Guantanamera, in Crimes de goût, Mauves en noir, 2009

/*Guantanamera…*/

Gérard Streiff

Tout le gratin des sommeliers et des cavistes était présent, au grand
complet. Le « docteur » n’aurait voulu rater ça pour rien au monde. On
présentait cet après-midi là, dans le hall du Crillon, le millésime 2001
des sept vins du domaine de la Romanée-Conti ! Un ami, consul des
Etats-Unis à Paris, connaissant son dada, lui avait téléphoné quelques
semaines plus tôt : « C’est un événement ! Tu imagines ? Une telle
dégustation n’a lieu que tous les dix ans ! ». Depuis qu’il avait quitté
son poste, le docteur avait du temps ; et puis il devait justement venir
en Europe, à l’invitation de l’OTAN, pour une sorte de pot du départ ; il
s’était arrangé pour faire coïncider son déplacement avec la dégustation
parisienne en question.

A l’entrée de l’hôtel, il remercia l’homme de la sécurité que
l’ambassade avait mis à sa disposition ; il était ici en terrain ami.

Galibert de Tournelle, gérant du domaine de la Romanée, était le grand
ordonnateur de la réception. Il avait des manières d’aristo et une
prestance de technocrate. Il repéra l’Américain dès que celui-ci sortit
du tourniquet. Il faut dire qu’il avait consulté la liste des invités
d’honneur et puis le « docteur » paraissait inchangé : chevelure
grisonnante et légèrement ondulée, des yeux de lézard, froids, derrière
de grosses lunettes, bouche esquissant un éternel sourire contrarié, des
rides trahissant l’homme en responsabilité.

Le gérant mit un point d’honneur à expliquer par le menu la cérémonie à
son hôte. Autour d’eux, les plus entreprenants des invités avaient déjà
entamé les agapes. Ils faisaient tourner avec doigtée le vin dans leur
verre, contemplaient, humaient, appréciaient, se gargarisaient,
commentaient, mezzo voce. « Quelle nuance ! », « quelle couleur ! », « 
quelle arôme ! », « quelle robe ! », « quel reflet ! », « quelle jambe !
 », « quel nez ! », « quelle saveur ! », « quelle note ! »

« Ces Français ?!… » s’amusait l’Américain, ravi de pouvoir participer à
leur jeu. Les propos des connaisseurs volaient de groupe en groupe : « 
Ténu ! », « floral ! », « boisé ! », « fruité ! », « délicat ! ».

Le docteur avait un peu de mal à tout suivre. Pour ne pas paraître trop
ignare, il s’était confectionné des fiches à partir des critiques de
Robert Parker mais ils les avaient oubliées dans sa chambre. Un acte
manqué qu’il ne regrettait pas finalement : il se serait senti ridicule
de sortir ses papiers devant tout le monde.

« Docteur, je vous recommande de commencer par un Echézeaux 2001 ». Le
gérant héla un des maîtres d’hôtel qui sillonnaient en permanence le
hall. Un quinqua digne les rejoignit. L’homme aux traits méditerranéens,
les cheveux blancs, de haute taille, avait belle allure avec son frac
noir à basques en queue de morue, le gilet mordoré, le pantalon gris
clair, une large serviette blanche sur le bras droit. Il portait des
gants immaculés. En découvrant le « docteur », son regard marqua un
imperceptible étonnement. Il lui versa le vin sans le quitter des yeux.
Professionnel, il respecta cependant la dose convenue.

« Regardez moi cette merveille », se pâmait de Tournelle. Le « docteur
 », les yeux mi clos, savoura le Bourgogne. Le gérant attendit son
commentaire mais l’autre se contenta de branler du chef.

« Vous savez à quoi ça me fait penser ? » reprit le marchand de vins.
Sans attendre, il avança : « A une suite de Bach ! ». L’Américain
approuva mollement. « Vous sentez cette fleur ? Dites, vous la sentez ?
Vous l’avez reconnu ? c’est de la violette, cher ami ! »

Une pause, histoire d’en imposer. Puis il reprit : « Ce vin est parfait
pour accompagner un lièvre à la royale, sauce à la vieille chartreuse
jaune accompagnée d’une macération de truffes ».

Puis il se figea, comme s’il regardait passer le menu.

Le hall bruissait de mille soupirs de contentement.

« Passons à présent à un Grand-Echézeaux » reprit de Tournelle.

Comme par miracle, le serveur au teint hâlé réapparut, muni de la
bouteille adéquate. Il manifestait le même intérêt soutenu pour son client.

Ce dernier goûta le nouveau cru. De Tournelle continuait son boniment. « 
C’est plus serein comme vin, non ? », lâcha-t-il, les yeux au ciel.

