Tapuscrit MCVC

Marie-Claude Vaillant Couturier
La femme-mémoire

INTRODUCTION

28 janvier 1946, matin, Nuremberg, Allemagne. La direction nazie, une partie d’entre elle en tout cas, passe en procès devant le tribunal international. Pour crime contre l’humanité. Le procès en est à sa 44e journée. Il y a là Hermann Göring, Rudolf Hess, une vingtaine d’autres notables hitlériens. Un magistrat appelle un nouveau témoin. Une femme entre, la première à témoigner dans ce cadre. Elle est grande, blonde aux yeux bleus, belle. Un ange passe. Au lieu de se diriger directement vers la barre, elle avance vers les dignitaires hitlériens. La salle hésite. Va-t-elle s’en prendre aux inculpés ? Le témoin se contente de les dévisager, lentement, l’un après l’autre. Pas un mot n’est échangé. La femme découvre ses bourreaux, ces monstres aux allures de Monsieur-tout-le-monde, et par sa seule présence, lumineuse, elle les défie, elle a l’air de leur dire : Non seulement vous ne m’avez pas brisée, bande de salauds, mais je vais dire au monde de quoi vous étiez capables. Elle s’appelait Marie-Claude Vaillant-Couturier.
Voici son aventure.

Chapitre 1
La famille Vogel

Marie-Claude Vogel est née 3 novembre 1912, rue Bonaparte, dans le centre de Paris. Le père aurait voulu un garçon, écrit un de ses biographes. Au milieu des années 20, Lucien, le papa, s’occupe de la revue « Vogue » ; la maman, Cosette de Brunhoff, rédige des articles de mode. ( Cécile de Brunhoff, la tante, est à l’origine de « Les aventures de Babar ».)
Les Vogel font partie de ces « bonnes familles » où les filles font de l’équitation, du piano, séjournent en Angleterre et en Allemagne et passent l’été en Bretagne.

Lucien a un côté dandy. Les parents se vouvoient. Dans la maison de campagne familiale, en forêt de St Germain, « la Faisanderie », on reçoit beaucoup ; des grands noms de l’art, des sciences ou de la politique s’y côtoient, Einstein, Daladier, Paul Reynaud, Picasso, Fernand léger…

Marie-Claude a des profs particuliers ; elle passe son premier bac de justesse, ne souhaite pas passer son 2e bac. C’est l’art, la peinture, qui l’attire. Elle parle parfaitement l’anglais et l’allemand. 1928 : elle part en Allemagne (elle s’y était déjà rendue deux ans plus tôt, chez la cousine Ingeborg), s’inscrit à l’université Humboldt et découvre un pays en crise profonde. La misère pousse aux pires extrémités, mendicité, prostitution, alors que la propagande nazie martèle que tout ça, cette déchéance, c’est la faute des juifs ! Le spectacle des inégalités la révolte :« La première réflexion que j’avais faite sur les classes sociales, c’était à propos du fait que moi, je faisais des études alors que toutes les petites filles de mon âge n’en faisaient pas ; et la deuxième, c’est le séjour en Allemagne. »

1928 toujours. Lucien, à Paris, crée l’hebdomadaire « Vu » qui accorde une place essentielle à la photographie. Dans le premier numéro il est dit : « Conçu dans un esprit nouveau et réalisé par des moyens nouveaux, VU apporte en France une formule neuve : le reportage illustré d’information mondiale (et il va publier) des pages bourrées de photographies traduisant par l’image les événements de la vie politique française et étrangère (…), de sensationnels reportages illustrés, spécialement entrepris pour nous par les plus actifs reporters français (…), des pages bourrés de documents (…), des récits de voyages entrepris dans les pays les plus beaux ou les plus curieux pour les mœurs de leurs habitants et écrits par les explorateurs les plus audacieux (…), les dernières fantaisies de la vie littéraire et artistique. » VU, du jamais vu.

Le père y fait entrer la fille, en apprentissage. Rubrique photo. « Je n’étais pas satisfaite de ma peinture, j’avais envie de voyager et l’idée de faire de reportages me plaisait, je rêvais de partir en Union Soviétique, écœurée par la bourgeoisie environnante et persuadée que ma méconnaissance du russe ne serait pas un obstacle. »
A « VU », elle croise les grands noms de la photographie, André Kertesz, Robert Capa, Henri Cartier-Bresson, Germaine Krull, Marcel Ichac, Brassai, Man Ray, Gerda Taro. Les meilleurs.
Sa première photo paraît en 1933. La même année, elle effectue son premier reportage en Allemagne, un travail réalisé clandestinement au cours duquel elle photographie les deux premiers camps de concentration nazis, ceux de Dachau et d’Oranienburg. Le reportage est publié en mai 1933 sous le titre « VU explore incognito le IIIe Reich ».
« J’ai photographié l’entrée du camp de Dachau avec des S.A. puis nous avons tourné autour du camp et je suis montée sur le capot de la voiture pour faire une photo par-dessus le mur pour regarder les types qui travaillaient à l’intérieur. »
Elle connaissait déjà l’Allemagne, y avait fait son premier voyage au début des années trente. Le pays était alors au plus fort de la crise ; les inégalités sociales qui s’affichaient violemment partout avait heurté la jeune femme, expliquant en grande partie son adhésion au communisme.

Chapitre 2
Paul Vaillant-Couturier

Journaliste du quotidien communiste L’Humanité, Paul-Vaillant Couturier, en ce début des années trente, est un personnalité qui compte dans la vie publique. Rédacteur, député, romancier, l’homme est un boulimique. L’écrivain René Ballet esquisse ses différentes facettes, « ceux du poète… et du fondateur de l’aviation populaire. Du dirigeant communiste et du braco. D’un auteur de drame lyrique mystique et de pièces d’agit-prop. D’un homme qui a un siège à la chambre des Députés et un numéro matricule à la prison de la Santé. Du petit garçon modèle de Passy et du tribun populaire. Du pamphlétaire rouge et du compositeur de chansons de campeurs. Ajoutez-y ceux du défenseur du droit à l’amour, de l’amateur de « bonnes bouffes entre copains » et du passionné de radio, de cinéma et de télévision (dès 1935). Et ne vous rassurez pas trop vite en comptant sur la chronologie pour résoudre ces contradictions, le temps n’efface rien du tout. »
Il voyage beaucoup, l’URSS en 1931, la Chine en 1932.

Paul est de la génération de Lucien Vogel. Il fréquente d’ailleurs sa table, et y fait la connaissance de Marie-Claude. Il tombe sous le charme, elle est séduite par son extraordinaire vitalité. Elle a à peine vingt ans, il en a vingt de plus. La famille Vogel n’apprécie pas.
En 1934, les amants décident de vivre ensemble. Et ensemble, ils vont vivre des années d’une incroyable densité. 1934 : Paul est élu maire de Villejuif, conseiller général ; l’année suivante, il devient rédacteur en chef de l’Humanité qui sera en quelque sorte le quotidien du Front populaire. Apprécié dans les milieux de culture, il anime le front des intellectuels antifascistes, aux côtés de Gide, Malraux.

Marie-Claude poursuit son travail de photographe de presse, armée de sa Leica ; elle signe ses photos du pseudo Maria Luca ou Marivo. Elle réalise le portrait de Capa , de Malraux, de Jean richard Bloch, de l’écrivain soviétique Ilya Ehrenbourg.
Toujours salariée à VU, elle collabore aussi à la revue communiste Regards.
Nadine, sa sœur, actrice, épouse le cinéaste Marc Allegret.

Le climat politique se tend. En France avec le triomphe, puis les difficultés du Front populaire. En Europe où le spectre de la guerre se devine. Les régimes fascistes sont au pouvoir en Italie, en Allemagne. La guerre civile éclate en Espagne durant l’été 1936. Le journal VU consacre à ce drame un numéro spécial dès le 26 aout ; les célèbres photos de Capa sortent le 25 septembre. Il est reproché à Lucien Vogel de trop s’engager en faveur des Républicains ; il perd sa place.

