Tapuscrit BdG3

Le bouclier de Gergovie

Gérard Streiff

Chapitre un

Quand il vous arrive dessus, ce monstre à trois têtes fait toujours peur. On a beau savoir que c’est un jeu, mais le trio d’attaquants forme un seul bloc, exalté, effrayant. Le visage de la jeune fille, Epona, les yeux écarquillés, la bouche serrée, surmonte la tête du cheval, Esus, les naseaux retroussés, la crinière en folie à laquelle s’accroche le garçon, Taranis, le teint écarlate, grimaçant et courant à côté de la cavalière et de son animal.

Ils pratiquent ce qu’on appelle la « course du germain », qui est devenue depuis peu la marotte des enfants de Gergovie. Ce jeu s’inspire d’une technique de guerre - et de chasse - des cavaliers venus de l’Est. Sur un champs de bataille, l’épreuve se déroule toujours de la même façon. Le cheval porte deux soldats. Lors de l’assaut, le cavalier en croupe saute à terre et cavale, si l’on peut dire, à côté de la monture en se tenant à son cou. Il brandit une arme, une lance le plus souvent, tout en poussant des cris effrayants. Cavalier, cheval et fantassin forment alors une espèce de furie qui a le don de paralyser de peur l’ennemi. Encore faut-il savoir bien monter, bien courir et avoir un animal rapide.

Epona et Taranis excellent à cet exercice. Ces jumeaux, une fille, un garçon, les enfants de Lug, le forgeron, s’y entraînent régulièrement. Les habitants ne s’étonnent plus de croiser, par n’importe quel temps, ces jeunes gens dans les ruelles de la ville ou sur l’esplanade aux pieds des remparts comme à travers bois, elle galopant sur Esus, lui lancé ventre à terre près de l’animal.
Des jumeaux, vraiment ? Les gens qui ne le savent pas s’étonnent toujours d’apprendre qu’ils ont exactement le même âge. C’est vrai qu’ils sont si différents l’un de l’autre. Autant Epona est élancée, fine, le visage rond, l’oeil pétillant, autant Taranis est trapu, ramassé, la mine grave. On l’a surnommé dans la famille "petit sanglier". Longtemps il s’est mis en colère en entendant ce sobriquet.
-  Un sanglier ?!
-  Et alors ?
-  Mais c’est méchant !
-  C’est surtout puissant, disait son père.
-  C’est sale !
-  Mais résistant.
-  C’est sauvage.
-  Et malin !
-  C’est laid !
-  Pas vrai, regarde un marcassin.
Finalement, il accepta l’idée que « petit sanglier », ce pouvait être un compliment. Mais sans en être tout à fait convaincu.
Epona, elle, tient son nom de la déesse protectrice des chevaux ; dès son plus jeune âge, elle aima ces animaux. Son père l’appelle volontiers Eponine et sa mère préfère « Belisama », la très belle. Elle porte, le printemps revenu, une tunique courte, de couleur ocre, dont le col est fermé par un lacet. Son frère, quand il ne va pas torse nu, met volontiers une blouse rayée, bleue de préférence et un pantalon bouffant, gris clair, hâtivement retenu à la taille et aux chevilles par une cordelette. Elle apprécie des sandales à lanières, lui va volontiers pieds nus.
Ils ont toutefois une marque commune, un signe qui ne trompe pas, un trait distinctif, bien à eux : ils sont roux tous les deux, franchement roux, presque rouge en vérité.

A Gergovie, les jeunes Arvernes* ont adapté la « course du germain » à leur manière. L’épreuve se livre sur le terrain découvert prolongeant la porte sud de la ville. Lieu traditionnel de rendez-vous, cette étendue battue par les vents donne sur des pentes raides dévalant vers la plaine et offre un superbe panorama mais les joueurs, trop emportés par leur exercice, ne le regardent même plus. Les chevaux, montés chacun par deux personnes, s’élancent ensemble d’une extrémité de la piste. A mi-parcours, l’un des cavaliers descend, il faudrait plutôt dire se propulse de l’animal pourtant au galop et trotte à ses côtés jusqu’à une statue, de bois ou de pierre, qu’il doit toucher de son épée, de son sabre ou d’un bâton. Gagne le premier arrivé sur la cible.
Presque chaque soir, des groupes de jeunes gens viennent s’y défier. Il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus. Certains joueurs ont du mal à tenir à deux sur le même cheval. Beaucoup chutent lourdement lorsqu’ils sautent de l’animal. D’autres ne tiennent pas la distance. Parmi ceux qui arrivent néanmoins à finir la course, quelques-uns sont si épuisés qu’ils ratent leur cible. Bref, ce jeu tourne souvent à l’hécatombe.
De toute façon, le résultat est connu d’avance : Epona et Taranis sont à peu près imbattables.
Ils ont des supporters, des inconditionnels, des amis, des vrais comme Momoros dit petit-aigle, mais leur savoir-faire suscite aussi de solides jalousies, de la part du gros Ségovèse par exemple ou d’Arlis la teigne.

Le plus souvent, avec les jumeaux, l’affaire est rondement menée. Partenaires depuis toujours, ils n’ont pas besoin de s’expliquer longuement pendant la course. Un regard, un hochement de tête, quelques mots brefs, parfois de simples onomatopées, leur suffisent :
-  Pars.
-  Saute.
-  Fonce.
-  Frappe.
Epona est une excellente cavalière et a toujours eu une grande familiarité avec le cheval. Cet exercice ne lui a pas trop coûté ; le plus difficile pour elle a été de se faire admettre parmi des garçons qui considèrent ce jeu comme leur chasse gardée. Elle ne compte plus les quolibets, les moqueries et autres railleries qu’elle a dû supporter de la part de ses camarades.
-  C’est pas pour les filles ! lui répétait-on bêtement le plus souvent.
-  Oh, la rouquine, va plutôt tisser des robes ?!
-  Laisse ça aux grands !
-  Petite mère, tu vas t’envoler !
-  Attention de ne pas te faire mordre !
-  Tu serais mieux sur un âne...
Longtemps, elle a encaissé sans broncher ces ricanements, serré les poings et refusé que son frère vienne à son aide. Elle sut d’emblée comment faire taire ces imbéciles : en étant meilleure qu’eux ! Elle se prépara tant et plus. Et de fait, elle est devenue plus agile, plus rapide, plus endurante même que ses concurrents.
Frère et sœur se complètent bien. Lui, avec ses cuisses et ses mollets rebondis, peut courir des distances impressionnantes, des heures durant, sans s’essouffler ; il est capable de quitter le cheval, pourtant en pleine course, ou d’y remonter aussitôt, comme s’il s’agissait d’une épreuve banale. En guise d’arme, il n’a qu’un bouclier, qui lui vient d’un ami, Apomatos, le palefrenier. « Un jour, je te dirai son secret » lui avait dit ce dernier. Cette arme aurait toujours servi à l’exercice ; il n’a rien de l’objet d’apparat, pompeux et coloré ; c’est plutôt un instrument cabossé. Apomatos s’en serait servi pour entraîner des « compères », confiait-il, mystérieux. C’est une planche de chêne oblongue, qui protège des épaules aux genoux ; elle est recouverte d’une fine couche de cuir, toute zébrée par les coups reçus et ses bordures sont renforcées par une étroite lamelle de fer ; au centre de la planche est creusé un trou, traversé par une poignée verticale, ou manipule, dont la main se saisit. Une double coque protège les doigts des coups ; la première est en bois, effilée, une spina, elle même recouverte par une plaque de fer arrondie, l’umbo. Ce dernier peut s’étaler de part et d’autre comme des ailes de papillon ; et cette petite armature est fixée à la planche par des clous. Au total, une arme longue et légère à la fois, et surtout très maniable.

Esus, leur animal, est une bête d’exception. Non pas par la taille, plutôt modeste comme tous les chevaux gaulois, courts de garrot. Mais par son élégance, son intelligence aussi. Jument au poil noir, dru, brillant, elle a une tête mobile, une crinière touffue, des yeux immenses, clairs, toujours humides, des naseaux perpétuellement agités. Toujours vive, elle n’est jamais prise en défaut et son instinct sûr lui fait éviter bien des pièges. Sa complicité avec les enfants est complète. Elle reconnait leurs voix entre cent autres, répond illico à leurs appels, semble comprendre leur moindre désir, sait parfois l’anticiper.
Ils forment vraiment un trio inséparable.

Leur famille habite un quartier d’artisans et de commerçants. La forge paternelle ouvre une ruelle animée, poussiéreuse l’été, boueuse le reste du temps. Cet atelier est en fait une galerie étroite, donnant sur la chaussée, où s’entassent les productions, outils et armes. Ce lieu jouxte la maison qui est la simplicité même, une seule et grande pièce aux murs de bois et de torchis, à l’épais toit de chaume ; elle sert de cuisine et de chambre commune.
De l’autre côté de la rue prospère la boutique d’un marchand de vins, Pelpios, le très volumineux Pelpios, qui propose depuis peu un bel arrivage d’amphores géantes, des grands récipients, de 25 litres au moins, de vin venu d’Italie, une merveille selon le commerçant. Quelques maisons plus loin réside Thuros, le vannier bossu. Lui adore raconter des histoires à dormir debout ; il prétend qu’il sait parler avec les arbres, les fleurs, les animaux et que ceux-ci lui répondent. Il invente des contes où un prince a trois fils qu’il envoie à l’aventure dans le monde, où ils supportent des épreuves terribles et dont ils reviennent transformés ; c’est alors qu’ils peuvent vivre tous ensemble, dans la paix et le bonheur. Le conte est toujours le même mais les épreuves varient à l’infini. Quand on lui demande où il va chercher toutes ces fantaisies, il répond avec le sourire : « Dans ma bosse, bien sûr, dans ma bosse... ». Tout à côté de Thuros se terre Lesconos, le potier au magasin désert. Il se cache, depuis des semaines ; rongé par la honte, il n’ose plus sortir de chez lui. Dans la journée en tout cas. On raconte que la nuit, parfois, on peut le voir errer, ombre furtive et malheureuse. Lesconos, père de famille nombreuse, était un notable connu de tout Gergovie, du moins de son quartier, ou de sa rue. Il était assidu au temple où on le présentait volontiers en exemple. Il arrivait même qu’on fasse appel à lui, dans certaines familles, en cas de crise dans un couple, entre parents et enfants ou entre voisins. Lesconos était aussi réputé comme chasseur. Il lui arrivait très régulièrement de quitter seul sa boutique, l’après midi, une lance à la main, pour chasser. Et il ne revenait jamais bredouille. A croire que les animaux de la forêt venait à la rencontre de ses coups. Le potier prétendait connaître des incantations magiques qui attiraient les bêtes sauvages, même de très loin. Il avait aussi l’habitude de dépiauter sur place, sans doute dans un abri connu de lui, ses proies. Il ramenait donc des canards plumés, des lièvres ou de petits chevreuils vidés. Ses retours de la chasse donnaient toujours lieu à une petite cérémonie dans cette rue des artisans, tout le monde félicitait l’heureux homme et Lesconos, le coeur sur la main, n’hésitait pas à partager le gibier avec l’un ou l’autre de ses voisins. Les jumeaux se souviennent avoir souvent goûté en famille ses perdrix, entre autres. La gloire de Lesconos était bien établie, donc, jusqu’à ce jour, l’affaire remonte à moins d’un mois, où l’on vit revenir le brillant chasseur solidement encadré par deux jeunes et immenses bergers. L’un d’eux avait surpris le potier en train de « préparer » un mouton, pauvre bête solitaire qu’il avait tout simplement subtilisée au troupeau, égorgée et dépouillée. Pris de panique, l’homme avoua tout. Lors de ses parties de « chasse », il se contentait de traîner autour des fermes proches, capturait ce qu’il pouvait (poules, canards, cochons de lait), les vidait et jouait ensuite la comédie du chasseur chanceux. Le quartier avait été dupé. Les bergers, eux, ne s’en étaient pas laissés compter. Sur le chemin, ils avaient malmené leur voleur qui, soit dit en passant, ne savait absolument pas manier la lance, objet purement décoratif qu’il exhibait pourtant fièrement. En guise de premier dédommagement, ils avaient proprement vidé le magasin de tout son attirail, vaisselles, vases, pots divers. Et, comme le compte n’y était pas, ils s’étaient promis de revenir, sans doute accompagnés de fermiers qui avaient aussi à se plaindre d’étranges disparitions... Mort de honte, Lesconos désormais se cache au plus profond de sa chambre. Et ses proches, accablés, longent les murs. La surprise passée, Lug a bien ri de cette mésaventure. Il se demanda comment tous ses amis, lui y compris, avaient pu être trompés si facilement par ces forfanteries ? Ignorance, complaisance, indifférence ? Peut-on vraiment ne pas reconnaître du gibier ? A présent, avec l’aide de Diviacos, un vieux druide aveugle qui réside lui aussi dans ce passage marchand, il tente de convaincre le potier de retrouver ses voisins, au temple, de se montrer, de sortir de son isolement. En vain.

La demeure du forgeron est volontiers fréquentée et la famille des jumeaux jouit dans le quartier d’un grand respect. Epona et Taranis ont la rousseur de leur mère, Velleda, dont la chevelure de feu est comme « la lune au printemps » selon Lug. Celui-ci a une tête de lynx avec d’énormes sourcils broussailleux et une longue silhouette maigre. Les enfants l’ont toujours connu absorbé par son labeur, accroupi devant un foyer de charbon de bois, creusé à même le sol et entretenu par des soufflets qu’un aide – ou parfois un des jumeaux- déplie et replie inlassablement. Portant le plus souvent un épais tablier de cuir, il travaille le fer à la pince et au marteau après l’avoir fait chauffer dans la forge. Il frappe, martèle, modèle à longueur de journée et apparait parfois auréolé de battitures, ces étincelles de métal qui jaillissent sous les coups de son outil.
Un temps, il fabriqua des chaudrons. Ces gros récipients pansus avaient fait sa renommée. Il avait l’habitude de les marquer d’un chiffre : « Tritos* », trois… , « décametos* », dix… Dans l’ordre de leur réalisation. C’était devenu sa signature : on savait dans la région que tout chaudron numéroté venait du père des jumeaux. Aujourd’hui, il produit plutôt des armes, des épées, des casques, des pointes de lance, des éléments de boucliers.
Exercer ce métier est un honneur, c’est faire partie d’une caste, d’une élite. Et le père sait qu’un jour, le fils lui succèdera dans cette fonction. Car tel est l’ordre des choses. Lug aux-mains-d’or, c’est ainsi qu’on l’appelle, était donc le plus heureux des hommes. Jusqu’au grand trou noir, la catastrophe, jusqu’à ce jour où Velleda disparut.
Chapitre 2

L’automne dernier, en effet, Velleda s’est évaporée, évanouie. C’est incompréhensible et insupportable. Ce jour-là était une journée ordinaire ; l’été avait du mal à partir, l’air était doux, les bois viraient au roux, un beau roux qui faisait penser aux cheveux de la mère et de ses jumeaux.
Le père animait la forge, les enfants suivaient leur entraînement, et Velleda était partie en forêt, à la recherche de plantes très particulières. Elle avait un don pour reconnaître des herbes, des feuilles ou des fleurs qui serviraient ensuite à soigner, à infuser. Ou à cuisiner. Elle tenait ce savoir d’un père qu’on disait un peu magicien et que les jumeaux n’avaient pas connu, Obionos.
Velleda connaissait des dizaines d’herbes différentes, l’absinthe qui calmait les maux de tête, le gui dont les baies étaient efficaces contre les ulcères, la verveine qui chassait les fièvres, la centaurée qui guérissait les plaies, etc. Elle était réputée pour cette science des plantes dans tout le quartier ; elle n’était pas avare de conseils et distribuait volontiers les fruits de sa cueillette
La femme du forgeron était donc descendue vers les bois de l’Est, qui longent la cité, selon un itinéraire très précis ; quelques voisins l’avaient encore saluée sur le chemin, non loin du lieu-dit « la maison du pêcheur », en début d’après-midi. Puis elle s’effaça. Totalement. Plus personne ne la revit.

Une vague de chagrin submergea Lug et les enfants. Du chagrin et de l’incrédulité aussi, car personne ne comprenait ce qui s’était passé. La famille fut foudroyée par cette disparition. Le père courut le quartier, la ville, la forêt, les villages proches, il chemina dans les environs, sonda les mares, sillonna la campagne ; il interrogea les voisins, consulta des druides, vu des devins, harcela des voyageurs ; il pleura et perdit le sommeil ; cet homme d’un naturel bavard se replia, s’enferma sur lui-même, se barricada ; tout un temps il parla à peine, ne terminant plus ses phrases, restant pensif de longs moments. Il faisait peine à voir. Aujourd’hui encore, il lui arrive d’être si ému que sa voix se casse dans une hésitation hébétée. La disparition de sa femme l’a marqué physiquement. Il s’est comme rapetissé, courbé, ployant sous une tenace douleur. Le départ de Velleda est une cicatrice qui ne s’est pas refermée.

Les enfants aussi ont changé. S’ils sont toujours aussi appliqués dans leur jeu, il y a en eux de la mélancolie, une gravité nouvelle.
Et les questions lancinantes des jumeaux relancent sans cesse l’immense nostalgie du père. Quand ils l’interrogent, il se contente de leur dire :
-  Elle est partie.
C’est sa seule, son unique réponse, répétée au fil des semaines. « Elle est partie. » Où ? Quand ? Pourquoi ? Comment ? Le forgeron n’a jamais émis le moindre commentaire. Et aucun voisin, aucun proche n’ont pu renseigner davantage les enfants. Cette absence mystérieuse leur coûte beaucoup .
Taranis s’est construit des dizaines d’histoires plus ou moins insensées ; il lui arrive de les oublier puis de les reprendre, de les développer au fil des semaines. Sa soeur et lui ne sont pas d’accord sur cette question. Le garçon dit par exemple :
-  A mon avis, elle est prisonnière.
-  Qui pourrait bien l’avoir enlevé ?
-  Des pilleurs, des voleurs !
-  C’est ridicule !
-  Ça existe, des gens comme ça, tu ne savais pas ?
-  Je le sais bien mais pourquoi enlever notre mère ?
-  Parce qu’elle était belle…
Taranis ne semble guère convaincu par ses propres arguments. Il imagine aussitôt une autre piste :
-  Ou alors, elle s’est égarée.
-  S’égarer ? Velleda ? C’est pas possible de se perdre.
-  Mais si, c’est possible. Je crois qu’elle est encore dans la forêt.
-  Depuis des mois ? On y est allé, on a cherché, on n’a rien vu...!
-  La forêt est grande.
-  Arrête ! On a fouillé tous les bois de l’Est, tu le sais bien !
-  Et la mare aux serpents ?
-  La marre aussi ! Tout comme la « maison du pêcheur ».
-  Elle se serait noyée ?
-  Les cours d’eau dans ce coin sont peu profonds, on aurait retrouvé son corps. On les a sondés eux aussi. Et pas qu’une fois.
-  Je sais, je sais. Mais on s’y est peut être mal pris...
A sa manière, Epona est plus raisonnable, plus désespérée aussi. Très vite elle s’est dit que leur mère a peut-être quitté Lug, parce qu’elle ne l’aimait plus. Pourquoi pas ? Puis, à la longue, elle a envisagé l’idée que Velléda pouvait être morte.
Le plus cruel est cette incertitude. Car ainsi tout reste permis. Et si un jour elle réapparaissait sur le pas de la porte ? Si sa silhouette altière réoccupait la maison ? Si elle s’invitait, les bras chargés de fleurs étranges et odorantes ? Et si sa voix, chaude, un peu voilée, soudain résonnait à nouveau chez eux ? Et si son visage, si pâle, si apaisant, auréolée de la mousse rousse de ses cheveux, se penchait sur leur lit, au réveil ? Un tel espoir est un vrai supplice.
-  Elle reviendra.
-  Elle ne nous reconnaîtra pas.
-  Bien sûr, une mère sent ses enfants.
-  On était plus petits.
-  Plus petits, plus petits ? Non mais, qu’est-ce que tu racontes ? En trois mois, tu crois qu’on a changé ?
-  Un peu.
-  C’est idiot. Et même si c’est vrai, cela ne change rien pour elle.
-  Tu crois ?
-  J’en suis sûre.
-  Et si elle se cachait ?
-  Pourquoi cette idée ?
-  Je ne sais pas ; peut-être qu’elle a honte ?
-  Honte ! Velleda ! Mais honte de quoi ?
-  Ou peut-être que quelqu’un la menace ?
-  Arrête !
-  Eh bien vas-y, toi qui sais tout, dis moi où elle est, alors ?

Ainsi les enfants se chamaillent-ils à la moindre occasion ; c’est à la fois un jeu atroce mais aussi une manière bien à eux de faire vivre, revivre plus exactement, leur mère. Cependant ils se taisent à présent quand approche Lug. Tout simplement parce qu’il ne supporte plus de les entendre parler ainsi de Velléda.
Après un temps abattement, il a fait des efforts, avec l’aide de ses voisins, du druide Diviacos surtout, pour renouer avec les autres, lentement. Mais il demeure parfois distant ; ses proches comprennent, n’insistent pas. En fait, il ne vit plus que pour ses enfants. Et pour son travail. Et le travail ne manque pas. On parle de guerre avec les Romains, on demande des armes. Et Lug fournit tout ce qu’il peut.
Il est aussi un peu artiste. Les bons jours, quand Velleda était encore là, qu’il était bien disposé, qu’il avait le temps, il lui était arrivé d’orner certaines de ses productions de motifs géométriques, des bâtons disposés en dents de scie ou en marches d’escalier, ou encore en arrêtes de poissons, des rectangles, des losanges, des traits ondulés, des spirales, des roues, des rosaces. Il aimait utiliser les déchets de fonte ou de fer pour réaliser des fibules, de petites broches permettant de fermer un vêtement et figurant parfois des animaux, un cheval, un chien, un oiseau.
Sa plus belle fibule, c’est pour Velléda bien sûr qu’il l’a faite. Il s’est inspiré d’une sculpture en bois de son ami le druide, qui représente le dieu Cernunnos. Ce dieu, assis en tailleur, porte des bois de cerf , très impressionnants, et tient dans sa main gauche un serpent à tête de bélier et, dans celle de droite, un torque, c’est à dire un collier terminé par deux grosses boules. Cette fibule, parfaitement ouvragée puis policée, lui a demandé des jours et des jours de travail ; elle était unique, large comme la paume d’une main, d’un ton légèrement bleuté.
Velleda portait volontiers ce bijou ; on la complimentait pour la délicatesse de la broche ; elle rendait alors hommage à son mari. En même temps, mais elle s’est gardée de le dire à Lug, cette parure la troublait un peu, ce dieu cornu et ses étranges animaux, le serpent-bélier, étaient assez terribles et pouvaient la mettre mal à l’aise. Elle aurait été bien incapable de dire exactement pourquoi. Elle portait cette fibule le jour où elle disparut.

Chapitre trois

« Réveillez-vous ! Vite ! Réveillez-vous !
Taranis est entré en trombe dans la demeure familiale, sautillant, gesticulant. Il fait un bruit de tous les diables, bousculant son père, harcelant sa soeur. Il semble avoir retrouvé son allégresse d’antan.
-  Debout, allez ! Debout ! La guerre est là !
Le garçon aime souvent, le matin, traverser les rues désertes de la cité et assister au lever du soleil depuis les remparts. La ville en effet est protégée par d’imposants murs de pierre et de bois, ouverts en plusieurs endroits par de solides portes fortifiées et biscornues. Gergovie est un oppidum*, une cité construite sur un vaste plateau, donnant sur des a-pics impressionnants. De son belvédère, le garçon jouit, à l’aube notamment, d’une vue formidable. Quand il fait beau, bien sûr, et que le temps est clair. Au Nord, s’alignent les volcans de la chaîne des puys ; cette enfilade de cônes lui fait toujours un peu penser à l’échine, colossale, d’un monstre au repos ; au sud et à l’Est, c’est plutôt un pays de plaines et de collines qui butent tout au loin sur le Forez.
La ville aussi est un spectacle permanent. Les ruelles convergent toutes vers une place centrale autour de laquelle s’organisent différents quartiers.
A ses pieds, le quartier des artisans et commerçants, forgerons, tonneliers, charpentiers, potiers ou tisserands, est le premier secteur à se réveiller ; il côtoie un ensemble de maisons de haute taille, celle des notables et des chefs ainsi que le temple. De l’autre côté de la place, un réseau assez dense d’habitations, certaines collées au rempart, est entouré de greniers, de silos enterrés, de caves. C’est dans cette partie de la ville, près d’une des portes, que se trouve l’enclos des chevaux, face à un four à pain.

Le garçon trouve chaque fois miraculeux ce moment où la nuit bascule dans le jour, où la lumière traque l’ombre jusque dans le plus petit recoin.
Mais, ce matin, c’est un autre tableau qui l’a bouleversé.
« C’est la guerre ! vous m’entendez ? Epona, réveille-toi !
Le père, déjà sur pied, regarde le garçon secouer sans ménagement sa sœur. Il est perpétuellement ému par la complicité de ses enfants. Il se souvient qu’à leur naissance, des idiots ont prétendu que les jumeaux portaient malheur. Certains voisins ont même eu l’air de prendre peur ; il a chassé ces mauvaises langues de chez lui. Le druide Diviacos au contraire a félicité Lug ; il lui a dit que ce duo d’enfants était magique, qu’il symbolise l’union du ciel et de la terre, du sombre et du lumineux, du noir et du blanc, de l’hiver et de l’été, de la lune et du soleil…
Peut-être, se disait le forgeron ; mais pour lui, c’était tout simplement ses enfants, son bonheur. Depuis leur plus jeune âge, ils ne cessent de se quereller et de s’entraider, de se chamailler et de se conforter, en même temps ou presque. Avant tout, ils sont complices. Un jour, par exemple, Taranis a cassé un moule où on confectionne des pièces pour bouclier appelées des umbos. Comment a-t-il fait ? Le garçon devait avoir sept ou huit ans, il était encore petit, le moule était lourd. Mystère. N’empêche : l’ustensile était inutilisable. Le forgeron est entré dans une colère phénoménale. Le fils a pris peur et s’est éclipsé. Non seulement, il n’est pas rentré de la journée mais le soir, il est resté invisible. La famille s’est mise à sa recherche mais en vain. La sœur semblait aussi affligée que les parents de cette fuite. Et puis, dans la nuit ou le lendemain, il ne savait plus exactement, on était toujours sans nouvelles du fugueur, le père vit Epona quitter la cité avec du pain, des fruits. Intrigué, il la suivit. Il avait vu juste. Epona allait rejoindre son frère ; ce dernier était caché dans une grotte, à deux pas des remparts, un abri si étroit qu’il s’agissait plutôt d’un souterrain. Ainsi venait-elle le nourrir en cachette ; d’instinct, elle avait compris où il était et s’était montré solidaire de lui. Le père pardonna.