Profitant de cette espèce d’attente contemplative, le maître d’hôtel
s’approcha du docteur et sans un mot, à l’aide de sa serviette, se mit à
frotter son revers de veste. Il y mit une certaine application, comme
s’il y avait là une marque difficile à éliminer.

Le docteur, gêné, se laissa faire. L’entourage ne prêta pas attention à
ce manège. Déjà le serveur s’était éloigné, silencieux, s’occupant
d’autres invités.

Intrigué, l’Américain le suivit du regard.

Le gérant creusait son sillon :

« Vous savez sans doute que notre appellation remonte au 15^e siècle ;

certains parlent même du 12^e ! »

L’Américain eut un mouvement des sourcils, manière de saluer
l’information. Et l’exploit.

Le gérant poursuivit, parla de « l’entêtement des civilisations ».

Le « docteur » écoutait avec ravissement.

de Tournelle, obstiné, suivait son plan de route. « Et maintenant, un
Romanée-Saint-Vivant ! »

Il se chargea lui même de trouver une bouteille et servit son hôte. Même
rituel de dégustation, même attente des commentaires. Mais l’Américain
ne bronchait pas. Par prudence, sans doute, un peu par griserie aussi :
ses joues commençaient à prendre des couleurs.

De toute façon, l’organisateur de la soirée ne lui laissait guère le
temps de répondre.

« Le Romanée-Saint-Vivant, docteur, il faut le boire avec un perdreau !
 ». L’Américain tiqua, le mot ne lui disait rien. Le gérant s’adressa à
la cantonade pour qu’on l’aide à traduire. Le maître d’hôtel aux cheveux
blancs, soudainement réapparu, le tira d’affaire : « A partridge, a
young partridge ! ».

L’Américain opina. Il se laissait envahir par une délicieuse torpeur.

Mais il était dit qu’on ne le laisserait pas jouir de son
alanguissement. L’employé au frac leur proposa de passer à un Romanée-Conti.

« Excellente idée, surenchérit de Tournelle, poursuivons notre périple
avec ce cru ! ».

Le maître d’hôtel fixait le diplomate. Il conservait une impavidité
saturnienne, façon Buster Keaton. Son office rempli, il s’éloigna en
sifflotant un air que le docteur, pourtant peu mélomane, connaissait
vaguement. C’était une vieille chanson cubaine devenue un standart
international. « Guantanamera ».

« Vous avez entendu ce qu’il chante ? Lança-t-il au gérant.

Ce dernier se méprit sur la question et répéta :

« Un Romanée-Conti, docteur, c’est un Romanée-Conti ! Goûtez, goûtez donc ! »

L’Américain était troublé. Pourquoi cette chanson ? Puis il sursauta. Il
était lent à la détente aujourd’hui. Le vin lui avait brouillé les
neurones. « C’est bien ma veine, je suis tombé sur un maître d’hôtel
gauchiste ! Un guevariste ! Un castriste ! Au Crillon ! » Il allait faire
virer cet intrus en moins de deux.

De Tournelle, toujours perdu dans sa rêverie, annonçait :

« Un vin idéal avec la bécasse ! Vous connaissez la bécasse ? » . Le
docteur ne voulait pas d’un nouveau débat linguistique, il approuva.

Dans la salle, le bruit gagnait, la chaleur aussi.

« Passons au Richebourg, cher ami. Le Richebourg… »

C’était reparti pour un tour. Le technocrate pérorait si fort qu’il
avait agglutiné autour de lui trois ou quatre vieillards libidineux. « 
Le Richebourg se marie merveilleusement avec une sauce grand veneur… ».

On goûta. De Tournelle enchaîna :

« Vous me direz, tout ça tient du miracle. Mais le miracle, c’est quoi ?
ce n’est qu’une question d’équilibre, un sous sol d’éboulis glaciaires,
une exposition idéale, des méthodes naturelles, une vendange selon la
maturité des raisins… »

Le maître d’hôtel était invisible.

L’Américain l’attendait d’un pied de moins en moins ferme.

« Votre employé… dit-il au gérant.

- Lequel ?

- Le cubain, là bas ! Ce monsieur aux cheveux blancs…

- Un Cubain !? Désolé, mais je ne connais pas tout le personnel. Sans
doute un « extra ». Voulez vous que j’appelle la direction ?

- Non, ça ne vaut pas la peine, laissa tomber l’Américain.

Le docteur se sentait trop tourneboulé pour insister. Il décida de ne
pas se laisser gâcher son plaisir par un vieil aigri tiers-mondiste. Il
se concentra sur son ivresse croissante, retrouvant ce terme français si
saugrenu pour désigner son état : « Pompette !? ». Oui, pompette, c’est
ça, il était pompette.

Le hall était à présent très bruyant et étouffant.

