le zoo de Vincennes

Cette nouvelle, commande de la rédaction de la revue, a été publiée dans le numéro 13 de "Les Refusés" ( septembre 2011) ; longueur souhaitée = 10 000 signes, avec dix titres de chapitre imposés, dont l’intitulé devait être repris dans le corps du texte.

LE ZOO DE VINCENNES

- 21 meurtres et deux dedans

« J’aime pas le lundi ! » dit le commandant Bourgeade, Chloé Bourgeade, une grande bringue trentenaire aux cheveux roux taillés en brosse très courte, blouson de cuir, jeans moulants. Elle bailla, grimaça et étira les bras comme une crucifiée.
« Je sais pas si t’as remarqué, mais le lundi, on hérite toujours d’un paquet de suicides. T’es pas d’accord ? »
« En gros, c’est vrai » opina le capitaine Bastille, comme la Bastille, René Bastille, un trapu, une bonne tête de moins que sa supérieure.
« En gros ?
« Bin, ce matin, désolé de te contredire, mais c’est pas tout à fait le cas. »
« C’est à dire ?
Il désigna un cahier à l’entrée de la morgue, sorte de main courante :
« 21 meurtres et deux dedans.
« Deux dedans ?
« Oui, deux de ces meurtres sont en fait des suicides.
« Je comprends pas toujours ce que tu dis, tu sais ? Bon, deux suicides tu dis ; comment tu le sais ?
« Le légiste dixit.
« Autant pour moi. Alors, on prend quoi comme affaire aujourd’hui ? Le premier de la liste !
« C’est tout ? Et les autres ?
« Premiers venus, premiers servis, mon vieux. Et puis, faut laisser du boulot pour les copains, non ? dit-elle en regardant les différentes équipes de l’Est parisien qui arrivaient peu à peu.

- Ça n’a rien à voir

Le légiste croulait, lui, sous le boulot ; la salle d’expertise était bondée ce matin ; un long alignement de corps attendaient son scalpel, mais Gaillard, le toubib, Max Gaillard, reçut le couple de flics sans difficultés. Bastille avait toujours pensé que ce type était mordu de Bourgeade, sans jamais avoir osé le lui dire. Un splendide soleil d’hiver dégringolait des vasistas mais ne parvenait pas à réchauffer vraiment l’endroit. Alors qu’ils stationnaient tous les trois autour d’un des corps, une sonnerie suraigüe se fit entendre du côté du hall d’entrée. Quelqu’un sonnait à la porte de manière insistante. A l’évidence, il n’y avait personne dans le service disposé pour aller ouvrir. D’un petit geste de tête, le commandant chargea Bastille d’aller voir. On entendit son pas lourd s’éloigner dans le couloir, entrouvrir la porte ; une conversation s’amorça, s’éternisa ; le ton du capitaine soudain changea, sa voix semblait très énervée. On entendit la porte claquer sèchement et le glissement de ses pas marqua le retour du trapu .
« Ça n‘a rien à voir ! dit il, manifestement désireux d’en rester là.
Le légiste et le commandant se regardèrent, perplexes.
« Ça n’a rien à voir avec quoi ? s’étonna Bourgeade.
« Ça n’a rien à voir ! répéta le capitaine. C’était un pompier de l’arrondissement qui proposait un calendrier 2012.

- Et c’est comme ça, sans avoir rien demandé, qu’on devient un meurtrier en série

La visite terminée, les deux flics stationnèrent un instant sur le parvis de l’institut médico légal ; il faisait vraiment un temps splendide, l’air était froid mais le ciel bleu et le soleil éclatant, rien à voir avec le méchant crachin de ces derniers jours ; c’est sans doute ce que les Anglais appellent « a glorious day ». Deux ambulanciers en grillaient une devant leur fourgon ; rigolards, ils se disputaient un tract sur les retraites qui traînait sur un banc et ils finirent par déchirer le libelle, chacun en conservant un morceau ; il s’agissait d’un manifeste syndical sur les retraites où Sarkozy en prenait pour son grade ; le plus grand des ambulanciers tentait de déchiffrer son bout de papier :
« Et c’est comme ça, sans avoir rien demandé, qu’on devient…
« Qu’on devient quoi ? demanda l’autre
« Je sais pas, t’as arraché le bout, enfoiré. On devient… un looser ?
« Un dealer ?
« Un thriller en folie ?
« Un tueur en série !
Ils se tapèrent la paume de la main, en signe de connivence, et se mirent à rire.

