractères majuscules, à l’encre rouge. La machine présentait un défaut, les signes A et O « bavant » et formant des taches de couleur ponctuant l’écrit. Sujet, verbe, complément, difficile de faire plus sobre :
L’OR EST DANS L’ARCHE.

L’or ? L’arche ? Késako ? Kovaks et Gentilieschi se dévisagèrent comme s’ils se découvraient tout à coup. L’or est dans l’arche ? Alors, voilà le trésor qui revenait en force ? ! L’historien n’avait pas cru à cette fable alors que le Russe s’était interrogé. Pour le coup, ils se disaient ensemble que l’affaire devenait sérieuse. Les deux hommes parurent soudain anxieux et se mirent, d’instinct, à parler un ton en dessous, jetant des regards soupçonneux sur le reste de la salle. Gentileschi, les yeux plissés, tournait l’énigme en bouche, « l’or est dans l’arche, l’or est dans l’arche », avec la même mimique que s’il dégustait un vieux brandy. Kovaks de son côté saisissait mal le sens du mot Arche.
C’est au choix une voûte ou une arcade, ou un cercueil ou encore un coffre, murmura l’archéologue. C’est dans une arche que Moïse mit les tables de la Loi. Mais l’arche, c’est aussi, c’est surtout le nom du bateau que Noé utilisa pour échapper au déluge. L’Arche de Noé !
Le Russe connaissait mal.
Mécréant, tu ne connais pas la Bible, s’amusa l’historien : « Alors Dieu dit à Noé : Fais-toi une arche de bois résineux. Et Noé entra dans l’arche avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils pour échapper aux eaux du déluge. Des animaux, par paire, mâle et femelle, vinrent vers Noé dans l’Arche comme Dieu l’avait ordonné à Noé »...
Kovaks complexait, la Genèse n’était pas son fort, il s’en excusait.
Tu peux, tu peux, insistait, un tantinet sadique, Gentileschi, car cette histoire s’est passée près de chez vous, enfin tout près de l’ex-URSS... Façon de parler, bien sûr.
- Mais encore ?
- À la fin du déluge, l’arche s’arrêta finalement sur le Mont Ararat. La Bible dixit.
Cette fois, le Russe retrouvait ses marques.
- L’Ararat, mais oui, bien sûr, le mont sacré des Arméniens, leur Mecque à eux. On le voit d’ailleurs, l’Ararat, sur le drapeau de l’Arménie alors qu’il se trouve aujourd’hui en Turquie. Sais-tu qu’on raconte chez nous une anecdote à ce propos ?
- Je t’en prie.
- Une délégation turque est de passage à Moscou, dans les années soixante ; elle se plaint de voir « leur » montagne annexée sur le fanion arménien, celui de l’Arménie soviétique donc. Notre représentant, Khrouchtchev, je crois bien, répond du tac au tac : « Et vous, vous avez bien la lune sur votre drapeau, or elle n’est pas sur votre territoire ? » Pas mal, non ?

Un ange passa, suivi de tous les animaux de la création, allant par deux, ours, éléphants, girafes, lions, sauterelles.., descendant de la passerelle du rafiot boursouflé du vieux Noé quand soudain l’archéologue rugit, littéralement :
Mais putain de nom de Dieu, mais oui, l’ARMENIE ! C’est l’Arménie, bien sûr. L’or, l’arche, l’Arménie . Il en bégayait presque.
Ce pays était en effet une des onze Républiques soviétiques en 1937. Il était donc représenté sur le propylée du pavillon, cette même année. Il y a quelques jours déjà, Gentileschi s’en souvenait parfaitement, le médaillon arménien avait été retiré de la glacière, puis déposé sur une brouette, aux côtés des premiers fragments récupérés, classés et alignés dans un hangar proche.
- Et tu sais ce qu’il y a sur ce bas relief ?
Sans laisser le temps au Russe de réagir, il poursuivait :
L’emblème du marteau et de la faucille, bien sûr, un inévitable tracteur qui semble parader et puis une montagne, l’Ararat, au sommet de laquelle est posée une nef et cette nef, c’est...
- L’Arche de Noé ?
- Absolument.
- Mais alors...

Le jour de son extraction, ce blason avait semblé à l’archéologue d’un bon poids mais pourtant semblable d’apparence à toutes les autres pièces extraites, couleur passe-muraille, gris cimenté. Gentileschi, béat, hochait la tête et traduisait : l’or est dans l’arche égale l’or est dans l’arche de Noé qui est dans le bas-relief de l’Arménie. L’or est en Arménie !