Il repense à cet incident en regardant Taranis agacer sa sœur. A moitié dans ses songes, la fille n’aime guère ce genre de réveils. Elle préfère prendre son temps, paresser, sortir doucement de sa brume ; mais son frère ne lui en laisse guère le choix. Elle émerge à peine qu’il la traîne presque dans la ruelle. De mauvaise grâce, elle se laisse conduire. Lug lui s’occupe de réactiver sa forge. Taranis repart avec son bouclier, sans doute veut-il montrer aux combattants qu’il est des leurs. Un peu partout, des gens courent, parlent fort tout en suivant la même direction qu’eux.
Leur voisin Diviacos se tient devant sa maison. Il semble humer l’air comme s’il y trouvait des informations importantes. Aveugle, le druide a cette pose hiératique, sévère et désarmante en même temps, qu’ils lui connaissent bien, la tête redressée, le menton bien haut, les yeux laiteux. Il sent la ville s’agiter et pressent ce qui se trame.
-  C’est la guerre ! Lui dit Taranis.
Il les sert tous deux contre lui.
-  J’en étais sûr, répond-il simplement.
Volontiers taciturne, il ne semble se détendre qu’en de rares occasions. Chacune de ses rencontres avec les jumeaux en est une, précisément. Le prêtre a toujours eu un faible pour eux. Il s’est montré affectueux à leur égard, singulièrement depuis la disparition de leur mère. De leur côté les jumeaux adorent ce vieil homme ; il les impressionne par sa sagesse et son savoir, par l’extrême respect aussi dont il est entouré dans la cité.
Plus d’une fois, Epona et Taranis l’ont conduit à travers Gergovie ou dans la proche campagne. « Mes yeux, vous êtes mes yeux » leur répète le vieillard. Il est toujours en train de marmonner de terribles histoires et s’efforce de leur faire apprendre par cœur d’interminables vers qu’ils ont bien du mal de retenir. Il y est toujours question de chênes géants, de chaos de rochers, de mares sombres, de lumières incertaines, de morts réincarnés, de sources cachées, de sacrifices...
Le prêtre sait tout des mystères de la nature ; il leur parle des étoiles et de la plus belle d’entre toutes, Sirona ; pour lui, elles sont les fenêtres du monde, ce qui étonne toujours Epona :
-  Les étoiles sont des fenêtres ?
-  Oui des fenêtres, ou des portes si tu veux, par lesquels on accède à d’autres mondes.
Cette idée leur donne le vertige. Il raconte encore la course du Soleil et de la lune, parle d’autres astres, l’un est « livide et paresseux », un autre « majestueux », un troisième « rouge », mais les enfants en ont oublié le nom.
Il les initie surtout aux secrets de la forêt. Il semble connaître chaque arbre, l’aubépine odorante et le bouleau blanc, l’hêtre massif et le haut platane ; mais c’est le chêne qu’il chérit tout particulièrement.
Aux pieds de la ville, il y a un alignement de chênes centenaires, où il aime se laisser conduire ; ils sont si larges qu’ils n’en font pas le tour à eux trois, bras écartés. Il raconte qu’avant, en plein hiver, quand les bois semblaient figés, il venait cueillir le gui au moment de sa pleine floraison.
-  Cela doit se passer le sixième jour de la lune. Absolument le sixième jour. Le gui coupé tombe dans un drap blanc. On pend ensuite les branches à l’entrée des étables pour assurer la santé des bêtes.
-  D’où sais-tu tout cela, Diviacos ? s’étonnent les enfants.
-  Je n’ai pas toujours été aveugle ! Savez vous que c’est aussi l’hiver, quand la sève ne circule pas, qu’il faut couper ces chênes pour en faire les planches les plus solides, pour les boucliers par exemple. C’est du bois très dur, très résistant.
Il leur apprend à pénétrer dans la forêt comme on entre dans un temple, il dit d’ailleurs que les bois constituent son sanctuaire, que les arbres font le lien entre la terre où ils plongent leurs racines et le ciel qu’ils touchent de leur cime. Diviacos sait leur parler comme personne de ce monde d’ombres, de silence et d’odeurs ; à l’entendre, la forêt est tout autant un univers d’angoisse, où s’est peut-être égarée leur mère, qu’un lieu d’infinie sérénité !

Mais aujourd’hui, la conversation avec le druide tourne court ; les jumeaux, impatients, quittent vite leur vieil ami qui pardonne volontiers leur empressement. Ils sont attirés, aspirés par l’espèce de grondement qui s’élève d’au-delà du mur d’enceinte qu’ils escaladent ; ils doivent se faufiler parmi un public déjà dense où ils retrouvent d’ailleurs leur ami Momoros. Dressés sur la muraille, ils dominent enfin la vallée.
« Regardez ! Dit Taranis, triomphal, un peu comme s’il organisait le spectacle qui s’y donne. L’armée de Vercingétorix !
Chapitre quatre

Une marée humaine monte vers la cité, un formidable grouillement. Interloquée, à présent totalement réveillée, Epona contemple l’interminable cohorte. Aussi loin que porte le regard, on voit des troupes converger. Dans l’air du matin, la formidable rumeur que produit cette nuée, le mouvement de ce peuple en marche montent jusqu’à la cité, mélange de rires et d’exclamations, d’ordres et de contre-ordres, de hennissements et de beuglements, de bruits secs d’objets métalliques qui s’entrechoquent et de couinements de roues...
« Vercingétorix ?! répète la jeune fille. Pour le simple plaisir de dire le nom.
Elle aime cette longue dénomination, ces cinq syllabes qui sonnent bien, ce « rix » final qui fait penser à « roi ».
Les enfants ont tellement entendu parler de ce personnage à la maison. A chaque repas, ils y ont droit. Impossible d’y échapper. Vercingétorix est un enfant du pays. Une appellation familière. Presque un voisin. Le forgeron est un fidèle partisan du chef gaulois. « Et partisan dès le début, insiste-t-il, pas comme certains ». Aujourd’hui qu’il est à la tête de l’armée, tout Gergovie, sa ville, vient en effet l’acclamer. Mais Lug répète qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Le jeune homme a été maltraité par les siens. Cent fois Lug a raconté comment les nobles de la cité, il n’y a pas si longtemps, ont banni ce trublion.
-  Pourquoi ?
-  Parce qu’il appelait à la révolte.
-  Contre le Romain ?
-  Bien sûr !
-  Et alors ?
-  Et alors ? Mais des gens d’ici, des notables, ne voulaient pas d’histoire. Ils comptaient s’arranger avec César. Faire du commerce et c’est tout.
-  Donc ?
-  Donc ils l’ont expulsé.
-  Vercingétorix ?!
-  Oui, Vercingétorix ! Ils l’ont chassé comme un malpropre de sa propre cité. Même Gobannitio, son oncle paternel, était contre lui, vous vous rendez compte ? C’est vrai que le père de Vercingétorix lui-même... Vous vous souvenez de son nom, j’espère ? Je vous en ai déjà parlé !
-  Le nom de son père ?!
-  Celtill, il s’appelait Celtill. Vous l’avez oublié, je vois. Eh bien, Celtill a subi un sort pire encore.
-  C’est-à-dire ?
-  Tué ! Lui, il a été tué ! Par ces mêmes nobliaux. Soit disant parce qu’il voulait devenir roi contre leur gré…
-  Et Vercingétorix, qu’est ce qu’il a fait, après avoir été chassé ?
-  Il est allé dans les campagnes ; il a fait le tour des villages, des hameaux, des fermes, les unes après les autres, il s’est adressé aux paysans, qui souvent travaillaient pour sa famille d’ailleurs ; il a dit : arrêtons de nous plier à la loi du Romain ! arrêtons de nous laisser dépouiller par Rome ! Arrêtons d’avoir peur ! Et là, on l’a écouté, on l’a soutenu, on l’a suivi. Ses partisans ont été de plus en plus nombreux, ont repris confiance en eux. Et lui, il est revenu en ville, mais cette fois comme un chef.

Ces dernières semaines, on raconte que ses troupes ont harcelé César. Dans la forge de leur père, des clients, des marchands ambulants faisaient volontiers état des combats entre Gaulois et Romains. Dans ces conversations, il était question d’affrontements de plus en plus sévères, de plus en plus proches aussi, de commerçants romains tués, de villes gauloises conquises. Genabum*, Avaricum*. On disait que le Romain disposait de forces immenses, bien équipées, solidement entraînées. Mais on disait aussi que Vercingétorix connaissait bien son adversaire. Il a même, dit-on, côtoyé un temps l’armée romaine. Comme otage, assurent certains. Non, comme élève, prétendent d’autres. En tout cas, il en a retenu la leçon : il a réuni les tribus gauloises, créé une véritable armée, imposé une vraie discipline. Enfin, presque. Il a fait fabriquer des armes, demandé des contingents d’hommes, de cavaliers à chaque région.
Pour Lug, Vercingétorix va battre le Romain ; ce dernier est peut-être plus organisé, mieux équipé mais l’armée gauloise est plus mobile, plus légère à manier. Plutôt que d’affronter directement César, le Gaulois tente de l’affaiblir, d’éparpiller ses forces, d’envoyer des escadrons gaulois frapper ses arrières, il veut l’affamer par une politique de la terre brûlée, en détruisant les moissons, les récoltes, en rasant les villages pour empêcher l’adversaire de s’y approvisionner.

Depuis plusieurs lunes, aux dires de voyageurs, César et Vercingétorix jouent au chat et à la souris. Ils ont tous deux suivi le fleuve, l’Allier * (que César nomme Elaver, en note), mais chacun sur une rive. Les Gaulois ont systématiquement détruit les ponts pour empêcher l’ennemi de passer. Pour déjouer cette tactique, César a fait mine d’avancer mais il a tenu cachée une légion sur ses arrières. Pendant que les deux troupes continuaient de progresser, et de s’observer, cette légion a discrètement rétabli un pont. Aussitôt informé de ce travail, César a fait faire demi tour à ses soldats qui ont franchi le cours d’eau et se sont dangereusement rapprochés des Gaulois.
Pour Lug, le choix à présent de Vercingétorix est clair : refuser le combat en plaine, attirer César devant Gergovie, l’obliger à faire le siège de la ville, le laisser s’enterrer là.
Dans la cité, on s’attendait depuis peu à la venue des troupes gauloises ; des éclaireurs avaient prévenu de leur arrivée imminente. Les enfants ne sont donc pas surpris. Mais pour Epona et Taranis, la guerre restait quelque chose d’assez flou, de plutôt lointain. Jusqu’à ce jour.
-  Oui, Vercingétorix est là, répète « le petit sanglier », pérorant sur le rempart. Et toute la Gaule est avec lui.
Toute la Gaule ? Le garçon exagère : tous les Gaulois ne sont pas au rendez-vous. Il manque les Belges, et puis les Aquitains, les gens de l’Est aussi ; il manque encore tous ces gaulois du Sud, de la « provincia », la colonie romaine. C’est surtout la Gaule celte qui a répondu présent et qui escalade les pentes de Gergovie. Et encore, pas tous les Celtes. N’empêche : il y a du monde ; le défilé est imposant.
-  Et tu l’as vu ? Demande Epona.
-  Qui ?
-  Vercingétorix !
-  Bin non, il est à l’arrière.
-  A l’arrière ?
-  De ses troupes ! »
Taranis parle avec l’assurance d’un expert. Il répète en fait ce qu’il a lui-même entendu peu auparavant :
-  Les Romains ne sont pas loin et il tient à connaître leur intention.
Epona ne s’étonne même pas d’avoir un frère si bien informé et ne fait pas de commentaire. Elle serait même plutôt fier du garçon.
Les premiers soldats arrivent déjà devant les portes de Gergovie. Ouvrent la marche des milliers de fantassins, des gens de la région, venus des gros villages de la vallée, de Corent, de Gondole, d’Auluat, les Arvernes ; ils forment le coeur du défilé, rient et chahutent comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Suivent des hommes aux moustaches tombantes, aux cheveux longs.
- Des Carnutes* ! S’exclame Momoros.
− Comment tu sais ça, toi ? S’étonne Taranis.
− Par mon père.
Son père est pâtre ; et souvent les « chevelus » viennent lui acheter des moutons.
Les enfants n’ont jamais vu pareille foule. Si bigarrée. La troupe, à leurs pieds, est bruyante, colorée, diverse. C’est dans sa masse une armée de paysans, pauvres et fiers. Des combattants, torse nu, portent juste des « braies* ». D’autres arborent des capuchons de laine. Les uns ont un sagum*, court manteau, d’autres un sayon*, casaque grossière à grandes manches. Ici, on est pieds nus, là on a des chausses de paille. Il y a des jeunes gens à peine plus âgés que les jumeaux, des moins jeunes, de vrais vieux ; certains ont le visage lisse, d’autres sont marqués au fer, suite à des combats ou des bannissements. Tous tiennent à montrer leurs armes en direction des citadins qui les saluent depuis les remparts.
Ils brandissent des lances ou des glaives, des faux et des haches, des frondes et des serpes à crochet, parfois de simples bâtons, des hampes et très souvent de grands boucliers décorés. On remarque un nombre impressionnant d’archers. Le chef gaulois, selon la rumeur, a insisté auprès de chacune des cités alliées pour qu’on lui envoie de forts contingents de guerriers munis d’arcs ; il a vu à l’œuvre les archers romains et connait leur terrible efficacité.
Alertée par le brouhaha, toute la ville est à présent du côté des portes pour accueillir l’armada. Celle-ci s’engouffre lentement dans la cité. La marée humaine progresse dans une cohue bon enfant. Tout le monde salue tout le monde, citadins et combattants.
Epona est particulièrement attentive aux cavaliers, impatients et impétueux, qui encadrent ces soldats. Les vergobrets, les chefs, montés sur de petits chevaux nerveux, tentent de canaliser le flot humain ; ils sont le plus souvent parés avec goût.
-  Regarde leurs bijoux ? S’étonne-t-elle.
-  Les bijoux ?! Je te montre l’armée et toi tu vois les bijoux ! S’agace le garçon.
-  Je vois ce qu’il y a à voir, c’est tout. Ils ont des bijoux, oui ou non ?
Plutôt que d’admettre que sa sœur a raison, Taranis se tait.
Les cavaliers portent en effet presque tous des « torques », colliers rigides, en bronze, parfois en or, ainsi que des bracelets.
Si les simples « soldats » sont parfois démunis, eux sont souvent solidement équipés : casques en bronze avec des sortes d’oreillettes protégeant les bords du visage ; gaesum ou javelots ; épées effilées aux poignées travaillées ; fourreaux d’argent ; longs boucliers de bois, de cuir et de métal ; des cottes de maille aussi. On sent qu’ils sont, eux, des professionnels de la guerre, qu’ils en ont fait leur métier. Qu’ils aiment ça.
Il y a même quelques chars richement décorés qui ont pris place dans la foule armée. Les petits princes des environs tiennent à montrer de la sorte leur ralliement à la révolte.

Les soldats passent à présent près des enfants presque à les toucher comme une vague bruyante. Soudain Epona fixe un cavalier, étonnée puis carrément stupéfaite ; elle s’accroche au bras de son frère comme si elle avait peur de tomber, hurlant « TARANIS » alors que le garçon est à ses côtés. Elle désigne, le bras tendu, l’homme à cheval qui passe devant eux, orgueilleux et indifférent. Plus exactement, l’index de la jeune fille pointe, sur la poitrine du chevalier, un bijou particulier, une fibule, LA fibule, celle du dieu cornu, assis, tenant un serpent à tête de bélier et un collier, une fibule au teint légèrement bleuté.
Le temps pour son frère de comprendre, le cavalier a déjà disparu.

Chapitre cinq

« Tu l’as vue ? Tu as vue la fibule que portait maman ?
Le garçon n’arrive pas vraiment à croire sa soeur.
« Tu en es sûre ? Tu l’as vue ou tu as cru la voir ?
Elle cherche en vain le cavalier. Impossible de le retrouver, absorbé qu’il est par le mur humain qui défile devant eux. Son frère hausse les épaules, se laisse à nouveau fasciné par l’armada. La fille hésite. Oui, c’était bien la broche du dieu cornu, assis en tailleur et tenant un serpent à tête de bélier que portait le cavalier. Cette broche, elle l’a vue, de ses yeux vue. En même temps, s’agissait-il bien du cadeau de Lug ? Elle a tellement pensé à sa mère, à ce bijou, tous ces derniers temps qu’elle se raconte peut-être des histoires...Comment vérifier dans ce tourbillon de guerriers et de montures qui submerge toutes les ruelles proches ? Comment remettre la main sur cet homme à peine vu ? Il était... il était... il était plutôt rond, non, plutôt grand, non plutôt blond ou plutôt chauve... Elle s’aperçoit alors qu’elle ne l’a pas vraiment vu, lui ; seule la fibule a retenu, capté son attention.

A force d’insister, son frère accepte de la suivre ; ensemble, ils remontent la cohue. Ça rie, ça grogne, ça chahute. Il y a comme une envie de fraternité universelle dans l’air. Une envie de se battre aussi. Les citadins se montrent accueillants. Ceux qui sont hostiles à la guerre, qui préfèreraient s’arranger avec le Romain, et il y en a, se gardent bien de le dire. Ils sont restés chez eux ou se tiennent en retrait. Sur la place centrale, la foule est si dense qu’on ne peut plus guère avancer.
-  Esus ! S’inquiète soudain le garçon. Tout ce remue ménage va l’intriguer, non ?

Ils filent du côté de l’enclos, là où les chevaux sont parqués. Les bêtes en effet sont agitées ; le tumulte inhabituel de la cité les perturbe. Apomatos, le gardien, semble avoir fort à faire pour les calmer.

Ce géant solitaire vit dans une hutte, à l’intérieur même de l’enceinte. Il a un corps d’athlète surmonté par une tête en forme de poire, le front étroit et le bas du visage large, avec des bajoues rondes comme celles d’un écureuil qui y stockerait sa nourriture. Personne ne sait au juste quel âge il a ni d’où il vient. On raconte qu’il est d’origine helvète*, qu’il descend du pays des montagnes. On dit encore qu’il serait peut-être allobroge*. D’autres disent des choses plus incroyables encore. Qu’il aurait été par exemple dans une vie antérieure, c’est à dire il y a une vingtaine d’années, gladiateur ?! A Rome ! Et même qu’il aurait participé à une révolte d’esclaves férocement réprimée...Lui, il laisse dire. En ville, il passe pour un benêt. Les gens l’appellent volontiers « le fou ». Pourquoi ? Parce qu’il fuit la société ? Parce qu’il parle lentement ? Parce qu’il n’est pas comme tout le monde ? On a si vite fait de traiter l’autre de fou. « Tiens, voilà le fou qui sort les animaux », dit-on. « Alors, le fou, c’est quand que tu te maries ? » : les moqueries sont courantes. Tout au plus a-t-il l’air simplet ou rêveur. Chacun y va de son explication. « C’est de naissance » pour les uns. « Les Helvètes sont tous comme ça » ricanent d’autres. « Pas du tout, c’est une blessure de guerre » assurent certains. « Mais non, il a reçu un sabot de cheval ; depuis il n’a plus toute sa tête. Déjà qu’il n’en n’avait pas beaucoup avant ! » rectifient méchamment d’autres encore. Apomatos semble totalement indifférent à ces rumeurs. Peut-être même qu’elles l’arrangent. Son problème est simple, il s’en ouvrit un jour à Epona.
-  Apomatos, pourquoi on ne te voit jamais à Gergovie ?
-  Mais je suis à Gergovie, non ?!
-  Je veux dire avec les gens.
Pour toute réponse, il bougonna.
-  Pourquoi tu vis loin des autres ?
-  La vie de l’enclos me suffit.
-  Mais le marché, les commerces, les fêtes, le temple, cela ne te dit rien ?
-  Non.
-  Tu n’as pas de famille ?
-  Non.
-  Personne ?
-  Je vais te dire, petite fille, mais pour toi toute seule : je n’aime pas la compagnie des hommes.
-   ?!
-  Tu vois, je les ai regardés vivre, de près, de loin. Je les connais bien, crois moi. Ceux d’ici, ceux d’ailleurs. Mon opinion est faite : je les trouve violents, grossiers, méchants. Je parle des adultes, bien sûr.
-  Tous ? Tous les adultes ?
-  Tous. Ou à peu près. Les seuls adultes qui valaient la peine, pour moi, sont morts. Il n’y a que les enfants que je supporte. Ou que j’aime, comme vous, mes jumeaux à moi. Sinon, vraiment, je préfère la société des animaux.

Cet ours mal léché d’ Apomatos passe ses journées à bouchonner, à brosser, à étriller, à panser. Il répare les harnais, consolide les brides, les oeillères, les mors, entretient les selles, le plus souvent des arçons de bois encadrés de quatre cornes, parfois renforcées de bronze, il graisse les lanières de cuir. Les chevaux, il ne connait que cela.
La plupart des animaux parqués chez lui sont de petite taille mais deux ou trois sortent du lot. Ces chevaux, plus charpentés, viennent du Sud, ils ont été achetés, ou volés, à des Romains ; c’est le cas de sa propre monture, Rudiobus*, le rouge, la seul bête à pouvoir supporter sa carcasse d’ailleurs. Il faut dire qu’Apomatos signifie grand cavalier ! Il aime tellement ses bêtes qu’il s’est mis à en reproduire les silhouettes, à l’aide de son poignard, sur la porte de sa cahute, sur la palissade de la réserve, même sur le linteau du portique d’entrée de l’enclos.
L’homme, le vieil homme pourrait-on dire car ses tempes sont blanches, est aussi un excellent professeur. Epona et Taranis ont fait leur apprentissage chez lui, s’initiant sous ses ordres à faire aller leur animal au pas, au train, au trot.
Il répète volontiers que les chevaux sont plus intelligents que les humains, plus sensés ; il prononce parfois des phrases mystérieuses :
-  Les chevaux voient ce qu’on ne voit pas !
Ou encore
-  Leurs yeux leur permettent de voir à trente jours de voyage.

Les jumeaux ne comprennent pas toujours ce qu’il veut dire mais ils pensent que ce n’est pas très grave, ils aiment sa façon de s’exprimer.
Ami des bêtes, Apomatos peut raconter aussi des histoires affreuses sur leur compte, des légendes où les chevaux sont des démons, avec des têtes de chien, qui pleurent des larmes de sang. Il connait des contes effrayants et étrangement les enfants n’ont pas vraiment peur. Peut- être parce que l’homme termine toujours ses histoires dans un rire énorme qui a le don de les rassurer…

Epona et Taranis ont su gagner sa confiance. C’est lui qui leur a recommandé de prendre Esus ; il l’a vue naître et s’en est occupé avec un soin jaloux. C’est sa favorite, sa mascotte, celle à qui il a toujours accordé une attention particulière.

Chapitre six

On a beau être en guerre, accueillir la Gaule entière, constituer la cible de César, bref être devenu le centre du monde, il n’est pas question d’oublier la « course du germain ». Ce jour est exceptionnel, certes, mais le jeu, c’est sacré. Les jumeaux avec leur monture sont sur le point de quitter l’enclos quand surgit la parade guerrière qui traverse la cité. Apomatos, allergique pourtant aux démonstrations publiques, ne résiste pas au plaisir de regarder passer l’immense et cordiale cohue. Les rues sont sens dessus dessous. Des milliers d’hommes défilent. Avec tout leur attirail, leurs armes, leurs vivres. Autant de tribus, autant de costumes.
Le palefrenier, qui semble avoir beaucoup voyagé, joue le guide ; il est capable de désigner tous les peuples qui se retrouvent là.
-  Cet archer ?
-  Un lémovice*.
-  Ce cavalier ?
-  Un cadurque*.
-  Ce paysan ?
-  Un sénon*.
-  Ce porteur de lance ?
-  Un parisii*.
-  Cet homme à la cotte de mailles ?
-  Un aulerque*.
Il repère encore des turons*, des pictons*, des andes*, etc…autant de noms à peu près inconnus des enfants, autant de peuples celtes qui couvrent la Gaule, de Gergovie à la Bretagne, de Belgique en Aquitaine. Tous ces gens se croisent, ils ne se mélangent pas vraiment.
-  Tu les connais donc tous ?
-  J’ai passé ma vie sur les routes.

Ils doivent presque crier pour s’entendre tant le bruit à présent est partout, assourdissant.
Profitant d’une accalmie dans le défilé, les enfants se glissent avec Esus dans un espace entre deux blocs de guerriers. Ils doivent contourner des files de « bennas », grands chariots à quatre roues ; s’y entassent vivres et armes. La ville est devenue une garnison, elle change de visage. Ici ou là paissent des animaux, des vaches, des chèvres, amenés par les paysans des environs. Dans la moindre ruelle, des soldats commencent déjà à creuser, installent des foyers où ils vont faire cuire des quartiers de porc ou de mouton sur des braseros. C’est un peu comme si Gergovie s’encanaillait. Le trio finit par rejoindre l’esplanade extérieure. Il y a aussi du monde sur le terrain de course où règne une atmosphère presque électrique. Un large sillon a été préservé au milieu du tohu-bohu pour permettre à deux équipes de cavaliers de s’affronter.
Une sorte d’émulation semble déjà avoir pris corps entre les jeunes de la ville, familiers des lieux, et les nombreux cavaliers qui découvrent le spectacle. Survoltés, des adolescents défient les soldats ; et ceux ci ne résistent guère à l’envie de montrer leur force. Les courses se succèdent à un rythme frénétique. Un couple de cavaliers rutènes vient de remporter à deux reprises l’épreuve. Hilares, ils se pavanent et narguent l’assistance, passent lentement devant les participants, les dévisagent, les défient. Leur morgue décourage de nouveaux compétiteurs. C’est alors qu’arrivent les jumeaux. Avertis de la réputation de ces derniers, l’un des soldats du nom de Dannacos, provoque Taranis et Epona :
-  Alors, les rouquins, on hésite ?
-  A affronter des vieillards ? Oui !
La réplique de Taranis fait mouche.
-  Vous ne savez pas à qui vous avez à faire ?!
-  A deux ânes sur une mule, ricane Epona.
-  On est des soldats de Vercingétorix !
-  Avec vous, le Romain peut dormir tranquille !
La foule rit ; le public apprécie ces joutes verbales presque autant que la compétition elle même et la manière dont les jumeaux résistent aux vaniteux vainqueurs.
-  Venez donc vous comparer aux ânes, si vous osez, siffle le Rutène.
-  Sans intérêt.
-  Vous avez peur ?
-  Oh oui, on tremble !
Taranis écarquille des yeux faussement effrayés.
-  Allez, on vous invite.
-  C’est gagné d’avance !
-  Vous êtes sûrs de tenir la distance ? Ricane le cavalier.
-  C’est ton canasson qui ne terminera pas la course, rugit le garçon.
Chaque partie du public encourage ses favoris. Les jumeaux ont leurs complices. « Faites taire ces bavards » crient-ils. « Fessez ces enfants ! » s’énerve un groupe de soldats. Tout le monde se prend au jeu et s’échauffe.
-  Mais au fait, où est ton second ? Demande Dannacos. T’es tout seul ?
Il fait mine de ne pas avoir remarqué Epona.
-  Tu ne nous verras même pas partir ! Crâne la jeune fille.
-  Si vous voulez, on vous laisse de l’avance, s’amuse le soldat.
-  Garde tes forces, tu vas en avoir besoin, conclut Taranis.

Une foule de plus en plus compacte s’agglutine.
Les partisans de chaque équipage ponctuent à présent les répliques de leurs champions de grognements amusés et bruyants. Comme un chœur primitif chargé de soutenir ses héros.

