Université d’été/AIX 2021

UNIVERSITE ETE 2021
La droite a t elle gagné la bataille d’idées ?
Gérard Streiff
Vendredi 27/8, 16h30

Cette affirmation revient régulièrement dans débat public ces temps-ci : la droite aurait gagné la lutte d’idées !on se propose ici de discuter cette formulation ; je donne de suite notre point de vue : la droite a gagné des batailles (d’idées), elle n’a pas gagné guerre !

Comment est ce que je vais argumenter ? le sommaire en qq sorte de mon topo (en précisant qu’il m’arrivera faire petits (mais indispensables) retours sur l’histoire pour montrer tendances/perspectives.)

- dire qq généralités sur notions idées/idéologie et domination
- voir comment débat idées aujourd’hui se passe dans un contexte complexe, confus
- comment dans ce cadre droite s’est réarmée : ses thèmes, ses organisations, ses prises de guerre
- comment elle s’efforce discréditer idées de gauche
- mais comment elle est en difficulté, voire en échec sur des thématiques de justice, égalité et même sur ce thème essentiel du libéralisme
- comment paysage idéologique finalement est très disputé
- comment enfin on a envie de dire que c’est moins la droite qui a gagné que la gauche qui a abdiqué mais comment aussi on assiste à un certain renouveau de la pensée critique.

côté biblio, je vais faire référence à l’essai d’une journaliste du Figaro, Eugénie Bastié, « La guerre des idées » ( on aurait souhaité un face à face lors de cette université mais Figaro pas répondu…) ;vision de droite mais plutôt lucide ; d’autre part, j’utiliserai les données du Cevipof (centre recherche de sciences po) qui publie chaque année une imposante enquête d’opinion ( dite Baromètre de confiance), travail compétent et fiable sur état opinion ; disponible sur internet ; voir la 12e enquête(printemps 2021).

1
IDEES IDEOLOGIE DOMINATION

Difficile commencer un argu sur bataille d’idées sans dire un mot/faire rapide référence grands ancêtres
Je pense à marx qui écrit 1845 « l’idéologie allemande » (peut relire avec profit)
Marx polémiquant avec penseurs de époque pour qui idées tombent un peu du ciel dit cette chose simple
« A toutes les époques les idées de la classe dominante sont les idées dominantes » et il montre comment classe dominante est une puissance matérielle mais aussi puissance spirituelle

(cf Editions sociales,pp 74/75)

Presque un siècle plus tard italien gramcsi (1891/1937) complète utilement le propos (du temps où, dirigeant du PCI, il est emprisonné par les fascistes ; 1924)
dans ses cahiers de prison il travaille idée que le pouvoir s’exerce par différents canaux au premier rang desquels il place domination idéologique, ce qu’il appelle l’hégémonie culturelle
comment s’impose cette hégémonie ? par des croyances, des pratiques religieuses, des idées, des préjugés
pour lui c’est par les idées qu’on conquiert le pouvoir.

Notion aujourd’hui assez partagée au point homme de droite comme Sarkozy dira en 2007 : « j’ai fait mienne l’analyse de gramcsi : le pouvoir se gagne par les idées. C’est la première fois qu’un homme de droite assume cette bataille là » ; passons

Ne pas avoir de ces deux références (parle marx et gramcsi, pas de Sarkozy !) une lecture mécanique ; dominants produisent idées avec lesquelles ils dominent mais dominés ne restent pas bras croisés ; produisent aussi, disputent, contestent, d’où bataille d’idées, les leurs, les nôtres

J’ajoute que les idées pour qu’elles circulent ont besoin de diffuseurs, de différentes formes (médias, livres, école, culture générale, voisins…)
Mais diffuseur ne suffit pas : pour que ça résonne dans têtes, dans opinion, faut terrain favorable, une opinion disponible
Une idées mille lieux des préoccupations des gens passera comme une étoile filante, une comète
Mais si gens disent en captant idée : tiens, c’est pas faux, ça me parle (qq part),c’est que l’idée marche, si j’ose dire
Il y a une formule lapidaire que j’aime bien et qui dit : on entend ce qu’on attend

2
HISTOIRE RECENTE DU MOUVEMENT D’IDEES

le mouvement des idées est fluctuant, certaines idées dominent un temps (ce qu’une formule populaire nomme l’air du temps), elles peuvent être progressivement bousculées, contestées, remplacées

reprenons rapidement leur cheminement depuis la seconde guerre.

