Tapuscrit (doublon)

" La presse (Le Figaro et Le Monde notamment) a publié la photographie d’une vaste tombe gauloise contenant huit cavaliers, dont un adolescent, tous se tenant par l’épaule, ainsi que leurs chevaux. A cette heure, le mystère reste entier sur ce site, découvert près de Clermont-Ferrand, lors du creusement de l’autoroute. "

Les huit cavaliers
(titre provisoire)

Gérard Streiff

Gergovie, en l’an 52 avant JC. L’été.

Chapitre un

La « course du germain » était un jeu où Epona et Taranis excellaient. Il faut dire que ces jumeaux, une fille, un garçon, les enfants du forgeron de la place du marché, s’entraînaient jusqu’à plus soif. Les habitants ne s’étonnaient plus de croiser, par n’importe quel temps, ces jeunes gens aux pieds des remparts ou à travers bois comme dans les ruelles de la ville, elle galopant sur Esus, lui courant près du cheval.
Des jumeaux, vraiment ? Les gens qui ne le savaient pas s’étonnaient toujours d’apprendre qu’ils avaient exactement le même âge. C’est vrai qu’ils étaient si différents l’un de l’autre. Autant Epona était élancée, fine, autant Taranis était trapu, ramassé, solide. On l’avait surnommé dans la famille "petit sanglier". Longtemps il s’était mis en colère en entendant ce sobriquet.
-  N’importe quoi ! ? Un sanglier !
-  Et alors ?
-  Mais c’est méchant !
-  C’est surtout puissant.
-  C’est sale !
-  Mais résistant.
-  C’est sauvage.
-  Et malin !
-  C’est laid !
-  Pas vrai, regarde un marcassin.
Finalement, il accepta l’idée que ce sobriquet pouvait être un compliment.

Epona tenait son nom de la déesse protectrice des chevaux ; dès son plus jeune âge, elle aima ces animaux. Son père l’appelait volontiers Eponine ou parfois « Belisama », la très belle ; elle portait généralement une tunique courte, de couleur claire, dont le col était fermé par un lacet ; son frère d’ordinaire était torse nu, il n’avait pour seul vêtement qu’un pantalon bouffant, hâtivement retenu à la taille et aux chevilles par une cordelette.
Ils avaient toutefois une marque commune, un signe qui ne trompait pas, un trait distinctif, presque un drapeau bien à eux : ils étaient roux tous les deux. Pas rouquin-brun ni rouquin à peu-près mais franchement roux, presque rouge en vérité.

Depuis peu, la course en question était devenue la marotte des enfants gaulois. L’exercice s’inspirait d’une redoutable technique de guerre - et de chasse- des cavaliers germains : le cheval portait deux soldats ; lors de l’assaut, le cavalier en croupe sautait à terre et courait à côté de la monture en se tenant à sa crinière ; il brandissait sa lance, tout en poussant des cris effrayants. Cavalier, cheval et fantassin formaient alors une sorte de monstre à trois têtes, de furie qui avait le don de paralyser de peur l’ennemi. Encore fallait il savoir bien monter, bien courir et avoir un animal rapide.

Les jeunes de Gergovie avaient adapté cette pratique ; les chevaux, montés chacun par deux personnes, s’élançaient ensemble d’une extrémité de la piste ; à mi-parcours, l’un des cavaliers descendait de l’animal pourtant lancé à toute allure et l’accompagnait dans son galop jusqu’à une statue de bois qu’il devait toucher de son épée. Gagnait le premier arrivé sur la cible.

Cette épreuve de vitesse se livrait sur l’esplanade prolongeant la porte sud de la ville. Lieu traditionnel de rendez-vous, cette étendue battue par les vents donnait sur des pentes raides dévalant vers la plaine et offrait un superbe panorama sur les environs.

Chaque soir, des groupes de jeunes venaient s’y défier. Il y avait beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Certains participants avaient du mal à tenir à deux sur le même cheval ; beaucoup chutaient lourdement lorsqu’ils sautaient de l’animal ; d’autres ne tenaient pas la distance ; parmi ceux qui arrivaient néanmoins à finir la course, quelques uns étaient si épuisés qu’ils rataient leur cible. Bref, ce jeu tournait souvent à l’hécatombe.
De toutes façons, le résultat était connu d’avance : Epona et Taranis étaient proprement imbattables. Avec eux, l’affaire était rondement menée. Partenaires éprouvés, ils n’avaient pas besoin de s’expliquer longuement pendant les opérations ; un regard, un hochement de tête, quelques mots brefs leur suffisaient :
-  Pars.
-  Saute.
-  Fonce.
-  Frappe.

La fille était une excellente cavalière et avait toujours eu une grande familiarité avec le cheval ; cet exercice ne lui avait pas trop coûté ; le plus difficile pour elle avait été de se faire admettre comme fille par les garçons qui considéraient ce jeu comme leur chasse gardée. Elle ne comptait plus les quolibets, les moqueries et autres railleries qu’elle avait dû supporter de la part de ses camarades.

-  C’est pas pour les filles ! lui répétait-on bêtement le plus souvent.
-  Oh, la rouquine, tu n’es pas devant ton métier à tisser ?!
-  Laisse ça aux grands !
-  Petite mère, tu vas t’envoler !
-  Attention de ne pas te faire mordre !
-  Tu serais mieux sur un âne...

Longtemps, elle avait encaissé sans broncher tous ces ricanements, serré les poings et refusé que son frère vienne à son aide. Elle sut d’emblée comment faire taire ces malotrus : en étant meilleure qu’eux ! Elle se prépara donc tant et plus. De fait, elle était devenue particulièrement agile pour enfourcher sa monture ; elle savait lui faire prendre le galop plus vite que ses concurrents ; elle avait une endurance étonnante.
La sœur et le frère se complétaient bien. Lui, avec ses cuisses et ses mollets rebondis, pouvait courir des distances impressionnantes, des heures durant, sans s’essouffler ; il était capable de quitter le cheval, pourtant en pleine course, ou d’y remonter aussitôt, comme s’il s’agissait d’une épreuve banale.

Il faut dire que leur animal était une bête d’exception. Esus était une jument au poil noir, dru, brillant ; une tête mobile, la crinière touffue, des yeux immenses, clairs, toujours humides, des naseaux perpétuellement agités ; une vitalité jamais prise en défaut, un instinct sûr qui lui faisait éviter bien des pièges, et surtout une complicité complète avec les enfants. Elle reconnaissait leurs voix entre cent autres, répondait illico à leurs appels, semblait comprendre leur moindre désir, savait parfois l’anticiper.
Ils formaient vraiment un trio inséparable.
Chapitre deux

Lorsqu’ils ne jouaient pas, ce qui leur arrivait parfois, les enfants aidaient leur père, le forgeron Lug, Lug-aux-mains-d’or, disaient les gens. L’homme était renommé en ville et dans la contrée pour son travail. Mais la disparition de sa femme l’avait cassé. C’était pour lui une plaie qui n’avait jamais cicatrisé. Les jumeaux avaient peu connu leur mère. Ils se souvenaient, pensaient-ils, d’une voix chaude, de la douceur de ses bras, de son nom, Velléda. Mais peut-être avaient-ils inventé ces souvenirs. Quand ils interrogeaient le père, il se contentait de leur dire :
-  Votre mère est partie.
C’était sa seule, son unique réponse, invariablement répétée au fil des années. « Elle est partie ». Où ? Quand ? Pourquoi ? Comment ? Le potier n’émit jamais le moindre commentaire. Et aucun voisin, aucun proche ne purent renseigner davantage les jumeaux. Cette absence mystérieuse coûtait beaucoup aux enfants.
Taranis s’était construit des dizaines d’histoires plus ou moins insensées à ce propos ; il lui arrivait de les oublier puis de les reprendre, de les développer au fil des ans. Entre eux ils n’étaient pas d’accord sur cette question. Le garçon disait par exemple :

-  A mon avis elle est prisonnière.
-  Qui pourrait bien l’avoir enlevé ?
-  Des méchants !
-  C’est ridicule !
-  Ca existe les méchants, tu sais.
-  Je le sais bien mais pourquoi enlever notre mère ?
-  Parce qu’elle était belle…

Mais Taranis ne semblait guère convaincu par ses propres arguments. Il imaginait aussitôt une autre piste :

-  Ou alors, elle s’est égarée.
-  C’est pas possible de se perdre.
-  Mais si, c’est possible. Je crois qu’elle est encore dans la forêt.
-  Mais on y est allé !
-  La forêt est grande.
-  Arrête !
-  Et la mare aux serpents ?

C’est près de cette mare que leur mère avait été vue la dernière fois.

-  On l’a fouillée, tu sais bien. Et pas qu’une fois.
-  Je sais. Mais on s’y est peut être mal pris...

A sa manière, Epona était plus raisonnable, plus désespérée aussi. Très vite elle s’était dit que leur mère avait peut-être quitté Lug, parce qu’elle ne l’aimait plus. Puis, à la longue, elle envisagea même l’idée que Velléda pouvait être morte.

Mais le plus cruel était cette incertitude. Car ainsi tout restait permis. Et si un jour elle réapparaissait sur le pas de la porte ? Et si sa voix soudain s’invitait à nouveau chez eux ? Et si son visage se penchait sur le leur, au réveil ? Un tel espoir était un vrai supplice.

-  Elle reviendra.
-  Elle ne nous reconnaîtra pas.
-  Bien sûr, une mère sent ses enfants.
-  Mais on était petit quand elle est partie.
-  Cela ne change rien.
-  Tu crois ?
-  J’en suis sûre.
-  Et si elle se cachait ?
-  Pourquoi cette idée ?
-  Je ne sais pas ; peut-être que quelqu’un la menace.
-  Tu dis n’importe quoi ! Elle nous le dirait.
-  Elle a peut-être peur.
-  C’est idiot.
-  Hé bien vas-y, toi qui sais tout, dis moi où elle est alors ?

Ainsi les enfants se chamaillaient-ils à la moindre occasion ; c’était à la fois un jeu atroce mais aussi une manière bien à eux de faire vivre, revivre plus exactement, leur mère. Cependant ils se taisaient chaque fois qu’approchait Lug, qui détestait les entendre parler de Velléda. Pour lui, la réalité était plus simple, plus triste aussi : un beau matin, Velléda avait disparu. Les enfants devaient avoir trois ou quatre ans. Elle avait averti qu’elle allait chercher des herbes, des plantes. C’est vrai qu’elle avait un don pour reconnaître des feuilles ou des fleurs qui serviraient ensuite dans la cuisine, pour se soigner aussi. Elle était partie, elle n’était jamais revenue. C’était aussi élémentaire que cela. Lug avait couru la ville, cheminé dans la forêt, sondé la mare aux serpents, sillonné la campagne ; il avait consulté des druides, interrogé des voyageurs ; il avait pleuré, perdu le sommeil ; cet homme d’un naturel bavard s’était fermé sur lui-même, barricadé ; tout un temps il avait fallu lui arracher les sons de la bouche ; il n’échangeait plus trois mots, ne terminait plus ses phrases, pouvait rester pensif de longs moments.
A présent il retrouvait un peu le goût des autres mais pouvait parfois demeurer distant. En fait, il ne vivait plus que pour ses enfants. Et pour son travail

Lug était forgeron et à ce titre un homme très respecté en ville. Exercer ce métier était en effet un honneur, presque faire partie d’une caste, d’une élite.
Il travaillait le fer au marteau après l’avoir fait chauffer dans la forge.
Les enfants l’avaient toujours connu ainsi, en train de frapper, de marteler, de modeler ; à longueur de journée, il apparaissait tout auréolé de battitures, ces étincelles de métal qui jaillissaient sous ses coups.
Il fabriquait un peu de tout, des outils, des ustensiles, des armes aussi. Mais il était particulièrement renommé pour ses chaudrons, de gros récipients pansus. Il avait l’habitude de les marquer d’un chiffre : « Tritos », trois… , « décametos », dix… Dans l’ordre de leur fabrication. A la longue, c’était devenu sa signature : on savait dans la région que tout chaudron avec un numéro venait du père des jumeaux.

Lug était aussi un peu artiste ; les bons jours, quand il était bien disposé, il lui arrivait d’orner certaines de ses productions de motifs géométriques, des bâtons disposés en dents de scie ou en marches d’escalier, ou encore en arrêtes de poissons, des rectangles, des losanges, des traits ondulés, des spirales, des roues ou des rosaces ; il aimait aussi utiliser les déchets de fonte ou de fer pour réaliser des fibules, de petites broches permettant de fermer un vêtement et figurant des animaux, un cheval, un cerf, un chien, un oiseau.

L’atelier ressemblait à une véranda où s’entassaient ses productions, casques et épées, boucliers ou faucilles, vases, socs de charrue et jantes de roues, grosses pinces et cisailles.
Il jouxtait la maison qui était la simplicité même, une seule et grande pièce aux murs de bois et de torchis, à l’épais toit de chaume ; elle servait de cuisine et de chambre commune.

Chapitre trois

« Réveillez vous ! Vite !
Excité comme une puce, Taranis était entré en trombe dans la demeure familiale. Il faisait un barouf de tous les diables, bousculant son père, harcelant sa soeur.
-  Debout, allez ! La guerre est là !

Le garçon était un matinal ; certains jours, il lui arrivait même d’assister au lever du soleil depuis les remparts, ces murs imposants de pierre et de bois qui protégeaient la cité. Il trouvait chaque fois miraculeux ce moment où la nuit basculait dans le jour, où la lumière traquait l’ombre jusque dans le plus petit recoin. Gergovie était sur un plateau dominant toute la région ; de l’enceinte on avait donc à l’aube un panorama formidable.

Ce matin là, c’était un autre spectacle qui l’avait bouleversé.
« C’est la guerre ! Papa, Epona, vous m’entendez ?

Le père fut vite sur pied ; il regarda le garçon secouer sans ménagement sa sœur. Il était perpétuellement ému par la complicité de ses enfants. Il se souvenait qu’à leur naissance, des idiots avaient prétendu que les jumeaux portaient malheur ; certains voisins avaient même eu l’air de prendre peur ; il avait chassé ces mauvaises langues de chez lui.
Le druide Diviacos au contraire avait félicité Lug ; il lui avait dit que ce duo d’enfants était magique, qu’il symbolisait l’union du ciel et de la terre, du sombre et du lumineux, du noir et du blanc, de l’hiver et de l’été, de la lune et du soleil…

Peut être, se disait le forgeron ; mais pour lui, c’était tout simplement ses enfants, son bonheur. Depuis leur plus jeune âge, ils ne cessaient de se quereller et de s’entraider, de se chamailler et de se conforter, en même temps ou presque.

Le forgeron n’avait pas oublié ce jour où Taranis avait cassé le moule où il lui arrivait de confectionner de grandes épées. Comment avait-il fait ? L’enfant devait avoir sept ou huit ans, il était encore petit, le moule était bien lourd. Mystère. N’empêche : l’ustensile était inutilisable.
Le forgeron était entré dans une colère phénoménale. Le fils prit sérieusement peur ; il s’éclipsa peu après. Des jours durant, on le chercha, il resta invisible. Le père se dit qu’un mauvais sort s’acharnait sur sa famille. La sœur semblait aussi affligée que lui de cette disparition. Et puis un jour, il y avait presque une semaine qu’on n’avait plus de nouvelles du garçon, le père vit Epona quitter la ville avec du pain, des fruits. La puce à l’oreille, il la suivit en douce. Il avait vu juste. Epona allait rejoindre son frère ; ce dernier était caché dans une grotte, à deux pas des remparts, un abri si étroit qu’il s’agissait plutôt d’un souterrain. Ainsi venait-elle chaque jour le nourrir ; d’instinct, elle avait été solidaire de lui. Le père pardonna.

