La villa Folie, in Printemps noir, Atelier de presse, 2008

« On a retrouvé le président ! Vous me recevez ? Les studios ? Vous me recevez ? On a retrouvé le Président ! » Dressé sur les cales du siège arrière de la moto de TF1, le reporter était excité comme une puce, fier de pouvoir annoncer son scoop en direct : l’heureux élu, qui avait momentanément disparu, venait d’entrer au Fouquet’s !

Au « Titanic », le seul client assis au comptoir était en train d’attraper un torticolis en suivant l’escapade présidentielle sur le petit écran, fixé au dessus du bar. Il ressemblait étrangement au nouveau Chef de l’Etat, petit, fébrile, hargneux. De l’autre côté du zinc, le garçon, maigre, chauve et taiseux avait l’air ailleurs. Sur sa pompe à bière, il avait d’ailleurs glissé un cadre où on pouvait lire : « II faut deux ans pour apprendre à lire et toute une vie pour apprendre à se taire ». C’était signé : proverbe chinois.

Laure Grangier venait de s’installer dans la salle du café, près de la vitrine. La tignasse courte, auburn, elle avait un visage pointu, pâle, des yeux légèrement amandés, vairons, l’un bleu, l’autre gris. Plutôt large d’épaules, elle avait des seins plantés hauts et petits, une taille un peu au dessus de la norme. La jeune femme écoutait vaguement la télé et pensa à Alain ; elle se dit qu’il devait être effondré. Quand elle l’avait quitté, tout à l’heure, on ne connaissait pas encore le résultat. A tous les coups, il devait à présent se faire un bourdon de tous les diables. Et elle qui l’avait laissé seul, un soir comme ça, en inventant un bobard pas possible pour prendre la tangente.

Claude Passage l’avait appelée en fin d’après midi C’était la première fois qu’il lui téléphonait chez elle, un week-end en plus, en exigeant de la voir sur le champ. D’ordinaire, il était autrement prudent, et patient. « Faut ABSOLUMENT qu’on se voit ! » avait-t-il lâché, sur le ton du naufragé qui réclame une bouée.
- C’est pas possible, chuchota-t-elle.
- Trouve une raison pour sortir !
- Je peux pas. Au salon, Alain s’impatientait déjà :
- C’est qui ?
- C’est le boulot, chéri ! cria-t-elle à la cantonade, c’est le boulot, avant de reprendre le combiné, y glissant, mezzo voce :
- Je peux pas, je te dis !
- Débrouille toi, merde ! Elle ne l’avait jamais connu aussi grossier. Ils s’étaient croisés deux jours plus tôt, à l’hôtel du parc, pour leur rendez-vous hebdomadaire. Il n’avait alors rien manifesté de particulier. Quelle mouche le piquait ? Pourquoi violait-il soudain leurs règles de conduite.
- On se retrouve au « Titanic » ! Elle résista. Il insista. Elle le sentit menaçant, violent. Elle céda.

« On a gagné ! » marmonnait le poivrot du bar, en agitant son verre comme un briquet pendant un concert. Claude venait d’arriver. Localier à « Ouest France » pour la région de Nantes, il était l’amant de Laure depuis des années. ll connaissait Alain par ailleurs. Le journaliste avait fait ses études avec lui et les deux hommes se voyaient régulièrement dans le cadre de l’amicale des anciens du collège St Leu. Les rencontres organisées par cette association étaient surtout un prétexte à beuveries.
- T’es con ou quoi ? depuis quand tu me convoques comme ça ? qu’est-ce que tu veux au juste ?
- Te voir !
- Ce soir ?
- Oui ce soir
- Ça pouvait pas attendre ?
- Non, ça pouvait pas. C’est l’affaire du siècle.

Mireille Mathieu venait d’attaquer la Marseillaise, place de la Concorde et le pochtron, toujours scotché à l’écran, insensible au trémolo patriotique, beuglait : « Mais où elle est, Cécilia ? CECILIA ! CECILIA ! »

Claude était un rouquin au visage énergique, un front large, des pommettes rapprochées, un menton volontaire, le tout surmontant un corps trapu, une plastique de lutteur mais un look de dandy. Ce soir il avait pourtant un air que Laure ne lui connaissait pas. Certes, il était toujours aussi bien sapé, costar marine impeccable, veste croisée, chemise blanche col italien, cravate bleue. A côté d’Alain, genre silhouette enrobée et traits du visage affaissés, adepte permanent du survêt, il n’y avait pas photo. Mais, à cet instant, Claude semblait comme désemparé, sans doute en raison de sa surexcitation. – C’est quoi, ton plan ? Mais ça va pas, non ? Et fais vite, faut que je rentre. Alain m’attend, il doit être dans un état, avec l’élection de l’autre, je te dis pas. – Il attendra ! Il ne lui avait jamais parlé sur ce ton.
- Tu me joues quoi là ?
- J’ai besoin de toi ! Absolument !
- Tu m’expliques ?

