Enquête, mode... doublon

LE REVE DU CAPITAINE BROUKER
OU
ENQUETE, MODE D’EMPLOI

Gérard Streiff

ou
vanzavelberg
versus
esposito
Quelque soit l’heure, la gare de Lens offre toujours le même spectacle. Les figurants changent mais la mise en scène est la même. Dans le hall, il y a plusieurs tribus, celle des pétrifiés, têtes levées, les yeux sur les panneaux ; celle des sprinters, contournant, enjambant, disparaissant côté des quais, de la ville ou du métro ; celle des fouineurs qui zigzaguent entre les passants, comme s’ils étaient à la recherche d’un rendez vous manqué. Et puis il y a la brasserie, avec le clan des assis. Du genre anxieux silencieux toujours en avance ou retardataires bavards, espérant prendre le train suivant. Sans parler des moineaux. Ceux d’ici sont particulièrement culottés : ils s’invitent dans les travées des cafés, picorent sur les guéridons, passent de client en client avec une rare effronterie.
L’un d’eux partage justement les miettes du petit déjeuner du capitaine Brouker et son nouvel adjoint, Olivaro. Cheveux roux en brosse, tête ronde, silhouette épanouie, le capitaine est deux fois plus volumineux que le jeune homme, tignasse noire, teint mat qui l’accompagne.
Olivaro est dans ses petits souliers.
Non seulement capitaine venu chercher train d’Avignon, s’attendait pas tel honneur
mais Tomber sur Brouker pour son premier stage, bonjour l’angoisse ! Le bonhomme est une institution à la PJ. Il est l’auteur d’un manuel élémentaire sur l’enquête qui est le livre de chevet des élèves de toutes les bonnes écoles de police. On dit « Le Brouker », comme on disait, au bahut, le Lagarde et Michard.
Sitôt café avalé, Capitaine embarque jeune homme première enquête
Le vieux aime faire la leçon. Même aux aurores.
-  Chez les flics, petit, la reine des enquêtes, c’est la criminelle. Tu m’entends ?
-  Oui monsieur.
-  Monsieur, monsieur ? ! On dit capitaine, petit, on dit capitaine.
-  Oui capitaine.
-  J’espère que tu aimes écrire, petit.
-  Bin…
-  Parce que dans la crime, on passe un temps fou à écrire, tu sais ça ?
-   ? !
-  On est un peu les greffiers de la mort.
Brouker semble content de sa formule ; il la répète :
-  Oui, les greffiers de la mort ; et il s’agit pas d’écrire n’importe comment, il y a des règles, une méthode.
-  Par exemple ?
-  Hé bien, tu arrives sur les lieux du crime, un appart, n’importe où, un type est à terre, un couteau entre les épaules, tu mettrais quoi dans ton rapport ?
-  Que…cet homme est mort ?!
-  Tu vas trop vite, petit. De la méthode. Il faut aller du général au particulier, ok ?
-   ?!
-  Tu commences par décrire le coin. L’adresse, la date ; ok ? Tu comprends, c’est pas pour toi que tu écris, ni pour le public. Le flic ne doit pas se prendre pour un romancier ; tu as un lecteur, un seul, le magistrat ; et l’autre, il a trente dossiers à se taper dans la matinée, ou à l’heure, les grands jours ! Alors il faut qu’en quelques lignes, il arrive à situer le décor de ton histoire, ok ?
Olivaro opine.
- On continue. Tu passes à l’objet du délit. Le corps. On le protège, le corps.
-  Comment ?
-  En enfilant des gants, par exemple. Te voilà devant le corps, donc. Vas-y, à toi d’écrire maintenant : tu dois présenter la scène. Allons-y alonzo !
Olivaro gonfle les joues, soulève les sourcils, hésite.
-  C’est pas sorcier. On va s’intéresser à quelle heure il est mort, le gus. Dans les polars il y a toujours un type pour donner l’heure à la minute près. Mais dans les faits, c’est un peu plus compliqué, c’est même souvent approximatif, ce qu’on peut raconter sur l’heure et le jour. Et puis faut décrire la position du bonhomme, chercher des traces, des indices.
-  Des empreintes ?
-  Absolument ; on mettra de la poudre, sur les objets que la victime, et l’assassin, ont pu tenir. Le problème, c’est que souvent il y en a trop, des traces. C’est le cas d’ailleurs à Strasbourg avec mon tueur de vieilles, tu verras.
-  Des taches ?
-  Excellentes, les taches. Ca peut être du sang, va savoir, du vieux sang séché.
-  Un cheveu ?!