Il repensait à cet incident en regardant Taranis tarabuster sa sœur. Encore à moitié dans ses songes, la fille n’aimait guère ces réveils en fanfare. Elle préférait prendre son temps, paresser, sortir doucement de sa brume ; mais son frère ne lui en laissa guère le choix ; elle venait à peine d’émerger qu’il la traînait dans la ruelle ; de mauvaise grâce, elle se laissa conduire. Autour d’eux, des gens couraient, parlaient fort.

Ils croisèrent leur voisin Diviacos qui se tenait devant sa maison. Aveugle, le druide avait cette pose hiératique, sévère et désarmante en même temps, qu’ils lui connaissaient bien, la tête redressée, le menton bien haut, les yeux laiteux. Il sentait la ville s’agiter et pressentait ce qui se tramait.

-  C’est la guerre ! Lui dirent ensemble les enfants.
Ils le prirent par la main.
-  J’en étais sûr, répondit-il simplement.

Long personnage barbu et taciturne, le druide ne semblait se détendre qu’en de rares occasions. Chacune de ses rencontres avec les jumeaux en était une, précisément. Le prêtre avait toujours eu un faible pour eux. Il s’était montré affectueux à leur égard, singulièrement après la disparition de leur mère. De leur côté les jumeaux adoraient ce vieil homme ; il les impressionnait par sa sagesse et son savoir, par l’extrême respect aussi dont il était entouré.

Plus d’une fois, Epona et Taranis l’avaient conduit à travers Gergovie ou dans la proche campagne. « Mes yeux, vous êtes mes yeux » leur répétait le vieillard. Il était toujours en train de marmonner de terribles histoires et s’efforçait de leur faire apprendre par cœur d’interminables vers qu’ils avaient bien du mal de retenir.

Le prêtre avait une vénération particulière pour le dieu cornu, Cernunnos ; il leur montra un jour une petite sculpture en bois qu’il avait chez lui, représentant ce dieu aux bois de cerf, assis en tailleur, tenant dans sa main un serpent à tête de bélier.
Il savait tout des mystères de la nature ; il leur parlait des étoiles et de la plus belle d’entre toutes, Sirona ; pour lui, elles étaient les fenêtres du monde.

-  Les étoiles, des fenêtres ? S’étonnait Epona.
-  Oui des fenêtres, ou des portes si tu veux, par lesquels on accède à d’autres mondes.

Cette idée donnait le vertige aux jumeaux. Il racontait encore la course du Soleil et de la lune, parlait d’autres astres, l’un était « livide et paresseux », un autre « majestueux », un troisième « rouge », mais ils en avaient oublié le nom.
Il les initiait surtout aux secrets de la forêt. Il semblait connaître chaque arbre, l’aubépine odorante et le bouleau blanc, l’hêtre massif et le haut platane ; mais c’est le chêne qu’il chérissait tout particulièrement. Il racontait, mais les enfants ne l’avaient pas vu faire, qu’avant, en plein hiver, quand les bois semblaient figer, il venait cueillir le gui au moment de sa pleine floraison.
-  Cela devait se passer le sixième jour de la lune. Absolument. Le gui tombait dans un drap blanc. On pendait ensuite les branches à l’entrée des étables pour assurer la santé des bêtes.
-  D’où sais tu tout cela, Diviacos ? s’étonnaient parfois les enfants.
-  Je n’ai pas toujours été aveugle ! Répliquait-il.

Il leur apprit à pénétrer dans la forêt comme on entrerait dans un temple, il disait d’ailleurs que c’était son sanctuaire, que les arbres faisaient le lien entre la terre où ils plongent leurs racines et le ciel qu’ils touchent de leur cime.
Diviacos sut leur parler comme personne de ce monde d’ombres et de silence, avec ses chaos rocheux, ses mares sombres, cet univers d’angoisse, où s’était peut-être égarée leur mère, mais aussi d’infinie sérénité : la forêt !
Chapitre quatre

Les jumeaux quittèrent le druide et atteignirent le mur d’enceinte qu’ils escaladèrent.
« Regarde ! Dit Taranis, triomphant, désignant la vallée, un peu comme s’il avait été le metteur en scène du spectacle qui s’y donnait.
Une marée humaine montait vers l’oppidum. Interloquée, à présent totalement réveillée, Epona contempla l’interminable cohorte. Aussi loin que portait le regard, on voyait des troupes converger.
« C’est l’armée de Vercingétorix ! Commenta Taranis.
-  Vercingétorix ?! répéta simplement la jeune fille.

Les enfants avaient tellement entendu parler de ce nom à la maison. Le forgeron avait été un des plus fidèles partisans du chef gaulois. « Dès le début » insistait-il. Aujourd’hui qu’il était à la tête de l’armée, tout Gergovie venait en effet l’acclamer. Mais Lug savait bien qu’il n’en avait pas toujours été ainsi. Vercingétorix avait été maltraité par sa ville natale. Combien de fois le forgeron leur avait raconté comment les nobles de la ville, il n’y a pas si longtemps, l’avaient banni.
-  Pourquoi ?
-  Parce qu’il appelait à la révolte contre le Romain.
-  Et alors ?
-  Les gens d’ici, les notables ne voulaient pas d’histoire. Ils comptaient s’arranger avec César. Faire du commerce et c’est tout.
-  Donc ?
-  Donc ils l’ont expulsé. Comme un malpropre. Même Gobannitio, son oncle paternel, était de la partie, vous vous rendez compte ? Faut vous dire que le père de Vercingétorix, Celtill, avait de son temps déjà subi un sort pire encore.
-  C’est à dire ?
-  Il avait été tué ! Par ces mêmes nobliaux. Soit disant parce qu’il voulait devenir roi contre leur gré…
-  Mais Vercingétorix, qu’est ce qu’il a fait, une fois chassé d’ici ?
-  Il est allé rameuter les campagnes ; il a fait le tour des villages, il s’est adressé aux paysans ; là, on l’a écouté, on l’a soutenu, on l’a suivi ; on l’a même désigné roi des Arvernes. Il est alors revenu en ville, mais cette fois en vainqueur.

Ces derniers mois, on savait qu’il harcelait César. Dans la forge de leur père, des clients, des marchands ambulants faisaient volontiers état des combats entre Gaulois et Romains ; dans ces conversations, il était question d’affrontements de plus en plus sévères, de commerçants romains tués, de villes gauloises conquises. On disait que le Romain disposait de forces immenses, bien équipées, solidement entraînées ; que Vercingétorix connaissait son adversaire. Il avait même côtoyé un temps l’état major romain et avait retenu la leçon : il avait réuni les tribus gauloises, créé une véritable armée, imposé une discipline de fer. Plutôt que d’affronter directement le Romain, il tentait de l’affaiblir, d’éparpiller ses forces, d’envoyer des escadrons gaulois frapper ses arrières, de l’affamer par une politique de la terre brûlée, en détruisant les moissons, brûlant les récoltes, rasant les villages.

Pour Lug, la tactique de Vercingétorix était claire : refuser le combat en plaine, attirer César devant Gergovie, l’obliger à faire le siège de la ville, le laisser s’enterrer là.
En ville on s’attendait donc à la venue des troupes gauloises ; des éclaireurs avaient prévenu de leur imminente arrivée. Les enfants n’étaient donc pas complètement surpris. N’empêche : pour Epona et Taranis, la guerre restait quelque chose d’assez floue, de plutôt lointain. Jusqu’à ce jour.

-  Oui, Vercingétorix est là, répéta Taranis, pérorant sur le rempart. Et toute la Gaule est avec lui.

Le garçon exagérait : les gaulois n’étaient pas tous au rendez-vous. Il manquait les Belges, les Aquitains, les gens de l’Est. Il manquait aussi tous ces gaulois du Sud, de la « provincia », la colonie romaine. C’était surtout la Gaule celte qui avait répondu présent et qui escaladait alors les pentes de Gergovie. Le défilé n’en n’était pas moins imposant.

-  Et tu l’as vu ? Demanda Epona.
-  Qui ?
-  Vercingétorix !
-  Il est à l’arrière.
-  A l’arrière ?
-  De ses troupes ! »

Taranis parlait avec l’assurance d’un expert. Il répétait en fait ce qu’il avait lui-même entendu peu auparavant :

-  Les Romains ne sont pas loin et il tient à connaître leur intention.

Epona ne s’étonna même pas d’avoir un frère si bien informé et ne fit pas de commentaire.
Les premières troupes arrivaient déjà devant les portes de la cité. Ouvraient la marche des milliers de fantassins, des gens de la région, les Arvernes ; suivaient des hommes aux moustaches tombantes, aux cheveux longs.

1. Des Carnutes ! S’exclama un voisin.

Les enfants n’avaient jamais vu pareille foule. Cette troupe, à leurs pieds, était bruyante, colorée, diverse.
C’était dans sa masse une armée de paysans, pauvres et fiers.
Des combattants, torse nu, portaient juste des « braies », comme Taranis, ces pantalons amples serrés aux chevilles. D’autres arboraient des capuchons de laine. Uns avaient un sagum, court manteau, d’autres un sayon, casaque grossière à grandes manches. Ici, on était pieds nus, là on avait des chausses de paille.
Tous tenaient à montrer leurs armes en direction des gens qui les saluaient depuis les remparts.
Ils brandissaient des lances ou des glaives, des faux et des haches, des frondes et des serpes à crochet, parfois de simples bâtons. On remarquait un nombre considérable d’archers.
Le chef gaulois, disait-on, avait expressément demandé à chacune des cités alliées son lot d’hommes et d’armes ; il avait insisté pour qu’on lui envoie de forts contingents de guerriers munis d’arcs ; il avait vu à l’œuvre les archers romains et savaient leur terrible efficacité.

Epona était particulièrement attentive aux cavaliers, impatients et impétueux, qui encadraient ces soldats. Les vergobrets, les chefs, montés sur de petits chevaux nerveux, canalisaient le flot humain ; ils étaient le plus souvent ceux-ci parés avec goût.

-  Regarde leurs bijoux ? S’étonna-t-elle.
-  Je te montre l’armée et toi tu vois les bijoux ! S’agaça le garçon.
-  Je vois ce qu’il y a à voir, c’est tout. Ils ont des bijoux, oui ou non ?

Plutôt que d’admettre que sa sœur avait raison, Taranis se tut.
Les cavaliers portaient en effet presque tous des « torques », colliers rigides, en bronze, parfois en or, ainsi que des bracelets.
Ils étaient le plus souvent solidement équipés : casques en bronze avec des sortes d’oreillettes protégeant les bords du visage ; gaesum ou javelots ; épées effilées aux poignées travaillées ; fourreaux d’argent ; très longs boucliers de bois, de cuir et de métal ; cottes de maille.
Il y avait même quelques chars richement décorés qui avaient pris place dans la foule armée.

Alertée par ce brouhaha, toute la ville était à présent du côté des portes pour accueillir l’armada ; celle-ci s’engouffrait dans la cité dans une cohue bon enfant.

-  Esus ! S’inquiéta soudain le garçon. Ce remue ménage va l’intriguer, non ?
Chapitre cinq

Ils filèrent du côté de l’enclos, là où les chevaux de leur quartier étaient parqués ; les bêtes étaient en effet agitées ; le tumulte inhabituel les perturbait. Apomatos, le gardien, semblait avoir fort à faire pour les calmer.

Ce géant mélancolique vivait dans une hutte qui bordait l’enclos. Personne ne savait au juste d’où il venait. On racontait qu’il était d’origine allobroge. En ville, il passait pour un benêt. Les gens l’appelaient volontiers « le fou ». « Tiens, voilà le fou qui sort les animaux », disait-on. « Alors, le fou, c’est quand que tu te maries ? » le moquaient certains. Mais lui ne s’offusquait de rien. C’est vrai qu’il paraissait un peu simplet ; chacun y allait de son explication. « C’est de naissance » disaient les uns. « Une blessure de guerre » assuraient d’autres. « Pas du tout, il a reçu un sabot de cheval ; depuis il n’a plus toute sa tête ». Apomatos laissait dire. Tout cela l’indifférait, ou l’arrangeait. Son problème était simple, il s’en ouvrit un jour à Epona.

-  Apomatos, pourquoi on ne te voit jamais à Gergovie ?
-  Mais je suis à Gergovie, non ?!
-  Je veux dire avec les gens.
Pour toute réponse, il bougonna.
-  Pourquoi tu vis loin des autres ?
-  La vie de l’enclos me suffit.
-  Mais le marché, les commerces, les fêtes, le temple, cela ne te dit rien ?
-  Non.
-  Tu n’as pas de famille ?
-  Non.
-  Personne ?
-  Je vais te dire, petite fille, mais pour toi toute seule : je n’aime pas la compagnie des hommes.
-   ?!
-  Tu vois, je les ai regardés vivre, de près, de loin. Mon opinion est faite : je trouve les adultes violents, grossiers, méchants.
-  Tous ?
-  Tous. Ou à peu près. Il n’y a que les enfants que je supporte. Ou que j’aime comme vous, mes jumeaux à moi. Sinon, vraiment, je préfère la société des animaux.

Ours solitaire, Apomatos passait ses journées à bouchonner, à brosser, à étriller, à panser. Les chevaux, il ne connaissait que cela. Il les aimait tellement qu’il s’était mis à en reproduire les silhouettes, à l’aide de son poignard, sur la porte de sa cahute, sur la palissade de la réserve ;
il avait même réalisé, sur le linteau du portique d’entrée de l’enclos, une frise de têtes d’équidés dont il n’était pas peu fier. Une demi douzaine de têtes à peine esquissées mais parfaitement reconnaissables.

Apomatos montait peu, un comble pour ce gaillard dont le nom signifiait « grand cavalier » : le bonhomme était trop grand et les chevaux de Gergovie, en règle générale, trop petits ; il n’y avait guère que Rudiobus, le rouge, pour le supporter, une puissante bête à la robe alezane, couleur de feu. L’homme était pourtant un excellent professeur. Epona et Taranis avaient fait leur apprentissage chez lui, s’initiant sous ses ordres à faire aller leur bête au pas, au train, au trot.

Il répétait volontiers que les chevaux étaient plus intelligents que les humains, plus sensés ; il prononçait parfois des phrases mystérieuses :

-  Les chevaux voient ce qu’on ne voit pas !
Ou encore
-  Leurs yeux leur permettent de voir à trente jours de voyage.