- Un point commun

Bourgeade repensait à la discussion avec Gaillard, le légiste. Le macchabée qu’ils avaient pris en charge, on ignorait encore son identité, avait reçu une balle dans l’oreille. Il portait sur le dos un tatouage tout à fait impressionnant, représentant un paysage de montagne, une falaise très droite, un vrai piton rocheux dressé entre deux massifs de moindre importance :
« Un point commun ! dit Gaillard en tapotant de sa main sur le tableau de peau.
« C’est à dire ?
« C’est le deuxième gus en une semaine qui débarque sur ma table avec exactement le même dessin, au même endroit.
« Meurtre, suicide ?
« Homicide. Les deux. L’autre, c’était une balle dans l’œil.
« Permettez ?
Elle avait pris une série de photos du dos orné. Le légiste avait conservé l’identité de l’autre tatoué, un certain Bernard Lamour, domicilié quai de la gare, dans le 13è arrondissement. C’était à deux pas, de l’autre côté de la Seine ; la veuve habitait là, assura Gaillard. Ils décidèrent de lui rendre visite.

- Deux points distincts

Le temps s’était brusquement dégradé ; de gros nuages noirs cachèrent le soleil, une pluie grasse se mit à dégouliner sans transition. Au point qu’ils repérèrent à peine le quai en question ; en face de l’immeuble des Lamour, un feu rouge et son reflet sur le trottoir mouillé formaient deux points distincts et parallèles.
La veuve les accueillit sans entrain.
« J’ai déjà tout dit !
« Juste une question annexe. Votre mari portait un tatouage ?
« Une gaminerie, oui ! Ça lui avait coûté bonbon, à ce con !
« Ça ressemblait à ça ?
Elle reconnut sur la photo le dessin, pensa que c’était celui de son époux. Bourgeade lui parla d’un nouveau corps, décoré de la même manière.
« Berlin ? c’est Berlin, ça peut être que Berlin, Charles, un pote de mon Jules. Des inséparables. Tout le temps à faire la même chose, comme ce tatouage . Il est mort, Berlin, lui aussi ?
Le commandant ne répondit pas et lui demanda ce que représentait ce décor.
« Quoi ? Z’avez pas reconnu. Bin il aurait été méchamment vexé, Lamour, s’il vous avait entendu. Il pensait que c’était ultra réaliste.
« Et alors c’est quoi ? insista Bastille.
« Bin, le zoo !

- Un grand voyage

« Le zoo ?! Quel zoo ?
« Mais le zoo de Vincennes ! Ma parole, mais vous débarquez ou quoi ? me dites pas que vous avez jamais été au zoo de Vincennes ?
Vincennes ?! Bon Dieu mais c’est bien sûr, comme disait le gros Bourel, Vincennes, ses rochers, ses fosses, ses singes et tout le toutim ! Les types de la morgue se trimbalaient avec la reproduction du grand rocher… Le commandant se rendit compte qu’elle n’avait plus mis les pieds dans cette institution depuis une éternité, elle devait être toute petite, la dernière fois qu’elle y déambula, main dans la main avec son père. Séquence nostalgie. Ça lui revenait, maintenant, en avalanche : Vincennes, quinze hectares de jungle, mille animaux, deux cents espèces. On pouvait les voir sans barreaux, dans les fossés ; en quelques allées, on passait de l’Europe à l’Afrique, de l’Océanie à l’Asie. Un grand voyage pour un tout petit ticket.
« Commandant ?
Bastille avait du tirer sur la manche de Bourgeade pour la faire atterrir.
« Excusez moi, j’étais retombée en enfance !

- L’anniversaire

« Faudrait que j’y retourne, tiens, ajouta-t-elle, presque guillerette.
« Z’aurez du mal, c’est fermé !
« Fermé, le zoo ?
« Décidément, faut tout vous dire ! Ma parole, vous vivez où, vous ? Le zoo est fermé depuis trois ans, au moins, paraît qu’ils veulent tout refaire ; et tout raser, les rochers…
« Et les animaux ?
« Z’ont pris le maquis… Non, je rigole. On les a éparpillés dans les zoos des environs, sauf les girafes et les lémuriens, vous savez ces petites bêtes avec un museau pointu et de gros yeux. Paraît qu’ils supportent pas les séparations !
« Et votre mari, dans tout ça ? il travaillait au zoo ?
« Pas du tout. Déjà il travaillait pas, en règle générale. Un autre point commun avec Berlin. Des glandeurs de première mais des fanas des bêtes et du zoo. D’où le tatouage.
« Et vous pensez, excusez moi d’être directe, qu’il pourrait y avoir un rapport avec sa mort ? Je veux dire : un rapport entre le zoo et sa mort ?
« Vraiment, je vois pas… Sauf, peut-être, qu’à son dernier anniversaire, il y a dix jours, ici même, avec Berlin d’ailleurs, mon homme et lui avaient bu comme des trous et passé la soirée à parler du zoo. Le coin leur manquait, des vrais gosses ; z’avaient très envie d’y retourner. Je crois bien qu’ils en ont fait alors le pari.
« Le pari de quoi ?
« D’y retourner. Au zoo.
« Ils l’ont fait ?
« J’en sais rien ; m’a rien dit, les jours suivants mais c’est vrai qu’il a eu l’air tout bizarre après. Et c’étaient pas les vapeurs de l’alcool, croyez moi, il tenait le coup, le bonhomme.