« Vous rendez vous compte, docteur, qu’il faudra attendre 2018 pour
boire ces bouteilles ! Nous, on va aller plus vite, n’est-ce pas. Voyons
« La Tâche » maintenant.

C’était le cinquième ou le sixième verre, l’Américain s’y perdait un
peu. Il n’avait pas l’habitude d’une telle cadence.

« Un vin tout en rigueur, La Tâche ! C’est parfait avec un râble au vin
rouge. »

Mais le docteur n’écoutait pas. « Guantanamera ?! Je vous demande un
peu. » Puis il se dit tout à coup que l’autre pousseur de chansonnette
ne visait probablement pas Cuba, à proprement parler, mais ...
Guantanamo. Le camp. La prison des prisons. Ce putain de camp qui
soulevait aujourd’hui des critiques un peu partout dans le monde. Même
aux Etats-Unis.

« Cerise sur le gâteau… »

Le techno-aristo continuait son laïus. L’Américain l’avait presque
oublié. Il se demanda une seconde comment s’appelait déjà cet empoté qui
lui parlait si fort dans le nez.

« … Pardonnez moi l’expression, cher docteur, mais la cerise sur le
gâteau comme on dit ici : un Montrachet. Un Blanc. Le seul blanc des
Romanée, comme vous le savez. Pour finir en beauté. »

L’Américain avait appris jadis une expression bien française sur le
mélange des vins, le blanc et le rouge, le blanc avant les rouges. Mais
c’était à présent trop embrouillé dans sa tête. Il ne retrouvait plus la
formule.

Il se mit à rire.

« Je vois que le Montrachet vous plaît » réagit le gérant.

Le docteur s’aperçut alors qu’il chaloupait. Ou que le hall tanguait. Et
puis il suait abondamment. Comment avait-il pu se laisser aller ainsi ?

« Un Montrachet, c’est le compagnon parfait pour une poularde de Bresse
à l’ail. Mais je m’aperçois que je ne vous ai pas encore parlé des
cépages. Selon vous, docteur, c’est du Pinot ? du chardonnays ? »

Cette fois, c’était trop. Ces vins, ces sauces, ces lapins, et
maintenant ce poulet à l’ail. Le docteur en eut la nausée.

Il n’arrivait plus à imprimer ce qui se disait autour de lui. La bouche
de de Tournelle continuait de s’agiter mais l’Américain avait coupé le
son. Plus exactement, ses oreilles ne recevaient plus qu’un remugle
incompréhensible.

Il s’éclipsa du groupe qui continuait de boire les paroles du gérant et
fila, d’une démarche un peu trop raide, comme s’il marchait sur une
patinoire. Direction, les W.C. Avec ses lumières tamisées, ses marbres
roses et ses sombres boiseries, le coin tenait plus d’une salle du
Louvre que de toilettes. Mais le docteur n’eut guère le loisir
d’apprécier le décor ; il n’était pas plus en état de se diriger vers
une cabine. Il se précipita vers un lavabo où il régurgita tout son
saoul. Abondamment. Longtemps. Tout y passa, d’un long trait, Echezeaux
et Grand-Echezeaux, Romanée Saint-Vivant et Richebourg, Tâche,
Romanée-Conti et Montrachet. Il avait l’impression de rendre dans le
même écoeurement ce « de quelque chose » et son topo prétentieux, ses
sauces, ses volailles, ses macérations et ses propres tripes par dessus
le marché. Il remplit l’évier d’une soupe rougeâtre et infâme où
surnageaient ses lunettes.

Quand il releva lentement la tête, il vit sa face blafarde dans le
miroir, puis il devina le maître d’hôtel, planté derrière lui, toujours
aussi impassible. Le Docteur n’eut pas le temps de se retourner. L’autre
lui plongea la tête dans son vomi. Ses deux mains gantés de blanc
exercèrent une pression terrible sur le crâne de l’Américain. Pour mieux
assurer sa prise, il se laissa tomber sur le docteur, l’écrasant de tout
son poids. Ce dernier se noyait dans son dégueulis. Il tenta bien de
résister, ses bras battaient l’air comme un homme qui chute et tente en
vain de s’agripper ; ses jambes donnaient de molles ruades. Mais son
adversaire était plus imposant que jamais. Il se pencha vers sa victime
et lui murmura :

« Blanc sur rouge, rien ne bouge.

Rouge sur blanc, tout fout le camp ».

Une brève secousse parcourut le corps du « docteur » ; il venait de
faire le grand plongeon. Il glissa lentement vers le sol. Le maître
d’hôtel s’éloigna par la porte de service en murmurant : « En souvenir
de mon frère, mort à Guantanamo, cher Donald Rumsfeld ! ».



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