Elle regarda son amant, remonté à bloc. " Les journalistes, tu sais, sont un peu flics sur les bords…
- Ça veut dire ?
- Que je sais des choses !
- Et encore ?
- Moutiers… Moutiers-en-Retz était la ville voisine dont Laure était originaire.
- Quoi Moutiers ?
- La villa Folie… Elle voyait très bien. Laure bossait dans une agence immobilière. La villa en question avait été mise en vente depuis des mois mais les proprios en demandaient un prix exorbitant et on ne trouvait pas preneur. C’était une incroyable demeure, isolée, un peu à l’écart de la cité, au bout d’une impasse qui donnait sur la Clemenceau, l’avenue du bord de mer. La villa avait quasiment les pieds dans l’eau. Ce qu’elle voyait moins bien, en revanche, c’est pourquoi son amant parlait de manière aussi allusive. " Ça serait bien que tu lui rendes visite.
- A qui ?
- A la villa.
- Visiter la villa ? La villa Folie ?
- Oui
- Pourquoi ? et quand ? S’entendit-elle répondre machinalement.
- Ce soir !
- Ce soir ?! mais en quel honneur ? Tu débloques complètement, mon vieux ! Tu m’as pas fait venir pour ça, j’espère ?!
- Affirmatif. Pour un ballot !
- Un ballot ?

Un ballot… Elle pensa à son Alain de mari, un dépressif de naissance, abonné aux CDD et autres stages bidon, son grand mou, son éternel incertain mais qu’elle aimait bien, malgré tout. Elle en aurait presque souri. Le journaliste ne la laissa guère rêvasser. Passage lui tendit un papier froissé. C’était une dépêche de l’Agence France Presse. " L’info est tombée ce midi. Mais la gendarmerie, démarche assez inhabituelle de sa part, il faut bien le reconnaître, a demandé à la rédaction de ne pas la publier." Le texte disait : " Un promeneur vient de trouver, sur la plage des Moutiers en Retz, un ballot échoué en bord de mer, d’une vingtaine de kilos. Intrigué, il en perça la carapace caoutchoutée ; le colis contenait de la cocaïne". " C’est quoi, ce délire ? Pourquoi tu me montres ça ?
- C’est pas un délire, Lis la suite ! " Le temps d’avertir les gendarmes, le ballot avait disparu."
- Qu’est-ce que ça veut dire ?
- Les naufrages de drogue, t’as jamais entendu parler ?
- La drogue, c’est pas vraiment mon truc.

A la télé, Enrico Macias et Bigard venaient de donner un coup de main, ou de gueule plus exactement, à Mireille Mathieu en entonnant à leur tour le refrain de l’hymne national.
- Pourriez pas faire moins fort, demanda Laure au barman.
- On est en démocratie, non ? on est ENCORE en démocratie, que je sache, éructa le nabot du zinc. Le citoyen à le droit de savoir. La transparence, madame… Elle n’ insista pas.