Les jumeaux ne comprenaient pas toujours ce qu’il voulait dire mais ils pensaient que ce n’était pas grave, ils aimaient sa façon de s’exprimer.
Ami des bêtes, Apomatos pouvait raconter aussi des histoires affreuses sur leur compte, des légendes où les chevaux étaient des démons, avec des têtes de chien, qui pleuraient des larmes de sang. Il connaissait des contes effrayants mais étrangement les enfants n’avaient pas vraiment peur. Peut- être parce que l’homme terminait toujours ses histoires dans un énorme rire qui avait le don de les rassurer…

Epona et Taranis avaient vite gagné sa confiance. C’est lui qui leur avait recommandé de prendre Esus ; il l’avait vue naître et s’en était d’emblée occupé avec un soin jaloux. C’était sa favorite, sa mascotte et il lui avait toujours accordé une attention particulière.
Chapitre six

La journée fut tourbillonnante et Gergovie en sortit sens dessus dessous. Comme pour bien montrer que ce jour n’était décidément pas comme les autres, Apomatos quitta son enclos et suivit les jumeaux à travers la ville.
− C’est pour vous que je fais ça ! se sentit-il obligé de leur dire.
En fait il mourait d’envie de voir l’immense et fraternelle cohue qui brassait la cité.
Des milliers d’hommes prenaient possession des rues, des places, des abords des remparts. Avec tout leur attirail, leurs armes, leurs vivres. C’était un monde incroyablement bigarré : autant de tribus, autant de costumes.
Le palefrenier qui semblait avoir voyagé un peu partout joua le guide ; il était capable désigner tous les peuples qui se retrouvaient là.
-  Cet archer ?
-  Un lémovice.
-  Ce cavalier ?
-  Un cadurque.
-  Ce paysan ?
-  Un sénon.
-  Ce porteur de lance ?
-  Un parisii.
-  Cet homme à la cotte de mailles ?
-  Un aulerque.
Il repéra encore des turons, des pictons, des andes, etc…autant de noms, à peu près inconnus des enfants, de peuples celtes qui couvraient la Gaule de Gergovie à l’Océan Atlantique, de Bretagne en Aquitaine. Tous ces gens se croisaient, ils ne se mélangeaient pas.

-  Tu les connais donc tous ?
-  J’ai vu beaucoup de pays, les enfants

Ils devaient presque crier pour s’entendre tant le bruit était partout, assourdissant ; la ville changeait radicalement de visage. Des files de « bennas », grands chariots à quatre roues, stationnaient en quinconce ; s’y entassaient vivres et armes. Ici ou là paissaient des animaux, des vaches, des chèvres, amenés par les paysans des environs. Des soldats faisaient cuire des quartiers de porc ou de mouton sur des braseros.
C’était comme si Gergovie s’encanaillait.

Ce jour-là, rien ne fut comme d’habitude. Néanmoins, le soir, les jumeaux enfourchèrent leur monture et filèrent du côté de l’esplanade. On avait beau être en guerre, accueillir la Gaule entière, être devenu la cible de César, bref le centre du monde, il n’était pas question d’oublier la « course du germain ».
Il y avait un monde fou sur le terrain de jeu où régnait une atmosphère presque électrique. Un large sillon avait cependant été préservé au milieu du tohu-bohu pour permettre à deux équipes de cavaliers de s’affronter.
Une sorte d’émulation semblait prendre corps entre les enfants familiers des lieux et les nombreux cavaliers qui assistaient au spectacle.

Survoltés, des jeunes gens défiaient les soldats ; ceux ci ne résistaient guère au désir de montrer leur force. Les courses se succédaient à un rythme frénétique. Un couple de cavaliers rutènes venait de remporter à trois reprises l’épreuve ; hilares, ils se pavanaient et narguaient des yeux l’assistance ; c’est alors qu’arrivèrent les jumeaux.

Avertis de la réputation de ces derniers, l’un des soldats du nom de Bellovèse, provoqua Taranis et Epona. En forme de salut, il leur cria :
-  Alors, les rouquins, on hésite ?
-  A affronter des vieillards ? Oui !
La répliqua de Taranis fit mouche.
-  Vous ne savez pas à qui vous avez à faire ?!
-  A deux ânes sur une mule, ricana Epona.
-  On est des soldats de Vercingétorix !
-  Avec vous, le Romain peut dormir tranquille !
La foule riait ; le public appréciait autant ces joutes verbales que la compétition elle même.
-  Venez donc vous comparer aux ânes, si vous osez, les défia le rutène.
-  Sans intérêt.
-  Vous avez peur ?
-  Oh oui, on tremble !
Taranis écarquilla des yeux faussement effrayés.
-  Allez, on vous invite.
-  C’est gagné d’avance !
-  Vous êtes sûr de tenir la distance ? Ricana le cavalier.
-  C’est ton canasson qui ne terminera pas la course, rugit le garçon.
Chaque partie du public encourageait ses favoris. Les jumeaux avaient leurs inconditionnels. « Fessez ces enfants ! » s’énervait le clan des soldats.
Pris aux jeux, les compétiteurs s’échauffaient.
-  Mais au fait, où est ton second ? Demanda un des deux rutènes. T’es tout seul ?
Il faisait mine de ne pas remarquer Epona.
-  Tu ne nous verras même pas partir ! Crâna la jeune fille.
-  Si vous voulez, on vous laisse de l’avance, s’amusait le soldat.
-  Garde tes forces, tu vas en avoir besoin, conclut Taranis.

Une foule de plus en plus compacte s’agglutinait sur l’esplanade.
Les partisans de chaque équipage ponctuaient à présent les répliques de leurs champions de grognements amusés et bruyants. Comme un chœur primitif chargé de soutenir ses héros.

Les enfants prirent place finalement sur la ligne de départ où les attendaient les soldats. Sans prévenir, ces derniers partirent en tête, Bellovèse sauta plus vite que Taranis à mi parcours mais le jeune garçon dans les derniers mètres parut voler vers la statue et les épées des deux équipages se fichèrent au même moment dans le bois. Les lames se touchaient presque, au cœur de la cible.

Les deux camps exultaient, les jeunes sautillaient, les soldats brandissaient leurs armes vers le ciel. Mais les participants, eux, étaient frustrés. Ce match nul ne leur convenait pas. Ils voulaient remettre cela.

-  On recommence ?
-  On recommence !

D’un commun accord, tout le monde reprit place au point de départ, les deux rutènes sur leur canasson, Epona et Taranis sur Esus. Même les chevaux semblaient se défier du regard et de la lippe. Une nouvelle fois, les soldats partirent les premiers mais Bellovèse se récupéra mal en quittant son cheval ; déséquilibré, il trébucha, finit la course comme un pantin désarticulé et donna la tête la première contre la statue où il s’assomma alors que Taranis, royal, renouvelait un parcours sans faute. Son arme seule vint frapper la statue, frôlant la tête de son adversaire groggy.
Déchaînés, les jeunes, déjà rejoints par la plupart des soldats conquis, firent fête aux jumeaux alors que leur concurrent, bougon, traînait son compagnon titubant loin de la foule.
Chapitre sept

Une partie de l’armée gauloise s’installa chez l’habitant. Lug, le forgeron, hébergea deux chevaliers bituriges. C’était les plus proches voisins des arvernes. Cette tribu venait d’être sévèrement réprimé par César ; ses troupes s’étaient emparés de leur ville, Avaricum, qui avait été complètement mise à sac.
En leur honneur, le forgeron, avec l’aide des enfants, les invitèrent à un repas de bienvenu. Au menu, soupe de fèves, porc bouilli au cumin et petits melons. Le tout accompagné, pour les adultes, par de la bière d’orge, la cervoise.
A table, il fut beaucoup question de César qui encerclait la ville. Il y avait là pas moins de six légions. Taranis demanda :
-  Ça fait combien de soldats ?
-  Entre vingt et trente mille hommes, estima l’un des bituriges.
-  Et qu’est-ce qu’ils vont faire ?
-  S’établir. Pour longtemps. Creuser des tranchées, monter des palissades.
-  Pourquoi ?
-  Pour nous empêcher de sortir.
-  Nous affamer ?
-  Peut-être, aussi. Nous priver d’eau, d’abord.
-  Et nous attaquer ? Comme Avaricum ?
-  Avaricum était facile à prendre, regretta l’invité. Alors qu’ici, c’est presque un nid d’aigle. Gergovie est imprenable, si vous voulez mon avis ; les pentes qui entourent la ville trop raides.
Pour Lug, le plan de Vercingétorix était d’attirer ici le Romain, le fatiguer, le pousser à la faute et, pourquoi pas, l’encercler à son tour.
-  Comment veux tu encercler quelqu’un qui t’encercle ? s’étonna Epona.
-  En rameutant derrière le Romain suffisamment de forces pour qu’il se trouve à son tour coupé du reste du pays. Imagine : des Gaulois devant, des Gaulois derrière !? Le Romain serait piégé.
L’idée fit sourire la tablée.

Cette présence toute proche des Romains tracassait les enfants.
A la nuit tombée, ils retournèrent sur les murs d’enceinte. Au loin, au delà de la forêt, scintillait une myriade de feux ; ceux ci signalaient la présence du camp ennemi. Il avait l’air de s’étendre très loin dans la vallée.
Presque une heure durant, Epona et Taranis contemplèrent ces drôles d’étoiles qui constellaient la plaine.

-  Tu crois que leur César est là, parmi eux ? S’inquiéta le garçon.
-  Suffirait d’aller voir…
-  C’est à dire ?
-  Descendre.
-  Mais on ne nous laissera jamais quitter la ville.
-  Pourquoi demander la permission ?
-  A quoi tu penses ?
-  On y va en douce.
-  Et tu sortirais par où ?
-  Par le passage des tonneliers.
-  Avec Esus ?
-  Bien sûr, avec Esus.

Le passage en question était une porte dérobée ainsi appelée parce qu’elle se trouvait juste derrière le quartier des artisans qui fabriquaient des tonneaux. Peu de gens en ville utilisait cette issue, d’ordinaire encombrée du bric à brac utilisé par les ouvriers des ateliers proches : fagots de bois, planches de chêne, cercles de châtaignier…
Il était discret et, de plus, proche de l’enclos. Ainsi ils n’auraient pas à traverser la ville avec la jument.

-  Quand ? Demanda Epona.
-  Cette nuit ?!
-  Et Apomatos ?
-  Tu sais bien qu’il ne dira rien.

Ils décidèrent de quitter la ville à la fin de la nuit, juste avant que le jour se lève ; à ce moment là, toute la cité dormait ; ceux qui se couchaient tard s’étaient enfin effondrés, les matinaux n’étaient pas encore éveillés ; bref, c’était l’heure idéale.

Ils annoncèrent à leur père qu’ils allaient dormir chez le palefrenier. Lug, d’ordinaire plutôt sévère, ne s’opposa pas à la demande des enfants. Il était tout occupé à exposer à ses hôtes quelques petits secrets de son art de la forge.

Avec Apomatos, ils continuèrent à parler longuement de la guerre ; les jumeaux étaient admiratifs de l’armée gauloise, cette mosaïque de tribus. Curieusement le palefrenier ne partageait pas leur enthousiasme ; il pensait que ce regroupement de gens si divers ne tiendrait pas longtemps. Il agaça Taranis :
-  Pourquoi tu dis ça ?
-  Parce que les Gaulois n’ont jamais su s’entendre longtemps, voilà pourquoi je dis ça.
-  Mais aujourd’hui, ils sont unis !
-  Unis ? Ce sont cinquante peuples différents, cinquante coutumes, cinquante dieux. Ils ne sont pas prêts de s’entendre !
-  Mais enfin tu viens de les voir !? C’est pas une belle armée qui est là ?
-  Belle, oui ! Fière. Courageuse. Tout ce que tu veux. Mais ce n’est pas le problème !
-  Alors c’est quoi le problème ?
-  C’est qu’à la première occasion, ils vont se bouffer le nez entre eux, si tu veux que je te dise !
-  Quelle drôle d’idées ?
-  Pas du tout. Regarde : on me dit qu’il y a quelques Eduens ici. Mais je te signale qu’il y a aussi des Eduens, et beaucoup, sans doute beaucoup plus, avec César. Et ils ne sont pas seuls avec les Romains…
Les enfants l’ignoraient ; il accusèrent le coup.
-  Et même ceux qu’on a vu ce matin, je vous le dis, je les connais : aujourd’hui, ils sont ici ; mais demain ?
Le palefrenier était remonté :
-  L’Arverne va de nouveau batailler avec le biturige qui va taper sur le Parisii, etc…
-  Mais tu vois tout en noir, toi ? reprit Epona.
-  Car tout est noir ! laissa tomber le géant.
-  Alors, c’est perdu d’avance ?
-  J’ai pas dit ça.
-  Il ne faudrait pas bouger ?
-  Au contraire, il faut se battre.
-  C’est ce qu’on fait, dit crânement Taranis.
-  Vercingétorix a raison. Je suis cent fois d’accord avec lui.
Il fit une pause, reprit :
-  Mais tout cela ne servira à rien...

Apomatos était vraiment désespérant. Pour casser le moral, il était parfait. Les enfants préférèrent changer de sujet. Ils parlèrent d’Esus, du haras, de leur ultime course dite du germain. Quand ils sentirent leur ami un peu moins bougon, ils lui firent part de leur intention de se rendre près du camp romain. Le géant pensa que ce n’était pas une bonne idée. Pourtant, il n’émit pas d’objection, ce n’était pas son genre d’interdire quoi que ce soit. Il leur dit simplement de prendre garde à l’arbre aux pendus.
-  Que veux tu dire ?
-  Vous n’avez pas entendu la rumeur ?
-  Laquelle ?
-  Vous voyez, je reste peut-être dans mon enclos mais j’entends plus de choses que vous qui passez pourtant votre temps dans la cité, se moqua-t-il.
-  Mais de quoi tu parles ? s’étonna Epona.
-  On dit qu’il y aurait tout près de leur camp un hêtre immense aux branches duquel les Romains auraient pendu des Gaulois.
Les jumeaux se regardèrent.
-  Des dizaines de gaulois ! Ajouta le bonhomme.
-  Qui dit ça ?
-  Un paysan d’ici qui a traversé leurs lignes dans la soirée ; des heures après, il en tremblait encore.

Taranis se tourna vers sa sœur.
-  Qu’est-ce qu’il y a ? lui demanda-t-elle.
-  Tu entends ce que dit Apomatos ?
-  Bien sûr !
-  Tu es toujours partante ?
-  On a dit qu’on y allait ? Alors on y va ! répondit-elle, bravache.

Partageant une même couverture, à la belle étoile, ils bavardèrent une bonne partie de la nuit. Le gardien leur raconta son expérience de la guerre. Il semblait tout connaître des combats.
-  C’était quand ?
-  Il y a longtemps.
-  Avec César ?
-  Contre César. Contre d’autres. Les hommes, vous savez, font toujours la guerre.
-  Toujours ?
-  Oh, de temps en temps, ils s’arrêtent. Alors, les uns disent que c’est la paix. Mais les sages appellent cela : un entre deux guerres !
-  Tu es vraiment sinistre, ce soir, Apomatos.
-  Vous verrez si je me trompe ; les hommes sont comme ça, c’est plus fort qu’eux : il faut qu’ils recommencent tout le temps à se battre.
Chapitre huit

A l’heure dite, Apomatos alla chercher la jument ; Esus semblait tout émoustillée à la vue des enfants…et à la perspective de nouvelles aventures. L’homme aida les jumeaux à emmailloter les pattes de l’animal.
-  Pas la peine de vous faire remarquer, dit-il.

La porte franchie, le chemin était mauvais. Il fallait d’abord descendre un éboulis de roches et de caillasses, en évitant que le cheval ne dérape ; cette première partie du circuit était très abrupte ; puis on plongeait dans la forêt. En fait il y avait là plusieurs forêts mais la nuit unifiait tout. On tombait d’abord sur les chênes au milieu de chaos rocheux, puis sur des hêtres, plus majestueux peut-être, moins touffus, quelques pins enfin. Le sentier serpentait à n’en plus finir. Il faisait doux. La terre dégageait une odeur forte. Déjà des alouettes chantaient.
Epona interpella son frère.