- Mais que fait la police ?

Le lendemain, aux aurores, Bourgeade et Bastille s’invitaient au zoo. Les portes étaient fermées, les guichets déserts mais ils avaient veillé à prévenir l’administration et un employé, Dubien, Département Logistique, Muséum national d’Histoire naturelle, les attendait
Ils traversèrent les allées vides, longèrent les fosses désertes, et exigèrent de visiter le grand rocher, celui qui surplombe tout le zoo, du haut de ses 65 mètres.
Dubien s’étonna, les policiers le laissèrent s’étonner. Le commandant demanda si le zoo recevait des visites sauvages ou nocturnes ou indésirables ? L’autre hésita, puis reconnut que ce parc en plein Paris était traversé en permanence par des rôdeurs, des aventuriers en herbe, des squatteurs, des amoureux.
« D’ailleurs, vous devriez le savoir, avec tout le respect que je vous dois, mais vous avez ici un indicateur !
Bourgeade se retourna vers Bastille, qui fit la moue.
« Première nouvelle !
« Mèkefé ! répondit l’homme de la logistique.
« Mèkefé ?!
« Un SDF, tendance rasta, qui traîne ici depuis…toujours. Il est connu comme le loup blanc, pardon pour cette image audacieuse. Et comme ses attaches avec la préfecture sont notoires, tout le monde l’appelle « Mékefè la police »…
L’employé rit de bon cœur puis se ressaisit, s’excusa.
« Trouvez moi ce bonhomme ! dit simplement le commandant.

- Entre deux os ?

Le grand rocher méritait bien son nom. Il s’agissait en fait d’une construction artificielle, une structure vide simplement habillée d’une peau de béton projeté ; l’illusion était parfaite, tout le monde s’y était trompé, les animaux comme les visiteurs.
« Paraît qu’on va le raser ?
« Rien n’est encore décidé.
Au pied du rocher monumental, une porte de belle taille avertit que l’entrée était strictement interdite : une tête de mort entre deux os croisés regardait tout intrus avec une espèce de sidération. Dubien tenta en vain les diverses combinaisons du cadenas. Pas moyen d’entrer. L’employé s’agaçait, insistait. Alors que l’homme de la logistique était en train de s’agiter sur la porte, Bastille désigna à Bourgeade une ombre qui escaladait des rochers proches. Les policiers prirent en chasse le fantôme ; ces massifs voisins n’étaient pas trop pentus et ils eurent vite fait d’arrêter leur espion :
« Mékefè ?demanda le capitaine.
« La police ! déclara, théâtral, de commandant.

- Et si tout était à recommencer

Dubien était finalement venu à bout du cadenas ; le vaste hall d’entrée du grand rocher ressemblait à une plate-forme d’un port ou d’un aérogare de fret ; à perte de vue étaient alignés des containers qui attendaient le client.
« C’est quoi, ça, Mékefè ?
L’autre garda le silence, le temps qu’il fallait à ses yeux pour ne pas avoir l’air d’une fiotte, puis il se déboutonna. Le zoo désert, en plein Paris, abritait tous les trafics. Lamour et son ami s’étaient amusés à visiter les lieux ; ils voulaient absolument revoir le grand rocher et ils étaient tombés sur une réunion de grossistes de drogue, un jour de marché ; ils avaient vu ce qu’ils ne devaient pas voir ; on les avait fait taire.
« Et toi, Mékefè, on t’a rien fait ? toi tu cours toujours ? Pourquoi ?
Le rasta jouait sur tous les tableaux. Indic et dealer à la fois, il se croyait le roi de la zone. Mais cette fois, il n’avait plus le choix ; il devait dire tout ce qu’il savait :
« Et si tout était à recommencer… » ruminait-il dans la voiture qui le conduisait au central. « Et si tout était à recommencer… ». Mais que voulait-il dire au juste ?

Gérard Streiff
12/12/2010



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