La drogue, expliqua Passage en baissant le ton, prend souvent le bateau pour arriver en Europe. Il arrive que les trafiquants soient surpris par un contrôle inopiné en pleine mer. Ils lâchent alors le butin dans l’eau. Lequel finit par arriver, en vrac, sur les plages atlantiques. Paquet après paquet. Ces dernières semaines, on avait trouvé des ballots à Lacanau en Gironde, dans le Saintonge, en Vendée ; le reste de la cargaison arrive à présent dans la région. Il fit une pause ; elle le regardait, perplexe. Il poursuivit : un bateau colombien a dû avoir un problème, voilà un mois, du côté de l’Espagne. Et depuis, dit-on, une tonne de blanche se balade, de Bayonne à Nantes, surfant au gré des vagues, hésitant sur l’endroit où accoster. De la pure de chez pure, super concentrée, qui sera ensuite coupée et recoupée avant d’être vendue dans la rue. Un petit bijou conditionné au poil dans d’épaisses couches de sacs hermétiques et du caoutchouc. Et tout ça à la disposition du premier qui la trouvera. "Génial, non ?" Passage s’échauffait. Laure, à cran, attendait la suite. " Les gendarmes pensent que le colis n’a pas quitté Moutiers. Tu me demandes pas pourquoi ?
- Pourquoi ?
- Parce qu’une de leurs patrouilles, à la mi journée, stationnait sur la Clemenceau. Z’étaient là pour un contrôle alcootest…
- Auraient mieux fait de traquer les drogués !
- Exact ! Surtout qu’ils se sont pas foulés. Personne ne serait passé par là de l’après midi ; à croire que tout le monde poirotait dans les bureaux de vote. Au fait, t’as voté ? Pour qui ?
- Fais pas chier !
- Je rigolais.
- Et les gendarmes, ils pensent quoi ?
- Les enquêteurs de la section recherche de la gendarmerie, la SR de la région chargée de l’affaire, pensent que le ballot est resté dans le coin, et le seul endroit où on aurait pu le planquer, c’est dans la villa Folie. Evidemment, c’est secret défense, off record, motus et bouche cousue, croix de bois croix de fer, etc… Sauf pour toi et moi.
- Pourquoi tu me dis tout ça ? En quoi ça me concerne ?
- Parce qu’à mon avis, ça devrait pas être trop difficile pour quelqu’un comme toi de visiter l’endroit, vite fait bien fait. Ce soir, il n’y a personne dans les parages. Les gendarmes ne sont pas là ; déjà qu’ils ont du mal à dénicher le juge pour leur délivrer un mandat ; en plus, ils sont tous mobilisés à la préfecture avec la présidentielle. Conclusion : la maison Folie, pendant quelques heures, est à prendre. Il y a une fenêtre de tir idéal, comme on dit ; et toi, t’as les clés de la villa, non ?
- D’abord, j’ai pas les clés, pas ici en tout cas. Ensuite pourquoi moi ? T’as qu’à y aller, toi ? T’escalades le mur d’enceinte et c’est bon.
- Moi ? Tu me vois escalader ? J’ai le vertige sur une chaise, alors à califourchon sur un pignon, non, merci.. Je suis pas un grimpeur, moi ! Pas comme toi…Et puis, je peux pas quitter longtemps mon job, surtout un jour comme aujourd’hui, en plein cirque électoral.

Retenu à l’entrée du Fouquet’s, le reporter à moto n’avait rien à se mettre sous la dent ; aussi se contentait-il d’énumérer la longue liste des sponsors du nouveau patron qui, plus chanceux que lui, accédaient à la fastueuse brasserie, politiciens des beaux quartiers, affairistes flamboyants et surtout stars du show-biz.

Laure n’écoutait pas, elle hésitait
- Franchement, je comprends pas pourquoi ta gendarmerie se montre si discrète. Elle est curieuse, ton affaire, tu sais…
- D’abord, c’est pas ma gendarmerie. Et puis, ils veulent surtout pas de pub. Surtout pas ! C’est pourquoi ils nous ont recommandé… en fait ils nous ont interdit d’écrire sur le sujet. Ils tiennent pas à voir rameuter tous les maquignons et autres malfrats des environs. Par l’odeur de la blanche alléchés, tu comprends ? Sur un coup pareil, des tordus sont capables de venir des quatre coins du pays, et même de Medellin, si tu vois ce que je veux dire…" La jeune femme n’était pas convaincue. " Ecoute, Claude, j’en ai rien à foutre de ton histoire. Je comprends même pas pourquoi tu me parles de ça. Pourquoi je devrais marcher dans la combine ?
- Si, si, tu vas marcher !
- Ha oui, et pourquoi ? Dis moi, un peu.
- Pour Alain !
- Quoi Alain ?
- Tu ne veux tout de même pas qu’Alain soit au courant de nos relations !
- De quoi ?
- T’as bien entendu !
- Tu… tu lui dirais ?
- Je lui dirais !
- T’es devenu complètement fou
- Oui
- Et pourquoi tu ferais ça ?
- Le pognon, ma poule, le pognon, beaucoup de pognon…

Ma poule ?!l se prenait pour un mac, maintenant ! La jeune femme sentit une petite décharge d’adrénaline lui parcourir l’épine dorsale. Du regard, elle fit une nouvelle fois le tour du bistrot, comme si elle craignait que quelqu’un ait pu entendre ce qui venait de se dire entre eux. Mais il n’y avait rien à signaler de particulier. Le barman affichait toujours une sérénité toute épreuve, zen cinq étoiles, il était ; il regardait sans le voir son vis-à-vis aviné qui opinait en regardant la manif de soutien à son nouveau président, place de la Concorde.

