Enquête, nouvelle version (Refusés)

TRAVAIL D’ENQUETE

« Le travail est une chose élevée, digne, excellente et morale mais assez fastidieuse à la longue ».
Léon-Paul Fargue

Gérard Streiff

Quelque soit l’heure, la gare de Nancy offre toujours le même spectacle. Les figurants changent mais la mise en scène est la même. Dans le hall, il y a plusieurs tribus, celle des pétrifiés, têtes levées, les yeux sur les panneaux ; celle des sprinters, contournant, enjambant, disparaissant côté des quais ou de la ville ; celle des fouineurs qui zigzaguent entre les passants, comme s’ils étaient à la recherche d’un rendez vous manqué. Et puis il y a la brasserie, avec le clan des assis. Du genre anxieux silencieux, toujours en avance ou retardataires bavards, espérant prendre le train suivant. Sans parler des moineaux. Ceux d’ici sont particulièrement culottés : ils s’invitent dans les travées des cafés, picorent sur les guéridons, passent de client en client avec une rare effronterie.
L’un d’eux partage justement les miettes du petit déjeuner de la capitaine Evelyne Kuhny et de son nouvel adjoint, Olivier Théron. Cheveux rouge incendie, de grands yeux bleus et une bouche magistrale dans un visage pointu, un petit deux pièces de couleur flamboyante, la capitaine regarde avec bonhomie le jeune homme, cheveux courts, visage rond mais menton carré, les yeux légèrement en amande, costume de jeen, qui l’accompagne.
Olivier est dans ses petits souliers. Il ne s’attendait pas à un tel honneur : tomber sur Evelyne Kuhny pour son premier stage, bonjour l’angoisse ! La dame est une institution à la PJ. Elle est l’auteure d’un manuel élémentaire sur l’enquête, qui est le livre de chevet des élèves de toutes les bonnes écoles de police. On dit « Le Kuhny », comme on disait, au bahut, le Lagarde et Michard par exemple.
Le petit déjeuner avalé, la capitaine recommande deux cafés, le jeune homme laisse faire. Elle a un côté pédago, ça s’entend même aux aurores.
-  Chez les flics, petit, le travail, c’est d’abord l’enquête et la reine des enquêtes, c’est la criminelle. Tu m’entends ?
-  Oui madame.
-  Madame, madame ? ! On dit capitaine, petit, on dit capitaine.
-  Oui capitaine.
-  J’espère que tu aimes écrire, petit.
-  Bin…
-  Parce que dans la « crime », on passe un temps fou à écrire, tu sais ça ?
-   ? !
-  On est un peu les greffiers de la mort.
Evelyne Kuhny semble contente de sa formule ; elle la répète :
-  Oui, les greffiers de la mort ; et il s’agit pas d’écrire n’importe comment, il y a des règles, une méthode.
-  Par exemple ?
-  Hé bien, tu arrives sur les lieux du crime, un appart, n’importe où, un type est à terre, un couteau entre les épaules, tu mettrais quoi dans ton rapport ?
-  Que…que cet homme est mort ?!
-  Tu vas trop vite, petit, tu vas trop vite. De la méthode. Il faut aller du général au particulier, ok ?
-   ?!
-  Tu commences par décrire le coin. L’adresse, la date ; ok ?
-  OK, capitaine.
-  Tu comprends, c’est pas pour toi que tu écris, ni pour le public. Le flic ne doit pas se prendre pour un romancier ; tu as un lecteur, un seul, le magistrat ; et l’autre, il a trente dossiers à se taper dans la matinée, ou à l’heure, les grands jours ! Alors il faut qu’en quelques lignes, il arrive à situer le décor de ton histoire, ok ?
Olivier Théron opine.
- On continue. Travail travail ! Tu passes à l’objet du délit. Le corps. On le protège, le corps.
-  Le protéger ?
-  Bin oui, en enfilant des gants, par exemple. Te voilà devant le corps, donc. Vas-y, à toi d’écrire maintenant.
-  C’est à dire ?
-  A toi de présenter la scène. Allons-y alonzo !
