Travail d’enquête, revue Les refusés, n°10, avril 2009

TRAVAIL d’Enquête

« Le travail est une chose élevée, digne, excellente et morale mais
assez fastidieuse à la longue ».

Léon-Paul Fargue

Gérard Streiff

Quelque soit l’heure, la gare de Nancy offre toujours le même
spectacle. Les figurants changent mais la mise en scène est la
même. Dans le hall, il y a plusieurs tribus, celle des pétrifiés,
têtes levées, les yeux sur les panneaux ; celle des sprinters,
contournant, enjambant, disparaissant côté des quais ou de la
ville ; celle des fouineurs qui zigzaguent entre les passants,
comme s’ils étaient à la recherche d’un rendez vous manqué. Et
puis il y a la brasserie, avec le clan des assis. Du genre anxieux
silencieux, toujours en avance ou retardataires bavards, espérant
prendre le train suivant. Sans parler des moineaux. Ceux d’ici
sont particulièrement culottés : ils s’invitent dans les travées
des cafés, picorent sur les guéridons, passent de client en client
avec une rare effronterie.

L’un d’eux partage justement les miettes du petit déjeuner de la
capitaine Evelyne Kuhny et de son nouvel adjoint, Olivier Théron.
Cheveux rouge incendie, de grands yeux bleus et une bouche magistrale
dans un visage pointu, un petit deux pièces de couleur flamboyante, la
capitaine regarde avec bonhomie le jeune homme, cheveux courts, visage
rond mais menton carré, les yeux légèrement en amande, costume de jeen,
qui l’accompagne.

Olivier est dans ses petits souliers. Il ne s’attendait pas à un tel
honneur : tomber sur Evelyne Kuhny pour son premier stage, bonjour
l’angoisse ! La dame est une institution à la PJ. Elle est l’auteure
d’un manuel élémentaire sur l’enquête, qui est le livre de chevet des
élèves de toutes les bonnes écoles de police. On dit « Le Kuhny », comme
on disait, au bahut, le Lagarde et Michard par exemple.

Le petit déjeuner avalé, la capitaine recommande deux cafés, le jeune
homme laisse faire. Elle a un côté pédago, ça s’entend même aux aurores.

*

Chez les flics, petit, le travail, c’est d’abord l’enquête et la
reine des enquêtes, c’est la criminelle. Tu m’entends ?

*

Oui madame.

*

Madame, madame ? ! On dit capitaine, petit, on dit capitaine.

*

Oui capitaine.

*

J’espère que tu aimes écrire, petit.

*

Bin…

*

Parce que dans la « crime », on passe un temps fou à écrire, tu
sais ça ?

*

 ? !

*

On est un peu les greffiers de la mort.

Evelyne Kuhny semble contente de sa formule ; elle la répète :

*

Oui, les greffiers de la mort ; et il s’agit pas d’écrire n’importe
comment, il y a des règles, une méthode.

*

Par exemple ?

*

Hé bien, tu arrives sur les lieux du crime, un appart, n’importe
où, un type est à terre, un couteau entre les épaules, tu mettrais
quoi dans ton rapport ?

*

Que…que cet homme est mort ?!

*

Tu vas trop vite, petit, tu vas trop vite. De la méthode. Il faut
aller du général au particulier, ok ?

*

 ?!

*

Tu commences par décrire le coin. L’adresse, la date ; ok ?

*

OK, capitaine.

*

Tu comprends, c’est pas pour toi que tu écris, ni pour le public.
Le flic ne doit pas se prendre pour un romancier ; tu as un
lecteur, un seul, le magistrat ; et l’autre, il a trente dossiers à
se taper dans la matinée, ou à l’heure, les grands jours ! Alors il
faut qu’en quelques lignes, il arrive à situer le décor de ton
histoire, ok ?

Olivier Théron opine.

- On continue. Travail travail ! Tu passes à l’objet du délit. Le corps.
On le protège, le corps.

*

Le protéger ?

*

Bin oui, en enfilant des gants, par exemple. Te voilà devant le
corps, donc. Vas-y, à toi d’écrire maintenant.

*

C’est à dire ?

*

A toi de présenter la scène. Allons-y alonzo !

Théron gonfle les joues, soulève les sourcils, hésite. La dame
s’impatiente déjà.

*

C’est pas sorcier. On va s’intéresser à quelle heure il est mort,
le gus. Dans les polars il y a toujours un type pour donner
l’heure à la minute près. Mais dans les faits, c’est un peu plus
compliqué, c’est même souvent approximatif, ce qu’on peut raconter
sur l’heure et le jour. Et puis faut décrire la position du
bonhomme, chercher des traces, des indices.

