Thèse, partie cinq

CINQUIEME PARTIE
LE DIRIGEANT

De l’été 1975 à l’été 1978, Jean Kanapa va vivre trois années flamboyantes, incandescentes. Des années qui brillent, des années qui brûlent. Il fait partie du premier cercle du pouvoir et se trouve directement impliqué dans une série de chantiers lourds : la rénovation doctrinale, avec le XXIIe congrès du PCF ; la structuration de ce que l’on va appeler l’eurocommunisme alors que se livre un bras de fer de plus en plus hargneux avec Moscou ; enfin la tentative de rééquilibrage à gauche, avec la renégociation du programme commun et la préparation des législatives de 1978. Trois dossiers, trois échecs. Relatifs ?

La "ligne" de Kanapa , et de Marchais, est désormais celle d’un aggiornamento du PC, mené à la hussarde ; d’une modernisation qui regarde, avec prudence, du côté de l’Italie et s’émancipe de l’URSS ; c’est l’ambition d’accéder au pouvoir, avec un rapport de forces favorable au PCF, et de tenter une expérience de gauche inédite.

Pour Jean Vigreux, biographe de Waldeck Rochet, on remet au goût du jour

“ ce waldeckisme (qui) doit beaucoup aux proches de Georges Marchais comme Jean Kanapa et Charles Fiterman qui continuent l’œuvre entamée au cours des années 60 ” .

Cette "ligne" n’est pas partagée par l’ensemble de la direction. Elle va connaître une phase ascendante, de l’été 1975 à l’été 1977. Mais elle se heurte peu à peu à une double opposition : celle des soviétophiles qui acceptent mal les rapports conflictuels avec l’Est ; celle des partisans de la rupture à gauche qui jugent déraisonnable cette détermination à aller au pouvoir ; les uns et les autres, parfois les mêmes, pour des raisons propres, tolèrent Kanapa avant de trouver que, finalement, il en "fait trop". S’il bénéficie tout un temps de la pleine confiance du secrétaire général, celle-ci sera de moins en moins exclusive.
Finalement, Kanapa s’isole, d’autant plus facilement que sa "ligne" est souvent mal comprise par la "base", qu’elle y est peu enracinée ; elle ne résiste pas aux premières tempêtes venues …et ne survit pas à son promoteur.

Au bout de ces efforts, il y a l’échec, et la mort. Certains pensent même, on le verra : l’échec, donc la mort. D’un côté, Kanapa s’est fragilisé. Lui qui jusqu’à ces dernières années – même aux pires moments de la guerre froide- conservait un lieu privé, un jardin nommé littérature, un espace à lui d’écriture, s’est donné à présent tout entier à la politique, qui emplit son horizon d’homme. D’autre part la concomitance entre une (triple) défaite politique et l’envahissement de la maladie est saisissante. Il avait jusque là su tenir à distance ce spectre, qui le hanta sa vie durant, qui traversait ses romans, depuis Comme si la lutte entière… jusqu’à Les choucas. Or voici que les barrières s’affaissent, que les résistances cèdent face à ce mal longtemps dompté.

Côté archives, cette période, courte - le pic d’activité se situe en 1976 et 1977 (premier semestre essentiellement)- est riche en documents. Il y a toujours le fonds Plissonnier/NRI ; le fonds Marchais ; les archives de la "Polex" : nous avons réalisé un premier état, sommaire, de l’ensemble du fonds, et inventorié un certain nombre de cartons.
Si le fonds Marchais, versé au secteur Archives durant l’hiver 1997/1998 semble maigre , on peut consulter, au Service national de documentation, un fonds documentaire sur Marchais : il s’agit de plusieurs dizaines de cartons qui regroupent pour l’essentiel les interventions publiques de l’ancien secrétaire général ; ce travail donne une bonne chronologie politique, hiérarchise utilement les événements ; parfois on y trouve des indications de Kanapa ( tel discours de Marchais corrigé de la main de son conseiller, par exemple).
On a eu recours aux archives de la famille, à quelques papiers personnels, à de nombreux témoignages, aux médias enfin. Kanapa, homme de presse, sait utiliser ces moyens d’expression, français et internationaux. A partir de l’été 1975, on assiste à une hausse vertigineuse du nombre de ses interventions, tant dans la presse écrite - il accorde une place singulière à l’hebdomadaire France Nouvelle - que dans les radios et télévisions.

CHAPITRE UN
Le XXIIe congrès

A) Deux lignes

A l’annonce de l’entrée de Jean Kanapa au bureau politique, Gustave Ansart, membre de cette instance, dit sans plus de commentaires, selon le sociologue Michel Simon :

" Il était temps, voilà une injustice réparée" .

C’est en effet une promotion bien tardive, comme le souligne prudemment Francis Cohen :

“ Il est devenu relativement tard membre du Bureau Politique. Pourquoi ? Notre parti ne manque pourtant pas d’audace pour promouvoir à ces responsabilités. Mais il n’avait pas passé par les échelons : comité et secrétariat de section, puis de fédération, avec ce que cela comporte d’expérience et de contacts avec “ les masses ”, comme nous disons. Et c’était un intellectuel, et il s’était mis en avant sans se couvrir dans des périodes difficiles. Bref, on ne s’est pas pressé ” .

Pour beaucoup cette nomination ne fait que consacrer un état de fait, compte tenu de l’importance qu’il avait prise dans l’équipe de direction. Pour Jean Rony :

" Kanapa n’a pas attendu d’être membre du Bureau Politique pour compter davantage que tels autres qui y siégeaient" .

Reste que cette désignation tardive traduit au moins deux choses : la force des résistances à sa cooptation au sein de l’instance dirigeante, mais aussi la détermination, nouvelle, de Marchais de hâter le pas. Les résistances ne se manifestent pas seulement sous forme d’oppositions frontales, et “ conservatrices ” ; on peut penser que l’homme est aussi un peu redouté par ses pairs, respecté mais redouté pour son entrain, voire sa violence. Un petit exemple tendrait à confirmer cela, il est antérieur de quelques mois à sa promotion : Marchais propose que Kanapa, sans attendre une analyse définitive du Xe congrès du PC chinois, écrive un article dans la presse communiste ; il fait circuler auprès de la direction un projet et une feuille volante où chacun est appelé à donner son avis ; Duclos, Fajon, Frachon sont d’accord ; des remarques sont faites, nombreuses, légitimes sur un tel sujet ; mais ce qui frappe, c’est la tonalité des critiques : “ article très violent ” (Krasucki), “ faudrait plus de retenue ” (le même), “ atténuer quelques mots ” ( Paul Laurent, Claude Poperen), “ ca prend tournure d’une charge ” (Georges Séguy), “ termes trop vifs ” (Guy Hermier). Comme si les “ mots ” de Kanapa faisaient un peu peur.
Mais pour l’heure, cette force de la rhétorique kanapiste, Marchais en a besoin. S’approche en effet une échéance capitale, le prochain congrès du parti. Dès la rentrée de septembre, une session du Comité central met en chantier ce congrès, convoqué pour février 1976 et en désigne les maîtres d’oeuvre :

" Afin d’établir le projet de document préparatoire qui sera soumis à une session ultérieure, le comité central a constitué une commission présidée par Georges Marchais (…). Jean Kanapa a été désigné comme rapporteur de cette commission" .

Ainsi, alors que Plissonnier justifiait l’élection de Kanapa d’abord par ses responsabilités internationales, c’est bien l’idéologue, le doctrinaire, le politique qui a été promu ; l’homme occupe désormais une place essentielle dans l’équipe de la direction ; mieux : dans ce cas précis de la préparation et du déroulement du congrès, c’est quasiment une direction bicéphale (Marchais/Kanapa) qui se met en place. Il est devenu le numéro deux.

La coopération des deux hommes fonctionne bien : différents et complémentaires, ils ne se font pas d’ombre, ils n’interviennent pas sur le même registre : Marchais, c’est l’autorité, le charisme, la machinerie du parti ; Kanapa, c’est l’analyse, la minutie, le calcul. L’un incarne le monde militant français, l’autre offre son expérience du communisme mondial. Ils se regardent l’un l’autre comme "la part manquante" ; l’ouvrier impressionne l’intellectuel, et réciproquement ; Marchais installe sa démarche, grâce à Kanapa, sur une réelle assise théorique ; Kanapa, à travers Marchais, côtoie le cérémonial, une certaine religiosité aussi, du pouvoir : Kanapa ne cachait pas, un jour, son émotion après un meeting, où il avait vu une mère tendre son enfant à bout de bras vers le secrétaire général ; ce geste le sidérait .

En bruit de fond de la préparation du congrès, il y a les échos des polémiques à gauche. Le début de l’été est marqué par les retombées de la crise portugaise : à Lisbonne, les rapports entre les militaires et les politiques sont tendus, les partisans d’un autoritarisme “ de gauche ”, dont le PCP, s’affirment avec force. Kanapa rencontre Alvaro Cunhal à la mi-juin ; à son retour, il rédige une longue note manuscrite pour Marchais où il expose scrupuleusement la position du dirigeant portugais mais conclut :

“ C’est une situation très complexe. Et très préoccupante. J’ai dit à Cunhal qu’à partir d’un moment, il pourrait nous être difficile de soutenir la formation d’un gouvernement militaire, la mise à l’écart des partis. Il faut en tout cas se préparer à des jours difficiles. Pas dans l’immédiat ” .

Dans l’immédiat, il y a “ l’affaire Ponomarev ” : un journal portugais aurait publié une “ directive secrète ” du dirigeant soviétique, qui serait en fait la reprise d’un article de la NRI, de juin 1974, du même personnage. Cela prend de considérables proportions en France ; le 26 juin, Marchais, accompagné de Kanapa, tient une conférence de presse pour dénoncer le "faux" attribué au PS portugais .

A la même période, la direction du parti parraine la sortie d’un petit livre, signé Etienne Fajon, “ L’union est un combat ” . Kanapa en donne le mode d’emploi, dans L’Humanité : l’intérêt de l’ouvrage réside dans ses annexes. Y est publié en effet le rapport de Georges Marchais au Comité central du PCF du 29 juin 1972, au lendemain donc de la ratification du programme commun de la gauche. Dans ce rapport, Marchais souligne notamment :

“ Au cours de la discussion, François Mitterrand n’a pas fait mystère de l’intention du Parti socialiste de se renforcer, y compris à notre détriment. (…). Il est clair que la conclusion d’un programme commun, la perspective d’un gouvernement dans lequel le Parti socialiste jouerait un rôle important, donneront à celui-ci des bases dans son effort pour se renforcer à notre détriment, si nous ne faisons pas ce que nous devons faire ” .

Il s’agit de montrer que les communistes, dès le début, étaient conscients des “ risques ” que leur faisait courir le programme commun ; Kanapa insiste : la politique du PCF “ n’a pas changé ” depuis 1972, il n’y a pas de tournant stratégique “ selon les variations de la météorologie, fut-elle électorale ” . Pourtant, il y a bel et bien tournant ; dans la façon de concevoir la politique unitaire, dans la façon de le dire. La tonalité critique de 1975 contraste avec le silence de 1972, voire l’euphorie de 1973-début 1974.

Il y aurait à ce propos beaucoup à dire sur les notions de tournant et de continuité vues par le PCF ; longtemps fut niée l’idée même que la politique communiste pouvait varier ( plus tard, a contrario peut-être, on invoquera beaucoup le changement comme ligne, même quand il n’était pas avéré) ; le communisme alors n’aime pas tourner, il préfère le mythe du long fleuve tranquille, de l’assurance scientifique, de l’infaillibilité non des hommes mais des choses ; il a un peu la religion du “ on l’a toujours dit ” ; changer dans ces conditions est tout un art ; qui se lit, se décrypte dans de nouvelles hiérarchies de mots, de signes, toute une gamme de nuances ; même des campagnes “ table rase ” sont accompagnées de dispositifs prudents, de protection, permettant, autant que faire se peut, de ménager les intérêts de ceux qui se sont trompés. Tout un temps, ce système fonctionna.

Dans le même ordre d’idées, il y aurait des choses à dire sur le “ dévoilement ” des secrets de fabrication communiste ; ce que l’on cache un jour et que l’on révèle un autre répond à des méthodes particulières : cela tient du rite d’initiés, c’est à la fois spectaculaire et pudique, surprenant mais pouvant parfaitement passer inaperçu à la masse des fidèles ; tel rapport secret de 1972 publié en 1975, telle délégation de 1956 fustigée en 1977, telle missive soviétique de 1977 divulguée en 1991 : à chaque fois le geste est fort mais presque aussitôt contenu, réservé, étouffé. Là encore, on change sans changer…

Nouveau membre du Bureau politique, Kanapa, fidèle à lui-même, prend des notes des réunions de cette instance ; certaines sont conservées dans ses archives ; on dispose ainsi de plusieurs P.V. de sessions du Bureau politique au cours de l’été 1975 et au début de l’automne ; le 26 août, c’est Georges Seguy qui rapporte , faisant état des problèmes sociaux ( emploi, prix) ; Marchais appelle à " ne laisser passer aucune possibilité de lutte". Dix jours plus tard, Paul Laurent introduit la discussion de cet organisme : pour lui, la crise s’aggrave, les luttes se développent, le pouvoir recourt à la démagogie sociale et à l’autoritarisme, fait "effort pour diviser la gauche et affaiblir le parti". Kanapa résume ainsi cette partie de l’exposé de Paul Laurent :

" Les présidentielles ont montré que malgré le progrès, la gauche n’est pas majoritaire. Ce qui reste à l’ordre du jour, c’est élargir la base de ceux qui approuvent le programme commun, élever le niveau de conscience, le consolider" .

Il y est encore question des difficultés avec le PS, des efforts que demande l’union, de la bonne santé (organisationnelle) du PC ; le rapporteur fixe quatre tâches : travail d’explication ; campagne sur les libertés ; diffusion du livre de Fajon ; et renforcement du Parti,

"et tout cela en donnant la priorité aux entreprises".

A la mi octobre, l’élection législative partielle de Chatellerault constitue un nouveau signal d’alarme ; on y retrouve les mêmes tendances que celles repérées dès septembre 1974 : le candidat giscardien (Abelin) perd 12% ; la gauche progresse de 7 points, mais dans ce cadre, c’est à nouveau le PS qui ramasse la mise ; le PC, lui, régresse ; il recule de peu (de 23,1 à 21,4) mais suffisamment pour que le candidat du PS le devance, passant de 15 à 22,5 %. Raymond Barillon note dans Le Monde :

" C’est là un net avertissement pour le PCF qui ne peut se fermer les yeux devant une évidence : si l’opposition considérée dans son ensemble ne souffre apparemment pas des rudes querelles qui l’agitent depuis un an et se renforce, le candidat communiste enregistre une perte de près de deux points. Le "rééquilibrage" souhaité de longue date par M Mitterrand prend de plus en plus de consistance d’une consultation à l’autre, sa formation devient de plus en plus crédible pour employer le jargon de l’époque et l’on se prend à penser que l’électorat de gauche, y compris une partie de celui du PCF, est plus unitaire que partisan" .

Apparemment, la réaction de la direction communiste est plutôt modérée. " On peut pas toujours être premier" dit, philosophe, Marchais, soulignant que les positions communistes se maintiennent dans les milieux populaires.
En fait, les questions mises en avant dès l’automne 1974 se reposent : Kanapa a beau écrire que la stratégie du PC ne varie pas au gré de la “ météorologie, fut elle électorale ”, c’est bien l’efficacité de la ligne qui est en cause. La tonalité plus polémique des relations PC-PS n’a pas suffi. Que faire ? tout effacer, faire machine arrière, revenir à la case départ, celle d’avant le programme commun, dans une sorte de repli identitaire, ouvriériste, soviétophile, accordant la priorité aux revendications et aux luttes sociales sur l’ambition politique, et la conquête du pouvoir ? ou donner un coup d’accélérateur à cette rénovation qui est dans l’air (socialisme démocratique, culture de gouvernement, distance à l’égard de l’Est) mais qui n’est pas assez solennelle, pas assez "lisible" dirait-on aujourd’hui, ni vraiment réappropriée en bas, par les militants ?

Telles sont, en grossissant le trait, les deux lignes qui existent dans le parti. Cela ne se dit pas tout à fait ainsi ; l’expression des différentes "sensibilités" y est retenue ; pourtant, à de nombreuses reprises, ces années là, un homme comme Roland Leroy par exemple fait ouvertement état de cette double orientation ; devant les journalistes de L’Humanité par exemple, selon Serge Leyrac ; le philosophe J.P. Jouary, qui fut responsable du secteur culturel du quotidien, proche de Leroy, rappelait volontiers une maxime de ce dernier : " Nous ne sommes pas la gauche du parti, nous sommes le parti" .