Théron gonfle les joues, soulève les sourcils, hésite. La dame s’impatiente déjà.
-  C’est pas sorcier. On va s’intéresser à quelle heure il est mort, le gus. Dans les polars il y a toujours un type pour donner l’heure à la minute près. Mais dans les faits, c’est un peu plus compliqué, c’est même souvent approximatif, ce qu’on peut raconter sur l’heure et le jour. Et puis faut décrire la position du bonhomme, chercher des traces, des indices.
-  Des empreintes ?
-  Absolument, des empreintes ! On mettra de la poudre, sur les objets que la victime, et l’assassin, ont pu tenir. Le problème, tu vois, c’est que souvent il y en a trop, des traces. C’est le cas d’ailleurs avec notre tueur de vieilles, tu va voir.
-  Des taches ? On cherche des taches ?
-  Excellentes, les taches. Ca peut être du sang, va savoir, du vieux sang séché.
-  Un cheveu ?!
-  Ouiiiiiii, ça c’est bon !
-  Quoi ?
-  Le cheveu !
-  Pourquoi ?
-  Mais, petit, qu’est-ce qu’on vous enseigne à l’école ? Un cheveu, mais c’est facile à étudier, et ça conduit souvent à son propriétaire. Donc, faut se dire que l’assassin a forcément laissé une trace. Après ces préliminaires, on fouille. Tout. L’appart, la vie du mort… Il faut toujours partir de la victime. C’est d’elle que tu vas remonter au suspect.
-  Mais... comment ?
-  Ah, faut trouver par exemple son jardin secret ! Il en a un, forcément. A un moment, tu vas voir, tu en sauras vite plus sur lui que toute sa famille réunie, sur ses petites manies, ses cachotteries. Plus tu connais la victime, plus vite l’identité de l’auteur du crime arrivera.
Un moineau s’est carrément installé sur la table et sirote deux larmes de café qui restaient dans une soucoupe.
-  Boivent du café les piafs maintenant ? s’étonne la capitaine, qui poursuit : Tu sais, petit, la « crime », c’est le rouleau compresseur quand elle s’y met.
-  Carrément ?
-  Carrément. Non seulement on écrase tout mais on est lent comme la machine ; il n’y a pas longtemps, j’ai mis la main sur un type ; l’enquête durait depuis quatorze ans : t’imagines la tête du bonhomme quand il nous a vu arriver. Quatorze ans après, il avait refait sa vie. Remarié, des mômes, nouveau job et tout... Pourtant il a pigé tout de suite quand il m’a vu ; un peu comme s’il m’attendait, malgré tout ce temps. Il n’a pas fait de difficulté, il nous a suivi, ça n’a pas traîné.
Théron, répète, songeur :
- Quatorze ans…
-  Alors, dis-moi, comment on fait pour trouver une piste ?
-  Hé bien …
-  T’es mou, petit, t’es mou ! On sonde les témoins, on décortique le carnet d’adresses, on fait une enquête de voisinage. On part de l’idée qu’il y a quelqu’un qui a vu quelque chose. Ou une enquête de passage : tu sais que la victime passait par un lieu précis tous les jours à telle heure ; tu te colles à cet endroit, tu interroges, tu demandes aux habitués s’ils n’ont pas remarqué un truc inhabituel.
-  Le portrait robot ?
-  Bien ! c’est bon ça, le portrait robot pour retrouver un suspect ; mais faut déjà disposer de choses précises. Il y a encore les écoutes téléphoniques, c’est surveillé comme méthode mais bon, on peut essayer.
-  Ou les écoutes informatiques ?
-  Ou informatiques, exact.
C’est une vraie volière qui squatte la table à présent. Le serveur fait mine de vouloir chasser les intrus. Khuny lui dit de laisser tomber.
-  Bon, tu trouves un suspect, tu l’arrêtes, il y a la garde à vue ; ça consiste en quoi ? Allez ! Travail travail !
Le capitaine ne laisse pas à son jeune adjoint le temps de répondre.
-  D’abord, oublier l’idée qu’on fait parler les gens à coups de bottins et de projecteurs dans les yeux ; ça, c’est du cinéma !