Les enfants prennent place finalement sur la ligne de départ où les attendent les soldats. La foule, un instant, fait silence. Les choses sérieuses commencent. Sans prévenir, les Rutènes partent en tête et Dannacos saute plus vite que Taranis à mi parcours, sous les acclamations des uns, les huées des autres ; mais le jeune garçon, dans les derniers mètres, parait voler vers la statue. L’épée du soldat et le bouclier du jeune homme touchent au même moment la cible. Egalité !
Les deux camps exultent, les jeunes sautillent, les soldats brandissent leurs armes vers le ciel. Mais les participants, eux, sont frustrés. Ce match nul ne leur convient pas. Ils veulent remettre cela.
-  On recommence ?
-  On recommence !

D’un commun accord, tout le monde reprend place au point de départ, les deux Rutènes sur leur canasson, Epona et Taranis sur Esus. Même les chevaux semblent se défier du regard ; la tête penchée, clignant drôlement des yeux, on pourrait croire qu’ils vont se mordre la lippe, se déchirer les naseaux.
Et puis la course prend un tour proprement invraisemblable.
Une nouvelle fois, les soldats partent les premiers mais Dannacos se récupère mal en quittant son cheval ; déséquilibré, il trébuche et se met à courir comme un pantin désarticulé, dangereusement courbé et agitant les bras en tout sens.
Les enfants sont partis pour une course sans faute, Taranis vient de sauter du cheval, souple et maître de lui, quand la jeune fille, soudain, imprime à la bride d’Esus un léger mouvement vers sa gauche ; le cheval, obéissant à ce qu’il prend pour un ordre, dévie de sa trajectoire.
Alors que le soldat, titubant, donne la tête la première contre la statue où il s’assomme pour de bon, Taranis et son équipage sortent de la piste. Incrédule, le garçon contemple le désastre : son adversaire, groggy, est déclaré vainqueur puisqu’il est malgré tout arrivé le premier et le seul, au but.

Taranis est de très méchante humeur et jette un regard noir sur sa soeur. « C’est la première fois que tu nous fais ça ! Qu’est-ce qui t’as pris ?
« Le fibule ?
« Quoi le fibule ? Encore le fibule ? Encore cette histoire ? Tu radotes ou quoi ?!

La jeune fille est pourtant persuadée avoir repéré, sur la tenue d’un des soldats en bord de piste, le bijou de Velleda. Lancés comme ils étaient en pleine course, elle n’a pu remarquer qu’une vague tache bleue sur une poitrine mais elle a l’étrange conviction qu’il s’agit bien du fameux fibule. Son frère est totalement incrédule mais ils remontent pourtant ensemble la rangée de spectateurs qui s’est déjà plus ou moins disloquée. Des jeunes, et Momoros au premier rang, réconfortent les jumeaux alors que des soldats, traînant leur héros loin de la foule, ont le triomphe modeste. Mais Epona ne retrouve plus l’individu. En se chamaillant, ils accompagnent Esus à l’enclos d’Apomatos et regagnent leur maison.

Chapitre sept

L’infanterie gauloise installe ses campements aux portes de la ville. Les cavaliers, noblesse oblige, s’invitent plutôt chez l’habitant. Lug, le forgeron, héberge un chevalier biturige* du nom d’Ambagitus. Les Bituriges sont les plus proches voisins des Arvernes. Cette tribu vient d’être sauvagement châtiée par César qui s’est emparé de leur ville, Avaricum*.

Ambagitus présente un crâne plat comme une enclume, planté de cheveux très courts et très blancs et de tout petits yeux ; le bas de son visage, en revanche, est tout en rondeur ; nez, bouche, joues, toute cette partie adoucit une impression de dureté qu’il peut donner de prime abord. L’homme est frileux et supporte en permanence plusieurs paletots malgré la douceur ambiante. Il se montre attentif à tout ce qu’on lui dit, répond aux questions qu’on lui pose sans s’imposer par d’interminables discours. Il a perdu dans les combats passés un jeune frère :
« Ta...Ta...Taranis lui ressemble beaucoup, dit-il.
Ambagitus en effet bégaie un peu, plus exactement il hache toujours le début de ses phrases, et personne n’ose lui demander si ce trait lui est naturel ou s’il s’agit d’une conséquence de la guerre. On remarque aussi, chose à peu près unique parmi ce peuple guerrier qui rejoint Gergovie, qu’il est arrivé sans arme ; il les a perdues dans les combats acharnés des dernières semaines.

Chez Lug, Ambagitus semble tout de suite se sentir en famille ; sa façon d’être est simple et manifestement, cela ne le dérange nullement de participer à la préparation du repas de bienvenu, donné en son honneur. Epona s’occupe d’une soupe de fèves ; Lug se charge du porc bouilli au cumin ; et lui se rend avec Taranis chez Pelpios, le marchand de vin. Lug préfère cette boisson à la cervoise, une bière d’orge. Le commerçant dit le plus grand bien d’un arrivage d’Italie, un alignement de lourdes amphores.
« Le vin de César ? Fait mine de s’étonner le jeune garçon.
« Le Romain n’y est pour rien, tonitrue le gros marchand. On buvait ce vin avant qu’il ne soit né, et à mon humble avis, on continuera de le boire bien après lui...
Il fait goûter dans des bols rudimentaires, le Biturige apprécie. Ils repartent avec un cruchon de deux litres.

A table, il est beaucoup question de la bataille d’Avaricum, quelques semaines plus tôt. Pour éviter que les villes ne tombent aux mains des Romains, souvent les Gaulois brûlaient eux mêmes les cités. Sauf Avaricum car on pensait que la ville était imprenable. Les Romains utilisèrent des tours de siège, c’est à dire d’immenses échafaudages qu’ils plaquèrent contre les remparts ; pour accéder sans trop de risque à ces installations et échapper aux projectiles lancés depuis la ville, ils avaient fabriqué des corridors recouverts. Mais les Gaulois réussirent à incendier les tours ou encore à les faire vaciller, en creusant des galeries souterraines qui les déséquilibraient. Vercingétorix, à l’arrière des forces romaines, avait stoppé tous les convois qui venaient aider l’assiégeant ; il réussit ainsi à empêcher tout ravitaillement de César. Cependant, à force de persévérer, le Romain finit par entrer dans la ville. Et ce fut un carnage. Sur 40 000 habitants, seuls 500 s’échappèrent, les autres furent massacrés. Les Romains, longtemps frustrés de tout approvisionnement, excités par un siège trop long, étaient si exaltés qu’ils mirent tout à sac, se privant du même coup de leur butin. Ambagitus se passionne, les enfants sont captivés et terrorisés par ce qu’ils entendent. La tablée parle beaucoup de l’arrivée de César sous Gergovie, de l’encerclement de la cité. L’image du sac d’Avaricum hante les jumeaux.
« Ici, aux pieds de l’oppidum, il y a pas moins de six légions, avance Lug.
- Ça fait combien de soldats ? Questionne Taranis.
-  En...en...entre vingt et trente mille hommes, estime l’invité.
-  Et qu’est-ce qu’ils vont faire ?
-  S’é...s’é...s’établir. Pour longtemps. Leur technique est toujours identique, ils creusent des tranchées, montent des palissades. A la fois pour se protéger. Et nous empêcher de sortir.
-  Nous affamer ?
-  Au...au...aussi. Nous priver d’eau, d’abord.
-  Et nous attaquer ? Comme Avaricum ?
-  A...A... Avaricum était, malheureusement, plus simple à prendre, regrette Ambagitus. Alors qu’ici, c’est presque un nid d’aigle. Gergovie est beaucoup plus difficile à approcher, les pentes tout autour de la ville sont raides ; comment monter à l’assaut sans prendre de gros risques ?

Pour Lug, le plan de Vercingétorix est simple : attirer le Romain, le fixer, le fatiguer, le pousser à la faute et, pourquoi pas, l’encercler à son tour.
-  Comment veux tu encercler quelqu’un qui t’encercle ? s’étonne Epona.
-  En faisant un peu ce qui s’est fait, plus exactement ce qui aurait pu se faire, à Avaricum ; il faudrait rameuter, derrière le Romain, suffisamment de forces gauloises pour qu’il se trouve à son tour coupé du reste du pays. Imaginez : des Gaulois devant, des Gaulois derrière !?

L’idée fait sourire.

− Le Romain serait piégé. Surtout qu’en ce moment, il a des problèmes avec les Eduens. César pensait s’en être fait des alliés solides. Mais tous ne sont pas d’accord, chez eux.
− Un...un...un jeune chef éduen, Litavicos, a très envie de faire alliance avec Vercingétorix, confirme Ambagitus. Et César le sait bien.

A la nuit tombée, les enfants laissent leur père et son invité bavarder des mérites comparés des épées bituriges et arvernes, et retournent sur les murs d’enceinte. La présence toute proche des Romains les fascine.
Au loin, au delà du ravin et de la forêt, scintille une myriade de feux ; ils signalent la présence du camp ennemi. Presque une heure durant, Epona et Taranis contemplent ces drôles d’étoiles qui constellent le paysage.
-  Tu crois que leur César est là ? S’inquiète le garçon.
-  Suffirait d’aller voir…
-  C’est à dire ?
-  Descendre.
- On ne nous laissera jamais quitter la ville.
- Pourquoi demander la permission ?
- A quoi tu penses ?
-  On y va en douce.
-  Et tu sortirais par où ?
-  Par le passage des tonneliers.
-  Avec Esus ?
-  Bien sûr, avec Esus.

Le passage en question est une porte dérobée ainsi appelée tout simplement parce qu’elle se trouve derrière le quartier des fabricants de tonneaux. Peu de gens en ville utilise cette issue, d’ordinaire encombrée du bric à brac utilisé par les ouvriers des ateliers proches : fagots de bois, planches de chêne, cercles de châtaignier… Elle est discrète et surtout proche de l’enclos. Ainsi ils n’auraient pas à traverser la ville avec la jument, même s’il y règne un tel capharnaüm qu’on les remarquerait à peine.
-  Quand ? Demande du tac-au-tac Epona.
-  Quand quoi ?
-  Notre virée !
-  Cette nuit ?!
Amusée et inquiète tout à la fois, elle demande :
-  Et Apomatos ?
-  Tu sais bien qu’il ne dira rien.

Chapitre huit

Ils n’ont guère besoin de parler plus longuement. C’est décidé : ils tenteront une telle expédition cette nuit même. Il leur faudra quitter la ville juste avant que le jour se lève ; à ce moment là, toute la cité dort ; ceux qui se couchent tard se sont enfin effondrés, les matinaux ne sont pas encore éveillés ; l’heure idéale. Tous deux semblent galvanisés. Ils trouvent l’idée excitante.

Ils repassent par la forge pour annoncer à leur père qu’ils vont dormir chez le palefrenier. Lug, d’ordinaire plutôt sévère, ne s’oppose pas à leur demande. Il est tout occupé à exposer à son hôte quelques petits secrets de son art.

L’enclos d’Apomatos est bondé, il a même dû refuser de nouveaux locataires ; les chevaux apprennent non sans mal à cohabiter ; les jeunes gens aident le géant à nourrir les bêtes. Puis, côte à côte, se laissant glisser contre une meule de foin, ils se mettent à parler longuement de la guerre. Les jumeaux sont admiratifs de l’armée gauloise, une vraie mosaïque de tribus. Le palefrenier ne partage pas complètement leur enthousiasme ; il pense plutôt que ce regroupement de gens si divers ne tiendra pas longtemps. Et puis il se méfie du Romain. « Je le connais bien » laisse-t-il entendre. Il agace Taranis :
-  Pourquoi tu dis ça ?
-  Parce que les Gaulois n’ont jamais su s’entendre longtemps, voilà pourquoi je dis ça.
-  Mais aujourd’hui, ils sont unis !
-  Unis ? Ce sont cinquante peuples différents, cinquante coutumes, cinquante dieux. Ils ne sont pas prêts de s’entendre !
-  Tu viens de les voir, pourtant !? C’est pas une belle armée qui est là ?
-  Une belle armée ?! oui, si tu veux ! Fière, courageuse, bruyante, oui, oui, d’accord. Mais ce n’est pas la question !
-  Alors c’est quoi la question ?
-  C’est qu’à la première occasion, à la première difficulté, ils vont se bouffer le nez entre eux, si tu veux que je te dise !
-  Quelle drôle d’idée ?
-  Pas du tout. J’ai entendu du dire que ce soir, déjà, sur l’esplanade, des Eduens avaient cherché, et trouvé !, la bagarre avec un groupe d’Allobroges. Pour une histoire de place, ou de préséance. Une drôle d’armée, je vous dis...
-   ?!
-  Et puis ces Eduens. Regardez un peu. Il y en a partout.
-  Partout ?
-  Partout, oui. Il y en a ici, à Gergovie. Bien. Mais il y en a en bas, chez César ; le Romain possède une vraie milice éduenne. Et à mon avis, ils sont beaucoup plus nombreux dans la vallée qu’en ville.
-  Mais justement, notre père, tout à l’heure, disait que Litavicos, un de leur chef, allait rallier Vercingétorix.
-  Peut-être. Peut-être. On verra. De toute façon, les Eduens ne sont pas les seuls gaulois à s’être rangés derrière les Romains…
Il énumére ; sa liste semble interminable ; les Lingons*, les Rêmes*, les Allobroges*, les Voconces*, les Helviens*, les Volques*, les Salluriens*...
Les enfants découvrent. Epona accuse le coup :
« Mais pourquoi...?
Le palefrenier est remonté et ne lui laisse pas terminer sa phrase.
-  Même ceux qu’on a vu ce matin, je vous le dis, je les connais : aujourd’hui, ils sont ici ; mais demain ?
-  Quoi, demain ?
-  Hé bien, demain, l’Arverne est capable à nouveau de se battre avec le Biturige qui va taper sur le Parisii, etc… Parce qu’ils vont se disputer des bouts de terrains, des troupeaux, des esclaves, des femmes. Alors que le Romain, lui, il fait bloc.
-  Mais tu vois tout en noir, toi ! s’énerve Epona.
-  Car tout est noir ! laisse tomber leur hôte.
Un malaise s’installe, provoquant un court silence. Un ange noir traverse l’enclos. Quelqu’un soupire. Puis Taranis reprend :
-  Alors, c’est perdu d’avance ?
-  J’ai pas dit ça.
-  Qu’est-ce que tu veux nous dire, alors ? Qu’il ne faudrait pas bouger ?
-  Au contraire, il faut batailler.
-  C’est ce qu’on fait, dit crânement Taranis.
-  Vous ne me comprenez pas. Vercingétorix a raison, admet Apomatos. Je suis cent fois d’accord avec lui.
Il fait une pause, poursuit :
-  Mais tout cela ne servira à rien...

Le géant est vraiment désespérant. Pour casser le moral, il est parfait. Les enfants préfèrent changer de sujet. Ils parlent d’Esus, du haras, de leur ultime et calamiteuse course dite du germain, sans mentionner toutefois l’histoire du bijou. Quand ils sentent leur ami un peu moins bougon, ils lui font part de leur intention de se rendre, cette nuit même, près du camp romain. Apomatos pense que ce n’est pas une bonne idée. Trop dangereux. Pourtant, il n’émet pas d’objection, ce n’est pas son genre d’interdire quoi que ce soit. Il leur dit simplement de prendre garde à l’arbre aux pendus.
-  Que veux tu dire ?
-  Vous n’avez pas entendu la rumeur ?
-  Laquelle ?
-  Vous voyez, je reste dans mon enclos mais j’entends plus de choses que vous qui passez pourtant votre temps dans les rues, se moque-t-il.
-  Mais de quoi tu parles ? s’étonne Epona.
-  On dit qu’il y aurait tout près de leur camp un hêtre immense aux branches duquel les Romains ont pendu des Gaulois. Plein de Gaulois !
Les jumeaux se regardent, effarés. Ils songent au massacre d’Avaricum.
-  Des dizaines de pendus ! Ajoute le bonhomme.
-  Qui dit ça ?
-  Un paysan d’ici qui a traversé leurs lignes dans la soirée. Il en tremblait encore.

Taranis se tourne vers sa sœur.
-  Qu’est-ce qu’il y a ? lui demande-t-elle aussitôt.
-  Tu entends ce que dit Apomatos ?
-  Bien sûr !
-  Tu es toujours partante ?
-  On a dit qu’on y allait ? Alors on y va ! répond-elle, bravache.

Tout de même, cette histoire de pendus leur fait une drôle d’impression. Partageant une même couverture, à la belle étoile, ils continuent cependant de bavarder une bonne partie de la nuit. Le gardien leur raconte son expérience de la guerre. Il semble avoir tout connu des combats.
-  C’était quand ?
-  Il y a longtemps.
-  Contre César ?
-  Contre César. Avec César.
-  Avec César ?
-  Enfin non, je veux dire avec les Romains.
-  Tu as été du côté des Romains ? S’indigne déjà le garçon.
-  Non, pas vraiment, j’étais jeune, j’avais pas le choix. Et puis je veux pas parler de ça. Sachez seulement que je me suis battu contre tout le monde ou à peu près. Et puis vous devez aussi vous mùettre dans la tête que les hommes se font toujours la guerre.
-  Toujours ?
-  Oh, de temps en temps, ils s’arrêtent. Alors, les uns disent que c’est la paix. Mais les sages appellent cela : un entre deux guerres !
-  Tu es sinistre, ce soir, Apomatos.
-  Vous verrez si je me trompe ; les hommes sont comme ça, c’est plus fort qu’eux : il faut qu’ils recommencent tout le temps de se battre.

Il y a dans l’air des odeurs qui se télescopent, celle -épaisse- des animaux tout proches, les relents parfumés de cent rôtis qui ont fini par rassasier les guerriers, celle enfin, légère et insistante, de l’immense forêt tout autour. La ville semble à présent endormie. C’est la bonne heure pour s’esquiver. Le palefrenier va chercher la jument. A la vue des enfants, Esus est tout émoustillée…Elle comprend bien que si on la dérange, en pleine nuit, c’est qu’il y a de nouvelles aventures en vue. Elle regarde ses voisins, une pointe de fierté – ou d’arrogance dans l’oeil- l’air de dire : Au moins moi, je m’amuse alors que vous, mes pauvres, vous lambinez... Le géant aide les jumeaux à emmailloter les pattes de l’animal qui se laisse faire, ravie.
-  Ça ne sert peut-être à rien mais ce n’est pas la peine de vous faire remarquer, dit-il.

Epona conduit et Taranis, collé contre elle, emporte son inséparable bouclier. La porte de la cité franchie, le chemin est mauvais. Il faut d’abord descendre un éboulis de roches et de caillasses, en évitant que le cheval ne dérape ; cette première partie du circuit est très abrupte ; puis on plonge dans la forêt. En fait il y a là plusieurs forêts mais la nuit unifie tout. On tombe d’abord sur les chênes au milieu de chaos rocheux, puis sur des hêtres, plus majestueux peut-être, moins touffus, quelques pins enfin. Le sentier serpente à n’en plus finir. Il fait doux. Déjà une alouette grisole, sur un mode mineur, comme si elle testait son chant.
Epona interpelle son frère.
-  Si les Romains nous attrapent ?
-  On dira qu’on s’est perdu.
-  En pleine nuit ?
-  Ou alors on prétendra qu’on cherchait notre mère ?
-  Tu penses qu’ils vont nous croire ?!
-  Les Romains dorment !
-  Mais il doit bien y avoir des guetteurs, non ?
-  Arrête avec tes questions. Si tu n’as plus envie d’aller voir César, fais demi tour, moi j’y vais seul.
-  Ça va, te fâche pas !

Peu après, ils dépassent le bois, longent près d’un petit cours d’eau « la maison du pêcheur », une bâtisse abandonnée depuis longtemps par ses propriétaires qui se sont repliés en ville mais hantée, dit-on, par d’étranges créatures. Ils s’engagent dans un pré dont les alentours s’effacent dans la brume. Un peu perdus, ils avancent au pas, traversant des voiles cotonneuses. Ombre parmi les ombres, ils voient bientôt se dresser devant eux une masse énorme. C’est un arbre monumental, à peine signalé par une lune timide. Il a l’air d’être décoré. Et il émet d’étranges tintements, dus au léger frottement de plaques métalliques. Se balancent doucement dans sa frondaison… des silhouettes de pendus.

Chapitre neuf

Stupéfaite, Epona immobilise Esus ; d’instinct, elle se tasse, se rapetisse sur le cheval, comme dans l’attente d’un coup. Son frère fait de même. L’arbre aux pendus ! Apomatos avait donc raison. Apomatos a toujours raison. Les jumeaux ne peuvent détacher les yeux de ce spectacle. Il doit y avoir là au moins une demi douzaine de corps accrochés aux branches. C’est une vision repoussante, comme une porte de l’enfer. Le cheval n’apprécie guère cet obstacle et se montre nerveux.

Les jeunes gens se figent. Le trio n’est pas loin de rebrousser chemin mais le gigantesque spectre, derrière son voile de vapeur, les tient en respect, les immobilise. Ils sont comme une proie obnubilée sous la menace d’un colossal démon. Puis, doucement, Taranis plisse les yeux, hoche la tête, chuchote quelque chose. Epona lui fait répéter.
-  C’est pas des pendus !
-  Quoi ?
-  C’est pas des pendus ! Ce sont des armes, rien que des armes. »

A son tour, la fille réalise. Il faut être très attentif et profiter des courts moments où la brume s’efface un peu, mais c’est vrai qu’il n’y a là, fixées dans les ramifications, que des armures. Des boucliers, des casques, des cottes de mailles, des épées. Toutes ces armes sont gauloises. Ce sont des trophées de guerre que les Romains exposent ainsi à la vue de tous. Plus tard les enfants apprendront que les hommes de César avaient l’habitude de montrer ainsi les attributs de leurs ennemis défaits. Pour se vanter de leurs exploits, pour intimider aussi l’adversaire, pour jeter l’effroi.

Le lieu est toujours aussi hideux mais les jeunes gens se détendent un peu.
Ils ne doivent plus être très loin du camp. Toujours juchés sur le dos d’Esus, ils décident d’attendre là que le brouillard se dissipe pour de bon avant de reprendre leur escapade.
-  T’as déjà vu un Romain, toi ?
-  Ben…
-  Je veux dire : de près ?
-  Non, pourquoi ?
-  Pour savoir à quoi ils ressemblent ?
-  Comme nous, non ?
-  Ça m’étonnerait ! On aurait dû demander à Apomatos, il semble bien les connaître.
-  Et comment ils sont habillés ?
-  T’en fais pas, tu les reconnaîtras bien.
-  Ils ont l’air cruel, on dirait…
-  L’air cruel, tu dis ! « L’air » seulement ? T’as pas entendu ce qu’ils ont fait à Avaricum !
-  Ils nous prennent pour des « barbares » ! Et qu’est ce qu’on fait avec les Barbares ? On les tue.
-  Comment ils parlent ?
-  En romain ?
-  Oui mais, c’est quoi comme langue, le romain ?
-   !?
-  Merci de ton aide ! Laisse tomber Epona.

Le garçon en fait commence à somnoler. En confiance sur le cheval, assommée elle aussi par sa nuit blanche, sa soeur s’engourdit, ses paupières sont de plus en plus lourdes. Malgré le décor inquiétant, Epona finit par s’endormir. Elle a un sommeil court, agité de rêves. Elle s’imagine encore sur le mur d’enceinte de la ville, regardant fixement les feux du camp romain. Cette voie lactée la subjugue. Elle constate alors que les points lumineux bougent. Ils semblent danser, voler. Elle réalise soudain qu’il s’agit de flèches enflammées. Celles ci viennent de s’élever très haut dans le ciel. Ces traînées de feu vont s’abattre sur la ville. Elle voit encore son frère s’exposant sur la rambarde. Il désigne d’un mouvement désinvolte du bras le paysage et déclare fièrement : « Voilà la guerre ! ». Insouciant, il semble ne se douter de rien. Pourtant c’est lui qui est visé par les archers ennemis ! Elle doit le mettre en garde, l’alerter, le faire bouger. « Taranis, sauve toi » veut-elle crier. Mais aucun mot ne sort de sa bouche. Elle n’émet qu’un son grotesque, une bouillis incompréhensible. Déjà son frère est touché, une flèche, deux flèches l’ont blessé. Et il prend feu, il brûle ! Son frère brûle. A son tour, elle est frappée. Elle entend un cri terrible, inhumain, interminable et…elle se réveille.

Le garçon, qui a lui rêvé d’Avaricum, de tours de siège, de mise à sac, de ville ravagée, vient également de reprendre ses esprits.
Esus en effet pousse un furieux hennissement tout en secouant la tête. D’inquiétantes silhouettes tournent autour de l’animal et des enfants. Et ce ne sont pas des fantômes. Le cheval a voulu avertir les jumeaux du danger. Mais il est trop tard. Ils sont cernés. Trois cavaliers pointent avec hargne leurs lances vers eux, presque à les toucher.
Les jumeaux se demandent un moment s’ils ne sont pas encore en train de cauchemarder, mais les soldats sont bien réels. L’un d’eux, qui a l’air d’être leur chef, porte un casque avec une large visière qui lui dissimule presque le visage. Les deux autres ne sont pas difficiles à reconnaître, avec leur face glabre, leurs cheveux courts : ce sont des combattants éduens.

« Alors les espions ? Semble s’amuser le casqué. On se repose ?
Les autres ricanent.
« C’est vrai que vous avez bien choisi l’endroit..
Un Eduen arrache le bouclier de Taranis. Les jeunes gens se sentent dévisagés avec morgue.
« Allez, avancez, reprend le chef, c’est tout droit. Je ne vous conseille pas de chercher à fuir, sinon… vous finirez ici !
Il désigne une série d’objets insolites qui pendent au harnais de son cheval, des tresses de poils tout le long des sangles. Les jeunes gens ne comprennent pas immédiatement de quoi il s’agit. En fait, ce sont des chevelures d’hommes, de longues mèches parfois encore retenues à un bout de peau séchée ! Avec ces touffes ébouriffées, on dirait que l’animal porte une barbe épouvantable. Devant le regard ahuri des jumeaux, l’autre en rajoute :
-  Je vous présente mes ennemis ! Ils ne sont pas tous là, rassurez vous. Je ne montre que les meilleurs, les plus braves…
Il rit, les deux autres l’imitent. Il n’y a aucune joie dans ce bruit saccadé qu’ils font, plutôt une sorte de grognement méchant, presque des aboiements. Puis le groupe se met en route. La position romaine n’est vraiment plus très loin. L’aube se devine doucement. Les pans de brouillard s’effilochent et le camp apparait, immense. De premiers travaux de fortification sont visibles : un début de fossé est creusé et, au delà, on distingue un petit rempart de terre, où l’on a fiché quelques rondins qui vont former sans doute un parapet de bois.

Taranis est humilié de s’être fait prendre si bêtement ; il regarde avec avidité ces installations, s’étonnant de la rapidité avec laquelle les Romains mettent en place leur dispositif.
Ils longent le fossé ; le secteur réservé à la cavalerie semble occuper une grande partie du camp ; on entend de loin en loin la présence des chevaux ; puis on devine le quartier de l’intendance avec les chariots de vivres pour les hommes, de fourrage pour les bêtes.