Les deux lignes ont donc des partisans ; mais pour l’heure, G. Marchais et J. Kanapa donnent le ton et optent pour l’accélération, qui doit être au coeur du nouveau congrès. Quel est la part respective de l’un et de l’autre dans cette affaire ? Marchais est influençable, Kanapa est efficace. Mais le fait est que Marchais est aussi le point d’équilibre de l’orientation majoritaire de sa direction ; celle-ci, alors, se laisse convaincre qu’il faut relever le défi de la concurrence socialiste en faisant bouger la politique communiste, et l’image du Parti, manifester aux Soviétiques un certain agacement devant leur comportement désuet et non solidaire ; il y a là-dessus plutôt un consensus.

Tout en pilotant la préparation du congrès, Jean Kanapa assume ses responsabilités de patron de la “ Polex ”. Son initiative la plus marquante de cet automne, on va le voir au point suivant, est la reprise de la coopération avec le PC italien.
Les questions européennes sont présentes : il répond, dans L’Humanité, avec une série de papiers intitulée “ Non à l’Union politique ”, au projet de relance de la politique européenne de Giscard d’Estaing . Le message s’adresse sans doute aussi aux alliés socialistes.
Et puis il y a le dossier de la future conférence pan-européenne des PC, à Berlin, qui continue de l’occuper, et le préoccuper, beaucoup. Ce chantier illustre bien l’état des rapports entre le PCF et l’Est. Les discussions liminaires s’annoncent laborieuses ; depuis plusieurs mois, Marchais et la presse communiste française multiplient des prises de position désabusées, comme si on voulait dévaloriser, et prendre ses distances avec ce forum.

" Nous ne signerons le document final de la conférence, déclare le secrétaire général début août, que s’il correspond à la politique du PCF. Si ce document ne correspond pas à notre politique, nous ne le signerons pas" .

Les 9 et 10 octobre 1975 se tient à Berlin la troisième session du groupe de travail ; 27 PC sont représentés ; Kanapa conduit la délégation française ; il y prononce une intervention critique, sévère pour le travail accompli :

" Nous constatons qu’au fur et à mesure des mois, le contenu politique du document ( mis au point en vue du sommet des PC) s’est réduit, appauvri. Cela n’a pas été notre fait" .

Kanapa s’exprime sur un ton détaché, un brin arrogant, utilise ostensiblement la forme passée pour évoquer les souhaits du PCF, montrant qu’il n’attend plus grand chose de ce cénacle ; il dit en substance à cet aréopage de dirigeants communistes, aux Soviétiques singulièrement : vous n’avez pas voulu d’un document de lutte ; vous vous contentez de considérations quasi diplomatiques ; notre position n’a pas été entendue, nous en tirons les conséquences ; le mieux est donc d’en finir au plus vite avec ce texte – et cette conférence- sans ambition et sans enjeu. Un propos fort mal reçu par les PC de l’Est.

D’autant que Kanapa donne un large écho public à l’attitude de la délégation française ; à son retour de Berlin, il accorde un entretien à l’Humanité, où il précise que le caractère de la conférence sera “ limité ” aux questions de la détente ; que le PCF, comme cela fut redit lors d’une session au printemps du Comité central, demeure attaché à l’idée que

" la coexistence pacifique ne saurait impliquer le maintien du "statu-quo" social et politique" .

Le parti français aurait préféré, assure-t-il, que le mouvement communiste européen parle de la crise capitaliste, de la lutte pour le socialisme ; sur un ton un tantinet condescendant à l’égard des PC de l’Est, il ajoute

" les choses étant ce qu’elles sont, nous prenons naturellement acte du désir de nombreux autres PC que le document se limite plutôt aux objectifs que j’ai évoqués".

Le PCF poursuivra pour sa part sa lutte révolutionnaire, insiste-t-il encore, autre façon de dire que certains, finalement, s’accommodent assez bien de l’état du monde. Quelques jours plus tard, France Nouvelle publie l’intégralité de son intervention .

Kanapa est spectaculairement sorti de l’ombre, de la pénombre plus exactement, où il se tenait jusque là. Désormais, il est dans le collimateur des médias, des “ experts ”, des politiques. Jean Poperen, en septembre 1975, dit de Kanapa qu’il est :

“ l’un des interprètes les plus rigoureux de la stratégie de l’Union Soviétique ” .

A quoi l’Humanité répond qu’

“ (…)une telle bassesse disqualifie son auteur ”.

Dans la revue Est-Ouest, début novembre, Branko Lazitch réalise, sur deux numéros de suite, un long portrait de Kanapa ; sur pas moins de douze pages , de tonalité polémique, il reprend le thème du dirigeant soumis à Moscou ; l’auteur place Kanapa dans le tiercé de tête du PCF avec Marchais et Plissonnier ; Lazitch lui voit des liens privilégiés avec Moscou depuis ses premiers pas, rappelle sa virulence jdanovienne, dont il donne un petit aperçu ( extraits des pamphlets “ Le traître et le prolétaire ” ou “ L’existentialisme n’est pas un humanisme ”, ses louanges à Staline, l’attaque de Sartre de 1954, son intervention au congrès du Havre) ; il rappelle sa trajectoire : nomination à Prague, son remariage, élection au Comité central, affaire Casanova , séjour à Moscou…Il y a là quelques approximations mais cette première biographie du personnage dit assez la place nouvelle qu’il occupe désormais dans le paysage politique. Vanité des vanités : Kanapa conserva précieusement l’article dans ses papiers.

B) La dictature…et la morale

Dans sa session des 5 et 6 novembre, le comité central adopte le projet de texte préparatoire au XXIIe congrès, " Ce que veulent les communistes pour la France", soumis ensuite à la discussion des militants ; Kanapa a tenu la plume, depuis la mi-septembre, et il rapporte, au nom de commission, sur " le caractère et le contenu du projet de document".

Ni thèses, ni programme, le texte se veut à la fois fondamental et populaire ; destiné à une large diffusion, il est écrit dans " le langage de tout le monde" et bannit la " terminologie abstraite" ; il s’agit d’aller à l’essentiel, d’éviter le détail, de n’être pas trop long. La réponse à la crise capitaliste réside dans la démocratie, dit ce texte, qui entend faire vivre le socialisme non comme une "société future idéale et imaginaire" mais avec ses implications concrètes aujourd’hui :

" L’idée centrale de l’avant-projet, le fil rouge qui le parcourt, c’est notre conception de la voie démocratique au socialisme. Cette voie passe d’un bout à l’autre par la lutte (…)"

dit Kanapa, qui ajoute que " l’objectif central du XXIIe congrès" est la réaffirmation du rôle d’avant-garde du PCF, et son renforcement. Pour l’heure, selon une sorte de coutume communiste, on assure que ce congrès "réaffirme en la précisant, notre stratégie". C’est la “ confirmation de la ligne définie dès 68 ” dit-il sur Antenne 2 . Pas question, alors, de parler de “ tournant ”, comme si l’on craignait de heurter, de compliquer. Mais on insiste sur la filiation avec le Manifeste de Champigny de 1968, et plus récemment Le défi démocratique de 1973, deux références où l’on retrouve d’ailleurs la marque kanapiste ; et quand Kanapa dit du texte du congrès que :

" le style n’est pas la seule parenté au Défi "

on se demande s’il n’y a pas là un peu de malice. Le Comité central avalise le projet et nomme une "commission pour suivre la discussion du document pour la préparation du XXIIè congrès du parti", présidée par G. Marchais et où figure J. Kanapa ; elle est notamment chargée de choisir - ou de susciter- des lettres de militants qui vont être publiées dans la tribune de discussion ouverte dans la presse communiste ; le même Comité central " confirme Kanapa comme rapporteur du projet de document" lors du congrès lui même .

Manifestement, le texte fait événement. Kanapa devient le grand communicateur du futur congrès ; il multiplie les articles, les discours, les interviews. On le voit, l’espace de quelques jours, occuper les colonnes de L’Humanité, signer l’éditorial de la revue interne La vie du parti , répondre aux questions de l’Humanité Dimanche , de France Nouvelle , accorder un entretien au journal catholique Le Pèlerin , participer au Journal Télévisé de 20 heure d’Antenne 2 , au Journal de 13 heure de France Inter avec Jean-Pierre Elkabach …

Kanapa est l’homme qui monte. Comment vit-il cette ascension ? Dans un mutisme orgueilleux. Il affiche une absolue modestie, comme il sied aussi à toute une école de cadres communistes de ces années là. On en a un petit exemple avec cet extrait de son entretien avec J.P. Elkabach :

" Mr Kanapa, est-ce que je peux vous féliciter pour votre ascension personnelle si rapide au sein du PC ? lui dit le journaliste. Vous étiez membre du Bureau Politique il n’y a pas longtemps, vous devenez rapporteur…"

L’interviewé affecte une parfaite indifférence :

" Ca n’a aucune espèce d’importance. C’est le genre de question - excusez-moi, je ne veux pas être méchant- mais pour moi c’est une façon de détourner - ce n’est pas votre intention, mais en général c’est quand on ne veut pas parler de choses sérieuses"…

Le journaliste insiste ; Kanapa rétorque :

" ( cette question) c’est à peu près du domaine de la couleur des chaussettes de la reine Margaret".

Jean Pierre Elkabach ne se décourage pas :

" Mais ça a parfois de l’influence, les couleurs des chaussettes. Est-ce que ce n’est pas difficile pour vous, désagréable pour vous, Jean Kanapa, de lire ou d’entendre dire que vous êtes un dur, un stalinien, un intransigeant, et qu’à cause de vous, l’intérieur du PC va peut-être changer et se durcir ? Je le lis chaque fois que j’étudie un livre sur la doctrine du PC, sur les rapports PC/PS, sur le passé aussi."

Kanapa déclare :

" On m’a déjà posé cette question sur France Inter et j’ai eu l’occasion de répondre qu’on disait tellement de choses que celle-là ou d’autres, çà n’a aucune importance. Je suis membre d’une direction collective et si vous voulez savoir ce que je pense aujourd’hui, eh bien lisez (…) le projet de document préparatoire au XXIIe congrès. Vous saurez exactement ce que je pense et ce que pense le PCF".

La réponse apparemment est convenue. Il est de bon ton, en effet, qu’un dirigeant du PC s’efface derrière le Parti, que l’individu s’oublie dans le collectif. Elle est peut-être biaisée. Car quand Kanapa dit " si vous voulez savoir ce que JE pense, lisez le texte du congrès", on peut entendre " JE pense comme ce texte car ceci est mon texte". Et plus exactement encore : “ le PCF pense ce que j’écris, ce que je pense ”.

C’est en effet la singularité de cette période : en 1976, début 1977, l’identification entre Kanapa et son parti est d’autant plus forte que c’est lui qui tient la plume ; JE et NOUS se confondent d’autant mieux que c’est le JE qui détermine le NOUS ; du moins c’est l’impression que donnent les choses.
On verra, en conclusion, que Kanapa, un jour, s’interrogea sur sa propre personnalité ?! Effacée dans l’organisation ? ou lui donnant au contraire son empreinte ? Nous sommes ici au cœur de cette problématique.

Cet automne 1975 est également marqué par un spectaculaire resserrement des liens entre les Partis français et italien ; ce dernier est alors au plus haut de sa forme . La coopération entre les deux partis s’est nettement améliorée depuis 1973 puis la conférence de Bruxelles ; il y a eu cependant comme un relâchement dans la dernière période, comme un malentendu aussi à propos de la crise portugaise, les deux partis ne semblant pas sur la même longueur d’ondes. J. Kanapa et son compère italien Sergio Segre mettent au point une rencontre des deux premiers dirigeants ; elle a lieu le 29 septembre. On dispose d’une note manuscrite de Kanapa sur cet entretien de sept feuillets. On y voit un Berlinguer insatisfait de l’état des rapports bilatéraux :

“ Ce qui a rendu possible Bruxelles, c’est l’accord de nos deux partis, (lequel) donne une impulsion pour tout le mouvement en Europe occidentale. Les autres partis le sentent.(…) On a fait quelques pas en arrière ”

et il évoque les événements portugais. Il reproche au PCP d’avoir, par sa politique, contribué à jeter un doute sur la volonté démocratique des PC ouest-européens. Il propose de relancer la dynamique de la conférence de Bruxelles :

“ Quelle était l’idée centrale de Bruxelles ? il y a certains caractères communs à la lutte pour la démocratie et le socialisme en Europe occidentale. On doit envisager un “ modèle ” de socialisme qui sera différent de l’Est, ce qui ne signifie pas une opposition à l’Est ”( souligné par nous).

Marchais nuance :

“ Une stratégie commune vers le socialisme en Europe occidentale est impensable, les situations sont trop différentes.(…) Ceci dit il y a certaines grandes idées qui nous sont communes dans la lutte pour le socialisme.(…) Donc pas de modèle, mais nous avons intérêt à faire front commun pour montrer que nous avons une conception démocratique du socialisme ”.

Il admet que sur le Portugal il y a entre les deux partis une différence “ d’attitude ” mais pas d’analyse.
En fait le PCF s’était “ délesté ” du Portugal, pour reprendre une expression de Jean Rony, alors journaliste à France Nouvelle, vers la fin de l’été. Devant le maximalisme des positions du PCP, le PCF jusque là très solidaire de A. Cunhal prit ses distances. Dans ses mémoires, J. Rony raconte comment, de retour de Lisbonne, fin août, il vient rendre compte de son séjour à Jean Kanapa. Comme il lui parlait de la grande capacité de mobilisation du PCP,

“ Jean Kanapa laissa tomber : “ Nous, c’est toujours à la veille des plus grandes défaites que nous avons réussi nos plus grandes manifestations ” Exact. ”
 
G. Marchais et E. Berlinguer donc fixent un calendrier ambitieux d’actions communes. On dispose, dans un fonds d’archives de la “ Polex ” , d’une note intitulée “ Questions de la coopération envisagées lors de la rencontre G. Marchais- E. Berlinguer du 29 septembre 1975 ”, de trois feuillets dactylos : ce plan d’échanges franco-italien est largement commenté et actualisé par J. Kanapa.
La première de ces initiatives communes va être une longue déclaration des deux partis, le 15 novembre 1975. J. Kanapa - Charles Fiterman également - a été particulièrement attentif à la préparation de ce texte, portant sur la stratégie des deux partis où il est question de la convergence non seulement de situations (crise) mais surtout de propositions (socialisme démocratique) ; il n’est pas encore question d’"eurocommunisme", mais tous les ingrédients sont là. Marchais n’hésite pas à qualifier ce communiqué commun de "document historique" .
Kanapa suit de près les commentaires que suscite cette entente Paris-Rome ; il les commente à son tour, dans France nouvelle :

" La déclaration commune des deux partis porte un coup dur aux spéculations"

sur les durs et les mous, les ralliés et les pionniers…note-t-il.

" Nos deux partis, qui sont deux grands PC d’Europe capitaliste, deux partis qui jouent un rôle éminent dans leur pays et en Europe, ont décidé de riposter ensemble à leur adversaire commun".

Au moment où prend forme sinon un axe, du moins une relation privilégiée entre ces deux partis, les rapports entre le PCF et le PCUS se dégradent.
Parmi les éléments qui ont contribué au changement d’attitude du duo Marchais-Kanapa à l’égard de Moscou, il faut sans doute intégrer le spectaculaire resserrement des liens entre le PCUS et le Parti socialiste français. Ce dernier avait reçu pour le première fois à son congrès de Pau une délégation soviétique. Et fin avril 1975, une importante délégation du Parti socialiste séjournait en URSS, en visite officielle. Conduite par Mitterrand, elle comprenait notamment Mauroy, Defferre, Jospin, et s’était entretenu avec tout l’état-major du PC soviétique. Les deux délégations adoptèrent le 26 avril un très long communiqué, chaleureux, soulignant leurs convergences sur nombre de questions, se félicitant des rapports franco-soviétiques, s’échangeant des amabilités. Ainsi les Soviétiques se félicitaient “ de la mobilisation unitaire de toutes les forces de gauche en France ” et de “ l’union des partis de la classe ouvrière ”. Et la délégation socialiste “ constatait les progrès réalisés par l’URSS dans la voie du socialisme conformément aux plans et conceptions du PCUS ainsi que l’élévation du bien-être du peuple soviétique, les réalisations des travailleurs soviétiques dans les différents domaines de l’activité économique, sociale, culturelle et scientifique ”.
Kanapa se fait livrer immédiatement le texte encore sous embargo de Tass . Cette mutuelle caution de gauche que chacune de ces deux formations se donne ainsi le contrarie vivement. Le PC y perd sur les deux tableaux : son philosoviétisme est récupéré par le Ps qui se voit qualifié de parti ouvrier par Moscou.

Depuis la rentrée persiste une certaine tension ; la presse soviétique multiplie les articles donnant des leçons de révolution ; Marchais polémique, courant août, avec la Pravda, précisant que " c’est à Paris et non à Moscou" que se détermine la politique du PCF" ; dans Témoignage Chrétien, il affirme :

" Il est exclu de transposer ce modèle soviétique chez nous" .

