Ouessant 2

Vingt-quatre juillet

Prologue

Olivier de Plapeville fut retrouvé mort, étouffé par un ragout sous la motte, en vérité par une ingestion précipitée de pommes de terre baignant dans ledit ragout. Le médecin conclut à une mort accidentelle. Domestique. C’est ce qu’annonça la correspondante pour Ouessant du quotidien Le Télégramme, Mireille Dargent, dans un article au titre plaisant, « La touffe étouffe ». Une sorte de jeu de mots, dirons nous. Il arrive en effet qu’on désigne – les touristes surtout - le plat ouessantais typique, par maladresse ou par coquinerie, de ragout sous la touffe. Le titre d’ailleurs valut au journal deux mails de protestation de restaurateurs de l’île spécialisés dans cette production qui considéraient que le papier pouvait leur faire du tort mais passons.

La nécrologie d’Olivier de Plapeville était accompagnée par un portrait de la victime. C’était un sexa au teint rose, cheveux blancs et clairsemés, lunettes à forte monture noire, bouche close, costar, chemise blanche et cravate bleue. Il avait la tête légèrement penchée sur la gauche avec cet air qu’ont les dominants, ou ceux qui croient dominer, l’air donc d’un subtil agacement, d’un mépris souverain pour son vis-à-vis, comme s’il disait « Dépêchez vous, je n’ai pas que ça à faire. » Plus précisément encore, on aurait dit un DRH informant des salariés d’un imminent plan social et pensant in petto : « Pas possible ce qu’ils sont cons, ces types, si je leur dis que c’est pas rentable, c’est pas rentable, c’est pas difficile à piger, non ? »

La victime commençait à peine de jouir d’une retraite à présent tout à fait écourtée. Ce que le public ignora, c’est que la correspondante reçut, le lendemain de la parution de son article, un message dans sa boîte aux lettres. Sur le moment, elle se dit : « Tiens, il y a donc encore des gens qui écrivent, c’est plutôt une bonne nouvelle. » En fait, il s’agissait d’une missive anonyme composée de quelques mots découpés dans le quotidien déjà cité.

Chapitre un

Racine (Raphael Cineux pour l’état civil) parade, comme d’habitude. Quinqua, libraire ambulant ( il vient d’ouvrir un camion-librairie avec lequel il parcourt les villes, bourgs et villages du Finistère), Racine donc fanfaronne. On dirait que c’est sa fête. Pourtant il n’est là qu’en qualité d’invité. Chloé Bourgeade l’a mis en garde. Chloé, trentenaire, un air de garçon manqué ou androgyne pour parler « soutenu », est sa (jeune) maîtresse. Ce soir, la reine, c’est elle. Elle vient de mettre en garde son amant et lui conseiller de se mettre un peu en veilleuse. Mais dès qu’il a un public, le libraire bonimente.
- Et celle du petit gris du Gabon, vous la connaissez ? demande-t-il à l’assistance.
Il enchaîne illico. La police est appelée au domicile des époux Cotigny. Dans la chambre conjugale, Lionel, 40 ans, est affalé sur le lit, criblé de cinq balles. Jeanne, l’épouse, a l’oreille droite arrachée. Ils ont été agressés, assure-t-elle, par un type, un inconnu, qui a disparu. Avec l’arme, bien sûr. Le couple possède un perroquet gris du Gabon, Jojo, qui est aussitôt récupéré par la famille de Lionel. Là, Jojo répète en boucle des mots troublants : « Tire/pas/Jeanne ! », « Tire/pas/Jeanne ! » tout en prenant la voix du mari, qui avait un accent (alsacien) prononcé. Les parents de la victime filme l’oiseau. La police désormais pense que la femme a abattu son mari avant de tenter de se suicider.
L’assistance apprécie. Racine roucoule. Chloé propose un toast.