Automne 1937 : comme habité par un pressentiment, le couple de Marie-Claude et de Paul décide de se marier. Il a 45 ans, elle en a 25. Paul décède trois semaines après la cérémonie. Crise cardiaque. Surmenage. A ses funérailles, à Villejuif, il a droit à une garde d’honneur du PCF. Il est enterré au Père Lachaise où la foule défile devant son cercueil durant six heures.
De ces obsèques, Marie-Claude garde « le souvenir d’un grand fleuve avec des milliers de gouttes d’eau et j’étais une goutte d’eau parmi des milliers d’autres gouttes, j’appartenais au fleuve. La mort n’était donc pas ce trou noir que j’avais imaginé. »

Chapitre 3
La guerre d’Espagne

La mort n’est peut-être pas ce trou noir mais Marie-Claude déprime. Déménage. La jeune veuve se heurte à certaines discriminations. Elle passe au service photo du journal L’Humanité : « Photographe à VU, un hebdomadaire, j’étais syndiquée à la CGT des produits chimiques. Mais pour travailler dans la presse quotidienne, il fallait être syndiqué au Livre. J’ai donc demandé ma carte, mais on n’adhérait pas comme ça. Le secrétaire général du syndicat était contre les femmes reporters et il m’a bien fait comprendre que c’était par respect pour Vaillant-Couturier qu’il acceptait sa veuve dans les rangs du syndicat. Mais il ne fallait pas que je croie que j’allais ouvrir la branche aux femmes… Et si L’Humanité devait faire une compression de personnel, ça commencerait par moi…J’étais sidérée. C’était la première fois que je me heurtais à ce genre de situation, parce que je n’avais aucun problème avec L’Humanité ».

Juin 1938. Elle se retrouve en Espagne, en pleine guerre civile, croise Henri Tanguy , découvre les brigades internationales. L’un des bataillons se nomme Paul Vaillant-Couturier ; la brigade Abraham Lincoln se compose de jeunes américains.

A Paris, elle milite à l’organisation l’UJFF, Union des Jeunes Filles de France, contre le sexisme, pour l’émancipation des femmes, leur autonomie. Avec Danielle Casanova, Jeannette Vermeersch, Claudine Chômat, elle forme un groupe de dirigeantes surnommées « les quatre mousquetaires » !

Octobre 38, elle est à Moscou. Elle se souvient que Paul, dans ses reportages sur l’URSS, disait que ce pays n’était ni le paradis, ni l’enfer, ni le purgatoire mais « un autre monde. Un nouveau monde. » Féministe, elle apprécie les mesures en faveur de l’avortement, la création de crèches, les lois pour l’égalité homme/femme.
On lui propose une place de correcteur au « Journal de Moscou », elle réside à l’hôtel Lux. « Je ne pouvais qu’être sensible, moi qui savais que le régime capitaliste c’était d’abord les inégalités de chance, à ce que la femme de ménage qui faisait les bureaux où je travaillais ait un fils ingénieur et une fille professeur d’anglais. »
Elle donne des cours de français à la fille de Walter Ulbricht, futur responsable de la RDA. Interrogée plus tard sur la répression politique qui frappait alors tout opposant à Staline, elle déclara : « Je pensais que c’était ainsi que se faisaient les révolutions. »
Printemps 1939 : elle retourne à Paris, reprend son activité au journal L’Humanité, à l’UJFF.
On ne parle que du risque de guerre prochaine, des menaces de Hitler, des négociations internationales en cours pour protéger la France. C’est alors qu’on annonce le pacte germano-soviétique. Comme la plupart des communistes, Marie-Claude dit comprendre la position de Moscou : l’URSS devait se défendre.
Gabriel Péri, à la rubrique internationale du journal, est plus réservé sur cet accord. Se défende des nazis, oui ; coopérer avec eux, non.
La position du PCF coûte cher à ce parti. Le 26 août 1939, L’Humanité est interdite ( elle le restera cinq ans !). Et Marie-Claude se retrouve donc « travailler » dans un journal interdit !
A ce moment-là, elle n’est plus seule ; elle a rencontré, et vit avec, Pierre Villon, architecte, responsable communiste De son vrai nom Roger Ginsburger. Il est veuf, a un fils, Thomas.

Chapitre 4
La Résistance

Septembre 1939 : la France déclare la guerre à l’Allemagne … et ne bouge pas. Ce statu-quo, qui va durer des mois, on l’appellera la « drôle de guerre ». Pendant ce temps, la répression contre le PCF s’est durcie, le parti est dissous. Marie-Claude continue de rencontrer, discrètement, ses camarades de l’UJFF, à Montreuil notamment.
Un temps elle vit chez sa mère qui critique ses positions politiques, la considère comme une « traître ».
Elle est alors dans une semi-clandestinité, assure le portage de documents de Pierre Villon.
Avril 1940 : le décret Serol punit de peine de mort tout responsable de propagande communiste. Pour le coup, elle passe vraiment à la clandestinité. Elle dit à sa mère qu’elle part s’installer dans le midi ; en vérité elle demeure à Paris mais déménage Porte de St-Cloud et change de nom : elle s’appelle désormais Mavet.

L’armée allemande envahit la France, c’est la débandade, l’exode. Le 14 mai, les soldats du Reich sont place de l’Opéra. Elle se souvient : « Il y avait un flic, une vieille dame et moi quand les troupes sont arrivées par le boulevard des Italiens. Je me rappelle que le flic, la vieille dame et moi, on pleurait. Et puis j’ai repris mon métro pour aller raconter ça à Pierre. »

Pierre, Pierre Villon, est bien sûr clandestin lui aussi. Il s’occupe d’une revue, interdite, Les cahiers du bolchevisme. Sous le nom de Delguet, il se fait passer pour un musicien des Concerts Colonne. Ce qui lui permet, entre autres, de justifier auprès des voisins ses horaires de travail hors normes.
Mais en octobre 1940, il est arrêté, par la police française.

Marie-Claude se retrouve seule, recontacte la direction du PC. On la charge de corriger les copies d’une revue, clandestine, intitulée « La pensée libre » où des intellectuels comme le philosophe Georges Politzer ou Jacques Salomon assurent le résistance universitaire à l’occupant, polémiquent et ripostent aux idées nazies. Elle est en relation avec la direction du PCF, Jacques Duclos, Benoit Frachon. Des proches sont arrêtés, le journaliste Gabriel Péri est assassiné en décembre 1941.

Marie-Claude doit faire l’apprentissage de l’illégalité : toujours être sur ses gardes, se méfier, se maquiller, éviter les rafles, assurer les liaisons, transporter des matériaux, des armes.
Les premiers mois, la résistance communiste est d’abord politique (presse, tracts, revendications, etc). Elle passe à l’action armée à partir de l’été 1941. Le 21 août 1941, « Fabien » qui tue un militaire allemand sur les quais de la station de métro Jaurès donne en quelque sorte le signal.

Marie-Claude correspond régulièrement avec Pierre Villon, qui est à la prison de la Santé, passe ensuite à Fresnes ; il change plusieurs fois encore de lieux d’incarcération. Le 17 janvier 1942, Villon s’évade. Le couple se retrouve. Pour peu de temps. Un souvenir marquant de cette période, celui du « steak Longchamp » qu’ils partagent dans un restaurant le 9 février. Elle raconte : « Je me souviens de ce beefsteak Longchamp car c’était la première fois que je mangeais du cheval. Dans ma famille, on ne mangeait pas de cheval ; dans la bourgeoisie on ne mangeait pas de cheval et comme Vaillant était un cavalier, il trouvait que manger du cheval, c’était quasiment de l’anthropophagie. Je n’avais donc encore jamais mangé de cheval. Mais sous l’occupation, on était moins délicat et j’avais donc commandé un steak Longchamp. Mais si j’ai gardé le souvenir de ce menu, c’est aussi parce que c’est le dernier déjeuner que j’ai fait libre. »

Chapitre 5
La prison

Après l’entrée en guerre de l’URSS, après l’attentat de Fabien, la répression contre les communistes s’aggrave. Et l’étau se resserre autour de la jeune femme. Au terme d’une filature implacable, la police parisienne finit par l’arrêter. On la soupçonne de participer à un réseau communiste mais on ignore son nom et son adresse. Elle joue les amnésiques.
La police fait publier dans la presse, le 12 février, son portrait et demande qui la connaît.

Les policiers des brigades spéciales, à l’époque, sont redoutables. Ils assurent près de 50 arrestations par semaine. Marie-Claude se retrouve à la Préfecture de police puis au Dépôt du Palais de justice.
Seule bonne nouvelle : Pierre Villon, qui se camouflait chez des proches, évite de justesse une arrestation en se sauvant dans la nature, en pantoufles et en pyjamas.