« Où est-ce qu’ils nous conduisent ? Chuchote la jeune fille à l’oreille de son frère, comme s’il était dans le secret. Un gardien l’entend et lui donne un violent coup du plat de la lance pour la faire taire.
La milice éduenne est regroupée à l’arrière de l’installation romaine. De petites tentes, qui ne doivent pas abriter plus de deux ou trois mercenaires, entourent une enceinte délimitée par une clôture en bois. Que peut bien cacher ce dispositif ? Les jumeaux longent l’installation et ont vite fait de comprendre : il s’agit d’un parc à humains ! Sont gardés là, comme du bétail, des hommes, des femmes. Des Gaulois. Les jeunes gens croisent, entre deux panneaux, le regard de détresse d’un de ces malheureux. A Gergovie, il se dit que les Romains voyagent avec des prisonniers. Ce sont probablement les personnes que l’on imagine là. Apomatos leur a même assuré que César paie ses troupes avec le butin amassé tout au long de son périple, et qu’il a l’habitude de vendre ses prisonniers comme esclaves...

Peu à peu, le camp se réveille. Les cavaliers font brutalement descendre les jumeaux d’Esus. Ils éloignent la jument et les enfants doivent s’asseoir côte à côte sur le sol, près d’un feu qui agonise. Le « chef » se met à les questionner.
-  Alors, les espions, d’où venez vous ?
-  De la forêt, dit Taranis.
-  Te moque pas de moi, imbécile. Tu ne vis pas dans la forêt ! Vous venez de Gergovie. Et j’ai l’impression de vous connaître.
Les jumeaux gardent le silence.
-  Alors, qu’est-ce qui se passe là-bas ?
Ils ne comprennent pas bien ce qu’on attend d’eux.
- Il y a beaucoup de soldats ? De cavaliers ?
Tout en les interrogeant, l’homme n’arrête pas d’aller et venir devant le brasier.
-  Je vous conseille de répondre, insiste-t-il.
-  Oui, dit Taranis.
-  Oui, quoi ? S’énerve déjà l’autre.
Epona va partir dans un fou rire nerveux. Bien sûr, il y a du monde à Gergovie, beaucoup de monde, des soldats, des cavaliers, des archers. Il y a beaucoup de chevaux, de charrettes. Et puis ? L’autre le sait aussi bien qu’eux, non ? Alors, que peuvent-ils lui dire de plus ? Ces questions sont ridicules.
A la lumière de la flamme, l’homme les observe plus attentivement.
-  Mais attendez un peu, je vous connais, les rouquins ! Un garçon, une fille, même tignasse, rouge feu, même petite gueule ! Mais oui ! Cela me dit quelque chose ?! Seriez pas les rejetons du forgeron, des fois ? Oui, oui, c’est ça ! Vous êtes jumeaux, non ? Et doit pas y avoir trente six jumeaux avec ce genre de poils à Gergovie ? Quelle surprise, quelle bonne surprise !

Le scélérat retire son casque. On dirait qu’il porte un masque tant il est hideux : le crane chauve et bosselé, la face émaciée, d’une maigreur maladive, une bouche ondulante, comme tordue par la méchanceté, et surtout il est borgne. A la place de l’œil droit, une vilaine cicatrice lui balafre cette partie du visage, la peau mal couturée recouvrant son orbite.

Chapitre dix

« Vous ne me reconnaissez pas ? C’est vexant !
Cette tête redoutable réveille chez les jumeaux un souvenir imprécis comme l’image d’un mauvais rêve que l’on ne parviendrait plus à reconstituer. Comme la trace d’une brève rencontre, vite oubliée. C’est Epona qui se souvient la première : leur gardien s’appelle Tétalès ! Elle ne peut s’empêcher de prononcer, doucement, comme un repoussant secret, ce nom : « Tétalès ». Taranis entend sa soeur alors qu’il semble lui aussi avoir identifié le prédateur.

Tétalès dit « le corbeau » ?! Cet énergumène a vécu à Gergovie, il a même été un temps leur voisin, enfin un de leurs voisins. Il y a une année de cela peut-être. Ils croient se souvenir qu’il fréquentait de temps en temps la forge de Lug, se mêlait aux petites discussions qui se tenaient dans l’atelier. Jusqu’au jour où le forgeron et lui se sont fâchés. Sévèrement. Définitivement. Pourquoi ? Les enfants l’ignorent. Leur père, ensuite, leur a interdit de revoir ce personnage. Mais il n’était pas nécessaire de le leur dire : sa réputation d’homme bagarreur ne donnait guère envie de le croiser. Tétalès sentait le soufre. Il terrorisait les enfants. Sa demeure était devenue un lieu sinistre ; le bonhomme avait confectionné près de la porte d’entrée une petite niche où il avait placé… un crâne. Un crâne humain. Les passants ne pouvaient échapper à ces orbites sombres, le trou noir à la place du nez, la mâchoire étroite, comme grinçante qui accueillaient l’éventuel visiteur.
-  Ça y est ? Vous me remettez ? Hé oui, Tétalès pour vous servir ! Comme on se retrouve, n’est ce pas ?

Il se pavane soudain, se retourne, goguenard, vers ses complices et marmonne :
« Une vraie réunion de famille, ma parole ! »
Les enfants sont stupéfaits. Le borgne suinte la méchanceté.
-  Gergovie pensait peut-être s’être débarrassé de moi ? Erreur. On ne se débarrasse pas de Tétalès comme ça ! Vous êtes bien les enfants de Lug et de Velleda, c’est ça ?

Il a l’air d’apprécier particulièrement ce petit interrogatoire, à en juger par son rictus ignoble.
-  Au fait, votre père, il cherche toujours sa femme ?

Il rit à nouveau avec ses acolytes. La question transperce les enfants. De quoi se mêle-t-il ? Où veut-il en venir ?
-  Il n’a toujours pas compris, le forgeron…

Ces sous-entendus sont insupportables. Epona et Taranis se regardent. L’autre continue ses insinuations :
-  Fallait pas s’en prendre à moi, c’est tout ! Tous ces nabots qui m’ont chassé comme un malpropre ! Gergovie va me payer ça, vous allez voir ! Avec les amis romains, on va faire un sacré ménage. Comme à Avaricum ! Place nette, on va faire. Remarquez, votre père, il a déjà payé, pas vrai ? Vous voyez ce que je veux dire, non ?

Les enfants refusent de comprendre, il insiste :
-  Vous comprenez de quoi je parle, j’espère ?

La séance de torture auquel se livre le mercenaire n’en finit plus.
-  Moi j’ai perdu ma ville…et lui a perdu sa femme. C’est juste non ?

Taranis n’en peut plus. Il hurle :
-  Qu’est ce que vous nous racontez là ?…

Comme s’il ne l’entend pas, le borgne poursuit :
-  Remarquez, ce qu’on a perdu, on peut toujours le racheter. A un bon prix, bien sûr. Mais j’suis pas sûr qu’il en aura encore les moyens ni même l’envie, quand Gergovie sera tombée.
Le corbeau triomphe. Les enfants se sont redressés, prêts à se précipiter sur lui.
-  Hola, les bébés, tout doux ! Vous faites pas le poids, vous savez ! Couchez, couchez, allez, couchez !
Ses sbires repoussent brusquement les jumeaux.
-  Mais c’est nerveux, ces gamins ! s’amuse Tétalès. Z’aiment pas trop qu’on leur parle de leur petite mère, hein ?! Qu’est-ce qu’on va faire d’eux ? Les vendre ? Pourquoi pas !
-  Et si on leur réservait le sort des espions ? Dit un de ses équipiers.
-  Oui, bonne idée. Mais ils connaissent peut-être pas cet amusement, réagit Tétalès. Dis leur un peu ce qu’on fait aux espions !
-  On leur tranche les oreilles !
-  Comme c’est drôle, approuve le corbeau sur un ton revanchard. Leur couper les oreilles ! C’est parfait, ça ! Ça va vous faire une belle tête toute ronde ! En plus, ce sera un beau spectacle pour les Romains. Je sais pas s’ils connaissent ce jeu. Je veux qu’ils voient comment on traite les mouchards de Vercingétorix. César appréciera, c’est sûr.

Il rit d’avance du bon tour qu’il va jouer. Accompagné d’un de ses sbires, il file illico vers le camp voisin, sans doute pour informer ses maîtres du supplice à venir, après avoir chargé le dernier de la bande, un certain Artos, imposant mais lourdaud, de conduire les jumeaux dans le parc des prisonniers, à deux pas de là.
- Comme ça, ils seront en famille... crie le borgne en s’éloignant, rigolard.

Les jumeaux se retrouvent avec un seul soldat sur leur dos. Artos a une taille de barrique, surmontée d’une petite tête hargneuse. Taranis et Epona échangent un regard, aperçoivent leur cheval qui se tient à une vingtaine de mètres ; ils se comprennent. La fille se courbe sur elle même, les mains sur le ventre, faisant mine de souffrir. Une poignée de secondes, le cerbère qui les suit hésite sur la marche à suivre, baissant sa lance. Au même moment, le garçon qui a repéré son bouclier à terre s’en saisit des deux mains, pivote aussitôt sur lui même comme une toupie et percute du tranchant de son arme le visage d’Artos. En plein dans l’oeil gauche. Le gardien perd l’équilibre et trébuche.
Epona siffle Esus. Le cheval qui semble guetter un signe de ses jeunes cavaliers saute le muret en pierres posées qui le sépare d’eux. Il rejoint les jeunes gens qui ont déjà pris la fuite. La fille enfourche la jument, Taranis s’agrippe à la crinière et court à côté de l’animal. Tous trois filent ainsi vers la forêt.
Le garde, bousculé, étourdi, se récupère péniblement, ameute les siens et jette son javelot mais sans vraiment menacer les fuyards. Un, deux, trois soldats font leur apparition, sortant de tentes proches ; ils coursent le trio, tandis que Tétalès revient et se précipite vers sa monture.
En trombe, les enfants remontent le long du camp, passent les débuts de fortification, contournent « l’arbre aux pendus ». Bientôt, ils entendent se rapprocher des mercenaires qui les ont pris en chasse.

Tant que l’on reste dans la plaine, Esus se laisse conduire par Epona, galopant avec une énergie furieuse, Taranis à ses côtés, le bouclier levé comme une arme. La jeune fille repère l’amorce d’un sentier, à la hauteur des premiers arbres, qui doit leur permettre de remonter vers la cité à travers bois.
Une fois dans la forêt, le lieu est si sombre qu’elle perd ses repères ; d’instinct, le cheval guide alors la course. La pénombre ne le dérange pas, il se rue dans le chemin toujours au même rythme. Le garçon, accroché à la crinière, court comme un damné, aspiré par cette force.
-  Ils sont là, je les vois ! Hurle, quelques dizaines de mètres derrière eux, Tétalès.
Emportés par Esus, les enfants ont pris la voie la plus courte pour arriver à Gergovie ; c’est aussi le chemin le plus pentu. La peur décuple leur énergie. Taranis se surpasse, s’étouffant de fatigue ; mais il oublie la douleur, gravit le sentier avec ardeur. Esus, déchaîné, se démène comme un superbe diable. Ça martèle, ça souffle, ça siffle.

Cette course n’a pas échappé à des vigiles gaulois qui, depuis les remparts, suivent le groupe. L’un d’eux reconnait les jumeaux et se met à les encourager ; un autre expédie même quelques flèches en direction du « corbeau » et des siens mais, à cette distance, les poursuivants ne peuvent être atteints.
Finalement le trio passe le porche central, entrouvert pour le laisser s’y engouffrer, et les gardes rabattent aussitôt les lourdes portes. Au delà des murailles, on peut entendre Tétalès hurler de dépit.

Chapitre 11

Cette porte ne donne pas directement accès à la cité mais à un sas ; ce n’est qu’après avoir passé une deuxième porte et être vraiment arrivé en ville, pourrait-on dire, que le trio se relâche. La jument est en nage. Epona, qui s’est laissée glisser sur le sol, tremble d’émotion. Adossé à un muret, Taranis pousse de longs sifflements et écoute bondir son coeur, comme s’il voulait sortir de la poitrine.
Autour d’eux, les soldats, de plus en plus nombreux, commentent la poursuite, répètent l’événement aux passants que le bruit a attirés. Ils scrutent les contreforts pour s’assurer que l’ennemi a bien rebroussé chemin. Bientôt il y a sous le rempart un petit rassemblement. On vient voir les jeunes gens et leur monture, les toucher, les interroger, les congratuler, on parle de leur bravoure.
A mesure que l’histoire se raconte, l’affaire prend des proportions toujours plus considérables. A croire que les jumeaux ont semé toute l’armée de César ! Déjà on veut en faire des héros.
Mais les enfants écoutent sans entendre, terrassés par l’effort et obsédés en même temps par les insinuations du corbeau. Ils se regardent longtemps, récupèrent peu à peu. Quand enfin ils sont en état, c’est pour constater en choeur :
« Vélleda ! Elle est vivante !

Ils se disent alors toutes ces idées qui n’en finissent pas de trotter dans leur tête :
« Elle a été enlevée.
« Tétales en a fait une esclave.
« Elle est là, tout près.
« Elle est dans les fourgons éduens de César.
« Dans l’enclos, à mon avis.
« Peut-être nous-a-t-elle vus ?
« En tout cas, entendus !

Ils échappent à l’attention admirative des soldats gaulois, pressés d’aller annoncer à leur père l’incroyable nouvelle.
Flottant dans son immense tablier de cuir, Lug est de méchante humeur. Il ne dit rien, évitant de regarder ses enfants, mais il passe sa colère sur une petite plaque d’acier qu’il travaille pour un bouclier, la martelant un peu n’importe comment. Ses jumeaux sont des menteurs, se dit-il, des dissimulateurs ! Ils lui ont promis d’aller dormir chez Apomatos mais ils ne l’ont pas fait ! Ils ont profité de sa permission pour se comporter n’importe comment ! Ce sont des fous, car pour quitter la cité, de nuit, alors que la ville est en guerre, que le Romain est là, il faut être fou ! Fou, fou, fou ! Renfrogné, il frappe son enclume avec rage. L’artisan se connait ; dans ces moments de contrariété, il est capable de dire des choses très dures, qu’il regrettera ensuite, longtemps. Car ce qui est dit est dit. Alors, mieux vaut parfois se taire... et faire souffrir ses instruments.

Les enfants aussi se taisent ; ils cachent une espèce de sourire, car ils sont habitués aux colères de leur géniteur. Puis la fille, après avoir jeté un oeil perplexe sur son frère, prend son élan et crie :
« Papa... maman est vivante !
Voilà, l’information est lâchée. Sans précaution. Brute. Le forgeron reçoit la nouvelle comme un coup de poing.
« Maman est vivante ! Reprend tout doucement cette fois Taranis, comme pour ménager son père ; ou comme s’il doutait de ses propres paroles...
Lug, incrédule, les contemple, le visage soudain traversé de rides ; il murmure à son tour :
« Qu’est ce que vous dites ? Qu’est-ce que vous osez me dire ? Encore un mensonge, c’est ça ?
« Velleda est vivante. On l’a pas vue mais on en est sûrs. Elle a été enlevée. Par Tétalès ! Tu te souviens de Tétalès ? reprend très vite Epona.
« C’est vrai ! assure Taranis, convaincu que son père écoute sans comprendre.

Le forgeron semble tiraillé par des mouvements contradictoires, passant du doute à l’espoir. Ses yeux, son nez, sa bouche, tout se plisse comme s’il tentait de contenir une émotion en train de le submerger.
-  Qu’est ce que vous dites ?répète-t-il.

Les enfants racontent alors leur « sortie », la forêt, la brume, l’arbre aux morts, le camp, les trois cavaliers, la réserve des Eduens, le borgne et ses noires confidences : il a volé leur mère, il a quasiment avoué qu’il en a fait une esclave ; elle croupit sans doute dans sa prison. Là, tout près.
« Sans doute ?
« Oui, sans doute, il a dit sans dire. Et on n’a pas vu Velleda mais...

Lug s’est lentement redressé, s’efforçant d’encaisser la nouvelle. Il tressaille, semble un peu perdu, se frappant le front en pleurant, agrippant ses enfants en riant, comme si se ravivaient en lui, en même temps, une immense douleur et une énorme joie.
Ils dansent, n’importe comment puis se taisent, un long moment, pour récupérer ; assis ensemble à se toucher, ils reprennent leur conversation sur le ton du secret. Epona le relance.
-  Tétalès....
-  Oui ?
-  Qu’est ce qui s’est passé avec lui ?
-  Il me détestait.
-  Pourquoi ?
-  Les hommes sont étranges...
Il soupire.
-  ...Vous savez qu’on se connaissait. On n’était pas vraiment des amis mais il venait avec d’autres, dans la journée, bavarder autour du foyer. Il avait toujours quelque chose à raconter, des disputes entre villages, des histoires de vols, ce genre de choses. Il savait tout sur tout et il racontait bien. On aimait l’écouter.
-  Il n’apportait que des mauvaises nouvelles ?
-  Oui, c’est vrai, il ne racontait jamais des choses gaies. Toujours des petites catastrophes. Et puis nous, faut bien dire, on aimait ça, les drames des autres.
-  De quoi vivait-il ?
-  Il disait qu’il gardait une porcherie, dans un village des environs, mais on ne le voyait guère travailler. Bien sûr, il était un peu bizarre mais cela ne choquait pas grand monde ici ; moi, ça ne me choquait pas en tout cas.
-  Bizarre à cause du crâne ? devant chez lui ?
-  A cause du crâne, oui, devant sa porte, comme pour dire à tous ceux qui voulaient entrer qu’ils n’étaient pas les bienvenus... Mais pas seulement. Il avait par exemple cette habitude d’avoir un corbeau apprivoisé sur l’épaule. Un oiseau fébrile, agressif, qu’il maîtrisait de plus en plus mal à mesure que l’animal grandissait. D’où son surnom en ville. « Le corbeau ». On en riait plutôt. Et puis un jour...
-  Oui ?
-  Je découvris ce qu’il faisait faire à son animal.
-  C’est à dire ?
-  Vous n’allez pas me croire... C’est un voyageur qui me l’apprit, un peu par hasard ; dans un village qu’il traversait, il avait été le témoin du comportement de Tétalès.
-  Mais raconte ! Pourquoi tu t’arrêtes ?
-  Figurez-vous, il avait dressé son oiseau à crever l’œil de ses adversaires !
-  Les yeux des autres volatiles ?
-  Non, les yeux des humains ! Les yeux d’adversaires humains que Tétalès lui désignait !
-  Comment ça ?
-  Il suffisait que son maître incite l’animal à attaquer quelqu’un, il avait des formules pour ça, je ne m’en souviens plus, et l’autre s’acharnait aussitôt sur le malheureux ; et si Tétalès l’excitait vraiment, il pouvait énucléer la personne.
-  Mais c’est monstrueux !
-  Tétalès en avait fait non seulement une arme mais un moyen de gagner sa vie ! Car son comportement était connu. Alors, ceux qui voulaient faire peur à leur voisin, ou qui avaient des intentions pires encore, ils n’hésitaient pas à aller le voir. « Tétalès, je veux me venger de mon voisin ou de mon frère ou de mon père... » Et lui, il leur proposait son animal. Contre de l’argent. Beaucoup d’argent, paraît-il !

Les enfants ont du mal à s’imaginer ce que leur raconte Lug.
-  Oui, il courait le pays, à la recherche de la moindre petite guerre entre tribus, la moindre zizanie entre familles, la moindre dispute entre parents ; il y proposait ses « services », louant aux plus offrants son corbeau.
-  Quel sale type.
-  Tout cela a fini par se savoir en ville. Et je lui ai dit, vertement, ce que je pensais de lui. Que c’était un criminel. Un sale type qui avait rendu fou furieux son animal. Il a fait semblant de ne pas comprendre. J’ai ajouté que je ne voulais plus le voir.
-  C’est pour cela qu’il nous a détesté ?
-  Pas seulement ; je crois qu’il m’en a voulu aussi pour une autre chose. Le soir même de notre dispute, il s’est passé un incident terrible. L’animal est devenu enragé ; il s’en est pris à son maître, l’a mutilé. Tétalès y a perdu un oeil.
-  Et alors ?
-  C’était un pur hasard, naturellement. Comment peut-on imaginer que j’avais de l’autorité sur cet animal ? C’est absurde. Mais il a pensé, je ne sais pas pourquoi, que c’était de ma faute, que je lui avais jeté un sort. Que j’avais un pouvoir magique, que sais-je ?! C’est en tout cas ce qu’il a laissé dire ici ou là. Il parla de se venger. Mais comme il s’était mis la moitié de la cité à dos, il dut quitter la ville peu après. Et je l’oubliais.
-  Vraiment ?
-  Oui. Oublié. Effacé. C’était un trop mauvais souvenir ; j’expulsais ce personnage de ma mémoire .
-  Et notre mère ?
- Elle ne le connaissait guère. C’est bien des lunes plus tard qu’elle disparut. Jamais je n’avais fait le rapprochement, idiot que je suis…

Une nouvelle fois, il leur fait répéter tout ce que Tétalès a dit, au mot près. Genre : « ...ce qu’on a perdu, on peut le racheter » ou encore « Comme ça ils seront en famille... ». Jamais le corbeau ne reconnait vraiment son forfait, jamais il ne déclare ouvertement que la femme de Lug est dans la geôle éduenne mais c’est tout comme. Il le suggère sans le dire expressément. Mais pour Lug et les enfants, pas question de douter. L’envie de croire au retour de Vélleda est la plus forte. La question, pour eux, n’est pas : est-elle vraiment là ? Mais : comment va-t-on la sortir de là ?

Dans la cité, pendant ce temps, l’aventure nocturne qui est arrivée aux jumeaux court de quartier en quartier. Diviacos, le druide, en est informé à son tour. De sa démarche précautionneuse, il vient jusqu’à la forge. Les enfants ont vu le camp romain, ses installations, ils ont parlé avec la milice éduenne. Cela peut intéresser Vercingétorix, dit-il. Il propose de se rendre avec eux auprès du chef gaulois.
- Moi aussi ? demande Lug.
- Le père aussi ! dit Diviacos.

Le soleil est haut dans le ciel et il y a dans l’air la promesse d’une belle journée. Le quartier est déjà en pleine effervescence : les charpentiers scient, les tonneliers martèlent, les tisserands tissent, les potiers enfournent, non pas indifférents à la guerre mais stimulés par l’armada qui les entoure. Le druide et le forgeron, bras dessus bras dessous, accompagnés des enfants, forment une étrange procession. Lug, ragaillardi, rajeuni, se redresse comme s’il était à la parade ; les enfants sourient, se rendant compte qu’ils ont à peine évoqué le reste de leur escapade et complètement oublié de parler de la fibule. Le petit bijou bleu apparu et disparu.
Le chef gaulois est installé, avec ses plus proches compagnons et divers chevaliers, Ambagitus, le biturige, Divicac, un helvète qui connait parfaitement toutes les tactiques de César et les moyens d’y faire face, Brennus, un ancien chef légionnaire qui a déserté l’armée romaine pour rejoindre les Gaulois, d’autres encore, dans la cour du plus grand des deux temples de la cité, à deux pas du quartier des artisans. Le groupe est en grande conversation avec des notables de la ville quand le druide et sa suite arrivent.

Vercingétorix est jeune. Celui qui a réussi à fédérer les troupes gauloises n’a pas trente ans. Mais c’est vrai qu’à quarante ans, ici, on est déjà bien vieux. Epona le trouve absolument séduisant : grand, élancé, il a le visage fin, des yeux imposants, un nez petit, une bouche charnue mais pas trop, les cheveux bouclés qui partent, en vagues, du sommet du crâne jusqu’à la nuque. Il a quitté son attirail de soldat et est simplement vêtu, avec des braies collantes tombant au dessous des genoux, une chemise sans manches et un léger manteau retenu sur l’épaule par une broche.

L’arrivée des enfants semble le gêner. Devant ces intrus, la discussion animée tourne court. La vue de Diviacos le rassure.
-  Ces enfants reviennent du camp romain ! Dit le devin quand, de ses bras tendus, il touche les épaules du jeune chef.

Des soldats, juste arrivés des remparts, donnent aussitôt leur version :
- Ils étaient poursuivis par un Eduen, dit l’un.
-  Non, non, c’était tout un groupe d’Eduens, ajoute l’autre.
-  Pas du tout, c’étaient des Romains, estime un troisième.
-  Une légion romaine…
-  Mais on leur a fait peur, se rengorge un guerrier.

C’est très vite une parfaite cacophonie. Vercingétorix impose le silence.
- Ma parole, on se croirait place du marché, un jour de foire ! Que tout le monde se taise ! Et qu’on écoute ces jeunes gens ?!

Les regards se tournent vers Taranis et Epona. Intimidés, ils hésitent, bafouillent. Diviacos les encourage à s’expliquer clairement, à raconter leur aventure depuis le début. Le garçon commence, la fille complète, et ainsi de suite. Ils parlent longuement de leur sortie nocturne, redisent tout ce qu’ils ont déjà détaillé à leur père, comment ils ont trompé sa vigilance, quelles précautions ils ont prises, avec Apomatos, les pieds d’Esus protégés, la fin de la nuit propice, l’approche du camp ennemi et l’arbre aux pendus, le trio formé par Tétalès et ses larrons, la vision du camp romain avec sa tranchée et ses fortifications, le campement de la milice éduenne, les prisonniers.
Lug se permet de les interrompre :
« Leur mère, Velléda, ma femme, est sans doute parmi ces détenus. Vercingétorix opine.
Les jumeaux évoquent encore leur échappée et la poursuite qui s’ensuivit.
Le chef gaulois semble passionné. Il les questionne :
-  Des Eduens ? Ils étaient combien ? Une palissade, ils ont commencé une palissade ? Vous avez vu des pièges ? Un camp, plusieurs camps ? Les prisonniers étaient Arvernes ?

Il y a trop de questions, trop précises, les enfants sont un peu perdus. Ils répondent comme ils le peuvent, à la satisfaction manifestement du dirigeant gaulois puisqu’il se retourne vers les notables de la cité. Ils ne sont plus à cet instant que des vieillards apeurés :
-  Vous entendez ? Prenez exemple sur ces enfants ! Leur dit-il. Ils tiennent à peine debout…
Les jumeaux trouvent qu’il exagère un peu …
- … et ils se battent, eux. Ils vont se battre jusque dans le propre camp des Romains. Tandis que vous ! Si je vous écoutais, il faudrait combiner, s’arranger, négocier, ouvrir la cité à César !? Vous tremblez de peur !
Les autres protestent.
- Absolument ! continue le Gaulois. Vous seriez prêts à lui donner vos maisons, à l’inviter à vos banquets, à coucher dans vos lits, pourquoi pas, si l’autre vous laissait faire votre commerce ! Vendre vos marchandises, on dirait qu’il n’y a que ça qui compte ! Honte sur vous !
Un des notables tente bien de se défendre :
-  Vercingétorix, nous n’avons jamais dit…
-  Vous...vous...vous... ne l’avez peut-être pas dit, intervient Ambagitus, décidé à soutenir le jeune chef, mais vous le pensez tellement fort...

