La collection, divers, 4

Elle reste dans véhicule, elle croise son reflet dans le rétroviseur. Elle a meilleur mine. C’est vrai qu’elle a connu des jours difficiles.
La déprime lui est tombé dessus sans crier gare. Fait quoi ? Trois mois ?
Un matin, au réveil, comme çà. Pour une fois, elle/il n’est pas prêt d’en oublier la date : c’était le jour anniversaire de sa père/mère. Bonne fête, maman ! Ce matin là, à peine le temps d’ouvrir l’œil et il repéra un nuage noir qui stationnait juste au dessus de sa tête. Il eut beau fermer les yeux, comme pour débrancher son écran personnel, chaque fois qu’il les réouvrait, l’orage était là, une tempête privée, rien que pour lui. Un bug grave, flippant. Il était soudainement envahi de bouffées de violence, tout occupé par une incroyable agressivité. Il ne comprenait rien à ce qui lui arrivait mais il dut admettre une chose simple : il était entré en guerre. Pourquoi ? contre qui ? Mystère. Il ne se souvenait pas quand et comment avaient été déclarées les hostilités ; ce qui était sûr, c’est que la hache était déterrée.
À priori, rien ne justifiait ce plongeon. Sa thèse traîne mais ça ne justifiait pas de se mettre dans des états pareils. Son job était précaire/assuré ; il avait bien des petits problèmes avec la rédaction-hiérarchie, mais rien que du normal. Pas de quoi en faire un plat, encore moins un drame. Il venait de prendre ses distances avec Sélim(a), un ami libanais qu’elle avait côtoyée plusieurs mois, mais la séparation ne l’avait pas traumatisé plus que ça, et puis c’est lui qui avait pris la décision. Il était fauché de plus en plus tôt dans le mois mais là encore, c’était comme d’hab. Alors ? C’était arrivé sans crier gare, en plein week-end, un dimanche matin très exactement. Il était seul. La voix s’était invitée dans sa tête. Un disque rayé reprenait à l’obsession le même couplet hideux et mortifère. Des images noires l’obsédaient. Il était parti en croisade. Contre lui-même, les voisins, le genre humain. Il crut fuir ses fantômes en sortant s’aérer mais ce fut pire encore. elle eut envie de cogner la boulangère, de gifler le marchand de journaux, d’injurier le buraliste, de massacrer la concierge. Par chance, il n’avait croisé personne dans l’escalier. Il aurait été capable de leur foutre un coup de boule au moindre regard. Tous ! Ils allaient tous y passer !
L’angoisse ! Ça faisait beaucoup tout d’un coup, beaucoup trop. elle tournait zinzin, ou quoi ? Oui, c’était ça, elle virait cinglée. elle était rentrée, flageolante, épuisée par cette colère qui lui sortait de partout. Le téléphone sonnait, c’était Antoine ; le son de sa voix lui fit du bien ; ce fut la première bonne nouvelle de la matinée. il comprit vite qu’elle ne tournait pas rond ; il lui proposa de passer, elle accepta ; il débarqua chez lui peu après.
Curieusement, c’était, ce matin-là, la seule personne à qui elle ne voulait pas de mal. L’espèce de haine qu’il vouait tout d’un coup au monde entier préservait miraculeusement son ex. il se montra patient, attentif. elle s’était lové contre lui et demeura ainsi, prostré, le reste de la journée. Il était terrorisé par sa propre violence, effrayé par cette énergie inconnue qui l’habitait. Les caresses d’antoine, ses lentes psalmodies eurent le don de calmer la bête en elle. elle finit par sombrer dans une sorte d’accablement, puis dans le sommeil. Il la veilla.

elle reprend le film de sa dégringolade. Le lendemain du grand plongeon, les mêmes symptômes étaient là, le même nuage noir. C’était une journée de boulot, elle pouvait difficilement y couper, elle ne voulait pas se faire porter pâle. Et puis il avait à faire. Plusieurs rendez-vous, fixés depuis un bail, pas question de les reporter. Il décida de se rendre au journal, antoine retrouva son job. elle était bien secouée mais ce qui l’étonna, c’est que personne autour d’elle ne semblait s’apercevoir de son état. elle se trouvait raide, cassante, maladroite ; elle avait l’impression qu’on pouvait lire sur son front en lettres d’or « Zinzin », « Cinglée », « Dérangée », « Fada », « Frappadingue », « Agitée »…Or son comportement ne suscita aucune remarque. De deux choses l’une : ou elle avait toujours été ainsi, elle ne s’en était pas rendu compte et les autres avaient fini par s’habituer à son attitude, alors qu’elle se voyait légère, désinvolte, libre ; ou le diablotin était si bien blotti au fond de son crâne qu’il n’en paraissait rien aux yeux du monde. Un peu plus tard, elle se dit qu’il y avait peut-être une troisième possibilité ; c’est que chacun se foutait pas mal de l’autre et ne risquait donc pas d’être trop curieux. Un peu l’aventure qui arrivait au héros de « La Moustache » d’Emmanuel Carrère. Bref, personne ne lui fit la moindre remarque, du genre : « T’as une drôle de tête, qu’est ce qui va pas ? », ce qui aurait eu le don de la déstabiliser encore un peu plus.