Premier temps, 1945/1975 (milieu 70), les 30 glorieuses ?, on vit plus ou moins sur l’héritage idéologique de la Résistance, de la Libération, plus ou moins sur le programme du cnr (globalement communiste ?), le rôle d’un Etat protecteur, la primauté intérêt général, l’évidence de justice sociale, d’égalité, le rôle du secteur public ; la place aussi de la lutte anticolonialiste ; ces idéaux progressistes d’égalité/fraternité sont assez partagés (au delà des partis) ; certes c’est aussi un moment de lutte de classes violentes (guerre froide) mais ces idées prévalent dans une large partie de l’opinion.

Deuxième temps : 1975/2005 (le référendum sur l’Europe) : installation progressive d une idéologie libérale en occident (Thatcher, Reagan), en France aussi
ici paradoxe : c’est la gauche qui gagne en 1981 au même moment où cette idéologie fait son chemin

Une parenthèse sur 1981 et idéologie. Le candidat Georges Marchais fait 15% ; vu d’aujourd’hui c’est un beau score ; à l’époque on vit ça comme une défaite, perte d’un quart de notre électorat et domination de la social-démocratie à gauche ; on veut comprendre ; à l’automne 82 marchais demande au sociologue pc michel simon et à la sofres longue étude sur opinion, pcf et gauche ; six mois de travail ; qui sera présenté par GM au bureau politique mais non communiqué aux militants ; passons sur l’image du pcf jugé « irréaliste » ; sur la méconnaissance globale de politique communiste (on pense qu’on veut tout etatiser) ; sur effondrement image des pays de l’Est (six ans avant la chute du mur) ; ce que dit surtout cette enquête, ce sont des évolutions idéologiques inquiétantes : pénétration dans électorat communiste et ouvrier des thèmes de fatalité de la crise (et des sacrifices) ; acquiescement à idée de diminuer charges des entreprises ; ok sur diminuer indemnités des chômeurs (ça vient tres fort) ; soutien idée blocage des prix/salaires ; ok réduire déficit Sécu par une réduction remboursements ; et puis demande de nationalisations forte qu’elle ne l’était sous Giscard ; ceux qui pensent qu’il y a assez de nationalisations (36%) devant ceux qui demandent des nationalisations nouvelles (35).
On s’aperçoit alors que fonctionne (encore ?) sur nous tout un ensemble d’idées et représentations (du type fin de la propriété privée, mise en cause de la famille) qui viennent de loin et où le pc semble menaçant.

(cf ma bio de Marchais, pp 56 et ss)

Fin de la parenthèse.
Cela montre aussi qu’il y a /peut y avoir un décalage entre le temps idéologique et le temps politique, faut du temps aux idées pour s’incarner dans un comportement politique

s’installe donc un nouvel air du temps libéral (moins d’etat, moins de public, vive l’entreprise, vive individualisme) va se décliner sous mode de gauche (social-libéral) ou droite (liberal social)…
en fait il y a un consensus et pensée unique ; ce mouvement sera accentué par effondrement des pays de l’Est ; il y aurait beaucoup à dire sur ce sujet ; clair que existence de pays socialistes en europe de l’est (au dela du jugement qu’on pouvait en avoir)pesait sur consciences et mouvement d’idées ; clair aussi que prestige puissant /attraction de ces pays à libération s’était progressivement affaissé long des années 60/70 (événements de Hongrie, prague, pologne, solidarnosz, stalinisme, droits de l’homme, etc) ;
disparition de ces pays va autoriser politologue américain fukuyama de décreter la fin de l’histoire, la fin mouvement d’idées pour règne éternel idée libéralo-capitaliste, d’une pensée unique sans fin.