On est sur le pont du Créac’h, une péniche à quai dans le port de Brest, un vendredi en début de soirée. Il y a là une quinzaine de personnes qui trinquent au diplôme, tout nouveau tout chaud, de la jeune femme : depuis moins d’une semaine, Chloé a officiellement le label de détective privé.
Elle avait repris en effet des études, une licence « Enquêtes privées » à l’Institut du droit de Morlaix. Deux ans à potasser, plus ou moins assidument, des manuels, à suivre des cours aussi divers que Enquête de voisinage, Filature, Traque d’adultère, Recherche dans les bases de données, Trafic pédopornographique, Suivi photographique, etc…
Chloé montre toute fière à ses invités sa carte du Syndicat national des agents de recherche privée, la preuve. Et cerise sur le gâteau, elle a déniché dans la foulée un job. Champagne.

« Moi qui croyais que pour être un privé, suffisait d’un bureau, d’un fauteuil et de mettre les pieds sur le bureau » grince Racine.
Sont venus ce soir des étudiants de Morlaix, où Chloé a obtenu son titre, sa prof principale, Mme Prigent, géante aux cheveux blonds frisés, des amis de toujours et puis des collègues de l’agence Le sémaphore, de Brest, où l’héroïne du jour vient juste d’embaucher.
La directrice de l’agence, Blanche Lampaul, opulente quadra, la félicite.
- Bravo camarade ! Tu sais qu’il n’y a pas beaucoup de nanas dans la profession.
- Ni dans la fiction, ajoute Racine.
Propos abscons qu’il explicite sans qu’on le lui demande.
- Qui dit privé dit Philip Marlowe, Sherlock Homes, Rouletabille, Sam Spade, Hercule Poirot, Nestor Burma.
- Y a des nanas, y a des nanas maintenant, tente une voix dans l’assistance.
- Bienvenue au club ! reprend Lampaul.

Les bouchons sautent, les décibels grimpent, Racine propose une nouvelle devinette :
- Quel est le comble de la perversité ? engager deux détectives privés pour qu’ils se suivent l’un l’autre.

Plus tard dans la soirée, Lampaul prend Chloé à part. Son ton est sérieux, Chloé doit calmer ses zygomatiques et se mettre au diapason.
L’agence, dit-elle, travaille avec la MUB, la Mutuelle Unifiée de Bretagne. Chaque fois que cet organisme rencontre des « démêlés un peu pointus », comme on dit, il fait appel au Sémaphore.
Ce qu’il vient précisément de faire. Lampaul souhaitait gérer elle-même l’affaire ( un conflit avec un zizaneur né) mais des raisons d’ordre personnel la retiennent à Brest. Elle demande dans l’urgence à Chloé, la seule de ses employés libre ce jour-là, de la remplacer, ce que l’impétrante interprète comme un signe de confiance. Elle ne connaît pas Ouessant. Comme quoi on peut vivre à Brest et ignorer les îles. Raison de plus pour accepter.

Chap. 2

Une centaine de jeunes gens survitaminés, munis d’énormes instruments, prennent avec Chloé le ferry Brest-Molène-Ouessant. Un concours de fanfares est en effet organisé dans la soirée sur l’île. Répétition générale sur le bateau. La traversée est plutôt rythmée, des passagers se mettent même à danser. A l’arrivée, Chloé est bluffée par la majesté, la rudesse aussi de la baie du Stiff. Même les musiciens se sont tus et apprécient. Chloé a rendez-vous à l’agence de la MUB. Elle récupère le vélo qui lui est réservé et, pédalant contre le vent, atteint le bourg. L’agencière, Mireille Dargent, est une jolie quadra, brune aux cheveux courts, grands yeux gris souriants, prolongés par de parfaites pattes d’oie. Chloé est à deux doigts de la draguer. D’autant que l’ « affaire » qui motivait son déplacement s’est dégonflée. Le client, mauvais coucheur notoire, a fait amende honorable. Chloé, avec l’accord de sa patronne, profite de cet heureux contretemps pour visiter l’île.
Elle trouve une chambre à l’hôtel La Duchesse Anne et s’offre un petit verre de Chardonnay sur la terrasse avec vue princière sur le phare de la Jument.