Vercingétorix tourne le dos à cet entourage et se dirige vers le vestibule du temple avec les jumeaux. Il fait signe à Lug de les rejoindre.
-  Pardonne à tes enfants, père ; ils t’ont désobéi cette nuit mais ils nous ont rendu service ! C’est important de savoir que le Romain s’installe et comment il le fait, quelle forme prend le camp, qui sont ses alliés du moment, combien de Gaulois il a pu entraîner. Tu comprends ?

Le forgeron fait semblant de grommeler mais il apprécie ; il est même parfaitement heureux. Heureux de rencontrer le chef gaulois, heureux de lui être utile, par le biais de ses enfants. Vercingétorix sourit, fait un signe de connivence aux jumeaux et leur demande :
-  Alors vous aimez aller regarder les Romains ?
-  Bin, oui.
-  Et maintenant que vous savez que votre mère est là-bas, vous n’allez plus les lâcher ?
-  Bin, non. C’est vrai.
-  On me dit aussi que vous vous déplacez vite, et ensemble, c’est exact ?
Ils approuvent fièrement. Epona pense lui présenter Esus mais elle n’ose pas.
-  Hé bien, je vous propose ….
Il laisse la phrase en suspens, les jumeaux attendent ; il reprend :
- … de continuer vos visites.
-  Nos visites ?
-  Oui, vos visites aux Romains. Je vous propose d’aller observer le camp chaque fois que vous le pourrez, de loin, bien sûr.
-   ?!
-  Si votre père le permet !
-  Comment refuser ? dit Lug, désarmé.
-  Et cette fois, insiste le Gaulois, ne vous faites pas prendre ! Soyez prudents.
-  C’est promis.
-  Ainsi, vous me tiendrez informés … des projets de César... et du sort de votre mère ! Vous êtes d’accord ? Taranis ? Epona ?

La jeune fille semble distraite. Un bref instant, elle a cru entr’apercevoir, dans la cour, sur la tunique d’un notable, ou encore d’un des soldats ou d’un visiteur... une petite étoile bleue, cette fameuse étoile qui lui fait penser à ce dieu assis avec des cornes de cerf ! Une illusion, encore ? Serait-elle la proie d’une idée fixe ? Elle a beau passer et repasser en revue l’assistance, il n’y a rien à voir.
- Epona ?
- Oui, oui, on vous tiendra informé ! Assure-t-elle, mécaniquement. On est d’accord, on est d’accord.
-  Mais comment on va faire ? S’étonne déjà Taranis.
-  Hé bien, vous me direz ce que fait Cesar, s’il fortifie son camp, comment il le fait, s’il déplace ses troupes, si de nouvelles forces arrivent, comment fonctionne sa milice, etc…
Il hésite.
-  Vous regarderez bien s’il a installé des machines de guerre ; c’est qu’il a des armes redoutables ! On l’a bien vu encore à Avaricum.

Le forgeron grimace. Le nom d’Avaricum soudain l’inquiète. Ses enfants en éclaireurs ? Ils sont bien jeunes pour jouer aux soldats. Mais ces derniers rayonnent ; ils sont fiers, immensément, d’avoir à travailler pour l’armée gauloise ! Mieux : pour Vercingétorix en personne ! Ils se voient déjà raconter l’aventure à leurs compagnons de jeux : ils vont en faire des jaloux !
Ils regardent Lug. Vaincu, celui-ci opine du chef. Epona et Taranis l’embrassent.

Chapitre douze

Les jumeaux prennent au sérieux leur nouvelle fonction. Ils se sentent responsables du sort de leur mère mais aussi de la sécurité de la ville. Carrément. Cette guerre est devenue pour eux une question personnelle. Le camp de César est aussi la prison de Vélleda.
Aussi se livrent-ils à une surveillance méthodique de l’ennemi.

Ils cherchent longtemps, à la lisière de la forêt, au plus près des positions romaines, l’endroit idéal avant d’établir leur poste d’observation sur un promontoire, qui forme comme un balcon dominant la vallée et le camp. Il y a là une rangée de sapins imposants, un mur végétal, un rideau sombre dont les branches enchevêtrées forment comme des échelles et offrent même, à bonne hauteur, des « sièges » naturels.
Ainsi camouflés, ils surplombent parfaitement, et sans risque, le campement adverse.
À cet étage, les jeunes gens ont des voisins, un merle dodu, bec jaune vif et robe noire brillante. Les premiers temps, le volatile regarde de travers ces intrus ; il pousse de petits Tchiiiii, tchiiiii qui se veulent agressifs puis comprend vite que ces drôles d’oiseaux sont inoffensifs, les oublie illico et reprend son gazouillis fluté et sophistiqué.

En bas, les travaux d’aménagement progressent très vite, les palissades se dressent, les fortifications se multiplient.
Tout de suite, l’organisation du camp estomaque les jeunes « espions ». C’est un parfait alignement de tentes, un croisement de rues et de ruelles, toutes affairées, un plan méticuleusement quadrillé. Tout ici transpire l’ordre et la méthode, la discipline et la hiérarchie. C’est un corps étranger, dans tous les sens du terme, dans cette vallée broussailleuse dont ils connaissent le moindre recoin, le pré du berger, le taillis du renard, la clairière de la lune, le ru des oiseaux.
Ils sont en même temps impressionnés de découvrir les Romains. L’autre nuit, ils n’ont croisé que leurs auxiliaires éduens, des cousins en quelque sorte ! L’apparition des légionnaires, notamment ceux qui stationnent dans les tours de garde ou se trouvent sur le chemin de ronde, au sommet des palissades, les sidère pareillement.
-  On dirait des jumeaux ! Plaisante Epona.
-  Pourquoi tu dis ça ?
-  Ils sont tous pareils !
-  Mouais. On n’est pas pareils, nous ?!

Ces soldats effectivement se ressemblent beaucoup, à peu près le même gabarit, plutôt massifs, tous casqués, cuirassés, bottés ; ils semblent armés de la même manière. Ou presque. Certains portent un glaive et une armure à lamelles, d’autres un poignard, un javelot et une cotte de mailles. Les chefs, du moins ils en ont l’air, exhibent un panache sur leur casque. Rien à voir, vraiment, avec l’allure des troupes gauloises, disparate, hétéroclite, désordonnée.

En fait le camp est un vaste chantier ; des dizaines d’hommes, tout autour de l’installation, et certains non loin des jeunes gens, creusent, piochent, coupent des arbres, les élaguent, en font des rondins ou les taillent en pointe ; les coups répétés des haches, le raclement des scies, le craquement de sapins qui s’affaissent, le fracas des branches brisées, tous ces bruits, gonflés par l’écho, emplissent la vallée et montent, amplifiés, vers la forêt et leur poste d’observation. Parfois portés par le vent, des éclats de voix arrivent aussi jusqu’à eux. Mais les mots qui leur parviennent, leur musique saccadée sont incompréhensibles et ne ressemblent à rien de ce qu’ils ont pu entendre jusque là. Les soldats se ressemblent, leurs tentes se ressemblent, même les chevaux semblent sortis d’un même moule.
Le premier jour, Taranis pousse le zèle jusqu’à vouloir compter leurs animaux. Une main en visière pour se protéger du soleil, les yeux écarquillés par l’effort, il scrute le haras de la légion, commence à compter, se trompe, évidemment. Epona essaye de l’en dissuader :
-  Tu rêves.
-  Pourquoi ?
-  Y en a trop !
-  En plus ils bougent tout le temps !
-  Alors arrête !
-  C’est Vercingétorix qui me l’a demandé, prétend-il effrontément.

Et il reprend ses comptes, se trompe à nouveau, recompte, s’énerve. Epona le laisse faire. Elle sait son frère volontiers soupe au lait et évite de l’énerver sans raison. Plus tard, un peu découragé, Taranis choisit de dénombrer les charrettes de l’intendance ; c’est un exercice moins risqué et plus rapide à réaliser. Le problème, c’est qu’il n’a pas une très bonne mémoire. Il est capable d’oublier avec une facilité déconcertante des noms, des chiffres, tous ces petits détails de la vie courante.
« T’as des trous dans la tête ! » dit Epona. Parfois la sœur fait semblant de prendre peur :
-  Tu te souviens de mon prénom au moins ?
-  Tu es ridicule.
-  Comment je m’appelle ?
-  Arrête !
-  Tu vois, tu ne t’en rappelles déjà plus.

Il hausse les épaules. N’empêche. Le temps d’une conversation et il a complètement oublié le résultat de ses calculs. Combien il a pointé de charrettes ? 30 ? 300 ? 500 ? Plus ?
Un peu plus tard dans la journée, le voilà qui compte et recompte et parvient régulièrement cette fois au même chiffre : 83 ! Un nombre qu’il prononce à haute voix. Sa soeur s’étonne, ne comprend pas tout de suite de quelle comptabilité il s’agit : Taranis s’amuse à dénombrer les pas que fait un légionnaire sur le chemin de ronde, au sommet de sa palissade. 83 ! Sur une longueur, l’homme répète très exactement le même nombre de gestes, à la même cadence, s’arrête au même endroit pour repartir dans l’autre sens et exécute la même marche : 83 pas ! Taranis explique fièrement sa découverte à Epona, ajoutant :
« Il a l’air de s’ennuyer, non ?
− Et toi ?
− Quoi, moi ?
− ça t’ennuie pas trop de compter ses pas ?

Vexé, le garçon boude ; elle préfère regarder comment le camp prend forme : les tranchées sont-elles creusées ? Où en est la construction des palissades ? Combien y a-t-il de tours de gué ? De portes ? De gardiens ? De cavaliers ?

Au deuxième jour ( la lune suivante*) de leur surveillance, les jumeaux sont particulièrement attirés par le double manège des soldats romains.
Une partie d’entre eux s’entraîne souvent, comme s’ils devaient toujours garder une excellente forme physique ; on peut les voir s’exercer à l’escrime, au javelot, à la fronde, au tir à l’arc ; ils peuvent aussi se livrer à des exercices collectifs. Le garçon, qui nourrit une véritable dévotion pour son bouclier, est proprement captivé par la manoeuvre dite du « toit mobile » ou de la « tortue », expressions que lui soufflera plus tard Apomatos. Un groupe de fantassins lèvent leur bouclier au dessus de leur tête, les mettent côte à côte pour former une carapace et avancent ainsi protégés. Epona découvre de son côté, sans très bien en comprendre tout de suite toutes les subtilités, comment sont transmis les ordres, grâce au maniement de hampes, longues lances terminées par un drapeau ou une sculpture, d’aigle par exemple, ou avec des instruments de musique, trompette, cor ou buccin. Chaque mouvement, chaque son correspond à une action précise : avant, arrière, on attaque, on se replie, à gauche, à droite. La fille en a le tournis.

Pendant qu’une partie des troupes joue à la guerre, l’autre manie plutôt la pelle et la pioche. A mi chemin entre la forêt et le camp, ils creusent à intervalles réguliers des trous au fond desquels ils fichent des pieux de bois, la pointe dressée vers le ciel ; puis ils recouvrent ces cavités de branchages. Taranis frissonne, imagine des soldats et des chevaux s’empalant sur de tels pièges.

Le camp a beau impressionner, il présente cependant des points faibles, des zones vulnérables. Chaque jour, les enfants signalent les endroits les moins bien défendus, des palissades incomplètes, des portes mal gardées. Et chaque jour, des commandos gaulois opèrent de petites sorties pour attaquer ces faiblesses du dispositif romain, envoyer une volée de flèches, éliminer quelques ennemis imprudents, chaparder des montures, capturer un soldat isolé, puis ils se replient sur la cité. Cette tactique a le don de faire enrager le Romain, de le provoquer, de le démoraliser car il ne peut guère y répondre. Sortir du camp, s’en éloigner trop, poursuivre les assaillants sont des démarches périlleuses.
Le Romain ne peut que constater, sans comprendre, la sagacité du Gaulois à frapper là où ça fait mal.
C’est aussi sur l’indication des jumeaux qu’une opération gauloise de plus grande ampleur est particulièrement réussie. Les jeunes gens, en effet, repèrent, au nord du camp, une agitation incompréhensible de légionnaires ; telle une colonne de fourmis, on les voit entrer, lourdement chargés d’ustensiles divers, dans un site qui est à l’abri de palissades mobiles et en paille ; ils en ressortent aussitôt, les mains vides alors que d’autres soldats déjà apportent là leur lot d’objets. Que signifie ce manège ? Et pourquoi doit-il rester secret ? Taranis repense à la mise en garde de Vercingétorix : les romains disposent de machines de guerre imposantes, des catapultes pour lancer d’énormes projectiles, des arcs géants capable de tirer des flèches monumentales ou des « béliers », poutre gigantesque pouvant enfoncer portes et murailles ou encore des tours mobiles, ces hélépoles permettant d’accéder au sommet des remparts. Il ne s’agit pas d’affabulations, ces armes diaboliques existent bel et bien. « Les...les... les Romains les ont déjà utilisé contre Avaricum, répète Ambagitus à qui veut l’entendre, elles y ont fait des ravages.

Alors, que peut bien tramer l’ennemi derrière ses panneaux de camouflage ? Alerté, le chef gaulois décide aussitôt de liquider le site. L’affaire est rondement menée. On organise une diversion de cavaliers, près d’une des portes du camp romain, pour attirer l’attention, pendant qu’un petit groupe de fantassins décidés s’approche du site mystérieux. A l’aide de frondes, ils y projettent des boulettes d’argile rougies au feu. L’incendie, en moins d’une heure, ravage toute l’installation. Opération réussie donc, mais on ne saura jamais ce que le Romain manigançait là.

L’information la plus importante, cependant, que les jumeaux transmettent au cours de ces premiers jours d’observation, est l’occupation romaine de la colline de la Roche Blanche. Cette affaire se passe en douce, comme souvent avec les hommes de César, habitués, semble-t-il, au simulacre et à la diversion. Les légionnaires, une fois encore, se livrent à un stratagème que les enfants ne comprennent pas tout de suite. Une enfilade de soldats creusent un interminable fossé, de douze bons pieds de large* (2m1/2), à l’avant du camp ; il ne s’agit pas cette fois d’une enceinte ni d’une douve ; le sillon file droit devant, en direction de ...Gergovie, traverse une partie de la vallée et escalade une colline proche de la cité, la colline de la Roche Blanche. En fait les Romains sont en train d’installer sur cette hauteur un deuxième camp ennemi, bien plus petit que le site principal où se trouve l’essentiel des troupes, mais relié à lui par ce fossé où les légionnaires peuvent circuler sans être vus ; de cette position, l’ennemi compte observer la cité et s’en servir sans doute comme d’un poste avancé en cas d’attaque.

On fait comprendre aux jeunes gens que leur mission est très appréciée par la direction gauloise. Ils en sont heureux et frustrés à la fois car ils ont le sentiment, obsédés qu’ils sont par l’armada (militaire), de perdre un peu de vue leur mère. Certes ils n’oublient jamais de regarder l’annexe des Eduens et l’enclos où sont parqués comme des bêtes les esclaves ; de leur poste, ils sont trop loin pour en apprécier les détails mais ils savent que Velleda est là, ils devinent cette sorte de tanière où s’entassent les prisonniers ; leur regard revient sans cesse à ce lieu maudit. Mais comment faire pour aider leur mère ?

Chapitre treize

Les premiers jours où ils s’en vont « espionner » César, les jeunes gens quittent Gergovie tôt le matin, toujours par la porte des tonneliers, et reviennent en soirée faire part de leurs observations aux gardes qui ont été prévenus de leur mission, sur les remparts. Puis, très vite, ils s’installent à demeure, sur leur campement de fortune, délaissent leur père, leur jeu, leur cité pour s’adonner totalement à leur tâche. Cette expérience est un peu leur rite d’initiation, leur épreuve du feu, leur passage dans le monde des adultes.

Ils aménagent leur observatoire, installent à ses pieds une tente, formée d’un vaste drap dont les quatre coins sont fixés à des arbres ; ils amassent des provisions, des armes, confectionnent deux lits. Seul le feu leur est interdit, la fumée les trahirait immédiatement. Peu à peu, ils organisent leur « travail ». Ils espionnent plutôt à tour de rôle ; pendant que l’un scrute, l’autre se repose. Esus est libre de ses mouvements. Il ne vient pas à l’esprit des enfants de l’immobiliser. Insensible à la passion de ses maîtres pour ce monde étranger qui s’implante dans la vallée, il patiente ou hume l’écorce, broute la fleur et chahute un écureuil.

Attentifs au moindre mouvement qui traverse le camp romain, les jumeaux établissent vite une hiérarchie entre les informations importantes et les informations TRES importantes. Ces dernières méritent à leurs yeux d’être communiquées sans attendre à Gergovie. Alors l’un d’eux, Taranis le plus souvent, appelle Esus et file en ville.
Si l’information peut attendre, ils utilisent alors les services de leur ami Momoros, qu’ils ont mis dans la confidence et qui leur rend une visite quasi quotidienne. Ils le chargent régulièrement de transmettre leur « rapport » aux vigiles.

Momoros est un garçon discret et fier ; trop grand pour son âge, un peu gauche dans ses mouvements, il sort à peine de l’enfance avec son visage couvert de taches de son ; il est pour les jumeaux un compagnon fidèle et attachant. Il a la passion des aigles, nourrit un véritable culte pour cet oiseau auquel il s’identifie volontiers, alors que sa silhouette n’évoque guère celle d’un prédateur. Il semble tout connaître de l’existence du rapace, sa façon de voler, de nicher, de s’occuper de sa famille. Il aime en reproduire des images, sculptant par exemple au couteau ses traits sur les troncs d’arbre ; ses esquisses sont très approximatives mais on en devine vaguement les traits, les ailes déployées. L’oiseau de proie l’inspire et il s’invente parfois des formules qui claquent, par exemple :
« L’aigle est comme moi, il regarde le soleil en face. »
C’est le genre de phrases qui pourraient séduire Epona mais le garçon ne le sait pas, et il garde pour lui ses expressions d’aventurier. Dommage car il est secrètement amoureux de la jeune fille mais n’a jamais osé le lui dire. Comble de malchance : elle ne semble nullement se douter de sa passion. Taranis est parfois intrigué par les regards que son ami jettent sur sa soeur mais il se garde de tout commentaire.

Epona et Taranis jouent avec lui de leur gémellité, exagérant leurs tics, leurs manies de jumeaux et leur complicité. Par exemple si Momoros s’adresse à Taranis, c’est Epona qui lui répond ; s’il salue la fille en lui offrant la main, c’est le garçon qui lui tend la sienne ; s’il bouscule pour s’amuser l’un d’eux, c’est l’autre qui fait semblant d’avoir mal. L’un dit qu’il a soif, et c’est l’autre qui boit. Pour ces jeux, il leur faut un public et Momoros est parfait ; il n’est pas dupe mais ces pitreries sans cesse répétées n’en finissent pas de le faire rire aux larmes ; et sa joie amuse ses amis.

Momoros fréquente volontiers le temple. Peut-être envisage-t-il, plus tard, d’être druide ? Ou devin ? Ou barde ? Il y croise des gens curieux et imaginatifs qu’il aime écouter et il répète volontiers aux jumeaux les histoires entendues. C’est ainsi qu’il a appris « la clé des songes ». Chaque rêve, dit-on, a une interprétation :
-  Rêver d’un cheval signifie que tu es amoureux !
-  Vrai ?
-  Oui, ou que quelqu’un est amoureux de toi.
-  Et tu rêves souvent de cheval ? Le taquine Taranis.
Momoros rougit, silencieux. Epona l’interroge plus sérieusement :
-  Et rêver d’une vache ?
-  C’est mauvais signe.
-  Pourquoi donc ?
-  Cela annonce une maladie.
-  Et d’un âne ?
-  C’est le bonheur !
-  Un âne, le bonheur ? Pourquoi ?
-  Parce que !
Et ainsi de suite. Parfois, ses prédictions sont plus sombres.
-  Si tu rêves que tu perds une dent d’en haut, c’est qu’il y aura une mort dans la famille paternelle.
-  Et une dent d’en bas ?
-  C’est une disparition prochaine du côté de la famille maternelle.
Epona écoute avec le plus grand intérêt ces indications, toute disposée à y croire. Taranis se montre perplexe.

Momoros est aussi un partenaire de jeu privilégié de Taranis, notamment dans l’exercice du bouclier. Il possède lui aussi une telle arme, de moins belle allure toutefois que celle du rouquin. Ces boucliers servent à se protéger des jets adverses, flèches, lances, mais on s’en sert volontiers comme arme offensive ; on peut se précipiter sur l’adversaire pour le déstabiliser et dans ce genre de choc frontal, c’est le plus fort qui l’emporte ; mais souvent on redresse l’arme, presque à l’horizontale, de manière à frapper l’ennemi avec la tranche ; du bord de l’instrument, on pousse l’autre, on cherche à le renverser ou encore on heurte l’autre bouclier d’un mouvement de haut en bas, en ripant, en raclant l’arme du concurrent jusqu’à heurter l’umbo central. Ces exercices demandent beaucoup de souplesse, d’agilité, de légèreté aussi, et un jeu de jambes constant ; on touche l’autre, on change de position, on recule, on se déplace, on refrappe, on s’écarte, etc.
En général, l’umbo en métal finit tout déformé par ces heures d’exercice. Taranis implore alors l’aide de son père qui a vite fait de démonter l’armature, de redonner forme à la coque puis de la replacer et la clouer au centre de la plaque de bois.

Pendant qu’Epona, perchée dans son nid, assure la garde, au sol, les garçons, un peu en retrait du promontoire, peuvent s’affronter pendant des heures, sans parler ; ils répètent là les gestes de leurs aînés ; ils les ont vu faire si souvent que ces mouvements leur viennent naturellement ; ils se livrent à une sorte de danse, silencieuse, juste ponctuée par le bruit des chocs qui se perd dans la rumeur générale de la forêt -on pourrait parfois croire, tant le rythme de l’entrainement est rapide, aux coups de bec des piverts à la recherche d’insectes...- et du chantier romain voisin.

Il est d’autres exercices, plus pacifiques, auxquels les trois enfants aiment se livrer de temps à autre, en jouant avec des noix. Momoros est très habile à ces exercices qui consistent par exemple, avec un projectile, à renverser à distance une petite pyramide de ces fruits ou à placer une noix dans le goulot d’un vase, après un jet de plusieurs mètres.

Ce matin, cependant, l’ambiance n’est guère au jeu ; Momoros arrive en retard, dépité...et accompagné ! Il fallait s’y attendre. Les jumeaux ont su jusqu’ici entourer leur activité du plus grand secret. Mais ce halo de mystère a suscité une réelle curiosité chez d’autres jeunes de Gergovie. Ils s’imaginent des choses et veulent savoir en quoi consistent les curieuses activités des enfants de Lug. Momoros débarque donc encadré de Ségovèse et d’Arlis.
« Ils me suivent depuis les remparts, bougonne-t-il.
Les intrus entendent en quelque sorte espionner les espions.
« J’étais sur mes gardes, comme toujours, mais j’ai eu beau faire, prendre toutes les précautions, ils ne m’ont pas lâché ! Se désole le garçon.
La cache est finalement découverte. Et par de vrais vauriens, inséparables quoique totalement dissemblables. Ségovèse, gros garçon boursouflé de partout, des joues, des bras, des cuisses, aime parler fort, s’opposer à tout le monde et s’attifer de plumes, sous forme de bracelet, de collier ou de ceinture ; on l’appelle le dindon. Arlis dit le teigneux est un être minuscule et fébrile, la voix nasillarde et la moquerie aux lèvres.
Les visiteurs sont narquois, les jumeaux décomposés. Momoros essaie de se faire oublier.
« Alors ? On joue au bucheron ? Au forestier ? nargue Ségovèse.
« Non, non, ils sont à la chasse aux champignons ! Rajoute Arlis.
Taranis et Epona sont perplexes. Que faire ? Les chasser ? Leur interdire l’endroit ? Chercher querelle ? Le plus simple serait encore de leur avouer qu’ils sont là pour observer le camp romain et demander aux nouveaux venus de tenir leur langue mais avec eux, c’est peine perdue. D’autant que les inséparables ont vite repéré l’organisation des lieux, l’espèce d’échelle qui s’élève dans le mur d’arbres et, fourbes mais pas sots, ils ont compris de quoi il était question. Aussitôt, ils insistent pour grimper eux aussi jusqu’au poste d’observation et pour regarder ; ils grimpent donc puis regardent. Le merle voisin, choqué par cette invasion, préfère prendre le large, en râlant. Ce jour-là, il y a tellement de monde sur le promontoire que Taranis craint que les Romains ne s’en rendent compte. C’est d’ailleurs ce qui arrive. Ou presque. Les deux nouveaux commencent par s’extasier puis se lassent bientôt.
-  On s’ennuie ici, dit Arlis.
-  Ouais, il ne se passe rien chez vous, approuve Ségovèse.
-  J’ai une idée, suggére le premier…
-  On t’écoute.
-  Si on attrapait un Romain ?
-  Tu veux dire : le faire prisonnier ?
-  Bien sûr.
-  Mais avec quoi ?
-  Et comment ?
-  On l’attire dans le bois…
-  On l’assomme…
-  Et on l’amène à Vercingétorix !
-  On serait des héros.
Ségovèse et Arlis s’y voient déjà. Ils commentent de plus en plus bruyamment leur idée.
-  Moins fort ! Peste Taranis. Parlez donc moins fort, on va se faire repérer !
-  C’est toi qui parles fort, rétorque Ségovèse.
-  Bravo ! Regardez ce que vous avez fait ! murmure de son côté Epona.
Dans une des tours du camp, celle qui est la plus proche du bois et donc des enfants, un garde romain gesticule. Il appelle un groupe de légionnaires qui fait une ronde. De sa lance dressée, on le voit désigner les arbres où s’agglutinent les petits Gaulois. Les Romains scrutent l’endroit, bavardent, hésitent. Les gamins, soudain silencieux, se tassent ou reculent. Leurs vêtements forment-ils des tâches claires dans le mur vert-sombre des résineux ? Leurs mouvements ont-ils agité les branches ? Un des légionnaires lentement s’avance ; il quitte le domaine habituel du camp, sous les encouragements de ses compagnons qui semblent le guider, et monte prudemment le contrefort. Ségovèse et Arlis semblent pétrifiés. Le soldat avance toujours, droit devant lui, s’agrippe. Il est encore assez loin de l’observatoire quand les deux garnements, mus par une même terreur, descendent en catastrophe du sapin, s’éraflent méchamment au passage et s’égaient, paniqués, sous le regard ébaubi de Momoros resté au sol. Mais ils se trompent de chemin ; au lieu de filer vers la cité, ils pensent prendre au plus court et finissent par tomber nez à nez avec le Romain.

Une course-poursuite s’engage à travers la forêt. De leur poste, les jumeaux ont du mal à voir les enfants et le légionnaire, masqués par la végétation, mais ils imaginent sans peine leur itinéraire aux hurlements poussés par les deux fuyards et aux cris du militaire. Ségovèse, moins agile que son compère, est assez vite rattrapé ; le soldat l’immobilise et commence à le dépouiller de ses bagues, bracelets et autres accoutrements. Le butin avant tout, semble-t-il se dire. Il va sans doute lui faire subir un vilain sort quand le gros garçon, électrisé par la peur, réussit dans un étonnant sursaut à se redresser et à disparaître en beuglant comme un jeune taureau. Le Romain renonce à le suivre et retourne au camp.
Humiliés, les deux visiteurs ne parlèrent jamais de leur virée forestière. Leur complicité ne survécut pas à l’aventure : Ségovèse n’avait pas apprécié d’être ainsi abandonné à son sort et les deux gaillards ne s’adressèrent plus jamais la parole.