Mais, troisième temps, qui est encore notre temps ; il s’amorce milieu 90/2000 et surtout 2005, référendum européen : une certaine reprise de bataille idées, sur fond crise globale, économique, financière, climatique, diplomatique ; reprise contestation (1995), altermondialisme, antilibéralisme, écologie, féminisme.

c’est dans ce cadre que la droite réagit, revendique plus fortement ses valeurs, fait du bruit, parle si fort qu’on va répéter bientôt ici ou là que la droite a gagné bataille idées.

La droite aujourd’hui en France, en Europe a des positions fortes ; elle domine dans la plupart des pays ; dans sondages elle supplante gauche, y compris dans jeunesse ; mais est-ce domination politiques ou idéologique ?

avant détailler cette contre-offensive droitière, je veux insister sur caractère âpre de cette nouvelle étape, de l’actuelle étape ; la guerre des idées a repris dans des conditions hyper médiatisées ; plus la crise générale s’installe, plus cette guerre d’idées se complexifie ; Internet, réseaux sociaux changent beaucoup la donne ; à présent une info chasse l’autre, on privilégie la sensation au lieu de la réflexion, on vit un temps de polémiques permanentes, on donne l’impression que tout se vaut, oppositions souvent caricaturales se manifestent sur tout pour tout ; il y a une tendance à hystériser le débat public ; une époque de grande confusion (dont dominants, en dernière instance, à l’arrivée profitent)

à titre perso j’ajoute qu’on a connu des périodes plus dures (guerre froide), plus violentes ( programme commun) mais jamais aussi compliquées

à cela s’ajoute cette singulière rentrée 2021 ; on sort d’un long confinement ; dans quel état (idéologique) sont nos concitoyens ? Difficile à dire. Il y a parfois un étrange climat dont vous êtes tous témoins, veux parler entre autres discussions pandémie, vaccins, passe ;
je ne parle pas des enjeux de santé mais de la tonalité des débats ; vous connaissez peut être (chez vous ?) des discussions à n’en plus finir sur vaccins et radicalité dans ces échanges ; pourquoi ? participe certes d’une défiance lourde (et souvent justifiée) à égard de l’Autorité en général, sous toutes ses formes ; on est en face de gens qu’on a fait douter de tout, de la droite, de la gauche (le macronisme s’est servi de cette défiance), des partis, des institutions, de l’école, de la justice, des corps intermédiaires. La faute à la politique de Macron est patente. Les gens sont en quelque sorte renvoyés à eux mêmes, ils sont devenus leur propre juge. Cela peut être la porte ouverte au grand n’importe quoi.
Un sociologue dit crise sanitaire a accentué tendances à l’œuvre dont « l’enfermement des uns et des autres dans des bulles de certitude qui deviennent pour eux une véritable religion »
je mentionne ces éléments qui sont hors sujet mais qui pèsent sur forme du débat d’idées en cette rentrée.

3 DROITE SE REARME

La séquence Sarkozy (2007/2012) est une étape clé dans le retour de droite. Deux ans auparavant (2005) le référendum européen avait montré le refus majoritaire de l’opinion ; il y eut ici des batailles d’interprétation de ce refus. Mouvement antilibéral ?progressiste ? en partie mais pas que : une colère diffuse, un refus de soumission. La droite est alertée ; elle sait que son discours européen n’est plus adapté. Elle s’aperçoit qu’elle ne parlait plus d’indépendance, de souveraineté, de nation, d’enjeu national. Sous Sarkozy, son discours s’axe sur trois thèmes : sécurité/immigration ; assistanat ; nation/histoire nationale/héritage chretien/identité nationale. Un exemple : la tentative de récupération de Guy Moquet !