Désœuvrée, heureuse, en vacances en quelque sorte, elle repère un vieux journal, sur une chaise proche, et tombe sur le papier du Télégramme, « La touffe étouffe ».
L’intitulé l’amuse.
« Je vois que ça vous plaît ? lui demande une voix connue.
L’agencière. Mireille Dargent.
- Je prenais un café au bar, je vous ai vue. Je peux ?
Elle s’installe sans attendre à la tablede Chloé et explique qu’elle cumule les deux activités, banquière et correspondante du journal.
- Mais ça reste très raisonnable comme cadence de travail, sourit-elle.

Mireille Dargent interroge Chloé sur son job. Privée, c’est pas banal. Les filles sympathisent. Et la conversation roule évidemment sur la mort d’Olivier de Plapeville.
- A vous, je peux le dire. Mais sous le sceau du secret,OK ? J’ai reçu le lendemain de cette publication cette lettre.

Elle tend une enveloppe dont Chloé extrait une feuille avec ce message composée de quatre lettres découpées et collées : « Plapeville : 24 juillet ».
Chloé fait la moue puis s’étonne :
- Vous n’en avez rien fait ? Je veux dire : vous avez gardé ça pour vous ? Vous ne l’avez montrée à personne ?
La correspondante acquiesce puis susurre :
- Vous savez, de Plapeville était un type détestable. Il est venu une ou deux fois à l’agence et m’a traité comme…
Elle ne termine pas sa phrase, en colère.
- J’ai pas voulu donner suite. Mais vous qui êtes une « privée », vous saurez peut être en faire quelque chose.
- Vous sous-entendez quoi, là ? reprend Chloé. Que sa mort n’est peut-être pas accidentelle ?
- …
- Qu’on l’aurait étouffé..
- …
- Avec des patates ?!
Dargent réplique alors :
- Il n’avait que des ennemis, ici.
- Oui mais tout de même…

Le portable de la banquière-journaliste s’agite. On l’attend quelque part. Elle doit partir. Elle pose un léger baiser sur la bouche de Chloé et s’en va.
- Vous me laissez la lettre ?
- Je m’en débarrasse, oui. Simplement, si vous l’utilisez, faites en sorte de ne pas me mentionner.

L’enquêtrice, toute rose d’émotion, commande un nouveau verre et rêvasse.
« Drôle d’arme que la pomme de terre, s’il s’agit d’un meurtre. Sans doute utilisée sous le coup de l’improvisation. Genre une discussion qui tourne au vinaigre et un agresseur qui utilise ce qui lui tombe sous la main pour anéantir l’autre… »
Puis elle songe au message « Plapeville : 24 juillet ». C’est pas l’aveu d’un crime mais ça lui ressemble un peu. C’est assez fréquent que des criminels, si crime il y a, certes, jouent au chat et à la souris avec le gendarme, laissent ainsi des traces, des mots en l’occurrence, cherchent à dire une vérité sans vraiment la dire. Ils jouent aux justiciers, tout en défiant l’autorité : identifiez moi, si vous en êtes capables !

Racine est resté à Brest. Chloé le contacte. Il est en petite forme. C’est un cyclothymique, limite bipolaire, la jeune femme a l’habitude.
- T’as un problème ? Je veux dire, en plus de tous tes problèmes récurrents, t’as un nouveau problème ?
- L’horoscope.
- Quoi ? tu lis l’horoscope, toi ? le marxiste-léniniste-rationnaliste et franc mac sur les bords, plus à gauche on meurt, tu lis l’horoscope ?
- Des fois, pour rire.
- Mais tu ne connais même pas ton signe ?
- Si, je suis du poisson !
- Bien, t’es informé, je vois ! Et alors, ça dit quoi ?
- Ecoute.

