Loire/2015

Le colonel du pont

Fantaisie historique

La première fois que j’ai vu le colonel, il était couché. Ça fait drôle un colonel couché. D’habitude, c’est plutôt le genre de métier où on est droit dans ses bottes. Mais lui, il souffrait des séquelles de 14/18, tout un tas d’éclats qui lui bouffaient les chairs, et les nerfs ; bref il dirigeait couché.

Moi, j’avais 20 ans, j’étais bidasse, et je me débinais comme tout le monde à l’époque. Je venais juste de passer la Loire quand un petit chef, que je connaissais même pas, me dit :
- Toi, là, faut que tu vois le colonel !

Pourquoi moi ? je pensais qu’il y avait erreur sur la personne. En quoi moi, Fred Faja, troufion lambda, je pouvais intéresser un colonel ? Puis j’ai vite compris qu’on prenait ce qui passait. Y avait pas le choix. C’était un tel bordel ! Et bon, ce qui passait à ce moment-là, c’était moi.

Installé dans une petite bâtisse, une maison de batelier, le long du fleuve, le gradé au lit m’a demandé :
- Qu’est ce que vous savez faire ?
J’ai répondu : jouer de l’orgue.
J’étais organiste, dans le civil, c’est vrai ; et compositeur débutant aussi ; c’était de famille ; tout le monde faisait de la musique à la maison, j’avais pas de mérite. Ma dernière composition, je l’avais intitulée « Histoire d’un homme qui jouait de la trompette dans la forêt vierge. »
- Très bien, qu’il me répond, l’alité, vous ferez la liaison moto !

Je voyais pas bien le rapport mais on n’avait visiblement pas trop le temps pour discuter. Et puis, chevaucher une moto, c’était un peu comme un rêve de gosse ; j’acceptais. Façon de parler, car on n’avait pas demandé mon avis.

Le boulot était simple. Y avait plus de radio pour les troupes, de toutes façons les autres en face nous brouillaient les ondes ; y avait plus de téléphone militaire, même plus de téléphone public, la poste avait été bombardée, les cabines volatilisées. Alors, sur ma moto, je devais transmettre fissa les ordres du colonel à nos positions, de part et d’autre du pont, sur la rive gauche.

Ma machine, c’était une BMW R35, une belle bête, toute noire, sacoches brunes, empruntée à un civil. Elle pouvait monter à 100 km /heure maxi. En principe parce qu’ici, avec les chemins qui ressemblaient plus à des escaliers pas finis qu’à une autoroute, fallait y aller mollo.

Mais bon, je parle, je parle et j’ai rien dit du contexte. Désolé, je m’explique. C’était durant l’été 40, vers la mi-juin 40. La débâcle, vous vous souvenez ? Je vous fais pas un dessin.
Ça faisait presque un an qu’on attendait l’ennemi, derrière notre ligne Maginot ; et voilà que l’ennemi avait fini par surgir, mais pas où on l’attendait : il contourna nos défenses et déferla avec ses chars sur le pays.

Dépassée, notre armée se débinait, les civils suivaient, la moitié de la France se retrouvait du jour au lendemain sur les routes. Direction plein sud. La cohue, le chaos, la débandade généralisée, la honte, surtout de voir les galonnés de l’état major filer comme des dératés. A Bordeaux ! qu’ils beuglaient ces ganaches. C’étaient les premiers à déserter, les vaches. Le 17 juin, cerise sur le gâteux, le maréchal, de Bordeaux, justement, appelait à la radio les troupes à cesser le combat.

Bref, tout était plié sauf que… sauf que quelques esprits mal tournés, quelques maniaques de la contrariété, vous savez : le genre qui fait jamais rien comme les autres, bref quelques fortes têtes dirent : NON ! PAS D’ACCORD ! STOP ! on bouge plus, on s’arrête, on tient bon, on RE-SIS-TE ! Et on lui fout sa branlée, à l’ennemi !

Le colonel était de cette espèce, mon colonel alité. Aussitôt après avoir écouté la TSF, c’est à peu près le discours qu’il tint aux rares officiers qui étaient dans le secteur.

- Vous avez entendu le maréchal ? Non ? Bin, il se dégonfle, le vieux ! Maréchal la pétoche, ouais ! Mais nous on va tenir. On va mettre la Loire en défense ! Les choses sont simples : la situation est totalement désespérée mais on va tenir, bordel de merde, on va tenir. Des questions ?

Des questions ?! Mais si on m’avait donné la parole, j’en aurais bien posé, moi, des questions. Du genre : c’est qui « on » ? « on » va tenir, « on » va mettre… ? Et combien « on » est ici, en ces bords de Loire ? Des élèves d’une école militaire, des restes du 13è régiment de tirailleurs algériens, régiment qui venait d’ailleurs d’être dissout, des petits bouts d’armée perdue. Et sans chefs. Bref une troupe de bric et de broc. 2000 hommes à tout casser. Des zouaves, des éclopés, des mômes…Et le matériel, mis à part ma moto ?! Quelques camions, une poignée de canons, deux tanks…

En face, juste de l’autre côté du fleuve, on les entendait déjà, même si on ne les voyait pas encore, tellement ils étaient nombreux, tellement y avait de moteurs en marche ; en face, donc, ils étaient, je dirais, à la louche, vingt fois plus nombreux ; vingt fois mieux équipés. Un contre vingt, quel putain de beau match on allait s’offrir ! Et malgré ça, « on » va résister, qu’il disait ! « On » va mettre la Loire en défense ! Je ne sais pas pourquoi, mais je pensais alors à cette citation d’un écrivain, j’ai oublié son nom, qui fut longtemps accrochée, la citation, pas l’écrivain, au dessus du piano de mon père ; ça disait à peu près : quand on est dans la merde jusqu’au cou, il reste plus qu’à chanter !