Puis on a connu curieux mouvement « manif pour tous » (2013/2014) : cathos conservateurs offrent une explication du monde sans doute rassurante pour beaucoup, en tout cas pour manifestants, mais monde terminé, monde d’hier ; mouvement fera descendre du monde dans la rue mais globalement un échec. Ceci dit la droite se saisit aussi du sujet ; commence à fleurir nombre d’essais sur
Education, transmission, famille, culture, refus du
« multiculturalisme ».

Dans le prolongement de Sarkozy> la droite travaille le « roman national » (lequel flirte avec nationalisme) et fustige tout ce qui leur semble porter ombrage/atteinte image nationale, colonialisme, etc, qualifié de « haine de soi ».
Idée du déclin national :longue plainte nostalgique et thème du « c’était mieux avant » : zemmour fait carton avec « la mélancolie française » puis avec « le suicide français »

thème réécriture de l’histoire nationale est très lié ; retour de l’épopée, des dates magiques, des hommes providentiels ( voir la place du Puy du fou des de Villiers…)

Et bien sûr thème de l’immigration qui aurait atteint une jauge impossible à dépasser
Idem sur islam qui rimerait avec intolérance, voire terrorisme ; thème décliné depuis des années, commencée avec la question du voile et dont un des derniers avatars est « l’islamo-gauchisme » qui envahirait l’université française ; sorte obstination à construire un problème musulman en France.

La crise de l’école et de l’éducation (faute de moyens) utilisée pour casser valeur égalité, la gratuité, discréditer tout travail « pédagogique »

on discrédite idées progressistes : le féminisme est assimilé à la guerre des sexes ; parfois s’affirme un machisme –nostalgique ( ouvertement revendiqué par Zemmour encore mais pas que) ;

la droite a une haine toute particulière nouveaux courants sociologie (edouard louis), qui ramènent trop –à ses yeux- conflits de classe et question de genre et identité sexuelle

Il y a à droite plusieurs courants convergents ; la pensée catho conservatrice (pierre manent, chantal delsol ; wauquiez ; fillon avant lui ; la Manif pour tous) ; et la pensée radicale-identitaire (ou souverainiste/nationaliste) : zemmour, onfray.

On est face à une
droite décomplexée, en progression. une droite qui s’adapte ; utilise plus l’image, moins l’écrit ; qui fait de l’entrisme dans les médias, où ses intellos deviennent souvent des bateleurs de foire ; plus dans l’actu, moins dans la réflexion.

alors il se répète que « la droite a gagné la bataille d’idées » : j’ai ici une liste longue de ces prophètes, de Lindenberg à Corcuff, en passant par Rocard
Curieusement ce sont toujours (ou presque) des gens de gauche (social-démocrate) qui le disent ; la droite est plus prudente, elle le dit rarement, pas seulement par modestie ; par réalisme ; cf le livre de Bastié, p 115
Elle est prudente car sait pas tout à fait vrai mais avant de détailler cette question (gagner ? pas gagner ?), voyons les moyens mis en œuvre.

4 LES MOYENS MIS EN ŒUVRE

A la sortie de la séquence Mitterrand (et de l’intermède Chirac), et surtout, répétons-le, après le référendum européen, la droite se sent état d’urgence, elle sait qu’elle n’est pas au point côté des idées ; où retravailler/moderniser ces idées de droite ? La droite est défiante à l’égard de l’Université qu’elle considére trop à gauche ; va créer une série de fondations (think tank comme on dit) pour se (re)mettre au niveau :

- l’institut Montaigne (2000) de Claude Bébear d’AXA (assurances)
- la Fondapol (2004) de Dominique Raynié (proche des Républicains)
- l’institut thomas more de charles fillon (2004)
- l’IFRAP (institut français recherche sur administration et politique publique) 2009 d’Agnès Verdier Molinier (personnalité qu’on voit partout dans médias- et en ce moment même à l’Université du MEDEF)

La fondations est à la fois un lieu de convivialité où la bourgeoise ( gens de l’industrie, des finances, des medias) harmonise son discours dominant et aussi un lieu de travail, d’élaboration d’idées.
tous financés par entreprises (d’où bien sûr tonalité très pro-marché).