-  Si les Romains nous attrapent ?
-  On dira qu’on s’est perdu.
-  En pleine nuit ?
-  Ou alors on prétendra qu’on cherchait notre mère ?
-  Tu penses qu’ils vont nous croire ?!
-  Les Romains dorment !
-  Mais il doit bien y avoir des guetteurs, non ?
-  Arrête avec tes questions. Si tu n’as plus envie d’aller voir César, fais demi tour, moi j’y vais seul.
-  Ça va, ne te fâche pas !

Peu après, ils dépassèrent le bois, s’engagèrent dans un pré. Les alentours s’effaçaient dans une légère brume ; un peu perdus, ils avançèrent au pas, traversant des voiles cotonneuses. Ombre parmi les ombres, ils virent bientôt se dresser devant eux une masse énorme. C’était un arbre monumental, à peine signalé par une lune timide. Il avait l’air d’être décoré. En fait se balançaient doucement dans sa frondaison… des silhouettes de soldats. Stupéfaite, Epona immobilisa Esus ; d’instinct, elle se tassa sur le cheval, son frère fit de même. L’arbre aux pendus ! Apomatos avait raison. Les jumeaux ne pouvaient détacher leurs yeux de cette vision angoissante. Il devait y avoir là au moins une demi douzaine de corps. C’était un spectacle repoussant, comme une porte de l’enfer. Ils restèrent tous les trois figés. Ils n’étaient pas loin de rebrousser chemin mais le gigantesque spectre les immobilisait. Puis Taranis plissa les yeux, hocha la tête, chuchota quelque chose. Epona lui fit répéter.
-  C’est pas des pendus !
-  Quoi ?
-  Ce sont des armes, rien que des armes.
A son tour la fille réalisa. C’est vrai, il n’y avait, accrochées dans les branches, que des armures. Des boucliers, des casques, des cotes, des épées. Toutes ces armes étaient gauloises. C’était des trophées de guerre que les Romains exposaient ainsi à la vue de tous. Plus tard les enfants apprirent que les hommes de César avaient l’habitude de montrer ainsi les attributs de leurs ennemis défaits. Pour se vanter de leurs exploits, pour intimider aussi l’adversaire, pour jeter l’effroi.

Le lieu était toujours aussi hideux mais les enfants se détendirent un peu.
Ils ne devaient plus être très loin du camp. Toujours juchés sur le dos d’Esus, ils décidèrent d’attendre là que la brume se dissipe, que le jour se lève.

-  T’as déjà vu un Romain, toi ?
-  Ben…
-  Je veux dire : de près ?
-  Non, pourquoi ?
-  Pour savoir à quoi ils ressemblent ?
-  Comme nous, non ?
-  Ca m’étonnerait !
-  Comment ils sont habillés ?
-  T’en fais pas, tu les reconnaîtras bien.
-  Ils ont l’air cruel, on dirait…
-  Et ils nous prennent pour des « barbares » !
-  Comment ils parlent ?
-   ?!
-  Je veux dire : dans quelle langue ?
-   !?
-  Merci de ton aide ! Laissa tomber Epona.

Le garçon en fait commençait à somnoler. En confiance sur le cheval, assommée elle aussi par sa nuit blanche, sa soeur s’engourdissait, ses paupières étaient de plus en plus lourdes ; malgré le décor inquiétant, Epona finit par s’endormir ; elle eut un sommeil court, agité de rêves : elle s’imaginait encore sur le mur d’enceinte de la ville, regardant fixement les feux du camp romain ; cette voie lactée la subjuguait ; elle constata alors que les points lumineux bougeaient ; ils semblaient danser, voler ; elle réalisa soudain qu’il s’agissait de flèches enflammées ; celles ci venaient de s’élever très haut dans le ciel ; ces traînées de feu allaient s’abattre sur la ville ; elle vit encore son frère s’exposant sur la rambarde ; insouciant, il semblait ne se douter de rien. Pourtant c’est lui qui était visé ! Elle devait le mettre en garde, l’alerter, le faire bouger. « Taranis, sauve toi » voulait-elle crier ; mais aucun son ne sortait de sa bouche ; déjà son frère était touché, il brûlait ! A son tour, une flèche venait de la blesser. Elle finit par entendre un cri terrible, inhumain, interminable et…elle se réveilla.

Le garçon venait également de reprendre ses esprits.
Esus en effet avait poussé un furieux hennissement ; d’inquiétantes silhouettes tournaient autour de l’animal et des enfants ; et ce n’était pas des fantômes. Le cheval avait voulu avertir les jumeaux du danger. Mais il était trop tard.
Chapitre neuf

Ils étaient cernés par quatre cavaliers ; ceux-ci pointaient avec hargne leurs lances vers eux, presque à les toucher. Les jumeaux se demandèrent un moment s’ils n’étaient pas en train de cauchemarder, mais les soldats étaient bien réels. Il s’agissait pour trois d’entre eux de combattants éduens. Ils n’étaient pas difficile à reconnaître avec leur visage glabre, leurs cheveux courts. Des Gaulois certes, mais qui souvent se mettaient au service des Romains comme leur ami Apomatos les avait averti. Le quatrième, gaulois lui aussi, avait l’air d’être leur chef ; il portait un casque qui lui dissimulait largement le visage.

Ce dernier les nargua :
« Alors les espions, on se repose ?
Les autres ricanèrent.
« C’est vrai que vous avez bien choisi l’endroit..
Un éduen arracha le fourreau et l’épée que Taranis avait à sa taille. Les enfants se sentaient dévisagés avec morgue.
« Avancez, reprit le même homme. Je ne vous conseille pas de chercher à fuir, sinon… vous finirez ici !
Il désigna une série d’objets insolites qui pendaient au harnais de son cheval ; les enfants ne comprirent pas immédiatement de quoi il s’agissait. En fait, c’était des chevelures d’hommes, de longues mèches parfois encore retenues à un bout de peau ! Devant le regard ahuri des jumeaux, l’autre en rajouta :
-  Je vous présente mes ennemis ! Ils ne sont pas tous là, rassurez vous. Je ne montre là que les meilleurs d’entre eux, les plus braves…
Il se trouvait drôle.
Le groupe se mit en route. La position ennemie n’était vraiment plus très loin. L’aube se devinait doucement. Les pans de brouillard commençaient à s’effilocher. Le camp leur apparut, immense. Il avait été en partie fortifié : un fossé l’entourait ; au delà, on distinguait un petit rempart de terre, surmonté d’un parapet de bois. Cette dernière construction n’était manifestement pas terminée.

Ébaubi, Taranis se demanda comment ils avaient bien pu faire tout ça en une journée.

Ils longèrent le fossé ; le secteur réservé à la cavalerie semblait occuper la plus grande partie du camp ; on entendait de loin en loin le hennissement de chevaux ; puis on devinait les tentes des fantassins et enfin le quartier de l’intendance avec les chariots de vivres pour les hommes, de fourrage pour les bêtes.

« Tu crois que leur César est là ? Chuchota la jeune fille à l’oreille de son frère mais un gardien lui donna un vigoureux coup du plat de la lance pour la faire taire.

On les conduisit à l’arrière de l’installation romaine ; c’est là que des éduens étaient regroupés ; ils semblaient avoir la garde d’une sorte de camp annexe ; derrière une vague palissade, les jumeaux distinguèrent plusieurs dizaines d’hommes, de femmes entassés. Ils croisèrent des regards de détresse ; ces gens semblaient bien être des gaulois.
La veille, à Gergovie, il se disait que les Romains voyageaient avec des prisonniers. C’était probablement les personnes que l’on devinait là. Apomatos leur avait même assuré que César payait ses troupes avec le butin amassé tout au long de son périple, et qu’il avait l’habitude de vendre ses prisonniers comme esclaves...

Peu à peu, le camp se réveillait. Les gardes firent brutalement descendre les jumeaux de leur cheval, éloignèrent Esus. Les enfants durent s’asseoir côte à côte sur le sol, près d’un feu qui agonisait. Le « chef » se mit à les questionner.
-  Alors, les espions, d’où venez vous ?
-  De la forêt, dit Taranis.
-  Te moque pas de moi, gamin. Tu ne vis pas dans la forêt tout de même ?! Vous venez de Gergovie.
Les jumeaux gardaient le silence.
-  Alors, qu’est-ce qui se passe là-bas ?
Ils ne comprenaient pas bien ce qu’il attendait d’eux.
-  Il y a beaucoup de soldats ? De cavaliers ?
Tout en les interrogeant, le soldat n’arrêtait pas d’aller et venir devant le brasier.
-  Je vous conseille de répondre, insista-t-il.
-  Oui, dit Taranis.
-  Oui, quoi ? S’énervait déjà l’autre.
Epona faillit partir dans un fou rire nerveux. Bien sûr, il y avait du monde à Gergovie, beaucoup de soldats, de cavaliers, d’archers. Et puis ? L’autre le savait aussi bien qu’eux. Que pouvaient-ils leur dire de plus ? Ces questions étaient ridicules.
A la lumière de la flamme, l’homme les observa plus attentivement.
-  Des rouquins, dites moi ! Un garçon, une fille en plus ! Mais cela me dit quelque chose ?! Attendez un peu…Seriez pas les rejetons du forgeron, des fois ? Doit pas y avoir en ville trente six jumeaux rouquins, car vous êtes jumeaux, non ?
C’est alors qu’il retira son casque. On aurait dit qu’il portait un masque tant il était repoussant : le crane chauve et bosselé, la face émaciée, une bouche ondulante, comme tordue par la méchanceté, et surtout il était borgne. A la place de l’œil droit, une vilaine cicatrice lui balafrait toute une partie du visage.
-  Vous ne me remettez pas ? C’est vexant !
Cette tête réveillait chez les jumeaux un souvenir lointain, terriblement imprécis mais bien réel portant, comme l’image d’un mauvais rêve que l’on ne parviendrait plus à reconstituer. Comme la trace d’une vie enfouie, oubliée, dépassée. Finalement Epona reconnut leur gardien : Tétalès ! Taranis semblait lui aussi l’avoir identifié.

Tétalès, « le corbeau » ?! Dire que ce type avait longtemps vécu à Gergovie, qu’il avait même un temps été un de leurs voisins. Il y avait des lustres de cela. C’était un potier, assez proche de leur père, croyaient-ils se rappeler. Pas tout à fait un ami mais quelqu’un qui fréquentait la forge de Lug. Des images de leur petite enfance défilèrent devant les yeux de la jeune fille. Le bonhomme passait pour un aimable original. Il avait par exemple apprivoisé un corbeau, qui longtemps s’était tenu juché sur son épaule ; d’où son surnom.

Mais un jour le forgeron et Tétalès s’étaient fâchés. Sévèrement. Pourquoi ? Les enfants l’ignoraient. Leur père leur avait interdit de le revoir.
La recommandation était d’ailleurs inutile : « le corbeau » était devenu odieux. A la suite d’un « accident », il avait perdu un œil. Il se fit très vite une réputation d’homme bagarreur, insupportable. Lors d’un banquet, si le borgne était dans les parages, on pouvait être sûr que la fête allait dégénérer, que les convives allaient en venir aux mains, ou pire. Tétalès sentait le soufre. Il terrorisait les enfants de Gergovie.
Sa demeure était devenue un lieu sinistre ; le bonhomme avait confectionné près de la porte d’entrée une petite niche où il avait placé… un crâne. Un crâne humain. Les passants ne pouvaient échapper à ces deux orbites sombres, ce trou noir à la place du nez, cette mâchoire étroite, grinçante qui accueillaient le visiteur.
Il finit par se mettre à dos toute la cité. Un jour, il en fut purement et simplement chassé.

-  Ça y est ? Vous me remettez ? Hé oui, Tétalès pour vous servir ! Comme on se retrouve, n’est-ce pas ! Dit le corbeau.

Les enfants étaient stupéfaits. Le borgne avait vraiment l’air mauvais.

-  Gergovie pensait peut-être s’être débarrassé de moi ? Erreur. Excusez moi, les rouquins, j’ai oublié votre nom. Mais pas celui de Lug, votre père. Encore moins celui de votre mère, Vellèda, c’est ça ?

Les enfants n’aimaient vraiment pas son rictus.

-  Au fait, votre père, il cherche toujours sa femme ?

Cette question les traversa comme un coup de poignard. De quoi se mêlait-il ? Et où voulait-il en venir ?

-  Il n’a toujours pas compris…

Ces sous-entendus étaient insupportables. Epona et Taranis se regardèrent. Ils ne voulaient pas comprendre. L’autre continuait ses insinuations :

-  Fallait pas s’en prendre à moi, les rouquins. Votre père n’aurait jamais dû faire ça. C’est de sa faute, au fond, si je suis parti. Mais je me suis bien vengé, si vous voyez ce que je veux dire ? Vous comprenez de quoi je parle, j’espère ?

C’était une véritable séance de torture auquel se livrait le mercenaire.

-  Moi j’ai perdu ma ville…et lui a perdu sa femme. C’est juste non ?

Taranis n’en pouvait plus de se taire. Il l’interpella :

-  Qu’est ce que vous nous racontez là ?…
-  Oui, que j’ai tué votre mère, bien vu le rouquin. T’es pas bête, tu sais. Oui, ta mère a payé. Pour ton père, pour ce qu’il m’a fait.

Le corbeau triomphait.

-  Pour tous ces nabots de Gergovie qui m’ont chassé comme un malpropre. Fallait bien que quelqu’un expie, non ? Hé bien ce fut elle.

Les enfants s’étaient redressés pour se précipiter sur lui.

-  Holla, tout doux les bébés ! Vous faites pas le poids !

Ses trois sbires, témoins dépassés jusque là de la discussion, les repoussèrent sauvagement.

-  Mais c’est nerveux, ces gamins ! s’amusa Tétalès. Qu’est-ce qu’on va faire d’eux ?
-  Les vendre ?
-  Pourquoi pas !
-  Mois je propose qu’on leur afflige le sort réservé aux espions ?
-  C’est à dire ?
-  On leur tranche les oreilles !
-  Excellente idée, approuva le corbeau sur un ton revanchard. Ca va être un beau spectacle pour nos amis romains. Je veux qu’ils voient comment on traite les mouchards de Vercingétorix. A mon avis, ils vont apprécier.
Il riait d’avance du bon tour qu’il allait jouer. Encadré par deux de ses fidèles, il fila vers le camp de César et chargea le quatrième de la bande, le plus solide, de conduire entre-temps les enfants dans le parc des prisonniers, à deux pas de là.

Un court instant, les jumeaux se retrouvèrent avec ce seul soldat ; il avait une taille impressionnante et pourtant… Ils se regardèrent, aperçurent leur cheval qui se tenait à une vingtaine de mètres ; ils se comprirent sans échanger le moindre mot ; la fille se courba sur elle même, les mains sur le ventre, faisant mine de souffrir ; une seconde, le cerbère qui les suivait hésita sur la marche à suivre ; il baissa sa lance ; en silence, le garçon pivota alors sur lui même comme une toupie, ses deux mains jointes formaient comme un marteau ; ses poings s’écrasèrent sur le visage du gardien ; celui-ci perdit l’équilibre et trébucha.
Epona siffla Esus ; le cheval qui semblait guetter un signe de ses maîtres sauta le muret en pierres posées qui le séparait d’eux ; il rejoignit les enfants qui avaient déjà pris la fuite ; la fille enfourcha la jument, Taranis s’agrippa à la crinière et courut à côté de la monture ; tous trois filèrent ainsi vers la forêt. La scène n’avait duré que quelques secondes.