-  Oui, c’est bon ça, le cheveu !
-  Pourquoi ?
-  Facile à étudier, et ça conduit souvent à son propriétaire. Faut se dire que l’assassin a forcément laissé une trace. Après ces préliminaires, on fouille. Tout. L’appart, la vie du mort …Il faut toujours partir de la victime. C’est d’elle que tu vas remonter au suspect. Faut trouver son jardin secret, il y en a un, forcément. A un moment, tu vas voir, tu en sauras vite plus sur lui que toute sa famille réunie, sur ses petites manies, ses cachotteries. Plus tu connais la victime, plus vite l’identité de l’auteur du crime arrivera.
Le moineau s’était carrément installé sur la table et sirotait deux larmes de café qui restaient dans la soucoupe.
-  Boivent du café les piafs maintenant ? s’étonne le capitaine qui poursuit : Tu sais, petit, la « crime », c’est le rouleau compresseur quand elle s’y met.
-  Carrément ?
-  Carrément. Non seulement on écrase tout mais on est lent comme la machine ; il n’y a pas longtemps, j’ai mis la main sur un type ; l’enquête durait depuis quatorze ans : tu imagines la tête du bonhomme quand il nous a vu arriver. Quatorze ans après, il avait refait sa vie. Pourtant il a pigé tout de suite ; il n’a pas fait de difficulté, il nous a suivi, ça n’a pas traîné.
Olivaro reste songeur. Quatorze ans…
-  Alors, dis-moi, comment on fait pour trouver une piste ?
-  Hé bien …
-  On sonde les témoins, on décortique le carnet d’adresses, on fait une enquête de voisinage. On part de l’idée qu’il y a quelqu’un qui a vu quelque chose. Ou une enquête de passage : tu sais que la victime passait par un lieu précis tous les jours à telle heure ; tu te colles à cet endroit, tu interroges, tu demandes aux habitués s’ils n’ont pas remarqué un truc inhabituel.
-  Le portrait robot ?
-  Bien ! c’est bon ça, le portrait robot pour retrouver un suspect ; mais faut déjà disposer de choses précises. Il y a encore les écoutes téléphoniques, c’est surveillé comme méthode mais bon, on peut essayer.
-  Ou les écoutes informatiques ?
-  Ou informatiques, exact.
C’est une vraie volière qui squatte la table à présent. Le serveur fait mine de vouloir chasser les intrus. Brouker lui dit de laisser tomber.
-  Bon, tu trouves un suspect, tu l’arrêtes, il y a la garde à vue ; ça consiste en quoi ?
Le capitaine ne laisse pas à son adjoint le temps de répondre.
-  D’abord, oublier l’idée qu’on fait parler les gens à coups de bottins et de projecteurs dans les yeux ; ça, c’est du cinéma ! On n’a jamais rien avec cette méthode, c’est inefficace au possible ; on n’interroge pas par la force. Dis toi qu’on est en face d’un mur et qu’il va falloir le démonter, bout par bout, brique par brique.
-   ? !
-  Première règle : ne jamais attaquer bille en tête avec le crime ; ça, c’est zéro pointé ; tu prends ton temps, tu as 48 heures devant toi, OK ?
-  OK !
-  Règle opposée : ne pas oublier le moment venu de poser la question, la bonne question.
-   ?!
-  Je connais un cas où des collègues cuisinent près de 40 heures un bonhomme ; puis les flics, crevés, vont manger une pizza ; une secrétaire assure la permanence, elle demande au gars pourquoi il a tué ; il avoue ; elle lui fait remarquer qu’il n’avait rien dit jusque là, il répond : mais on ne me l’a pas demandé !
Olivaro éclate de rire puis se reprend.
-  Autre règle : faut empêcher le bonhomme de dire non ; c’est un jeu, un jeu psychologique ; je connais un autre cas, c’est quelqu’un qui garda le silence pendant 46 heures. Motus pendant 46 heures, faut le faire, non ? À la 47e, il avoue mais assure ne rien vouloir signer ; j’étais coincé, j’avais rien d’autre contre lui. Résultat : on n’a pas pu l’embarquer, il est sorti libre une heure après !
Leur razzia terminée, les volatiles s’attaquent à une tablée voisine, occupée par des touristes effarouchés.
-  T’inquiète pas trop, petit. C’est dur pour un flic même doué de tenir tous les fils. En fait, c’est le groupe qui mène l’enquête ; on échange, on discute. Tu sais, les meilleurs enquêteurs sont des gens mariés, avec des enfants.
-  Ha bon ?