Le patronat lui-même se bouge, le MEDEF lance ses universités d’été à la même époque qui deviennent vrai stage de formation idéologique des patrons, au ton très politique (voir par exemple le nombre de ministres qui y défile).

Ces derniers temps j’ai remarqué d’autres formes de diffusion d’idée tels les instituts de sondage. Avec le confinement, ils ont joué un rôle un peu nouveau ; s’agit pas ici discuter de la valeur des sondages (crédibles pour enquêtes d’opinion, plus improbables pour études électorales) ; s’agit pas non plus de discuter pertinence de tel ou tel sondage ; mais ces instituts ont joué rôle nouveau en fixant l’ordre du jour du débat public, si j’ose dire ; lors confinement, vie publique était amorphe, débats mis en sourdine mais régulièrement des batteries de sondages alertaient sur la sécurité (mais faisaient silence sur la crise sociale/eco) ; c’est comme si on indiquait à l’opinion les questions qui importaient et dont il fallait débattre.

Autre canal de diffusion d’idées : les « consultants » ; énormes boîtes de plusieurs milliers salariés, taille internationale, qui fournissent clés en main idées, argumentaires, et des logistiques d’application> cf Véran et grands sociétés multinationales Mckinsey(us) utilisées/rétribuées dans campagne vaccination
(cherchant un peu sur internet me suis aperçu que ces profils de consultants et de sociétés joué grand rôle dans création parti en marche et entourage de macron)

droite investit médias (alors qu’elle répète volontiers et sans vergogne que médias tenus par gauche)
on se rappelle peut-être que dans programme Résistance, CNR, jours heureux, texte court qui stipule parmi priorités : « la liberté de la presse, son honneur et son indépendance à l’égard de l’Etat, des puissances d’argent et des influences étrangères ».
France connut pendant qq années (44/50) floraison exceptionnelle de titres, diversité formidable (dont nombreux quotidiens départementaux communistes) puis lent processus concentration, privatisation, y compris (après 1981) dans audiovisuel ; tableau connu mais mérité d’être rappelé : une dizaine de milliardaires contrôlent quasiment l’univers médiatique ;
- xavier niel (le monde, l’obs, télérama), modulation sd du discours libéral
- bernard arnault (les echos, le parisien)
- dassault (figaro, fig mag, jours de France)
- bouyghes (tf1, lci, tmc)
- pinault (acheter le point, à la demande de chirac, dit on)
- lagardère en déclin relatif (match, hachette, jdd)
- bolloré l’homme qui monte-on retrouve Sarkozy à la direction du groupe- (cnews, c8, canal, prisma, editis, europe 1)

Manifestement c’est plus pour des raisons idéologiques qu’économiques qu’ils sont présents dans ces médias ; ils la jouent « liberté des journalistes » mais l’attitude d’un Bolloré (qui directement vire, nomme, décide, censure) montre leur interventionnisme. Tous veulent peser sur la présidentielle de 2022.
(voir la revue Challenges de l’été, p 74)

Pour gérer ces médias, pour renouveler sa propagande d’idées, la droite a largement pioché dans la gauche ; ce qu’elle appelle ses « prises de guerre » sur la gauche sont nombreuses (ce qui a en partie alimenté crise de politique et la confusion droite/gauche).