Et ce médaillon, où il est maintenant ?
- Dans un abri, près du parking.
- C’est loin ?
- À deux pas !
Comme des conspirateurs, l’archéologue et le journaliste sortirent du bar, faussement désinvoltes. En chemin, tout en hâtant le pas, ils se perdirent en hypothèses sur les raisons qui avaient pu pousser l’auteur du message, mais peut-être étaient-ils plusieurs, à recourir à un tel procédé. À en juger par la date probable de la bouteille, 1941, Il pouvait s’agir d’un des hommes qui avaient brisé le monument, volontairement ou contraint. Comment avait-il découvert le secret ? Au cours même de cette destruction, sans doute. Pourquoi n’avait-il pas tenu cachée sa découverte ? On était en pleine guerre et il devait se demander s’il reviendrait jamais là un jour. En imaginant le pire pour lui, c’était donc une sorte de cadeau qu’il faisait à celui qui prendrait la suite. En même temps, il fallait que cet autre mérite ce filon, d’où l’énigme savante... Pourquoi pas ?

Le hangar était un endroit ouvert à tous les vents. Il n’y avait pas d’éclairage et les lointaines lueurs du château ne permettaient pas d’y voir quoi que ce soit. Kovaks trouva finalement au fond d’une poche un antique briquet à essence qu’il actionna. Apparurent, sous l’aura de la flamme, les premières pièces extraites de la glacière, rangées sur des palettes et numérotées, : une paire de pieds massifs, un bras musculeux, un visage féminin aux grands yeux ouverts surplombés d’un foulard, des morceaux sans queue ni tête...
Putaiiiinnnn ! hoqueta l’archéologue.
La brouette avait disparu, et son trophée itou.