*

Des empreintes ?

*

Absolument, des empreintes ! On mettra de la poudre, sur les objets
que la victime, et l’assassin, ont pu tenir. Le problème, tu vois,
c’est que souvent il y en a trop, des traces. C’est le cas
d’ailleurs avec notre tueur de vieilles, tu va voir.

*

Des taches ? On cherche des taches ?

*

Excellentes, les taches. Ca peut être du sang, va savoir, du vieux
sang séché.

*

Un cheveu ?!

*

Ouiiiiiii, ça c’est bon !

*

Quoi ?

*

Le cheveu !

*

Pourquoi ?

*

Mais, petit, qu’est-ce qu’on vous enseigne à l’école ? Un cheveu,
mais c’est facile à étudier, et ça conduit souvent à son
propriétaire. Donc, faut se dire que l’assassin a forcément laissé
une trace. Après ces préliminaires, on fouille. Tout. L’appart, la
vie du mort… Il faut toujours partir de la victime. C’est d’elle
que tu vas remonter au suspect.

*

Mais... comment ?

*

Ah, faut trouver par exemple son jardin secret ! Il en a un,
forcément. A un moment, tu vas voir, tu en sauras vite plus sur
lui que toute sa famille réunie, sur ses petites manies, ses
cachotteries. Plus tu connais la victime, plus vite l’identité de
l’auteur du crime arrivera.

Un moineau s’est carrément installé sur la table et sirote deux larmes
de café qui restaient dans une soucoupe.

*

Boivent du café les piafs maintenant ? s’étonne la capitaine, qui
poursuit : Tu sais, petit, la « crime », c’est le rouleau
compresseur quand elle s’y met.

*

Carrément ?

*

Carrément. Non seulement on écrase tout mais on est lent comme la
machine ; il n’y a pas longtemps, j’ai mis la main sur un type ;
l’enquête durait depuis quatorze ans : t’imagines la tête du
bonhomme quand il nous a vu arriver. Quatorze ans après, il avait
refait sa vie. Remarié, des mômes, nouveau job et tout... Pourtant
il a pigé tout de suite quand il m’a vu ; un peu comme s’il
m’attendait, malgré tout ce temps. Il n’a pas fait de difficulté,
il nous a suivi, ça n’a pas traîné.

Théron, répète, songeur :

- Quatorze ans…

*

Alors, dis-moi, comment on fait pour trouver une piste ?

*

Hé bien …

*

T’es mou, petit, t’es mou ! On sonde les témoins, on décortique le
carnet d’adresses, on fait une enquête de voisinage. On part de
l’idée qu’il y a quelqu’un qui a vu quelque chose. Ou une enquête
de passage : tu sais que la victime passait par un lieu précis
tous les jours à telle heure ; tu te colles à cet endroit, tu
interroges, tu demandes aux habitués s’ils n’ont pas remarqué un
truc inhabituel.

*

Le portrait robot ?

*

Bien ! c’est bon ça, le portrait robot pour retrouver un suspect ;
mais faut déjà disposer de choses précises. Il y a encore les
écoutes téléphoniques, c’est surveillé comme méthode mais bon, on
peut essayer.

*

Ou les écoutes informatiques ?

*

Ou informatiques, exact.

C’est une vraie volière qui squatte la table à présent. Le serveur fait
mine de vouloir chasser les intrus. Khuny lui dit de laisser tomber.

*

Bon, tu trouves un suspect, tu l’arrêtes, il y a la garde à vue ;
ça consiste en quoi ? Allez ! Travail travail !

Le capitaine ne laisse pas à son jeune adjoint le temps de répondre.

*

D’abord, oublier l’idée qu’on fait parler les gens à coups de
bottins et de projecteurs dans les yeux ; ça, c’est du cinéma !

Théron ne peut s’empêcher de rire, l’autre poursuit :

*

On n’a jamais rien avec cette méthode, c’est inefficace au
possible ; on n’interroge pas par la force. Dis toi qu’on est en
face d’un mur et qu’il va falloir le démonter, bout par bout,
brique par brique.

*

 ? !

*

Première règle : ne jamais attaquer bille en tête avec le crime ;
ça, c’est zéro pointé ; tu prends ton temps, tu as 48 heures devant
toi, OK ?

*

OK !

*

Règle opposée : ne pas oublier le moment venu de poser la
question, la bonne question.

*

 ?!