Cette escapade permet de détourner l’attention des soldats. Ils ne semblent pas avoir remarqué le site. Les jumeaux n’ont pas bougé de leur cache. Momoros sourit en repensant aux deux furies tombés du ciel. Esus continue de brouter, impavide. « Fausse alerte » conclut Epona.

Chapitre quatorze

C’est un jour d’orage, le ciel a la couleur du plomb, il y a de l’électricité dans l’air. Des éclairs dans le lointain annoncent une pluie qui ne vient pas. Et depuis l’aube, le camp romain est agité. Coups de trompettes, appels au rassemblement, alignement interminable. Ce remue-ménage est tout à fait inhabituel.
Cela ne ressemble pas du tout aux exercices d’entrainement que les jumeaux ont déjà vus. Est-ce le signe de l’attaque ? Pourtant, la troupe semble figée sur place, le camp est étrangement silencieux.
Puis, sur un ordre que les jumeaux n’entendent pas, les légionnaires se mettent en mouvement....mais dans le sens opposé à Gergovie ; ils quittent le camp, en direction de la plaine, l’infanterie en carré, les chevaliers, très nombreux, en rangs serrés à leur suite. Mais cela ne concerne qu’une partie de l’armada, le camp se retrouve soudain à moitié déserté. Les portes, les palissades sont gardés mais les militaires semblent un peu perdus dans l’immense enceinte. Epona et Taranis sont sidérés. Le garçon, d’un geste, fait comprendre à sa soeur, qu’il part ; il retrouve Esus et se précipite vers les remparts de la cité pour annoncer l’incroyable nouvelle.

A son retour, il annonce à Epona des informations plus stupéfiantes encore. Non seulement, le mouvement de troupe n’y est pas passé inaperçu mais on croit savoir la raison de ce départ.
« D’abord, il paraît que César en personne conduit l’expédition.
César... Il était impossible aux jeunes gens d’identifier le chef romain depuis leur site mais ils imaginent qu’il se trouvait au milieu des cavaliers, entouré de sa garde rapprochée. César. Voilà des années qu’il sillonne la Gaule et collectionne les victoires. Depuis les Helvètes, à l’Est, jusqu’aux Aquitains, au Sud-Ouest, il a soumis les Germains, les Belges, les Venètes, les Unelles, les Bretons, dans une sorte de mouvement tournant. Mais le centre du pays lui échappe encore et il se heurte à des révoltes successives, particulièrement en pays arverne.
C’est une de ces révoltes qui vient d’éclater, sur ses arrières.

« On dit que des tribus éduennes... commence Taranis.
« Mais elles sont alliées à Rome ! le coupe Epona, impatiente.
« Oui, jusqu’à maintenant. Mais certains se rebellent. Celles que dirige Litavicos.

Ils se souviennent de ce nom qui était venu dans les conversations de Lug et du cavalier biturige.

« Litavicos, donc, refuse à présent de se soumettre. César a compris le danger, il est obligé d’aller régler ce conflit.
« Et le camp ?
« Il l’a abandonné à son second (?). Et les gardes, là-haut, me disent que les nôtres vont en profiter pour attaquer...

Le camp semble vivre au ralenti. Mais le Romain sait qu’il est fragilisé ; et les enfants repèrent des petits groupes de cavaliers qui semblent inspecter les portes, longer les palissades, vérifier que tout est normal. En fait, c’est en début d’après midi que les Gaulois organisent plusieurs attaques contre le camp principal.

La première est une manière de tester les résistances. Des cavaliers gaulois viennent harceler la garde d’une des portes les plus avancées du camp. Aussitôt, l’ensemble des légionnaires se concentrent sur ce point. Les cris montent très vite de la vallée, toutes sortes de cris mélangés, de provocation, de rage, de douleur.

Forts de ce premier test, les Gaulois répètent très vite l’opération mais cette fois, au moment même de l’approche de la même tour, une masse d’hommes dévalent du belvédère dans un vacarme terrifiant et montent à l’assaut d’une autre tour, moins bien gardée. Plusieurs volées de flèches crucifient les défenseurs romains les plus exposés puis des fantassins se mettent à escalader la palissade. Assez vite, une première tour est occupée. Les combats sont brefs mais furieux. Les assaillants commencent à démantibuler la construction, fracassant les rondins comme dans un jeu de quilles. Les Romains comprennent le danger et reprennent la tour, après une avancée difficile et caparaçonnés sous leur bouclier, selon la technique de la tortue.

Repli gaulois, courte accalmie. Chacun compte ses morts. Les Romains ont souffert, les Gaulois ne laissent miraculeusement personne à terre.
C’est durant cette trêve qu’apparaît l’homme-bois. Les jumeaux ne l’avaient encore jamais vu mais ils en avaient entendu parler. C’est ainsi qu’à Gergovie on désigne en effet ce personnage à demi nu, chevelure hirsute, peau mate, l’air perpétuellement hagard et affublé, sur la tête et autour de la taille, de branchages et divers bouts de bois. Le bonhomme a trouvé refuge, dit-on, dans la maison du pêcheur. Cette bâtisse en ruines se trouve au pied du contrefort où les jeunes gens ont établi leur nid. Elle a l’avantage d’être située le long du cours d’eau et l’inconvénient d’être isolée et loin de la cité, donc exposée en cas d’invasion ou de conflit. D’ailleurs ses derniers habitants, après une visite de pillards, l’avaient quittée et n’y étaient jamais retournés. On raconte depuis qu’elle est hantée. Simplement, l’homme-bois l’habite. D’où vient ce personnage égaré ? Personne ne le sait et personne ne s’en soucie. Les jeunes gens doutaient même de son existence jusqu’à ce qu’il apparaisse là, devant eux, surgi des futaies, traversant le champ de batailles sans se presser, ignorant les deux camps et ignoré de tous, puis s’effaçant dans les sous bois. Les jumeaux, surpris, se regardent,

Une heure plus tard, Gaulois et Romains se retrouvent face à face. La même tour d’angle est attaquée, reprise et cette fois à demi incendiée.

La rage des combattants redouble. On voit des corps projetés du haut de la palissade. Défenseurs romains ? Attaquants gaulois ? D’où ils se trouvent, les enfants ne distinguent pas les victimes. Epona s’émeut. Le feu a pris aussi dans les écuries du camp, des animaux s’en échappent, terrorisés.

En fin de journée, les pertes romaines sont importantes : l’alerte est suffisamment sérieuse pour que César, la nuit qui suit, revienne au camp à marche forcée.

Chapitre quinze

C’est le lendemain de cette bataille qu’Epona, de passage en ville, y fait une découverte macabre. Quand elle se rend à la maison du forgeron, il lui arrive souvent d’aller saluer leur voisin Diviacos. Tout ce qui se passe à Gergovie, cet homme semble le savoir ; et lui qui sait tout est en même temps toujours avide de nouvelles. De toute façon, la jeune femme ne se lasse jamais de bavarder avec ce patriarche. Lui qui intimide toute la cité se comporte avec les jumeaux comme un famillier.

Sa porte est entrouverte ; elle l’appelle, personne ne répond ; la pièce est sombre mais elle a vite fait de le retrouver, affaissé contre son lit, le front troué et ses yeux blanc ivoire grand ouverts. Les cris de la jeune fille attirent le voisinage qui prévient Lug.

Le druide est mort. Epona culpabilise, elle a le sentiment d’avoir abandonné son vieil ami. Il ne serait sans doute pas tombé si elle avait été à ses côtés ; sa mort, en somme, est un peu de sa faute, dit-elle à son père. Elle l’imagine regagnant sa demeure à petits pas méticuleux, tâtant les murs, reconnaissant les objets, les palpant, leur parlant peut-être, chutant sur un obstacle imprévu, se heurtant rudement le front.

Le forgeron la calme. Diviacos vivait depuis années dans les ténèbres, il était parfaitement habitué à cette solitude, toute relative d’ailleurs car il connaissait et fréquentait une bonne partie de la ville ; sa fille ne devait nullement se sentir responsable. Et puis il connaissait parfaitement son intérieur, tout y était organisé pour vivre à sa manière ; le forgeron ne comprenait pas ce qui avait pu se passer ; le druide avait-il eu une faiblesse et en tombant il aurait heurté, mais quoi ? il n’y avait dans cette pièce rien de pointu, rien de coupant, aucun objet susceptible de vous trouer la tête.
« Et si ce n’était pas un accident ? Demande Epona, sans vraiment mesurer la gravité de son propos. Lug entend, opine, semble comprendre quelque chose.

Ils installent le devin sur son lit.
Lug avait eu sa visite dans la matinée

« Il était, comment dire ?, inquiet et satisfait à la fois.

Inquiet car il avait la preuve qu’il y avait en ville un espion romain, un ou plusieurs. En tout cas, un espion dans l’entourage de Vercingetorix. La direction gauloise en effet avait l’impression, depuis quelques jours, que les Romains étaient informés de ses décisions ; on les attendait souvent là où il était prévu d’intervenir. Hasard ? Trahison ?
Dans le même temps, on signalait des incidents en ville qui ressemblaient beaucoup à des actes de sabotage ; un grenier près des remparts ouest, qui servait de réserve d’armes, était parti en fumée ; un silo de grains avait été vandalisé ; tout cela était peut-être dû à des négligences, ou à des accidents. Mais peut-être pas. On n’avait pas de preuve qu’il s’agissait d’actes criminels mais le druide était troublé.

Vercingétorix avait confiance en ses proches ; il ne se faisait pas d’illusions sur les hommes, en général, il avait déjà assez souffert de leur petitesse, y compris dans sa propre famille, pour savoir qu’ils étaient capables de tout ; mais ils ne doutaient pas de ceux qu’ils avait choisis pour le seconder. Il ne voulait pas croire à un acte de félon. Diviacos insista. Il proposa de tendre un piège. Avec l’accord du jeune chef gaulois, il laisserait entendre, dans une conversation à battons rompus avec des dignitaires, qu’un lieu précis, une tour de guet par exemple, un peu à écart de l’oppidum mais dépendant de la ville, était restée sans défense ; que cette tour servait de grenier à blé ou protégeait une source d’eau, peu importe. La tour existait bien mais elle ne présentait en vérité aucun intérêt. On ne courait donc guère de risque à la perdre. Il suffirait d’observer le lieu, de voir ce qui allait se passer. S’il ne s’y passait rien, c’est que Diviacos se faisait des idées ; mais si la tour intéressait soudainement le Romain, c’est qu’on l’avait renseigné ; et qu’il y avait un traître parmi l’entourage.

De fait, le lendemain très exactement de la propagation de cette fausse nouvelle, des légionnaires attaquèrent le site en question ; ils tombèrent sur une bâtisse vide et inutile et y mirent le feu, par dépit. Cette initiative ne pouvait guère être fortuite ; le lieu était inconnu de tous jusque là ; mais le druide avait la preuve que ce qu’on disait dans la cour du temple était écouté et rapporté à César.

Vercingétorix cette fois semblait convaincu, il chargea Diviacos de chercher et de démasquer le coupable.
« Pourquoi moi, pauvre aveugle, s’étonna faussement le devin
« Mais parce que tu es aveugle, lui répondit du tac au tac le chef ; tu es un aveugle dont personne ne se méfie ; tous te laissent approcher ; alors tu trouveras. »

« Le druide était fier de cette mission et me l’avait dit, confie Lug.
« Et il a trouvé ? Demande Epona.
« Je crois...
« Qui est-ce ?
« Ça, il ne me l’a pas dit.

L’aveugle avait sans doute procédé par élimination, pense Lug, il avait énuméré toutes les personnalités présentes autour de Vercingétorix le jour où il avaitévoqué cette histoire de tour puis il avait cherché si l’une ou l’autre pouvait être l’intrus.
« Aujourd’hui, quand il est venu me voir, il m’a laissé entendre qu’il avait une piste sérieuse. Je n’ai pas cherché à savoir, je ne voulais pas le gêner et puis je sais qu’il ne m’aurait rien dit en l’état. Mais il sortait d’une réunion de druides des régions voisines, des gens de Lugdunum*, de Genabum*, d’Avaricum*, d’Agedincum* et...
« Oui ?
« … Je ne sais pas au juste mais je sens qu’il y a appris quelque chose d’important.

Peu à peu, les gens de la ruelle, informés de la mort du druide, s’assemblent dans sa maison pour lui tenir une dernière compagnie. Il y a même le vieux Lesconos, enfin sorti de son isolement – et de sa honte. Lug et Epona leur laissent la place. De retour à sa forge, Lug poursuit :
« Imagine ! Il a découvert qui est le coupable, je ne sais pas comment ; et il croise cet homme...
- Ou cette femme ?
- Mouais... Il croise donc le coupable ce matin, peut-être même ici.
- Il l’aurait mis en garde ? Et l’autre aurait réagi ?
- Oui, ou l’autre se méfiait de toute manière ; il sentait que l’aveugle devenait dangereux, qu’il était sur le point de le démasquer et il était venu pour le tuer...

La jeune femme se représente Diviacos rentrant chez lui et comprenant tout de suite que quelqu’un l’y attend ; comment l’a-t-il deviné ? est-ce un bruit ? Une odeur ? Une vibration de l’air ? En tout cas il sait que l’autre est là. Dans sa maison. Peut-être que le druide parle, demande qui est là, histoire de mieux repérer l’intrus, de situer le danger, de lui mettre la main dessus. Le silence de l’autre le confirme dans sa crainte et l’inquiète aussi. Au lieu de sortir aussitôt de chez lui, d’appeler à l’aide, il continue d’avancer, à petits pas, par défi, pensant peut-être décourager l’inconnu, quand un coup terrible sur la tête le fait chavirer. La mort a dû être instantanée. Epona pleure de rage.

« ...L’autre a pris peur et l’a tué, c’est sûr ! insiste Lug.

Chapitre seize

Epona doit rejoindre son frère mais elle demeure finalement auprès de Lug et tous deux évoquent longuement la mémoire du religieux, son autorité, sa culture, sa manière de conter, son humour décalé. En temps normal, la mort du druide aurait été un événement retentissant, la cité l’aurait honoré... mais dans une ville en état de siège, où la population a été multipliée par deux ou trois, où la guerre est dans toutes les têtes, où plus rien n’est à sa place, Lug craint qu’on néglige le défunt et veille personnellement à l’organisation de son enterrement.

Au matin, après une nuit passée à la forge, Epona croise Momoros près des remparts ; il s’apprête à rejoindre les jumeaux, ignorant la présence de la jeune fille en ville. Leur ami, d’habitude réservé voire nonchalant, est dans un état de grande excitation ; il n’arrête pas de se triturer les mains, d’en faire craquer les jointures, comme s’il se désarticulait.
-  Tu sais ce qu’on raconte ?
-   !?
-  César contourne Gergovie.
-  Quoi ?
-  Il attaque par l’Ouest ! On a vu ses troupes partir de ce côté très tôt à l’aube.

Des gardes racontent en effet qu’il règne une grande agitation dans la vallée ; on devine qu’une foule se déplace, que l’armada romaine s’est mise en route ; elle remonte la plaine, comme si elle longeait à distance la cité, provoquant un ouragan de poussière.
-  Vers l’Ouest ?! Du côté de la faille. C’est impossible ?!
-  Faut s’attendre à tout avec les Romains, dit, sentencieux, Momoros.

L’ouest de la cité est en effet une zone très accidentée et la faille en question désigne une dépression dans le plateau sur lequel se trouve la ville. C’est une sorte de grande crevasse ; l’endroit est beaucoup moins fortifié que le reste de l’oppidum car tout le monde se dit qu’il est proprement impossible d’arriver par cet endroit. Jamais on imaginerait livrer combat de ce côté là.

− Paraît que les premières troupes gauloises font un mouvement similaire.
− Mais pourquoi ?
− Pour y attendre l’agresseur.

Epona est mortifiée. Pour une fois qu’elle abandonne son poste, et son frère, voilà que l’ennemi attaque ! Du coup, elle oublie de parler de la mort de Diviacos, propose à Momoros d’enfourcher Esus et ils filent rejoindre le site. A peine entrée dans la chênaie, et malgré l’allure qu’elle impose à la course, elle remarque sur le tronc d’un arbre une croix, couleur ocre.
− J’ai déjà vu ce signe sur la porte de la cité, tout à l’heure, lui crie Momoros qui a suivi le regard de son amie.

On dirait une trace faite avec un bout de poterie. Peu après, ils tombent sur une nouvelle croix puis une autre encore. Quel est donc ce jeu ? Qui a pu laisser ces indications ? Pourquoi ? Où peuvent-elles bien conduire ?

− Et alors ? Questionne Momoros.
− Alors, rien, c’est étrange, c’est tout.

Ils tombent sur un Taranis fou de rage qui agresse quasiment sa soeur :
« Non seulement, tu me laisses seul toute la nuit, et c’était pas prévu, mais, au moment de la grande attaque, parce que César attaque figure toi, je me sens complètement inutile ; je ne pouvais pas bouger ; t’avais pris Esus et puis je voulais tout voir ici ! Vraiment, je suis pas près d’oublier ce que tu m’as fait...

En fait, il oublie instantanément sa colère quand Epona lui annonce la mort de Diviacos, le meurtre plus probablement du druide. Il encaisse, se tait. Elle ajoute que la ville est au courant de l’offensive romaine, qu’ils seraient plus utiles en donnant aux soldats des indications précises.
Alors que Momoros bouchonne Esus, elle grimpe avec son frère jusqu’à cet endroit où trois sapins, s’épaulant les uns les autres, forment une sorte de trident, un siège naturel où on peut tenir à deux aisément ; on y dispose de la meilleure vue du camp. Le merle noir semble la reconnaître et y va de sa partition.

− Ça s’agite drôlement ! Dit-elle.

Des fantassins courent en tout sens ; des cavaliers, fébriles, tournent en rond comme s’ils étaient en cage, maîtrisant mal leurs montures. Des officiers hurlent des ordres incompréhensibles. Et puis de nombreux soldats sont curieusement accoutrés : on dirait qu’ils se cachent, qu’ils dissimulent leurs casques, leurs enseignes, leurs armes sous des chiffons. Comme pour se faire oublier, pour se fondre dans le paysage. En y regardant bien, ils masquent, plus ou moins habilement, tout ce qui brille, tout ce qui pourrait jeter des reflets, tout ce qui se remarque de loin.
-  Tu vois ce que je vois ? chuchote Epona, les sourcils relevés très hauts.
-  Bien sûr, réplique Taranis sur le même ton.
Il a l’habitude des formules évasives de sa sœur et il ne cherche plus à les décrypter. Si elle a quelque chose de plus précis à lui dire, elle va le faire. De fait, elle poursuit.
-  Les cavaliers, les fantassins…
-  Oui.
-  Ils sont là.
-  Bin oui. Comme d’habitude.
-  Justement !
-  Justement quoi ?

L’armée de César est bien là, en effet, à leurs pieds ; au grand complet, semble-t-il. Pire : elle semble se préparer à une attaque imminente. Taranis ressent soudain une bouffée de panique. Il s’en veut de ne pas avoir tout de suite compris l’inquiétude d’Epona.
- Mais si tout le monde est là, commence-t-il…
- Qui descend en ce moment la vallée, vers la faille ? complète-t-elle.
-  Je n’y comprends rien.
-  Moi non plus.

Que signifie cette comédie ? L’armée de César a mis le cap à l’ouest, or l’armée de César est toujours dans le camp ?! S’est-elle dédoublée ? Y aurait-il deux armées ? Ils redescendent de leur poste, consternés, travaillés par un mauvais pressentiment. Momoros les voit à peine passer. Ils appellent Esus, mais ne le montent pas, se contentant de lui tenir la bride. Ils coupent à travers bois, plein ouest. Assez vite, ils repèrent, loin devant eux, en contrebas, le nuage de poussière provoqué par l’armada romaine ; ils hâtent l’allure, finissent par devancer les forces ennemies et, à l’orée du bois, attendent, protégés par un jaillissement de fougères géantes, le passage de la troupe. Très vite la colonne de soldats les dépasse. Taranis étouffe un cri :
-  Mais…qu’est-ce que c’est que ça ?

Les « cavaliers » qui passent devant eux sont en fait des valets sur des ânes ! Des muletiers ! En temps ordinaire, ces hommes, le plus souvent de très jeunes gens ou des vieillards, se chargent de l’entretien des chevaux mais ne participent pas au combat. Et leurs mulets tirent d’habitude des chariots de vivres ou d’armes. Aujourd’hui, ces hommes ont été affublés de casques de soldats, certains portent des cuirasses, le tout scintille au soleil, mais ils ne sont pas armés. Ils laissent traîner derrière leur monture des fagots de branchages qui soulèvent des tourbillons de poussière. Ce sont de faux cavaliers, sur de faux chevaux, de faux soldats d’une fausse armée. Pour une fausse bataille.
« C’est quoi, ce défilé ? Murmure Taranis. Il n’y a que des palefreniers.
-  Et des ânes !
-  Mais qu’est-ce qu’ils fabriquent ?
Les jumeaux se regardent, de plus en plus effrayés.
- C’est un piège ! Bien gros mais bien efficace.
-  César veut faire croire que son armée se dirige vers l’Ouest et de loin, des remparts de la cité, on peut s’y laisser prendre …
-  Il fait ça pour que les Gaulois s’y précipitent à leur tour.
-  Et pendant ce temps là, avec sa cavalerie, la vraie, cette fois…
-  Celle qui est restée au camp...
-  Oui, avec ses légions, ses archers, sa milice éduenne, aussi, il va donner l’assaut à l’Est !
-  Si possible, sans trop se faire remarquer, d’où leurs armes cachées et compagnie.

Ils se taisent.
-  Tu sais à quoi je pense, dit Taranis.
-  Je t’écoute.
-  Je me demande si, en plus de l’assaut, ils ne préparent pas quelque chose de plus vicieux encore.
-  C’est à dire ?
-  Je n’ai pas eu le temps de t’en parler mais tout à l’heure, sur le chemin depuis la cité, on a vu avec Momoros toute une série de croix, sur des arbres, des pierres, sur les remparts aussi.
-  Des croix ?
-  Oui, des croix comme des signes, si tu veux. A mon avis, c’est une manœuvre des Romains ?
-  Je comprends pas.
-  Je veux dire que ces croix, c’est une manière d’indiquer aux Romains, à une partie d’entre eux en tout cas, un chemin discret vers Gergovie. Vers une des portes de Gergovie.
Taranis plisse les yeux, sa soeur poursuit :
-  Une fois ces Romains dans la cité, tu imagines la panique ? !
-  Et la terreur, comme à Avaricum.
-  Mais qui a pu leur indiquer cette piste en forêt ?
-  Quelqu’un qui connaît bien le coin.
-  Tu veux dire...
-  Je sais pas. Tétalès, pourquoi pas ? Ou un espion de César qui se trouverait en ville ?

Oui, tout prend forme. Les vraies troupes qui se camouflent, la fausse armée qui se montre, le camp en ébullition, les Gaulois attirés à l’Ouest, le champ laissé libre à l’Est, le sentier balisé... Il faut immédiatement prévenir Vercingétorix ! Cette tromperie risque de lui coûter cher.
Ils rebroussent chemin et rejoignent la ville par des chemins à mi pente, Esus galopant, Epona conduisant, Taranis courant à leur côté avec un entrain formidable.

Parvenus aux murs d’enceinte, ils crient leur message que les gardes, médusés puis vite convaincus, répercutent à leur tour en se précipitant à travers les ruelles, à la recherche des dirigeants de l’armée gauloise : C’EST UN PIEGE ! DEMI-TOUR ! C’EST UN PIEGE !

Chapitre dix sept

Trop las pour retourner aussitôt à leur poste, les enfants exténués regagnent la forge ; ils veulent souffler un peu mais c’est tout simplement impossible. Il y a là un monde fou. L’artisan a du laisser la veille du corps de Diviacos à ses voisins. Il est en effet sans cesse sollicité pour aiguiser une épée, redresser un élément de bouclier, affûter un javelot. On lui demande s’il ne lui reste pas des pointes de flèche ou de lance. On entre, on sort de l’atelier, où règne une ambiance de ruche, ou d’état-major. Tout le monde commente les combats.
En ce début d’après-midi, un vent de folie souffle sur la ville. Les rumeurs les plus incroyables circulent, les informations les plus contradictoires ; on dit que des troupes se précipitent d’Est en Ouest ; pas du tout, protestent d’autres, elles se rendent d’Ouest en Est.

« La...la...la ruse de César avait commencé à fonctionner » leur apprend finalement Ambagitus.
Le gros des troupes de Vercingétorix s’est bien porté sur le secteur de la faille dans un premier temps ; le Romain a profité de la confusion pour lancer une attaque exactement du côté inverse ; deux de ses légions ont pu monter jusqu’à un poste de gué, à mi chemin entre le camp et la cité ; le lieu était tenu par des Nitiobroges* ; l’ennemi s’en est emparé. Il faut dire qu’il a escaladé dans le plus grand silence et surpris les Gaulois dans leur sieste, disait-on.
« Ils dormaient ? Les gardes dormaient ?!
« A....a...absolument.

Les Romains sont soutenus, ajoute le chevalier, sur leur flanc droit, par un fort détachement de fantassins éduens. Ces « traîtres » ont l’épaule droite dénudée, pour qu’on ne les confonde pas, dans les combats, avec leurs « frères » venus de Gergovie.

« Mais...mais...mais ce plan n’a que partiellement réussi ». Avertis du danger, notamment par les jumeaux, les Gaulois en effet sont en train de faire demi tour et renforcer l’autre flanc où la progression ennemie est contenue.

Les enfants en ont le tournis. Taranis semble sur le qui vive :
- T’as entendu ?
- Quoi ?
- La milice éduenne de César...
- Alors ?
- Elle est mobilisée dans l’attaque.
- Alors ?
- Qui garde leur campement ?
- Tu veux dire ?
Taranis hausse les sourcils, esquisse un maigre sourire ; ils se toisent.
- On va voir ?
- On va voir !

Oubliant leur fatigue, dopés par l’idée que la prison de leur mère peut se trouver sans gardien, ils retournent à leur poste d’observation.
De la vallée monte à présent un vacarme incroyable où la rage des vainqueurs et la peur des vaincus se mélangent dans un chant épouvantable. La guerre s’est installée partout. Derrière les enfants, sur les hauteurs, des troupes gauloises reviennent en ville, après s’être portées inutilement vers l’ouest ; devant eux, loin sur leur droite, les assaillants, légionnaires et Eduens à l’épaule dénudée, s’accrochent aux coteaux et veulent encore croire à leur chance ; sur leur gauche, au delà du camp, César garde autour de lui deux légions, tenues en retrait des combats. Il se réserve d’engager ces troupes pour porter le coup décisif ou au contraire de battre le rappel en bon ordre si besoin.
Selon Momoros, les combats sur les contreforts ont été furieux et les Romains enregistrent de lourdes pertes.