Elle découvre la vie en prison, apprend à communiquer avec ses voisines, notamment Marie-José Chombart de Lauwe, use de codes pour échanger avec les autres cellules, via la tuyauterie par exemple.
Printemps 1942, elle apprend que des proches sont exécutés, comme le philosophe Politzer. Elle lit, beaucoup : Rabelais, Montaigne, Daudet.
Change de prisons, passe par la Santé, arrive à Romainville. Là, elle connaît la faim mais le moral des détenues est bon. Elles s’organisent, réussissent même à écrire, dans des conditions invraisemblables, un journal de prison, « Le patriote du Fort de Romainville » !
La solidarité est forte entre les prisonnières. Il s’agit de tout partager, diviser par exemple les colis ( en 46 parts). Les filles inventent des astuces pour rester en lien, comme cacher un message dans une noix, organiser des causeries.
Le 11 novembre 1942, à midi pile, toutes se mettent à chanter La Marseillaise.

24 janvier 1943, elle se retrouve dans un convoi de 230 femmes, en gare de Compiègne ; destination inconnue. En fait le groupe arrive deux jours plus tard à Auschwitz.
Dans sa dernière lettre, elle fait preuve d’une incroyable détermination, une manière de défier la mort aussi : « Recherchez nous par la Croix Rouge puisqu’elle va même en Allemagne quoique il est après tout possible que nous restions en France. En tout cas, à Dieu vat ; et les voyages forment la jeunesse et je me sens encore jeune. PS : nous reviendrons peut-être avec l’Armée rouge au train où vont les choses. »

Au train où vont les choses… Malgré la prison, les nouvelles vont vite. Les informations sur le front russe disent que l’Allemagne piétine à l’Est. La victoire retentissante de Stalingrad, le 2 février, correspond, à quelques jours près, au départ de Marie-Claude vers les camps. Cette actualité venue de l’Est, la perspective qu’elle ouvre, va constituer pour celles qui s’enfoncent dans l’enfer nazi, un unique et inestimable espoir.

Chapitre 6
Auschwitz/Birkenau

Ce convoi des 260, c’est ainsi qu’on l’appellera désormais, et l’identité de nombre des prisonnières, Danielle Casanova, Marie-Claude Vaillant-Couturier, seront vite connus du monde de la Résistance. Des tracts en France en feront état. L’histoire sera lue sur les antennes de Radio Londres.
Le 27 janvier, le train arrive à Auschwitz. « On a déplombé nos wagons et on nous a fait sortir à coups de crosse. » Ces femmes arrivent dans un paysage de mort, les SS, les chiens, les miradors, le givre. On les dirige vers un camp annexe, celui de Birkenau, et au moment où elles pénètrent dans le camp, elles s’autorisent une chose incroyable : elles chantent la Marseillaise ! En ce lieu de totale désolation, d’absolue soumission, c’est un événement si totalement inattendu, et improvisé, que les gardes ne réagissent pas. Mais le camp, lui, en parlera encore un an après.

Birkenau est un des camps d’Auschwitz, près de Cracovie, Pologne. Il comprend quatre fours crématoires, quatre chambres à gaz. Autour de ce centre gravitent plusieurs camps plus petits, chargés de fournir des travailleurs, esclavagisés, aux entreprises allemandes.

Les nouvelles venues sont dévêtues, on leur rase les cheveux, le pubis, on les badigeonne avec un torchon imbibé de pétrole ; on les marque. Marie-Claude a le matricule 31 685. On les affuble de tenues sales, de galoches ; leur veste porte un triangle rouge, le signe des « politiques ». On leur distribue des gamelles infectes. Une des premières hantises des nouvelles arrivantes, c’est la peur de perdre ses « chaussures ». Le camp est une mer de boue qui peut vous aspirer les galoches ; il y a aussi la peur d’être volé. Rester ici sans chaussures, c’est l’horreur.

Le bloc, numéro 14, auquel Marie-Claude est affectée est une construction de briques, de 80 mètres sur 10, un sol de terre battue. Sur trois étages de planches, des bat-flancs de deux mètres sur deux où couchent les détenues. A neuf par espace, tête-bêche. Chaque mouvement de l’une réveille tout le monde. Le matin, à 3h et demi, c’est l’appel, jusqu’à moins15°.
Ensuite ce sera le bloc 26, mille prisonnières entassées dans des cases, huit par case, une lapinière, dit-elle.

A peine installées, c’est l’attente, en plein février, sous la neige, les coups. L’épreuve est fatale ; les moins résistantes s’effondrent et sont aussitôt mises à l’écart, au bloc 25, puis gazées.

Le 3 août, des 260 du convoi de janvier, il ne reste que 57 survivantes. Un taux de mortalité effrayant, provoqué par la saleté, le froid, les coups, la faim. On meurt de néphrite, de pneumonie, de dysenterie. Le typhus rode. Certaines, qui ne mangeaient plus, ne dormaient plus, meurent d’épuisement.

Marie-Claude va porter des briques 12 à 14 heures par jour. Comme elle comprend l’allemand, elle évite les coups qu’encaissent d’autres détenues qui ne réagissent pas assez vite aux ordres. Elle va servir d’interprète au chef de bloc puis se retrouve à l’infirmerie, le « revier », avec Danielle Casanova.

Celle-ci avait une formation de dentiste. Comme le précédent dentiste était mort du typhus, on l’affecte à ce poste où elle accueille Marie-Claude. A cette place, on échappe à l’appel de nuit ; on peut se tenir au courant des besoins des unes et des autres, tenter de les aider.
« Ce qu’il y avait d’extraordinaire dans ce camp, dira-t-elle plus tard, c’est qu’on y gazait les gens y compris ceux qui étaient immatriculés pour un oui pour un non et qu’on y plombait les dents cariées ! Certes on ne plombait pas les dents du tout-venant. On plombait les dents de ceux qu’on appelait les proeminenten, le gratin des détenus. Mais enfin, Danielle (Casanova) est parvenue quant même à soigner quelques copines. Pourquoi soigner des dents à Birkenau ? C’était pour faire des statistiques qu’on envoyait à Berlin pour la propagande, pour montrer que les camps allemands n’étaient pas aussi abominables qu’on le disait et qu’Auschwitz n’était pas un camp d’extermination, puisque, la preuve, c’est qu’on y soignait les dents ! Les SS avaient intérêt à ce que les statistiques soient élevées. Et Danielle avait donc intérêt à prendre le plus de clientes possibles, non seulement pour les statistiques mais parce que pendant quelques minutes, elles étaient au chaud et, s’il s’agissait de Françaises, elle pouvait leur dire quelques mots de réconfort. Son chef SS appréciait tellement son boulot qu’il l’a fait vacciner contre le typhus ».

Malgré l’enfermement et la terreur, des informations sortent du camp, circulent à l’extérieur, passent les frontières. On saura donc en France, en mai 1943, que Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova, Hélène Salomon ou Maïa Politzer par exemple sont internées à Birkenau.
Parfois, grâce à certains réseaux, la radio anglaise BBC pourra dire ce qui se passe à Auschwitz avec un décalage de deux jours.
Inversement des nouvelles du monde arrivent aux prisonnières. Stalingrad, bien sûr, plus tard le débarquement en Normandie. Les filles vivent dans l’espoir permanent d’une arrivée toute proche des Soviétiques : « Les Russes avancent, dans deux mois… »

A Birkenau, les poux prospèrent, le typhus aussi. Maïa Politzer en meurt, Danielle Casanova aussi. Marie-Claude est touchée à son tour ; elle délire, et garde de cette période le souvenir de deux rêves : « Le premier, je nageais à travers l’océan pour aller voir ma mère en Californie et manger des oranges. Et l’autre, Pierre (Villon) s’était remarié et il avait trois enfants. Ce qui est étonnant, c’est que les quelques copines françaises qui étaient dans le bloc où je me trouvais, un bloc d’Allemandes puisque j’étais au revier des Allemandes, m’ont dit que je divaguais en français avec les Françaises et en allemand avec les Allemandes. Elles m’ont dit que je caressais la tête de la fille allemande qui était à côté de mon lit, une blonde à qui l’on avait coupé les cheveux à ras, comme un garçon, en l’appelant Thomas, et c’est comme ça qu’elles avaient appris l’existence dans ma vie d’un petit garçon qui s’appelait Thomas. »

Une femme de ménage, employée à la cuisine diététique, l’aidera à se rétablir. Car il y avait une clinique diététique dans cette usine de mort, autre étrangeté.
Après la disparition de Danielle Casanova, c’est un peu Marie-Claude qui est considérée, dans cette Internationale des internées, comme la responsable des Françaises.