Le journaleux continuait sur sa lancée :
- Il y a plein d’oseille en jeu, de l’osier, des boules, de l’aspine, de l’artiche, du grisbi, du fric, du flouze, du pèze, du carbure, de la fraîche. En quelle langue je dois te le dire ? Et il y en a un max pour toi aussi, je te signale ! Laure était tourneboulée. Elle avait besoin de se mettre les idées en place. La jeune femme y tenait à son Alain ; il avait un côté cucul la praline, laxiste, « oblomovien » c’était le mot, fataliste et passif comme le fameux personnage de l’écrivain russe Gontcharov. Et plutôt manchot au lit. En même temps, ce type, bizarrement, la calmait, la rassurait, l’apaisait. Mieux : il la cadrait. Cela ne s’expliquait pas, c’était comme ça. Sans lui, elle se serait dispersée dans la nature, éparpillée, émiettée - mais ça, elle ne le lui dirait jamais. Elle avait fini par s’attacher à ce drôle de bonhomme. Pas question de le perdre. Lui de son côté semblait attaché au couple qu’ils avaient fini par former. Claude la tenait avec son chantage. Et puis, elle commençait à se dire qu’un peu d’argent de rab, ces temps ci, ça ne ferait pas de mal. Ils tiraient le diable par la queue depuis l’hiver dernier. Peut-être même qu’elle pourrait payer à son mec cette croisière en Méditerranée dont il avait toujours rêvé…. Sa décision était quasiment prise : elle était d’accord, elle irait chercher le baluchon de Claude, elle récupérerait sa part et aussitôt après elle plaquerait son amant ; ce type devenait trop dangereux.

" Faut faire vite, reprit le localier, devinant qu’il était en train d’emporter le morceau. Et puis arrête de faire la gueule, je te l’ai dit, t’auras ta part ! Une belle part !
- La drogue , je m’en fous, je te répète !
- Moi aussi, figure toi. Simplement je te signale qu’un ballot de ce genre, c’est le pactole, ma vieille ! Ce genre de colis peut nous rapporter… devine combien ? Elle ne réagit pas ; il lui chuchota à l’oreille :
- Un million d’euros ! Elle opina sans bien comprendre, les yeux écarquillés ; il redit dans un soupir :
- Un million ! t’as bien entendu ? un million d’euros ! Sept millions de francs ! Sept cent millions d’anciens francs ! Il se trémoussait sur sa chaise comme s’il était pris d’une envie pressante.
- Un million le ballot ! On fera moitié moitié !

Ça faisait beaucoup d’informations à digérer en peu de temps. Laure la jouait détachée mais un vertige la travaillait.
- C’est pas une bonne affaire, ça ? gloussait le journaleux, d’une voix étouffée. Un demi million d’euros pour ta pomme… et pour Alain ! T’y penses à Alain ? Et pourquoi tout ce fric ? Pour une petite heure de boulot, à tout casser ! Dans un coin peinard en plus ! Alors ?
- Alors quoi ?
- OK ?
-  ?!
- Tu veux que je l’appelle ? Souriant, il fit mine de téléphoner.
- Ordure !
- Alors ?
- OK.

A la télé, c’était un défilé ininterrompu d’acteurs et de mannequins, d’humoristes et de chanteurs, de modistes et d’abonnés de la Star Ac, tous rayonnants et faisant le V de la victoire, avant de s’engouffrer au Fouquet’s. Laure se surprit à regarder l’écran. « Avec lui, se dit-elle, ça va être le pouvoir du people, pour le people, par le people » .