*

Oui parce que je connais un cas où des collègues cuisinent près de
40 heures un bonhomme ; puis les flics, crevés, vont manger une
pizza ; une secrétaire assure la permanence, elle demande au gars
pourquoi il a tué ; il avoue, sans problème ; elle lui fait
remarquer qu’il n’avait rien dit jusque là ; il répond : mais on ne
me l’avait pas demandé !

Théron s’esclaffe carrément puis se reprend tout aussitôt.

*

Autre règle, poursuit la capitaine : faut empêcher le bonhomme de
dire non ; c’est un jeu, un jeu psychologique. Je connais un autre
cas, c’est quelqu’un qui garda le silence pendant 46 heures. Motus
pendant 46 heures, faut le faire, non ? À la 47^e, il avoue mais
assure ne rien vouloir signer ; j’étais coincée, j’avais rien
d’autre contre lui. Résultat : on n’a pas pu l’embarquer, il est
sorti libre une heure après !

Leur razzia terminée, les volatiles s’attaquent à une tablée voisine,
occupée par des touristes effarouchés.

*

T’inquiète pas trop, petit. C’est dur pour un flic même doué de
tenir tous les fils. En fait, c’est le groupe qui mène l’enquête ;
on échange, on discute. Tu sais, les meilleurs enquêteurs sont des
gens mariés, avec des enfants.

*

Ha bon ?

*

Oui, les journées sont dures, on a tendance, après, à picoler, si
on est seul, trop libre ; on plonge vite. T’es marié au moins ?

*

Bin, non.

*

T’es homo ?

*

Non plus.

*

C’est pas bon, petit. Faut régulariser. Faut te marier !

*

Je savais pas, capitaine.

*

Te voilà averti.

Théron a l’air déconfit. Khuny enchaîne :

*

Y a pas de crimes parfaits, y a que des enquêtes imparfaites.

*

C’est bien dit !

*

Oui, une enquête sur trois foire.

*

C’est beaucoup.

*

C’est beaucoup.

La capitaine reste songeur. Elle regarde sans la voir l’agitation du
hall puis sursaute :

- Tu sais à quoi je rêve, petit ?

Théron, prudent, fait des yeux ronds, ne répond pas.

*

Et ça me prend souvent !

*

Ha bon !

*

A écrire !

*

Ecrire ?.

*

Ecrire, oui.

*

Des rapports ?

*

Non, pas des rapports ! Ni des manuels. J’en écris à longueur
d’année des rapports. Non, mon rêve, c’est d’écrive des romans.

*

Des romans ?

*

Et quel genre de romans, figures-toi ?

*

Sais pas.

*

Des romans policiers !

*

Des romans policiers ?

*

Oui des polars, quoi ! J’adorerais écrire des polars.

*

C’est drôle ça !

*

C’est ce que tout le monde me dit : c’est drôle de vouloir écrire
un polar quand on est flic. Mais je ne vois pas pourquoi ? Il y a
pas de rapport, si j’ose dire !

*

Bin si, quand même un peu.

*

Non, il n’y a pas de rapport ! Il y a même un monde entre l’enquête
et le roman. Le travail, l’enquête, c’est d’abord des corps
déchiquetés, des proches hystériques ; et le pire…

*

Oui ?

*

Le pire, c’est l’odeur. Ca pue, la mort, c’est pas croyable, ce
que ça pue ! Au bout de quelques heures, bien sûr. L’odeur, je te
jure, c’est ce qui a de plus pénible dans ce boulot. Une odeur qui
colle à la peau, on a l’impression de la trimballer sur soi.

Elle fait un geste de la main devant son visage comme pour chasser des
mouches à viande.

*

Et puis une enquête, c’est austère. On passe la moitié du temps
sur l’ordinateur, à pianoter ; et l’autre moitié à « planquer », à
pister d’éventuels coupables. On s’ennuie beaucoup dans ce boulot,
tu le sais ?

*

 ?!

*

Or, avec les romans, pas de cris à subir, pas de viande explosée
sous les yeux, pas d’odeur, surtout, pas d’odeur ! Et pas de temps
mort, non plus. On court tout le temps dans les romans, on bouge,
on se marre, souvent. Et puis pas de paperasses à remplir dans le
roman. Le pied, non ?

Un ange passe. La capitaine appelle la serveuse, Théron tente de régler,
sa chef l’en empêche et paie. Les flics se lèvent. Khuny regarde son
adjoint.

*

Ha la vie, c’est pas un roman, petit ! Travail travail !

*

Ouais...

*

Alors, petit ? Tu veux toujours être flic ?

*

Oui capitaine.



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