Mi juillet 1943 : Marie-Claude va mieux. Elle est convoquée par la police politique du camp. Sa famille, via la Croix rouge, a demandé de ses nouvelles. On lui annonce qu’elle peut leur écrire ! Signe d’une très relative amélioration de son sort. En fait, Radio Londres mène une campagne sur le sort des prisonnières françaises, les nazis doivent en tenir compte.
En France, Aragon fait écho à leur drame dans son poème « Le musée Grévin » :
« Aux confins de Pologne existe une géhenne
dont le nom siffle et souffle une affreuse chanson
Auschwitz ! Auschwitz ! o syllabes sanglantes »
Le texte se termine par
« C’est vous que je salue, en disant en cette heure la pire
Marie-Claude, en disant : je vous salue Marie. »

Les filles sont donc placées en quarantaine, dans une baraque spéciale, antichambre vers la sortie pour de rarissimes détenues. Marie-Claude commence donc à écrire, en allemand, aux siens. A partir du 16 juillet 1943. Elle pourra envoyer –et recevoir- une lettre par mois, d’août 1943 à juillet 1944. Afin de déjouer la censure, elle change les noms (trop politiques), use de codes, de jeux de mots.
Quand elle écrit, par exemple : « J’espère que Nina, Edna et Emilie s’occuperont d’elle », il faut entendre par Nina l’Angleterre, par Edna les USA et par Emilie l’URSS ; quant à « elle », c’est bien sûr l’Allemagne nazie…
La mise en quarantaine vise aussi à préserver les Françaises du typhus, à les garder en vie. Tout se passe comme si, en effet, Himmler et une partie de la direction nazie sentaient le vent tourner et voulaient assurer leurs arrières.

Dans cette nouvelle baraque, dite de quarantaine, Marie-Claude croise une communiste allemande qui doit être libérée. Elle lui demande d’aller voir sa cousine à Berlin, Ingeborg, de lui dire ce qui se passe dans le camp, ce que l’autre fera.
Il faut témoigner sur la machine d’extermination fasciste, sur son perfectionnement permanent.
Par exemple, à partir de l’été 1944, sur les quais d’arrivée de la gare, un orchestre de jeunes et jolies détenues joue des airs gais pour tromper et égarer les nouveaux arrivants. Mais le système va se montrer de plus en plus féroce à mesure que le nombre de déportés destinés à la mort augmente : il faut gazer, piller, récupérer les dents en or… Les huit fours ne suffisent plus.

Cette expérience des camps, la deshumanisation qu’elle provoque marquera Marie-Claude à vie. « Un régime fasciste peut transformer les hommes en bêtes sauvages quels qu’ils soient », écrira-t-elle. Dans cet univers de violence, quelques uns gardent leur dignité. Tel toubib allemand, par exemple, qui n’était ni un salaud ni un héros, se saoule pour tenir le coup. Marie-Claude observe avec étonnement qu’au sein des prisonniers, au bout de trois mois, les classes sociales se reforment. Et parmi ceux qui s’en « sortent », les « kapos » par exemple, les petits chefs, il se livre un invraisemblable marché, qu’on appelle le « kanada ». C’est une sorte de marché noir, clandestin, où on trouve tout et n’importe quoi, à condition d’avoir les moyens. Les biens des juifs morts alimentent ce trafic. Cela va de la petite culotte de soie au pot de confiture. « Il y avait à Auschwitz des riches et des pauvres et les riches exploitaient les pauvres. » D’où l’opinion qu’elle partagera longtemps : l’exigence de justice prime sur celle de liberté. Et vive la dictature du prolétariat.

Marie-Claude est chargée de récupérer les vêtements des juifs gazés. Elle est en contact avec la résistance. On sait que les Soviétiques approchent ; la peur que le camp soit liquidé, rasé s’installe. Les filles songent à une évasion quand le 2 août 1944, elles sont transférées à l’ouest, vers un autre camp : Ravensbrük.

Chapitre7
Ravensbrück

Le 3 août 1944, Marie-Claude arrive à Ravensbrück avec 49 survivantes de son groupe. Il s’agit d’un camp de femmes au nord de Berlin. En y croisant des femmes à cheveux blancs, elle y voit plutôt un signe encourageant. Il n’y avait plus de cheveux blancs en effet à Birkenau ; c’est donc qu’ici, on pourrait survivre… Elle porte le matricule 47 987. Moins dur que Birkenau, Ravensbrück reste cependant un univers terrible avec ses chiens, ses coups, ses femmes au visage terreux, ses camps de travail ( pour Siemens, notamment). Le camp est surpeuplé, désorganisé.

Elle est dans le bloc 32, dit Nacht und nebel, nuit et brouillard ; dans le vocabulaire nazi, cela désigne des gens destinés à disparaître sans laisser de trace, dans la nuit et le brouillard, comme le nain Alberich dans l’opéra de Wagner, L’or du Rhin.

Marie-Claude ne peut plus correspondre avec sa famille. Elle retrouve des amies et connaissances, Marie-Jo Chombart de Lauwe ( arrivée en août 1943), Germaine Tillon ( octobre 1943) ou Martha Desrumeaux, résistante communiste du Nord qui lui sera d’un grand secours.
Un temps, elle est terrassier puis « schreiberin », secrétaire, au bloc 8 du « revier », l’infirmerie. Le bloc 8 est celui des diarrhées. Pour une erreur de dossier, elle en est chassée. Elle doit alors ratisser les cours. Dans cette activité, elle est seule, libre si l’on peut dire, elle tombe sur un journal allemand qui parle du front, de la régulière avancée russe. « Dans deux mois, ils seront là… » : cet espoir permanent aide à vivre.
Finalement elle retourne travailler à l’infirmerie. Elle peut circuler parmi les services, aide, conseille, soutient, remonte le moral. Chombart de Lauwe dira d’elle plus tard : « C’était la générosité même, une espèce d’authenticité, de vérité. Nous avions l’impression qu’elle était persuadée qu’elle reviendrait. Elle devait sentir elle-même qu’elle résisterait jusqu’au bout. Et j’attribue cette attitude à sa personnalité propre mais aussi à ce qui la portait, cette confiance dans le destin de l’humanité et la volonté d’y prendre sa part. »

A Ravensbrück, il y a ce qu’on appelle les « transports noirs », c’est à dire la mise à l’écart des détenues les plus faibles afin de les tuer, pour « se débarrasser d’un matériel humain excédentaire » selon la terrible formule de Germaine Tillon.
Excédentaire, la population du camp l’est devenue en ces derniers mois de guerre. L’afflux de nouvelles prisonnières est constant. Les circuits se dérèglent. S’installe à Ravensbrück un système d’extermination. Marie-Claude s’efforce, autant que faire se peut, d’éviter la mort à certaines détenues, comme Maryvonne Lebrochet , en usant de ses connaissances, de sa pratique de la langue allemande, en les aidant à se cacher dans le camp, aussi. C’est le cas des « lapins ». Traduction du mot allemand « cobayes », le terme de lapin désigne des prisonnières polonaises victimes d’expériences sadiques de médecins SS et qui en portent les marques sur leur corps. En février 1945, ces femmes sont menacées d’exécution. Les médecins veulent ainsi faire disparaître les traces de leur forfait. Le camp va se solidariser avec ces femmes et les cacher. Marie-Claude participe à ce mouvement.

Accédant aux fichiers des détenues, elle permet l’échange d’identité de plusieurs autrichiennes, militantes de longue date. Ces anciennes des Brigades internationales en Espagne avaient été chargées, en France, durant la Résistance, du « Travail Allemand », le T.A. : il s’agissait pour elles d’approcher les troupes allemandes et de tenter de les démoraliser !

