Sortie de piste

Sortie de piste

« Un vopah, Prof ?
- Faux pas, rectifia Pagel en épelant le mot. C’est du français. Ça veut dire se ridiculiser. Ça atténue quelque peu le côté caustique du concept.
- Faux pas, répéta Griessel, pour s’entraîner.
Le mot lui plaisait. »
Deon Meyer, « 7 jours »

Pour rien au monde Sophie n’aurait loupé le dernier concert du groupe « Arlette Davidson ». Elle avait de bonnes raisons d’y assister. Deux bonnes raisons. Elle était une fana grave du groupe, collectionnait tous les papiers sur l’ensemble et avait suivi à peu près toutes ses sorties ces dernières années. Et surtout parce que cette soirée-là allait être spéciale, ce serait SA soirée en quelque sorte.

« Arlette Davidson » donnait une représentation privée dans un loft de la petite couronne. Il était un peu plus de 22 heures quand Sophie arriva. Il y avait déjà pas mal de monde. La soirée se passait dans un atelier de peintre, une grande pièce, haute de plafond, aux murs blancs et au parquet blond. Un escalier en colimaçon conduisait vers des pièces qui étaient sans doute des chambres mais les festivités se limitaient au rez de chaussée. L’espace avait été dégagé, les meubles poussés contre les murs. L’orchestre était installé sous une vaste étagère où étaient rangés des dizaines de toiles.

Sans transition, comme pour saluer l’entrée de Sophie, les « Arlette » attaquèrent avec une série bien chaude : I can tell suivi de Good time rock’n roll, Hound Dog, Steady as she goes et enfin Honky tonk woman. Tout ça sans pause. Même pas le temps de goûter les applaudissements entre les morceaux.
Sophie déposa vite fait sa chapka, son caban et son petit sac à dos et elle se mit à swinguer, un moment seule, puis elle se laissa conduire par un grand type à cheveux blancs, tout ras, genre Tintin de maison de retraite. Poli, correct, efficace.

Sophie n’était pas non plus un perdreau de l’année, comme disent si bien les pignoufs. Elle interdisait qu’on lui fête son anniversaire depuis bien longtemps déjà. Dans la semaine, elle avait participé à une rencontre avec des élèves de CM2 sur son dernier roman jeunesse. Un élève n’avait pas pu s’empêcher de lui demander son âge, sous le regard furibard de la prof. « Combien tu me donnes ? » « Cents ans ! » avait répondu le petit con, sans malice. « Tu bouges pas, Sophie », « Tu rajeunis, Sophie » lui répétait pourtant sa cour, un brin plus diplomate que ce crétin d’écolier.

Jean, le leader du goupe, à la guitare, était en superforme, Patrice à la batterie faisait un joli boucan d’enfer, Tufan à la basse assurait un max et Ziguette, la chanteuse, déversait toute sa colère rock’n rol enrobée de ses trémolos au miel. Qu’est-ce que c’était bon. Cette première série avait été pour Sophie une bonne mise en jambes. Elle avait pris d’emblée un sacré coup de chaud. Son cœur s’offrit un solo de batterie un brin déréglé mais tout était sous contrôle. Histoire d’assurer, elle s’offrit, presque cul sec, un grand verre de whisky, du Lagavulin grande classe.

Elle eut à peine temps de souffler et d’échanger deux blagues avec ses voisines que Arlette Davidson remettait ça. De nouveau une série de cinq pièces bien fébriles, du gros et beau son. Give Me One Reason, Season of the witch, Down home girl , Ain’that a shame ( en mi) et Magazine.

Son cavalier était cette fois un barbu, un poil hirsute, une bouille de blagueur, genre pédagogue chafoin. Il avait du être prof de danse dans une vie antérieure. En effet il annonçait chaque passe à venir. « Passe papillon ». « Balade italienne ». « Maintenant double tour ». Et ainsi de suite. C’était rigolo. Sophie adorait. Au fil des morceaux, son partenaire accélérait le rythme. Sophie commença à peiner un petit peu mais était toujours partante. Au bout de ce nouveau tour de piste, elle fut prise de brefs vertiges. Des picotements persistants lui titillaient les jambes.

Durant le break, bref, Sophie décida cependant d’entretenir la chaudière en s’offrant deux clopes de suite dans le hall d’entrée avec la confrérie des addicts, puis, de retour en salle, elle s’enfila un nouveau verre de Lagavulin. A la Russe, cul sec. Elle sentit sa machinerie intérieure passer à un nouveau stade de développement. Elle avait chaud puis froid, et vice versa. Tout ça à un rythme soutenu. Elle vacillait un brin mais dans la cohue des fêtards, personne n’y prit garde.

Sophie harcela les musiciens, trouvant que leur pause syndicale était trop longue. Soumis, ceux-ci se remirent au turbin. Un grand métis cette fois l’invita. Il était nerveux comme un lapin Duracelle mais très sensuel dans ses passes, tout en rondeur. Elle s’abandonna aux mélodies de Just a prisonner (la), Inventaire, 3 cool cats, Way down in the Hole (si) et Meet me in the morning (Mi).

Le gars enfilait passe sur passe, sans la moindre hésitation. Sophie sautillait, glissait, s’abandonnait. Le
couple semblait fonctionner super bien. A croire que ces deux-là se trémoussaient ensemble depuis la maternelle. Sophie finit toutefois la série avec une méchante douleur dans la poitrine. Les gens dans la salle commençaient à s’agiter, l’heure approchait, répétait-on.

Elle fut tentée de s’asseoir mais elle n’en eut pas le temps. Arlette Davidson entamait une nouvelle série salement trépidante, pour ne pas changer : What have I done (Sol), Randonnée, You really got me (La), Splish Splash et Mannish Boy. Une jeune femme l’entraîna dans la tourmente. Grande, rousse et pâle, les mains étrangement froides. Sophie tournait, tourniquait, tourbillonnait. L’autre la draguait, sans vergogne, tout en pivotant sec mais Sophie n’entendait plus vraiment. Sans doute vexée, la rousse disparut lors de la nouvelle pause.

Sophie planait. Elle reconnut cependant les premiers accords de 20 flight rock. Pas question de louper ce morceau. Elle s’accrocha au bras du premier venu. Mauvaise pioche : le type, un petit gros en gilet, dansait comme un pied, drôle d’expression, soit dit en passant. Au terme d’une nouvelle passe ratée, Sophie fit un pas de côté. Elle en ressentit une vive contrariété. Mais celle-ci n’était pas liée à sa maladresse ni à celle de son danseur. Sa poitrine était en train de se comprimer. Un poids atroce la suffoquait. C’était comme si elle venait de prendre un TGV de front.
Elle s’affala en ayant une brève pensée pour Monsieur Moreau.

Moreau était son cardio. Il lui avait bien dit de se ménager. A son âge. Elle avait fait tout le contraire. Elle avait arrêté les médocs depuis des semaines. Elle avait repris avec frénésie la clope. Elle buvait comme un trou. Elle mettait du sel partout, même dans son café…
Et ce soir elle avait décidé de débrancher. Ce soir précisément. En ce lieu. Elle partait, pour de bon et sacrément loin. Salut les gens, bonjour le néant. Autour d’elle, on ne semblait pas trop prendre sa chute au sérieux. La salle, fébrile, avait la tête ailleurs. La dernière chose que Sophie entendit, c’est ce compte à rebours hurlé : 4, 3, 2, 1… Puis tout le monde beugla : Bonne année !
Sophie grimaça encore un sourire. Elle avait réussi sa sortie.

Gérard Streiff

publié dans la revue LES REFUSES n°20, septembre 2018



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