L’autre voie pour l’humanité

Le recueil "L’autre voie pour l’humanité. 100 intellectuels s’engagent pour un post-capitalisme" (Delga, 2018) , à l’initative d’andré prone, dont ma nouvelle "2118" a été chroniqué par La Marseillaise (16/12/18).

2118

Paris, le 31 décembre 2117
“Trois, deux, un…Bonne année !”
Explosion de cris, de rires, de vivas ! Tout le monde s’embrasse, s’étreint, se cajole. Pour rien au monde, Chloé n’aurait voulu louper cette fête. Un des rares rituels à avoir traversé intact les années, et les crises.

Chloé est sur la terrasse de Bercy, sur l’héliport plus exactement, transformé en salle de spectacle pour le personnel. Les deux derniers étages de l’immeuble, un temps évacué suite à l’inondation monstre de 2060, sont à présent réoccupés par l’équipe de la COP Finances III, dont Chloé fait partie, comme experte.

Sourde aux bruits de la fête, elle regarde sans le voir vraiment, toute à ses pensées, l’immense chantier de reconstruction de la BNF qui lui fait face. Quand la Seine est sortie de son lit, formule bien aimable pour évoquer la catastrophe, la Bibiothèque Mitterrand fut une des principales victimes de la crue dans cette partie de la capitale. Au loin, Choé suit les incessantes liaisons fluviales qui relient à present Paris et la nouvelle banlieue sud-est.

Juste avant la fête, Chloé avait suivi l’indémodable cérémonie officielle des voeux sur grand écran. Les deux co-présidents de la (10è) Republique, Loïc Bunard et Leïla Shabri, officiaient sous les drapeaux de la France et de l’Onu. Sur ce dernier étendart, on avait ajouté un petit liseré rouge, comme l’avait voulu la dernière assemblée générale.

Les deux responsables avaient notamment annoncé le plan universel de désarmement, sur lequel Chloé travaillait actuellement. Bunard, l’ancien syndicaliste, et Shabri, fille de migrants, étaient confiants. Chloé également.

Elle se souvenait du chemin que ses aînés avaient du emprunter pour en arriver là. Par où commencer ? C’est toujours la même chose quand on raconte une histoire : savoir où on va placer le point de depart.
Pour Chloé, le grand basculement est amorcé lors des “ trente ruineuses”, que d’autres ont appelé “les trente toxiques”, ainsi baptisées par dérision en pensant aux fameuses trente glorieuses de l’après seconde guerre mondiale.

Les années trente, quarante et cinquante de ce 21e siècle furent trois décennies d’épouvante. Soit une suite ininterrompue, et simultanée, de crises, tout à la fois économiques, sociales, écologiques et naturellement politiques, qui conduisit la planète au bord du chaos.
Une sorte de cacophonie nationale-populiste généralisée exacerba les rivalités de toutes natures et poussa à une “ troisième guerre mondiale”.

Heureusement ( si l’on ose dire), si la terre entière fut concernée, elle mena une guerre par procuration en quelque sorte, une mini-guerre locale, apocalyptique mais limitée, géographiquement parlant.

Toutes les puissances nucléaires s’affrontèrent mais par supplétifs interposés. Résultats ? Un carnage. Toute une region du monde fut ravagée, pulvérisée, purement et simplement rayée de la carte. Disparut la quasi totalité de ce qu’on nommait jusque là le Proche et Moyen Orient, de l’Est de la Mediterrannée aux confins de l’Inde, du Caucase à la peninsule arabique.

De cette immense région ne resta qu’un gigantesque trou noir, une zone interdite d’accès, comme le furent il y a bien longtemps les environs de la centrale ukrainienne de Tchernobyl.

Chloé est interrompue dans ses sombres rêveries par la venue de son ami Racine, diminutif de Raphael Cineux. Ils s’étaient connus à Paris Dauphine où ils suivaient les cours de l’UIM, l’Université internationale marxiste. L’endroit, qui avait été jadis un repère des ultra-libéraux, était devenu une des plus grandes écoles alternatives. Son changement d’orientation avait accompagné aussi la modification profonde de la capitale. La série de cataclysmes écologiques qui avait gravement affecté la banlieue avait entraîné une migration populaire vers l’ouest parisien et une recomposition sociologique radicale de ce qu’on nommait jadis “les beaux quartiers”.

Si Chloé était restée fidèle à sa formation initiale d’économiste critique, Racine, lui, avait fait le choix du livre : il était le dernier libraire de la cite. Il venait à cet instant lui offrir un petit paquet-cadeau, qui ne pouvait être d’ailleurs qu’un livre, puis alla rejoinder le reste des invites de la soirée qui à present dansaient. Il avait compris que son amie voulait rester seule encore quelques instants.