Lors de la Fête de L’Humanité, alors qu’on lui demande s’il a des divergences avec le PCUS, le dirigeant répond

" il y en a, il y en a eu, il y en aura" .

Il est alors beaucoup question de la répression de la dissidence, de l’internement notamment du mathématicien soviétique Plioutch. Selon Marchais, les communistes s’engagent à défendre les libertés partout dans le monde, y compris à Moscou :

" Pourquoi Moscou ? Bien que des liens de solidarité nous unissent aux communistes soviétiques, nous n’avons pas hésité, chaque fois qu’il y a eu dans ce pays atteinte aux libertés et aux droits démocratiques, nous l’avons dit à nos camarades soviétiques quelles que soient par ailleurs nos affinités" .

De fait, une démarche en faveur de Plioutch est entreprise auprès du Kremlin, qui réagit avec agacement ; c’est Fiterman qui est informé de la réponse du PCUS, transmise par deux émissaires de l’ambassade, Vitali Goussenkov et Pankov ; il en rend compte dans une note du 27 octobre. Selon Moscou :

“ Il s’agit (l’affaire Plioutch) d’une affaire intérieure mais nous vous donnons tout de même des informations ” .

Lesquelles sont dérisoires : les Soviétiques font savoir que L. Plioutch est schizophrène, que son état justifie un internement psychiatrique.

“ Moscou vous prie de ne pas accélérer vos démarches publiques ”

ajoute l’information de l’ambassade, qui demande de ne pas rendre public cet entretien.

Le texte préparatoire du XXIIe congrès et les premiers débats évitent de formuler une critique directe de l’Est ; comme si, pour Kanapa, la situation n’était pas mûre ; pourtant, implicitement, la démarcation est nette : la définition du socialisme à la française prend le contre-pied des expériences des pays est-européens.
Alors que Marchais semble plus libre de ses propos, plus catégorique dans l’expression des divergences, les commentaires de Kanapa sur l’Est semblent retenus, prudents ; il sait que le sujet demeure délicat dans le Parti, que certains, au Bureau politique, l’attendent au tournant ; il paraît soucieux de ne pas précipiter les choses, de ne pas gâcher une politique d’ouverture déjà longtemps différée ; il se garde de toute outrance, travaille ses déclarations au millimètre, se méfie de ceux qui veulent aller trop vite, comme Jean Ellenstein, ou Pierre Juquin.

Tous les témoignages de cette époque parlent d’un Kanapa plutôt clairvoyant, voire désabusé sur l’Est. Selon François Hincker :

“ Avec le doigté qui sied aux fonctions de nature diplomatique, mais avec une détermination remarquable dans les actes – parfois avouée lorsqu’il se laissait aller aux conversations privées- Jean Kanapa considérait l’URSS tout à fait froidement ; une expérience socialiste, une politique extérieure pour l’essentiel positive pour la paix et les mouvements de libération du Tiers monde, et c’est tout ”.

Jacques Denis me dit simplement

“ Il était perspicace sur l’URSS ” .

Quand il est sollicité publiquement sur l’actualité soviétique, Kanapa s’attarde à répondre sur ce que les communistes français feraient en pareil cas ; à la mi-novembre 1975, par exemple, l’académicien Andreï Sakharov s’est vu refuser son visa de sortie pour se rendre à Oslo, recevoir son prix Nobel de la paix ; sur France Inter, il dit :

" Je vous répondrai que notre projet de document indique, dans le chapitre consacré à la société que nous voulons pour la France, que chacun pourra voyager librement à l’intérieur et à l’extérieur des frontières" .

Mais une nouvelle glaciation se profile à Moscou. Et cette actualité va l’amener à intervenir plus ostensiblement. Un événement précipite les choses à la mi-décembre, sert de détonateur ou de prétexte et pousse le PCF à une prise de position inédite. TF1 diffuse en effet un reportage sur un camp de travail soviétique dans la région de Riga. Le lendemain, le bureau politique adopte un communiqué‚ publié à la "Une" de L’Humanité :

" Le film donne une image intolérable des conditions de détention dans ce camp. De plus le commentateur a déclaré que certains des détenus sont des prisonniers politiques. Cette affirmation retient d’autant plus l’attention qu’il y a effectivement en Union Soviétique des procès contre des citoyens poursuivis pour leurs prises de positions politiques. Dans ces conditions, le Bureau Politique du PCF déclare que, si la réalité correspondait aux images qui ont été diffusées, et que cela ne fasse l’objet d’aucun démenti public des autorités soviétiques, il exprimerait sa profonde surprise et sa réprobation la plus formelle. De tels faits injustifiables ne pourraient que porter préjudice au socialisme, au renom que s’est acquis à juste titre l’Union Soviétique auprès des travailleurs et des peuples du monde grâce aux immenses succès obtenus par son peuple (…). Le BP du PCF réaffirme en même temps qu’il se prononce contre toute répression touchant les droits de l’homme, et notamment les libertés d’opinion, d’expression et de publication".

Malgré quelques précautions, le texte est catégorique ; à la différence des prises positions précédentes, plus limitées ou plus personnelles , qui restèrent souvent sans suite, ici la direction s’engage, franchit le Rubicon ; il lui sera difficile de revenir en arrière ; le besoin de cohérence avec la préparation du congrès, la pression forte du PS sur ce terrain des libertés ne sont sans doute pas étrangers à cette insistance de J. Kanapa et G. Marchais à mettre cet enjeu au coeur de leur argumentation.

Le rapport de forces au sein de la direction a bougé. Une anecdote l’illustre bien. Elle montre aussi les limites auxquelles se heurte Kanapa, le caractère pragmatique de sa démarche. A la fin 1975, il est au siège du journal L’Humanité ; il réunit les journalistes du département international ainsi que l’ensemble des correspondants à l’étranger, dans les pays de l’Est en fait. A ces derniers, il tient un discours iconoclaste : “ Ne retenez pas votre plume. Allez y. Dites tout ce que vous voyez. On publiera. Peut-être vous ferez vous ensuite critiquer, mais peu importe, écrivez !" . Un participant à la rencontre, sceptique, fait part de la difficulté de la tâche, des risques de représailles de la part des autorités locales ; Kanapa en convient, assure que la direction du parti soutiendra leur démarche, prévient aussi qu’elle ne sera pas toujours en mesure de leur exprimer publiquement cet appui ! Serge Leyrac, alors correspondant en URSS, Jacques Coubard, envoyé spécial en Pologne, ont, chacun de leur côté, gardé le même souvenir très vif de la réunion, de cette intervention qui fit sensation ; ils ont aussi en tête l’absolu mutisme gardé par Roland Leroy tout au long de la rencontre ; le maître des lieux, habituellement volubile, boude, et le montre ; un silence éloquent, comme on dit.

Dans les premiers jours de 1976, la préparation du congrès entre dans la dernière ligne droite ; les notes des membres du comité central chargés de "suivre" le débat dans les départements parlent d’une certaine routine, d’une sorte d’inertie dans le parti profond ; Charles Caressa pour les Hautes-Alpes ou Henri Rol-Tanguy pour l’Ariège indiquent que " la discussion est à peine engagée", qu’elle " est partielle, sans saisir la globalité de la démarche", qu’il " faut insister pour qu’on discute", que, dans l’Ariège, seules 30 cellules sur 104 et une section sur 20 avaient regardé le texte.
Certes il s’agit ici de petites fédérations départementales ; pourtant cette tonalité est assez générale : le débat est lent à s’engager, hésitant, pas vraiment à la hauteur de l’enjeu.

J. Kanapa et G. Marchais ne se quittent plus ; ils ont pris leurs congés d’hiver ensemble à Cuba, où ils avaient assisté au premier congrès du PC cubain ; ils connaissent l’état du débat dans le Parti ; plutôt que de ralentir l’allure, ils décident d’un électrochoc : passer en force sur la question de la “ dictature du prolétariat ”. L’opération est minutée. Elle se déroule en deux temps.
Le 7 janvier, Marchais va passer à une importante émission télévisée ; ce matin là, paraît dans la tribune de discussion de L’Humanité la lettre d’un secrétaire de cellule intitulée " A propos de la dictature du prolétariat".
La publication du texte relève non pas du journal mais de la commission de préparation du congrès, conduite par Marchais et Kanapa ; dans les archives de ce dernier se trouve par exemple une note de travail où il passe en revue un certain nombre de lettres, numérotées, adressées à la tribune ; il rature celles qui ne méritent pas d’être retenues, conseille de publier la fin de telle missive, de citer un extrait de telle autre, d’étudier la question posée par une troisième, de consulter tel ou tel expert pour préparer une réponse, d’en garder une sous le coude, “ éventuellement ” ; et surtout il encadre deux lettres consacrées à la question de “ la dictature du prolétariat ”.

Le 7 janvier, donc, une lettre estime qu’il serait plus cohérent

" d’éviter, dans les statuts, de recourir à l’expression de "dictature du prolétariat", et d’adapter (ces derniers) aux réalités de la lutte des classes d’aujourd’hui".

Cette contribution aborde, par le biais des statuts, puisque la question n’était pas évoquée dans le document préparatoire, un dogme essentiel de la doctrine communiste. Au-delà du dogme, on touche à quelque chose de passionnel, d’irrationnel aussi. Car beaucoup considèrent ce concept comme un élément identitaire du PC, au même titre que la solidarité avec Moscou ou la symbolique du marteau et de la faucille ; à une ou deux reprises dans l’histoire communiste de l’après guerre, des dirigeants s’interrogent sur l’opportunité du concept puis renoncent à bouger les choses ; ce sera, un peu, le cas début 1947, puis fin 1968, quand Waldeck Rochet opte pour une formulation alambiquée.

Le 7 au soir, à l’émission " C’est à dire" d’Antenne 2, Marchais, opportunément interrogé sur ce courrier, dit son accord avec son auteur :

" Nous sommes en 1976… Le parti communiste n’est pas figé. Il n’est pas dogmatique. Il sait s’adapter aux conditions de son temps. Or aujourd’hui le mot "dictature" ne correspond pas à ce que nous voulons. Il a une signification insupportable, contraire à nos aspirations, à nos thèses. Même le mot "prolétariat" ne convient plus, car nous voulons rassembler, avec la classe ouvrière, la majorité des travailleurs salariés. Mais cela ne signifie pas que nous abandonnons l’objectif qui est le nôtre : le socialisme aux couleurs de la France" .

Le lendemain, L’Humanité de Roland Leroy rend compte très sobrement de cette prise de position, dans un articulet, en page intérieure, au titre incolore : " Un point du débat". Il s’agit pourtant, dans la dramaturgie communiste, d’un formidable coup de théâtre, qui va déchaîner les passions. La prise de position de Marchais, qui ne figurait pas dans le texte concocté par Kanapa en novembre, n’est pas sans risque ; elle a au moins le mérite de relancer spectaculairement le débat préparatoire du congrès. L’affaire n’est pas simple à mener ; la position de Marchais a certes ses partisans, novateurs…ou loyalistes ; mais elle suscite de très fortes résistances, de diverses natures : la mouvance “ althusserienne ” s’y oppose frontalement ; des sections du parti (villes, grandes entreprises), à forte composante ouvrière, sont réticentes ; de nombreux intellectuels, qui auraient pu être séduits par cette nouveauté, sont choqués par la démarche, contre le fait du Prince ; un abondant courrier est adressé au comité central, où l’on s’élève à la fois contre l’abandon et contre la méthode ; ainsi, pour cette adhérente de Nîmes :

" le congrès n’a plus sa raison d’être puisque l’essentiel a été décidé par avance" .

Au fil des jours, la question semble devenir l’enjeu principal du congrès ; la presse lui consacre une place privilégiée ; la direction du Parti est elle même mise devant le fait accompli ; une semaine après l’émission d’Antenne 2, le 16 janvier, est convoquée une session du comité central ; on est à 20 jours du congrès ; Marchais rapporte, Kanapa est un des rares intervenants de la réunion ; la position du secrétaire général est avalisée et la résolution

" approuve l’activité du Bureau Politique depuis la dernière réunion du Comité central" .

Deuxième temps de l’opération : le jour même où se tient cette session de la direction, la tribune de discussion publie une contribution de Guy Poussy, membre du Comité central, bras droit de Georges Marchais dans le Val de Marne dont il est premier secrétaire. Le thème est à cent lieues du précédent débat : “ Oui nous sommes contre l’immoralité !". Poussy, poussé à écrire par Marchais, répond dans un style (et avec un vocabulaire) kanapiste, à une lettre de communistes parisiens, qui trouvaient au texte du congrès un goût "obscurantiste" en matière de morale et de sexualité :

" Est-ce que nous, les communistes, nous sommes pour une société où les gens feraient l’amour comme on se lave les mains ? (…) Jouissez sans entraves n’est pas un mot d’ordre révolutionnaire. Ce n’est pas un sentiment libérateur mais la nausée que la masse des Français éprouve devant l’étalage de la perversion et l’immoralité. Et ils ont raison. Un travailleur communiste exprimait récemment devant moi ce même sentiment de manière plus brutale en me disant : " La révolution, ce n’est pas la caserne, mais ce n’est pas non plus le bordel".

Ces propos suscitent, dans cette ultime phase préparatoire du congrès, des débats violents, dramatiques ; des directions locales se déchirent ; le dirigeant parisien Henri Malberg se souvient ( et s’offusque) des tensions que cela suscita dans la capitale par exemple. Les cartes semblent redistribuées, les lignes du front s’inversent ; le courant ouvriériste, majoritaire, soutient la croisade, l’intelligentsia s’offusque du sursaut moralisateur. La discussion, souvent, se polarise sur ce seul enjeu, minimisant de fait la polémique autour de la dictature du prolétariat, voire l’occultant ; n’était-ce pas d’ailleurs l’objectif du tandem Kanapa-Marchais ?

L’idée semble simple : la priorité est bien de tordre le cou au dogme de la dictature ; mais le danger, un temps, est réel de se heurter à une opposition convergente des conservateurs ( sur le fond) et des novateurs ( sur la forme) ; on brouille les pistes, en flattant la composante populaire du parti dans ses penchants traditionalistes, au risque de se mettre à dos les intellectuels, plus sensibles au courant libertaire post soixante-huitard ; un risque qu’on court en se disant qu’on aura toujours le temps de retrouver les intellectuels sur le terrain de la démocratie ; dans le même temps, on ressoude la direction. Les résultats dépassent les espoirs des initiateurs de cette campagne. Le quotidien L’Aurore écrit :

" Ce congrès a été précédé d’un débat dont l’ampleur et la publicité ont surpris".

L’opération “ Morale ” est donc, en partie, un leurre ; Kanapa en est le chef d’orchestre ; selon le témoignage de son fils Jérôme, il se montre toujours aussi heureusement surpris, lorsqu’il rentre le soir chez lui, que

“ ça marche ! ”.

Cet homme entretient décidément des rapports singuliers avec la question morale ; l’engagement de cet ancien sartrien est avant tout éthique ; ce philosophe communiste cherche à “ communiser ” des valeurs chrétiennes ; peut-être débattit-il de Spinoza avec Waldeck Rochet, comme Althusser ? Dans le même temps, ce politique sait d’expérience le poids de la morale dans son parti ; à son tour, il en use pour ses propres fins.
Francette Lazard, qui fut membre du Bureau Politique, confirme que Kanapa fut le rédacteur du texte signé de Poussy ; elle parle à ce propos de

" conception manipulatrice, stalinienne du parti, de la pratique politique" .

Cette ancienne responsable de L’Humanité ajoute que “ le rôle de Leroy au journal était d’empêcher le débat ”, et que dans l’entourage de Marchais, alors, certains font preuve de cynisme, traitent avec mépris le reste de la direction ainsi que la base militante qu’il convient surtout de “ contourner ” ; elle voit dans le débat sur la morale

“ une opération-leurre, comme le fut la discussion sur le planning familial lancée par Thorez en 1956 ”

alors que l’opinion avait les yeux rivés sur le rapport Khrouchtchev, ou sur les pouvoirs spéciaux.

Kanapa “ communique ” d’un bout à l’autre de la préparation du congrès. A la veille de l’ouverture de ces Assises, il accorde un long entretien à France Nouvelle. Le journaliste y insinue que

" certains camarades ont dit ou écrit, notamment à la suite des interventions publiques de Marchais, qu’il y avait eu ingérence de la direction dans la discussion" 

mais il n’y est pas question de l’affaire de la morale. Kanapa, comme s’il avait un discours à plusieurs vitesses, ne veut pas prendre de front ce lectorat plus intellectuel.
De la même manière, dans l’intervention qu’il prononce, fin janvier, devant la conférence fédérale du Gard, département qu’il “ suit ” comme on dit, pas un mot non plus sur la morale, ni sur la dictature du prolétariat, ni sur les pays socialistes, mais il y parle beaucoup des luttes sociales…et du parti socialiste qu’il faut absolument devancer si l’on veut que le changement, demain, ait bien lieu .