-  Oui, les journées sont dures, on a tendance, après, à picoler, si on est seul, trop libre ; on plonge vite. T’es marié au moins ?
-  Bin, non.
-  T’es homo ?
-  Non plus.
-  C’est pas bon, petit. Faut régulariser. Faut te marier !
-  Je savais pas, capitaine.
-  Te voilà averti.
Olivaro a l’air déconfit. Brouker poursuit.
-  Y a pas de crimes parfaits, y a que des enquêtes imparfaites. Une enquête sur trois foire.
-  C’est beaucoup.
-  C’est beaucoup, oui.
Le capitaine reste songeur. Il regarde sans la voir l’agitation du hall puis sursaute :
- Tu sais à quoi je rêve, petit ?
Olivaro, prudent, fait des yeux ronds, ne répond pas.
-  Et ca me prend souvent !
-  Ha bon !
-  A écrire !
-  Ecrire ?.
-  Ecrire, oui.
-  Des rapports ?
-  Non, pas des rapports ! Ni des manuels. J’en écris à longueur d’année des rapports. Non, mon rêve, c’est d’écrive des romans.
-  Des romans ?
-  Et quel genre de romans, figures-toi ?
-  Sais pas.
-  Des romans policiers !
-  Des romans policiers ?
-  Oui des polars, quoi ! J’adorerais écrire des polars.
-  C’est drôle ça !
-  C’est ce que tout le monde me dit : c’est drôle de vouloir écrire un polar quand on est flic. Mais je ne vois pas pourquoi ? Il y a pas de rapport, si j’ose dire !
-  Bin si, quand même un peu.
-  Non, il n’y a pas de rapport. Il y a même un monde entre l’enquête et le roman. L’enquête, c’est d’abord des corps déchiquetés, des proches hystériques ; et le pire…
-  Oui ?
-  Le pire, c’est l’odeur ; Ca pue, la mort, c’est pas croyable, ce que ça pue ! Au bout de quelques heures, bien sûr. L’odeur, je te jure, c’est ce qui a de plus pénible dans ce boulot. Une odeur qui colle à la peau, on a l’impression de la trimballer sur soi.
Il fait un geste de la main devant son visage comme pour chasser un fantôme.
-  Et puis une enquête, c’est austère. On passe la moitié du temps sur l’ordinateur, à pianoter ; et l’autre moitié à « planquer », à pister d’éventuels coupables. On s’ennuie beaucoup dans ce boulot, tu le sais ?
-   ?!
-  Or, avec les romans, pas de cris à subir, pas de viande explosée sous les yeux, pas d’odeur, surtout, pas d’odeur ! Et pas de temps mort, non plus. On y court tout le temps ; on se marre, souvent, enfin, quand il est bon, bien sûr. Et puis pas de paperasses à remplir. Le pied, non ?
Un ange passe. Le capitaine appelle serveuse, règle. Les flics se lèvent. Brouker regarde son adjoint.
-  Alors, petit ? Tu veux toujours être flic ?
-  Oui capitaine.

ENQUETE, MODE D’EMPLOI
ou
LE REVE DU CAPITAINE BROUKER

Gérard Streiff

Quelque soit l’heure, la gare de l’Est offre toujours le même spectacle. Les figurants changent mais la mise en scène est la même. Dans le hall, il y a plusieurs tribus, celle des pétrifiés, têtes levées, les yeux sur les panneaux ; celle des sprinters, contournant, enjambant, disparaissant côté des quais, de la ville ou du métro ; celle des fouineurs qui zigzaguent entre les passants, comme s’ils étaient à la recherche d’un rendez vous manqué. Et puis il y a la brasserie, avec le clan des assis. Du genre anxieux silencieux toujours en avance ou retardataires bavards, espérant prendre le train suivant. Sans parler des moineaux. Ceux d’ici sont particulièrement culottés : ils s’invitent dans les travées des cafés, picorent sur les guéridons, passent de client en client avec une rare effronterie.
L’un d’eux partage justement les miettes du petit déjeuner du capitaine Brouker et son nouvel adjoint, Drouin. Cheveux blancs en brosse, tête ronde, silhouette épanouie, le capitaine est deux fois plus volumineux que le jeune homme qui l’accompagne. Les deux flics attendent le Paris-Strasbourg de 8h20. Drouin est dans ses petits souliers. Tomber sur Brouker pour son premier stage, bonjour l’angoisse ! Le bonhomme est une institution à la PJ. Il est l’auteur d’un manuel élémentaire sur l’enquête qui est le livre de chevet des élèves de toutes les bonnes écoles de police. On dit « Le Brouker », comme on disait, au bahut, le Lagarde et Michard.
