Revue Refusés 2020 (annulé)

ARTICLE pour revue REFUSES/Nancy
Numéro prévu en septembre 2020 (mais repoussé à ?)

Simple formalité

Ce devait être une simple formalité pour le sergent Tom Branning. Un aller-retour vite fait bien fait,
c’est du moins ce qu’il pensait en filant plein sud. Branning était attaché à la brigade des « borders », les garde-frontières entre le Texas et le Mexique. Ce jour-là, il avait rendez-vous avec Jose Renatas, dernier habitant de Maramotos, un lieu-dit, même pas un hameau, composé de deux bâtisses improbables au milieu de nulle part. A droite du bled, à gauche, devant, derrière, c’était le même décor desséché, plat, rongé 365 jours par an par un imperturbable soleil. Un no man’s land que seuls traversaient, parfois, de petites colonnes de poussières et de broussailles poussées par un vent paresseux.

Oui mais, Maramotos présentait une particularité : ce trou perdu était situé sur la frontière, très exactement sur la ligne de démarcation entre les deux pays. On ne savait pas au juste quelle était la nationalité de Jose Renatas. Américain ? Mexicain ? Americano-mexicain ? Curieusement personne ne s’en était jamais soucié. Ce coin et son habitant ne faisant jamais fait parler d’eux, la société les avait en quelque sorte oubliés. Tom Branning avait entendu une vague histoire selon laquelle le père du sherif actuel aurait jadis sympathisé avec le père de Renatas, d’où cette bienveillance persistante mais tout cela était de la préhistoire, un truc qui remontait à Mathusalem.

Maramotos semblait donc installé ad vitam aeternam dans son moite marasme, son éternité torpide mais un jour Donald Trump, du haut de sa Maison blanche, considéra qu’il était urgent de construire tout le long de la frontière un mur. Pas une muret symbolique, un truc de jardinet mais un énorme bazar, une muraille d’acier de plusieurs mètres de haut, allant du Pacifique à l’Atlantique, et coûtant son paquet de milliards. Longtemps Maramotos, préservé de la fureur du monde, ignora le projet trumpiste. Jusqu’à cette visite du sergent Tom Branning

Ce dernier en effet informa José Renatas de la décision de Washington : un mur gigantesque allait donc passer par son village ! Le sergent laissa le vieil homme digérer l’énormité de la nouvelle. Puis il précisa sa demande : la frontière semblant traverser sa ferme en son centre, il n’était pas question de couper son logis en deux, comme deux parts de gâteau. Non, le magnanime Branning était porteur d’une belle proposition : le mur allait contourner le hameau. C’était technologiquement faisable, à peine plus coûteux. Simplement, pour suivre le protocole, le sergent devait demander, « question de pure forme » s’excusa-t-il, au résidant de quelle côté de la frontière il voulait se situer, plus exactement encore voulait-il résider au Mexique ou aux Etat-Unis-d’Amérique ? Le sergent semblait presque gêné par l’incongruité de sa question.

José Rénatas hocha la tête, hésita, toussota, se trouva dix occupations pressantes, terminer sa vaisselle, proposer à son hôte une bière, ramasser des miettes sur la table, bref il tergiversait.
L’autre insista.
Au bout d’un temps infini, José Renatas murmura :
- Le Mexique.
Tom Branning n’était pas sûr d’avoir bien entendu.
- Vous voulez-que votre maison soit en territoire mexicain ? s’étonna-t-il.
- Du côté mexicain, oui.

Sidéré Tom Branning prit acte de la réponse.
Déjà au volant de son quatre-quatre, il allait repartir quand il apostropha Rénatas, pour lui demander :
- Franchement, entre nous, dites moi pourquoi vous avez choisi le Mexique ?
- Ben, Sergent, on m’a parlé d’un climat si aride du côté américain…

Gérard Streiff



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