Marchais et Kanapa ont piloté le débat préparatoire ; ce sont eux qui font le XXIIé congrès, début février. Non sans prendre leurs précautions. Jean Fabre, alors dirigeant du Parti et économiste en chef, se souvient que des membres du Comité central avait, préalablement, sillonné les départements pour veiller à la nomination de délégués aptes à mener et à gagner, au congrès, le débat sur (contre) la dictature.
Le secrétaire général introduit, Kanapa conclut ; dans son rapport, le premier met toute son autorité dans la balance pour emporter le morceau ; il argumente longuement sur la question de la dictature du prolétariat, entonne un hymne à la liberté :

" Il faut ouvrir en France une ère nouvelle de démocratie et de liberté. Voilà l’axe de notre combat… La démocratie, la liberté, c’est aujourd’hui le terrain principal du combat de classe, du combat révolutionnaire" .

A l’égard des pays socialistes, il définit une nouvelle attitude, saluant

" leur oeuvre gigantesque ( mais) exprimant franchement ce qui nous paraît erroné, (…) ne pas substituer à l’effort démocratique de conviction les facilités de la répression (…) Nous ne pouvons pas admettre que l’idéal communiste puisse être entaché par des actes injustes".

Sur le mouvement communiste, il tient des propos peu amènes :

" (Ce) n’est pas et (ce) ne peut pas être une Eglise ni une organisation centralisée soumettant chaque parti à des décrets contraignants, à une loi uniforme".

Au troisième jour du congrès, Henri Malberg fait une intervention critique sur l’Est, dont il s’est entretenu la veille avec Kanapa . Jean-François Gau intervient sur la morale .
Kanapa tire les conclusions de ces assises. Il fait le bilan des discussions et rapporte sur les amendements au projet de document. Il insiste sur la question de l’unité des communistes et sur " ce facteur capital de notre force, l’esprit de parti" ; il parle d’un "accord complet du parti" : 12 des 22 000 délégués aux conférences fédérales ont voté contre ! Sur la dictature du prolétariat, il se défend de l’idée que " le débat aurait été organisé à la sauvette" ; il défend le style populaire du texte ( " la rigueur de la pensée n’implique pas la religion des mots") ; il n’a pas un mot sur les pays de l’Est ; et surtout, reprenant cette problématique qui avait fait ses preuves, il intervient longuement sur la "morale". Aucun amendement ne sera retenu sur cette partie du texte. Précautionneux, il dit d’emblée :

" Nous n’entendons nullement aborder en ce domaine une attitude répressive (…), nous sommes un parti politique et tous les problèmes de l’individu ne relèvent pas de la politique " .

Cela dit, face à la "pourriture que le système de la bourgeoisie engendre", le PCF entend être le parti du respect de la personne humaine, du bon droit, de la justice, de la générosité, de la propreté ; il se paie le luxe de citer Thorez (qui déclarait) :

" L’histoire dira peut-être que l’un des grands mérites du PCF, c’est d’avoir, selon un mot de Nietzsche, revalorisé toutes les valeurs".

Puis il a cette envolée qui frappera les esprits :

" La fraternité, la solidarité, serait-ce des valeurs bourgeoises ? La pudeur, serait-ce aujourd’hui une valeur bourgeoise ? Et la bonté, camarades, tout simplement la bonté, serait-ce une valeur dont puisse se réclamer cette bourgeoisie rapace, cruelle, impitoyable ?".

Il se défend des reproches de pudibonderie, de puritanisme, d’ascétisme, mais utilise cette formule provocante à l’égard de ceux qui émirent des doutes sur cette question au cours du débat :

" (…)Nous ne sommes pas des petits bourgeois anarchisants. Nous sommes des communistes" .

Pour G. Marchais et J. Kanapa, l’essentiel est atteint : le congrès entérine l’abandon de la dictature du prolétariat. Marchais, patron de fait depuis sept ans, secoue l’héritage thorèzien et entame une nouvelle étape de son leadership. Pour l’ancien homme de l’ombre Kanapa, sonne l’heure de la consécration. Et de la revanche.

La novation du congrès est significative. Mais cependant limitée, et fragile. La faiblesse originelle du "kanapisme" – ou du marchaiso-kanapisme- c’est que cette novation est obtenue à la hussarde, autant par manipulation que par conviction ; l’assimilation de la nouvelle politique est aléatoire ; Kanapa témoigne d’une conception, partagée, de la direction décideuse et elle seule, dixit Jacques Chambaz .
D’autant que l’opposition à cette ligne, y compris à la direction, où le rapport de forces est incertain, ne s’est pas franchement exprimée. Sur la dictature du prolétariat, sur les pays de l’Est, cette opposition n’a pas été battue, elle ne s’est pas battue, elle attend sans doute son heure.
Enfin, non seulement la conviction est faible, mais un malaise s’est installé parmi certains militants, certains intellectuels notamment, heurtés par la méthode kanapiste.

C) Les échos

Quatre jours après le congrès, le Bureau Politique se réunit pour en tirer les premiers enseignements. Paul Laurent rapporte. Kanapa prend des notes. Laurent souligne le caractère "exceptionnel" de la discussion, par son ampleur, par son écho public également puisque, selon un sondage du journal L’aurore, six Français sur dix étaient au courant des questions discutées par les communistes. Dans le Parti, il fait état d’une quasi-unanimité

" malgré certains faits négatifs dans certaines fédés : morale"

écrit Kanapa. Selon Paul Laurent, le Parti socialiste serait embarrassé, laisserait entendre notamment que le PC évolue sous son influence. La droite serait pareillement gênée, douterait de la sincérité du PC et pousserait à l’escalade avec les pays socialistes. Paul Laurent appelle la presse communiste à "prolonger l’effort du congrès sur toutes les questions, car finalement peu ont été au premier plan".
Kanapa note dans la marge : “ y compris dans le parti ”.
Marchais se félicite de cet écho médiatique, de cette définition d’une nouvelle stratégie “ dans l’unité ”.

Charles Fiterman rapporte ensuite sur la préparation des cantonales de mars 1976, qui vont constituer, pense-t-il, le premier test grandeur nature de l’impact du congrès. Le premier tour, le 7 mars 1976, semble confirmer les tendances à l’oeuvre depuis les présidentielles : fort recul de la droite, progression à gauche où la formation de Mitterrand devient le premier parti avec 26,5% ( 14 aux cantonales de 1970), devant le PCF.

" Le parti socialiste est le grand bénéficiaire de la consultation, écrit Le Monde. Devançant le PCF et toutes les autres formations, il remporte des succès dans pratiquement toutes les régions au détriment de tous "les autres", qu’il s’agisse de ses adversaires ou de ses partenaires au sein de l’union de la gauche" .

Raymond Barillon ajoute :

" Le PC, s’il se place en seconde position, et s’il peut enregistrer de bons résultats (ici ou là), ne saurait dissimuler qu’il lui est de plus en plus difficile de contester à M Mitterrand son audience de leader de l’opposition".

Le rééquilibrage au profit du PS est incontestable ; le scrutin marque même une date dans l’histoire électorale française, tournant la page de trente ans de domination du PCF à gauche ; en même temps, le score de ce dernier - 22,8%-, reste honorable, et son recul (-1) semble moindre que le taux d’érosion enregistré en 1974-75 ; le PC résisterait-il mieux ?

Le 9 mars, le Bureau politique analyse le scrutin. Maxime Gremetz rapporte ; Kanapa prend des notes. Le PC perd un pour cent tout en gagnant 350 000 voix, dit Gremetz :

" On se renforce dans les grands centres ouvriers ; à la campagne, bonne tenue ; on marque le pas chez ITC et couches moyennes" .

Selon Gremetz, on assiste à

" une tendance à une remontée lente, mais régulière du parti. Et le 22è congrès n’a pas encore pénétré… Le premier rendez-vous avec le 22è congrès a été réussi".

P. Laurent fait état d’un "recul de 0,5 à 7% du PCF dans la région parisienne : difficultés avec couches moyennes salariées", écrit Kanapa. Leroy s’exprime mais son propos n’est pas relevé. Fajon trouve le score " globalement satisfaisant". Pour Plissonnier :

" Il y a six mois, un an, nous n’aurions pas eu ces résultats ; progrès dans classe ouvrière".

Pour Marchais,

" nous nous sommes défendus victorieusement contre l’offensive conjuguée de la droite et du Ps ; se rappeler les sondages d’il y a un mois".

Cela crée de bonnes conditions pour mettre en œuvre le congrès, en faisant porter l’effort vers les plus défavorisés et les entreprises, ajoute-t-il. Kanapa a préparé son intervention, une note manuscrite de deux feuillets : le congrès a défini une politique qui montre

" la capacité du parti à participer à la direction du pays" .

Les cantonales

"confirment que (le besoin) d’un parti plus fort est mieux compris"

et le PS

" a eu de singulières faiblesses : le report des voix, le comportement du Ps a favorisé cela".

La tendance générale est donc à l’autosatisfaction. Comme si on avait sérieusement envie, aussi, de se rassurer. Ne fait-on pas dire à ces élections, cantonales de surcroît, point trop difficiles en règle générale pour le PC, plus que ce qu’elles disent ? Il se confirme en tout cas que la direction manifeste une extrême sensibilité à la “ météorologie électorale ”.

Kanapa est attentif au retentissement international du congrès. La participation étrangère y a été importante : 88 partis et mouvements de libération représentés, un chiffre record. A la veille du congrès, fidèle à son orientation à l’égard de Pékin, il a entrepris des démarches pour inviter le PC chinois ; la venue d’un émissaire de Pékin aurait constitué un événement. Kanapa charge Patrick Le Mahec, jeune collaborateur de la “ Polex ”, responsable des pays de l’Est, de transmettre une invitation officielle à l’ambassade chinoise :

“ C’est plus pour le principe qu’autre chose, car tout le monde s’attend à une fin de non-recevoir, dit ce dernier . Je pense ne pas dépasser la loge du concierge. En fait, on me dit d’attendre et à ma grande surprise, je suis reçu par un diplomate de haut rang ; nous avons un assez long entretien ; mon interlocuteur semble très intéressé par la politique du PCF. En définitive, ils ne viendront pas au congrès. Mais c’est une sorte de dialogue qui se renoue là ”.

Durant le congrès, Paul Laurent s’était livré au rituel des salutations des délégués étrangers. C’est d’ordinaire l’occasion d’exalter l’Union soviétique. Or l’orateur n’accorde pas de mention particulière à l’URSS, dont le nom est simplement cité parmi d’autres pays ; les Soviétiques sont cependant bien accueillis par les congressistes. Dans les jours qui suivent le congrès, la “ Polex ” rédige une note intitulée " Les pays socialistes et le XXIIe congrès" . Il y est fait état du comportement des délégations au congrès et des commentaires de la presse de ces pays.
Le soviétique Kirilenko prononce un long discours , abordant peu les enjeux du congrès lui-même, glorifiant les réalisations de l’URSS, rappelant la résolution du PCF de janvier 1974 sur la "lutte contre antisoviétisme". La “ Polex ” retient – et souligne- cette phrase :

" Nous tenons aux acquisitions du socialisme et nous ripostons résolument à tous ses adversaires. (…) Nous adoptons une attitude au plus haut point fraternelle envers les amis véritables qui nous comprennent et nous réservent leur solidarité tant à l’heure des épreuves qu’au temps des victoires " .

Qui sont donc ces “ amis véritables”, dont parle Kirilenko ? Est-ce un appel du pied aux soviétophiles du PCF et de sa direction ? Kanapa l’entend ainsi.
La note montre comment La Pravda a censuré le rapport de Marchais (et quasiment occulté celui de Kanapa) : " évacuation systématique de toutes les références à Giscard", censure de tout ce qui a trait à l’atlantisme du pouvoir, évocation superficielle de l’enjeu démocratique et du socialisme à la française, compte rendu tronqué de la discussion sur la dictature du prolétariat et sur les pays socialistes ; par contre la presse soviétique reproduit le message du PCUS, le discours de Kirilenko, la rencontre avec Gaston Plissonnier, avec les vétérans, les gestes internationalistes.

Cette étude observe que cette même presse multiplie les articles justifiant la dictature du prolétariat ; elle passe ensuite en revue les autres pays socialistes : les Yougoslaves semblent satisfaits ; les Roumains n’ont retenu que les critiques de l’URSS ; les partis hongrois, polonais, bulgare et de RDA ne sont pas d’accord sur la question de la dictature et sur l’attitude du PCF à l’égard de l’URSS ; les Bulgares seraient les plus agressifs, les Polonais les plus sereins, les Tchèques enfermés dans un mutisme hostile.

Cette attitude de l’Est, et cette note de la Polex, ne sont pas pour rien dans la décision de Marchais de ne pas participer au 25e Congrès du PCUS qui se tient quelques jours à peine après le congrès français. Un geste inhabituel, ressenti comme une offense par les Soviétiques – il était de règle que les délégations à ce congrès soient conduites au plus haut niveau- et remarqué par l’opinion.
Alors même qu’il boude Moscou, Marchais effectue son premier voyage post-congrès au Japon , et y rencontre le PCJ, réputé pour son sens ombrageux de l’autonomie et ses penchants “ eurocommunistes ”. Ce nouveau geste est symbolique de la réorientation en cours des relations internationales du PCF.

CHAPITRE DEUX
DIVERGENCES AVEC L’EST

A) Une "information" sur l’URSS

Marchais répète donc à qui veut l’entendre qu’il n’est pas question pour lui de se rendre au 25e congrès du PCUS, qui se tient fin février. La délégation du PCF est donc conduite par Gaston Plissonnier. Kanapa en est. Déjà remontés contre le PCF, les Soviétiques battent froid leurs invités français. Fait rarissime, les congressistes chahutent l’intervention de Plissonnier lorsqu’il évoque le "socialisme aux couleurs de la France". Mais les Français ne sont pas en reste : Francis Cohen, chargé, pour L’Humanité, de suivre ce congrès, multiplie les correspondances acides, déplorant par exemple le culte de Brejnev :

" Les comptes rendus que publiera l’Humanité de ce congrès, écrira plus tard Jean Rony , passés au citron par Jean Kanapa qui y représente le parti, frapperont de stupeur les lecteurs habituels de ce journal. La secousse sera rude pour quelques uns. En quelques semaines un changement de langage et d’attitude qui mettrait le PCF à l’avant-garde des partis de l’eurocommunisme sur les rapports avec l’URSS…"

Rony se félicite de cette attitude, mais ajoute ce trait où l’on reconnaît une faiblesse – déjà mentionnée- du kanapisme :

" Il n’y a pas eu vraiment débat dans le parti mais un virage décidé au sommet pour faire face à une certaine situation" .

Le congrès soviétique rencontre un certain écho en France, moins pour le contenu de ses travaux qu’en raison de cette polémique entre les deux partis ; il faut dire que Kanapa, non content de souffler la ligne à L’Humanité, multiplie les contacts avec la presse nationale

" dans le souci… d’éclairer les journalistes" .

Plissonnier de fait s’est effacé, Kanapa a pris les choses en mains ; il prend soin cependant de solliciter l’avis des autres membres de la délégation, de les associer à sa démarche. Il semble d’ailleurs considérer que l’attitude de la délégation et ses rapports avec l’Humanité pourraient servir d’exemple pour les prochains congrès de Pc de pays de l’Est .
Au retour de Moscou, avant de rédiger une note de synthèse, Kanapa organise un échange de vues avec les autres délégués : Gaston Plissonnier évoque l’absence d’analyse de la situation internationale, Marie-Claude Vaillant Couturier la faiblesse politique des congressistes, Théo Ronco leur âge, Fernandez parle d’un congrès de fonctionnaires et Francis Cohen d’incertitude politique.

J. Kanapa ( et non G. Plissonnier, pourtant chef de la délégation, et membre du secrétariat) présente ensuite une “ information ” au Bureau politique, un texte sans précédent dans l’histoire des relations entre les deux partis. Il mérite d’être cité.
Observons au passage qu’il a pu exister une variante “ douce ” de ce rapport ; on trouve en effet dans les archives une première page, manuscrite, tout en nuance, sur l’URSS “ qui ne connaît pas la crise ”… Seule figure cette page, apparemment sans suite. L’ “ information ” de Kanapa est autrement acide. Certes l’auteur commence benoîtement : "pour l’essentiel (il) porte une appréciation positive" ; il ajoute cependant qu’il s’agissait d’un plénum "ordinaire", qui n’apporte "rien de nouveau", que les interventions des délégués étaient "triomphalistes" ; il parle d’"immobilisme", de "retard", de “ silence total sur les libertés individuelles".
S’il ne voit "rien de vraiment nouveau" sur la démocratie, " question (qui)n’a pas été traitée à fond ”, il ajoute :

" Par contre, autour du congrès, des faits (ou une atmosphère) peu conforme au développement des libertés : isolement du congrès ; presse étrangère tenue à l’écart ; une volonté de nier le problème, soit dans les interventions ( qui comprennent quelques phrases sonores contre les "calomnies"), soit dans les conversations" .