- Oui mon colonel, bien mon colonel ! c’est ce qu’ils ont répondu, les quelques galonnés de la réunion. Incroyable mais vrai. Bien, mon colonel…

Bon, maintenant qu’on avait dit, restait plus qu’à faire ! Restait plus qu’à chanter, comme dit l’autre. Ma première mission fut de rendre visite aux copains qui tenaient un pont-canal, vers l’Est. Fallait le faire sauter, disaient les ordres. C’était pas compliqué comme message. Le bataillon qui en avait la garde ne se fit pas prier ; on bourra l’ouvrage de dynamite, toute la travée centrale s’affaissa vite dans un bruit sourd. On aurait dit un très gros animal qui se couchait, blessé à mort.

J’informais illico le colonel. Le pont est coupé, la France aussi, qu’il jubilait. Il m’expédia alors vers une autre de nos positions qui contrôlait un viaduc vers l’Ouest cette fois. L’instruction était la même : que ça saute ! Je commençais à prendre goût à ces petites virées. Moi qui étais plutôt du genre « la crosse en l’air » jusque là, voilà que l’envie de batailler me prenait. J’étais presque fier de mon uniforme.

Au viaduc, les choses se passèrent moins facilement. Faute à l’artificier, un grand gaillard que tout le monde appelait le Chti. Ce type, c’était un maniaque, un obsédé du boulot bien fait. Il posa, seul, un chapelet de mines au milieu de l’arche puis nous rejoignit, à l’entrée du pont ; on allait tous se planquer en attendant que ça pète quand il dit : « Faut que je vérifie ! ». Le voilà qui repart, en sautillant, inspecte ses pétards, tâte un peu le matos, à droite et à gauche, semble rassuré et nous retrouve. Et là, rebelote : on attendait le feu d’artifice quand le fameux Chti nous regarde, agite la tête comme un type qui dit non et déclare « Faut que je vérifie ! » Et il retraverse le pont… Je commençais à l’avoir mauvaise ; la consigne, c’était de foncer, l’autre il lambinait, il pinaillait, il chipotait. Mais c’est lui qui maîtrisait le feu, fallait bien poiroter. Le Chti fait son petit aller-retour, on se prépare cette fois à la grande apocalypse. Certains ferment déjà les yeux, d’autres se bouchent les pavillons. Quand j’entends « Faut que je vérifie ! »

Marre ! Y nous fait quoi, l’artiste ? Le pire, c’est que ses collègues laissaient faire. « C’est le Chti ! » qu’ils disaient, fatalistes. « L’est comme ça, le Chti ! » ou encore « On le changera pas, notre Chti ! » Ils connaissaient le zigoto, mais ils m’avaient rien dit. Putain ?! Le mec, c’était un obsessionnel de première. Vous savez, le genre de compulsif qui retourne sur ses pas pour vérifier, dix fois, qu’il a bien fermé la porte, ou l’électricité, ou le gaz… Les obsédés du domestique, c’est une chose ; mais là, c’était notre responsable des explosifs qui yoyotait et qui n’arrêtait pas de se demander si ses joujoux étaient correctement branchés ! si les fils étaient bien connectés ! si tout était nickel ! si un petit grain de sable ne s’était pas glissé au dernier moment dans sa belle machinerie …

« Faut que je vérifie ! » Six fois, il nous a fait le coup. Six fois. Le comique de répétition, à la longue, ça lasse. J’en pouvais plus de ces allers et retours ! Si l’ennemi nous regardait à la jumelle, il devait croire qu’on se livrait à un rituel de barjots, ou à une danse locale ! La gigue du pont de la Loire. J’étais prêt à lui foutre mon flingue sur la tronche à ce phobique à la noix pour l’obliger à déclencher ses pétards. Vingt minutes, on est resté à faire le clown !

Finalement, rassuré, miracle !, le Chti a fait ce qu’il fallait. Et le viaduc partit en sucette ! Du beau travail, à l’arrivée, mais la mise au point avait été besogneuse. « Et encore ! commenta un voisin, d’habitude, c’est plus long ! »

Je retournais auprès du colonel. Tout autour de sa bâtisse, des hommes creusaient des tranchées, amenaient des sacs de sable. De part et d’autre du pont, on avait installé des batteries de 75, des canons anti-char. Des tirailleurs étaient en position un peu partout, toutes leurs armes mettaient en joue l’autre rive. « Cette fois, s’il veut passer, l’ennemi doit venir nous voir, et nous demander la permission » rugit le gradé.