Le vieux aime faire la leçon. Même aux aurores.
-  Chez les flics, petit, la reine des enquêtes, c’est la criminelle. Tu m’entends ?
-  Oui monsieur.
-  Monsieur, monsieur ? ! On dit capitaine, petit, on dit capitaine.
-  Oui capitaine.
-  J’espère que tu aimes écrire, petit.
-  Bin…
-  Parce que dans la crime, on passe un temps fou à écrire, tu sais ça ?
-   ? !
-  On est un peu les greffiers de la mort.
Brouker semble content de sa formule ; il la répète :
-  Oui, les greffiers de la mort ; et il s’agit pas d’écrire n’importe comment, il y a des règles, une méthode.
-  Par exemple ?
-  Hé bien, tu arrives sur les lieux du crime, un appart, n’importe où, un type est à terre, un couteau entre les épaules, tu mettrais quoi dans ton rapport ?
-  Que…cet homme est mort ?!
-  Tu vas trop vite, petit. De la méthode. Il faut aller du général au particulier, ok ?
-   ?!
-  Tu commences par décrire le coin. L’adresse, la date ; ok ? Tu comprends, c’est pas pour toi que tu écris, ni pour le public. Le flic ne doit pas se prendre pour un romancier ; tu as un lecteur, un seul, le magistrat ; et l’autre, il a trente dossiers à se taper dans la matinée, ou à l’heure, les grands jours ! Alors il faut qu’en quelques lignes, il arrive à situer le décor de ton histoire, ok ?
Drouin opine.
- On continue. Tu passes à l’objet du délit. Le corps. On le protège, le corps.
-  Comment ?
-  En enfilant des gants, par exemple. Te voilà devant le corps, donc. Vas-y, à toi d’écrire maintenant : tu dois présenter la scène. Allons-y alonzo !
Drouin gonfle les joues, soulève les sourcils, hésite.
-  C’est pas sorcier. On va s’intéresser à quelle heure il est mort, le gus. Dans les polars il y a toujours un type pour donner l’heure à la minute près. Mais dans les faits, c’est un peu plus compliqué, c’est même souvent approximatif, ce qu’on peut raconter sur l’heure et le jour. Et puis faut décrire la position du bonhomme, chercher des traces, des indices.
-  Des empreintes ?
-  Absolument ; on mettra de la poudre, sur les objets que la victime, et l’assassin, ont pu tenir. Le problème, c’est que souvent il y en a trop, des traces. C’est le cas d’ailleurs à Strasbourg avec mon tueur de vieilles, tu verras.
-  Des taches ?
-  Excellentes, les taches. Ca peut être du sang, va savoir, du vieux sang séché.
-  Un cheveu ?!
-  Oui, c’est bon ça, le cheveu !
-  Pourquoi ?
-  Facile à étudier, et ça conduit souvent à son propriétaire. Faut se dire que l’assassin a forcément laissé une trace. Après ces préliminaires, on fouille. Tout. L’appart, la vie du mort …Il faut toujours partir de la victime. C’est d’elle que tu vas remonter au suspect. Faut trouver son jardin secret, il y en a un, forcément. A un moment, tu vas voir, tu en sauras vite plus sur lui que toute sa famille réunie, sur ses petites manies, ses cachotteries. Plus tu connais la victime, plus vite l’identité de l’auteur du crime arrivera.
Le moineau s’était carrément installé sur la table et sirotait deux larmes de café qui restaient dans la soucoupe.
-  Boivent du café les piafs maintenant ? s’étonne le capitaine qui poursuit : Tu sais, petit, la « crime », c’est le rouleau compresseur quand elle s’y met.
-  Carrément ?
-  Carrément. Non seulement on écrase tout mais on est lent comme la machine ; il n’y a pas longtemps, j’ai mis la main sur un type ; l’enquête durait depuis quatorze ans : tu imagines la tête du bonhomme quand il nous a vu arriver. Quatorze ans après, il avait refait sa vie. Pourtant il a pigé tout de suite ; il n’a pas fait de difficulté, il nous a suivi, ça n’a pas traîné.
Drouin reste songeur. Quatorze ans…
-  Alors, dis-moi, comment on fait pour trouver une piste ?
-  Hé bien …
-  On sonde les témoins, on décortique le carnet d’adresses, on fait une enquête de voisinage. On part de l’idée qu’il y a quelqu’un qui a vu quelque chose. Ou une enquête de passage : tu sais que la victime passait par un lieu précis tous les jours à telle heure ; tu te colles à cet endroit, tu interroges, tu demandes aux habitués s’ils n’ont pas remarqué un truc inhabituel.