Ici un petit rappel historique et retour années 70, avec apparition de ce qu’on a appelé « les nouveaux philosophes » ; un courant médiatique plus que philosophique qui a vu jeunes intellos ex-maoistes pour la plupart (lors dissolution de leur groupuscule) devenir avocats du courant dominant, liberalo-capitaliste (et atlantiste) ; ex marxistes devenus antimarxistes avec formule magique du « totalitarisme » ; l’ennemi totalitaire assimilait nazis et communistes ; nazis ayant disparu, c’était clairement opération anti pc.
qui ? andré glucksmann (père député européen), Finkielkraut (vite pionnier de la guerre du voile)
sollers, lardreau, BHL, formé pourtant par les marxistes Althusser et Derrida et qui entamera sa carrière dans des considérations contre l’impérialisme…

Une note de la CIA (1985 insistait sur l’influence de ces « nouveaux philosophes » qualifiés de « personnalités médiatiques à sensation grâce à des émissions télé et radio à teneur intellectuelle dont les français raffolent et qui ont contribué à gagner la bataille de l’opinion en France »

rôle important dans milieu des années 80 lors du virage libéral (et atlantiste) ; ils aideront au passage pans entiers la gauche à la gestion de crise (yves montand assurant émission télé grand public sur le thème : vive la crise) ; faut citer encore (1989) la nomination franco-américain franz olivier giesbert, ex rédacteur en chef du Nouvel observateur, typique de la « gauche caviar », nommé du jour au lendemain rédacteur en chef du Figaro (sans transition !), organe bourgeoisie bon teint qui avait besoin de redynamiser son propos et de sortir de son éternel couplet sur le sabre et le goupillon, ces deux vieux étendards réacs.

Plus récemment on a un bel exemple avec Onfray, enseignant réputé de gauche passé à la politique 2002 en réaction au score de le pen, qui anime une université populaire à Caen une dizaine années puis amorce une dérive droitière vers 2010, s’acoquine avec bhl, enthoven (plutot le pen que mélenchon). Sans doute pris d’un vertige égotique, lui qui s’affiche libertaire dérive vers le nationalisme ; en fait il travaille à sa manière (baptisé souverainisme), droitière, le besoin de revisiter la question nationale. Il crée 2020 revue intitulée « front populaire ».
Onfray est capable dire tout et n’importe quoi (lui l’athée critiquait dernièrement le pape pour l’abandon de la messe en latin). On l’a appelé « le dernier nouveau philosophe ». Il est surtout un bon indicateur de l’état de désarroi intellectuel ambiant.

Il bénéficie d’une surface médiatique exceptionnelle. Eugénie Bastié (livre déjà évoqué) a répertorié tous les dossiers consacrés aux intellectuels français ces dernières années par trois hebdos , L’Express, Le Point, L’Obs) : ils ont assez systématiquement fait leur UNE avec la tête d’onfray ; c’est le plus coté suivi de finkielkraut
l’ex mao devenu néo raciste. Lui qui met en avant sans vergogne ses origines modestes est devenu le chouchou des riches.

La droite sait aussi piocher dans l’extrême droite pour se relancer, voir eric zemmour, chroniqueur ultra aux essais vendeurs (machisme, nostalgie, déclin, racisme) ; longtemps collaborateur ( !) du Figaro, condamné « injures racistes », il a gardé sa place au figaro magazine et prospère dans les médias de Bolloré.

5
LA DROITE A GAGNE DES BATAILLES MAIS PAS LA GUERRE

La droite est donc décomplexée, cette classe de possédants est à l’offensive

on peut dire qu’elle a marqué des points sur nombre de sujets ; elle récupère (on l’a dit) les idées de nation, d’indépendance, de souveraineté, mais avec des notions assez creuses car sans moyens, ligotées par les traités européens et la mondialisation capitaliste. Elle impose ses idées en matière d’autorité (et d’ordre) ; elle a su imposer idée qu’il y avait trop d’immigration (ce que démentent les chiffres et qui fait l’impasse sur l’apport immigré). Elle a su décliner ces notions d’autorité au travail, a l’école, dans la rue. Elle
nourrit la rumeur : l’islam est une menace.
Elle entretient la défiance à l’égard des salariés, les chômeurs sont des fraudeurs, les précaires trichent le RSA ; les fainéants refusent de traverser la rue… Elle ne retient que la valeur effort, mérite.
Elle martèle idée du déclin français (idée partagée par 50% mais 50% pense aussi France a des atouts)

Elle aime parler identité, frontières ; bref elle a gagné des batailles partielles ; mais elle n’a pas gagné la guerre. Car la guerre se mène d’abord sur le terrain économique et social, sur le terrain du libéralisme.