La journée passa. antoine vint prendre de ses nouvelles dans la soirée. A nouveau, il assura ; mais elle ne pouvait pas passer son temps à geindre sur ses genoux ; et puis elle ne voulait pas lui donner de faux espoirs ; elle avait besoin de lui et pourtant il n’était pas question de reprendre leur romance.
elle avait du mal à se reconnaître ; son toubib lui fournit des tranquillisants, du Prozac ; il avait lu des trucs glauques sur ce médoc, le praticien lui dit que c’était déconseillé aux ados, mais que lui était un homme, et qu’à faible dose, ça ne faisait rien.
-  Si ça fait rien, pourquoi je dois le prendre ?
-  Non, je veux dire : ça fait pas de mal.
-  Et pas de bien ?
-  Mais si, mais si.

RESUMER
Les pilules la rassérénèrent, un peu ; mais au fond d’elle, il sentait sa fureur en stand by, comme un volcan mal éteint. elle traîna ainsi presque un mois ; puis elle finit par entrer en analyse. Pas le choix. C’était ça ou se bouffer la rate à longueur de journée. Son toubib lui avait proposé trois adresses de psy. Ils étaient tous les trois sa ligne métro. Il y a deux femmes et un homme ; elle opta pour ce dernier, peut-être à cause du nom, Berger, François Berger.
Un berger, ça rassure, ça guide ; ça fait nature, balades, grand air ; ça fait Noël aussi, la crèche, la paix, le bon pâtre…
il était presque aussi jeune qu’elle, une petite trentenaire ; cheveux ?, visage souriant mais distant, costume classique. elle persista. Les premières semaines, elle peina. elle était pourtant déterminée à se montrer une bonne analysée, la meilleure du petit troupeau du berger, si possible.
Mais ça avait du mal à sortir.
Peu à peu elle retrouva cependant des repères d’enfance, des histoires du début. L’absence de père, non par insignifiance, le bonhomme avait une vraie vie professionnelle et publique : syndicat, politique et compagnie. Mais il avait laissé à la mère toute autorité sur les enfants et les affaires de la famille. La mère omnipotente, indiscutable, increvable, frustrée. Toujours présente mais jamais là pour autant. Quand elle le regardait, elle cherchait à travers lui quelqu’un d’autre, elle le fixait mais pensait à autre chose. Comme s’il était transparent, vide. Il/elle avait passé son enfance à tenter de retenir son attention, en vain.
Un nouvel ordre des choses s’installait. elle n’avait pas encore bien cadré son mal mais déjà, au réveil, le nuage était moins noir et sa violence plus contenue ; il avait cessé de prendre du Prozac. Les rendez-vous, deux par semaine, ça commençait à faire, scandaient sa nouvelle vie. Pas toujours simple à combiner avec les horaires de boulot mais il gérait. Ça lui coûtait bonbon mais ça le bornait, ça le soutenait, ça l’aidait. Ce souci de soi, lui qui avait plutôt passé sa vie à s’occuper des autres, l’installait dans un travail nouveau. Il craignait, avec l’analyse, de se renier, de se replier ; étrangement c’est l’inverse qui se passa : il prenait le large, il retrouvait le goût des autres, l’attrait des hommes/femmes.

Et puis il découvrit une part de lui à laquelle il n’avait jamais prêté la moindre attention jusque là : ses rêves. Rien que pour ça, sa rencontre avec le berger valait déjà la peine. Depuis des semaines, elle s’était mis à noter ses déambulations nocturnes.
Ainsi ces derniers temps (train ?), elle volait. Pas dans les poches, dans les airs. C’était d’une simplicité enfantine. Il suffisait qu’il exerce une petite pression avec la pointe des pieds et il s’élevait, lentement, miraculeusement. Comme un plongeur qui, au fond de la piscine, se relance ; comme un gourou tibétain en lévitation ; comme un cosmonaute tournoyant dans sa capsule. Le moindre mouvement de bras lui permettait de prendre de la hauteur, de pivoter. En état d’apesanteur, il survolait son monde, s’étonnant d’être seul à connaître une telle félicité.