-  Le portrait robot ?
-  Bien ! c’est bon ça, le portrait robot pour retrouver un suspect ; mais faut déjà disposer de choses précises. Il y a encore les écoutes téléphoniques, c’est surveillé comme méthode mais bon, on peut essayer.
-  Ou les écoutes informatiques ?
-  Ou informatiques, exact.
C’est une vraie volière qui squatte la table à présent. Le serveur fait mine de vouloir chasser les intrus. Brouker lui dit de laisser tomber.
-  Bon, tu trouves un suspect, tu l’arrêtes, il y a la garde à vue ; ça consiste en quoi ?
Le capitaine ne laisse pas à son adjoint le temps de répondre.
-  D’abord, oublier l’idée qu’on fait parler les gens à coups de bottins et de projecteurs dans les yeux ; ça, c’est du cinéma ! On n’a jamais rien avec cette méthode, c’est inefficace au possible ; on n’interroge pas par la force. Dis toi qu’on est en face d’un mur et qu’il va falloir le démonter, bout par bout, brique par brique.
-   ? !
-  Première règle : ne jamais attaquer bille en tête avec le crime ; ça, c’est zéro pointé ; tu prends ton temps, tu as 48 heures devant toi, OK ?
-  OK !
-  Règle opposée : ne pas oublier le moment venu de poser la question, la bonne question.
-   ?!
-  Je connais un cas où des collègues cuisinent près de 40 heures un bonhomme ; puis les flics, crevés, vont manger une pizza ; une secrétaire assure la permanence, elle demande au gars pourquoi il a tué ; il avoue ; elle lui fait remarquer qu’il n’avait rien dit jusque là, il répond : mais on ne me l’a pas demandé !
Drouin éclate de rire.
-  Autre règle : faut empêcher le bonhomme de dire non ; c’est un jeu, un jeu psychologique ; je connais un autre cas, c’est quelqu’un qui garda le silence pendant 46 heures. Motus pendant 46 heures, faut le faire, non ? À la 47e, il avoue mais assure ne rien vouloir signer ; j’étais coincé, j’avais rien d’autre contre lui. Résultat : on n’a pas pu l’embarquer, il est sorti libre une heure après !
Leur razzia terminée, les volatiles s’attaquent à une tablée voisine, occupée par des touristes effarouchés.
-  T’inquiète pas trop, petit. C’est dur pour un flic même doué de tenir tous les fils. En fait, c’est le groupe qui mène l’enquête ; on échange, on discute. Tu sais, les meilleurs enquêteurs sont des gens mariés, avec des enfants.
-  Ha bon ?
-  Oui, les journées sont dures, on a tendance, après, à picoler, si on est seul, trop libre ; on plonge vite. T’es marié au moins ?
-  Bin, non.
-  T’es homo ?
-  Non plus.
-  C’est pas bon, petit. Faut régulariser. Faut te marier !
-  Je savais pas, capitaine.
-  Te voilà averti.
Drouin a l’air déconfit. Brouker poursuit.
-  Y a pas de crimes parfaits, y a que des enquêtes imparfaites. Une enquête sur trois foire.
-  C’est beaucoup.
-  C’est beaucoup, oui.
Le capitaine reste songeur. Il regarde sans la voir l’agitation du hall puis sursaute :
- Tu sais à quoi je rêve, petit ?
Drouin, prudent, fait des yeux ronds, ne répond pas.
-  Et ca me prend souvent !
-  Ha bon !
-  A écrire !
-  Ecrire ?.
-  Ecrire, oui.
-  Des rapports ?
-  Non, pas des rapports ! Ni des manuels. J’en écris à longueur d’année des rapports. Non, mon rêve, c’est d’écrive des romans.
-  Des romans ?
-  Et quel genre de romans, figures-toi ?
-  Sais pas.
-  Des romans policiers !
-  Des romans policiers ?
-  Oui des polars, quoi ! J’adorerais écrire des polars.
-  C’est drôle ça !
-  C’est ce que tout le monde me dit : c’est drôle de vouloir écrire un polar quand on est flic. Mais je ne vois pas pourquoi ? Il y a pas de rapport, si j’ose dire !
-  Bin si, quand même un peu.
-  Non, il n’y a pas de rapport. Il y a même un monde entre l’enquête et le roman. L’enquête, c’est d’abord des corps déchiquetés, des proches hystériques ; et le pire…
-  Oui ?