Le camp lui-même a un aspect désolé ; mis à part les gardiens des tours, il semble presque désert, tout comme l’annexe des Eduens, au loin. Confiants, les jumeaux abandonnent à nouveau leur ami Momoros et contournent, avec Esus, la position romaine pour arriver à la hauteur des tentes de la milice. On n’y distingue pas le moindre mouvement. Les jeunes gens opèrent une approche prudente. Comme ils l’espéraient, le lieu est vide ; tous les mercenaires participent à l’assaut. Plus exactement, le coin est presque vide : il reste devant l’entrée de l’enceinte des prisonniers Artos, l’espèce d’ours qui accompagnait Tétales, l’autre nuit, et que Taranis a mis au tapis. Il garde de cette rencontre un énorme coquard à l’oeil gauche.

Le bonhomme, malgré sa taille, est assis sur ses talons, l’air maussade ; sans doute est-il frustré de ne pouvoir participer aux combats. Inspectant les environs, Taranis a l’idée de lui tendre un piège. Fatal. A bonne distance de la « prison », il poste Esus, dans un angle qui n’est pas immédiatement visible par le gardien. Pour que la jument reste parfaitement immobile, Epona s’agrippe à son flanc, dans une posture impossible à tenir pour tout autre qu’elle, et totalement cachée du gardien. Taranis, lui même accroupi non loin de là, derrière un bosquet, brise une branche pour attirer l’attention de l’Eduen. Ce dernier sursaute quand il voit l’animal. Il l’a probablement reconnu, malgré son oeil en mauvais état ; méfiant, il fait un tour d’horizon, mais personne ne se montre. La bête semble égarée. Il se dit aussitôt que ce sera son butin à lui ; on l’a privé de combat, on l’a obligé de rester au camp ; c’est aussi une manière de lui dire qu’en cas de victoire, tout le monde va se partager les dépouilles de Gergovie et se goinfrer sauf lui. Tout le monde se fout d’Artos, manifestement. On croit qu’on peut l’oublier comme ça mais lui n’est pas plus idiot qu’un autre, il entend aussi avoir sa part. Et sa part, elle est là, devant lui, sous la forme d’une splendide jument, bien nerveuse, bien proportionnée. Il sent déjà qu’avec une telle proie, il va faire des jaloux et s’en amuse. Il s’approche, précautionneux, concentré, de l’animal ; il en a presque oublié la prison à garder mais il se dit que personne ne va oser s’en éclipser sous peine de mort. Il fait de sa bouche de curieux petits bruits mouillés, des claquements de langue censés attirer et séduire le quadrupède. Tutututututu, sifflote-t-il, machinal, les bras tendus à présent vers la bête. Un pas, deux pas, dix pas, quand soudain... il disparait. Il était là, il n’est plus là. Il y avait un avant, un après. Comme dans un tour de magie. Le gros homme, tout obnubilé par le cheval, en a oublié de regarder où il mettait les pieds. Et il est tombé dans le piège tendu par ses maîtres, une fosse masquée par un tapis de végétation au fond de laquelle attendait un pieu, dressé, effilé. Il s’est empalé sur cette pointe, transpercé de part en part. La chute a été si rapide, le coup si foudroyant qu’il n’a même pas crié. Peut-être même qu’il n’a pas souffert. La dernière image qu’il ait vue, incompréhensible, incongrue, c’est la tête renversée d’une jeune fille, sous la panse du cheval, qui le regardait s’affaler.

Epona se remet en selle dans un rétablissement qui semble tout naturel, Taranis la rejoint. Se désintéressant du geôlier, ils se précipitent vers la prison ; ils en arrachent la planche qui sert de porte, éparpillent sans peine les branchages tressés qui forment la cloison ; une vingtaine de personnes sont accroupies là, le teint terreux, le visage ridé, aveuglés par le trop-plein de lumière qui soudain les inonde. Velleda ? Angoissés, les jeunes gens interpellent la petite troupe recroquevillée. Il n’y a là que des êtres terrorisés, fripés, un peu tous semblables. Velleda ? Une vieille femme se tourne lentement vers eux ; leur mère est à peine reconnaissable. Elle ne semble pas comprendre ce qui se passe. Ils la redressent, s’en saisissent et la hissent sur le dos d’Esus ; Epona se colle à elle, l’animal part au trot et gagne rapidement la forêt. Taranis encourage les autres prisonniers à s’éparpiller ; tout le monde s’enfuit dans une sorte d’affolement général ; un archer éduen, que personne n’a repéré, surgit d’une tente, hurlant de colère, menace les évadés ; ces derniers, affaiblis, ankylosés par leur longue immobilisation, ont des gestes maladroits et offrent des cibles faciles ; le soldat parvient, à deux reprises, à foudroyer des fuyards mais les autres réussissent à s’échapper.
La dernière fois qu’il se retourne, avant de rejoindre les siens, Taranis voit l’archer, désemparé, contemplant au fond du trou Artos, son compère, empalé comme une bête fauve.

Chapitre dix huit

A l’arrivée de Velleda, un silence s’installe dans la forge. Lug se redresse lentement, oubliant ses outils, le foyer, le travail en cours, la guerre... Les clients et les visiteurs comprennent d’instinct qu’ils sont de trop et s’éclipsent peu à peu. Le forgeron semble incrédule devant cette apparition ; il fait longuement face à sa femme sans oser s’en approcher. Ils forment un couple de parents tout à fait désarmés que les enfants semblent avoir pris sous leur protection. Tout le monde a tant de choses à se dire, tant de temps à rattraper mais le plus sage est de laisser la mère se reposer. Voutée, elle traverse à petits pas l’atelier et part s’allonger sans même qu’on le lui propose. Elle s’endort aussitôt, les yeux ouverts. Elle n’a pas dû prononcer plus de dix mots depuis sa libération. Le père et les enfants la regardent, partagés entre l’espoir et l’inquiétude. Celle qui a été l’épouse rayonnante, la mère énergique est devenu un corps fragile, replié. Son casque de cheveux roux est affaissé, terni. Les siens attendaient qu’elle évoque sa capture par Tétales, la terreur dans laquelle celui-ci faisait vivre ses détenus ( les enfants songent aux scalps accrochés à son cheval), son errance car la milice éduenne a du suivre tous les déplacements du camp romain. Mais elle, elle dort...

En fin d’après midi, un émissaire du chef gaulois passe chez Lug.
-  Vercingétorix demande à voir Taranis !
-  Et moi ? Demande Epona.
-  On ne m’a parlé que de ton frère.
-  Tant pis, j’y vais aussi.
-  Mais…
-  Celui qui prétend nous diviser n’est pas né ! Le coupe la jeune fille.

Le coursier implore l’aide du forgeron mais Lug, tout à la contemplation de sa femme retrouvée, ne l’entend même pas.

Dans la cour du temple, le Gaulois tient une sorte de conseil de guerre avec ses principaux conseillers. C’est un va-et-vient incessant d’informateurs donnant des nouvelles des combats. Le gros des troupes gauloises est à présent engagé contre les légions et leurs supplétifs. Non seulement l’avance romaine a bien été stoppée mais la confusion règne dans le camp adverse. Inquiet pour ses troupes, César a fait sonner le clairon pour leur signifier de battre en retraite. Mais la plupart des légionnaires, pris par la violence des combats, souvent retranchés dans les ravins qui mènent à la cité, n’ont pas entendu l’ordre et s’obstinent dans une bataille qui a tout l’air perdue d’avance pour eux.

Découvrant les jumeaux, le Gaulois les félicite, devant l’assistance, pour leur vigilance.
− On m’a dit que vous avez découvert, les premiers, la perfidie de César. Merci.
Manifestement, il n’est pas encore au courant du retour de Velleda. Il ajoute :
- Taranis, j’ai encore besoin de toi.
- Et moi, alors ? Ose Epona
- J’ai besoin de vous, rectifie le dirigeant.

Sans transition il annonce qu’il vient de décider l’envoi d’une escouade de cavaliers auprès des cités voisines. Le Gaulois pense que le combat en cours sera décisif. César a commis une faute qu’il va payer chèrement, dit-il, mais le Romain garde des forces en réserve. Aussi Vercingétorix veut mettre toutes les chances de son côté.
-  On a besoin de renfort. Des troupes nouvelles pourraient harceler le Romain sur ses arrières ; nous pousserions César à reculer pendant que nos frères le prendraient de revers. Ainsi nous lui règlerions définitivement son compte.

Son plan semble séduire l’entourage.
-  Voilà pourquoi je propose cette délégation. Ambagitus la dirigera, il est d’accord. Il s’adjoindra quelques cavaliers, cinq ou six. Si le groupe était plus important, il risquerait de se faire repérer… Taranis, j’aimerais que tu participes à cette mission. Mais il faut faire vite.
-  Pourquoi moi ? S’étonne le garçon qui s’étonne tout aussitôt de sa question car la proposition le gonfle de fierté.
-  Tu connais bien les environs, non ?
-  Oui, mais…
-  Tu es téméraire, rapide. Je souhaite vraiment que tu en fasses partie.
Le garçon accepte.
-  Et moi ? insiste Epona.
-  Taranis suffira ! Tranche le chef.
-  Je ne pars pas sans ma sœur, rétorque le garçon.
-  Tu désobéis à ton chef ?
-  Epona doit être du voyage !
-  Il n’en est pas question.
-  Je ne pars pas sans ma sœur ! Répète, catégorique, le rouquin.
-  Vous voyez bien, il ne partira pas sans moi, triomphe Epona.

Leur détermination à tous deux est impressionnante ; le chef gaulois pense trouver la parade :
-  Avec un cheval pour deux, vous allez ralentir le groupe.
Le garçon réagit aussitôt :
- Je lui laisse Esus.

Epona le regarde, se tait.
- Je prendrai une autre monture.

Vercingétorix parait agacé :
-  Bien, mais à une condition...
-  Oui ?
-  Il faut que Lug soit d’accord.
Les enfants acquiescent mais ils se doutent bien que leur père va refuser. Tant pis, ils se passeront de son soutien ! Quant à Vercingétorix, il oubliera rapidement cette question, emporté par le tourbillon de la guerre, se disent-ils. Déjà, il semble ne plus penser au druide. Qui parle encore de Diviacos ? Plus personne... De fait, le chef gaulois est assailli d’émissaires qui continuent de l’informer des dernières péripéties de la bataille. César se tient toujours en retrait des combats avec sa garde rapprochée ; des mercenaires enrôlés du côté romain ont cessé de se battre et se rendent. Très vite, le Gaulois perd les enfants de vue.

Les jumeaux se retrouvent au haras. Il se sont bien gardés de repasser par la forge. Averti de leur départ imminent, et du souhait de Taranis d’emprunter un autre cheval, le palefrenier lui conseille Alauda, un jeune pur sang à la robe blanche. Sa soeur ne peut s’empêcher de rire.
-  Alauda ? Elle s’appelle Alauda ?
-  Oui.
-  Tu sais ce que cela signifie pourtant ?
-  Alouette, et alors ?
-  Un sanglier, même un marcassin, sur une alouette, c’est drôle, non ?
Taranis, de manière générale, n’a pas trop le sens de l’humour et ce soir encore moins. Il ne réagit pas.

Apomatos bougonne plus qu’à son habitude. Il a un étrange pressentiment. Cette expédition ne lui dit rien qui vaille. Il ne saurait expliquer pourquoi. Peut-être parce qu’il a rêvé, durant sa sieste, qu’il perdait ses dents ? Ou parce qu’on est au sixième jour de la lune et qu’il n’aime pas être au sixième jour de la lune...? « Les jumeaux sont en danger » : il n’arrive pas à se sortir cette idée de la tête. Pas question de le leur dire, il les aurait inquiétés pour rien. Alors il déclare tout naturellement :
-  Je pars avec vous !
-  Tu n’as pas été désigné.
-  C’est décidé.
-  Pas question.
-  Si.
-  T’es fou !
-  C’est ce qu’on dit souvent, c’est vrai.
-  Pardon, je ne voulais pas t’offenser.
-  En plus, je connais bien les gens d’au delà du fleuve.
-  Toi ?
-  Vous avez oublié ce qu’on dit, que je serais, un peu, Allobroge ? Vous allez les voir, non ?
-  Et alors ?
-  Hé bien, je saurai leur parler. Les convaincre. Même chose avec les Séquanes.
-  Quoi, tu es aussi un peu Séquane ?
-  Je les connais, c’est comme ça !
-  Mais...
-  Pas de mais. Je vous accompagne.
-  Que va dire Vercingétorix ?
-  Je m’expliquerai avec lui. Plus tard.
-  Et qui s’occupera de l’enclos ?
-  Quelqu’un va le faire, ne vous inquiétez pas. Et puis je reviendrai vite.
-  Il va falloir se battre.
-  Ecoutez moi cet enfant : « Il va falloir se battre ! ». J’ai fait plus de guerres que tu n’en feras jamais, minuscule marcassin. Avec les Romains, les Aquitains, les Germains, d’autres encore. Je n’ai pas toujours été dans cet enclos, tu l’as oublié ? Donne moi ton bouclier ?!

Taranis hésite, le palefrenier le lui prend d’autorité.
« Je ne vous ai jamais raconté le secret de cette arme, dit-il, c’est peut-être le moment.

Chapitre dix neuf

« On raconte beaucoup de choses sur moi, vous savez. Je laisse dire, ça vaut mieux. Il est une histoire en tout cas qui est exacte, dont je n’ai jamais parlé : j’ai bien été gladiateur. Et ce bouclier, ton bouclier, Taranis, c’est tout ce qui me reste de cette aventure.
Je n’avais pas encore votre âge. Oui, j’étais bien plus jeune mais j’avais déjà le gabarit d’un adulte. Mes parents me faisaient trimer dur, soit disant que je pouvais tout supporter. Un jour est passé dans notre bourg, on habitait du côté de Vienna*, un groupe de cavaliers, habillés comme des Romains, l’allure militaire, mais ce n’étaient pas des Romains ni des soldats. C’étaient plutôt des marchands d’esclaves, si vous voulez, qui cherchaient des jeunes hommes, solides, résistants, pour « le cirque », prétendaient-ils. Personne, chez moi, n’avait jamais entendu parler de « cirque ». Ces visiteurs ont proposé à mes parents de me louer contre une petite somme et mes vieux m’ont vendu, je ne peux pas dire autrement. On a chevauché plusieurs jours puis je me suis retrouvé, dans une ferme-prison, du côté d’Avenio*, avec une demi-douzaine de garçons de mon âge, même corpulence, des gaulois pour la plupart mais il y avait aussi là un ibère et un maure, des gens du grand Sud. Aucun d’entre eux ne savait au juste ce qu’on faisait là, certains pensaient qu’on allait aux galères, que Rome avait besoin de bras pour ses bateaux. Nos propriétaires et nos gardiens étaient discrets, ils se gardaient bien de nous dire à quoi ils nous destinaient ; en même temps, on a tout de suite eu droit à un véritable apprentissage du combat. Notre maître d’arme était un vieux breton taiseux, couturé de partout, et surnommé Menhir : il était haut et large comme les pierres dressées qui couvrent, paraît-il, son pays. On a appris toutes les formes de combat. Le corps à corps d’abord. Pendant des semaines, on a répété les techniques de mise en garde, des ceintures avant, arrière, en souplesse, à rebours, vous voyez, je n’ai rien oublié, je connais encore tous les termes par coeur. On nous a appris les prises de bras, le bras roulé, la double prise de tête à terre, le tour de hanche, la parade...
Au début, ça nous amusait plutôt, on était très jeunes, on n’avait pas à travailler comme des bêtes dans les champs, on jouait à lutter. La belle vie ou presque. On oubliait vite qu’on était gardé comme dans un camp et il y avait entre nous une vraie camaraderie ;
Ensuite on est passé au travail des armes. Le sabre et l’épée d’abord. Là, il n’y avait pas vraiment de règle ; il s’agissait de toucher l’autre le plus vite possible. Les exercices étaient déjà plus tendus. Très vite, chacun s’est spécialisé. Moi, je suis devenu l’expert du bouclier, une arme que m’avait donnée Menhir en me demandant d’en prendre soin ; je le manipulais comme un as, à la fois pour me protéger et pour attaquer. D’autres préféraient jouer du filet, pour emprisonner l’adversaire, du trident, du casse-tête, du javelot. En général, on combattait à demi nu, nous n’avions droit ni au casque, ni à une cuirasse. Les journées étaient longues, épuisantes mais je crois qu’on aimait ça et nous sommes devenus de redoutables combattants. Nous ne savions toujours pas à quoi allaient servir tous ces exercices. Menhir savait. Mais quand on lui demandait ce qu’on allait faire de nous, il se contentait de hausser les épaules. On sentait bien qu’il s’interdisait de nous dire quoi que ce soit. Et puis un jour, sans qu’on n’ait été prévenu, on s’est retrouvés sur une piste qui servait d’ordinaire à l’entraînement des chevaux. Les riches Romains du coin, mais peut-être bien qu’il n’y avait pas que des Romains dans l’assistance, si mes souvenirs sont bons, étaient installés autour de la piste sur des bancs, étagés. En somme, ils avaient confectionné des arènes privées, personnelles. « Comme à Rome ! » : c’était l’expression qui courait alors. Et comme à Rome, on nous a obligé à combattre, par groupes de deux. L’assistance nous encourageait à être de plus en plus violent, de plus en plus audacieux, à s’affronter jusqu’au sang, puis on a réclamé de plus en plus de sang. Chaque groupe, il y en avait cinq ou six, a dû participer à plusieurs combats. Le public excitait et excitait encore et nous a finalement poussé au premier mort. C’était le gladiateur ibère, j’ai oublié son nom, qu’il me le pardonne, transpercé par l’épée de son « partenaire ». Ce sacrifice sembla satisfaire nos visiteurs qui se retirèrent pour continuer leur fête ailleurs.
Nous, on pouvait alors lécher nos plaies, récupérer, et reprendre notre entrainement... jusqu’au prochain « spectacle ». Car on devait se livrer à un ou deux combats publics par mois et on était amené à s’entretuer petit à petit. L’ambiance était vite devenue épouvantable dans le groupe. Notre cheptel était régulièrement renouvelé, reformé avec de nouvelles recrues à qui il nous était strictement interdit de parler de notre fonction. Entre nous, on avait beau faire comme si on était des collègues, ne jamais parler de ça ouvertement, on savait bien que demain ou après-demain, il faudrait tuer le voisin pour ne pas être tué par lui...
Et puis un jour, « Menhir » a parlé. Pourquoi ? C’était au lendemain d’un combat où le combattant qui était mort, il avait été étranglé,était un jeune gaulois, Lioticos, qui était sans doute le meilleur élément du groupe, à tout point de vue. C’était aussi le préféré du maître d’arme. Il faut dire que Lioticos était breton et « Menhir » a vécu cette mort bien plus douloureusement que les autres. Le soir de ce combat, il nous a réuni, à l’écart des gardes. Et il nous a dit qu’il fallait partir, comme lui même, plus jeune, était parti. Dans la foulée, ils nous apprit que lui-même avait été gladiateur, à Rome, dans de vraies arènes, où il connut l’horreur de combats épouvantables, y compris contre des fauves des lions, des tigres... Il y côtoya des centaines d’esclaves-combattants qui, un jour de grande colère, se révoltèrent et formèrent une armée redoutable et redoutée. Le chef s’appelait Spartacus. « Ça vous dit quelque chose, Spartacus ? Nous demanda-t-il ? Non, bien sûr, tout le monde l’a déjà oublié ! » En tout cas, son « armée » affola complètement les Romains. Au début, ceux-ci eurent beau dépêcher leurs meilleurs légions, les rebelles étaient animés d’une telle rage, et forts d’un tel savoir-faire qu’ils semblaient irrésistibles. « On rêvait déjà de libérer le pays tout entier » dit « Menhir ». Mais la révolte fut écrasée. Les esclaves furent massacrés, crucifiés : les maîtres avaient eu tellement peur qu’ils leur firent payer chèrement leur mouvement. « Menhir » réussit à échapper à la répression, erra des mois avant de pouvoir rejoindre la Gaule où il se fit oublier. Il avait, semble-t-il, tout supporter jusqu’à ce combat de trop où il vit mourir le jeune Lioticos.
« Je connais une porte, partez, moi j’attends les gardes, je serai leur dernier spectacle » nous dit-il. On s’est tous envolés, je n’ai jamais revu les autres combattants ni entendu parler de « Menhir » ; j’ai juste gardé ce bouclier, qui est le tien à présent, et qui nous raconte une longue histoire.

Les jeunes gens ne peuvent accueillir ces confidences que par un long silence.
-C’est décidé, reprend Apomatos, je viens avec vous.
-  Pourquoi fais-tu cela ?
-  Parce que je DOIS être de ce voyage !

C’est venu comme ça, sur un coup de tête. Son geste n’est pas vraiment réfléchi : il faut qu’il soit avec eux, c’est tout. Cela ne s’explique pas. Il va donc quitter le haras. Qui s’en occupera ? Il n’en sait encore rien. Il a menti en disant que quelqu’un était prévu pour le remplacer. En même temps, il ne peut pas laisser les chevaux seuls. Momoros !? Il tombe bien, celui-là. Le garçon s’est senti inutile au poste d’observation des jumeaux. Maintenant que tout le monde se bat contre tout le monde, à quoi bon espionner ? Comme on dit, les jeux sont faits. Le garçon vient donc de rentrer en ville. « Il fera l’affaire » se dit le géant. Il apprécie en effet les bêtes, et elles semblent l’accepter.
Momoros se montre flatté de la proposition qui lui est faite et nuance simplement :
« Oui mais pour quelques jours ! ».

A présent, chacun a préparé sa monture, son paquetage. Epona flatte Esus, Taranis récupère son bouclier, le palefrenier enfile une nouvelle tunique, rayée. Au moment du départ, il propose à ses amis de s’asseoir.
« C’est une coutume chez nous : il faut toujours se mettre assis un court instant avant de partir pour un grand voyage. Pour que tout se passe bien. C’est ce que disent les anciens, qui eux mêmes tenaient cela de leurs aïeux … »
Ils s’assoient donc, se recueillent ; les enfants ne veulent pas le contrarier. Ni lui demander ce qu’il entend par « chez nous »...

Chapitre vingt

Voyant arriver le trio, Ambagitus tente de s’opposer à la présence du palefrenier. Mais le géant est têtu et le Biturige comprend que ce combat est inutile ; il renonce assez vite à écarter l’intrus. De toute façon, il règne en ville une telle agitation que cette indiscipline passera totalement inaperçue. Le reste du groupe, six cavaliers que les enfants connaissent à peine, ne se montre pas trop surpris. Apomatos passe pour un original et cette nouvelle lubie semble inoffensive.

Ils quittent Gergovie en début de nuit, toujours par la petite porte dérobée empruntée volontiers par les enfants. Vercingétorix a voulu que l’expédition reste sinon secrète, du moins discrète. Il ne faut pas trop attirer l’attention des habitants de la cité ; certains pourraient s’inquiéter de ce déplacement, y voir un signe de faiblesse ou d’abandon. La tension est suffisamment grande en ville, ce n’est pas la peine d’en rajouter. Pas question non plus d’alerter les Romains qui doivent être à l’affût. Tout le monde sait qu’ils ont des espions dans la place.

Ambagitus conduit la colonne. Epona regarde ce cavalier toujours sur la brèche ; il a l’air las ce soir. Dans la descente plutôt raide qui part de la place forte, tout le monde avance en retenant au maximum les chevaux puis l’expédition s’enfonce lentement dans la forêt. Epona est la dernière de la colonne ; elle suit Apomatos qui suit Taranis et ainsi de suite. Chacun est dans ses pensées. La fille se tourmente déjà d’avoir caché ce départ à ses parents, à sa mère surtout à peine retrouvée. Après la guerre, ils auront tout le temps de se voir, de se parler, de s’aimer. Elle repense aussi à Diviacos tout en traversant cette forêt dont le druide lui a si souvent parlé ; il lui a tout appris de cet univers, les arbres, les plantes, les fruits, les chemins, les plus petits secrets. Un moment, elle croit apercevoir entre deux rochers l’homme-bois ; mais le temps de cligner les yeux, l’autre n’est déjà plus là. Le garçon rêve aux aventures de gladiateur d’Apomatos. Il s’imagine armé d’un trident ou d’un filet, frissonne à l’idée d’un face à face avec un fauve... Puis, sans transition, se demande quelle tâche on va lui confier au retour de cette mission. Un travail d’observation ? Un rôle de coursier, entre les différents secteurs du front ? Ce qui est sûr, c’est qu’il veut devenir guerrier. Il sera un combattant redoutable avec son bouclier, il le sait. Lug sera déçu, lui qui compte faire de son fils un forgeron, puisqu’on travaille le fer dans la famille depuis...toujours. Mais Taranis est décidé, il sera soldat, chevalier. Le palefrenier, lui, a le cœur lourd. Le « fou » observe les autres cavaliers, des Helvètes. Tous des traîtres en puissance à ses yeux. Comme les Eduens d’ailleurs. Un jour ici, demain pfuittt…. Pas des gens de confiance, tout ça, assurément. C’est comme les Rèmes*. Comme les Lingons*. Des gens qui travaillent main dans la main avec les Romains. A vrai dire, à qui fait-il confiance, Apomatos ? A personne, se dit-il. Absolument à personne ! Cela le fait sourire. Ou grimacer. On va maintenant chercher les Allobroges*, et les Voconces*, et les Salluviens*. Il les connait bien, il vient de leurs contrées. Il n’y croit pas à cette histoire de tribus alliées qui vont venir harceler le Romain pour finalement l’encercler et le terrasser. Balivernes ! Mais bon, pour les jumeaux, il veut bien faire comme si…

Le groupe débouche peu à peu dans une clairière nommée "betulla", en raison d’un long bouleau en son centre dont les branches graciles retombent en cascade ; l’arbre semble si délicat qu’on dirait un fantôme d’arbre. La file avance toujours au pas, le rythme de la marche est donné par Ambagitus. « On va finir par s’endormir ! » regrette déjà Taranis qui rêve de course et de galop, de furie et de vitesse. La pleine lune pâlit ce replat herbeux, donne un reflet argenté au décor. Un silence épais, inattendu enveloppe les lieux. La rumeur de la cité, et des combats, s’est éteinte, comme par enchantement. Cette partie de la forêt tourne le dos à la ville et les bruits se sont perdus en chemin, accrochés à une falaise, engloutis par une ravine. Le palefrenier s’étonne de ce calme. Même au plus noir de la nuit, on entend des bruits, le frôlement de branches, le pas d’un rongeur, le feulement d’un reptile, un craquement de bois, un cri d’oiseau. Ici tout semble retenu. Tout semble artificiel. Ambagitus, toujours en tête, a déjà traversé la plus grande partie de la prairie et se trouve légèrement à l’avant de sa troupe. Soudain, il s’effondre au moment même où, à l’orée du bois, comme surgi de l’enfer, un mur d’archers se dresse devant la colonne. L’effet de surprise est total.
Apomatos réagit immédiatement. Il sait qu’il ne peut plus rien pour Taranis, qui le précède. Il se retourne vers Epona et intime à Esus, encore sous les frondaisons, l’ordre catégorique de ne plus bouger. NE PLUS BOUGER. NE PLUS BOUGER ! Il ne le dit pas comme ça, parle dans la langue des chevaux sans doute. La jument s’immobilise sur le champ. Le géant n’a presque rien dit, elle a tout compris.
Aussitôt, le palefrenier charge les assaillants, s’offrant en fait aux flèches, histoire peut-être de détourner d’éventuels regards la jeune fille toujours derrière lui.