- Bien ! Reprit Claude, donc : tu nous fouilles la villa, tu trouves le ballot, il doit ressembler à ça. Il lui fit passer une photo montrant un paquet boudiné, sorte de gros ballon boursouflé " Tu me le rapportes. Je serai, après le bouclage, vers une heure du mat, sur l’ère de repos Clemenceau, à la sortie de Moutiers, tu vois où c’est ? Elle acquiesça en grognant. Il lui tapota le bras, regarda sa montre.
- Faut que je retourne fissa au bureau Alors, à tout à l’heure ! Regardant partir Passage, Laure se dit qu’elle aurait du se méfier des rouquins. Judas avait les cheveux roux, disait jadis le curé au catéchisme.

Quelques minutes plus tard, elle abandonnait à son tour le « Titanic » alors que le zombie du bar beuglait à nouveau « On a gagné ! ». En montant dans sa R5 blanche, décidément passée de mode, elle se promettait de demander, une prochaine fois, à l’impavide serveur qui avait choisi le nom de ce bar et pourquoi… La villa Folie était à dix minutes maximum par la nationale. Sur le chemin, elle s’en voulut d’avoir cédé si vite au journaliste. Peut être aurait-elle mieux fait de tout dire à son mari à propos de Claude. Si elle avait refusé le chantage du journaleux, probablement que ce dernier se serait écrasé ? qu’il n’aurait pas mis sa menace à exécution ? qui sait ? En même temps elle était lancée ; la perspective d’un demi million d’euros – elle répétait à haute voix ces mots, « un demi million d’euros », histoire de se les mettre en bouche, de les sucer comme un bonbon acidulé - ce soir même, la troublait drôlement ; ils pourraient s’en taper des croisières sur la grande bleue ! Laure n’eut guère le temps de trop turbiner. Elle venait d’entrer dans Moutiers, la mer était en vue, la villa Folie itou. Elle quitta la Clémenceau, s’engagea dans le chemin privé, contourna la demeure bourgeoise, l’abordant du côté de la plage. Ce n’était pas très prudent mais elle ne voulait pas se garer trop loin, au risque de se trimbaler à pied ensuite un colis de… vingt kilos, c’est ce qu’avait laissé entendre Claude. Et puis elle comptait utiliser son véhicule comme marche pied. Elle l’immobilisa tout près du mur d’enceinte, presque à le frôler. La villa Folie était une curiosité, une folie comme on disait aussi, d’où son surnom dans la région, une sorte de château gothique miniature, en pierres d’un rouge vif. Le palais semblait sorti d’un conte de fées avec ses remparts crénelés, ses tours en poivrière, ses toits coniques, ses meurtrières, ses échauguettes et autres encorbellements. Un caprice de milliardaire anglais, croyait-elle savoir, entouré d’un haut mur au sommet duquel , détail plutôt vulgaire, des tessons de bouteille, toutes griffes dehors, attendaient l’intrus. Il n’y avait personne en vue sur la plage. A cette heure, ils devaient tous être devant leur petit écran pour suivre l’intronisation du clan de Neuilly. A l’unisson, le rivage, la mer et le ciel passaient doucement du bleu au gris, tout un dégradé de gris à mesure que le soir avançait, gris clair et gris foncé, gris perle et gris souris, gris ardoise et gris anthracite. Munie d’un plaid récupéré dans le coffre, Laure grimpa sur le toit de la voiture. De là, ce fut un jeu d’enfant d’atteindre le sommet du mur ; elle se protégea des bouts de verre avec la couverture, enjamba l’obstacle et se laissa tomber. Elle devait faire vite, la R5 n’allait pas manquer d’attirer l’attention. La demeure était vide, comme prévu. Enfin presque : le jardin était devenu le royaume des chats. Il y en avait partout, des petits, des gros, des noirs, des blancs, des poils ras et des touffus, des silencieux et des râleurs, des distingués et des lourdauds, des joueurs et des lascifs. L’apparition de la jeune femme perturba à peine la tribu. Après un mouvement de repli, les félins reprirent peu à peu possession de leur territoire. Elle fit au pas de course le tour du propriétaire. Ce fut vite fait : les portes et les fenêtres du rez de chaussée étaient hermétiquement closes ; la cave semblait le maillon faible comme elle s’y attendait. "Serrure d’amateur" sourit-elle en crochetant le mécanisme. Le sous-sol était une grande pièce voûtée, réaménagée en salle de projection. Laure se rappela que le proprio, plutôt accro de films noirs, était un homme de goût. Au sommet d’une pile de DVD trônait "Brazil" de Terry Gillian, 1985. Un must ! Laure était presque tentée de le regarder… Se ressaisissant, elle se dit qu’elle faisait fausse route : si magot il y avait, le voleur, enfin l’autre voleur, n’avait guère eu le temps, ce matin, de planquer son bien ; il avait agi dans la précipitation. La chose devait donc plutôt traîner dans le jardin. Elle revint sur ses pas. Le coin, à l’abandon, était un vaste fouillis végétal, une mini jungle à chats. Laure concentra ses recherches sur les abords du mur d’enceinte ; elle longea à plusieurs reprises la clôture, bordée par un fatras de fougères arborescentes, de ronces et d’herbes folles. Ce n’est qu’au troisième passage qu’elle vit l’objet. Il pouvait parfaitement passer inaperçu, enfoui qu’il était au beau milieu d’un épais rosier sauvage ; le ballot, d’une vague coloration verdâtre, sans doute à la suite de son séjour prolongé en mer, se fondait en effet dans le décor. Comme elle le pensait, celui qui avait manipulé, hier, le colis s’était contenté de jeter sa prise par dessus le mur. Comment avait-il procédé ? Mystère. Le paquet avait été légèrement déchiré par un morceau de verre et une fine traînée de poudre était répandue à terre, sur le passage d’ailleurs d’une colonne de fourmis ; les besogneuses avaient déjà commencé à récupérer une part du butin. Laure sourit en s’imaginant la fourmilière en folie, frôlant l’overdose. Une échelle se trouvait à l’entrée de la cave ; la jeune femme la posa sur le mur, là où elle avait laissé le lainage, puis s’échina à monter le colis au sommet, qu’elle reposa sur le plaid avant de le pousser de l’autre côté de l’enceinte. elle entendit un vilain bruit de tôle froissée et se dit que l’objet était arrivé à bon port. A son tour, elle enjamba le mur, se récupérant sur sa Renault. Elle repéra aussitôt une présence étrangère. Sur la plage, un très jeune enfant, non loin de la voiture, était absorbé par la construction d’un pâté de sable, gazouillant et apparemment indifférent à ses gesticulations. Qu’est ce qu’il foutait là, à cette heure, le moutard ? Paniquée, elle chercha l’adulte qui devait nécessairement accompagner le gnard. Personne. Elle s’occupa alors du ballot. Il avait salement amoché le capot. Elle ne sentait pas sa force et eut vite fait de planquer sa proie dans le coffre. Elle faillit oublier le plaid qui s’était accroché aux tessons et dut sauter comme une damnée pour le faire tomber, ce qui eut le don de faire rire l’enfant qui venait de la remarquer. Glacée, Laure se précipita, sans se retourner, au volant de la Renault, démarra en trombe et contourna la maison Folie dans un beau dérapage contrôlé. Elle eut juste le temps de voir, dans le rétroviseur, l’enfant, toujours parfaitement seul. C’était une bonne chose.