-  Le pire, c’est l’odeur ; Ca pue, la mort, c’est pas croyable, ce que ça pue ! Au bout de quelques heures, bien sûr. L’odeur, je te jure, c’est ce qui a de plus pénible dans ce boulot. Une odeur qui colle à la peau, on a l’impression de la trimballer sur soi.
Il fait un geste de la main devant son visage comme pour chasser un fantôme.
-  Et puis une enquête, c’est austère. On passe la moitié du temps sur l’ordinateur, à pianoter ; et l’autre moitié à « planquer », à pister d’éventuels coupables. On s’ennuie beaucoup dans ce boulot, tu le sais ?
-   ?!
-  Or, avec les romans, pas de cris à subir, pas de viande explosée sous les yeux, pas d’odeur, surtout, pas d’odeur ! Et pas de temps mort, non plus. On y court tout le temps ; on se marre, souvent, enfin, quand il est bon, bien sûr. Et puis pas de paperasses à remplir. Le pied, non ?
Un ange passe. Le haut-parleur annonce l’installation du train pour Strasbourg quai 22. Les flics, comme des automates, se lèvent. Brouker regarde son adjoint.
-  Alors, petit ? Tu veux toujours être flic ?
-  Oui capitaine.

LE REVE DU CAPITAINE BRUMENT-VARLY
Gérard Streiff

A cette heure matinale, la gare d’Evreux offrait le même spectacle que toutes les gares de France et de Navarre. La mise en scène était classique. Dans le hall, il y avait plusieurs tribus, celle des pétrifiés, têtes levées, les yeux sur les panneaux ; celle des sprinters, contournant, enjambant, disparaissant côté des quais ou de la ville ; celle des fouineurs qui zigzaguaient entre les passants, comme s’ils étaient à la recherche d’un rendez vous manqué. Et puis il y avait la brasserie, avec le clan des assis. Du genre anxieux silencieux toujours en avance ou retardataires bavards, espérant prendre le train suivant. Sans parler des moineaux. Ceux d’ici étaient particulièrement culottés : ils s’invitaient dans les travées des cafés, picoraient sur les guéridons, passaient de client en client avec une rare effronterie.
L’un d’eux partageait justement les miettes du petit déjeuner du capitaine Brument-Varly et de son nouvel adjoint, Blocier. Cheveux blancs en brosse, tête ronde, silhouette épanouie, le capitaine était deux fois plus volumineux que le jeune homme qui l’accompagnait. Les deux flics arrivaient de Paris. Ils avaient été invités par leurs collègues normands pour suivre l’enquête sur « le décapité de l’Iton ». Un notable avait été retrouvé, sans chef, sur les bords du fameux cours d’eau qui traversait la ville. Le mode opératoire faisait penser à une série de meurtres étranges, survenus en bord de Seine, dont s’occupait, sans succès jusqu’à présent, Brument-Varly. Le capitaine voulait voir de plus près si le crime d’Iton relevait bien de la même veine.
Blocier était dans ses petits souliers. Tomber sur Brument-Varly pour son premier stage, bonjour l’angoisse ! Le bonhomme était une institution à la PJ. Il était l’auteur d’un manuel élémentaire sur l’enquête qui était le livre de chevet des élèves de toutes les bonnes écoles de police. On parlait du « Brument-Varly », comme on disait, au bahut, le Lagarde et Michard.
Le vieux aimait faire la leçon. Même aux aurores.
-  Chez les flics, petit, la reine des enquêtes, c’est la criminelle. Tu m’entends ?
-  Oui monsieur.
-  Monsieur, monsieur ? ! On dit capitaine, petit, capitaine.
-  Oui capitaine.
-  J’espère que tu aimes écrire, petit.
-  Bin…
-  Parce que dans la crime, on passe un temps fou à écrire, tu sais ça ?
-   ? !
-  On est un peu les greffiers de la mort.
Brument-Varly sembla content de sa formule ; il la répéta :
-  Oui, les greffiers de la mort ; et il s’agit pas d’écrire n’importe comment, il y a des règles, une méthode.
-  Par exemple ?
-  Hé bien, tu arrives sur les lieux du crime, sur les bords de l’Iton par exemple ; le type est là, le chef coupé, tu mettrais quoi dans ton rapport ?
-  Que…cet homme est mort ?!
-  Tu vas trop vite, petit. De la méthode. Il faut aller du général au particulier, ok ?
-   ?!