Le garde bousculé hurla et jeta son javelot qui se ficha entre les pattes de l’animal ; un, deux, trois soldats firent leur apparition de tentes proches ; ils coursèrent les fuyards, tandis que Tétalès se précipitait vers sa monture.
Les enfants remontèrent le camp, prirent la tangente, passèrent en trombe devant « l’arbre aux pendus ». Bientôt, ils entendirent se rapprocher des cavaliers qui les avait pris en chasse.

Tant que l’on resta dans la plaine, Esus se laissa conduire par Epona, galopant avec une énergie furieuse. La jeune fille avait repéré l’amorce d’un sentier, à la hauteur des premiers arbres, qui devait leur permettre de remonter vers la cité à travers bois.
Une fois dans la forêt, le lieu était si sombre qu’elle perdit ses repères ; d’instinct, le cheval guida alors la course ; la pénombre ne le dérangeait pas, il se rua dans le sentier toujours au même rythme. Taranis, accroché à la crinière, courait comme un damné, emporté par cette force.

-  Ils sont là, je les vois ! Hurlait à quelques dizaines de mètres derrière eux Tétalès.

Guidés par Esus, les enfants avaient pris la voie la plus courte pour arriver à Gergovie ; c’était aussi le chemin le plus pentu. La peur décuplait leur énergie. Taranis se surpassa, s’étouffant de fatigue ; mais il oublia la douleur, gravit le sentier avec ardeur. Esus, déchaîné, se démenait comme un beau diable.

Cette course n’avait pas échappé aux vigiles gaulois qui suivaient le groupe depuis les remparts. L’un d’eux reconnut les jumeaux et se mit à les encourager ; un autre expédia même quelques flèches en direction du « corbeau » mais, à cette distance, celui-ci ne pouvait être atteint.
Finalement Esus passa le porche central, entrouvert pour le laisser s’y engouffrer. Les gardes refermèrent violemment les lourdes portes sur le trio. Au delà des murailles, on pouvait entendre Tétalès hurler de dépit.

Chapitre dix

La jument était en nage ; Epona s’était laissée glisser sur le sol ; adossé à un muret, Taranis pensait que son cœur allait exploser.
Autour d’eux, les soldats commentaient la poursuite, répétaient l’événement pour ceux que le bruit avait attirés ; en peu de temps il y eut un véritable petit rassemblement. On venait voir les jeunes gens et leur monture, les toucher, les congratuler, on parlait de leur bravoure.
Peu à peu, l’affaire prit des proportions considérables. A tel point qu’on aurait pu croire que les jumeaux avaient semé l’armée de César toute entière !

« Il faut aller voir Vercingétorix ! Clama un soldat.
Et l’assistance accompagna les jeunes héros jusqu’à la demeure du chef gaulois.

Celui ci s’était installé dans le temple. Il n’était pas seul, Diviacos, le druide était là, une douzaine de personnes également. S’était-il tôt levé ou ne s’était-il pas encore couché ? En tout cas, quand les enfants et leur suite arrivèrent dans le vestibule, le Gaulois était déjà en grande conversation avec des notables de la ville.

L’homme était étonnement jeune. Celui qui avait réussi à fédérer les troupes gauloises n’avait pas trente ans. Epona le trouva absolument séduisant. Il était grand, élancé ; il avait le visage fin, des yeux imposant, un nez petit, une bouche charnue mais pas trop, les cheveux bouclés qui partaient, en vagues, du sommet du crâne jusqu’à la nuque. Il avait quitté son attirail de soldat et était simplement vêtu, avec des braies collantes tombant au dessous des genoux, une chemise sans manches et un léger manteau retenu sur l’épaule par une broche.

L’arrivée d’enfants et de soldats sembla le gêner. Devant ces intrus, la discussion, animée, tourna court.
-  Qui est là ? Pourquoi nous dérange-t-on ? S’étonna Diviacos.

Les gardes voulurent informer de l’aventure des jumeaux. Mais tous parlèrent un peu en même temps.

-  Ces enfants reviennent du camp romain !
-  Ils étaient poursuivis par un Eduen, dit l’un.
-  Non, c’était tout un groupe d’éduens, ajouta l’autre.
-  Pas du tout, c’étaient des Romains, estima un troisième.
-  Une légion romaine…
-  Mais on leur a fait peur, se rengorgea un soldat.

Ce fut très vite une parfaite cacophonie. Comme si cela ne suffisait pas, Lug, prévenu on ne sait trop comment, venait d’arriver, furieux.

-  Où étiez vous ?
-  Papa, attends…
-  Menteurs !
-  Papa…
-  Vous deviez passer la nuit chez le palefrenier !?
-  Oui enfin…
-  Enfin quoi, je ne vous ferai plus confiance à l’avenir !

Vercingétorix imposa le silence.

-  Ma parole, on se croirait sur la place du marché un jour de foire ! Que tout le monde se taise ! Tonna-t-il. Et que l’on écoute les enfants ?!

Tous les regards se tournèrent vers Taranis et Epona. Intimidés, ils se turent. Diviacos venait de les rejoindre et les encouragea à s’expliquer. Le garçon commença, la fille compléta, et ainsi de suite. Ils parlèrent de leur sortie nocturne et de l’approche du camp, de l’arbre aux pendus, de l’escadron éduen, de la tranchée et des fortifications. Des troupes romaines, des prisonniers. De leur échappée et de la poursuite. Ils ne mentionnèrent pas le nom de Tétalès. Le Gaulois semblait passionné. Il les questionna :
-  Des éduens ? Ils étaient combien ? Une palissade, ils ont terminé leur palissade ? Vous avez vu des pièges ? Les prisonniers étaient Arvernes ?

Ils répondirent, le plus précisément possible. Ravi, Vercingétorix se retourna vers les aristocrates qui l’entouraient. Ceux-ci n’étaient plus à cet instant que des vieillards apeurés :

-  Vous entendez ? Prenez exemple sur ces enfants ! Leur dit-il. Ils tiennent à peine debout…
Les jumeaux trouvèrent qu’il exagérait un peu …
- … et ils se battent, eux. Ils iraient se battre jusque dans le propre camp des Romains. Tandis que vous ! Si je vous écoutais, il faudrait ouvrir la cité à César, non ? Vous tremblez de peur !
Les autres protestèrent.
- Absolument ! continuait le Gaulois. Vous seriez prêts à lui donner vos maisons, à l’inviter à vos banquets, pourquoi pas ! Vous n’avez pas honte ?
Un des notables tenta bien encore de se défendre :
-  Vercingétorix, nous n’avons jamais dit…
-  Vous ne l’avez peut-être pas dit comme ça, intervint alors le druide, bien décidé à soutenir le jeune chef gaulois, mais vous le pensiez tellement fort qu’on a tous compris où vous vouliez en venir. Hypocrites !

Vercingétorix tourna ostensiblement le dos à son entourage et s’éloigna dans le vestibule avec les jumeaux. Il appela Lug.
-  Pardonne à tes enfants, père ! Ils ont été magnifiques.

Le forgeron grommelait. Mais sa colère était déjà passée.
Le chef gaulois sourit, fit un signe de connivence aux jumeaux. Il les retint par l’épaule et leur demanda :

-  Ainsi vous aimez aller regarder les Romains ?
-  Oui.
-  On me dit aussi que vous vous déplacez vite, c’est vrai ?
Les enfants, intimidés, approuvèrent. Epona voulut lui présenter Esus, resté devant le temple, mais elle n’osa pas.
-  Hé bien, je vous propose ….
Il laissa la phrase en suspens ; l ’assistance attendait ; il reprit :
-  … de continuer vos visites.
-  Nos visites ?
-  Oui, aux Romains.
-   ?!
-  Si votre père le permet, bien sûr !
-  Je ne peux rien te refuser, dit Lug, désarmé.
-  Mais cette fois, reprit le Gaulois, sans vous faire prendre !
-  C’est promis.
-  Et vous me tiendrez informés … des projets de César !
-  Oui, s’écria Epona.
-  Mais de quelle manière ? S’étonnait déjà Taranis.
-  Hé bien, vous me direz ce qu’il fait, s’il fortifie son camp, s’il déplace ses troupes, si de nouvelles forces arrivent, etc…
Il hésita.
-  Vous regarderez bien surtout s’il a installé des machines de guerre ; c’est qu’il a des armes redoutables !

Le forgeron grimaça. Ses enfants en éclaireurs ? Ils étaient bien jeunes pour jouer aux soldats. Mais ces derniers rayonnaient ; ils étaient fiers, immensément, d’avoir à travailler pour l’armée gauloise ! Mieux : pour Vercingétorix ! Ils se voyaient déjà raconter l’aventure à leurs compagnons : ils allaient en faire des jaloux !
Ils regardèrent Lug ; vainque, il opinait du chef ; Epona et Taranis l’embrassèrent.

Ils rentrèrent tous les trois à la forge ; en route, loin de l’agitation du temple, les enfants parlèrent de Tétales. En fait, Taranis laissa à Epona le soin de raconter leur rencontre en détail.

-  Papa, on sait ce qu’est devenue notre mère !

Lug sembla si incrédule qu’il lui fit répéter sa phrase.

-  On a appris ce qui est arrivé à notre mère.

La fille prit son élan et déclara très vte, comme si ces mots la blessaient :
-  Elle a été tuée. Et l’assassin s’appelle Tétalès.

Le coup était si rude que le forgeron eut un vertige ; il dut prendre appui sur un mur.
-  Pourquoi me dites vous ça ?

Ils racontèrent les noires confidences du borgne. Leur père se frappait le front de sa main ouverte comme pour écraser la douleur qui se ravivait en lui. Il se tut jusqu’à la maison. Leurs trois hôtes dormaient encore. Ils reprirent leur conversation sur le ton de la confidence. Epona le relança.
-  Qu’est ce qui s’était passé avec Tétalès ?
-  C’est surtout moi qu’il détestait, je crois, dit Lug.
-  Pourquoi ?
-  Les hommes sont étranges... Vous savez qu’on était presque amis.
-  Bien sûr.
-  Il était un peu bizarre mais cela ne choquait personne.
-  C’est vrai.
-  Par exemple cette habitude d’avoir un corbeau sur l’épaule ?
-  Tout le monde en riait.
-  En effet. Jusqu’au jour où je découvris ce qu’il faisait faire à son animal.
-  C’est à dire ?
-  C’est un voyageur qui me l’avait appris, un peu par hasard ; dans un village qu’il traversait, il avait été le témoin du comportement de Tétalès.
-  Raconte !
-  Hé bien, figurez-vous, il avait dressé son oiseau à crever l’œil de ses adversaires !
-   ?!
-  Il suffisait que son maître lui désigne quelqu’un, le volatile attaquait aussitôt et s’acharnait sur le malheureux, l’énucléait.
-  C’est monstrueux.
-  Tétalès en avait fait une arme qu’il proposait, ici ou là, contre de l’argent.
Les enfants semblaient ne pas comprendre.
-  Oui, il courait le pays, à la recherche de la moindre petite guerre entre tribus, entre familles ; il y louait aux plus offrants les « services » de son corbeau.
-  Quel sale type.
-  C’est ce que je lui ai dit, et vertement ; il a fait semblant de ne pas comprendre. J’ai ajouté que je ne voulais plus le voir.
-  C’est pour cela qu’il nous a détesté ?
-  Pas seulement ; je crois qu’il m’en a voulu aussi pour une autre chose. Le soir même de notre dernier échange, il s’est passé un incident terrible. Son animal est devenu enragé ; il s’en est pris à lui, l’a mutilé.
-  Et alors ?
-  Tétalès a pensé, je ne sais pas pourquoi, que c’était de ma faute, que je lui avais jeté un sort. Il parla de se venger ; peu après il dut quitter la ville, comme il vous l’a dit ; et je l’oubliais.
-  Vraiment ?
-  Oui. C’était un trop mauvais souvenir, j’effaçais de ma mémoire ce personnage.
-  Et notre mère ?
-  C’est des semaines plus tard qu’elle disparut. Bien plus tard. Et jamais je ne fis le rapprochement, idiot que j’étais…

Chapitre onze

Les jumeaux prirent très au sérieux leur nouvelle fonction. Ils se sentaient responsables de la sécurité de la ville. Carrément. Et puis cette guerre était devenue pour eux une question personnelle. Le camp de César était aussi celui de Tétalès, le meurtrier, dont ils voulaient se venger.
Aussi se livrèrent-ils à une surveillance méthodique de la position ennemie. Chaque jour, parfois plusieurs fois par jour, ils quittaient Gergovie, toujours par la porte des tonneliers, s’en allaient « espionner César », comme ils disaient, et revenaient faire part de leurs observations aux gardes.

Lors de leurs expéditions, les enfants évitaient désormais de sortir de la forêt. En fait ils avaient trouvé un promontoire, à l’orée du bois ; le lieu formait comme un balcon dominant la vallée ; il y avait là une rangée de sapins imposants ; ainsi camouflés, les enfants surplombaient parfaitement, et sans risque, le camp adverse. Ils grimpaient dans les arbres d’où la vue était vraiment imprenable.
C’était la première fois qu’ils voyaient des Romains. L’autre nuit, en effet, ils n’avaient croisé que leurs sbires éduens ! La découverte de ces étrangers, ceux qui stationnaient dans les tours de garde, les surprit.

-  On dirait des jumeaux ! Plaisanta Epona.
-  Pourquoi tu dis ça ?
-  Ils sont tous pareils !
-  C’est vrai.

Ces soldats effectivement se ressemblaient beaucoup, tous casqués, cuirassés, bottés et armés de la même manière. Certains, les chefs sans doute, portaient un panache sur leur casque. Rien à voir, vraiment, avec l’allure des troupes gauloises, disparate, hétéroclite, désordonnée.

En fait le camp ressemblait à un vaste chantier ; des dizaines d’hommes, non loin d’eux, coupaient des arbres, des sapins surtout, en faisaient des rondins ou les taillaient en pointe ; les coups répétés des haches se répercutaient dans toute la forêt. Parfois portés par le vent, des échos de voix montaient jusqu’aux enfants. Mais cette musique leur était incompréhensible. Les soldats se ressemblaient, leurs tentes alignées également, même les chevaux semblaient sortis d’un même moule. Le premier jour, Taranis poussa le zèle jusqu’à vouloir compter leurs animaux. Une main en visière pour se protéger du soleil, les yeux écarquillés par l’effort, il scrutait le haras de la légion, commençait à compter, se trompait, évidemment. Epona essayait de l’en dissuader :

-  Tu rêves.
-  Pourquoi ?
-  Les animaux sont innombrables !
-  En plus ils bougent tout le temps ! Renchérissait le garçon.
-  Alors arrête !
-  C’est Vercingétorix qui me l’a demandé, prétendit-il effrontément.