Chapitre 21
23h05

GRÉGOIRE !
Chloé Grangier semblait émerger d’une longue apnée.
Grégoire, putain de merde, c’est Grégoire Dufour !
Ils avaient dîné à la hâte, Laurent Marcie et elle, puis avaient rejoint leur chambre. Son danseur, à bout de patience, l’avait déshabillée, caressée, couchée, couverte, entreprise ; elle s’était donnée de l’entrain en rêvant son amant comme Phèdre, son héroïne chérie, l’avait fait :
« Mais fidèle, mais fier, et même un peu farouche
Charmant, jeune, traînant tous les coeurs après soi,
Tel qu’on dépeint nos Dieux ou tel que je vous vois ».
Mais les rimes étaient de peu d’effet, sa tête était ailleurs, qui ne cessait de ruminer. Cette voix ! À qui donc appartenait cette voix ? Elle ne lui était pas inconnue, mais encore ? Composant avec les assauts de plus en plus fougueux du garçon, elle n’en finissait pas d’égrainer en secret des noms plus ou moins approchants : grec, grêlé, grenouille, elle sentait bien que c’était dans le coin.
Depuis la mi-journée, elle avait croisé à plusieurs reprises cette satanée voix qui la provoquait, la dérangeait. Dans le hall d’accueil d’abord, dans la salle du restaurant aussi, dans le labyrinthe végétal enfin.
Dufour !
Illumination ! Ҫa y est, elle en était sûre, c’était la même voix, celle de Grégoire Dufour. Tout au long de l’après midi et de la soirée, elle n’avait pas été foutue d’associer ces intonations plutôt juvéniles à un nom, d’identifier cette mélodie, de la situer dans son répertoire mental de déviants.
Obsédée qu’elle était par sa traque de Robert Lesage, qui se promenait à Caillet comme chez lui, elle n’avait pas su se concentrer sur la voix du jeune homme. Elle avait par la suite été distraite, dans le jardin, par le bavardage de mafieux russes. Avec l’aide de Laurent, qui lui détailla, au cours du dîner, les déplacements des uns et des autres, elle avait pu établir que Lesage non seulement manipulait Benadur mais connaissait les Russes, l’un d’eux en tout cas. Ils s’étaient entretenus plusieurs fois dans le courant de la soirée. Elle pourrait toujours glisser cette info dans le dossier, lundi. Robert Lesage copine avec les Moscovites... Bonne pioche. Mais encore ? Le gangster était-il devenu la frantsouskaïa connection des parrains russes ? En attendant, elle était passée à côté de l’autre voix, plus juvénile, plus fébrile, plus inquiétante en fait. Impossible de la cataloguer. Comme si elle avait voulu lui donner une chance ? Cette idée la dérangeait. Elle ne s’expliquait pas ce curieux blocage. Et ce soir, alors qu’elle aurait dû être disponible pour son danseur de tango, qui avait rongé son frein depuis trois longs mois, s’abandonner à ses caresses, céder à ses assauts, répondre à ses câlineries, elle était ailleurs. Pas question de le lui dire, le pauvre, il était capable d’en faire une jaunisse. N’empêche, lui était tout à sa libido, balbutiant des mots désordonnés, « toi », « oui », « enfin », « viens », « oui », mais elle creusait son sillon et poursuivait son enquête : gredin ? grégaire ? grégorien ? Et c’est ainsi qu’elle hurla littéralement « Grégoire » alors que Laurent, congestionné, prêt à l’épanchement, commençait déjà à partir dans les vertiges de l’orgasme, mot dont on ne dira jamais assez qu’il signifiait à l’origine accès de colère ! Comment lui expliquer ce contre-pied ? Comment lui faire partager ses émois ? Laurent, d’abord, réagit peu mais quand la jeune femme répéta, hystérique, pour la troisième fois, « Grégoire, mais oui, Grégoire ! », il lâcha prise. C’était trop. Le coït brutalement interrompu, il regarda sa partenaire, hébété.
Dufour. Grégoire Dufour ! Elle insistait.
Laurent Marcie, blême, s’était écarté d’elle qui retrouvait soudain toute la mémoire : Grégoire et sa bande, Daphnée Mangin, Kalach et les autres. Des jeunes tous bardés de diplômes, des mastères de sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS) ou des doctorats en histoire et civilisation ou encore en sociologie du développement. Ils habitaient, façon de parler, un taudis du côté de Roissy. Des malins, qui vivaient à l’écart des autres groupuscules de l’ultra-gauche et se méfiaient des portables, affichaient des prétentions artistiques mais semblaient surtout affectionner le maniement des armes.
Marcie avait entendu ce prénom masculin crié au lieu des promesses qu’il attendait. C’était trop pour son orgueil de mâle, trop de provocation ou d’indifférence, insupportable !
Oubliant pour de bon son fiancé, qui s’était levé, Chloé Grangier réfléchissait à haute voix.
Mais qu’est-ce qu’il fout ici, le Grégoire ? Gagner trois francs six sous ? La bande devait avoir bien d’autres moyens de s’autofinancer. Se payer un week-end en château ? C’était vraiment pas le genre ! Magouiller avec les Russes ? Ou avec Robert Lesage ? Ils n’étaient pas du tout du même monde. À la limite, le garçon pouvait les fréquenter pour se procurer des armes, à la limite ? mais pourquoi ici ? Et puis Grégoire n’était sans doute pas venu seul ! Alors... Mais non, mais oui, mais bon sang mais c’est bien sûr, le Besef !? Oui, oui, oui, le Besef ! Le groupe de Grégoire Dufour s’intitulait « le CRAC 40 », c’était pas pour des prunes. Son programme ? Crac 40, justement ! Pourquoi Crac ? Mais parce qu’il s’agissait de faire sauter les patrons, tiens ! Il était là, ils étaient là pour le BESEF, pour flinguer les boursicoteurs, pulvériser les ploutocrates !
Laurent Marcie avait ouvert la fenêtre, il n’allait pas se jeter dans le vide tout de même, s’inquiéta très furtivement Chloé. Lui regardait sa belle aveugle s’enthousiasmer toute seule et déblatérer tout en hochant la tête. De sa vie il ne s’était senti ainsi remonté, démonté, anéanti.
C’est pour le Besef qu’ils sont là, tu comprends, Laurent ?
Il haussait les épaules. Il n’en avait strictement rien à foutre du Crac 40 et du Besef, rien à foutre de la Bourse et des squats, rien à cirer qu’elle ait enfin reconnu les voix de Pierre, de Paul ou de Jacques. Rien à secouer. RIEN DE RIEN ! Elle venait de l’humilier, de piétiner son désir, de saboter sa volupté ; il écumait. Mais perdue dans ses recherches, elle ne l’entendait pas. Tout s’ajustait dans la tête obsédée de la flic. Sûr et certain, le groupe du « CRAC 40 » devait être là au grand complet ; elle était prête à parier qu’ils s’étaient tous fait embaucher pour l’occasion. Ça ne devrait pas être bien difficile à vérifier. Tout lui revenait à l’esprit, soudain, limpide, évident. La bande était à peu près insaisissable ; elle n’utilisait pas de portables, pas d’ordinateurs ni d’internet mais elle téléphonait tout de même. Il y avait au Vieux Bourg , près d’un parking envahi par les herbes, une cabine téléphonique en capilotade, vitres brisées, portes béantes. L’appareil avait été oublié par l’administration lors de l’évacuation du village et à la direction des Télécoms, on pensait le coin désaffecté depuis des lustres. Jusqu’au jour où un contrôleur, qui soldait les comptes dans le réseau régional, s’étonna, lors d’une vérification de routine, que la machine, se soit remise à fonctionner après un long silence. Il fit part de sa découverte à la direction qui passa le message aux flics, toujours à l’affût dès qu’on approchait du périmètre des aéroports ; le réveil du dinosaure intéressa l’antiterrorisme qui demanda des écoutes et c’est ainsi qu’en bout de course, le dossier échut, une fois encore, à Chloé Grangier. La cabine était vétuste et la voix, presque toujours la même, s’en trouvait un peu déformée, quand elle n’était pas carrément inaudible, mais c’était bien cette même voix retrouvée dans le hall puis dans le labyrinthe. Grégoire Dufour !
Sa cabine était sur écoutes depuis des semaines, dit Chloé Grangier à Laurent Marcie.
- Arrête, je m’en branle !
- Ce que tu ne sais pas...
- Et je veux rien savoir !
Laurent Marcie se rhabillait, elle le comprit au froissement des vêtements.
Tu pars ?
Chloé Grangier aurait dû le retenir mais son départ n’arrivait pas à la chagriner vraiment. Sa cervelle tournait trop vite pour qu’elle se soucie de lui. Elle se souvenait maintenant que ces derniers jours, les jeunes gens avaient multiplié les appels ; ils parlaient sans cesse d’une opération Ali Baba. Au début, elle avait même cru entendre Al Quaïda ; mais pas du tout, ils parlaient bien d’Ali Baba... Cela pouvait très bien être un message codé. Et ce qui semblait un charabia faisait sens : Ali Baba ? Un clin d’oeil sans doute aux 40 voleurs, comme ceux du CRAC 40 ; tout ça se tenait.
Merde, de merde, de merde...
Chloé n’eut pas le temps de se lever ni de téléphoner. Laurent Marcie claquait la porte au moment même où une explosion sourde, sorte de roulement venu des entrailles du château, secoua tout le bâtiment, faisant partir en éclats la myriade de vitres. Le vacarme se répercuta jusqu’au plus petit édicule, jusqu’au dernier encorbellement du prestigieux édifice. Le réveil marquait 23h15.
Chapitre 22
23h15