Le projet libéral cherche l’effacement de l’Etat, la pleine liberté du marché qui saura seul trouver le bon équilibre pour ensemble de société.
La droite est en difficulté pour vendre cette conception qui est son projet mais qui n’est pas majoritaire,.

Bastié l ‘admet :« la défaite intellectuelle du libéralisme est visible. »
Elle cite un serviteur zélé des dominants, François Langlet, qui avoue, dans « Quoi qu’il en coûte » : « Les défenseurs du libéralisme s’alarment déjà du krach idéologique qui nous fait récuser de plus en plus souvent la liberté au profit de la protection. Dans bien des cas, ils ont raison. Mais ils n’obtiendront pas victoire pour autant : le libéralisme est une idée du passé, qui va probablement connaître une longue éclipse. »

Eugénie Bastié (op cit) s’interroge : « La droite a-t-elle gagné la bataille d’idée ? Il ne faudrait pas confondre la fissuration de la pensée unique avec un retournement de l’hégémonie culturelle. »

Pour parler comme Gramcsi elle n’a pas « l’hégémonie culturelle ».

dans toutes enquetes récentes cevipof (printemps 2021) quand on demande aux gens si vaut mieux que Etat contrôle les entreprises ou si ce serait mieux Etat fasse confiance (et laisse faire) –je ne dis pas que ces formulations sont idéales mais c’est l’esprit : l’opinion est à 50/50

50 pour l’état doit contrôle contre 50 pour l’etat doit laisser faire

ajoutons que pour cette opinion, quand on parle entreprises, les sondés plébiscitent les pme (78%) et se méfient des grandes entreprises

6
UN PAYSAGE IDEOLOGIQUE TRES DISPUTE

en fait, sur nombre d’enjeux éco et socio, ce sont idées de progrès qui dominent

alors que pour la droite les trois idées qu’elle met en avant sont sécurité, immigration, terrorisme
les trois questions qui prédominent dans opinion, qui viennent tête toutes les études, ce sont pouvoir achat, santé, environnement

il y a dans opinion un sentiment majoritaire que société est injuste (60%) ; il y a dans opinion idée que l’etat dépend trop des grands groupes privés en matière industrielle (70%) ; il y a dans opinion idée majoritaire selon laquelle « on ne sait plus qui du gouvernement ou des entreprises prend les grandes décisions » (65%) ; l’idée est aussi majoritaire que pour établir la justice sociale il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres (57%)

autres données : pour 57% salariés, notion flexibilité est une menace ; 64% pensent compétitivité attaque pour droits acquis ; 71% estiment pour se défendre faut se coordonner avec ses proches ; autre chiffre remarquable : 97% trouverait juste que le salarié donne son avis dans l’entreprise !
Voilà une idée très forte sur laquelle d’ailleurs Fabien Roussel, dans son livre « Ma France » insiste fortement.

dans dernier dossier revue challenge sur 500 familles qui partagent 1000 milliards d’euros, enquête Odoxa de juillet montre 60% choqués par ces résultats des ultrariches ; que 66% ok pour taxer les grandes fortunes ; (via impôts ou isf ou droits succession)

il y a aussi dans l’opinion l’idée majoritaire que les ressources naturelles (eau, forets) ne devraient pas relever de l’appropriation privée (77%)

autre donnée : a question « faut il reformer le système capitaliste ? », 41% oui, en profondeur ; 50% oui en partie ; 9% non, pas réformé