Il fait état d’un certain “ agacement ” face aux insinuations visant la délégation française. Brejnev, dans son rapport, a eu une allusion dirigée contre le PCF ; un certain Macharov a été plus incisif sur le même sujet et ce thème a été repris par de nombreux délégués.

" Mais ce sont surtout plusieurs partis frères que le PCUS a, en quelque sorte, fait "donner de la voix" : Usa, Canada, Bulgarie, etc… Je pense que si nous n’avions pas réagi ( à Paris et à Moscou) comme nous l’avons fait, les attaques des délégués soviétiques auraient été plus vives. La direction du PCUS a eu sans doute le sentiment que nous étions décidés à ne pas laisser faire sans répliquer".

Pour Kanapa, ce congrès pose de sérieuses questions. Il n’y a pas eu d’analyse de la situation internationale, seul un exposé diplomatique. Absence aussi de référence à l’adversaire, à l’impérialisme. Pour les Soviétiques, Giscard d’Estaing prolongerait de Gaulle.

" La recherche d’une consolidation de la détente et le souci de développer les relations économiques à long terme - parfaitement légitimes- se traduisent par une sorte de complaisance à l’égard de l’impérialisme. C’est naturellement particulièrement visible à l’égard du pouvoir giscardien".

Kanapa ajoute :

" Il se dégage du rapport de Brejnev une certaine tonalité d’opportunisme à l’échelle internationale. Je parle de tonalité à propos du rapport de Brejnev. Si on relie cela à certaines démarches pratiques, il faut parler non plus de tonalité mais de dérapage, de glissement, de signes d’une certaine collaboration de classe à l’échelle internationale".

Il regrette l’attitude adoptée par de nombreux PC occidentaux :

" Il y a dans cet opportunisme un terrain d’entente entre le PCUS et le PCI, comme l’avait laissé prévoir la préparation de la conférence de Berlin".

L’accent est mis sur le statu-quo, la "stabilité". Le mouvement communiste est invité à soutenir la politique du camp socialiste :

" L’internationalisme prolétarien est conçu comme le soutien à la politique de la communauté socialiste dirigée par l’URSS".

Concernant le Parti soviétique, Kanapa reprend les formules de "congrès de fonctionnaires", de "moyenne d’âge élevée", d’économisme ; le niveau des interventions est "très faible, très creux, extrêmement litanique ”.

Les louanges de Brejnev sont acceptées, sinon encouragées :

" Joint à d’autres signes ( isolement du congrès, maintien d’un rituel désuet, immobilisme de la direction - pas de renouvellement-, absence d’information réelle…) cela peut amener à se poser certaines questions".

Il parle encore de " situation d’incertitude politique", de "confusion totale entre Etat et parti que le PCUS est en train de commencer à payer", de "distance" qui se creuse entre le Parti et le peuple et prévoit

" qu’il se passe quelque chose un de ces jours. Il semble difficile que se prolonge indéfiniment cette situation figée, qui apparaît de plus en plus artificielle."

Pour beaucoup, cela vient du fait "qu’on n’a pas voulu tirer toutes les conséquences du 20è congrès". Kanapa propose alors d’approuver cette information ainsi que l’attitude de la délégation à Moscou, et de ne pas envisager d’autre expression publique sur le 25è congrès.
Il ajoute cette sorte de mise en garde, qui rappelle un peu ses propos d’octobre 1968 :

" Nous devons naturellement considérer que nous sommes entrés ( et dès avant le 25è congrès) - et nous l’avons fait très consciemment, très délibérément - dans une phase nouvelle au sein du mouvement. Une phase qui sera longue et qui comportera des aspects de lutte".

Il expose la conduite à tenir : fermeté et sérénité, " ne pas rechercher l’escalade" ; il faut

" manifester la plus grande unité de notre parti - car il faut s’attendre à quelques tentatives d’opérations déplaisantes. A cet égard, nous proposons d’attirer l’attention des fédérations sur les démarches dont elles peuvent être l’objet de la part de certaines ambassades. Il serait bon qu’elles renvoient ces ambassades au secrétariat du parti ( comme ce doit être la règle)".

Le changement de ton est complet, comparé aux propos du même homme, à la suite du 24è congrès soviétique. Cela tient moins aux évolutions en URSS, car le même constat, sévère, pouvait être fait en 1971, qu’à un changement de ligne des Français. Lesquels s’attendent à un retour de bâton, d’où la crainte, lancinante, de l’ingérence de Moscou ; c’est devenu une préoccupation majeure pour Kanapa, qui ne se fait aucune illusion sur l’équipe du Kremlin et la voit prête à passer à l’acte.

La situation est jugée suffisamment sérieuse pour que Kanapa propose de faire part de cette information au Comité central ; elle ne sera pas rendue publique mais

" (elle) devrait être répercutée dans tout le parti, comme nous l’avons déjà fait en d’autres circonstances. Nous avons besoin que le parti soit bien au fait pour qu’il ne soit pas demain pris au dépourvu".

La lutte à laquelle s’attend Kanapa au sein du mouvement communiste commence en fait aux lendemains mêmes du 25e congrès ; dans la presse des PC de l’Est se multiplient les prises de position polémiques. Tchèques, Bulgares, Hongrois, c’est un tir convergent dès la mi-mars sur le thème des manquements à l’internationalisme prolétarien, de l’hérésie que constitue une définition de traits nationaux du socialisme.
Au Bureau politique suivant, Kanapa énumère ces prises de position :

“ Qu’est-ce que cela traduit ? D’abord la volonté d’engager, ou au moins ( c’est mon avis) de préparer la bataille. Ensuite ( pour le fond) la remise en honneur ( mais l’avait-on abandonnée dans ces partis ?) de la thèse : “ la pierre de touche de l’internationalisme prolétarien, c’est l’attitude à l’égard de l’URSS. Plus précisément : le soutien sans réserve de l’URSS dans tous les domaines ”

En guise de riposte, il propose de concentrer le feu ( de l’Humanité) sur le tchèque Bilak. Les hostilités sont enclenchées. L’idéologue soviétique Souslov s’y lance à son tour , suivi peu après, de Vadim Zagladine, chef adjoint du département international et responsable de la délégation soviétique à la commission préparatoire de Berlin ; la presse française y fait écho. On ressort des cadavres du placard, comme la visite de l’ambassadeur soviétique à Giscard d’Estaing lors des présidentielles de 1974 ; J. Kanapa, dans France Nouvelle, répond sur cette question de l’internationalisme prolétarien. Il se moque de la campagne de grande ampleur mais de faible niveau engagée par l’Est :

" Le secrétaire général du Pc bulgare s’élève contre ceux qui transforment l’Internationale en musique de music-hall et s’écrie : nous, nous chantons l’Internationale avec ses vraies paroles, ce qui ne manque pas de sel" .

Il se montre incisif à l’égard du PCUS indirectement accusé de manquer à ses devoirs internationalistes en faisant preuve de complaisance à l’égard de la politique giscardienne.
Il intervient devant les membres du Comité central cette fois, réunis les 30 et 31 mars, sur le 25e congrès du PCUS ainsi que sur la préparation de la conférence de Berlin ; le texte demeure confidentiel . Il a la même architecture que l’exposé devant le Bureau politique, en termes moins crus toutefois, moins expéditifs. Kanapa est plus démonstratif, insistant sur le culte de la personnalité, sur l’effacement de Khrouchtchev, la réapparition de Jdanov, mais tout aussi implacable. Il évoque l’attitude de la presse de l’Est depuis quelques semaines :

"une véritable campagne qui - bien qu’en restant actuellement au stade de l’allusion - vise évidemment notre parti".

Il critique l’interprétation unilatérale qui y donnée de l’internationalisme prolétarien, c’est-à-dire un soutien inconditionnel à la forteresse assiégée, regrette qu’on refuse d’admettre au sein du mouvement communiste l’existence de divergences :

" Ils tolèrent d’autant moins cette expression publique qu’elle est le fait précisément de notre parti. Ils sont en effet très conscients de l’écho particulier de nos prises de position dans le mouvement mondial, et aussi pour une part dans les pays socialistes" .

Une conception restrictive de la solidarité est définie à l’Est avec la notion d’internationalisme socialiste, surtout depuis 1968 :

" Une des conséquences de cette ligne, c’est que tous les pc - y compris ceux des pays capitalistes- sont invités à identifier leur internationalisme au soutien de la politique extérieure de la communauté socialiste dirigée par l’URSS (…), à sacrifier les intérêts de leur classe ouvrière aux intérêts d’ensemble du mouvement, en fait aux intérêts de la politique internationale des Etats socialistes. Nous ne sommes pas d’accord"

Seconde divergence : l’Est refuse de reconnaître la définition par les PC concernés de voies nationales :

" En fait, les camarades soviétiques s’en tiennent à l’idée du modèle de socialisme, ce modèle étant naturellement le modèle soviétique. Nous ne sommes pas d’accord".

Troisième divergence : la démocratie :

" On continue non seulement à considérer comme secondaire la question du développement des libertés individuelles et collectives dans la société socialiste mais à présenter comme nécessaires certaines restrictions à ces libertés après un demi-siècle de socialisme. Nous ne sommes pas d’accord".

Selon lui, il faut refuser l’escalade mais riposter fermement quand cela est nécessaire ; il exprime sa hantise de l’ingérence, qui déjà fonctionna en 1968, dit-il, et dont il détaille les canaux :

" J’ajoute que certains partis frères semblent vouloir utiliser à nouveau des méthodes que nous avons connues après août 68, et notamment expédition de matériel aux adresses personnelles de militants, démarches des ambassades auprès des fédérations, etc…Les directions fédérales doivent y être attentives".

Dans le débat qui suit, Kanapa reçoit le soutien de Raymond Guyot : l’ancien responsable de la “ Polex ” prolonge cette argumentation en montrant comment les Soviétiques se comportent au Conseil Mondial de la paix, dont il est membre ; la situation y est préoccupante, cet organisme n’étant plus que l’ombre de ce qu’il était en 1968 :

" Cette situation trouve son origine - pour une part décisive - dans le comportement du PCUS au sein du mouvement en plusieurs domaines, ceux qui ont fait l’objet du rapport de Jean. (…) Le mal dont souffre le Conseil Mondial de la Paix est à rechercher essentiellement dans le fait que le PCUS tend à imposer ses vues, plus précisément à considérer qu’en tout temps, en tout lieu et en tout domaine le mouvement de la paix doit épouser et faire sien les vues et les initiatives diplomatiques de l’Etat soviétique" .

Il estime ces méthodes "violentes" et "condamnables", dénonce les "ingérences" :

" Il est anormal que des membres de partis communistes en opposition avec la direction de leur parti, ou même exclus de ce dernier, bénéficient d’une telle aide soviétique et sont présents à toutes les réunions. C’est le cas notamment de la Suède et des Pays bas, ce fut longtemps le cas avec Lister pour l’Espagne".

Cette situation n’est pas à proprement parler nouvelle mais elle s’aggrave, dit-il, regrettant encore les complaisances du Kremlin pour la politique giscardienne : il signale avoir été lui-même censuré par les Soviétiques, comme ce fut le cas de Marie-Claude Vaillant-Couturier au 25è congrès.

Dans ses conclusions, Marchais fait état des “ appréciations de Jean Kanapa ” : ce sera la seule mention publique de cette intervention. Lors de la conférence de presse qui suivit cette réunion, G. Marchais fut très entouré à la tribune : C. Fiterman, G. Gosnat, G. Plissonnier, J. Kanapa. Mais ce dernier fut le seul à prendre la parole, outre le secrétaire général, pour répondre à une question sur les divergences avec l’Est .

Des indiscrétions vont permettre au journal trotskiste Rouge , dans les jours qui suivent, de citer des extraits de l’ “ information ” de Kanapa. Un nouvel épisode à verser au dossier de la divulgation des papiers “ secrets ” de Kanapa…

Les données que ce dernier reçoit de ses différents réseaux à l’Est ne sont pas de nature à lui faire changer d’avis. Début avril, une lettre du correspondant de L’Humanité à Moscou, Serge Leyrac, lui signale qu’ :

“ (…) à l’intérieur du PCUS, on se livre à une “ explication ” généralisée de la politique de notre parti visant à nous discréditer (“ réformisme et opportunisme ”). Ceci n’est pas nouveau. Il me paraît clair, après la discussion avec Vadim (Zagladine) qu’en ce qui concerne la politique étrangère giscardienne, les Soviétiques ont élaboré une ligne qui est totalement à l’opposé de notre analyse. On peut s’attendre à des développements peu faits pour nous satisfaire ” .

Paul Courtieu, de Prague, rapporte une conversation qu’il vient d’avoir avec Zarodov, le rédacteur en chef, soviétique, de la NRI.

" Tu sais que chez nous, on est en désaccord avec plusieurs de vos thèses"

dit ce dernier. Courtieu en recense au moins quatre. La question de la dictature du prolétariat d’abord. Une quinzaine de partis utilisent cette formule, selon le Soviétique, et "tous les autres ne l’utilisent pas tout en étant d’accord avec le principe". Est-ce une façon de dire : n’en parlez plus mais faites la ? La NRI, prévient Zarodov, cherche des auteurs pour "justifier la valeur universelle de la dictature du prolétariat". Courtieu en profite pour indiquer que deux papiers, l’un d’un Mongol, l’autre d’un Vietnamien, chantent les louanges de la “ dite ” dictature ; mais il les a censurés dans l’édition française .

Le thème de la diversité des voies ensuite agace les Soviétiques :

" Pourquoi mettre l’accent seulement sur la variété et ne rien dire des lois générales ? pourquoi avoir une attitude nihiliste à l’égard de l’expérience des bolchéviks ? pourquoi construire un nouveau chemin alors qu’il est possible de suivre le sentier qui existe déjà, sans copier !".

Dans le même ordre d’idées, Courtieu est pris à partie à propos de la formule reprise par Marchais " Tout ce qui est national est nôtre" ; il commente :

" Les critiques sont les mêmes que celles de nos critiques français "de gauche" ! Inutile de dire que j’ai vigoureusement défendu notre ligne et que j’ai parfois mis Zarodov assez vertement à sa place !".

L’expression de socialisme démocratique horripile également Zarodov qui déclare, grandiloquent :

" Je n’aurais pas pu utiliser le drapeau du socialisme démocratique, le vêtement tâché par la social-démocratie !".

Enfin la divergence est nette sur l’appréciation de la politique extérieure de Giscard d’Estaing :

" Tu comprends, nous sommes tenus par certaines obligations dans les relations d’Etat à Etat. Quand nous publions un article dans la Pravda critiquant Giscard, nous avons une démarche de l’ambassade française !".

Zarodov pense qu’il est, peut-être, plus facile de porter un tel jugement critique dans les colonnes de la NRI, mais considère néanmoins les formules du PCF sur la question " un peu raides".
On apprend à cette occasion que Kanapa a fait insérer une note dans la page de garde de l’édition française de la revue qui marque une nouvelle distance avec le contenu de la NRI. Cette disposition a le don de mettre Zarodov en colère. Se souvenant de l’ancien Kanapa, il fulmine : si la revue ne peut plus faire de théorie,

" alors on devient ce que combattait Kanapa en 58, une simple boîte postale"…

Les directions donc se toisent. Et la base, comment réagit-elle à cette montée des tensions avec l’Est ? Tout indique d’abord que l’information de Kanapa ne redescend que lentement, et très imparfaitement, vers les adhérents. Comme un filet d’eau qui se tarit dans le désert, elle s’arrête le plus souvent en chemin, ne dépassant gère, quand elle y arrive, les directions départementales. Partout, il y a de la rétention. L’attitude des militants est certes diversifiée ; mais les choses vont vite, trop vite pour la plupart d’entre eux. On ne bouscule pas en quelques semaines une mentalité philosoviétique construite au fil de décennies, un attachement lourd. Au volontarisme, en haut, répond l’inertie, en bas.
On retrouve cet état d’esprit dans les notes que les membres du Comité central en visite dans les départements, sorte de préfets du parti, adressent plus ou moins régulièrement, surtout aux lendemains de comité fédéraux, à la direction. Celle-ci n’étant pas en état de tout lire, le secteur “ Fédérations ” rédige des synthèses, adresse aussi aux différents autres secteurs de travail des extraits de ces notes concernant plus particulièrement leur domaine. Telle cette petite fiche que Kanapa conservait dans ses dossiers, suite à une réunion des communistes de Belfort, où il est dit

" Par rapport à l’URSS : dire tout ce qu’il faut dire mais bien tenir la ligne par rapport à l’antisoviétisme. Bien rappeler le rôle de l’URSS" .