Et il reprenait ses comptes, se trompait à nouveau, recomptait, s’énervait. Epona le laissa faire. Plus tard, un peu découragé, le frère choisit de dénombrer les charrettes de l’intendance ; c’était un exercice moins risqué et plus rapide à réaliser. Le problème, c’est que Taranis n’avait pas une très bonne mémoire. Il était capable d’oublier avec une facilité déconcertante des noms, des chiffres, tous ces petits détails de la vie courante. « Une vraie passoire » disait de lui Epona. Parfois la sœur faisait semblant de prendre peur :

-  Tu te souviens de mon prénom au moins ?
-  Tu es ridicule.
-  Comment je m’appelle ?
-  Arrête !
-  Tu vois, tu ne t’en rappelles déjà plus.

Il haussait les épaules. N’empêche. Le temps qu’il revienne en ville, il avait complètement oublié le résultat de ses calculs. Il abandonna cette comptabilité et regarda plutôt comment le camp prenait forme : les tranchées étaient-elles creusées ? Où en était la construction des palissades ? Combien y avait-il de tours de gué ? De portes ? Comment se passait l’entraînement des soldats ?
Taranis fut particulièrement attiré par un singulier manège des soldats romains ; à mi chemin entre la forêt et le camp, ils creusaient à intervalles réguliers des trous au fond desquels ils fichaient des pieux de bois, la pointe dressée vers le ciel ; puis ils recouvraient ces pièges redoutables de branchages.

Au fil des jours, les enfants eurent l’impression que leurs informations étaient utiles aux forces gauloises ; et ceci les installait dans l’idée que leur mission était importante. Ils signalaient par exemple les endroits les moins défendus du camp ; chaque jour, des commandos opéraient de petites sorties pour attaquer tel ou tel point du dispositif romain, envoyer une volée de flèches, tuer quelques ennemis et remonter en ville. Cette tactique avait le don de faire enrager l’autre, de le provoquer, de le démoraliser car les Romains ne pouvaient guère y répondre. Sortir de leur camp ? c’était périlleux ; attaquer Gergovie ? César n’y songeait pas mais ne pas réagir commençait à leur coûter cher.

Sur leur indication, la dernière opération gauloise avait été particulièrement réussie. Les jumeaux en effet avaient repéré une sorte de poste avancée romain ; des légionnaires semblaient installer une drôle de machinerie, sans doute une catapulte ou peut-être un arc géant capable de tirer des flèches monumentales ou encore un « bélier », cette poutre gigantesque qui sert à enfoncer portes et murailles : selon les chevaliers bituriges, les Romains avaient déjà utilisé de telles armes, ravageuses, contre leur cité. Les jumeaux ne pouvaient être plus précis, car l’engin était caché par des palissades en paille. A l’aide de frondes, les Gaulois y projetèrent des boulettes d’argile rougies au feu qui incendièrent toute l’installation.

Au fil des visites, ils aménagèrent leur observatoire, y amassant des provisions, des armes, confectionnant même un lit. A présent, ils espionnaient à tour de rôle ; pendant que l’un scrutait, l’autre se reposait. Esus était libre de ses mouvements. Il ne serait pas venu à l’esprit des enfants de l’immobiliser. Insensible à la passion de ses maîtres pour le monde étranger qui s’installait là, tout près, il patientait, humait l’écorce, broutait la fleur.

Les jumeaux entourèrent leur activité du plus grand secret. Mais ce halo de mystère suscita une immense curiosité chez les jeunes de Gergovie. Ceux-ci s’imaginaient des choses et voulurent savoir en quoi consistaient leurs sorties régulières avec Esus.
Ils décidèrent donc de suivre coûte que coûte le frère et la soeur dans leur expédition. Ils voulaient en quelque sorte espionner les espions. Les jumeaux étaient sur leur garde mais ils eurent beau faire, et prendre les meilleurs précautions, leur cache fut finalement découverte.

Le premier qui la trouva fut leur ami Momoros. Ce petit garçon, discret, le visage couvert de taches de son, était un bon compagnon. Ils ne se formalisèrent donc pas trop. « Invité » à les accompagner dans les branches, il se régala, ébahi, du spectacle donné bien involontairement par les soldats romains.

Dans ces moments là, Epona et Taranis jouaient volontiers avec lui de leur gémellité, exagérant leurs tics, leurs manies de jumeaux et leur complicité. Par exemple si Momoros s’adressait à Taranis, c’est Epona qui lui répondait ; s’il saluait la fille en lui offrant la main, c’est le garçon qui lui tendait la sienne ; s’il tapotait pour rire l’un d’eux, c’est l’autre qui faisait semblant d’avoir mal. L’un disait qu’il avait soif, et c’est l’autre qui buvait. Pour ces jeux il leur fallait un public évidemment : de ce point de vue, Momoros était parfait ; il n’était pas dupe mais ces pitreries sans cesse répétées n’en finissaient plus de le faire rire aux larmes ; et sa joie amusait ses amis.

De son côté, Momoros était un enfant imaginatif qui savait captiver les jumeaux avec ses histoires. Il fréquentait volontiers le temple et racontait qu’il connaissait la clé des songes. Ainsi, il avait une interprétation pour chaque rêve :
-  Rêver d’un cheval signifie que tu es amoureux, ou que quelqu’un est amoureux de toi.
-  Et rêver d’une vache ?
-  C’est mauvais signe. Cela annonce une maladie.
-  D’un âne ?
-  Le bonheur !
Et ainsi de suite. Parfois, ses prédictions étaient plus sombres.
-  Si tu rêves que tu perds une dent d’en haut, c’est qu’il y aura une mort dans la famille paternelle.
-  Une dent d’en bas ?
-  C’est une disparition prochaine du côté de la famille maternelle.

Taranis croyait dur comme fer à ces indications, Epona restait perplexe.
Bien vite, d’autres enfants débusquèrent le site, le gros Ségovèse, Arlis-le-teigneux notamment. Les jumeaux étaient dépités. Que faire ? Leur interdire l’endroit ? Un après-midi, il y eut tellement de monde sur le promontoire que Taranis craignit que les Romains ne s’en rendent compte.
-  On s’ennuie ici, dit Arlis, à peine arrivé.
-  Ouais, il ne se passe rien chez ous, approuva Ségovèse.
-  J’ai une idée, suggéra le premier…
-  On t’écoute.
-  Si on attrapait un Romain ?
-  Tu veux dire le faire prisonnier ?
-  Bien sûr.
-  Mais avec quoi ?
-  Et comment ?
-  On l’attire dans le bois…
-  On l’assomme…
-  Et on l’amène à Vercingétorix !
-  On serait des héros.
Les nouveaux venus s’y voyaient déjà. Ils commentaient de plus en plus bruyamment leur idée.
-  Moins fort ! Pesta Taranis. Parlez donc moins fort, on va se faire repérer !
-  C’est toi qui parles fort, rétorqua Ségovèse.
-  Bravo ! Regardez ce que vous avez fait ! murmura de son côté Epona.
Dans une des tours du camp, celle qui était la plus proche des enfants, un garde romain gesticulait. Il appela un groupe de légionnaires qui faisait une ronde. De sa lance dressée, on le vit désigner les arbres où s’agglutinaient les petits Gaulois. Les Romains scrutèrent l’endroit. Les gamins, soudain silencieux, se tassèrent ou reculèrent. Un légionnaire lentement s’approcha ; les nouveaux venus de l’observatoire, Ségovèse, Arlis, Momoros, s’éclipsèrent sans demander leur reste. Le soldat fit encore deux ou trois pas, hésita, revint vers le camp et ses compagnons.
« Fausse alerte » chuchota Epona. Les jumeaux n’avaient pas bougé. Esus impavide broutait. Le trio se retrouvait seul maître des lieux.
Chapitre douze

Un jour qu’ils s’apprêtaient à quitter la ville, Epona et Taranis croisèrent Momoros ; leur ami semblait très énervé.

-  Vous savez ce qu’on raconte ?
-   !?
-  César contournerait Gergovie.
-  Pourquoi ?
-  On dit qu’il va nous attaquer par le nord.
-  Du côté de la faille ?
-  Oui.
-  C’est étrange.
-  Avec les Romains, il faut s’attendre à tout, dit, sentencieux, le garçon.

La faille en question désignait une dépression dans le plateau où se trouvait la cité, une sorte de très grande crevasse ; l’endroit était moins fortifié que le reste de l’oppidum car on se disait aussi qu’il était proprement impossible d’arriver par cet endroit.
Les jumeaux se précipitèrent vers les remparts. Au delà de la forêt, on devinait en effet tout un remue ménage dans la vallée ; à cette distance, il était difficile de distinguer les choses et les gens mais on comprenait bien qu’une foule se déplaçait, que l’énorme armada romaine s’était mise en route ; elle remontait la plaine, comme si elle longeait à distance la cité, provoquant un ouragan de poussière. Déjà les premières troupes gauloises, disait-on autour d’eux, allaient effectuer un mouvement similaire pour aller attendre l’agresseur de ce côté là de Gergovie.

Les jumeaux voulaient en avoir le cœur net. Ils s’éclipsèrent par la petite porte dérobée et se dirigèrent vers leur observatoire. Sur le chemin, une première surprise les attendait.
Ils venaient à peine d’entrer dans la chênaie qu’Epona retint soudainement son cheval ; elle avait remarqué sur le tronc d’un arbre une croix, couleur rouge ou ocre. Elle réalisa qu’elle avait aperçu le même signe sur la porte de la cité, tout à l’heure ; elle ne s’en était alors pas formalisée.
-  Tu as vu ça ? Demanda-t-elle à son frère.
-  Cette croix ?
-  Oui.
-  Première fois.

On aurait dit une trace faite avec un bout de poterie. Peu après, ils tombèrent sur une nouvelle croix puis une autre encore. Quel était donc ce jeu ? Qui avait pu laisser ces indications ? Pourquoi ? Où pouvaient-elles bien conduire ? Arrivés à leur poste d’observation, ils eurent une deuxième surprise. Et de taille. Le camp romain était en proie à une vive agitation. Les fantassins couraient en tout sens, les cavaliers, fébriles, tournaient en rond comme s’ils étaient en cage, maîtrisant difficilement leurs montures. Des officiers hurlaient des ordres dont le bruit venait se perdre du côté des jumeaux.
Et puis ces soldats étaient souvent curieusement accoutrés : ils dissimulaient leurs casques, leurs enseignes, leurs armes sous des chiffons. Comme s’ils voulaient se fondre dans le paysage.

-  Tu vois ce que je vois ? chuchota aussitôt Epona, les sourcils relevés très hauts.
-  Bien sûr, répliqua Taranis sur le même ton.
Il avait l’habitude des formules évasives de sa sœur et depuis bien longtemps il ne cherchait plus à les décrypter. Si elle avait quelque chose de plus précis à lui dire, elle allait le faire. De fait la jeune fille poursuivit.
-  Les cavaliers, les fantassins…
-  Oui.
-  Ils sont tous là.
-  Comme d’habitude.
-  Justement !
-  Justement quoi ?

Toute l’armée de César était bien là, à leurs pieds, en effet ; pire : elle semblait se livrer à des préparatifs d’une attaque imminente. Taranis ressentit une bouffée de panique. Il s’en voulait de ne pas avoir tout de suite compris l’inquiétude d’Epona.

-  Mais si tout le monde est là, commença-t-il…
-  … qui donc est en train longer la ville ? compléta la sœur.
-  Je n’y comprends rien.
-  Moi non plus.
-  Filons du côté de la faille.

Ils firent rebrousser chemin à Esus, coupèrent par la forêt, contournant à leur tour la ville. Vite, ils repérèrent devant eux, en contrebas, le nuage de poussière provoqué par l’armada romaine ; ils hâtèrent l’allure, devancèrent les forces ennemies ; protégés par un jaillissement de fougères géantes, ils attendirent le passage de la troupe.
En l’apercevant, Taranis étouffa un cri :

-  Mais…qu’est-ce que c’est que ça ?
-  Un piège !

Cette troisième surprise était la plus stupéfiante : les « cavaliers » qui passaient devant eux étaient en fait des valets sur des ânes ! Des muletiers ! En temps ordinaire, ces hommes, le plus souvent de très jeunes gens ou des vieillards, se chargeaient de l’entretien des chevaux mais ne participaient jamais au combat. Certains d’entre eux avaient été affublés de casques de soldats scintillant de soleil. Mais ils n’étaient même pas armés. Ils montaient les mulets qui d’habitude tiraient des chariots ou portaient les vivres et les armes ; la plupart laissaient traîner derrière leur monture des branchages qui soulevaient des tourbillons de poussière. C’était de faux cavaliers, de faux chevaux, une fausse armée. Pour une fausse bataille.
Le piège était grossier mais efficace. De loin, de la cité, on pouvait s’y laisser prendre.
Les enfants étaient sidérés.

-  Il n’y a que des palefreniers, laissa tomber Taranis.
-  Et des ânes ! Reprit Epona.
-  Qu’est-ce qu’ils fabriquent ?

Les jumeaux se regardèrent, soudain effrayés. Epona reprit la parole :

-  César veut faire croire que son armée se dirige vers le Nord …
-  Pour que les Gaulois s’y précipitent.
-  Et pendant ce temps là, avec sa cavalerie, la vraie, cette fois…
-  Celle qui est restée au camp...
-  Oui, avec ses légions, il va donner l’assaut par le Sud !
-  Sans trop se faire voir, d’où leurs armes cachées et compagnie.

Ils se turent.

-  Tu sais à quoi je pense, dit Taranis.
-  Je t’écoute.
-  Je crois qu’il prépare quelque chose de plus vicieux qu’un assaut.
-  C’est à dire ?
-  Tu te souviens des croix qu’on a vues tout à l’heure ?
-  Bien sûr.
-  Et si c’était aussi une manœuvre des Romains ?
-  Tu veux dire une manière d’indiquer un chemin discret…
-  A leurs troupes vers Gergovie, exact.
-  Une fois dans la cité, tu imagines la panique ? !
-  Mais qui pourrait monter des plans comme cela ?
-  Quelqu’un qui connaît le coin comme sa poche. Tu vois qui ?
-  Tétalès !
-  Bien sûr.

Oui, tout prenait forme. Les troupes qui se camouflent, la fausse armée qui se montre, le camp en ébullition, le sentier balisé... Il fallait immédiatement prévenir Vercingétorix ! Cette tromperie risquait de lui coûter cher.
Une fois encore, ils rejoignirent la ville, Esus galopant, Epona conduisant, Taranis courant à leur côté avec un entrain formidable.

Parvenus aux murs d’enceinte, surexcités, ils informèrent les gardes qui, à leur tour, se précipitèrent à travers les ruelles, à la recherche des dirigeants de l’armée gauloise, en criant : C’EST UN PIEGE ! DEMI-TOUR ! C’EST UN PIEGE !

Chapitre treize

Exténués, les enfants conduisirent Esus à l’enclos et regagnèrent la forge. Ils avaient l’intention de souffler un peu mais cela ne leur fut guère possible. Il y avait là un monde fou ; on venait y commenter les combats ; et puis Lug était sans cesse sollicité pour aiguiser une épée, redresser un bouclier, affûter un javelot. On lui demandait s’il ne lui restait pas des pointes de flèche ou de lance.
On entrait, on sortait de l’atelier, où régnait une ambiance de ruche, ou d’état-major.

