Le fauteuil

Pour la revue LES REFUSES ( Nancy), n°17, pp 145/149, été 2015

Le fauteuil

Chloé et Magali avaient eu du mal à louer une péniche à Nancy. Finalement, elles dénichèrent un fort beau bateau, stationné sur la rive droite de la Meurthe. Il s’appelait le Camélinat, tout près d’une rue du même nom.

Les deux jeunes femmes travaillaient pour les institutions eutropéennes, en qualité de
traductrices en cabine. Français-allemand de préférence. Elles avaient l’habitude de travailler en tandem ; d’ailleurs elles
vivaient en couple.

Elles étaient à Nancy pour un colloque sur l’enfance de Jean Monnet. Ça s’annonçait palpitant. Dans ce genre de symposium, elles s’étaient inventé un jeu. Il s’agissait de glisser, à un moment de leur traduction, un mot, une expression plutôt improbable mais qui devait pourtant passer tout naturellement au milieu des interventions.

Le colloque était prévu pour le lendemain et les filles avaient décidé de caser l’expression “calembredaines, fariboles et autres billevesées”. Magali voulait même rallonger la sauce, ajouter un peu de baliverne, de sornette et autres foutaise mais finalement elles firent affaire avec le trio initial : calembredaines, fariboles et autres billevesées. Ça s’annonçait compliqué mais ce n’était pas mission impossible.

Ce soir là, elles commandèrent deux pizzas au restaurant Camélinat, tout proche, et explorèrent leur nouveau logis. Au niveau du pont, une grande pièce claire, largement vitrée, servait à la fois de cuisine, de salle à manger et de salon-bibliothèque. Dans les soutes, une grande chambre, boisée, cosy, les attendait. Une deuxième pièce était fermée à clé mais la clé était sur la porte ; l’agence n’avait rien dit à ce propos, rien interdit non plus. Evidemment elles entrèrent.

La pièce semblait vide. En fait, en son centre, il y avait un meuble étrange, une sorte de fauteuil. L’objet se composait d’un socle de bois peint, doré, rembourré, recouvert d’un tissu japonisant ; sur ce sol, quatre pieds qui tenaient une selle ; ce siège, allongé, confortable, était dans le même ton de japoniaiserie. Plusieurs accoudoirs, couleur bronze, six en tout, quatre autour de la selle, deux autres plus petits, à ses pieds, complètaient l’appareil. Un esprit porté sur les sciences aurait dit que cela ressemblait, vaguement, à une chaise d’accouchement ou à un siège gynécologique. Une âme plus poétique y aurait vu une sorte de grand animal mythique aux très longues cornes.

Le fauteuil était en fait l’exacte réplique d’un siège, dit “fauteuil de volupté”, réalisé au début du siècle précédent, par un artisan du faubourg St Antoine, Louis Soubrier. Il fit, le siège, pas l’artisan, les délices de maisons closes et la joie de glorieux invités. De la cour d’Angleterre notamment.

Magali et Chloé considèrèrent d’abord la bête à cornes avec sidération puis avec intérêt et, peu à peu, avec gourmandise. Elles le touchèrent, précautionneuses. Leur regard devint grave. Le message était passé. De concert, elles se deshabillèrent, lentement.
- T’as des airs de Frédérique Lantieri, ce soir, chuchotta Chloé à Magali.
- C’est qui ?
- Si, la présentatrice de « Faites entrer l’accusé », à la télé. Tu connais pas ?
- Non... Toi, je trouve que tu ressembles de plus en plus à Duras.
- Laquelle ? La jeune ou l’autre, la vieille ?
- M’est égal, je les aime toutes.

Nues, épaule contre épaule, les pieds glissant sur le parquet, elles s’approchèrent de l’appareil. Intimidées et émoustillées à la fois, elles en firent le tour. Chloé s’adossa à la selle, les yeux grands ouverts, les mains aux accoudoirs, les jambes écartées, la fente offerte. Courbée devant elle, les pieds dans des sortes de cales qu’elle n’osait comparer à des starting-blocks, les mains empoignant les pieds du siège, Magali se pencha lentement sur sa partenaire puis s’abîma dans sa faille.

La joute dura. Chloé s’allongea sur le ventre, sa compagne lui sculptant rageusement les fesses. Elles mutiplièrent ainsi diverses déclinaisons de leur Kamasutra à elles, la chevauchée humide, la boite de Pandore, l’ode à Sapho, dans un murmure croissant qui tenait autant du plaisir que du fou-rire.

Ce fut au tour de Magali de s’asseoir sur le siège. De son pied droit, elle trouva vite le passage vers le territoire secret de son amie, son antre, ses lèvres humides. Alors que Chloé la sodomisait avec une certaine application,
murmurant des mots qui étaient autant d’ invitations de positions à venir, « le point G », la « naissance des pieuvres ».

Toutes à leur ondulation, les filles ne remarquèrent pas tout de suite que la porte de la pièce venait de s¹ouvrir. Une jeune personne apparut, délicate ombre claire dans l¹encadrement. Un ange, une créature gracile, qui apportait les pizzas du Camélinat.
Au lieu de s¹offusquer et de fuir, elle se figea, fascinée, puis s¹approcha du couple qui venait de la voir sans cesser pour autant de se caresser.
Avec un naturel désarmant, comme si tout cela était prévu, programmé, évident, la fille du Camélinat se déshabilla. Son corps menu était incroyablement blanc. Ce petit fantôme blafard se dirigea vers le haut du siège. Elle calla ses jambes sur les pieds du fauteuil, saisit les grands accoudoirs, près des mains de Magali, pour élever lentement son buste. Son sexe ouvert frôla d¹abord la tête de Magali puis lui baisa la bouche. Lentement, son visage et celui de Chloé se raprochèrent, se touchèrent, leurs deux corps tendus comme un arc au dessus de Magali. Comme une voûte électrique. Les bouches s’emboîtèrent, les langues se cherchèrent. Le trio s’abandonna, dériva, crut un temps s¹échapper de cette cale, de la péniche, de Nancy, et puis se pâma.

La fille du Camélinat s’éclipsa aussi discrètement qu’elle était venue
Chloé et Magali terminèrent la soirée en se faisant, alternativement, la lecture de « L’inédit de New York », un entretien avec Pasolini.

Le lendemain, le colloque s’ouvrit à l’heure. Les traductrices virent défiler des orateurs bavards, sans trouver l’opportunité de placer leurs mots secrets. Vers la fin de matinée intervint un membre de la Commission, un Français, au look convenablement dépravé comme le voulait la mode. Il parla, avec flegme, de la jeunesse du lumineux Monnet puis, opérant un saut inattendu dans l’Histoire, se demanda ce que Monnet aurait pensé de l’expérience en cours en Grèce. L’officiel devint véhément, traitant les Hellènes de tous les noms ; leurs prétentions n’étaient que foutaises, gronda-t-il. Magali réagit au quart de tour, parsemant aussitôt sa traduction en allemand de calembredaines, fariboles et autres billevesées. Ça collait parfaitement ; Magali avait gagné, Chloé s’inclina.

L’après-midi, le colloque s’endormit. Et les filles songèrent aux mille et une façons de tester leur fauteuil de volupté. Il leur restait à expérimenter la posture, compliquée mais prometteuse, des ciseaux de velours et, pourquoi pas, la position du missionnaire.

Gérard Streiff



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