Sur la Clemenceau, elle stationna sur une aire de repos, à l’abri des regards. Personne ne l’avait suivi. Elle poussa un terrible cri de victoire en boxant le volant comme une malade. Toute l’opération n’avait guère duré plus d’une demi-heure. Elle se sentit soudain habitée par une méchante fatigue dans tous les membres, dans les épaules aussi, et laissa passer un long tremblement nerveux ; elle avait déjà éprouvé ce genre de décompression, la dernière fois par exemple où elle avait fait de l’escalade. Elle mit la radio sans même s’en rendre compte. Il y était question du Président sur toutes les chaînes et les mêmes épisodes étaient racontés avec les mêmes mots. Chier. Finalement, elle tomba sur une mélodie lunaire qui lui fit le plus grand bien : " The end" de Jim Morrison. Alléluia ! C’était rarissime d’entendre les Doors à la radio. "It is the end, my friend…" Elle reprit à tue tête la mélodie. Ça changeait méchamment des conneries à la mode. Les Doors ! Elle se dit, bêtement, que c’était bon signe d’entendre cette chanson et se détendit tout à fait. « The end », c’était avant ou après 68 ? Ses vieux raffolaient de cet air ; c’était leur hymne, leur cantique, peut-être même la seule chose qu’ils lui avaient laissée en héritage… Laure finit par s’endormir. Trop d’émotions, trop d’efforts l’avaient lessivée. Elle rêva qu’elle escaladait l’entrée du Fouquet’s ; dans la brasserie, des people à tête de fourmis jouaient au volley avec des ballots à demi déchirés qui laissaient s’échapper des petits nuages de poudre blanche, qui se répandait dans tout l’établissement. Elle fit prise d’un fou-rire et se réveilla. Façon de parler. En fait, elle mit bien une plombe à émerger à peu près. Il faisait nuit noire. Elle aurait du téléphoner à son mec, se reprocha-t-elle, mais elle ne savait pas très bien ce qu’elle aurait pu lui raconter. Il ne devait plus être très loin d’une heure du matin. La tête dans le coton, elle se remit en route. Direction : le parking indiqué par le localier.