Le printemps 1976 est également un moment de rupture dans la vie personnelle de Kanapa. Il est depuis plusieurs mois amoureux de Danièle Angeli, ouvrière, petite main dans la couture – comme sa mère, une militante dont la jeunesse ( elle n’a pas trente ans), la blondeur et la vivacité l’ont conquis. Valia défend son couple. La séparation puis le divorce sont difficiles. Cet éternel passionné demande Danièle en mariage, début 1976 ; celui-ci a lieu le 14 avril :

“ Tu as plus à perdre que moi ”

lui dit-il, énigmatique ; Danièle interprètera ce mot plus tard comme un propos prémonitoire de sa maladie et de sa mort. L’ex-épouse conserve la garde des deux filles, âgées alors de 14 et 15 ans. Toutes trois repartent à Moscou.
Branko Lazitch, dans sa biographie de Kanapa, fait remarquer la similitude entre la brouille Paris-Moscou et la fin du couple Kanapa.
A.S.Tcherniaiev, l’ancien collègue de Kanapa à Prague, écrit dans
ses mémoires :

" Un jour, Ponomarev me fit lire une lettre, officiellement adressée au comité central du PCUS, et signée par le secrétaire général Georges Marchais. Ce courrier nous informait que Valia rentrait à Moscou avec ses filles et la direction du PCF nous demandait de lui trouver un appartement et du travail".

La conférence de Berlin, “ un projet opportuniste ”

La fin du premier semestre 1976 est dominée par la question de la conférence de Berlin. Dans la même période, les divergences avec l’Est s’approfondissent, et le PCF se trouve de nouvelles priorités internationales. Dans le prolongement de la rencontre de Rome, les Partis français et italien se rapprochent, non sans problème, et organisent un vaste meeting populaire à la Villette en présence de G.Marchais et E.Berlinguer. Tout irait pour le mieux s’il n’y avait cette problématique conférence de Berlin qui empoisonne l’atmosphère.
Que faire de ce forum ? La préparation traîne depuis l’automne 1974 ; les PC sont en désaccord sur l’objectif assigné à la rencontre. Les Français ne partagent ni l’orientation soviétique, ni celle des Italiens et des Espagnols qui ont adopté un profil bas, laxiste selon Paris. Le PCF en vient à douter de l’opportunité de l’initiative. Selon Lilly Marcou,

" Cette conférence engage un débat profond avec de larges et imprévisibles implications pour l’avenir du mouvement communiste européen en général et pour l’évolution de certains partis occidentaux en particulier…( Ses contradictions) sont, en fait, le résultat de la confrontation entre le passé et l’avenir, entre la continuité et le renouveau qui donnent, en s’amalgamant, ces caractéristiques de fin d’une étape historique" .

Plusieurs fonds d’archives permettent de reconstituer assez précisément le déroulement et l’aboutissement de cette conférence.
Dans le fonds Polex/Kanapa/Est/1968-80, on trouve les interventions de Kanapa à Varsovie en octobre 1974, à Berlin peu après ; un compte rendu des débats de Berlin ; un exemplaire d’un des avant-projets de texte en russe, un autre en français ; les extraits d’une intervention du responsable-adjoint soviétique Zagladine ; un résumé du texte ; des échos d’une polémique avec le PC roumain ; une liste des délégations et un mode d’emploi d’une réunion au printemps 1975. Un second fonds comporte un rapport intermédiaire sur le texte de la conférence, une série d’amendements acceptés et un commentaire de Gérard Streiff.
Un troisième fonds porte sur la fin de la conférence, les sessions de mai et juin 1976, les ultimes négociations, où l’on voit le PC français tenter d’arracher d’ultimes amendements ou de raboter le texte ; mais ils se heurtent à une sorte d’entente soviéto-italienne.
Kanapa évoque à plusieurs reprises devant la direction française l’état d’avancement des travaux, notamment lors du Bureau Politique de début mars, où il est par ailleurs question du 25é congrès soviétique. Il dit

" La conférence se prépare actuellement sur la base d’un avant-projet fortement marqué par l’opportunisme.(…) Il est trop tôt pour décider de notre attitude finale" .

Le 16 mars, lors d’une réunion de la commission préparatoire, la délégation française dépose, " de façon à prendre date", une “ note ” de sept feuillets énumérant les points de désaccord du PCF . Kanapa revient longuement sur Berlin devant le Comité central de fin mars :

" Le Comité central, le parti, doivent savoir qu’au fur et à mesure de nombreuses réunions qui ont examiné une succession d’avant-projets de document, le contenu politique de ceux-ci n’a cessé de se dégrader" .

Il reprend les griefs formulées dans la note : découplage des idées de lutte pour la paix et de lutte de classes ; confusion sur la détente, fruit de la "sagesse" de quelques-uns ou “ recul de l’impérialisme ” ; évacuation de la menace de bloc militaire ouest-européen ; faiblesse de l’analyse de la crise capitaliste ; abandon de l’objectif de progrès social.
Il en conclut qu’

" il se dégage ainsi très fortement du texte actuel l’idée d’une acceptation pour toute la période à venir du maintien du statu quo social et politique dans la partie capitaliste de l’Europe. En somme, on fait une croix sur les luttes révolutionnaires dans nos pays, sur leur importance et sur leurs possibilités de succès. Et l’on voudrait que nous ratifions, que nous fassions nôtres cette façon de voir les choses…".

Les questions de guerre et paix seraient ramenées à des impératifs diplomatiques, les problèmes de l’union traitées avec légèreté‚ le principe d’actions communes des Pc abandonné :

" Sur toutes ces questions essentielles, il existe un accord - visiblement concerté à l’avance - de tous les partis communistes des pays socialistes. Ceux-ci sont rejoints en l’occurrence par les camarades italiens et espagnols, soucieux pour des motifs de politique intérieure d’éviter un document ayant un caractère de classe et anti-impérialiste clair".

Si rien ne change, le PCF se retrouverait en face d’un " problème sérieux". De nouvelles réunions sont programmées. La décision d’adopter ou non le document final reste problématique :

" Nous informerons régulièrement tout le parti à ces différentes phases, comme nous l’avons fait pour la conférence internationale de 1969".

Kanapa accorde un entretien, au ton sévère, au nouveau journal du PC en direction des entreprises, Action ; il y parle des divergences avec le PCUS, sur les libertés, sur la politique extérieure giscardienne également. Le titre de l’interview sera repris deux ans plus tard par un collectif d’auteurs critiques : L’URSS et nous .

Les 5 et 6 mai a lieu une des dernières sessions préparatoires de la conférence. Kanapa conduit la délégation ; on dispose, sur cette réunion, d’une importante documentation. A savoir les exposés introductifs des Français, leurs propositions d’amendement au texte mais également un P.V. complet de toutes les interventions françaises au cours des négociations, et elles furent nombreuses, et de toutes les réponses qui leur furent données, par la présidence de séance ou d’autres délégués. Un P.V. singulier, car ces échanges n’ont pas été pris en note selon le procédé du scribe, mais selon un enregistrement mot à mot ; on pourrait penser qu’ils ont été saisis au magnétophone ; les feuilles du compte rendu portent d’ailleurs des indications, des cotes, qui confirmeraient cette hypothèse ; on voit mal en même temps la délégation française enregistrer ouvertement les débats ; dans ce saint des saints du mouvement, - une vaste villa, dans la banlieue résidentielle de Berlin, entourée d’un grand parc, solidement gardée par des “ vopos ” - cela aurait été plutôt mal pris… L’auteur, qui participait à cette rencontre, n’a pas de souvenir d’appareil d’enregistrement, ni d’anecdote à ce propos ; par contre, Kanapa se faisait accompagner d’une secrétaire expérimentée , et celle-ci a dû prendre en sténo tous les débats, traduits en simultané, autour des propositions françaises, les enregistrer ensuite avant de les faire retranscrire. Kanapa se méfie. Il veut pouvoir justifier devant les siens des attitudes, voire des turpitudes de ces Partis “ frères ”. Il sait d’expérience le poids des archives. On dispose ainsi d’un compte rendu insolite des discussions, polémiques, avec le Soviétique Ponomarev ou l’Italien Pajetta, des mouvements d’humeur de Kanapa . Il se confirme que Kanapa, tout au long de cette préparation, adopte un profil très à gauche, où finalement il s’isole quelque peu, regardant Soviétiques et Italiens comme pareillement “ opportunistes ”… 

L’enjeu est grave : en même temps, on a envie de penser que Kanapa provoque, s’amuse, comme s’il jouait avec ces partenaires qu’il méprise un peu, dont il connaît les limites politiques, et la dangerosité aussi. On le voit en action. Il n’est plus l’homme de l’ombre, le conseiller occulte ; il est devenu le maître d’oeuvre, le metteur en scène ; certes son propos s’inscrit dans une "ligne" qu’il a fait avaliser à Paris, mais il connaît la partition comme personne ; c’est du Kanapa pur sucre qui se donne à voir là, un Kanapa qui change sans changer ; il est aux antipodes de l’inquisiteur stalinien de jadis, et pourtant il manifeste la même énergie, la même causticité, la même impatience, la même arrogance peut-être, qu’il déployait hier, pour une autre cause.
Dans une déclaration liminaire, il rappelle les points de désaccord du PCF, déjà signalés dans sa note du 16 mars. Ils sont nombreux :

" Analyse de la situation actuelle en Europe ; rapports entre l’indispensable lutte pour la paix et la lutte de classe ; responsabilité de l’impérialisme en tant que tel et de ses représentants au pouvoir dans les agissements hostiles à la détente (…) ; évocation en termes anodins de la crise qui frappe toute l’Europe capitaliste (…) ; exposé superficiel de la question si importante et complexe de l’union des communistes avec les socialistes et aussi avec les chrétiens ; abandon par le projet des objectifs de lutte des partis communistes (…) contrairement à l’ordre du jour" .

Il évoque les efforts faits depuis 19 mois par le PCF, propose un certain nombre d’amendements sans, dit-il, prétendre imposer son point de vue ni accepter des thèses contraires et assure que ce n’est qu’à l’issue de cette réunion que la direction du parti français prendra position. Reprend alors une longue bataille procédurale, une guérilla à coups d’amendements où Kanapa éprouve un plaisir manifeste à tarabuster le secrétariat de la Commission, composé d’Allemands de l’Est et de Soviétiques ; il agace tout le monde, y compris les Italiens, qu’il se garde de chahuter directement.

Les échos publics de cette rencontre sont atténués ; ainsi dans l’Humanité de la mi-mai, il déclare simplement

" la discussion n’est pas simple, elle est parfois vive, c’est normal car il s’agit de questions importantes" .

Une ultime session de la commission préparatoire se tient à Berlin début juin, donnant lieu à une nouvelle bataille d’amendements, à un nouveau PV de la part de la délégation française. L’ambiance est toujours aussi tendue :

“ Ca ne va pas ! On ne peut pas continuer comme çà ! ”

s’exclame-t-il dès l’ouverture des travaux.
Les dirigeants de l’Est s’inquiètent. Ils tiennent à cette conférence et font pression sur Marchais pour que le PCF se montre plus coopératif. Tour à tour, L.Brejnev, E.Honecker et T.Jivkov s’adressent personnellement au secrétaire général. Ces missives, que le reste de la direction ignore, étaient dans les archives de Kanapa . Assez cavalièrement, Marchais fait répondre que… pour toute réclamation, s’adresser à Kanapa .
Lors du Comité central du PCF, les 21 et 22 juin 1976, quelques jours avant la conférence, Kanapa rapporte. Les communistes commencent à se familiariser avec ce personnage. Après ses interventions sur " l’ Europe des travailleurs" ( mai 1973), sur " La coexistence pacifique et la lutte de classes" (avril 1975), sa présentation du document du XXIIe congrès (novembre 1975), son rapport de conclusion devant ce même congrès (février 1976), le voici, une nouvelle fois, qui donne directement “ la ligne ”.

Contrairement à ce qu’écrit P. Robrieux, ce rapport n’est pas clandestin : il est publié dans L’Humanité, sous le titre " L’évolution de la situation internationale, un facteur de confiance" . On dispose de la version manuscrite, largement raturée et corrigée, de ce rapport et d’un tapuscrit . Le rapport, dès le titre (“ …confiance ”), s’inscrit en faux avec la vision, sombre, des Soviétiques ; il se livre à une analyse du rapport des forces au plan international : la morale de cette partie, c’est que pour Giscard d’Estaing( et pour le PCUS…), le monde est dangereux alors que pour le PCF, il bouge dans le bon sens.
Le texte critique ensuite la politique extérieure giscardienne : Kanapa s’inspire largement des journées d’étude que la “ Polex ” vient de tenir sur " L’impérialisme français aujourd’hui" . Ces journées donneront lieu à un livre, reprenant cet intitulé, où l’on voit fonctionner la “ Polex ” au meilleur moment du kanapisme .
Le rapport évoque encore les choix internationaux de François Mitterrand, et enfin la Conférence des PC. Il pose la question, elle-même sans précédent : faut-il ou non accepter ce texte ? Il suggère de faire acte de présence, en veillant à bien marquer, dans le discours de Marchais, les options démocratiques – et anti-impérialistes- du PCF.
Dans cet esprit, la direction choisit de participer à la Conférence de Berlin, fin juin ; la veille de la rencontre, Kanapa prend soin de déclarer, sur Radio Monte-Carlo, que ce forum a

" un objectif tout simple et très limité" .

Sur place, la délégation française ressasse l’idée que ce genre de messe est devenu caduc. Tout l’argumentaire de Marchais, méticuleusement préparé par Kanapa, semble fait pour prendre à contre-pied ses hôtes de l’Est, qu’il s’agisse de l’analyse de la crise, de l’impératif démocratique, du socialisme que son parti entend construire en France, des convergences sur ces thèmes de nombreux autres partis à l’Ouest, de l’analyse de la situation internationale, du refus du statu quo, de la politique “ aventuriste ” de Giscard d’Estaing, de l’anti-impérialisme, des changements à apporter au mouvement communiste…Comme si une plume maniaque s’était évertuée à pointer tous les sujets qui fâchent .

Selon la publication " L’année politique" :

" Il semble que jamais autant d’hérésies n’ont été formulées devant un dirigeant de l’Union Soviétique, en l’occurrence Léonid Brejnev, qu’en ce 30 juin à Berlin-Est" .

Au retour de RDA, Kanapa s’exprime volontiers dans les médias ; il écrit, dans L’Humanité , qu’on en a fini avec tout centre dans le mouvement communiste, que l’heure est à la diversité, à de nouvelles formes de solidarité. D’ailleurs, dans les jours qui suivent, il organise, à Strasbourg, une rencontre ouest-européenne des PC contre la pratique des “ interdits professionnels ” en RFA.
Le message passe. Pour G. Penchenier sur RTL :

" La différence est énorme entre la vieille garde serrée autour de Léonid Brejnev et le nouveau courant qui se dessine à l’Ouest, et auquel on donne un peu hâtivement peut-être le nom d’eurocommunisme" .

C) UN DEBAT NATUREL ET SAIN
ou LE CANCER DU SOCIALISME

La “ Polex ” n’est qu’un aspect de l’activité de Kanapa ; membre de la direction, il est sollicité sur d’autres créneaux ; ainsi on dispose d’une note manuscrite, probablement le schéma d’une intervention au Bureau politique, sur l’organisation du travail de la direction ; c’est une sorte d’appel à en finir avec l’amateurisme, à professionnaliser cette tâche ; la question porte notamment sur la recherche théorique ; on sent percer chez lui une forte défiance pour ceux qui s’y livrent alors :

" La recherche théorique n’est pas une occupation d’intellectuel. C’est une tâche de parti qui ne se limite pas aux questions fondamentales (Etat, etc…)"

puis

" Nos responsabilités politiques se sont considérablement étendues en nombre, en quantité (nous couvrons beaucoup plus de terrain) et en gravité".

Le congrès a ouvert de nombreux chantiers, théoriques, politiques, quotidiens :

" La réponse correcte à ces questions politiques par le parti, par la direction du parti, suppose - la connaissance, l’information (et l’information critique). Vrai en “ polex ” comme en économie ; - l’analyse et l’appréciation (et il y faut un caractère collectif ; - la préparation de réponses du parti à ces problèmes, de positions. Or il y a insuffisance et éparpillement".

Trop souvent, estime-t-il, la direction improvise et c’est vrai dans la plupart des domaines :

" Et pourtant 1) des forces existent, et elles ne sont pas seulement des intellectuels ; 2) des petits "centres" existent mais souvent avec un esprit de boutique (voire de chapelle)".

Alors ? Faut-il

" chapeauter, commander, revenir en arrière sur Argenteuil ? Non. Mais permettre une liaison plus fructueuse entre ce travail et les besoins du parti. Donner certains arrières (?) scientifiques au travail de la direction du parti".