ZAGLADINE ? !
Quand il entendit l’explosion, Robert Lesage se dit que c’était un coup du Russe. On lui avait rapporté le comportement de Vadim Zagladine dans les cuisines, tout à l’heure, lors du dépeçage du sanglier, son exaltation, ses menaces. Depuis, le bonhomme était invisible. Quelqu’un prétendait l’avoir vu traverser, armé, la cour d’honneur et entrer dans une aile du château mais ce témoin n’était pas très fiable. Le slave voulait-il venger la disparition de son double ? En tout cas, il ne faisait aucun doute que l’autre avait été exécuté, même si l’on n’avait retrouvé de lui que sa carte d’accréditation. Bob ne comprenait rien à cette embrouille : un client dévoré par un fauve ? Un client buté dans son parc ? Et pas n’importe quel client, un Russe, qu’il avait bien connu en d’autres temps ! Le dossier était chaud si les flics venaient à faire le rapprochement ! Non, Bob n’y entravait que dalle et il avait horreur de ne pas comprendre. Il se sentait d’autant plus dépassé qu’au moment de la déflagration, il n’avait pas immédiatement réalisé ce qui se passait. Il était dans le parc, à deux pas de Proserpine, pour le bref feu d’artifice que la direction, Mme Fédoyère en l’occurrence, offrait chaque samedi soir à ses clients. La main en auvent, il scrutait le ciel où des fusées multicolores inscrivaient, paraît-il, le logo Revotel . C’est alors qu’il ressentit le grondement venu du château. D’abord une vibration dans le sol, suivie du souffle puis l’explosion des vitres du rez de chaussée et d’une partie des étages. Une pluie de verre s’abattit sur la cour d’honneur. Là, on n’était plus dans la pyrotechnie. Robert Lesage pensa que le Russe était parti en guerre, avec de gros, de très gros moyens ; il savait les slaves gens de démesure mais pour le coup, la riposte était disproportionnée. Bien décidé à faire front, le parrain se précipita vers l’accueil. Le plus grand désordre régnait dans le hall : bureau renversé, glaces brisées, papiers éparpillés ; l’unique néon à avoir survécu au souffle agonisait et son clignotement tapait sur les nerfs. Seule présence humaine, un jeune serveur, Grégoire, était prostré sur une des marches menant au sous-sol. Groggy, les mains sur les oreilles, comme pour se protéger, mais un peu tard, il hurlait vers les entrailles de l’immeuble, où s’entortillait un lourd panache de poussière, le nom de sa compagne : Daphné ! Daphnéééééé !.
Quelques minutes plus tôt, sous prétexte d’apporter des boissons aux colloqueurs du Besef, ces deux jeunes gens avaient déposé, des explosifs aux pieds de la tribune dans une corbeille de fleurs artificielles, A ce moment-là, un représentant des assurances, adipeux et brillant, y terminait en anglais, à l’aide d’un rétroprojecteur, sa démonstration sur la nouvelle éthique du capitalisme. Le couple s’était éclipsé vite fait. Grégoire était persuadé que Daphné le suivait de près. Il n’avait pas remarqué qu’elle avait été retardée par Vadim Zagladine. Ce dernier s’était invité au forum, demandant à la cantonade où se trouvait Robert Lesage. Il parvint à retenir la jeune femme, lui tenant violemment le bras, et lui posa la même question :
Robert Lesage, vous savez où est Robert Lesage ?
Puis l’explosion eut lieu, un poil trop tôt pour les calculs de Grégoire ; le mécanisme avait presque une minute d’avance. Le moment était pourtant presque parfait ; tout le staff du BESEF était là. Les jeunes gens s’étaient arrangés pour que les employés des cuisines, de l’entretien et de l’accueil, dégagent du château côté jardin. Ils n’avaient pas prévu l’imprévisible, l’arrivée intempestive du slave. L’effet de souffle, amplifié par le lieu clos, avait été radical.
La salle de conférence et tous ses attributs, pupitre, tribune, fauteuils ainsi que leurs occupants, PDG et actionnaires, administrateurs et même un ancien secrétaire d’Etat, sans oublier un Russe hystérique et une jeune femme terrorisée, tout avait été foudroyé, anéanti, pulvérisé.
Robert Lesage saisit le jeune homme sous le bras pour l’aider à sortir mais le garçon, comme électrisé par ce contact, s’écarta violemment du parrain, se redressa. Tout en boîtant, il courut vers la cour et disparut.