Le champ de bataille se rétrécissait, du coup ma moto était moins utile. Mes déplacements désormais se limitaient aux environs du pont, je changeais de statut, je devenais le porte-parole, en quelque sorte, du colonel. Son intermédiaire. Son factotum.

Je l’informais du moindre mouvement de l’ennemi, de l’état d’installation de nos hommes, il fixait les ordres, je transmettais aux troupes.

L’ennemi se pointa, de très bonne heure, le lendemain matin ; une estafette composée de trois side-car. A peine avait-elle abordé le pont qu’elle eut droit à un véritable bouquet d’étoiles filantes, ça pétait de partout, ça tonnait, ça tombait dru. Une réception de première. Dans ce petit matin brumeux, on aurait dit que le soleil se levait d’un coup sur ce bout de pont. Deux engins furent pulvérisés, le troisième se paya un dérapage carabiné. Demi tour franco, il repartait au camp de base. A la revoyure.

L’ennemi avait pris de mauvaises habitudes ; depuis la frontière belge, il se croyait presque en promenade de santé. Ici, il fut surpris de l’accueil. Et vexé. Revanchard, il pilonna nos positions toute la matinée.

En milieu de journée, une torpédo grise se présenta de l’autre côté du pont. Le chauffeur agitait un drapeau blanc. A l’arrière du véhicule, un officier, debout, pérorait dans un haut-parleur qu’il tendait ensuite à son voisin qui traduisait en français. L’armistice avait été signée, crachait le mégaphone, la guerre est terminée, ça ne servait à rien de se battre, il fallait rendre les armes…

Le colonel, de sa couche, avait tout entendu. La carne épuisée mais l’ouïe fine. D’une voix terrible, il répondit aux émissaires : « MENTEUR ! JEAN FOUTRE ! » Il savait, lui, que le cessez-le-feu n’avait pas encore été signé ! Comment ? Mystère. La TSF à présent était muette. Aucune info ne circulait. Et de fait, l’armistice ne sera ratifiée que trois ou quatre jours plus tard.
Le colonel donna l’ordre de faire taire la torpédo. Le véhicule et ses passagers furent sur le champ écrabouillés.

Le pilonnage de nos positions reprit toute l’après-midi. On répondait peu, on n’avait pas d’artillerie assez forte. Au bruit, ça faisait un échange très inégal, batteries de grosses caisses contre petits battements de caisse claire.

Le colonel était en pétard, et ce n’est pas l’ennemi qui l’agaçait le plus. Il n’arrêtait pas de recevoir des visites d’officiels, le sous-préfet, plus tard le maire, le curé aussi en fin de journée. Tous voulaient calmer le jeu.
Le sous-préfet, petit bonhomme tout propre, l’air de sortir d’un cocktail, souhaitait une « résistance plus apparente que réelle. » Texto. « Une résistance plus apparente que réelle ». Le maire, peu après, ajouta qu’il fallait faire comme à Paris, trois jours plus tôt, une opération ville ouverte. « Ce serait plus raisonnable ! » Le curé, lui, parla de l’angoisse « bien légitime » de ses paroissiens. Le colonel les écouta, poliment, puis me demanda de les virer. Carrément.
On nous racontait aussi qu’en ville, des pillages de maisons abandonnées avaient eu lieu.

La nuit fut un peu plus calme, ou plutôt un peu moins violente que la journée même si on nous signala que l’ennemi tentait de passer la Loire sur des barques, des radeaux-sacs, des bouées, voire à la nage.

Le colonel souffrait en silence ; c’était pas le genre à se plaindre. J’ai appris bien plus tard qu’il portait une particule, qu’il avait aussi une ribambelle d’enfants et que dans sa tribu, on était militaire de père en fils.
Moi, Fred Faja, fils de tailleur de Belleville, les seuls militaires dont on était fiers, à la maison, c’étaient les soldats du 17è, qu’avaient pas voulu tirer sur les vignerons, dans le temps.
C’est dire si on n’était pas faits pour se croiser dans le civil, si j’ose dire. Cette nuit-là, pourtant, on connut un bref moment de complicité. Il faisait chaud ; j’étais en nage ; y avait sur la table un appareil photo ; il m’a dit « Bougez pas, je vais vous prendre en photo, ça va vous faire un souvenir. » Ce fut notre seule pause dans ces journées bouillantes, un moment de grâce dans un monde de brutes.

Le lendemain, les vagues d’assaut se sont succédé toute la matinée. Dix fois, on repoussa ses tentatives, dix fois il repartit à l’attaque. A midi, on finit encerclés.

La dernière image que je garde du gradé, c’est le colonel, debout, dans l’encadrement de la porte, son revolver à la main, pointé sur une colonne de chars ennemis. Puis il disparut dans l’anéantissement de la maison du batelier.

Ce fut la confusion générale ; moi, je m’en suis tiré, le chti aussi, je vous rassure. On se dit souvent, tous les deux, qu’on avait tenu 35 heures, et que c’était peut-être les première 35 heures de la résistance. Et qu’on devait ça au colonel du pont !

Gérard Streiff



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