L’esplanade était déserte à l’exception de la 4x4 du journaliste, garée sous un lampadaire qui diffusait une flaque de lumière orangée. La portière du conducteur était ouverte. Le rouquin, au volant, somnolait, la tête renversée. Laure, toujours un peu vasouillarde, pensa qu’il devait être sacrément épuisé pour dormir ainsi ou alors qu’il était bigrement cool. Elle ressentit comme une bouffée d’indulgence pour ce type et stationna sa Renault tout à côté de son véhicule. En s’approchant, elle vit que Passage affichait un sourire un peu crispé, genre lou ravi contrarié, avec un troisième œil sur le front comme une divinité hindoue. L’œil de Çiva, l’œil de la sagesse, l’oeil du cœur, dit-on. Elle n’avait pas remarqué ce détail au café tout à l’heure puis, s’avançant encore, presque à le toucher, elle réalisa que c’était en fait un beau trou rouge qui lui ornait le frontal. Elle recula d’effroi, trébuchant sur quelqu’un qui se trouvait juste derrière elle. Elle n’avait pourtant remarqué personne d’autre en arrivant. La jeune femme hurla en se retournant et étouffa aussitôt son cri. Alain ! Son Alain était là, concentré, calme. Son abonné au chômage affichait un air de justicier souverain. Il la regarda à peine puis, contemplant le journaliste, lâcha : " Le ballot !" Machinalement, elle désigna le coffre de sa voiture où se trouvait l’objet. Mais était-ce bien ce qu’il avait voulu dire ? Lui avait-il même demandé quelque chose ? Elle n’en était pas sûre, soudain intriguée par cette odeur écœurante qui flottait dans l’air. Laure remarqua alors qu’Alain tenait un bidon. Avec assurance, il aspergea le véhicule du localier ; il affichait la gravité d’un ecclésiastique bénissant un catafalque. Elle était incapable d’articuler le moindre mot. "Reprends le volant" lui ordonna-t-il. Soumise, elle s’assit comme un automate et le regarda faire. Elle pensa à un mouton enragé, c’est l’image qui lui vint à l’esprit, un mouton enragé. Lequel ruminant contournait à présent sans hâte le 4x4, terminant son cérémonial d’exorciste puis jeta le bidon vide sur le siège avant de la Jeep. Alain ?! Elle ne pouvait détacher ses yeux du visage replet de son compagnon, traversé par une détermination tout à fait inhabituelle. On avait métamorphosé son Alain. Elle faisait face à un mutant qui ressemblait à son homme, parlait comme son homme, avait les rondeurs de son homme mais était-ce vraiment son homme ? Ou alors, ou alors… Il sortit un vieux briquet à mèche de sa poche, un zippo qu’il alluma avec désinvolture. Ou alors, il savait ? Mais il savait quoi ? Il savait tout ? Sur elle et Claude ? Et depuis quand ? Depuis toujours ? Et pour ce soir ? qu’est-ce qu’il avait vu au juste ? l’avait-il suivie ? ou pistait-il le journaliste ? Un tournis la fit vaciller. Alain balança son briquet allumé sur les genoux de Passage puis vint, tranquillement, s’asseoir à côté d’elle. Il y eut une sorte d’explosion étouffée, une implosion plus exactement, un léger déplacement d’air suivi du surgissement instantané d’une torche. La silhouette de Claude disparut vite au milieu de la tourmente. Alain posa sa main sur celle de Laure et dit sur un ton complice : " On rentre à la maison ?"

Le brasier crépitait allègrement alors que la radio annonçait que le président allait prendre quelques jours de vacances bien méritées, du côté de Malte, sur le yacht de son ami Bolloré.

Gérard Streiff



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