La conférence de Berlin, loin d’avoir réglé le contentieux entre les partis français et soviétique, a mis à nu leurs divergences. Certes, au cours de l’été, les Soviétiques semblent se montrer conciliants. Une simple délégation d’étude du PCF " sur l’activité des collectivités locales" est reçue, fin juin, par Ponomarev, ce qui n’est pas dans les usages ; celui-ci, amical, souhaite " plein succès à la lutte très dure que mène le PCF" . A la rentrée, l’ambassadeur soviétique effectue une démarche singulière auprès de G. Plissonnier. Celui-ci confectionne aussitôt une note, qui n’a qu’un seul destinataire, Kanapa ; le diplomate bavarde sur la politique du Président français, sur ses "difficultés", sur le " livre" de Giscard d’Estaing, son projet d’ouverture vers le centre-gauche… ; et il estime que la politique extérieure giscardienne glisserait vers l’atlantisme, un jugement nouveau dans sa bouche :

" La politique extérieure de la France n’est plus celle de de Gaulle. Il y a un changement notable" .

Il considère toutefois que la coopération franco-soviétique exerce "une certaine action positive" et évoque, finalement, la prochaine visite de L. Brejnev en France :

" C’est cette question qui était la raison unique de l’information"

note G. Plissonnier. L’ambassadeur voulait avoir l’avis du PCF sur la meilleure date, à son goût, pour ce séjour. En outre, il

" posa la question du 60è anniversaire ( de la Révolution) en France. Je lui ai répondu que nous en étions au 59ème"…

Le responsable français ajoute qu’il rappela à l’ambassadeur combien le PCF était favorable à une coopération franco-soviétique

" mais qu’en même temps, il y avait lieu de veiller à ce que ces relations ne constituent pas des éléments de confusion politique et idéologique et n’aboutissent pas à favoriser le pouvoir de Giscard d’Estaing",

qu’il allait consulter le Bureau politique et que si visite il devait y avoir, il serait souhaitable de la fixer le plus loin possible… des municipales, qui vont avoir un caractère très politique ; sinon

" elle sera utilisée par l’adversaire et nous serions amenés à en faire une critique publique".

L’ambassadeur, décidément arrangeant, déclare encore que le PCUS est solidaire du combat du PCF, que tout le reste est secondaire ! Et si la visite doit avoir lieu avant janvier

" nous essaierons de faire en sorte que la rencontre soit le moins spectaculaire possible".

G. Plissonnier répond que

" le mieux selon moi serait au début de l’été 1977, c’est à dire courant juin, après les municipales, assez loin des législatives et à une période où les Français songent aux vacances"…

Etonnant échange ! Les Soviétiques auraient-ils changé d’opinion sur Giscard d’Estaing ? Ou veulent-ils dire que les critiques qui leur sont adressées sont exagérées, que cette démarche en apporte la preuve ? On remarque que le diplomate a choisi son interlocuteur. C’est à G. Plissonnier qu’il s’adresse, non à J. Kanapa, pourtant patron de l’international, ni à G. Marchais. G. Plissonnier de son côté se garde d’accorder trop de publicité à cette affaire, et ne tire qu’un exemplaire de sa note, ainsi que cela est mentionné sur la copie. J. Kanapa, aux aguets, reçoit ce message avec circonspection , d’autant que dans le même temps, dans la presse des pays de l’Est, les polémiques, qui avaient fleuri aux lendemains du 25è congrès, reprennent de plus belle. La NRI de Prague en est un des vecteurs. Début septembre, par exemple, Nemes, responsable du département international du Parti hongrois ‚ signe un de ces papiers à la gloire de la dictature du prolétariat, annoncés à P. Courtieu au printemps par Zarodov :

" On peut avoir des doutes sur la possibilité de réaliser dans les nouvelles conditions ce qui jusqu’à présent n’a pu l’être nulle part, c’est à dire édifier la société socialiste sans partir de la dictature du prolétariat" .

J. Kanapa reprend la balle au bond ; il répond, publiquement et personnellement, à l’auteur, bousculant le protocole qui voulait que la polémique demeure abstraite ; il y va franco ; son surtitre est explicite : “ A propos d’un article d’un camarade hongrois ” ; il voit s’esquisser un "intéressant débat d’idées" sur la démocratie ; la situation est nouvelle, les problèmes également et le débat est naturel ; les communistes français ont tranché cette question à leur XXIIe congrès mais ils n’ont pas interdit qu’on en débatte :

" Naturellement nous avons en vue ici la discussion des idées et non pas l’activité politique et idéologique visant à modifier de l’extérieur l’orientation d’un autre parti communiste, ce qui constitue une INGERENCE coupable et inadmissible" .

Il rappelle que le PCF parle pour la France, ne donne pas de leçon ; et s’interroge :

" Parce que les choses se sont passées ainsi voici un quart de siècle en Hongrie, doivent-elles se passer demain et partout de la même façon ?".

Etudier une expérience n’est pas copier ; les lois du socialisme ne sont pas des moules ; de nouveaux chemins s’ouvrent à partir de l’analyse des changements intervenus ; il observe que les Hongrois ne tiennent pas compte des arguments avancés par le PCF, se montrent péremptoires sur la nécessité de la dictature du prolétariat ; le PCF n’abandonne pas que le mot, mais son mécanisme lui même ; il explicite ce que signifierait, dans ce schéma, la dictature du prolétariat en France :

" Ce n’est pas une question abstraite : il faut "décoder" la discussion théorique et parler clair. Si l’on considère que pour instaurer le socialisme en France, il faudra recourir à la dictature du prolétariat, il faut préciser qu’on considère nécessaire entre autres d’interdire les partis d’opposition, d’établir la censure, de retirer à une fraction de la population les libertés d’expression, d’association et de manifestation, etc. Et il faut dire aux travailleurs, au peuple français : " voilà une des conséquences de ce que les communistes vous proposent". Car la dictature du prolétariat, qu’elle qu’en soit la forme, c’est notamment cela".

Deux semaines plus tard, toujours dans France Nouvelle, avec un article intitulé " Un débat naturel et sain", il répond cette fois à la revue soviétique Komounist . Elle jugeait intolérables les critiques formulées contre le "socialisme existant", écrivant :

" l’indépendance et l’égalité totale de chaque parti présument le respect de ce qui se fait, et d’autant plus de TOUT ce qui a déjà été fait par les autres partis pour la victoire du socialisme".

Le respect ? réplique Kanapa, d’accord !

" cela dit il ne serait pas raisonnable de réclamer pour autant l’approbation de "tout ce qui a déjà été fait". Ce serait être plus royaliste que le roi" .

Des erreurs ont été commises dans le passé, suivies d’autocritiques ; et il n’y a décidément pas de modèle, l’heure est à la diversité. Certes on repère bien quelques grandes caractéristiques communes qui fondent le socialisme mais personne n’est là pour légiférer en la matière. Puis Kanapa insiste sur l’idée que ce qui se passe à l’Est concerne le PCF :

" L’image qui est donnée du socialisme nous regarde. Car nous luttons pour le socialisme. (…) Ce qui "affaiblit la force d’attraction du socialisme", ce n’est pas - comme le suggère le Komounist- la critique que nous faisons de ces manquements, c’est leur existence".

Dans le même mouvement, Kanapa pourfend le Tchèque Indra, une vieille connaissance. Dans la NRI, celui-ci donne en exemple les élections à Prague, alors qu’à ses yeux :

" dans tous les Etats bourgeois, la période pré-électorale est marquée généralement par une atmosphère politique survoltée, une sorte de fièvre qui cependant ne touche pas les grandes masses populaires" .

Kanapa dit son total désaccord avec cette façon de voir, conclut sur l’idée qu’il ne faut pas avoir peur du débat, que ce qui s’est passé à la conférence de Berlin est la preuve qu’un tel débat entre PC est "normal, naturel et sain".

Il entend donc poursuivre la discussion du congrès sur l’Est, enfoncer le clou. On remarque une fois de plus que ce débat se déroule non pas dans l’Humanité mais dans un organe périphérique, France Nouvelle ; que Kanapa est un des rares dirigeants à le mener. En la matière, il n’est pas tout à fait au diapason avec l’essentiel du “ Parti profond ”. On peut avoir une petite idée de la manière dont cette discussion est entendue, “ en bas ”, à travers le courrier que ses deux articles suscitent. Alors qu’il est rare que les lecteurs se manifestent, ici ces papiers provoquent une série de réactions. Dans les archives de Kanapa figurent quelques exemples de ces correspondances, que lui transmet le rédacteur en chef, Henri Malberg. Elles montrent un parti divisé : quelques-uns approuvent, mais la majorité exprime un désaccord. Michel Baquelin des Hauts de Seine apprécie les arguments et le ton qu’il aimerait retrouver dans les débats internes :

" Bien souvent nous sommes nerveux et contractés sur une série de problèmes qui, bien qu’importants, peuvent être abordés avec confiance et décontraction et d’une façon tout aussi responsable" .

Christian Marty des Landes se sent lui libéré de ne plus

" se sentir responsable des erreurs commises dans ces pays (de l’Est)".

Mais un certain Tchao de Toulon est moins convaincu, lui, par l’abandon de la dictature du prolétariat. Il reprend une formule d’Althusser pour qui " un concept ne s’abandonne pas comme un enfant, comme un chien, il a la vie dure", ce que le lecteur traduit

" on ne peut gommer cinquante ans d’histoire ; la réflexion reste ouverte".

L. Dolfe de Paris (15è) revient sur la manière dont a été conduit le débat du XXIIe congrès sur la question de la dictature du prolétariat :

" Il est difficile de soutenir que le débat d’idées sur (cette question) ait été conduit jusqu’ici dans la clarté la plus parfaite. Il a été "parachuté" au congrès, puis tenu en mains, pour des raisons évidentes qui n’ont pas été dévoilées".

Il estime la théorie méprisée ( des "raccourcis théoriques dont nous paierons très vite les conséquences") et trouve "hénaurme" la façon dont Kanapa résume la dictature du prolétariat.
Henri Zygel de Paris (14è) exprime lui aussi son malaise, estime que l’abandon de la dictature du prolétariat est plus un "coup" que l’aboutissement d’une réflexion théorique :

" Rien ne serait plus dangereux que le parti affadisse son idéologie, qu’il ne soit plus capable en 1978 que d’être l’aile gauche d’un gouvernement à la Callaghan ou à la Palme, incapable de faire réaliser le programme commun".

Mais il en faut plus pour décourager Kanapa ; tout au contraire, il pousse les feux, et termine l’année sur une série de gestes forts, qui marquent une volonté de rupture‚ et élargissent le fossé avec l’Est et ses épigones en France.

Le 21 octobre 1976 doit se tenir un meeting à la Mutualité pour la libération de six prisonniers politiques dans diverses régions du monde ; parmi eux, deux Soviétiques et un Tchèque ; le PCF annonce, le 14, dans L’Humanité, sa décision d’y participer. Moscou explose. Le 18, le Comité central du PCUS adresse à son homologue français un “ message urgent ”, une lettre enfiévrée, transmise par un collaborateur de l’ambassade, Pankov. Elle qualifie le meeting “ d’opération provocatrice ” et menace :

“ Le Comité central du PCUS attache à ce fait une grave importance. Il est fort douteux que l’envoi d’une délégation du PCF conduite par P. Juquin, membre du Comité central, pour participer à cette entreprise antisoviétique puisse être utile. Il va de soi que nous nous réservons le droit de prendre des mesures que nous jugerons appropriées pour dénoncer aux yeux de l’opinion française et mondiale la signification provocatrice de ce ramassis antisoviétique qui est en train d’être mis sur pieds ” .

La direction du PCF ne donne pas suite. Elle n’informe pas non plus son propre Comité central de l’existence de ce message ; alors que deux autres missives soviétiques, également vitupèrantes, courant 1977, seront, elles, dévoilées à cette instance et dénoncées, voire rendue publiques bien plus tard pour l’une d’entre elles, le silence est gardé sur cette première lettre de menace.
Pierre Juquin se rend à la Mutualité, intervient à la tribune où il croise le dissident Léonid Plioutch ; les deux hommes échangent une très médiatique poignée de mains, dont on aura l’occasion de reparler. Le Kremlin tempête. L’agence Tass qualifie le meeting de " sale entreprise" et estime que le PCF " prête soutien aux forces absolument hostiles aux idéaux de la liberté, de la démocratie et du socialisme". Kanapa, sur RTL, se charge de répondre :

" Nous défendons les libertés sans discrimination, partout où il y a des hommes qui sont injustement frappés, par exemple pour délit d’opinion, et il s’en trouve malheureusement dans certains pays socialistes" .

Plus spectaculaire encore est sa participation, en décembre, à l’émission télévisée " Les dossiers de l’écran". Elle porte sur " Les procès dans les pays de l’Est : une maladie du socialisme ?" et s’ouvre sur la projection du film L’aveu, de Costa-Gavras, tiré du livre d’Arthur London. Le PCF est invité à participer au débat qui suit, où participent notamment Arthur et Lise London ou encore le dissident tchèque Jiri Pelikan. Le PC hésite, envisage d’y déléguer Juquin puis désigne finalement Kanapa. Ce dernier s’y prépare soigneusement. On trouve dans les archives de Danièle Kanapa cinq petites fiches, manuscrites, cinq argumentaires respectivement intitulées : “ Il y a le livre ”, “ Comment cela a été possible ? ”, “ Vous avez soutenu ”, “ Aujourd’hui ” et “ Les garanties ”. Dans un fonds du PCF existe une chemise “ L’aveu ” comportant un projet d’argumentaire préparé par un de ses collaborateurs, différentes coupures de la presse du PCF, des années 1969/1971, très corrosives pour le livre, plus encore pour le film .
Kanapa a construit son argumentation sur quelques idées fortes : le socialisme doit être inséparable de la liberté ; le stalinisme répond à une conception autoritaire du socialisme que le PCF refuse ; les communistes français étaient dans l’ignorance des répressions à l’Est ; le XXe congrès a changé les choses en URSS mais des faits inquiétants demeurent ; le PCF avec son XXIIe congrès fait le choix du socialisme dans la démocratie.
Il se tiendra à peu près à ce développement. En y mettant cependant une émotion non prévue au départ. Car Kanapa entendait d’emblée saluer le livre mais se démarquer du film, qui, selon lui, ne prenait pas en compte ce qui avait changé depuis 1956. Il s’avéra, dans un tête à tête avec London (ils se connaissent depuis la fin des années cinquante), avant l’émission, qu’il n’avait pas vu le film. “ Fais pas de c… ” lui dit Arthur London. Le patron de la “ Polex ”, s’il se garde finalement de polémiquer avec Costa-Gavras, intervient à plusieurs reprises dans le débat :

" Ce livre écrit par un communiste, par celui que nous appelons Gérard, nous les communistes français, est un livre bouleversant, d’une authenticité totale : un livre qu’il a bien fait d’écrire. Il n’apporte pas de l’eau au moulin de l’adversaire, il apporte une lumière indispensable à tous ceux qui se battent pour le socialisme (…). Vous avez intitulé ce débat " une maladie du socialisme ?". S’il faut parler de maladie, il faut parler d’un cancer du socialisme, parce que tout cela est profondément étranger au socialisme. Contraire au socialisme, contraire à tout ce pour quoi nous luttons, pour quoi nous sommes communistes. Cela a eu lieu, il fallait que ce soit dit pour que cela ne se reproduise pas".

On retiendra volontiers de l’intervention de Kanapa cette phrase :

“ Si nous avions su ( à l’époque des procès), nous aurions hurlé notre indignation ”.

L’émission connaît une audience considérable ; elle suscite un nombre inégalé d’appels de téléspectateurs. Dans les jours qui suivent, elle bénéficie d’une très large couverture de presse. Connu jusque là des cercles communistes et des milieux politiques, Kanapa accède, du jour au lendemain, à une véritable notoriété, et se construit, ce soir-là, une nouvelle image. L’émission a offert une tribune à ses idées d’un socialisme démocratique à la française. Certains cependant apprécient modérément sa prestation. Ainsi, Yves Montand, à Europe 1, s’écrie, le lendemain :

“ Non, Kanapa n’est pas allé assez loin. Il aurait dû dire : nous les staliniens, nous avons été cons, cons et dangereux. (…) Il m’est difficilement supportable d’entendre des hommes de ma génération, particulièrement ceux qui se trouvaient à la tête de l’appareil du parti, dire aujourd’hui qu’ils ne savaient pas ”.

Interrogé pour L’Humanité Dimanche par le journaliste Pierre Olivieri, un témoin précieux , Kanapa tient absolument à répondre, posément, à Montand ; il parle des “ blessures ” laissées par cette époque et soupire :

" Chacun avait dû agir selon sa conscience" .