Mars 1945, Marie-Claude est prise, un soir, dans une rafle à l’intérieur du camp. Les personnes arrêtées sont directement envoyées dans les chambres de la mort. Elle sort aussitôt de sa poche un brassard vert, celui des administratifs, et passe d’autorité les rangs des gardiens. Elle avait, dit son biographe, des tas de brassards différents dans ses poches !
A son tour, elle se cache, devient illégale dans l’enceinte même de la prison.

A partir du 5 mars, elle tient son journal. La pression des Alliés sur Berlin se fait sentir, des choses bougent au camp. Fin mars, une « commission internationale » visite Ravensbrück ; les autorités du camp cachent les « schmuckstuck », les prisonnières les plus maigres, celles qui n’avaient plus que la peau sur les os. Le 2 avril, 300 Françaises sont libérées grâce à l’intervention de la Croix rouge ( et à un accord entre Himmler et Bernadotte ).
23-25 avril, les départs continuent, Marie-Claude reste avec les prisonnières malades. 27 avril : les SS évacuent Ravensbrück alors qu’on peut entendre, du camp, le grondement proche du front ; les combats illuminent le ciel, la nuit. 29 avril : le commandant du camp part mais il referme les portes et laisse deux sentinelles ! Pour Marie-Claude, c’est un sentiment de semi liberté. Elle fait le tour du « propriétaire » ; il reste 2000 femmes dans l’enceinte. Un début d’auto organisation se met en place mais bien des détenues sont dans un état pitoyable, de pauvres épaves.
30 avril : c’est la première fois qu’elle n’est pas réveillée par l’appel ; car il n’y a plus d’appel et plus de gardiens. Ce même jour, à 11h30, apparaissent les premiers soldats de l’armée rouge. On pleure, on crie, le camp devient fou. Les filles accèdent au camp des hommes, il ne reste là que des fantômes ! Marie-Claude note que sa libération tombera un 1er mai, tout un symbole ! Elle écrit : « Je suis toute seule et c’est merveilleux, pour la première fois depuis tant d’années d’être seule, de me reposer. Je me suis étendue dans un transat sur la terrasse d’une de ces maisons (des SS) ; j’ai regardé le lac et le ciel et je suis ivre de liberté. Je crois qu’en rentrant (en France), j’aurai envie d’être toute seule dans la montagne. Mais il doit y avoir tant à faire chez nous que je n’aurai probablement pas le temps. »
Elle trouve un piano, joue, éprouve un sentiment de plénitude puis pense déjà à témoigner, traverse le camp avec un photographe. Elle croise des Français qui arrivent de Paris et la colère la reprend : « Ceux qui viennent de France disent qu’il y a de grosses difficultés à cause du manque d’unité. Ils disent que rien n’est changé, que ce sont les mêmes pantouflards qui occupent les places. Je m’en doutais un peu mais la moutarde vous monte au nez quand on pense que les éléments les plus actifs du pays sont morts pour avoir fait leur devoir de Français et que ce sont ceux qui ont tranquillement attendu la libération au coin du feu, ou même collaboré qui maintenant tiennent le haut du pavé. »
15 mai : « Je commence à avoir un mal du pays qui monte comme un raz de marée. »
Dans « Le Monde » daté du 16 juin 1945, le correspondant du journal, depuis Ravensbrück, écrit à propos de Marie-Claude Vaillant-Couturier : « Chaque jour, cette magnifique Française parcourt les blocs, relève les courages, donne de l’espoir qui n’est souvent que de l’illusion. Le mot de sainteté vient à l’esprit quand on voit cette grande sœur de charité auprès de ces hommes et ces femmes qui meurent chaque jour. »

Chapitre 8
Libération

25 juin 1945 : Marie-Claude Vaillant-Couturier arrive à Paris, par avion, à l’aéroport du Bourget. Elle ne sait pas exactement qui elle va retrouver. Son mari Pierre Villon ? son fils adoptif Thomas ? sa famille ? Son premier geste est de se rendre au siège du PCF. Elle y croise Maurice Thorez.
On la fête. Puis elle retrouve son époux qui l’assure qu’elle est devenue « une espèce de sainte, un symbole. » Pierre
l’a attendue. Lui est devenu un homme qui compte, un dirigeant de la Résistance, du PCF.
Le lendemain, 26 juin, Marie-Claude est présente au 10è congrès du parti. Sans transition, en quelques heures, elle est passée des enfers des camps aux lumières de la politique. Le PC se porte bien, il pèse 25% des suffrages ; le pays va mal, la reconstruction est lente. Première décision communiste d’importance : rendre les armes conquises durant la Résistance. Le PC se plie à l’ordre républicain. Ce qui ne va pas toujours de soi ; Pierre Villon par exemple gardera longtemps son revolver, pris sur un officier SS.
Marie-Claude est élue à la direction de son parti, le Comité Central ; elle y restera jusqu’en 1983. Mais n’accédera jamais à l’instance la plus haute, le Bureau politique. Pourquoi ? Difficile à dire. Elle va suivre bientôt une école de cadres communistes et la note de la direction de stage dit d’elle : « Très intelligente. Grande finesse d’esprit. A beaucoup travaillé. Primesautière. A beaucoup de mal à travailler de façon ordonnée. A corrigé ses faiblesses dans une assez grande mesure. Semble décidée à continuer ce travail de perfectionnement. A des idées. Très sentimentale. Très sympathique quand on la connaît bien. Personnalité très forte. Extrêmement vivante. »

La politique l’absorbe très vite. Elle est cooptée à l’Assemblée consultative, présente une conférence sur son expérience et la question des prisonniers de guerre au Théâtre Marigny, participe au congrès de l’Union des Femmes Françaises (UFF). En octobre 1945, la voici élue de la Seine à la Constituante, représente la banlieue sud, d’Issy à Nogent (où Paul Vaillant-Couturier avait été élu avant guerre). Les femmes n’ont obtenu le droit de vote qu’il y a quelques mois à peine. Elle sera systématiquement réélue dans cette circonscription ( en dehors d’un bref intermède en 1958) jusqu’en 1973, cédant son siège à Georges Marchais.
Elle s’investit dans des organisations féministes, et antifascistes, internationales.

La permanence de son combat politique, avant et après guerre, lui permet de se réadapter plus facilement au monde, d’y retrouver plus vite ses marques que certaines de ses amies détenues qui rêvaient d’un tout autre monde après les camps…
Le 20 décembre 1945, elle est décorée de la légion d’honneur dans la cour d’honneur des Invalides. La citation dit sobrement : « Arrêtée pour fait de résistance, est déportée à Auschwitz le 22 janvier 1943, puis à Ravensbrück, après avoir, pendant la captivité, soutenu ses compagnes par son exemple et l’aide qu’elle leur apportait, a fait preuve du plus beau dévouement, après la libération du camp, en y restant volontairement pour assurer les soins aux malades et leur rapatriement, jusqu’au jour où ils ont été tous évacués. »

Chapitre 9
Tribunal de Nuremberg

Le principe du procès de Nuremberg, mettant en accusation la direction nazie, avait été décidé par les Alliés dans leur déclaration de Moscou d’octobre 1943. Des juges britanniques, américains, soviétiques et français font donc face à 21 accusés allemands. Marie-Claude est appelée à témoigner le 26 janvier 1946.
Les images d’elle, ce jour-là, dans cette salle ont fait le tour du monde, et alimentent abondamment encore Internet. Son rôle est devenu un grand « classique » présenté dans les écoles ; dans la série télévisée « Nuremberg », il a été tenu par Charlotte Gainsbourg.
Depuis le début du procès, c’est la première femme qui s’exprime. Une belle femme, cheveux tressés, écouteurs sur les oreilles, qui parle lentement pour les traducteurs.

A son arrivée, elle s’est approchée des bancs nazis devant lesquels elle passe lentement, dévisage Goering, Hess. Va-t-elle faire un esclandre ? Non, elle regarde simplement ses bourreaux. Puis elle raconte, Auschwitz, Ravensbrück. Plus tard, elle dira que c’était un « miracle » d’avoir ainsi pu être l’interprète du monde des déportés : « En racontant les souffrances de tous ceux qui ne pouvaient plus parler, j’avais le sentiment que par ma bouche ceux qu’ils avaient torturés, exterminés, accusaient leurs bourreaux. »
L’avocat d’un des nazis tente de mettre en doute les sévices subis en lui trouvant une bonne mine et elle doit justifier son état de santé !