-  Tu commences par décrire le coin. L’Iton, Evreux, la date ; ok ? Tu comprends, c’est pas pour toi que tu écris, ni pour le public. Le flic ne doit pas se prendre pour un romancier ; tu as un lecteur, un seul, le magistrat ; et l’autre, il a trente dossiers à se taper dans la matinée, ou à l’heure, les grands jours ! Alors il faut qu’en quelques lignes, il arrive à situer le décor de ton histoire, ok ?
Blocier opina.
- On continue. Tu passes à l’objet du délit. Le corps. On le protège, le corps.
-  Comment ?
-  En enfilant des gants, par exemple. Te voilà devant le corps, donc. Vas-y, à toi d’écrire maintenant : tu dois présenter la scène. Allons-y alonzo !
Blocier gonfla les joues, souleva les sourcils ; il bloquait.
-  C’est pas sorcier. On va s’intéresser à quelle heure il est mort, le gus. Dans les polars, il y a toujours un type pour donner l’heure à la minute près. Mais dans les faits, c’est un peu plus compliqué, c’est même souvent approximatif, ce qu’on peut raconter sur l’heure et le jour. Et puis faut décrire la position du bonhomme, chercher des traces, des indices.
-  Des empreintes ?
-  Absolument ; on mettra de la poudre, sur les objets que la victime, et l’assassin, ont pu tenir. Le problème, c’est que souvent il y en a trop, des traces..
-  Des taches ?
-  Excellentes, les taches. Ca peut être du sang, va savoir, du vieux sang séché.
-  Un cheveu ?!
-  Oui, c’est bon ça, le cheveu !
-  Pourquoi ?
-  Facile à étudier, et ça conduit souvent à son propriétaire. Faut se dire que l’assassin a forcément laissé une trace. Après ces préliminaires, on fouille. Tout. Les bords de la rivière, la vie du mort …Ici, on connaît son identité, c’est plus facile. Il faut toujours partir de la victime. C’est d’elle que tu vas remonter au suspect. Faut trouver son jardin secret, il y en a un, forcément. A un moment, tu vas voir, tu en sauras vite plus sur lui que toute sa famille réunie, sur ses petites manies, ses cachotteries. Plus tu connais la victime, plus vite l’identité de l’auteur du crime arrivera.
Le moineau s’était carrément installé sur la table et sirotait deux larmes de café qui restaient dans la soucoupe.
-  Boivent du café les piafs maintenant ? s’étonna le capitaine qui poursuivit : Tu sais, petit, la « crime », c’est le rouleau compresseur quand elle s’y met.
-  Carrément ?
-  Carrément. Non seulement on écrase tout mais on est lent comme la machine ; il n’y a pas longtemps, j’ai mis la main sur un type ; l’enquête durait depuis quatorze ans : tu imagines la tête du bonhomme quand il nous a vu arriver. Quatorze ans après, il avait refait sa vie. Pourtant il a pigé tout de suite ; il n’a pas fait de difficulté, il nous a suivi, ça n’a pas traîné.
Blocier resta songeur. Quatorze ans…
-  Alors, dis-moi, comment on fait pour trouver une piste ?
-  Hé bien …
-  On sonde les témoins, on décortique le carnet d’adresses, on fait une enquête de voisinage. On part de l’idée qu’il y a quelqu’un qui a vu quelque chose. Ou une enquête de passage : tu sais que la victime passait par un lieu précis tous les jours à telle heure ; tu te colles à cet endroit, tu interroges, tu demandes aux habitués s’ils n’ont pas remarqué un truc inhabituel.
-  Le portrait robot ?
-  Bien ! c’est bon ça, le portrait robot pour retrouver un suspect ; mais faut déjà disposer de choses précises. Il y a encore les écoutes téléphoniques, c’est surveillé comme méthode mais bon, on peut essayer.
-  Ou les écoutes informatiques ?
-  Ou informatiques, exact.
C’était une vraie volière qui squattait la table à présent. Le serveur fit mine de vouloir chasser les intrus. Brument-Varly lui dit de laisser tomber.
-  Bon, tu trouves un suspect, tu l’arrêtes, il y a la garde à vue ; ça consiste en quoi ?
Le capitaine ne laissa pas à son adjoint le temps de répondre.
-  D’abord, oublier l’idée qu’on fait parler les gens à coups de bottins et de projecteurs dans les yeux ; ça, c’est du cinéma ! On n’a jamais rien avec cette méthode, c’est inefficace au possible ; on n’interroge pas par la force. Dis toi qu’on est en face d’un mur et qu’il va falloir le démonter, bout par bout, brique par brique.
-   ? !