se dit qu’elle dort encore ; Elle (Le capitaine) a fait un rêve étrange, récurrent lui aussi. Cette fois, elle ne vole pas mais elle visite une longue salle d’exposition, où s’alignent des portraits. Comme dans une galerie des ancêtres de demeure aristocratique ou ces halls d’entreprise familiale avec les tableaux de dynasties de patrons. L’un des cadres le représente, du moins son visage car il porte un drôle d’uniforme et le nom mentionné n’est pas le sien.
elle en a longuement parlé avec son psy. Il retrouve là le désir de son père. Il vénérait sa sœur aînée, Gabriela, brillante et délicate jeune femme destiné, par qui, mystère mais terme employé, à être religieuse ; la famille se saigna aux quatre veines ?pour communauté ? financer ses études ; lui-même avait renoncé à ses ambitions d’enseignant, trop coûteuses. elle était morte la veille de son ?ses vœux ? ordination. Suicidé, murmurait-on. elle n’y croyait plus, c’était le cas de le dire. Mais ne se voyait pas annoncer aux siens qu’elle renonçait. Sa solution était toute trouvée. Veille de 68 ; Son frère, le père de Chloé donc, n’eut de cesse de vouloir réparer cette injustice. Il n’était pas dit qu’il s’était sacrifié pour rien. Il tenta de remplacer l’absente, ou la désertrice, en poussant chacune de ses (deux) (filles). En vain. (en 76 ? Pas crédible ?!) La première, Roberte, était déficiente et Chloé-esare, lui, était allergique - athée, précocement et résolument. En attendant, Gabriela avait tenu dans son enfance une place envahissante ; cette morte trônait sur tous les murs, s’invitait dans toutes les conversations, provoquait mille soupirs. chloé s’en était libérée péniblement. En vérité il lui avait fallu des années pour s’émanciper de ce fantôme. Lui restait ce rêve.

« Je me souviens… je me souviens…du tic de langage de cet orateur que tout le monde appelait la « crap’ stal’ » : « Tant il est vrai camarade… ». Il se faisait siffler, il n’allait jamais plus loin.
Elle se redresse et s’empale à nouveau sur la hampe. Il poursuit aussitôt :
- De ce flic en civil, long manteau gris-clair en toutes circonstances, cheveux noirs gominés, grosses lunettes à monture d’écaille.
Elle ondule paresseusement.
- Des beaufs qui hurlaient « Enlevez le torchon », en montrant le drapeau rouge sur le Palais U.
De la seule barricade strasbourgeoise, en pleine nuit, place Kleber.
De la rencontre avec les étudiants allemands sur le pont de Kehl.
De cette impression que tout le monde se souciait de tout le monde.
De ce trotskiste redouté, casquette de marin et veste de cuir.
Des allumés de l’institut de théologie protestante.
De l’air heureux des gens ces semaines-là.
Des bruits que faisaient les CRS en chargeant.
Des AG dans l’aula du Palais Universitaire.
Des tablées agitées au fond du restau U.
Des tracts pour un gouvernement populaire
De cet autonome qui terrorisait la fac.
Le rythme est pris. Imperceptiblement, il raccourcit ses phrases, elle hâte le mouvement.
Des séances du Conseil étudiant.
De la moquette du bureau du dirlo.
Des réunions à n’en plus finir.
Des étiquettes sur les salles de cours
Des affiches des Beaux-arts.
De la première manif.
Des tags sur les murs.
Des Amphis Société.
Des Amphis Elections.
De profs apeurés.
De profs heureux.
Des gros bras du SO.
Des winstub bruyantes.
De la manif gaulliste.
Des vitres qui explosent.
Des courses-poursuites.
Des premiers films pornos.
Des exams repoussés.
Des comités Viet-Nam.
De Ho Chi Minh.
D’Angela Davis.
De Mitterrand, déjà.
Il resserre de plus en plus ses témoignages, elle accélère encore :
Des RG. Des ronéos. De la Gallia. Des cocos. Des maos. Des trotskos. Des fachos. Des filles. De l’assaut.
Le débit est à présent saccadé, le chevauchement aussi.
Du SAC ! Hurle-t-il finalement, submergé par une vague électrique. Du haut de sa monture, Chloé, grisée, dodeline de la tête. Cette fois, pense-t-elle, elle tient son article.



Site réalisé par Scup | avec Spip | Espace privé | Editeur | Nous écrire