Sur le moment, cependant, Marie-Claude n’apprécie guère la tenue des débats ; impatiente, elle trouve que la procédure est trop lourde, trop formaliste, elle regrette aussi que les groupes capitalistes qui ont soutenu Hitler de figurent pas parmi les accusés. Mais elle reconnaîtra ensuite l’importance des concepts juridiques établis à Nuremberg, le crime de génocide, le crime contre l’humanité. C’est là qu’on a défini pour la première fois la notion : « d’assassinat, d’extermination, de la réduction en esclavage, la déportation et tout acte inhumain commis contre toutes les populations civiles, avant ou pendant la guerre, ou bien les persécutions pour des motifs politiques, raciaux, religieux, lorsque ces actes ou persécutions, qu’ils aient constitué ou non une violation du droit interne du pays où ils ont été perpétrés, ont été commis à la suite de tout crime entrant dans la compétence du tribunal ou en liaison avec ce crime. »
C’est dans la foulée de Nuremberg que sera institué le tribunal pénal international de La Haye, en 1993, pour juger les crimes en ex-Yougoslavie puis au Rwanda.

Chapitre 10
Une vie trépidante

Après guerre, Marie-Claude Vaillant-Couturier pouvait prétendre à une existence plus tempérée mais ce n’était pas son genre. Elle va connaître tout au contraire une vie mouvementée de pacifiste, de militante féministe, de parlementaire active (jusqu’en 1973), de dirigeante politique (jusqu’en 1985).

Elle épouse Pierre Villon en 1949.
Vite, les épreuves politiques ne manquent pas : fin du gouvernement d’union né de la résistance et de la Libération ; entrée en « guerre froide » ; divisions des forces progressistes, y compris au sein du monde des déportés ; guerres coloniales comme le Vietnam.
Elle retrouve son père, Lucien Vogel, un temps exilé aux Etats-Unis, puis rompt avec lui, pour des raisons politiques (il refuse de signer la pétition, sa pétition, pour le désarmement nucléaire, dit Appel de Stockholm).
Au cours d’une campagne pour la paix, elle rencontre d’ailleurs Picasso qui lui propose le dessin de sa fameuse colombe, qui est resté longtemps le sigle pacifiste. De l’artiste, elle garde « une impression d’éblouissement, l’incarnation de la vie, quelque chose comme un feu d’artifice. »

Les batailles politiques se durcissent. Voilà qu’il est question de camps de concentration en URSS ( Kravchenko, David Rousset). Elle qui a connu la réalité concentrationnaire nazie ne peut pas y croire. Elle regrettera plus tard cet aveuglement, propre, dira-t-elle, au contexte de guerre froide.
Féministe, elle reste cependant peu sensible aux propos de Simone de Beauvoir. En 1956, elle partage la position de son parti contre le contrôle des naissances mais dix ans plus tard, en 1967, elle soutient fermement la loi Neuwirth (qui autorise les contraceptifs).
Marie-Claude voyage beaucoup. Cette soif du monde, qu’elle éprouve depuis l’adolescensce, ne la quitte pas. La voici en Chine populaire dès 1949. Elle travaille à Berlin en 1951. Et ses responsabilités dans des organisations internationales lui feront faire, maintes fois, le tour de la planète.

Politique, féminisme, pacifisme, un agenda bien fourni donc. Mais le fil rouge de ces décennies d’après-guerre, c’est la constance de son témoignage sur la déportation et les camps. On dit d’elle qu’elle est une « femme-mémoire », une « conscience ».
En février 1950, elle témoigne au procès du commandant du camp de Ravensbrück et de son adjoint, tous deux condamnés à mort. Elle se bat au Parlement pour que les crimes nazis soient déclarés imprescriptibles (1964). Elle témoigne au procès de Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon (1987), elle a alors 75 ans. Elle s’engage au procès contre le milicien Paul Touvier (1994). A son propos, elle déclare à L’Humanité :
« Après le procès de Barbie, je trouvais particulièrement scandaleux que Barbie ait été jugé parce qu’il était Allemand, mais que des Français inculpés du même crime n’aient pas répondu de leurs actes devant le justice parce qu’ils étaient Français. Si Bousquet, Legay, Papon et d’autres n’ont pas eu de procès, c’est parce qu’on a souhaité qu’il en soit ainsi. Je regrette que le chef d’accusation retenu contre Touvier soit limité par rapport à l’ensemble de ses crimes. Cependant, c’est la première fois qu’un Français est jugé pour crime contre l’humanité. J’y vois le résultat de longues années de persévérants efforts de la part de ceux qui n’ont pas voulu que reste cachée cette page de notre histoire. »

Il lui faut aussi débusquer les négationnistes qui nient la réalité des camps de la mort ; et elle affronte même, lors d’un procès, un certain Rassinier. « C’est d’abord l’ignorance des faits et des responsabilités qui donne aux thèses négationnistes la possibilité d’être crues, écrira-t-elle. Le fait d’avoir gazé des millions de gens, depuis les vieillards jusqu’aux bébés, est tellement monstrueux, qu’il n’est après tout pas très étonnant que des gens qui n’ont pas vécu cette période ou ne s’y sont pas intéressés de près aient parfois du mal à le croire. Je me souviens de cette femme rencontrée à Auschwitz, qui me disait avoir entendu sur Radio-Londres que l’on gazait à Auschwitz, et qui n’y avait pas cru. Mais la falsification de l’histoire ne consiste pas seulement à nier l’existence des chambres à gaz. Elle tente aussi d’accréditer l’idée qu’en somme, à l’époque, être résistant ou collaborateur consistait simplement à défendre des options différentes, aussi honorables l’une que l’autre. Eh bien non ! Dans un cas, des hommes et des femmes ont défendu l’honneur de la France au prix de leur liberté et souvent de leur vie ; et dans l’autre, il y a ceux qui ont trahi les intérêts de la France, Pétain en tête, mais aussi ceux qui ont servi sa politique ».
Dans un entretien à « France-Soir », elle fait ce constat qui garde son sel : « Le racisme, la xénophobie et la volonté d’exclusion trouvent facilement un terrain favorable, surtout en période de crise économique. Les droits de l’homme, de la femme et des peuples sont à défendre en permanence. L’histoire prouve qu’aucun peuple n’est à l’abri d’un régime totalitaire ».
Marie-Claude s’éteint en décembre 1996, à 84 ans.

Entretien avec l’auteur, Gérard Streiff, journaliste, historien.

- Qui se souvient de Marie-Claude Vaillant-Couturier (1912-1996) aujourd’hui ?

Bonne question. En ces temps d’information à grande vitesse, de culture express, de culte du court terme, du tout tout-de-suite, la mémoire s’épuise vite. Si on se livrait à un micro-trottoir sur ce nom, le résultat serait sans doute cruel.
Pourtant, c’est un patronyme qui sonne fort. Qui résonne même. Alors, qui s’en souvient ? Ses proches, bien sûr, ses familiers. Ses ami-e-s de la déportation. Ses camarades de parti. Des administrés sans doute de la banlieue sud. Des historiens, comme son biographe, Dominique Durand , tous ceux qui s’intéressent à la seconde guerre mondiale, chercheurs, enseignants, élèves. Et plus largement ceux qui l’ont rencontrée, en France ou dans les innombrables pays qu’elle a visités. Ça commence à faire du monde.

- Quelles traces, quels signes garde-t-on d’elle ?

Elle a laissé des traces fortes dans la mémoire des camps, de la Déportation. Son témoignage devant le Tribunal international de Nuremberg reste un des grands moments de l’immédiate après guerre. Il est enseigné à l’école comme un grand « classique ». On en retrouve aujourd’hui encore des milliers de référence sur Internet, par exemple. Mrie-Claude Vaillant-Couturier sera un témoin privilégié à de très nombreuses reprises ( procès du commandant de Ravensbrück, procès Barbie, procès Touvier…)
Elle a donné son nom à des crèches et des garderies, des bibliothèques et des médiathèques, des rues et des passages. Il y a depuis peu une place Marie-Claude Vaillant-Couturier à Paris, tout au bout de l’île de la Cité.

- Son nom fut évoqué pour le Panthéon ?