Chapitre 23
23 h17

BOJE MOÏ ! (Mon Dieu !)
Edouard Drozdof, au comble de l’abandon, frémissait de plaisir quand l’explosion provoqua comme un flash à l’intérieur même de la glacière, illuminant une fraction de seconde le visage des visiteurs nocturnes qui s’y trouvaient. Il y avait là l’officiel russe, les yeux clos, agrippé aux barreaux de l’échelle métallique, offrant sa croupe à GM Benadur qui l’entreprenait avec des gestes désordonnés depuis trois bonnes minutes.
BOJE MOÏ ! répéta l’homme de Moscou à l’instant même où le gérant, lui, comprit que tout était fini.
Après le dîner, Edouard Drozdof et GM Benadur, sans s’être vraiment concertés, avaient décidé de se rendre à la glacière, histoire de revoir une dernière fois, avant de se coucher, les pans éclatés du propylée.
Tu veux gratter le béton ? Demanda le Russe.
Parce que tu crois au trésor, toi ? grinça le gérant, narquois.
Mais, une fois arrivés au bas de l’échelle, dans la cavité, le bureaucrate moscovite s’était soudain collé à l’hôtelier, l’enserrant de ses bras menus, l’embrassant à pleine bouche ; ensuite, tout s’était enchaîné très vite. En un seul mouvement, Edouard Drozdof avait déjà ses pantalons aux genoux, s’offrant à un GM Benadur, stupéfait mais ardent, qui l’enfila sans transition. C’était la première fois que GM Benadur s’accouplait à un autre homme ; son partenaire au contraire avait l’air de connaître la musique et avait guidé en expert les gestes de son nouvel amant.
BOJE MOÏ ! Le Russe couinait et son hôte se délectait de sa bassesse, tous deux oubliant l’extrême précarité de leur position. Le pan de statue sur lequel ils se trouvaient, en effet, un tronc de travailleur émérite aux bras puissants, tenant dressé son marteau-piqueur comme s’il s’agissait d’une Kalachnikov, basculait dangereusement d’un côté puis de l’autre. C’est à ce moment précis que les mauvaises ondes que l’explosion au château propageait, percutèrent la glacière. Le chaos minéral qui s’y trouvait reposait sur un fragile équilibre que le souffle de la déflagration ébranla et détruisit. Comme une tectonique des plaques en miniature, les morceaux du bas relief se chevauchèrent, se bousculèrent, se renversèrent dans un boucan d’enfer, amplifié encore par la configuration de la pièce. En un rien de temps, les deux hommes furent engloutis dans cette complexe recherche d’un nouvel arrangement. Entraînés par tout ce remuement, les voûtes et le toit de la glacière s’affaissèrent à leur tour, ne laissant aucune chance à ses éphémères résidents. Edouard Drozdof, qui n’avait rien vu venir, s’imagina, l’espace d’une seconde, vivre un coït grandiose puis ne s’imagina plus rien du tout. GM Benadur, lui, eut juste le temps de se dire que c’était cher payer pour un péché véniel.

Chapitre 24
23 h 18

Commandant ?
- Hé oui, sergent, c’est moi, dit Edmond Bassompierre, z’avez l’air surpris mais la fête est finie ! Z’avez vu l’heure ?
- Mais mon commandant, il n’est pas vingt-trois heures trente !
- Ah pardon mais moi j’ai vingt-trois heures trente exactement, sergent ! À l’horloge de la caserne, insista mensongèrement l’officier, il est vingt-trois heures trente pile poil ! Et vous savez que cet appareil ne se trompe jamais ! Je crois plutôt que c’est votre tocante qui déconne, sergent ! Z’êtes pourtant pas du genre à être en retard, je me trompe ?
Humilié, Apache se dit que le cadran de la voiture était naze et que l’heure indiquée pouvait retarder d’une dizaine de minutes ; il aurait dû garder sa montre de plongée au poignet. Il n’aimait pas mais alors pas du tout être pris ainsi au dépourvu et donna un violent coup de poing sur le tableau de bord.