« La ruse de César avait commencé à fonctionner » leur apprit bientôt un des chevaliers bituriges.
Le gros des troupes de Vercingétorix s’était en effet bien porté sur le secteur de la faille ; le Romain avait profité de la confusion pour lancer une attaque exactement du côté inverse ; deux de ses légions avaient pu monter jusqu’à un poste de gué, à mi chemin entre le camp et la cité, tenus par des Nitiobroges ; ils s’en étaient emparés. Il faut dire qu’ils avaient escaladé les abords de la ville dans le plus grand silence et surpris les gaulois dans leur sieste, disait-on !.

Les romains étaient épaulés, ajouta un soldat de passage, sur leur flanc gauche, par un fort détachement de fantassins éduens. Il raconta que ces « traîtres » avaient l’épaule droite dénudée, pour qu’on ne les confonde pas, dans les combats, avec les gaulois de Gergovie.

« Mais ce plan n’a que partiellement réussi », continua un troisième témoin. Avertis du danger, notamment par les jumeaux, les Gaulois en effet commençaient déjà à faire demi tour ; la progression ennemie semblait contenue. Certains disaient même avoir entendu le clairon romain sonner la retraite. Mais personne ne put confirmer la chose.

En fin d’après midi, un émissaire du chef gaulois passa chez Lug.

-  Vercingétorix demande à voir Taranis !
-  Et moi ? Demanda aussitôt Epona.
-  On ne m’a parlé que de ton frère.
-  Tant pis, j’y vais aussi.
-  Mais…
-  Celui qui prétend nous diviser n’est pas né ! Le coupa Epona.

Le coursier implora l’aide du forgeron mais Lug avait trop à faire à l’atelier pour s’interposer.

Dans le temple, le Gaulois tenait une sorte de conseil de guerre. L’avance romaine avait bel et bien été stoppée. Le gros des troupes gauloises étaient engagées contre les légions de César. Les combats étaient extrêmement violents.
Quand il vit les jumeaux, il s’exclama d’une voix tonitruante :

- Nos héros !

Un instant, le va-et-vient de ses informateurs cessa, tous les regards se portèrent vers les enfants. Devant l’assistance complice, le Gaulois félicita Epona et Taranis pour leur vigilance.

-  Cela vaut une récompense !

Il offrit au garçon son propre bouclier.

-  Prends en bien soin, jeune homme !

Y était dessiné un aigle, les ailes déployées.

-  L’aigle est comme nous, garçon ; il regarde le soleil en face !

Il glissa dans la main d’Epona une fibule : il s’agissait d’une broche de bronze représentant un cheval stylisé.

-  Belle cavalière, on m’a parlé de ton talent. Accepte cette image de ta fidèle Esus, déesse et fille de la nuit et du mystère.

Puis sans transition il annonça qu’il venait de décider l’envoi d’une escouade de cavaliers auprès des tribus voisines. Le Gaulois pensait que le combat en cours serait décisif ; il estimait que César avait commis une faute qu’il allait payer chèrement et semblait confiant dans ses forces. Mais il voulait mettre toutes les chances de son côté.

-  Ce groupe va aller chercher du renfort. Des troupes nouvelles pourraient harceler les Romains sur leurs arrières ; nous pousserions César à reculer pendant que nos frères le prendraient de revers. Ainsi nous lui règlerions définitivement son compte.

Son plan semblait séduire l’assistance.

-  Mon fidèle Ambigatus dirigera cette délégation. Il s’adjoindra quelques cavaliers helvètes, pas plus de six. Sinon ils risqueraient de se faire repérer…Ainsi que toi Taranis, si tu en étais d’accord. Mais il faut faire vite.
-  Pourquoi moi ? S’étonna le garçon.
-  Tu connais bien la région, non ?
-  Oui, mais…
-  Et puis tu es téméraire, rapide. Je souhaite vraiment que tu en fasses partie.
Le garçon accepta.
-  Et moi ? s’exclama alors Epona.
-  Taranis suffira ! Trancha le chef.
-  Je ne pars pas sans ma sœur, rétorqua le garçon.
-  Tu désobéis à ton chef ?
-  Epona doit être du voyage !
-  Il n’en est pas question.
-  Je ne pars pas sans ma sœur ! Répéta, catégorique, l’enfant.
-  Vous voyez bien, il ne partira pas sans moi, triompha Epona.

Leur détermination à tous deux était impressionnante ; le chef gaulois pensa trouver la parade :

-  Avec un cheval pour deux, vous allez ralentir le groupe.

Du tac au tac, le garçon réagit :

-  Bien, je lui laisse Esus. Je prendrai une autre monture.

Epona le regarda, se tut.
Vercingétorix parut agacé :

-  Je ne peux pas accepter ; ou alors il me faut l’accord de votre père. Lug ? Où est-il ? Allez me chercher le forgeron ?.
-  Il acceptera, j’en suis sûre, dit Epona.
-  D’accord mais je veux le voir.
-  On va le chercher.
-  Je l’attends.

Ils partirent.
Epona se doutait bien que son père refuserait. Elle avait décidé de se passer de son accord ! Et Vercingétorix ? La fille ne venait-elle pas de s’engager à venir le voir avec Lug ? Elle se dit qu’il allait rapidement oublier cette affaire, emporté par le tourbillon de la guerre.

De fait, le chef gaulois fut assailli de gens venus le solliciter pour tout et pour rien. On parlait de nouvelles troupes romaines, de combats acharnés, de gaulois enrôlés du côté de César qui lâchaient les romains et se rendaient. Il perdit les enfants de vue.

Les jumeaux se retrouvèrent au haras.
Averti de leur départ imminent, et du souhait de Taranis d’emprunter un autre cheval, le palefrenier lui conseilla Alauda, un jeune pur sang à la robe blanche. Sa soeur ne put s’empêcher de rire.
-  Alauda ? Elle s’appelle Alauda ?
-  Oui.
-  Tu sais ce que cela signifie ?
-  Alouette, et alors ?
-  Un sanglier, même un marcassin, sur une alouette, c’est drôle, non ?
Taranis, de manière générale, n’avait pas trop le sens de l’humour et ce soir encore moins. Il ne réagit pas.
Chapitre quatorze

Apomatos avait un mauvais pressentiment. Cette expédition ne lui disait rien qui vaille. Il n’aurait pas su expliquer pourquoi. Peut-être parce qu’on était au sixième jour de la lune ? « Les jumeaux sont en danger » : il n’arrivait pas à se sortir cette idée de la tête. Pas question de le leur dire, il les aurait inquiétés pour rien.

-  Je pars avec vous ! déclara-t-il soudain.
-  Tu n’as pas été désigné.
-  C’est décidé.
-  Pas question.
-  Si.
-  T’es fou !
-  C’est ce qu’on dit souvent, c’est vrai.
-  Pardon, je ne voulais pas t’offenser.
-  En plus, je connais bien les gens d’au delà du fleuve.
-  Toi ?
-  Vous avez oublié que je suis Allobroge ? Vous allez les voir, non ?
-  Et alors ?
-  Alors ? Hé bien je serai avec vous. Je saurai leur parler. Les convaincre. Même chose avec les Séquanes, aussi.
-  Mais…
-  Pas de mais. Je vous accompagne.
-  Que va dire Vercingétorix ?
-  Je m’expliquerai avec lui. Plus tard.
-  Et qui s’occupera de l’enclos ?
-  Quelqu’un va le faire, ne vous inquiétez pas. Et puis je reviendrai vite.
-  Il va falloir se battre.
-  Ecoutez moi un peu ces enfants : « Il va falloir se battre ». Mes chéris, j’ai fait plus de guerres que vous n’en ferez jamais. Avec les Romains, les Aquitains, les Germains, d’autres encore. Je n’ai pas toujours été dans cet enclos, l’avez vous oublié ?
-  Pourquoi fais-tu cela ?
-  Parce que je DOIS être de ce voyage !

C’était venu comme ça, un coup de tête. Son geste n’était pas vraiment réfléchi : il fallait qu’il soit avec eux, c’est tout, cela ne s’expliquait pas. Il allait donc quitter le haras. Qui s’en occuperait ? Il n’en savait rien. Il avait menti en disant que quelqu’un était prévu pour le remplacer. En même temps c’est vrai qu’il ne pouvait pas laisser les chevaux seuls. Momoros, justement, était là. Il allait lui en parler. Le garçon aimait bien les bêtes, et elles semblaient l’accepter. Il fallait faire vite.

A présent, chacun avait préparé sa monture, son paquetage. Apomatos avait passé sa plus belle tunique, rayée, recouverte d’une vaste cape à capuchon. Au moment du départ, il proposa à ses amis de s’asseoir.
« C’est une coutume : il faut toujours se mettre assis un court instant avant de partir pour un grand voyage, proposa-t-il. Pour que le périple se passe bien. C’est ce que disent les anciens, qui eux mêmes tenaient cela de leurs aïeux …
Ils s’assirent donc, se recueillirent ; les enfants ne voulaient pas contrarier le géant ; ils savaient combien il était attaché aux traditions.

Curieusement, le reste du groupe, voyant arriver le palefrenier avec les jumeaux, ne se montra pas trop surpris par sa présence ; de toute façon, il passait pour un fou ; ils se dirent que c’était une nouvelle lubie de sa part. Et puis il régnait un peu partout en ville une telle agitation, c’était quasiment la pagaille, qu’on ne prêta guère attention à cette indiscipline.
Ils quittèrent Gergovie au début de la nuit, toujours par la petite porte dérobée empruntée volontiers par les enfants. Vercingétorix avait voulu que l’expédition reste sinon secrète, du moins discrète. Il ne fallait pas trop attirer l’attention des habitants de la cité ; certains auraient pu s’inquiéter de ce déplacement, y voir un signe de faiblesse ou d’abandon. Ce n’était vraiment pas le moment. La tension était suffisamment grande, pas la peine d’en rajouter. Pas question non plus d’alerter les Romains qui devaient être à l’affût. Tout le monde savait qu’ils avaient des espions dans la cité même.

Les dix cavaliers s’enfoncèrent lentement dans la forêt. Epona était la dernière de la colonne ; elle suivait Taranis qui suivait Apomatos et ainsi de suite. Chacun était dans ses pensées. La fille se tourmentait déjà d’avoir caché ce départ à son père ; le garçon se demandait quelle mission on allait lui confier ; et le palefrenier avait le cœur lourd.

Sur le chemin qui dévalait de la place forte, alors que tout le monde avançait très précautionneusement, retenant au maximum les chevaux, l’un des helvètes partit soudain au triple galop, dévala en ligne droite le massif, dépassa Ambigatus, au risque de se rompre le cou et disparut. Sans crier gare, sans demander de l’aide. Les autres cavaliers s’étonnèrent de cette soudaine panique de leur compagnon ; puis ils se dirent que son cheval s’était affolé ; c’était des choses qui arrivaient après tout ; l’homme allait finir par maîtriser l’animal et les rejoindre un peu plus loin.

Le « fou », lui, y vit un signe. D’abord il n’aimait pas les Helvètes. Pour lui, c’était tous des traîtres en puissance. Comme les Eduens d’ailleurs. Un jour ici, demain pfuittt…. Pas des gens de confiance, tout ça, assurément. C’est comme les Rèmes. Comme les Lingons. Des gens qui travaillaient main dans la main avec les Romains.
A vrai dire, à qui faisait-il confiance, Apomatos ?
A personne, se dit-il. Cela le fit sourire. Ou grimacer plus exactement. On allait maintenant chercher les Allobroges, et les Voconces, et les Salluviens. Il les connaissait bien, il en venait. Il n’y croyait pas à cette histoire. Mais bon, pour les jumeaux, il voulait bien faire comme si…

Le bois se terminait. le groupe venait d’arriver dans une clairière nommée "betulla", en raison d’un bouleau planté en son centre et qui bordait le sentier. Il s’attendait à y retrouver le cavalier qui avait paniqué. Mais il n’y avait personne à l’horizon. Où avait bien pu passer le bonhomme ?

La pleine lune palissait ce replat herbeux. Un silence épais, inattendu enveloppait les lieux. Tout le monde avait ralenti l’allure, comme pour s’accorder un répit. Apomatos s’étonna de ce calme. Même au plus noir de la nuit, on entendait toujours des bruits, le frôlement de branches, le pas d’un rongeur, le feulement d’un reptile, un craquement de bois, un cri d’oiseau. Mais ici tout semblait retenu. C’est alors que, comme surgi de terre, un véritable mur d’archers romains se dressa devant la colonne ; le géant se retourna, regarda Taranis puis repéra, plus loin, en retrait, Epona.

Tout se passa très vite ; étrangement, cela se déroula sans bruit, ou presque. On entendit juste un terrible bourdonnement, comme une respiration diabolique, un battement d’air : une nuée de flèches s’abattirent sur les cavaliers et leurs montures. Tout se résuma à un sifflement étouffé et cent fois répété. Les Gaulois n’eurent même pas le temps de réagir tant l’effet de surprise avait été total. Tous, hommes et bêtes, se figèrent, criblés, puis s’affaissèrent, les uns sur les autres, sans vie, décimés.

Epona avait échappé au massacre. A l’écart du groupe, encore protégée par la forêt, elle avait assisté à l’affreux spectacle.
La colonne avait été clouée sur place, saisie par la mort en un instant, avant même d’avoir pu esquisser le moindre geste de résistance. Elle était fascinée par le carnage, impuissante ; elle avait failli crier, rejoindre les siens, mourir avec eux mais quelque chose lui dit de se taire, de se cacher, de durer, de témoigner....
Chapitre quinze

Esus tremblait. Etait-ce de fièvre, de rage, de peur ? Epona tentait de le calmer. Elle même était tétanisée. Depuis combien de temps étaient-ils là ? Des heures sans doute. Ils demeuraient plaqués derrière un chêne monumental, immobiles. La matinée était déjà bien avancée.
La jeune fille ne pouvait détourner son regard de la clairière, de cet amas de corps, là bas, de son frère, du « fou », à quelques dizaines de mètres.

Après le guet apens, il y eut un défilé de soldats romains sur les lieux du drame ; ils étaient venus se repaître de leur « victoire » ; le spectacle les excitait ; ça riait, ça ricanait, ça bavardait.

Epona attendit encore un long moment. Elle voulait s’assurer que les agresseurs étaient bien partis. Puis elle fit faire, doucement, demi tour à sa monture, marcha un bout de chemin à ses côtés puis l’enfourcha ; Esus partit au galop ; la jeune fille était submergée de chagrin. Frissonnante, en larmes, elle traversa comme une flèche la forêt et rejoignit la cité.

La ville était méconnaissable. Gergovie était déchaînée. Il y avait foule sur les remparts, sous les porches, dans les ruelles ; partout on criait, on chantait, on courait. « Vive Vercingétorix » hurlaient de jeunes gens. Un vent de folie balayait la cité. Les habitants tombaient dans les bras les uns des autres, se félicitaient, s’embrassaient. « Vive Vercingétorix ! » répétait l’écho des ruelles. Personne ne prêtait la moindre attention à la jeune fille !

Les soldats étaient très entourés. Hilares, ils martelaient avec leurs glaives sur leurs boucliers, comme s’il s’agissait de tambours. Des joueurs de « carnyx », ces longues trompes de guerre tenues verticalement, s’époumonaient comme de beaux diables ; le boucan était invraisemblable.
Des porte-enseigne euphoriques agitaient haut dans le ciel leurs hampes de bois surmontées de sculptures en bronze représentant des sangliers, des cerfs.