-  Première règle : ne jamais attaquer bille en tête avec le crime ; ça, c’est zéro pointé ; tu prends ton temps, tu as 48 heures devant toi, OK ?
-  OK !
-  Règle opposée : ne pas oublier le moment venu de poser la question, la bonne question.
-   ?!
-  Je connais un cas où des collègues cuisinent près de 40 heures un bonhomme ; puis les flics, crevés, vont manger une pizza ; une secrétaire assure la permanence, elle demande au gars pourquoi il a tué ; il avoue ; elle lui fait remarquer qu’il n’avait rien dit jusque là, il répond : mais on ne me l’a pas demandé !
Blocier éclata de rire.
-  Autre règle : faut empêcher le bonhomme de dire non ; c’est un jeu, un jeu psychologique ; je connais un autre cas, c’est quelqu’un qui garda le silence pendant 46 heures. Motus pendant 46 heures, faut le faire, non ? À la 47e, il avoue mais assure ne rien vouloir signer ; j’étais coincé, j’avais rien d’autre contre lui. Résultat : on n’a pas pu l’embarquer, il est sorti libre une heure après !
Leur razzia terminée, les volatiles s’attaquaient à une tablée voisine, occupée par des touristes effarouchés.
-  T’inquiète pas trop, petit. C’est dur pour un flic même doué de tenir tous les fils. En fait, c’est le groupe qui mène l’enquête ; on échange, on discute. Tu sais, les meilleurs enquêteurs sont des gens mariés, avec des enfants.
-  Ha bon ?
-  Oui, les journées sont dures, on a tendance, après, à picoler, si on est seul, trop libre ; on plonge vite. T’es marié au moins ?
-  Bin, non.
-  T’es homo ?
-  Non plus.
-  C’est pas bon, petit. Faut régulariser. Faut te marier !
-  Je savais pas, capitaine.
-  Te voilà averti.
Blocier avait l’air déconfit. Brument-Varly poursuivit.
-  Y a pas de crimes parfaits, y a que des enquêtes imparfaites. Une enquête sur trois foire.
-  C’est beaucoup.
-  C’est beaucoup, oui.
Le capitaine resta songeur. Il regarda sans la voir l’agitation du hall puis sursauta :
- Tu sais à quoi je rêve, petit ?
Blocier, prudent, fit des yeux ronds, ne répondit pas.
-  Et ca me prend souvent !
-  Ha bon !
-  A écrire !
-  Ecrire ?.
-  Ecrire, oui.
-  Des rapports ?
-  Non, pas des rapports ! Ni des manuels. J’en écris à longueur d’année des rapports. Non, mon rêve, c’est d’écrive des romans.
-  Des romans ?
-  Et quel genre de romans, figures-toi ?
-  Sais pas.
-  Des romans policiers !
-  Des romans policiers ?
-  Oui des polars, quoi ! J’adorerais écrire des polars.
-  C’est drôle ça !
-  C’est ce que tout le monde me dit : c’est drôle de vouloir écrire un polar quand on est flic. Mais je ne vois pas pourquoi ? Il y a pas de rapport, si j’ose dire !
-  Bin si, quand même un peu.
-  Non, il n’y a pas de rapport. Il y a même un monde entre l’enquête et le roman. L’enquête, c’est d’abord des corps déchiquetés, des proches hystériques ; et le pire…
-  Oui ?
-  Le pire, c’est l’odeur ; Ca pue, la mort, c’est pas croyable, ce que ça pue ! Au bout de quelques heures, bien sûr. L’odeur, je te jure, c’est ce qui a de plus pénible dans ce boulot. Une odeur qui colle à la peau, on a l’impression de la trimballer sur soi.
Il fit un geste de la main devant son visage comme pour chasser un fantôme.
-  Et puis une enquête, c’est austère. On passe la moitié du temps sur l’ordinateur, à pianoter ; et l’autre moitié à « planquer », à pister d’éventuels coupables. On s’ennuie beaucoup dans ce boulot, tu le sais ?
-   ?!
-  Or, avec les romans, pas de cris à subir, pas de viande explosée sous les yeux, pas d’odeur, surtout, pas d’odeur ! Et pas de temps mort, non plus. On y court tout le temps ; on se marre, souvent, enfin, quand il est bon, bien sûr. Et puis pas de paperasses à remplir. Le pied, non ?
Un ange passa. Brument-Varly venait de repérer ses collègues normands venus les chercher. Il se leva, regarda son adjoint.
-  Alors, petit ? Tu veux toujours être flic ?
-  Oui capitaine.



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