Chaleur (1917)

Nouvelle parue dans le recueil « OCTOBRE ROUGE » aux Editions Arcane 17, 2017 (que je pilotais)

Chaleur

Gérard Streiff

Chaque vendredi soir, Viktor Petrovitch Brioukhanov, dit Vikia, Alexandre Valentinovitch Piskov, Aliocha, et Nicolaï de Gaulle Ismeilovitch ( c’est son père, tatar de Crimée, transporté par la visite du chef de l’Etat français à Moscou en 1963, qui lui avait collé ce deuxième prénom …), Kolia pour les intimes, avaient l’habitude de se retrouver au bania de l’établissement.
Ils s’absentaient discrètement de leur bureau respectif, ou de leur domicile selon l’heure, en prenant des airs de comploteurs mais c’était un secret de polichinelle : le personnel, et leur famille, savaient bien qu’ils se rendaient au bain russe, lieu qu’ils allaient monopoliser toute la soirée.

Vikia était le directeur, une bouche de mérou, un physique imposant, des gestes autoritaires ; personne ne se serait permis de lui reprocher cette utilisation privée du bien collectif.
Aliocha, le responsable du parti pour l’entreprise, avait une tête chafoine et un air d’adolescent attardé. Ces deux-là étaient de vieux complices. Aliocha était une des rares personnes sur le site qui pouvait dire ses quatre vérités au directeur.
En général ils étaient d’accord sur tout sauf sur le déroulement du championnat du monde d’échecs : Vikia était pour Karpov, Aliocha soutenait Kasparov, mais c’était bien leur seule divergence.
Kolia avait un statut moins élevé, c’était un simple ouvrier, mais il était apprécié de ses chefs pour son esprit pratique. C’est lui qui, de tout temps, avait eu en charge le bain. Il en avait supervisé la construction et il veillait à sa mise en route chaque vendredi après midi. C’était aussi le plus affûté des trois pour raconter les dernières blagues à la mode dont ils étaient friands.

Chaque vendredi soir, donc, ils accaparaient tout le complexe sportif de l’usine dont ils n’utilisaient en fait que le bain et la piscine adjacente. Ce vendredi-là, retenus les uns et les autres par diverses affaires, ils s’y étaient retrouvés fort tard, vers les 21 heures passées. Ils avaient enfin pu se mettre dans le plus simple appareil et accéder à l’étuve pour se livrer à leur rite hebdomadaire.
Vikia et Aliocha, quoique de gabarit différent, étaient du genre dodu et glabre. Kolia, petit et sec, était au contraire pourvu d’un système pileux abondant.

La pièce où ils venaient d’accéder était construite en bois. Kolia avait voulu (et obtenu) de l’épicéa de Sibérie à l’extérieur, du tilleul à l’intérieur, lequel dégageait au plus fort de la chaleur un parfum parfait. Le système de bain russe, le lecteur le sait, use de vapeur chaude et se distingue du sauna des scandinaves à vapeur sèche. Au centre de la pièce trône un four où chauffe une masse de pierres. Près du four, un seau d’eau et une grande louche, en bois également. L’opération consiste à jeter de l’eau sur les pierres et la température monte aussitôt, pouvant osciller entre 70 et 120 degrés. Faisant face à la porte, un double gradin attend le client. Un conseil : il vaut mieux s’asseoir sur sa serviette car le bois est vite brûlant.

C’est donc dans cet enfer que le trio pouvait papoter pendant des heures. Ils sortaient de la fournaise de temps en temps, sans se presser, pour plonger dans la piscine. Suivait une petite halte dans une sorte de coin-cuisine. Dans un énorme frigidaire ils récupèraient une petite bière pour accompagner quelques saucisses bien grasses préparées au bain-marie. Le vieux magnéto qui surmontait le frigidaire passait en boucle du Joe Dassin. Puis le trio remettait ça : retour dans la pièce, jets de vapeur, fusion à 100 degrés, sudation, expulsion, piscine, bière, saucisse, salle, vapeurs, etc...
Au cours de ce cycle apparemment sans fin, seule changeait la couleur des peaux du directeur et du secrétaire du parti, passant du pâlichon au rose, puis au rubicond et enfin au rouge sang. Le teint mat de Kolia lui ne bougeait pas.
Une farandole donc auquel il leur fallait pourtant mettre un terme au bout de plusieurs heures, avec regret. Ici, nous ne sommes qu’au début des festivités.