Théron ne peut s’empêcher de rire, l’autre poursuit :
– On n’a jamais rien avec cette méthode, c’est inefficace au possible ; on n’interroge pas par la force. Dis toi qu’on est en face d’un mur et qu’il va falloir le démonter, bout par bout, brique par brique.
–  ? !
-  Première règle : ne jamais attaquer bille en tête avec le crime ; ça, c’est zéro pointé ; tu prends ton temps, tu as 48 heures devant toi, OK ?
-  OK !
-  Règle opposée : ne pas oublier le moment venu de poser la question, la bonne question.
-   ?!
-  Oui parce que je connais un cas où des collègues cuisinent près de 40 heures un bonhomme ; puis les flics, crevés, vont manger une pizza ; une secrétaire assure la permanence, elle demande au gars pourquoi il a tué ; il avoue, sans problème ; elle lui fait remarquer qu’il n’avait rien dit jusque là ; il répond : mais on ne me l’avait pas demandé !
Théron s’esclaffe carrément puis se reprend tout aussitôt.
-  Autre règle, poursuit la capitaine : faut empêcher le bonhomme de dire non ; c’est un jeu, un jeu psychologique. Je connais un autre cas, c’est quelqu’un qui garda le silence pendant 46 heures. Motus pendant 46 heures, faut le faire, non ? À la 47e, il avoue mais assure ne rien vouloir signer ; j’étais coincée, j’avais rien d’autre contre lui. Résultat : on n’a pas pu l’embarquer, il est sorti libre une heure après !
Leur razzia terminée, les volatiles s’attaquent à une tablée voisine, occupée par des touristes effarouchés.
-  T’inquiète pas trop, petit. C’est dur pour un flic même doué de tenir tous les fils. En fait, c’est le groupe qui mène l’enquête ; on échange, on discute. Tu sais, les meilleurs enquêteurs sont des gens mariés, avec des enfants.
-  Ha bon ?
-  Oui, les journées sont dures, on a tendance, après, à picoler, si on est seul, trop libre ; on plonge vite. T’es marié au moins ?
-  Bin, non.
-  T’es homo ?
-  Non plus.
-  C’est pas bon, petit. Faut régulariser. Faut te marier !
-  Je savais pas, capitaine.
-  Te voilà averti.
Théron a l’air déconfit. Khuny enchaîne :
-  Y a pas de crimes parfaits, y a que des enquêtes imparfaites.
-  C’est bien dit !
-  Oui, une enquête sur trois foire.
-  C’est beaucoup.
-  C’est beaucoup.
La capitaine reste songeur. Elle regarde sans la voir l’agitation du hall puis sursaute :
- Tu sais à quoi je rêve, petit ?
Théron, prudent, fait des yeux ronds, ne répond pas.
-  Et ça me prend souvent !
-  Ha bon !
-  A écrire !
-  Ecrire ?.
-  Ecrire, oui.
-  Des rapports ?
-  Non, pas des rapports ! Ni des manuels. J’en écris à longueur d’année des rapports. Non, mon rêve, c’est d’écrive des romans.
-  Des romans ?
-  Et quel genre de romans, figures-toi ?
-  Sais pas.
-  Des romans policiers !
-  Des romans policiers ?
-  Oui des polars, quoi ! J’adorerais écrire des polars.
-  C’est drôle ça !
-  C’est ce que tout le monde me dit : c’est drôle de vouloir écrire un polar quand on est flic. Mais je ne vois pas pourquoi ? Il y a pas de rapport, si j’ose dire !
-  Bin si, quand même un peu.
-  Non, il n’y a pas de rapport ! Il y a même un monde entre l’enquête et le roman. Le travail, l’enquête, c’est d’abord des corps déchiquetés, des proches hystériques ; et le pire…
-  Oui ?
-  Le pire, c’est l’odeur. Ca pue, la mort, c’est pas croyable, ce que ça pue ! Au bout de quelques heures, bien sûr. L’odeur, je te jure, c’est ce qui a de plus pénible dans ce boulot. Une odeur qui colle à la peau, on a l’impression de la trimballer sur soi.
Elle fait un geste de la main devant son visage comme pour chasser des mouches à viande.
-  Et puis une enquête, c’est austère. On passe la moitié du temps sur l’ordinateur, à pianoter ; et l’autre moitié à « planquer », à pister d’éventuels coupables. On s’ennuie beaucoup dans ce boulot, tu le sais ?
-   ?!
-  Or, avec les romans, pas de cris à subir, pas de viande explosée sous les yeux, pas d’odeur, surtout, pas d’odeur ! Et pas de temps mort, non plus. On court tout le temps dans les romans, on bouge, on se marre, souvent. Et puis pas de paperasses à remplir dans le roman. Le pied, non ?
Un ange passe. La capitaine appelle la serveuse, Théron tente de régler, sa chef l’en empêche et paie. Les flics se lèvent. Khuny regarde son adjoint.
-  Ha la vie, c’est pas un roman, petit ! Travail travail !
-  Ouais...
-  Alors, petit ? Tu veux toujours être flic ?
-  Oui capitaine.



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