Tout se passe très vite ; on entend la lourde charge d’Apomatos, le piétinement de son animal puis un terrible bourdonnement, comme une respiration diabolique, un battement d’air, un souffle maudit : une nuée de flèches s’abattent sur les cavaliers et leurs montures. Tout se résume alors à ce sifflement étouffé et au choc de l’impact, cent fois répété. Seul Apomatos a agi, en vain. Taranis a à peine eu le temps de brandir son bouclier. Les traits transpercent les chairs, piquent les poitrails, brisent les membres, heurtent les corps en autant de coups mortels. Tous, hommes et bêtes, se figent, criblés, cloués sur place, puis s’affaissent, les uns sur les autres, sans vie, décimés. On entend quelques cris, quelques hennissements puis c’est le grand silence.

Epona a échappé au massacre. Esus est raide, comme changée en pierre par l’injonction d’Apomatos. A l’écart du groupe, protégés par la forêt, ils ont tous deux assisté à l’affreux spectacle. Fascinée par le carnage, totalement impuissante, la jeune fille a failli crier, rejoindre les siens, mourir avec eux mais quelque chose lui dit de se taire, de se cacher, de durer, de témoigner....
Dans la clairière, ça bouge à nouveau : des soldats, romains et éduens, viennent à présent se repaître de leur « victoire ». Le spectacle les excite ; ça rit, ça ricane, ça bavarde. A travers ses larmes, Epona repère au premier rang de ces vautours, au beau milieu des légionnaires, un homme qui rejette sa cape sur ses épaules pour s’approcher à son tour des corps et les piller ; il porte une tache à la place du coeur et malgré la pénombre, malgré la distance, malgré le feuillage qui la cache, elle croit voir la fibule de Cernunnos.

Au bout d’un long moment, Esus se met à trembler, fortement. Est-ce de fièvre, de rage, de peur, de fatigue ? Epona tente de la calmer, la flatte, la caresse. Elle même est tétanisée. Combien de temps restent-ils plaqués le long d’un chêne monumental ? Des heures sans doute. Personne ne semble avoir remarqué leur absence dans le charnier. Personne ne s’en étonne, personne n’est à leur recherche. On les a oubliés. Mais la fille attend encore et encore. Elle veut s’assurer que les tueurs sont partis. La matinée est déjà bien avancée quand elle fait faire, doucement, demi tour à sa monture. Submergée de chagrin, elle rejoint, frissonnante, la cité.

La ville est déchaînée. Il y a foule sur les remparts, sous les porches, dans les ruelles, sur les places. On crie, on chante, on court. « Vive Vercingétorix » hurlent de jeunes gens. Un vent de folie balaye Gergovie. Les habitants se tombent dans les bras les uns des autres, se félicitent, s’embrassent. « Vive Vercingétorix ! » répète l’écho. Personne ne prête la moindre attention à la jeune fille !
Les soldats, hilares, sont très entourés. Certains martèlent leurs boucliers avec leurs glaives, comme s’il s’agissait de tambours. Des joueurs de « carnyx * » s’époumonent. De leurs longues trompes affaissées sortent de terribles plaintes, des grognements d’un autre monde, des beuglements de victoire. Des porte-enseigne euphoriques agitent haut dans le ciel des hampes prises à l’ennemi. « César s’en va ! » clame un vieillard rigolard, à moitié saoul, recouvert d’une peau de sanglier ; la tête du fauve sursaute à chacune de ses gesticulations. La ville danse. « Le Romain est battu ! » s’exclame une jeune fille dont les nattes sautillent comme de petites ailes. Le long des remparts s’alignent, à terre, des blessés rouges de sang qui opinent du chef, avec un bel ensemble ; ils veulent eux aussi être de la fête.

Incrédule, Epona regarde à travers ses larmes ce spectacle insensé. Elle ne reconnaît plus les siens. La cité, si tendue ces dernières semaines, si troublée cette nuit encore, a changé de visage, elle se laisse aller, se défoule. Aux environs de la forge, elle croise enfin son père ; il est lui aussi rayonnant.
-  On a repoussé les Romains ! Dit il en étreignant sa fille, juste descendue d’Esus.

Velleda, réservée, à peine remise, se tient à ses côtés. Aveugle à la détresse de sa fille, le père est exalté, à l’image de la ville. Tout, ici, militaires et civils, enfants ou adultes, semble imprégné du combat qui vient d’avoir lieu.
-  Le destin a tourné ! César est battu ! Il a perdu une légion entière dans les combats, tu entends, toute une légion ! Il laisse trois ou quatre mille hommes sur le terrain.

Elle tente de l’interrompre, il n’écoute pas.
-  Sa milice éduenne ? Ecrabouillée ! On raconte que Tétalès est mort, on aurait même vu sa tête de borgne rouler au sol.

Lui d’ordinaire si calme vibrionne. Mais Velléda observe le visage de son enfant et tente de raisonner son époux qui continue de pérorer :
-  Le Romain a surestimé ses forces ! Vercingétorix est un vrai roi. Un roi de la guerre. Un roi des Gaulois.
Des gens les dépassent, courant vers les remparts, en criant, contournant Esus, abandonné à son sort devant l’atelier, désemparé.

-  C’est aussi grâce à vous, mes enfants ! Continue Lug. Car enfin c’est vous les premiers qui avez alerté les nôtres sur la manœuvre de l’ennemi, non ? Le stratagème du Romain a échoué, lamentablement....
Epona est vaincue par ce flot de paroles.
-  Les Eduens ont senti le vent. On dit qu’ils abandonnent le Romain pour rejoindre leurs frères gaulois. Quel retournement…Ha, si tu avais vu ces combats ! Les nôtres ont été héroïques ! Les archers ont été parfaits ; les premiers rangs des légionnaires ont souffert, crois-moi. Ils ont souffert ! Et la cavalerie a achevé le travail ! Mon enfant, quelle joie !
-  Lug, tais-toi ! le supplie enfin son épouse, tais-toi, veux tu, et écoute ta fille.
Il hésite, surpris par le ton utilisé par Velleda ; il comprend enfin que quelque chose est arrivé. Il réalise qu’il n’a pas vu ses enfants la nuit dernière ni ce matin. Il s’apprête déjà à demander où ils ont bien pu passer ces dernières heures quand Epona murmure :
-  Taranis est mort !

Velleda enlace sa fille, la bouche grande ouverte mais muette. Le père semble n’avoir pas bien entendu ; plus exactement, il a entendu mais n’a pas compris. Ou pas voulu comprendre. Epona et sa mère sanglotent. Il les dévisage. La jeune fille répète :
-  Taranis est mort ! Ils sont tous morts ! Toute la colonne envoyée par Vercingétorix... On était attendu, on a été trahis.

Le visage du forgeron, jusque là tendu par l’exaltation, s’affaisse. Il est devenu en un instant un vieil homme, les traits tirés. Il regarde sa fille avec avidité, comme s’il la voyait pour la première fois. Elle lui raconte alors, précisément, la tragédie survenue sur la prairie de « betulla ».

Dans la rue, des foules joyeuses continuent de passer. Des jeunes, des moins jeunes, des soldats, tous exultent. Une bourrasque de plus en plus forte secoue Gergovie. On brandit des armes, on sautille, on savoure. Les gros nuages laiteux qui cachaient l’horizon ont disparu, le ciel est lavé, dégagé, immaculé. Cette joie, cette lumière sont soudain insupportables au forgeron. Il fuit cette allégresse, se réfugiant avec les siens dans sa demeure. Epona ferme la porte, pousse les fenêtres. La pénombre convient mieux à leur envie de pleurer ensemble.

En fin de journée, Brennus, le déserteur, leur rend visite. Une tête carrée et chauve, des petits yeux en amande sur une face aplatie. Lug dort, vidé de toute énergie ; il ne réagit pas. L’homme, qui semble économiser ses paroles, explique aux deux femmes que Vercingétorix a été mis au courant du massacre de son escorte. Une catastrophe en pleine fête. Il perd des soldats précieux, des amis et se sent responsable de ce désastre. Doublement responsable. Parce que l’idée est de lui. Parce qu’il a été trahi ; l’ennemi a été mis au courant de cette mission, comment expliquer autrement ce carnage ?
Sans attendre, il faut enterrer les morts ; Brennus est chargé de conduire, cette nuit-même, une dizaine de soldats, parmi les meilleurs, sur les lieux du drame. Il connaît l’endroit.
-  On mettra en terre ton frère, Taranis, Apomatos, les autres victimes du guet-apens.
-  Et leurs montures ? Demanda-t-elle.
-  Les montures également. On va inhumer les victimes avec leurs chevaux. Pour leur dernier voyage.
-  Je vous accompagne, dit Epona.

Chapitre vingt et un

C’est la nuit suivante que la jeune fille a compris.
Au lieu-dit "Betulla", l’escorte retrouve les membres de l’expédition comme Epona les a quittés la veille, hommes et chevaux mélangés, figés. Enfin, presque tous les membres sont là... Ils devaient en effet être neuf, pense la jeune fille, elle n’en compte que huit.
Il y a son frère, qui chevauche encore son cheval mort. Apomatos est juste devant lui, comme s’il voulait toujours protéger le garçon. Les autres cavaliers sont emmêlés dans un grand désordre. Et dépouillés. Les Romains et leurs supplétifs ont emporté presque toutes leurs armes, lances et épées, les casques aussi. Comme trophées. Seul Taranis a conservé son bouclier. Il le tient si fermement que les pillards n’ont probablement pas pu lui faire lâcher prise. L’arme est criblée de flèches ; elle n’a pourtant pas suffi à le sauver.
Epona regarde à nouveau le charnier, compte rapidement, se tait. Huit corps ? Neuf corps ? Elle se dit qu’elle divague, qu’elle dort debout, qu’elle délire peut-être ; elle pense s’être trompée et garde ses interrogations pour elle.

Le mutique Brennus a pris la tête des opérations. Les soldats se mettent à creuser un vaste trou. Epona pense que ce travail n’en finira jamais. Tout un temps, on n’entend que le bruit des pelles qui creusent et des pelletées de terre qui retombent en pluie, les ahans des fossoyeurs. L’immense fosse peu à peu se laisse deviner. Brennus y réceptionne les corps. On descend un à un les cavaliers. Il les installe avec méthode ; c’est à dire qu’il couche les cadavres, serrés les uns contre les autres, sur deux rangées de quatre. Les corps sont posés sur le flanc droit, la tête au sud, le regard à l’Est, vers le soleil levant, donc. Ils semblent comme à la parade. L’homme a particulièrement pris soin de Taranis auquel il a réussi à retirer des mains le bouclier que récupère sa soeur. Ensuite, sillonnant entre les corps, il se livre à une série de gestes mystérieux mais précis sous le regard perplexe du reste de l’équipe. Il compose en fait un étrange ballet. Chaque cavalier mort met son bras gauche sur l’épaule de celui qui le précède. Le résultat est saisissant.
« On dirait qu’ils vont danser » se dit Epona en regardant ces corps alignés.
Elle s’en veut de penser cela, mais comment faire autrement. Elle contemple encore une fois son frère, le plus petit de l’équipe. Il a l’air de dormir.
-  Pourquoi vous avez fait ça ? demande-t-elle machinalement.
Ce n’est pas un reproche, même pas vraiment une question. Une marque d’étonnement, presque une approbation. D’ailleurs Brennus ne répond pas. Dans la tombe, les hommes, comme dans un défilé, semblent vouloir avancer à la queue leu leu vers une destination inconnue ; ils forment comme un cortège, ou une file d’attente, ou une colonne d’aveugles.
La jeune fille n’a pas encore complètement réalisé ce que signifiait la mort de son frère, celle de son ami, mais elle sent déjà en elle un vide, une absence. Un froid. Elle frissonne.
-  Tu as froid, petite ? lui demande un soldat qui a surpris son tressaillement.

Elle tremble en effet. Pourtant il fait doux. Malgré la nuit, et un petit vent nerveux, il y a dans l’air quelque chose d’estival. Ce n’est pas un temps pour mourir, pense-t-elle. Un bout d’elle même est partie. Elle se sent incomplète, mutilée mais pas question de trop montrer son émotion. Elle doit être dure, ne rien laisser deviner de ses sentiments. Un masque, elle doit prendre un masque.

On va passer à la seconde étape, descendre les chevaux, les installer eux aussi sur deux rangées de quatre, juste derrière les hommes. Et c’est alors seulement que Brennus s’exclame :
« Mais où est Ambagitus ?

Epona sort de sa rêverie et réalise qu’elle a vu – ou compté- juste, tout à l’heure. On aurait du retrouver ici neuf corps, ceux des six cavaliers et de leur chef, puis son frère et le palefrenier. Cela fait bien neuf. Il manque un corps. Tout à leur labeur, personne n’a remarqué cette absence ; il est vrai que, mis à part Taranis et peut-être Ambagitus, les corps, dépouillés de leur parures guerrières, se ressemblent tous un peu.

Mais c’est à présent évident : Ambagitus manque à l’appel. Epona s’en veut de n’avoir pas fait état plus tôt de ses doutes, mais qu’est ce que cela aurait pu changer ?

La disparition du chef de la colonne plonge les hommes dans une immense perplexité ; ils fouillent les environs, s’assurent que le Biturige n’est pas écrasé sous un des chevaux ; en vain.

« Il n’était peut-être que blessé et a pu se sauver, dit l’un.
« Pourquoi, en ce cas, ne serait il pas revenu en ville ?
« J’ai compris ! Se dit Epona.

Elle repense à cette nuit tragique, à ce piège où ils sont tombés. On les attendait. On savait qu’ils allaient venir. On les attendait pour les tuer. Elle repense aussi à sa mère, à la longue conversation qu’elles ont eu, toutes les deux, cette après midi.
Epona lui a parlé de sa fibule bleutée, cette fibule du dieu cornu que Lug avait amoureusement fabriquée, elle lui a parlé aussi de ce cavalier, plusieurs fois croisé en ville, jamais identifié, qui portait sans doute cette broche. Elle était convaincue d’avoir entraperçu cet homme le jour où l’armée gauloise entrait en ville ; elle l’avait vu encore cette autre fois, mais peut-être était-ce le même jour ?, parmi le public, lors de la « course du germain » ; elle était pareillement persuadée qu’un soldat, dans l’entourage de Vercingétorix, portait un tel bijou ; enfin, même si elle était alors glacée d’effroi, elle avait eu le temps, la nuit dernière, de repérer un homme au bijou bleu parmi les tueurs de la clairière, lorsqu’ils contemplaient le charnier.
Elle avait vu cet homme, de ses yeux vu, à plusieurs reprises, et en même temps, elle n’était sûre de rien ; aimantée chaque fois par le bijou, par cette inquiétante divinité aux bois de cerf, elle n’a jamais eu le temps de le dévisager. Mais était-ce simplement une question de temps ? Avait-elle eu peur de reconnaître l’homme ?

Lors du tête à tête avec sa mère, celle-ci lui a dit se souvenir de cette broche qu’elle portait le jour de sa disparition ; de la violence avec laquelle Tétalès lui avait arraché ce joyau, du plaisir pervers qu’il avait pris à l’exhiber ; il paradait avec l’objet comme un gosse, le montrait à ses sbires comme à ses protecteurs romains. Un jour, un cavalier gaulois, un félon lui aussi, de passage au camp, se mit en tête de le lui acheter ; cela donna lieu a un interminable marchandage ; l’autre dut se défaire de toutes ses armes, épée, poignard, lance, bouclier, cote de maille, pour obtenir ce qu’il voulait. Recluse dans sa prison de branchages, Velleda n’avait pas pu voir l’homme ; mais les soudards parlaient si fort qu’elle avait entendu leurs échanges ; et elle avait retenu une chose : le félon bégayait.
Epona sursauta.
Ce n’était pas vraiment un bégaiement, poursuit sa mère, mais l’homme avait du mal à commencer ses phrases, il hésitait toujours sur son premier mot. Après, le reste du discours coulait tout seul.
Epona ne comprenait pas.
Ce que lui racontait Velleda faisait penser à … Ambagitus ?! En même temps c’était tout à fait impossible : Ambagitus était un ami, un Gaulois, un survivant d’Avaricum. Ce chevalier n’était-il pas un combattant loyal, un conseiller de Vercingétorix ? Et surtout, il était le chef de la colonne qui venait de mourir sous les coups des Romains, comme les autres. Alors...
Vélleda pourtant insista, imita l’élocution hachée du félon, ajouta qu’après son départ, Tétalès et sa troupe se moquaient de lui en bégayant « pour rire » à longueur de journées.
Désorientée, Epona alors se tut.

Non, c’est impossible, se redit-elle à présent, à moins que... Inexorablement, elle assemble les différents morceaux de l’histoire. Tout a l’air de s’imbriquer.
« Le traître... » crie-t-elle brusquement !
Brennus le taiseux, tous les soldats présents la regardent, étonnés.
« Le traître, c’est Ambagitus ?! »
Son auditoire semble incrédule, alors elle s’explique. Et elle reparle de la nuit dernière. Dans le détail. Elle est trop loin de la tête de la colonne, quand la petite troupe débouche dans la clairière, trop loin pour remarquer avec précision comme les choses s’enchaînent. Cependant, en repensant à cet instant, quelque chose l’intrigue. Elle se dit que le premier cavalier tombe exactement lorsque le mur des archers se dresse. Exactement au même moment. Il ne tombe pas devant le mur mais il tombe quand se lève le mur. Autrement dit, le fait de tomber est un signal, le signal que, lui à terre, à l’abri, avec son cheval qu’il a fait chuter, les agresseurs peuvent tuer, ils peuvent exterminer tous ceux qui se trouvent autour de lui !? La manoeuvre était risquée ? A peine.

« Ambagitus ?! C’est absurde, dit l’homme dans la fosse. Brennus est sidéré. Ambagitus qui jouait au défenseur malheureux d’Avaricum, au martyr de la ville saccagée, lui qui était toujours disponible pour traquer le Romain, toujours attentif à la moindre remarque de Vercingétorix, toujours le premier à venir prendre la défense du jeune chef quand il était critiqué ! Ambagitus était donc un faux-jeton, un être perfide, un fourbe !?
Epona insiste, évoque les étonnantes péripéties survenues ces dernières semaines, questionne : et si c’était lui qui avait mis le Romain au courant de la tour de guet ? lui encore qui avait dessiné ces croix à travers la forêt comme un itinéraire discret pour entrer en ville ? Lui toujours qui avait saboté le hallier contenant les armes ou pillé les silos à grains ?

Troublés, les hommes reprennent le travail d’ensevelissement ; l’installation des chevaux dans la tombe n’est pas facile. Ils ont beau être de petite taille, sauf Rudiobus, le fossoyeur peine pour les tirer dans la cavité à l’aide d’une corde. Derrière Taranis est allongée Alauda.

Brennus interrompt un instant son travail, tressautant comme s’il venait de se mettre une écharde dans la main. A son tour, il réalise la duplicité du Biturige. Cet homme si peu disert s’emporte :
« Et Diviacos ?! Et si c’était lui qui avait tué Diviacos ! Car Diviacos a été tué ! Le druide a participé, dans les heures qui ont précédé sa mort, à une rencontre de religieux des cités environnantes ; ceux-ci étaient venus apporter leur soutien à Gergovie. Il y avait là des gens d’Avaricum. Ils ont très bien pu évoquer le nom d’Ambagitus, pourquoi pas ? Celui-ci aimait prendre la pose du grand Résistant de cette cité, vous vous souvenez ? Mais peut-être mentait-il ? Peut-être ne s’était-il pas vraiment battu ? Ou pire : peut-être avait-il alors trahi les siens ? »

Diviacos a pu apprendre des choses redoutables à son propos. Qu’il était par exemple un mouchard, un saboteur. Et si Ambagitus avait été mis au courant de cet échange, ou même si Diviacos le lui en avait parlé, il a pensé qu’il avait tout intérêt à supprimer le druide...

« C’était donc lui, l’homme à la fibule ?! ajoute Epona.
Une fibule ? Quelle fibule ? S’étonnent les soldats. Elle explique, précise :
« Il a eu une chance inouïe de ne jamais montrer ouvertement le bijou quand il était à la forge. C’était probablement involontaire. Il ne pouvait pas savoir que la broche appartenait à l’épouse de son hôte et ne la cachait pas vraiment. Simplement, comme il se disait frileux, et qu’il l’était probablement, il portait toujours plusieurs couches de vêtements, une ample casaque sur une large blouse, notamment. Le bijou ne devait apparaître que lorsqu’il repliait la casaque sur ses épaules, ce qu’il n’avait jamais devant eux.
Brennus enchaîne :
« C’était habile de sa part d’avoir accepté de conduire cette mission, la nuit dernière. Il pouvait ainsi tout à la fois quitter Gergovie sans risque, se venger des rebelles gaulois en les faisant tomber dans le piège mortel de la clairière et empêcher la jonction entre Vercingétorix et les tribus non encore ralliées à sa cause.

Epona regarde à présent l’expédition à ses pieds ; elle titube un peu, se demande où elle a trouvé cette énergie pour retourner en ville, revenir ici, tenir debout malgré ces deux nuits blanches.
-  On dirait qu’ils dansent, murmure-t-elle.
La pose des morts ressemble à une farandole.
-  Comme ça, ils auront moins peur, murmure Brennus.
Elle pense à son père ; en quelques heures, il est passé de la plus grande joie, avec les retrouvailles de sa femme, la victoire de Gergovie, à la plus grande détresse, la mort de son fils.
-  Ils ne se quitteront plus, chuchote la jeune femme.
-  Ainsi ils réussiront leur dernier voyage, celui qui va les conduire au royaume des morts, ajoute le fossoyeur.
Tout le monde approuve puis l’assistance se tait. Cela dure un temps interminable.
Et si tout cela n’était qu’un cauchemar ? Peut-être va-t-elle se réveiller, insouciante, retrouver son frère, et Apomatos, comme avant ? Peut-être que ces cavaliers vont soudain bouger, se redresser, peut-être que leurs montures vont s’ébrouer, se lever, hennir, que tous vont reprendre leur cavalcade ?

Les soldats qui l’accompagnent ont travaillé toute la nuit pour creuser la fosse, éclairés par la seule lumière blanchâtre de la lune. Ils ruissellent encore de sueurs. Silencieux, ils semblent sur leur garde. Certes le Romain vient d’être repoussé de Gergovie mais il reste dans les parages. Sur le chemin, à flanc de colline, on distinguait tout à l’heure, au loin, les feux de campements ennemis. Peut-être brûlaient-ils leurs morts ? C’est une coutume romaine, dit-on. César a renoncé au siège. Il aurait bien voulu attirer le Gaulois dans la plaine, le combattre dans une sorte de face à face, il sait bien que sur ce terrain il domine son adversaire. Vercingétorix a refusé ce défi. Trop risqué. Alors le Romain part mais on sent encore sa présence toute proche.
Epona comprend qu’elle ne rêve pas.

Personne ne se décide à bouger, encore moins à recouvrir les corps de terre. Il faut bien pourtant terminer le travail ; le jour ne va pas tarder à se lever, déjà une vague clarté se devine au sommet de la colline voisine ; il ne serait pas raisonnable de rester trop longtemps ici. Brennus vient de s’extraire du trou. Il donne le signal.
-  On y va ! murmure-t-il simplement. Dans la foulée, il expédie une pelletée de terre sur les cavaliers.
Epona l’imite ; les autres suivent. Au début, tous font cela précautionneusement, comme s’ils avaient peur de blesser les occupants de la tombe. La jeune fille ferme les yeux : c’est trop, trop d’émotion, trop de chagrin.

Les pelletées se succèdent ; petit à petit les corps s’estompent, comme s’ils rentraient dans le sol. Comme s’ils s’engloutissaient dans les ténèbres. Tous les morts sont escamotés ; Apomatos disparait le premier, juste avant les chevaux qui sombrent à leur tour sous l’amas de terre.
Taranis s’efface le dernier. C’est pourtant lui qui tient le moins de place. On aperçoit encore un peu son bouclier puis il est caché à son tour. Epona fait de la main droite un petit geste d’adieu au frère. C’est à peine perceptible, elle se dit qu’il a dû le sentir. Entre jumeaux, il y a des choses qui passent et que les autres ne voient pas.

L’endroit forme un tumulus que les hommes piétinent pour tasser le sol et qu’ils recouvrent d’herbes et de branchages. Epona regarde Esus qui n’arrête pas de dodeliner de la tête comme s’il n’en finissait plus de saluer son cavalier disparu.

Chapitre vingt deux

Sur le chemin du retour, Epona manipule le bouclier. Il est dur à manier, il va falloir qu’elle s’habitue à son poids, à sa taille. Elle fait le serment de venger son frère, de suivre l’armée gauloise. On raconte en ville que Vercingétorix souhaite remonter avec ses troupes vers Bibracte* et plus haut encore ; on sait qu’il y a là bas une ville nommée Alésia.

GLOSSAIRE ( à faire)

aller vers des annexes de 15 000 signes ; prévoir une chrono
et
après titre, un (double) plan de gaule et gergovie

ARVERNES :
AGEDINCUM : Sens
AVARICUM : Bourges
AVENIO : Avignon
BRAIES
CARNUTES
CELTILL : père de Vercingétorix.
EDUENS :
GAESUM
GENABUM : Orléans
GERMAINS :
GOBANNITIO : oncle de Vercingétorix
LUGDUNUM : Lyon
LUNE : les gaulois ne comptaient pas en jours mais en lunes.
OPPIDUM : site fortifié en un lieu élevé
SAGUM
SAYON
VERGOBRETS

Rudiobus, Toutatis, Esus : divinités gauloises

Projet de 4 de couv

Une vaste tombe gauloise a été découverte près de Clermont-Ferrand lors du creusement de l’autoroute. On y voit huit cavaliers, dont un adolescent, côte à côte, se tenant par l’épaule, les chevaux à leur côté. Les historiens n’ont pas su expliquer cette mystérieuse sépulture. Place à la fiction.

Nous sommes à Gergovie en l’an 52 avant JC. Epona et Taranis, des (faux) jumeaux, les enfants du forgeron, sont de brillants cavaliers, des adolescents joueurs et cependant mélancoliques. Leur mère, Velléda, en effet a disparu il y a plusieurs mois et personne ne s’explique cette absence qui les a déstabilisé.
L’Histoire, alors, s’invite dans leur vie : en ce printemps 52, Vercingétorix conduit ses troupes rebelles en ville. Il est poursuivi par les armées de César qui assiège la ville. Mais qui piège qui ?
Chargés d’ « espionner » l’installation romaine, les jeunes gens vont découvrir que leur mère y est retenue en esclavage par un groupe de mercenaires éduens au service de César.
La guerre, désormais, devient pour Epona et Taranis une affaire personnelle. Ils vont tout tenter pour libérer Velléda. Une petite guerre dans la grande en quelque sorte. César va bientôt connaître sa première ( et unique) défaite. Mais les jumeaux comprendront que la guerre n’est pas un jeu.



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