« Kolia, ta dernière blague ?! intima le directeur.
Lequel Kolia se fit désirer, répétant qu’il les avait déjà toutes racontées. L’autre insistait, Kolia cédait.
- Celle du Finlandais, alors, mais vous la connaissez ?
- Quel Finlandais ?
- C’est un Finlandais qui est amoureux de l’URSS. Il décide d’aller vivre dans la patrie de son cœur. Il promet d’écrire sincèrement à ses proches tout ce qu’il verra. Comme on le met en garde contre la censure du courrier, il propose un stratagème. S’il est libre de tout raconter, il utilisera l’encre bleue mais s’il se sent surveillé, il écrira en rouge. Quelques semaines passent et le jeune homme envoie une longue lettre à l’encre bleue, d’un ton très allègre. Il a bel et bien atteint le pays de cocagne, il dispose d’un métier passionnant, de deux salaires, trois appartements, quatre voitures, cinq maîtresses, etc. Il termine par la rituelle formule de politesse et ajoute en post-scriptum : impossible de trouver de l’encre rouge…

Vikia éructa de plaisir mais Aliocha trouva que ce n’était pas drôle et parla de « blague de dissidents ».

Au troisième aller/retour entre le bania et la piscine arriva la séquence flagellation. Chaque compère était muni d’un « venik », assemblage de branches de bouleau avec lequel on se fouettait ou on taquinait le voisin.
« C’est bon pour la circulation » hurlait Kolia.
« Ça chasse les toxines » ajoutait Vikia.
Aliocha parla d’hormones mais dans le bruit des coups et des grognements divers, on ne comprit pas ce qu’il disait vraiment.

On ne sait par quelle tortueuse association d’idées ce dernier alors s’exclama :
- Vous connaissez celle du sondage ?
- Le sondage ? grimaçaient ses deux fouetteurs, écarlates.
- Oui, savez-vous ce que font les femmes de Moscou après l’amour ?
-  ?!
- 10% refusent de répondre, 12% disent qu’elles bavardent, elles sont 15% à fumer et 63% rentrent chez elle.

Le temps d’un nouveau plongeon dans la piscine et surtout d’une double canette avec saucisses, ils se réinstallaient dans la salle de torture et reprenaient sagement leur place attitrée. Bientôt, leur corps allait parvenir à un état de nirvana, une détente maximale.
C’est sans doute ce qui poussa le directeur à rebondir :
- Vous la connaissez celle-là ? Un capitaine interroge un soldat, unTatar de Crimée (« je parle pas de toi, Kolia, calme-toi ») et lui demande :
- Soldat, quelle est la plus belle ville au monde ?
- Yalta, mon capitaine !
Et l’officier enchaîne sur un ton très professionnel :
- A votre avis, soldat, on aurait besoin de combien de bombes pour raser Yalta ?
Le soldat tique avant de répliquer :
- Vous savez, mon capitaine, Odessa n’est pas mal non plus

Ils étaient en train de se gondoler quand survint un fait extraordinaire. On frappait à la porte ! A la porte du bania, de leur bania ! Quelqu’un s’était permis de pénétrer dans le club sportif, un vendredi soir, de s’approcher de leur refuge, de les déranger dans leur rituel. C’était consternant ! Ils entendirent, comme venu de très loin, une petite voix :
- Camarade Directeur, camarade Directeur…

Ce bruit, cet appel prenaient pour le trio des allures d’événement. Non seulement en raison de l’heure ( il était aux alentours d’une heure du matin) mais pour le sacrilège que constituait ce geste.
Les coups contre la porte continuaient et l’intrus insistait « Camarade Directeur ?! »

Vikia, le temps de la sidération passée, se mit beugler. Il avait cru reconnaître la voix de son secrétaire, surnommé Yojik, car il portait les cheveux en brosse et faisait penser à un hérisson, héros éponyme d’un film d’animation. Il explosa, balança une bordée d’injures : Yojik, fils de chien, sale blanc, koulak, parasite, cul noir… Enfin toute une litanie très énergique d’épithètes imagées.
N’empêche. De l’autre côté de la porte, la petite voix ne désarmait pas et implorait : « Camarade Directeur, faut venir, c’est grave ! » Nouvelle salve d’horreurs. Et nouvel appel de Yojik : « C’est vraiment grave, camarade Directeur ! »

De guerre lasse, Vikia, enragé (d’autant plus enragé qu’il sentait son corps perdre soudain toute cette belle harmonie engrangée au fil des heures) quitta son havre de chaleur. Sans même regarder Yojik, sans lui demander quoi que ce soit, il s’habilla à la hâte et ensemble ils quittèrent le complexe sportif.
- Alors ? Grogna-t-il enfin dans le couloir.
- C’est l’ingénieur Anatoli, osa Yojik.
- Quoi, l’ingénieur Anatoli ?
- Il a fait une connerie.

A une heure vingt du matin, très exactement, ce samedi 26 avril, le directeur Viktor Petrovitch Brioukhanov, visage cramoisi, en bras de chemise et col ouvert, veste sur le bras gauche, chaussures à peine lassés, entra de mauvais poil, mais vraiment de très mauvais poil, dans la salle de contrôle qui surplombait le 4è réacteur de la centrale nucléaire de Tchernobyl.

Gerard Streiff



Site réalisé par Scup | avec Spip | Espace privé | Editeur | Nous écrire