Ça disait : « Travail : le mot d’ordre est : prudence. Ce n’est pas un jour très favorable pour les affaires. »
- Continue.
- « Amour : un peu de nostalgie dans l’air. Secouez vous et ne vous laissez pas envahir par le regret »
- Y a un message,là ? perso ? Tu veux me rejoindre sur l’île et t’oses pas le dire, tu passes par l’horoscope ?
- Te moque pas de moi. Et c’est pas fini.
En effet : « Santé : fatigue musculaire ».
- Ben mon vieux, ils t’ont gâté.
- Ils, qui ils ? Ce sont les astres.
- Les astres, mon cul, pardon pour le gros mot. Dans tous les stages que j’ai faite dans les canards qui publient ce genre d’âneries, on recycle tous les deux-trois ans les vieux horoscopes qui resservent ainsi pour une bonne période.
- Tu crois ?
- Passons.
- Sinon, quoi de neuf dans le monde, à part le deux centième épisode de l’affaire Seznec ?

Elle lui fait part de son séjour, de l’article du Télégramme et de l’échange avec la correspondante du Télégramme. Il l’avait lu de son côté. Chloé parle de la lettre, ce singulier message : « Plapeville : 24 juillet ». Le libraire tilte sur la date.
« 24 juillet, 24 juillet ?! Ça me dit quelque chose, faut que je consulte ».

Chap. 3

Dans l’heure il la rappelle.
« Le 24 juillet, tu sais ce que c’est ?
- Tu vas me le dire…
- C’est le jour où est né Dumas père.
- Ouais, mais encore.
- C’est le jour où a été arrêté Mussolini.
- Bon, arrête.
- OK, passons aux choses sérieuses. L’Amoco Cadiz…
- Et ?
- Tu te souviens de cette horreur, le pétrole américain sur les plages bretonnes.
- Oui, et ?
- Y a eu un procès interminable, des années de démarches pour faire casquer les amerloques.
- Et ?
- Ben, c’est un 24 juillet que le groupe pétrolier responsable de la marée noire a du finalement verser un pactole à des villes de Bretagne, pour dédommagement…
- Yes, crie Chloé, alertant tous les clients de la terrasse.

Tout de suite, elle imagine dix pistes possibles. Dix mobiles de vengeance, même tardive. Des écolos qui n’ont pas digéré l’affront par exemple ? Des élus qui ont été frustrés pendant le partage ? Des pêcheurs enragés ? Plapeville serait impliqué dans cette histoire. Mais elle a besoin de mieux connaître l’identité de la victime.

Elle passe un coup de portable à la belle agencière et lui demande conseil.
Si le bonhomme par exemple a travaillé pour la Standart oil, devenue l’Amoco puis la British Petroleum, ces trop fameux petro-pollueurs, s’il a été le patron français de la BP quand il était en activité, ce serait la victime idéale. Et on tiendrait un mobile parfait. En revanche, elle aurait un problème du côté des suspects. Y a pas mal de monde qui ne pardonneront jamais la souillure des côtes de Bretagne. A commencer par tous les bretons de Bretagne et de la diaspora.

- Vous n’y êtes pas du tout, répond l’agencière. Relisez ma nécro. Le papy était bien de chez nous, breton de chez breton, ouessantais même. Aucun lien avec les amerloques. Il a mené une vie exemplaire de fonctionnaire. De haut fonctionnaire. En fait, de Plapeville a longtemps été directeur de l’Agence nationale de la mer et du littoral.
- C’est à dire ?
- Une agence qui a la tutelle des ports de France et plus généralement de tout ce que l’Etat gère en bord de mer.

Fausse piste. Tant pis. C’est vrai que c’était un peu trop facile, la trace de l’Amoco. Histoire de se consoler, Chloé, toujours sur sa sublime terrasse, demande la carte. Bizarrement le ragout sous la motte ne lui dit trop rien. Elle hésite longtemps entre coquilles saint-jacques snackées et purée de panais parfumée à la truffe ou une araignée de mer en salade et tagliatelles d’asperges. Finalement elle opte pour du tacaud en croûte de sésame et velouté d’oseille.