Absolument. Le nom de Marie-Claude Vaillant-Couturier est revenu il y a peu dans le débat public français quand il a été question de faire entrer de nouvelles figures au Panthéon de la République. Cette grande dame était de la trempe d’une Geneviève de Gaulle-Anthonioz ou d’une Germaine Tillion, dont elle se sentait proche. Son nom pourtant n’a pas été retenu par François Hollande. Dommage. Gageons que c’est partie remise.

- Vous l’avez connue personnellement ?

J’ai eu cette chance, en effet. Je l’ai côtoyée à plusieurs reprises. Au secteur international du PCF, dirigé par Jean Kanapa, dans les années 70 ; elle avait laissé sa place de député de Villejuif à Georges Marchais mais restait très active en matière de solidarité internationale, avec les progressistes allemands notamment, menacés de « berufsverboten », d’interdits professionnels en raison de leurs opinions politiques. Je la croise à la direction communiste dans les années 80. Puis à mon retour de Moscou, à la fin de cette décennie, où nous échangeons sur la situation soviétique ; elle connaissait très bien, et de longue date, ce pays. J’ai le souvenir heureux d’une femme passionnée, énergique, attentive.

Qui était-elle au juste ?

Une sainte ? Le mot à été prononcé à son sujet à la Libération. Une héroïne ? une légende ? un mythe ? Rien de tout cela, en fait. Plus simplement une femme unique, engagée, habitée par la passion politique, d’une incroyable vitalité, élégante et discrète, humble mais tenace, simple et altière à la fois. Une sorte d’aristocrate rouge qui semble sortie d’un roman de Jean Vautrin.

- En deux mots, sa bio ?

Fille de patron de presse, elle devient très jeune reporter-photographe et prend pour le magazine VU des clichés de Berlin au début du nazisme puis sera le témoin des combats de la guerre d’Espagne. Elle épousera cet ogre magnifique que fut Paul Vaillant-Couturier. Un amour bref, cinq ans à peine. La Résistante où elle est traquée et piégée par la police française ; elle passera de prison en prison pour finir à Auschwitz-Birkenau puis Ravensbrück, deux camps de la mort nazie. Sa « chance », si l’on peut dire alors, c’est qu’elle maîtrisait parfaitement la langue allemande dont elle se servit pour se préserver, survivre à l’enfer. Libérée par l’armée rouge, elle restera dans le camp tout un temps au service des plus faibles des détenues puis elle témoignera devant le Tribunal international de Nüremberg. Après guerre, durant près d’un demi-siècle, elle sera une militante infatigable de la mémoire de la déportation, pacifiste et féministe de combat, élue et dirigeante communiste respectée. Une belle vie d’aventures.

Bibliographie

Dominique Durand, Marie-Claude Vaillant-Couturier, Balland, 2012. Les citations de Marie-Claude Vaillant Couturier qui figurent ici sont pour l’essentiel tirées de cet excellent ouvrage.

Charlotte Delbo, Le convoi du 24 janvier, éditions de Minuit, 1995

Sur Ravensbrück, lire le roman de Valentine Goby, Kinderzimmer, Actes Sud, 2013

Sur le site de la BNF (Bibliothèque Nationale de France François Mitterrand), on consultera avec profit la référence « Marie-Claude Vaillant-Couturier »

On lira aussi avec profit « Paul Vaillant-Couturier », Jean-Michel Leterrier, 2007

Annexes 1

La photographe de Capa

« En octobre 2004, la Bibliothèque nationale de France a accueilli une belle exposition des photographies de Robert Capa. Une première salle était consacrée à des clichés montrant le grand photographe, dont l’un représente Robert Capa (il s’appelle à l’époque André Friedmann) en 1934, torse nu devant un lavabo ; il se lave, on voit très mal son visage. La légende du catalogue indique : Marie-Claude Vogel, Robert Capa, Paris, 1934. La commissaire de l’exposition, Laure Beaumont-Maillet, dans son article du catalogue, explique cette découverte tout à fait fortuite : « Des débuts de l’année 1934 date un beau portrait d’André pris dans un cabinet de toilette. Appartenant à Susie Marquis qui l’attribuait jusqu’ici sans grande certitude à Gerda Taro, ce portrait vient d’être rendu à son véritable auteur grâce à un dépouillement minutieux du magazine VU. Une image très voisine a en effet servi d’illustration pour le premier épisode d’un feuilleton de Don Pablo (Paul Bataille), Le tueur au boomerang, agrémenté de photographies de Marivo. Sous ce pseudonyme se cachait, on le sait, Marie-Claude Vogel… »
Le feuilleton va paraître pendant dix semaines, pendant l’été 1934, accompagné à chaque fois des illustrations de Marivo qui photographie des mises en scène élaborées par le journaliste et dessinateur Ludwig Wronkow ».

Annexes 2
Témoignage de Marie-Claude Vaillant-Couturier au procès de Nuremberg, 28 janvier 1946. Extraits.
L’intégralité de son témoignage est facilement disponible sur internet. Il est reproduit dans un « tiré-à-part » de L’Humanité, 2005.

« Je suis arrivée le 20 mars 1942 à la prison de la Santé, au quartier allemand. J’ai été interrogée le 9 juin 1942. A la fin de mon interrogatoire, on a voulu me faire signer une déclaration qui n’était pas conforme à ce que j’avais dit. Comme j’ai refusé de la signer, l’officier qui m’interrogeait m’a menacée et comme je lui ai dit que je ne craignais pas la mort ni d’être fusillée, il m’a dit : « Mais nous avons à notre disposition des moyens bien pires que de fusiller les gens pour les faire mourir ». Et l’interprète m’a dit : Vous ne savez pas ce que vous venez de faire. Vous allez partir dans un camp de concentration allemand. On n’en revient pas. (…)
(A Birkenau, le 27 janvier 1943), on a déplombé nos wagons et on nous a fait sortir à coups de crosse. (...) Nous sentions tellement qu’il y avait peu de chance d’en ressortir – car nous avions déjà rencontré les colonnes squelettiques qui se dirigeaient au travail – qu’en passant le porche nous avons chanté la Marseillaise pour nous donner du courage. (…) On nous a conduites dans une grande baraque puis à la désinfection. (…) (Nos écuelles) étaient seulement passées à l’eau froide après chaque repas. Comme toutes les femmes étaient malades, et qu’elles n’avaient pas la force durant la nuit de se rendre à la tranchée qui servait de lieux d’aisance et dont l’abord était indescriptible, elles utilisaient ces gamelles pour un usage auquel elles n’étaient pas destinées. Le lendemain, on ramassait ces gamelles, on les portait sur un tas d’ordures et, dans la journée, une autre équipe venait les récupérer, les passait à l’eau froide et les remettait en circulation. (…) On nous a rasé la tête et on nous a tatoué sur l’avant bras gauche le numéro de matricule. Ensuite on nous a mises dans une grande pièce pour prendre un bain de vapeur et une douche glacée. Tout cela se passait en présence des SS, hommes et femmes, bien que nous soyons nues. Après on nous a remis des vêtements souillés et déchirés, une robe de coton et une jaquette pareille. (…)
Un jour, une de nos camarades, Annette Epaud, une belle jeune femme de trente ans, passant devant le bloc, eut pitié de ces femmes qui criaient du matin au soir, dans toutes les langues : « A boire, à boire, de l’eau ». Elle est rentrée dans notre bloc chercher un peu de tisane mais, au moment où elle passait par le grillage de la fenêtre, la Aufseherin l’a vue, l’a prise par le collet et l’a jeté au bloc 25. Toute ma vie, je me souviendrai d’Annette Epaud. Deux jours après ( le 22 février 1943), montée sur le camion qui se dirigeait vers la chambre à gaz, elle tenait contre elle une autre Française, la vieille Line Porcher, et au moment où le camion s’est ébranlé, elle nous a crié : « Pensez à mon petit garçon, si vous rentrez en France ». Puis elles se sont mises à chanter la Marseillaise. Dans le bloc 25, dans la cour, on voyait les rats, gros comme des chats, courir et ronger les cadavres et même s’attaquer aux mourantes qui n’avaient plus la force de s’en débarrasser ».
Sur Ravensbruck : « Des vieilles femmes et des malades qui y étaient emmenés dans des blocs où il n’y avait pas d’eau et pas de commodités, sur des paillasses par terre, si serrées qu’on ne pouvait pas passer entre elles, ce qui faisait que la nuit, on ne pouvait pas dormir à cause du va-et-vient, et que les détenues se souillaient les unes les autres en passant.(…) Au mois de février, on leur a retiré leurs manteaux mais elles continuaient à faire l’appel dehors, ce qui a beaucoup augmenté la mortalité. Elles ne recevaient comme nourriture qu’une mince tranche de pain et un demi-quart de soupe au rutabaga, et comme boisson, pour 24 heures, un demi-quart de tisane. Elles n’avaient pas d’eau pour boire, pour se laver ou pour laver leurs gamelles. Il y avait également au Jugendlager un Revier où l’on mettait toutes celles qui ne pouvaient pas se tenir debout. Pendant les appels, périodiquement, l’Aufseherin choisissait des détenues que l’on déshabillait en ne leur laissant que leur chemise ; on leur rendait leur manteau pour monter en camion et elles partaient pour les gaz ; quelques jours après, les manteaux revenaient à la Kammer, c’est à dire à l’entrepôt de vêtements et les fiches étaient marquées « Mittwerda ». Les détenues qui travaillaient aux fichiers nous ont dit que le mot Mittwerda n’existait pas et que c’était une nomenclature pour les gaz ».
(…)
La mise en quarantaine ?
« Oui, toutes les Françaises survivantes de notre convoi. Nous avons appris, par les juives arrivées de France vers juillet 1944, qu’une grande campagne avait été faite à la radio de Londres où l’on parlait de notre transport, en citant Mai Politzer, Danielle Casanova, Helène Salomon-Langevin et moi-même et à la suite de cela, nous savons que des ordres ont été donnés à Berlin d’effectuer les transports des Françaises dans de meilleures conditions. Nous avons donc été en quarantaine. (…) Cette quarantaine était faite parce que le typhus exanthématique régnait à Auschwitz. On ne pouvait quitter le camp pour être libéré ou transféré dans un autre camp ou pour aller au tribunal qu’après avoir passé quinze jours en quarantaine, ces quinze jours étant la durée d’incubation du typhus. Aussi, dès que les papiers arrivaient, annonçant qu’une détenue serait probablement libérée, on l’envoyait en quarantaine où elle restait jusqu’à ce que l’ordre de libération soit signé. Cela durait parfois plusieurs mois, mais au minimum quelques semaines.(…)