Ils étaient, Mike et lui, en planque depuis peu sur le parking, à demi couchés dans une 4X4 noire immatriculée en Allemagne aux vitres teintées . Ils avaient photographié avec leur caméra à infrarouge, dotée d’un intensificateur de lumière, les plaques de toutes les voitures qui stationnaient là. Mike avait eu dans le collimateur une Jaguar :
- Tu sais qu’une lionne et un jaguar peuvent très bien s’accoupler...
-  ? !
- Ils feront un jaguarion.
- Tu crois que c’est le moment ?
- Avec toi, c’est jamais le moment.
- Ta gueule !
- N’empêche, c’est comme ça !
- M’en fous !
- Le problème , c’est que jaguarion sera stérile et ne pourra pas se reproduire.
- ...
- Dommage, non ?

Apache allait envoyer son complice dans le mur quand, à ce moment précis, il y avait eu un bruit inquiétant du côté du château. D’où ils étaient, ils virent une lueur éclabousser l’édifice puis les premières flammes s’élever alors que les vitres s’éparpillaient dans un étrange concert. S’ensuivit une débandade. Des jeunes gens se débinaient justement à toute vitesse vers le parking. L’un d’eux, traînant la jambe, hurlait au ciel « Daphnée ! ». Apache compta une demi- douzaine de fuyards qui se pressaient autour d’une antique camionnette. Mike fit les yeux ronds :
- C’est quoi, ce bordel ?
- T’occupe ! Tu continues de photographier les plaques !

C’est alors que le portable avait sonné, du côté de la boîte à gants. Apache était très désagréablement surpris. Le jeu voulait qu’il appelle, lui, son supérieur en premier. C’était loupé. Mais Edmond Bassompierre paraissait de bonne humeur et le sergent se dit que rien n’était joué. Apache lui répondait tout en regardant sans voir la palanquée de gamins qui tentaient de s’engouffrer dans leur véhicule, à quelques mètres à peine de la 4x4. Les jeunes semblaient d’autant plus frénétiques que leur engin refusait de démarrer.

- Il est même 23h31 à présent, insistait, sadique, Edmond Bassompierre. Le délai est bien terminé, sergent, vous avez eu vingt-quatre heures comme convenu...
- Affirmatif, mon commandant !
- Alors, dites-moi un peu, les objectifs ?
- Atteints, mon commandant.
- C’est bien, ça, bravo. Mais, attendez, j’entends de l’agitation autour de vous, non ? Rassurez-moi, c’est pas vous qui faites ce barouf ?
- Affirmatif.
- Quoi ,affirmatif !? c’est vous ?
- Non, affirmatif, il y a du barouf, mais ce n’est pas nous !
- C’est bon, poursuivez. Alors, cette opération ?
- Mission accomplie de bout en bout.
- Mais encore ?

Apache et Mike formaient un commando de renseignement du 12ème BCA, le fameux bataillon de chasseurs alpins, qui venait d’être mis à l’épreuve, durant vingt-quatre heures. Des travaux pratiques de fin de stage, en quelque sorte. Ceux-ci consistaient à exercer une surveillance rapprochée d’un site civil, le château de Caillet en l’occurrence, afin d’en connaître le système de sécurité, les infrastructures ainsi que les moyens de transport, si possible sans se faire voir et en tous cas sans jamais se faire identifier. Edmond Bassompière, déguisé en père de famille, et son adjoint, avaient passé la journée à l’hôtel dans le but de démasquer les deux hommes. Cela aussi faisait partie du jeu, un contre-commando en quelque sorte. Le commandant n’avait pas repéré le duo, un bon point pour ce dernier. De retour à sa base et les délais étant atteints, l’officier appelait ses ouailles, pour le rapport.