Chap. 4

Sieste ou vélo ? Les deux, se dit Chloé. Après un temps calme, elle s’offre un tour de l’île et côtoie des merveilles, s’attarde à l’écomusée de Niou, traîne au musée des Phares et balises, et repense à cette date : 24 juillet. Elle s’attarde Pointe de Pern, face au phare de Nividic. Un groupe de touristes chahute. Tout le monde ou presque se salue, comme si on faisait tous partie d’une grande colo. Il y a du bonheur dans l’air.
Le concert des fanfares est prévu le soir même dans la salle omnisports. Toute l’île est là. Une
ambiance du tonnerre de Brest. Dargent sert à la buvette avec son bonhomme de mari, ou ce qui y ressemble. Sur scène se succèdent pour un premier tour de piste Gangbé brass band (Bénin), Yebarov ( Grenoble), Gabriella-Balkan brass band (Paris) et Winterhalter brass band, d’origine non précisée. La déferlante de trombones, trompettes, soubassophones, clarinettes et autres contrebasses remue grave l’assistance. Chloé adore danser et ne s’en prive pas. Le Winterhalter band lui plait particulièrement, notamment son adaptation d’un standart de Dalida… Le meneur est beau garçon, elle ne l’avait pas vu sur le bateau. Elle se rencarde : c’est le local de l’étape, ce groupe est originaire de l’île.
C’est reparti pour une heure de danse. L’ambiance se tropicalise. Chloé est aussi trempée que si elle était tombée dans une piscine. Les pointes de ses seins sont à la fête lui aurait fait remarquer Racine s’il avait été là.

Winterhalter. Ce nom résonne. Elle l’a déjà vu ou lu quelque part. Professionnelle jusqu’au bout des ongles, elle sort de la salle et envoie un SMS à Racine : « Winterhalter ? Tu cherches ? » Il trouve toujours quelque chose ; ce n’est pas forcément juste mais il trouve.

Salle omnisport, c’est reparti. Alexandrie Alexandra au tuba ! Géant ! Elle entend à peine son portable. Le libraire, déjà. « Appelle moi ». Elle quitte la salle.
- Racine, tu dis quoi ?
- Des Winterhalter, il y en a beaucoup…
- Mais encore.
- Tiens toi bien.
- Je me tiens.
- C’est le nom du dernier…
- Allez, accouche !
- …du dernier gardien du phare de la Jument.
- Génial.
- J’ai pas fini.
- Encore ?
- Devine quand a été fermé ce phare ?
- Me dis pas que…
- Si, je te le dis : il a été fermé le 24 juillet 1991 !
- …
- Allo ? tu m’entends ? t’es toujours là ? allo ?

Chap. 5

Dans la salle saturée de bruits, Chloé soudain est toute habitée par son idée et n’entend plus rien d’autre que ces phrases de son parisien d’amant : …dernier gardien….fermé le 24 juillet…..
Il lui faut un petit moment pour redescendre sur terre. Toutes les fanfares ont réuni leur force, tous ensemble, tous ensemble, pour beugler une adaptation d’un standart de Johnny. « Que je t’aime, que je t’aimeuuuu… » La salle, debout, frissonne, se trémousse, criaille. Il fait au moins cinquante degrés dans ce hall. La détective cherche parmi les musiciens rassemblés Winterhalter juste au moment où celui-ci offre un solo de saxo, accompagné par ses collègues qui la jouent moderato.
Ce trentenaire au visage grave ne semble pas vraiment au diapason de ses confrères et consœurs nettement plus foutraques.
La soirée dure, Chloé ne quitte plus le saxophoniste des yeux.
A force il la repère. Il se montre intrigué puis souriant puis cordialissime. Tous deux finissent par se retrouver au bar. Vu de près, le type a un physique impressionnant, une armoire à glace, disait-on jadis, genre avant-centre d’équipe de hand dirait-on plus volontiers aujourd’hui. Pause cigarette, propose le garçon : ils passent au parking. Opportuniste, Chloé fait semblant de fumer.