Où en était-elle de son histoire ? Oui, le trou noir ! Le monde devait vivre, allait vivre avec ce trou noir comme un éternel remord. A quelque chose malheur est bon, dit une très vieille expression populaire, ce qu’un écrivain ( Nietsche ? Kafka ? Cholé ne s’en souvenait plus très bien) traduisait ainsi : ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort.

Bref, l’invraisemblable sauvagerie dont fit preuve là le genre humain fut suivie par une fulgurante prise de conscience planétaire, une convergence inédite d’aspirations des peuples, du nord comme du sud, une vaste rébellion, provoquant l’effondrement de tous les régimes politiques en place et, dans la foulée, ce qu’on appela, ce qu’on appelle encore, la GM, la Grande Mutation. Qui se traduisit notamment par une coopération sans précédent de tous les Etats et la création d’une nouvelle ONU.

Très vite s’imposa l’idée d’un tribunal international de la finance mondiale, car il était manifeste qu’elle avait été derrière l’exacerbation de la crise et avait été à la manoeuvre conduisant à la guerre.

D’où l’idée de COP Finance I, COP étant l’ acronyme de Conférence des parties, sur le modèle (avortée) de la COP 2015 sur le climat.
S’ouvrit un cycle de négociations, qui fut particulièrement rapide, car tout le monde était conscient de l’urgence. On établit une liste noire des paradis fiscaux. En cinq ans, leur éradication fut totale, tous les organismes liés furent dissouts et tous les responsables rudement sanctionnés.

Sur sa lancée, la nouvelle communauté internationale mit en place la COP Finances II. Elle réussit à imposer une transparence totale aux sociétés multinationals, à commencer par les GAFA, mais pas que. On décartelisa toutes les féodalités économiques, industrielles, commerciales ou médiatiques, on en démocratisa le management et on institua un mode de contrôle permanent. On encouragea toute forme de production alternative et populaire.

Suivit la COP Finances III. C’est là où Chloé, juste sortie de l’université, trouva sa place.
On était dans les années 2090 du siècle dernier.
L’objectif était d’établir un veritable organe mondial de gouvernance.
Inutile de préciser que les structures de “concertation”, genre G5, G7, G10, G20, sans parler du FMI, avaient disparu dans la tourmente. Et aucune des anciennes formes de “concertation”, Union européenne comprise, n’avait survécu,

S’imposa le G200, institution méta-nationale de discussion permanente, réunissant les 200 Etats de la planète, à égalité de droits ( même les Etats disparus dans le trou noir y avaient une place symbolique). L’objectif de la COP Finances III était un système de pouvoir mondial partagé.

A present, cette élaboration ne va pas de soi. Elle se heurte à d’incessants et nouveaux problèmes mais la présence du “trou noir”, comme une grosse mauvaise conscience, est assez dissuasive pour éviter toute envie de retour en arrière.

Chloé est activement engagée dans ce dernier cycle de négociations. Un pas sensible en matière de desarmement vient d’être franchi, comme le rappelaient les co-présidents de la République un peu plus tôt. On allait, c’était imminent, vers la réduction de trois-quart des dépenses militaires de tous les pays. Et les énormes sommes dégagées seraient immédiatement affectées à un programme de développement accéléré du Sud et à une reconstruction universelle permanente.

Le seul vrai point de focalisation, en ce tout début d’année, le seul element de crise ouverte se trouve dans l’espace nord-américain. Une nouvelle guerre de sécession a abouti à la création d’une sorte de conglomérat sudiste, surarmé, fanatique et raciste, une zone qui a le don d’attirer les “nostalgiques” de tous les pays. Mais la communauté internationale suit de près l’évolution de la situation. Un boycott general est envisagé.

Chloé pense que la crise est “sous contrôle”. Nouvelle membre du Conseil économique et social mondial dependant de l’ONU, depuis peu, elle sait que son année 2118 va être chargée.
Mais pour l’heure, place à la fête. Elle vient d’ouvrir le cadeau de Racine.
Comme elle s’y attendait, c’est un livre, un gros (et vieux) roman intitulé “ Le maître et Marguerite ” de Mikhail Boulgakov. Elle en lit l’exergue :
“-Qui es-tu donc à la fin ?
- Je suis une partie de cette force qui, éternellement, veut le mal et qui, éternellement, accomplit le bien. ”
Goethe/Faust.

Gérard Streiff



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