- Où était votre chambre , cette nuit ?
- On a creusé un poste d’observation à la lisière de la forêt, comme convenu.
- Confortable ?
- Affirmatif. Nous avons eu un petit imprévu.
- C’est-à-dire ?
- Un visiteur !
- Et alors ?
- Il a fallu changer de lieu ; on a dû s’y prendre à deux reprises pour creuser car...
- Ce sont des choses qui arrivent, mon cher ; passez-moi les détails pour l’instant.
- Roger, mon commandant.
- Et puis ?
- Et puis, on a donc pu observer toute la nuit le bâtiment, les moindres allées et venues de ses habitants.
- Z’avez des photos de ce que vous dites ?
- Une série de photos de la demeure, impeccables, prises heure par heure, tout au long de la nuit.
- Bien, très bien ! Et le dispositif de sécurité ?
- Simple comme bonjour, mon commandant, nous avons toute la nomenclature du service de sécurité du château, les codes employés, les armes en réserve.
- Les armes ? Vous avez trouvé des armes ?
- Affirmatif, mon commandant. Une paire de tonfas et un taser, un beau taser.
- Et puis ?
- Et puis c’est tout, mon commandant.
- C’est vrai ?
- Vrai !
- Le râtelier ?
- Quel râtelier ?
- Pas de râtelier ?
- Non, mon commandant.
- D’accord, d’accord ; et personne n’a rien vu ? personne ne se doute de rien ?
- À l’heure qu’il est, personne, mon colonel.
- À l’heure qu’il est ?
- C’est-à-dire que le gars du service nous a vus mais il n’a plus de soupçon parce que...
- C’est bien, vous m’expliquerez tout ça plus tard. Pour l’instant, faites-moi du grosso modo, vous voyez ce que je veux dire ? Alors, le dispositif incendie ?
- J’ai tout, là aussi, les prises d’eau, les emplacements des extincteurs, leur état de marche.
- Pas d’incident dans les cuisines, j’espère.
- Non, non, séquence cuisine impeccable. Simplement le chef..
- Oui ?
- C’était un noir mon commandant !
- Oui, hé bien ?
- Non, rien mon commandant, mais c’était un noir.
- ...
Bien, je poursuis. On a croisé aussi dans les cuisines, ça me revient maintenant, une cliente qui nous a pris pour des employés.
- Ce serait plutôt un bon point pour vous, ça.
- Affirmatif. Elle voulait nous commander un menu un peu spécial, je crois bien ; je l’ai confiée à Mike
- L’homme idoine, en effet ; vous me faites une belle bande, tous les deux ! Et le parking ?
- Un jeu d’enfants, commandant ; on a pu cadrer toutes les voitures, de belles limousines, soit dit en passant.
- Vous avez raison. Tout cela est excellent. Mais dites-moi, ils font la teuf à côté de vous, non ? J’entends toujours du bruit, je trouve même qu’il y en a de plus en plus !
- Affirmatif, mon commandant, des jeunes, une bande de jeunes. Z’arrivent pas à démarrer. En plus, y z’ont bloqué le klaxon.
- Ça leur passera avant que ça me reprenne ! Trêve de plaisanteries ! Sergent, vous en avez assez fait ; il est temps de vous replier, on se voit demain matin à la caserne, pour le débriefing. Neuf heures pétantes ! Soyez à l’heure, cette fois !
- Bien mon commandant
- On parlera médailles.
- Avec plaisir, mon commandant.
- Normal, sergent, normal.
- On va réunir la commission pour savoir si vous faites honneur ou non au 12è BCA et à ses commandos !
- Affirmatif.
- Et si vous méritez votre petite étoile bleue, l’étoile URH comme ?
- Comme Unité Recherches Humaines , mon commandant !
- Bien. On va voir aussi si on vous nomme chef d’équipe.
- Trop heureux, mon commandant.
- Ne me remerciez pas trop vite, sergent. Juste un dernier mot. Donc, si je vous dis râtelier ...
- Oui mon commandant ?
- Vous me répondez ?
- Rien.
- C’est vrai, ça vous dit vraiment rien ?
- Je capte pas, mon commandant !
- C’est pas grave, à demain, sergent !

Edmond Bassompière raccrocha sans plus de salameleks. Mike avait cessé de photographier et dévisageait Apache :
- Alors ?
- C’est bon, je crois !
- Et les mômes ?!
- Quoi, les mômes ?
- Je les prends en photo ? leur camionnette ?
- Laisse tomber, mec, on a l’étoile bleue, on rentre.

Il mit le 4x4 en route. L’engin bondit, manquant écraser un des jeunots qui redescendait du fourgon manifestement en panne. L’apache s’éloigna fissa, croisant à la sortie du village deux camions de pompiers qui filaient vers le château. Il bougonnait :
N’empêche. M’a fait chier, le colon. Avec un râtelier ? T’as vu un râtelier, toi ?
- Un quoi ?
- Un râtelier !
- Ha ouais, dans l’après midi !
- C’est vrai ? Où ça ? mais où ça ? Tu m’as rien dit !
- Dans le parc.
- Un râtelier, dans le parc ?
- Un ratier, je veux dire.
- Connard, tu fais chier avec tes bestioles. Je te parle d’un râtelier !
- OK, ça va !
- Un râ-te-lier, bougre de buse !
- Un râtelier ? c’est un dentier, ça, non ? où veux-tu qu’on voit un dentier, dans un château en plus ?
- Ah !, Ta gueule !
Chapitre 25
23h40