« César s’en va ! » clamait un vieillard rigolard. « Le Romain est battu ! » s’époumonait une jeune fille en agitant ses nattes.

Incrédule, Epona regardait à travers ses larmes ce spectacle insensé. Elle ne reconnaissait plus les siens. La ville, si tendue ces dernières semaines, si troublée cette nuit même encore, avait changé de visage.
Aux environs de la forge, elle croisa enfin son père ; il était lui aussi rayonnant.

-  On a repoussé les Romains ! Dit il en étreignant sa fille, à peine descendue d’Esus.

A l’image de la ville, il était exalté, tout imprégné du combat qui venait d’avoir lieu.

-  Le destin a tourné ! César est battu ! Il a perdu une légion entière dans les combats, tu entends, toute une légion ! Il laisse trois ou quatre mille hommes sur le terrain.

Elle tenta de l’interrompre, il n’écoutait pas.

-  Et leurs éduens ont été écrabouillés, ma fille. On m’a assuré que Tétalès était mort, tu imagines ? ! Quelqu’un aurait même vu sa tête borgne rouler au sol.

Lui d’ordinaire si calme, il vibrionnait, parlait, parlait encore :

-  Ah, le Romain avait vraiment surestimé ses forces ! Et Vercingétorix est un vrai roi de la guerre.

Des gens les dépassaient, courant vers les remparts, en riant ; en sautillant.

-  C’est aussi grâce à vous, mes enfants ! Continuait Lug. Car enfin c’est vous les premiers qui avez alerté les nôtres sur la manœuvre de l’ennemi, non ? Le stratagème du Romain a échoué, lamentablement....
-  Papa… tenta-t-elle de l’interrompre.
-  Des Eduens d’ailleurs ont bien senti le vent. On dit qu’ils abandonnent en masse le Romain pour rejoindre leurs frères gaulois. Quel incroyable retournement…
-  Papa, écoute moi !
-  Ha, si tu avais vu ces combats !
-  Papa…
-  Les nôtres ont été héroïques !
-  Laisse moi parler !

Ils marchaient ainsi, lui exalté, elle implorante, et venaient de rejoindre la forge.

-  Les archers ont été parfaits ; les premiers rangs des légionnaires ont été taillés en pièce, continuait l’homme.
-  Papa, il s’est passé quelque chose de grave, insista Epona.
-  La cavalerie gauloise a achevé le travail avec un entrain ! Mon enfant, quelle joie !
-  PAPA ! TARANIS EST MORT ! Finit par hurler la jeune fille.

Sur le coup, le père ne réalisa pas exactement ce qu’elle lui disait. Puis, comme si on venait de le sortir d’un rêve, il se figea, regarda attentivement Epona ; il sut seulement dire :

-  Au fait…. Où étais-tu ? Où étiez vous ? Je ne vous ai pas vu cette nuit ni ce matin. Je croyais pourtant vous avoir dit…

Il n’acheva pas sa phrase.

-  Où est ton frère ? demanda-t-il faiblement.
Son enthousiasme était soudainement tombé. Mais à l’évidence, il n’avait pas bien entendu ce qu’avait dit sa fille ; plus exactement, il l’avait entendu mais ne l’avait pas compris. Il n’avait pas voulu le comprendre. Epona sanglotait. Il la dévisageait. La jeune fille répéta doucement cette fois :
-  Papa, Taranis est mort ! Ils sont tous morts ! Toute le colonne envoyée par Vercingétorix...

Le visage du forgeron, jusque là tendu par l’exaltation, s’affaissa. Il s’assit, lentement, regarda sa fille avec avidité, comme s’il la voyait pour la première fois. Elle lui raconta alors, précisément, la tragédie de « betulla ».

Dans la rue, des foules joyeuses continuaient de passer. Des jeunes, des moins jeunes, des soldats, tous exultaient. Un vent de fête secouait Gergovie. Epona ferma la porte, les fenêtres. Cette joie agissait sur eux comme du sel sur une plaie. La pénombre calma un peu le père et la fille ; dans les bras l’un de l’autre, ils pleurèrent.

En fin de journée, quelqu’un frappa à la porte : c’était leur voisin Diviacos ; le druide avait eu vent de ce qui s’était passé ; il pria la jeune fille et son père de le conduire jusqu’à Vercingétorix.
Elle s’imaginait mal fendre avec lui la liesse ambiante. Mais la seule vue du vieillard imposait le respect aux passants ; sur leur passage, un bref silence se faisait, la foule s’écartait. Ils finirent par retrouver le chef gaulois au milieu de ses troupes, aux pieds des remparts, sur l’esplanade où les jumeaux d’ordinaire s’exerçaient à la course du « germain ».

Il rayonnait, porté par l’admiration des siens.
Le druide le mit au courant de l’échec de l’expédition. Il accusa le coup ; cette catastrophe en pleine fête le perturbait ; il perdait là des soldats précieux, des amis aussi et se sentait en partie responsable de ce désastre. Comme Lug, il ne songea même pas à reprocher à la jeune fille sa désobéissance.

-  On ne peut pas les laisser comme ça ! dit-il aussitôt.
-  Que faire ?
-  Il faut enterrer nos morts.
-  C’est bien.

Le chef gaulois s’adressa à Epona.

-  J’attends de toi encore un service…
-  Dites moi.
-  Tu vas conduire mes soldats, une douzaine, parmi les meilleurs, sur les lieux du drame.
-  Quand ?
-  Cette nuit même.
-  Et ?
-  Ils mettront en terre ton frère, Apomatos, mon fidèle Ambigatus, toutes les victimes du guet-apens.
-  Et leurs montures aussi ?!
-  Tu as raison, il faudra les inhumer avec leurs chevaux.
-  Pour leur dernier voyage, ajouta le druide.
-  Je serai de cette expédition, dit de son côté Lug.
-  Prenez garde, ajouta le Gaulois, des Romains sont peut-être encore dans les parages.
Chapitre seize

La nuit suivante, au lieu-dit "Betulla", la jeune fille et son escorte avaient retrouvé les membres de l’expédition très exactement comme elle les avait quittés la veille, hommes et chevaux mélangés, emmêlés, figés. Son frère chevauchait encore son cheval mort. Apomatos était juste devant lui, comme s’il avait voulu protéger le garçon. Les Romains avaient emporté presque toutes leurs armes, lances et épées, les casques aussi. Comme trophées, sans doute. Seul Taranis avait conservé son bouclier avec la tête d’aigle, celui-là même que lui avait offert Vercingétorix. Il le tenait si fermement que les pillards n’avaient probablement pas pu lui faire lâcher prise. Mais cela n’avait pas suffi à le sauver.

Avec Lug, le gros Brennus prit la tête des opérations. L’homme, un géant chauve, avait une tête carrée, des petits yeux en amande, une face aplatie. Les soldats creusèrent longuement un vaste trou. Puis Brennus réceptionna les huit corps et leurs montures ; la descente des cavaliers n’avait pas posé de problème ; ce fut un peu plus compliqué pour les chevaux ; ils avaient beau être de petite taille, sauf Rudiobus, le colosse et le forgeron avait sué sang et eau pour les tirer dans la fosse à l’aide d’une corde.
Ils installèrent les morts avec méthode.
- On va faire ça bien, avaient-ils prévenu.
L’équipe était d’accord ; Lug et lui s’affairèrent. Ils disposèrent les cadavres, serrés les uns contre les autres, sur deux rangées : quatre hommes suivis de quatre chevaux sur un premier rang ; puis ils répétèrent l’opération en dessous. Les corps avaient été posés sur le flanc droit, la tête au sud, le regard à l’Est, vers le soleil levant. Ils semblaient comme à la parade. Le forgeron avait tout particulièrement pris soin de Taranis.

Ensuite, sillonnant entre les corps, ils s’étaient livrés à une série de gestes mystérieux mais précis sous le regard perplexe du reste de l’équipe.
-  Voilà, c’est bon, laissèrent-ils finalement tomber, la tâche terminée.

De toute façon, ils n’en pouvaient plus !
Le géant et son père avaient composé un étrange ballet. Chaque cavalier mort mettait son bras gauche sur l’épaule de celui qui le précédait.
Le résultat était saisissant.
« On dirait qu’ils vont danser » se dit Epona en regardant ces corps alignés.
Elle s’en voulait de penser cela, mais comment faire autrement. Elle contempla encore une fois son frère Taranis, le plus petit de l’équipe. Il avait l’air de dormir. Derrière lui était allongé Alauda ; au dessus se trouvait l’immense Apomatos près de Rudiobus.

-  Pourquoi vous avez fait ça ? demanda machinalement la jeune fille.
Ce n’était pas un reproche, au contraire. Même pas vraiment une question. Une marque d’étonnement, une approbation plus exactement. D’ailleurs Brennus et Lug ne répondirent pas. Dans la tombe, hommes et animaux, comme à la parade, semblaient vouloir avancer à la queue leu leu vers une destination inconnue ; ils formaient comme un cortège, ou une file d’attente, ou une colonne d’aveugles.

Toute l’expédition était là, à ses pieds. Huit hommes, huit animaux. Toute l’expédition ? Sauf elle, évidemment. Et Esus. Sans parler de l’espion.
La jeune fille n’avait pas encore complètement réalisé ce que signifiait la mort de son frère, celle de son ami, mais elle sentait déjà en elle un vide, une absence. Un froid. Elle frissonna.
-  Tu as froid, petite ? lui demanda depuis la fosse Brennus d’une voix anormalement douce. Il avait dû surprendre son tressaillement.

Elle tremblait en effet. Pourtant il faisait doux. Malgré la nuit, et un petit vent nerveux, il y avait dans l’air quelque chose d’estival. Ce n’était pas un temps pour mourir, pensa-t-elle. Un bout d’elle même était partie. Elle se sentait incomplète. Mutilée. Mais il n’était pas question de montrer son émotion. Elle devait être dure, ne rien laisser deviner de ses sentiments.

Elle repensa à cette nuit tragique. Pourquoi étaient-ils tombés dans ce piège ? Car on les attendait, c’est sûr ; on savait qu’ils allaient passer par là ; ils avaient été trahis et l’helvète fuyard avait dû donner le signal. Pourquoi ne s’étaient-ils pas plus méfiés de son départ précipité ?
On avait dû repérer leur groupe dès qu’il avait quitté la ville. Des sbires de Tétalès sans doute, qui connaissaient les lieux. Ou peut-être même avaient-ils été dénoncés par des gens de la ville ?
Et puis pourquoi avait-elle pu, elle seule, en réchapper ? Par la grâce d’Esus ? L’animal avait-il pressenti un danger ? Elle se repassait dans la tête la scène qui s’était déroulée ici il y avait à peine vingt quatre heures.

Alors que le reste de la colonne se trouvait déjà dans la clairière, son cheval avait été pris de tics singuliers ; il s’était cabré, hochant brutalement la tête ; la jeune fille avait tenté de le raisonner ; en vain ; l’animal se livrait à une sorte de surplace ; il avait déjà eu une fois ce genre de comportement, il y a bien longtemps, un jour où il s’était fait mal à la patte. La jeune fille était descendue de la monture pour l’examiner.
Ils étaient encore dans le bois ; elle avait vu alors apparaître, au loin, cet alignement de romains face à ses amis ; elle avait croisé le regard d’Apomatos. L’homme avait tout compris ; on aurait dit qu’il s’y attendait. Il avait su que le piège se refermait sur eux, que c’était sans issue ; il s’était tourné vers les enfants, avait vu Taranis derrière lui, deviné le regard de la fille, là bas. Ses yeux étaient plein d’effroi ; ils l’imploraient de rester cachée, ils la suppliaient de ne pas bouger ; ils lui disaient adieu aussi. Tout cela avait duré quelques secondes, à peine. Déjà les soldats romains, leurs arcs bandés, dardaient leurs flèches.

Epona se demanda où elle avait trouvé cette énergie pour retourner en ville, revenir ici, tenir debout malgré ces deux nuits blanches.

-  On dirait qu’ils dansent, répéta-t-elle.
La pose des morts ressemblait à une farandole.
-  Comme ça, ils auront moins peur, dit son père.
Elle regarda le forgeron : en quelques heures, il était passé de la plus grande joie, celle de la victoire de Gergovie, à la plus grande détresse, celle de la mort de son fils.
-  Ils ne se quitteront plus jamais, chuchota-t-elle.
-  Ainsi ils réussiront leur dernier voyage, celui qui va les conduire au royaume des morts, ajouta Lug.
Tout le monde approuva puis l’assistance se tut. Cela dura un temps interminable.

Et si tout cela n’était qu’un cauchemar ? Peut-être allait-elle se réveiller, insouciante, retrouver son frère, Apomatos, comme avant ? Peut-être que ces cavaliers allaient soudain bouger, se redresser, que leurs montures allaient hennir, s’ébrouer, que tous allaient reprendre leur cavalcade ?
Elle regarda autour d’elle son père, ces soldats qui l’accompagnaient. Ils avaient travaillé toute la nuit pour creuser la fosse, éclairés par la seule lumière blanchâtre de la lune. Ils ruisselaient encore de sueurs. Silencieux, ils semblaient sur leur garde. Certes les Romains venaient d’être repoussés de Gergovie mais ils restaient dans les parages. Le site de "Betulla" était à flanc de colline ; de là, Epona distinguait, en contrebas, les derniers feux du campement ennemi. Peut-être brûlaient-ils là aussi leurs morts, une coutume romaine, disait-on. César avait renoncé au siège mais il n’avait pas encore complètement plié bagage. Epona comprit qu’elle ne rêvait pas.

Personne ne se décidait à bouger, encore moins à recouvrir les corps de terre. Il fallait bien pourtant terminer le travail ; le jour n’allait pas tarder à se lever, déjà une vague clarté se devinait au sommet de la colline voisine ; il n’aurait pas été raisonnable de rester trop longtemps ici. Brennus et Lug venaient de s’extraire péniblement du trou. C’est Lug qui donna le signal.
-  On y va ! murmura-t-il simplement. Dans la foulée il expédia une pelletée de terre sur les cavaliers.
Epona l’imita, puis Brennus ; les autres suivirent. Au début, tous faisaient cela précautionneusement, comme s’ils avaient peur de blesser les occupants de la tombe. La jeune fille ferma les yeux : c’était trop, trop d’émotion, trop de chagrin.

Les pelletées se succédèrent ; petit à petit les corps s’estompèrent, comme s’ils rentraient dans le sol. Comme s’ils s’engloutissaient dans les ténèbres. Taranis s’effaça le premier. Normal, c’est lui qui tenait le moins de place ; on aperçut encore un peu son bouclier avec l’aigle puis il fut caché à son tour.
Epona lui fit de la main droite un petit geste d’adieu. Ce fut à peine perceptible, elle se dit qu’il avait dû le sentir. Entre jumeaux, il y a des choses qui passent et que les autres ne voient pas.
Tous les morts furent ensuite escamotés ; Apomatos disparut le dernier, juste avant les chevaux qui sombrèrent à leur tour sous l’amas de terre.

L’endroit forma un tumulus que les hommes piétinèrent pour tasser le sol et qu’ils recouvrirent d’herbes et de branchages. Epona regarda son père, puis Esus qui n’arrêtait pas de dodeliner de la tête comme s’il n’en finissait plus de saluer son cavalier disparu ; elle fit le serment de venger son frère, de suivre l’armée gauloise. On racontait en ville que Vercingétorix allait se diriger vers Alésia.



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