Il se colle aussitôt à elle, sans demander la permission. « Fais pas ton Cantat » dit-elle. Il la caresse. Il est précis, pas très tendre mais elle se laisse faire, elle aime ça finalement. Il est parti pour la prendre, là, sans le moindre respect du protocole. Au moment même où de sa main il lui câline sa touffe, et où son majeur cherche déjà la faille, elle lui chuchote à l’oreille :
« 24 juillet ! »

Plus tard elle se dira qu’elle était inconsciente, il aurait pu mal réagir. Le majeur, qui commençait l’exploration des fondements, se fige, sans pour autant se retirer. Il y a comme un coup de froid en pleine fournaise. Le silence dure. Puis, lui :
- T’es qui toi ? t’es flic ?
Ces mot sont crachés ( toujours mezzo voce) mais il y au moins une reprise du dialogue.
Très vite elle répond qu’il ne risque rien, elle est là en « touriste » et repart demain.

Tout cela se dit sur le ton de la confidence, du secret ; le couple, étrangement, est resté collé comme des danseurs de tango.
Elle ajoute qu’elle a cru comprendre qu’il y avait, peut-être, un lien entre son patronyme et celui d’un gardien de phare.
- Mon père.
- Qui quitta son boulot un 24 juillet.
- Exact. Je dirais plutôt qu’on l’a exfiltré, quasiment de force.

Nouveau silence. Le musicien se détend un peu.
- La lettre anonyme au journal, c’est vous ?
- …
- Cet indice, ce 24 juillet, c’est comme une invitation à vous découvrir, non ?
- …
- Ou en tout cas c’est une façon de défendre votre père ?
- …
- Et j’ai trouvé, je vous ai trouvé, c’est la règle du jeu.
- ..
- J’ai trouvé mais j’ai déjà tout oublié. Vous comprenez ?

Ils restent figés dans cette posture étrange, toujours collés l’un à l’autre. A son tour le musicien monologue :
- Mon père est effectivement le dernier gardien du phare. Il n’a jamais pu supporter de devoir quitter
son royaume en pleine mer. Tu peux pas comprendre ça. (Silence) Il en a fait une déprime terrible, et durable. Il savait bien pourtant que « ça » devait arriver un jour. Le progrès ! Mais il espérait que ce passage se ferait en douceur, humainement. Il espérait un répit, un arrangement. Encore cinq minutes, monsieur le bourreau…Mais le grand patron de l’opération, celui qui était à la manœuvre…
- de Plapeville ?
- Yes. Ce grand modernisateur était un fils de pute.

C’était un dirigeant brutal et cassant. Il aurait pu gérer la fin du phare avec plus de compassion, faire ça mieux, quoi. Mon père lui a voué une haine tenace. Sa dépression a bercé toute mon enfance. Sur son lit de mort, j’ai juré de le venger. Ça fait peut-être un peu cucu-la praline mais je te jure que c’est vrai. Je l’ai juré. Et quand j’ai appris que l’autre enfoiré s’installait ici, j’ai fait ce qu’il fallait.

Chloé le laisse à peine terminer. Elle l’embrasse à pleine bouche, défouraille son sexe, écarte sa culotte et conduit son amant au plus profond d’elle. Il l’envahit et jouit vite. Elle vibre longtemps.

Le lendemain, avertie par sa patronne que des affaires urgentes l’attendent au Sémaphore, et alertée par Racine qui découvre qu’elle lui « manque » ( c’est nouveau), Chloé prend le premier ferry pour Brest. Quelques musiciens lêve-tôt sont du voyage mais le rythme général de leurs morceaux se traîne un peu. Le Winterhalter band n’est pas du voyage.
Sur la plateforme arrière du bateau, Chloé déchire méticuleusement la lettre anonyme dont les morceaux s’éparpillent dans l’écume. Elle a la conviction que l’affaire du « 24 juillet » -et de « la touffe qui étouffe »- ne sera jamais résolue. Puisqu’il n’y aura pas d’affaire. Et c’est très bien ainsi.

Gerard Streiff



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