KLEBER !
Gaby avait été attirée par le bazar autour du château. À l’évidence, c’était pas le spectacle habituel qui y était donné, il y avait autre chose au programme que le traditionnel feu d’artifice du samedi soir. C’était plus animé, plus bruyant, plus coloré aussi. Elle longeait le pédiluve en ahanant : la brouette qu’elle venait d’emprunter était rudement lourde, elle risquait de la faire chavirer à chaque tour de roue mais pas question de renoncer à son pèlerinage. L’énorme écusson qu’elle y avait trouvé ferait une belle pierre tombale pour Attlila, avait-elle pensé aussitôt.
Mais oui, mon grand, mamie va te faire une belle tombe ! minauda-t-elle en souriant à l’infâme trogne posée sur l’armoirie. Le fauve, impavide, les yeux vitreux, fixait sans la voir la vieille dame.
En effet, après le hangar, celle-ci était passée avec son engin près des cuisines ; le lieu était complètement désert et le personnel semblait avoir fui pour d’obscures raisons, abandonnant, au sol, la carcasse à demi dépecée de son sanglier préféré. La tête tranchée d’Attila gisait dans un coin. Gaby n’hésita pas longtemps : elle hissa la hure sur la brouette et s’éclipsa. Ainsi elle allait offrir à son cochon, du moins à sa tête mais ça suffisait bien, une fosse décente sur laquelle l’écusson ferait office de dalle. Elle voyait très bien où elle allait installer tout ça, au fond d’une bauge que le fauve avait affectionné tout particulièrement. La tête dans la fange et la médaille comme bouclier « Qu’est-ce que ça sera joli ! » soupira-t-elle d’aise.
Dans le pédiluve, où se miroitait le début d’incendie, une sorte de ballon flottait, un gros ballon, bien gonflé. Intriguée par cette sphère toute tachetée de lentilles, Gaby s’arrêta, reposa les brancards de la brouette, se frotta les mains congestionnées par l’effort et écarquilla les yeux. Sainte Vierge Marie, c’était bel et bien la tête de son Jules d’occasion qui dodelinait doucement entre deux feuilles de nénuphar.
Ben, mon Kléber, qu’est-ce que tu fous là ?
Le garde s’était-il pris pour Narcisse, tombé à l’eau à force de se mirer, de s’admirer ? Il était bien trop laid pour attraper ce genre de vanité. Elle n’eut pas le temps d’approfondir. Levant les yeux, elle repéra une famille de lapins qui traversaient le pré et couraient comme des dératés en se dirigeant vers le château. Heureusement pour eux, ils s’éparpillèrent de part et d’autre des douves au dernier moment. En fait ils fuyaient une bousculade, une cavalcade, une attaque venue du fond du parc. Gaby ne vit d’abord, à l’horizon, qu’un moutonnement noir, un remuement sombre. Puis elle réalisa qu’il s’agissait d’une rangée serrée de hures, une mer de dos hérissés, qui chargeaient. Toute une ligne de sangliers, sortie de la nuit, qui reniflait, ronchonnait, couinait. Les mâles étaient en tête, trottinant de front ; elle eut le temps par exemple de reconnaître Chanoine, avec sa tonsure, Dormeur, aux yeux quasi fermés, Chanel qui puait terriblement, Troisième oeil, car il avait une énorme verrue au milieu du front, d’autres encore. Qu’est-ce qui avait bien pu se passer pour qu’ils se mettent tous en branle et déboulent à cette heure ? Ce n’est certes pas elle qui les avait convoqués, elle n’avait pas ce pouvoir, et le regrettait bien d’ailleurs. Une armée de fauves ravageurs, un monde archaïque, remontait le parc, comme un seul et même monstre, défonçant tout sur son passage.

FIN

Post Scriptum :
« Le trésor de Staline » est une oeuvre de fiction et ses personnages sont inventés. Il n’en reste pas moins qu’en 2004, l’archéologue François Gentili de l’INRAP a découvert, dans une glacière de l’ancien château de Baillet-en-France (Val d’Oise) les restes des massifs qui décoraient l’entrée du pavillon soviétique de l’exposition universelle de 1937. Ces sculptures sont des réalisations de Joseph Tchaikov (1888/1979), artiste soviétique de culture juive qui séjourna à Paris de 1910 à 1913. Les fouilles ont eu lieu au printemps 2009.
On consultera avec profit le site internet de l’INRAP et la vidéo de François Gentili. Un documentaire est en voie de réalisation. Le monument reconstitué devrait être présenté au Pavillon de la Musique, à l’automne 2010, lors de l’exposition « Union Soviétique. Musique et idéologie » .
D’autre part, dans les catacombes sous le Trocadéro, là où l’Union Minière Internationale (UMI) avait reconstitué en 1900 une mine, on peut lire sur une paroi, parmi d’autres inscriptions, cette double signature, au crayon : « Brigadier Kovacs, gardien Stepankowski de l’expo de 37 ». Voir le site « Worldfairs », forum de discussion sur les expositions universelles.
Enfin, le parc de Baillet, longtemps propriété du syndicat de la Métallurgie CGT, a bien été, avant et après guerre, un haut lieu de festivités ouvrières en Ile de France.


Bibliotheca - Dans l’Univers des Livres - Le trésor de Staline - Gérard Streiff - 2010


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