Sur Ravensbrück :
« Les détenues hongroises qui sont arrivées ont donc été conduites sous cette tente et là, il en mourait énormément. Tous les jours, une équipe venait rechercher les cadavres sous la tente. Un jour, en revenant à mon bloc, qui était voisin, en passant devant le tente, au moment où on la nettoyait, j’ai vu un tas de fumier qui fumait, et tout d’un coup j’ai réalisé que c’était du fumier humain, car les malheureuses n’avaient plus la force de se traîner jusqu’aux lieux d’aisance. Elles pourrissaient dans cette saleté…

Sur le sort des filles qui travaillaient à l’atelier de confection de vêtements militaires :

« Chaque soir, Marie Rubiano me racontait son martyre. Un jour, épuisée, elle a obtenu d’aller au Revier et comme ce jours-là, la schwester (infirmière) allemande, Erica, était de moins mauvaise humeur que de coutume, on l’a passée à la radio. Les deux poumons étaient atteints très gravement, elle a été envoyée à l’horrible bloc 10, le bloc des tuberculeuses. Ce bloc était particulièrement effroyable parce que les tuberculeuses n’étant pas considérées comme main d’œuvre récupérable, on ne les soignait pas et il n’y avait même pas de personnel assez nombreux pour les laver. Pourtant, Marie Rubiano ne mourant pas assez vite au gré des SS, un jour le Dr Winkelmann, le spécialiste des sélections à Ravensbruck, l’a inscrite sur la liste noire, et le 9 février 1945, avec 72 autres tuberculeuses, dont 6 Françaises, elle a été hissée dans le camion pour la chambre à gaz. Durant cette période, dans tous les Revier, on envoyait au gaz toutes les malades qu’on pensait ne plus pouvoir utiliser pour le travail. La chambre à gaz à Ravensbrück était juste derrière le mur du camp, à côté du four crématoire. Quand les camions venaient chercher les malades, nous entendions le bruit du moteur à travers le camp et il s’arrêtait juste à côté du four crématoire dont la cheminée dépassait les hauts murs du camp. Au bloc 10, on avait expérimenté également une poudre blanche : un jour, la schwester allemande Martha est arrivée dans le bloc et a distribué, à une vingtaine de malades, une poudre. A la suite de cela, les malades se sont endormies profondément ; quatre ou cinq ont été prises de vomissements, c’est ce qui leur a sauvé la vie. Dans le courant de la nuit, peu à peu les ronflements se sont arrêtés et les malades étaient mortes ».

Annexe 3
Témoignage de Geneviève de Gaulle-Anthonioz sur Marie-Claude Vaillant-Couturier :

« J’ai connu Marie-Claude dans les bureaux de l’infirmerie du camp (le Revier où elle est mutée en octobre 1944) de Ravensbrück. Nous l’avions fait entrer, non pas pour la planquer mais parce que nous avions besoin de camarades courageuses et parlant allemand. Elle y portait des remèdes que nous arrivions à voler à l’arrivée des wagons. Des vêtements, de la nourriture qui étaient distribués aux vieilles femmes, aux dysentériques, aux cardiaques. C’était un risque qui pouvait vous coûter la vie du jour au lendemain et plusieurs d’entre nous l’ont payé de leur vie. Lorsque nous lui remettions cette ration de pain prélevée sur notre propre ration, insuffisante, lorsque nous lui confions une ampoule (de médicament) nous savions qu’elles seraient bien remises à celle qui en aurait le plus besoin, sans appréciation politique ».

La même Geveviève de Gaulle-Anthonioz lui remettra en 1995 les insignes de commandeur dans l’Ordre de la Légion d’honneur avec ces mots :
« Oui, nous devons témoigner, nous devons témoigner de la façon dont on fabrique les monstres. Tu en as vu quelques-uns à Nuremberg, toi qui y as témoigné. Tu les as regardés dans les yeux, l’un après l’autre…Nous avons le devoir de témoigner du pire, mais aussi celui de transmettre le meilleur, le plus noble de ce qui s’est passé dans l’univers concentrationnaire. »

Annexe 4
La séquence Maryvonne Lebrochet

Ce récit, où Marie-Claude Vaillant-Couturier raconte comment elle tente de sauver de la mort une de ses camarades de détention, illustre assez bien le mode de vie atroce et sidérant d’un camp nazi :
« Maryvonne Lebrochet a été prise dans une liste (de personnes envoyées à la chambre à gaz) ; alors elle m’a cherchée partout, finalement elle m’a trouvée et m’a raconté ça. Je suis allée voir la chef du bloc où était Maryvonne ; elle était Tchèque et toutes les Tchèques savaient l’allemand ; je me suis adressée naturellement à elle en allemand et je lui ai demandé d’essayer de sauver Maryvonne, de trouver un moyen de ne pas la mettre sur la liste ; j’ai parlementé un moment avec elle et elle m’a dit « mais pourquoi elle ? pourquoi est-ce que je le ferais ? » et elle a refusé. Maryvonne assistait à la conversation mais celle-ci se passait en allemand. Alors je me suis tournée vers Maryvonne et je lui ai dit en français : « Ecoute, j’ai fait tout ce que j’ai pu mais elle ne veut pas, elle dit qu’il n’y a pas de raison qu’elle te sauve toi plutôt que quelqu’un d’autre. Comme tu as vu, j’ai discuté tant que j’ai pu mais je ne peux pas l’obliger à le faire ; et qu’est-ce que tu veux, nous savions bien en entrant dans la résistance que nous risquions non seulement notre liberté mais éventuellement notre vie. Et maintenant tu es dans la même situation que les copains qui ont été fusillés avant que nous quittions la France et il faut faire face. Je sais bien que c’est plus dur que d’être fusillé mais c’est la lutte et il faut la supporter. » La Tchèque comprenait le français et quand j’ai eu fini de parler, elle m’a dit ; « je la rayerai de la liste ». Et c’est comme ça que Maryvonne est rentrée en France, s’est mariée et a eu une fille. »
Dominique Durand, pp269/270



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