Retraites, la question d’actualité n°1 : une majorité de sondés sont ok sur principe de réforme mais 61% sont opposés recul de l’âge de départ de 62 à 64…

(Encore quelques chiffres d’une enquête de Harris fin août, à la demande de LFI, et qui vont dans le même sens : 79% sont pour la hausse du SMIC, 69% pour les 32 heures, 89% pour des relocalisations…)

Bref on s’aperçoit que le paysage idéologique est très disputé, que la droite n’a pas du tout un boulevard devant elle, même sur des sujets très sensibles comme le racisme et la xénophobie où droite est volontiers ambigüe (voir zemmour)

est ce que société 2021 plus raciste qu’avant ?
rapport annuel de la commission nationale consultative des droits de l’homme (cncdh) dit qu’il y a certes diversité d’expression dans opinion mais tout indique que plus on est jeune, plus on est ouvert, moins on est crispé,
qu’un nouveau pays émerge, plus tolérant, qui bouscule les préjugés.

en ce domaine (comme dans tous les autres), on note un bloc réac qui se réarme idéologiquement, qui construit des murs, bloc très présent dans les médias, les institutions ; mais ce n’est pas l’opinion majoritaire. Certes des formes de racisme mutent ; selon le pdt de la commission : « Avant il pouvait consister à enfermer les juifs dans des ghettos, s’exprimer sur la couleur de peau des noirs. Maintenant les populations visées se sont mêlées au reste de la société et il a fallu trouver d’autres supports. On parle d’habitudes alimentaires ou vestimentaires différentes, d’accents..Est venu se greffer le sujet de la religion musulmane devenue plus visible par le nombre de pratiquants »
certes courent des rumeurs sur la communauté chinoise (toute puissante et malhonnête)
certes un français blanc a deux fois plus de chance de trouver un appart la première année de ses recherches qu’un immigré arabe ou noir
certes image des roms tres négative
pourtant la commission note que d’année en année la société est plus tolérante, progression constante derniers temps
le rapport dit : « il y a un lent recul des préjugés malgré le covid et la montée des actes antimusulmans ; cette enquête réalisée au cours du mois de mars 2021 est le reflet d’une nouvelle étape dans la décrispation du rapport des français vis à vis de l’immigration et des différents groupes minoritaires présents sur le territoire. La France n’est pas raciste, il y a des racistes en France »

voilà une donnée de poids quand on sait place capitale que droite accorde a immigration dans son argumentaire

7
Conclusion

mouvement d’idées se caractérise temps-ci par double mouvement : agressivité nouvelle de la droite d’un côté ; un regain de la pensée critique de l’autre.
La droite marque ici ou là des points mais s’enferme dans ses certitudes ; Brice Teinturier politologue a raison de dire :« Il y a un rétrécissement idéologique de la droite », un appauvrissement de sa pensée ; par exemple la droite ne pense pas vraiment la question du féminisme, elle pense pas vraiment l’enjeu écologique, elle surfe sur qq généralités.
D’autre part, on constate un renouveau de théorie critique contre toutes les formes de domination, de classe, de sexe, de race, patriarcale, de genre, un renouveau travail d’histoire sur esclavage, sur les colonies.
On assiste à un drôle de paradoxe. La droite a longtemps été friande d’idées américaines. Or aujourd’hui se développe là bas un esprit critique ( liée à la gauche de Sanders), appelée une pensée woke (ou éveillée).
Ce renouveau a une histoire : dans les années 60/70 des penseurs français à la mode (bourdieu, foucauld) passe l’Atlantique et intéresse les campus ; cette « french théory » est (notamment) la source d’un vrai mouvement de contestation qui nous revient aujourd’hui ; nouvelle tonalité critique coîncide avec nouvelle reflexion sur classes, races, féminisme ; appétit nouveau pour marx et marxisme ; tout ça met en rage la droite ; et nous ça nous fait plutôt plaisir.



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