Marchais et Kanapa finissent l’année ensemble, à Cuba ; ils y étaient déjà à la Noël 1975 ; c’est là qu’ils apprennent l’échange entre le dirigeant communiste Luis Corvalan et le dissident soviétique Vladimir Boukovski, auquel ont procédé le Chili et l’URSS ; le secrétaire général trouve cela :

" lamentable (…). Nous qui sommes contre tout emprisonnement pour délit d’opinion, contre la substitution de l’arbitraire aux règles démocratiques de la vie politique, nous considérons comme un acte d’élémentaire justice la libération de Corvalan et de Boukovski (mais) nous jugeons inadmissible le marchandage auquel a donné lieu, entre un pays socialiste et un pays fasciste, le sort de deux hommes poursuivis pour avoir exercé des droits inaliénables de la personne humaine" .

CHAPITRE TROIS
L’EUROCOMMUNISME

1977. On entre dans la fournaise. Kanapa s’y brûle les ailes. Plus exactement il entame cette année avec confiance et entrain ; il en sort affaibli, isolé. Les trois dossiers qui l’occupent- rapports avec Moscou, eurocommunisme, union de la gauche - connaissent alors une tension dramatique maximum. Dans les archives du Service national de Documentation sur Marchais, l’année 1977 est significativement l’année la plus fournie en cartons.
Pour les trois dossiers indiqués, 1977 est marqué par des évolutions rapides, parfois des inflexions brusques ; il y eut sans doute de fortes interactions entre les différents enjeux ; mais pour tenter d’y voir clair, il nous a semblé que le plus simple était de s’en tenir à une périodisation précise.

A) Tourner la page du thorèzisme

Une première étape, aisément identifiable, va jusqu’aux municipales du printemps. Au cours de ces quelques mois, la cadence des changements s’accélère, se précipite même. Toutes les initiatives prises alors visent à montrer qu’on est bien entré dans une phase nouvelle, qu’un virage est pris, qu’on tourne la page, qu’on sort du thorèzisme, qu’on s’éloigne de l’Est, qu’on innove à l’Ouest.
Cette fièvre effraie Moscou. Le PCUS réagit, fait pression. Paris résiste mais son silence persistant sur le diktat soviétique est déjà un aveu de faiblesse. Surviennent les élections municipales : elles sont marquées par une forte poussée à gauche dont le PCF profite largement mais dans le cadre d’un déséquilibre maintenu en faveur du PS. C’est donc dans un mélange d’euphorie et de crainte que la direction communiste aborde la renégociation du programme commun.

Les retombées de l’émission télévisée des " Dossiers de l’écran" continuent d’être considérables. Kanapa est soudain mis en pleine lumière. Début janvier, il est par exemple invité, par l’intermédiaire de l’ambassadeur d’Italie, au “ déjeuner des ministres conseillers et conseillers politiques d’ambassade d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord ”. Une note interne, pour la direction du PCF, signale avec une sorte de fierté que, parmi les dirigeants communistes, seul J. Duclos, en 1972, avait été reçu dans un tel cénacle .
Dans le même mouvement, Kanapa est l’objet de critiques. A l’intérieur du Parti, certains grincent des dents, se demandent ( dans le courrier des lecteurs de L’Humanité notamment) s’il était opportun de participer à cette émission. Dans la grande presse, on brocarde sa “ reconversion ”. Pierre Charpy, dans la Nation, citant Pierre Daix, rappelle que Jean Kanapa a “ une conception utilitaire de la vérité. (C’est) ce dont l’action du Parti a besoin". Dans une conférence de presse, début janvier, Georges Marchais évoque ces "spéculations" et ces "attaques hargneuses" contre Kanapa, dont il prend la défense :

" Ce n’est pas un hasard si nous avons décidé que ce serait un membre du Bureau Politique qui nous représenterait à cette émission. Nous voulions montrer que c’était bien la direction du parti, son comité central, son Bureau Politique qui parlaient par la voix de mon ami Jean Kanapa" .

Il ajoute :

" Nous avons voulu, par la présence de Kanapa et par les propos qu’il a tenus, dire : oui, il était juste d’écrire le livre qu’a écrit Gérard London. Oui il était juste de faire ce film, et que plus que jamais notre parti était attaché à tout ce qui a été dit et fait au XXè congrès du PCUS".

Marchais et Kanapa, non contents de répliquer aux hésitations conservatrices qu’a provoquées l’émission, poussent l’avantage : ils reprennent en quelque sorte l’argument de Montand ( “ la tête de l’appareil du parti était au courant (du stalinisme) ”) en se tournant vers la fraction thorézienne, et posent la question, taboue, de l’attitude de Thorez en 1956. L’occasion lui en est donnée par l’historien communiste Jean Ellenstein . Ce dernier, courant décembre, estimait que la délégation du PCF au XXe congrès avait bien eu connaissance du rapport secret de Khrouchtchev, contrairement à ce qu’elle avait toujours affirmé. L’Humanité de Roland Leroy lui apporte aussitôt un démenti catégorique. Or le 12 janvier 1977, le Bureau politique dément à son tour L’Humanité, en convoquant les deux survivants de la délégation du PCF à ce XXe congrès, Georges Cogniot et Pierre Doize.

" Comme tous les militants du PCF, comme ses dirigeants, j’ai toujours ignoré ce fait (révélé par Ellenstein)"

dit Kanapa, qui ajoute, patelin :

" …et puis, nous nous sommes dits : quand même, Jean Ellenstein est un historien, il travaille, il se livre à des recherches sur l’Histoire du PCF, sur l’histoire du mouvement communiste…Et d’autres aussi ont dit que la délégation avait été informée. Il faut donc aller y voir de plus près, il faut donc vérifier".

Georges Cogniot et Pierre Doize reconnaissent que la délégation - Maurice Thorez, Jacques Duclos, eux deux - a effectivement pris connaissance du rapport Khrouchtchev. Un texte, en russe, lui a été remis, pour quelques heures ; G.Cogniot procéda à une traduction rapide ; aucune note ne fut prise ; on demanda à la délégation de garder le secret sur ce rapport. Le Bureau Politique ajoute que, quatre mois après le XXe congrès, quand le rapport fut publié dans la presse, le PCF déclara "ignorer" ces faits ; il demanda le texte en question au PCUS pour en informer les communistes, qui préparaient alors leur XIVè congrès ; mais, est-il précisé, les Soviétiques ne répondirent pas.

Cet “ aveu ”, suivi d’un bref commentaire, donne lieu à un communiqué public intitulé " Sur un point d’histoire du PCF relatif au XXe congrès du PCUS" .
Selon Kanapa :

" Lorsque nous avons appris cette vérité, nous l’avons dite publiquement. J’ajoute que la décision de rendre public ce témoignage de G Cogniot et P Doize n’a pas suscité une minute de discussion au Bureau Politique. Tous les membres du BP ont immédiatement déclaré : Dès lors que nous savons maintenant une chose de ce genre, il est hors de question que nous la taisions".

A écouter Kanapa, cette mise à jour du mensonge thorèzien tient du conte de fée. Thorez, Duclos par la même occasion – en 1974, dans “ Voyage à l’intérieur du PC ” , il justifie encore l’attitude du PCF- sont ainsi montrés du doigt pour leur double jeu, leur loyalisme…à l’égard de Moscou ; et la direction actuelle, sans broncher, applaudirait… Cet unanimisme affiché, souligné, indique au contraire la force des résistances et des non-dits. Car enfin, la mise en cause de Thorez est tardive. Marchais, lorsqu’il entrouvre ce dossier, est en place depuis huit ans déjà. Et cette contestation est limitée . Reste que le geste est fort.
On observera ici que, souvent, Marchais rappelait à son entourage qu’il n’était que partiellement au courant de l’histoire du Parti, que d’autres, Plissonnier, en savaient bien plus que lui. Amnésie feinte ? Partage des rôles ? Sous-information réelle du premier dirigeant ? Faible curiosité, voire désintérêt de sa part ? Rétention d’informations par un noyau très restreint ( et imprécis) de dirigeants ? Marchais mettait dans ses propos une solide force de conviction .

Dans le même temps, on revalorise le rôle de Waldeck Rochet. Sous l’impulsion de la direction, les Editions Sociales publient un ouvrage consacré à l’ancien secrétaire général , rassemblant ses principaux écrits politiques.
Jusque là, le discours communiste tentait de tenir une balance à peu près équilibrée entre filiation et novation : on n’en finissait pas d’évoluer, de prolonger un processus ininterrompu de changements, semblait dire la vulgate. Et l’on remontait volontiers à l’incontournable interview de Thorez de 1946, voire aux débats de l’Internationale au milieu des années Trente…

Ces premiers mois de 1977, on insiste sur la nouveauté. On parle même désormais du XXIIe congrès comme d’une rupture. Marchais, à l’occasion du premier anniversaire de ce forum, estime :

"on peut dire que le XXIIe congrès a marqué pour les communistes français une sorte de tournant".

Et cette rupture trouverait ses origines chez Waldeck Rochet, vers la fin des années soixante. C’est très exactement ce qu’écrit Kanapa dans un article paru, en janvier 1977, dans la revue américaine Foreign Affairs, intitulé " Une nouvelle politique des communistes français ?". Après y avoir évoqué les discussions de l’époque Thorez, il écrit :

" Il est certain qu’à partir de 1968 il s’agit de beaucoup plus : un renouvellement, une mise à jour de l’ensemble de la ligne politique du PCF (de sa "stratégie")".

On remarque au passage que cette proposition de chronologie de l’aggiornamento, cette nouvelle filiation ( 1968 puis 1976) correspond au retour de Kanapa puis à son arrivée à la direction.

Le volontarisme du propos (on change) est évident ; sans doute est-il nécessaire pour bien marquer la volonté de rattraper le retard pris. Mais la direction ne se donne pas le temps d’étayer son message, d’enraciner son projet. Le décalage est grand entre la boulimie réformatrice d’une partie de la direction et l’inertie de la famille communiste, qui assimile mal cette nouvelle rhétorique. En somme, la rénovation kanapiste est aussi spectaculaire que fragile.

Kanapa est volontiers appelé à commenter dans la presse cette évolution. C’est le cas notamment devant le “ Club de la presse ” d’Europe 1, le 20 février ; il sort alors un peu du rôle de simple porte-parole, apporte une touche personnelle à son propos ; à Charpy, de La lettre de la Nation, qui évoque l’appréciation, déjà citée, de Daix, sur sa conception de la vérité, Kanapa répond avec pondération :

" Chacun choisit son itinéraire, suit le chemin qu’il estime devoir suivre. Pour ma part, je ne porterai pas de jugement sur ceux qu’un homme comme Pierre Daix ou d’autres peuvent porter sur l’action de leurs anciens camarades. Ils ont réfléchi à leur propre choix, ils en ont fait un autre que nous c’est leur droit."

Puis il a cette expression :

" Pour ce qui me concerne, comme la grande masse des militants, nous ne tirerons que de la fierté d’être restés ce que nous étions,(…) des militants dévoués(…). Nous avons commis des erreurs ? C’est indiscutable. Mais aucune d’entre elles ne justifie que nous renoncions à tout faire pour transformer cette société (…)".

Etonnante formule où l’individu et le collectif n’en finissent plus de jouer à cache-cache : " pour ce qui ME concerne, NOUS sommes fiers…", sans même parler de cet autre bout de phrase : “ nous sommes restés ce que nous étions… ”. L’ancien agrégé de philosophie semble mélanger des genres…

Les rapports avec Moscou ne peuvent que se dégrader, après la participation communiste au meeting de la Mutualité, l’émission sur “ L’aveu ”, la critique de l’échange Corvalan-Boukovski ou le dévoilement de l’attitude de Thorez au XXe congrès. D’autant qu’à l’Est, les autorités durcissent leur attitude à l’égard de la dissidence. La direction française est amenée à condamner la répression des signataires de la Charte 77 à Prague ; Marchais croise l’opposant soviétique Amalrik, lors d’un débat sur Antenne 2, réaffirme l’attachement, partout, du PCF aux libertés , puis signe dans les Cahiers un article, sévère, préparé par Kanapa, sur les pays de l’Est .

C’est alors qu’intervient, début mars, la rencontre Marchais, Berlinguer, Carillo à Madrid, aussitôt présentée comme le sommet de l’eurocommunisme. De quoi s’agit-il ? L’Espagne, en ce printemps 1977, connaît une transition difficile. Le PCE est encore contraint à la clandestinité alors même qu’il recense 150 000 adhérents et vend 160 000 exemplaires de Mundo Obrero ; les dirigeants des Partis français et italien, comme ils en ont émis le souhait dans leur rencontre de l’automne, font un geste, en se rendant dans la capitale espagnole pour plaider la cause de la légalisation du PCE ; Marchais et Kanapa étaient passés par Madrid, en décembre, sur le chemin de La Havane, et ce bref transit avait déjà fait un peu de bruit.

Quelques jours avant le Sommet, Moscou, alerté par un projet de déclaration commune , fait part de sa mauvaise humeur. Dans une communication orale à la direction du PCF, le PCUS dit avoir pris connaissance de cette initiative “ dans Le Figaro et Le Monde du 7 février ”…, qu’il serait question d’y élaborer “ une charte de l’eurocommunisme ” comme l’a laissé entendre Carillo dans Newsweek du 24 janvier…

“ Si cela est vrai, les camarades français doivent bien comprendre qu’il s’agit d’une chose grave, qui constituerait un pas vers la division du mouvement communiste. Nous espérons que le PCF trouvera les moyens d’éviter cela et les conséquences qui en découleraient ”

La secrétariat répond, oralement, aux Soviétiques mais tait, en interne, l’existence de cette nouvelle pression soviétique.
La rencontre au sommet, début mars, des trois leaders connaît un retentissement sensationnel ; elle prend des proportions inattendues, dépassant, de loin, les espoirs de ses organisateurs dont Kanapa. Avec 300 journalistes accrédités, elle a des allures d’événement planétaire ; les autorités espagnoles sont bousculées, et contraintes d’accepter la tenue d’une conférence de presse ; Marchais, Berlinguer et Carillo adoptent une déclaration commune qui fait état de leurs convergences démocratiques ; il n’y a pas un mot sur l’Est, dans le texte, mais, pour tout le monde, les orientations définies prennent l’exact contre-pied de la réalité soviétique. On pressent qu’un tournant radical dans le mouvement communiste international se dessine, voire qu’un (nouveau) schisme se prépare. Le mot d’eurocommunisme, plus ou moins dans l’air, s’impose magistralement. L’affaire suscite une masse de commentaires contradictoires. Beaucoup de bruit pour rien, disent les uns ; enfin !, s’exclament les autres. Tout cela semble si soudain, si imprévu ; en même temps, on mesure que l’événement était attendu ; il y avait une disponibilité de l’opinion, et des médias, pour cette émergence d’un communisme nouveau, d’un courant de gauche qui ne soit ni soviétiste ni social-démocrate ; pour ce “ modèle ” dont parlait Berlinguer à Marchais en septembre. L’Est prend d’ailleurs très au sérieux cette affaire. La demande donc est là. Un temps, on peut croire que l’offre aussi.

Kanapa a beau travailler à ce chantier depuis quelques temps déjà, il demeure précautionneux à l’égard du mot d’eurocommunisme, qu’il prend avec des pincettes. Boude-t-il simplement le caractère approximatif, improvisée de la notion ? ou ne redoute-t-il pas plutôt un débat piégé, un peu prématuré avec Moscou, et ses propres conservateurs ? Dans la revue Foreign affairs, en janvier, il écrit :

" Il y a indiscutablement une concordance de vues avec les communistes italiens. Cette concordance a fait parler d’un "eurocommunisme". L’expression est discutable, d’une part parce que l’Union soviétique par exemple se trouve également en Europe, d’autre part parce que les préoccupations que j’ai évoquées paraissent être aussi celles des communistes japonais. Le fond de l’affaire est que, par delà des différences importantes de situations, plusieurs partis communistes de pays capitalistes industrialisés estiment faire face à des problèmes fondamentalement communs, qu’ils y apportent des réponses analogues et définissent une perspective socialiste fortement marquée d’un même souci démocratique".

Depuis quelques mois, il est vrai, s’étaient multipliées les rencontres de PC de même sensibilité ; c’est le cas des Partis italien et espagnol dès juillet 1975, français et italien en novembre 1975, espagnol et japonais fin 1975, britannique et italien en avril 76, français et japonais en avril 1976, français et britannique en mai 1976, britannique et japonais en janvier 1977, et, le même mois, italien et japonais. Un chassé-croisé qui dessine les contours d’une nouvelle mouvance.

A mesure que l’on s’approche de Madrid, l’idée d’eurocommunisme gagne en pouvoir de séduction, en consistance aussi. La veille du sommet, Kanapa encourage un de ses collaborateurs à écrire dans France Nouvelle un article au titre encore interrogatif, " Peut-on parler d’eurocommunisme ?" , mais le texte apporte une réponse positive, esquisse même une définition du nouveau concept en cinq temps : une même situation née de la crise de la société capitaliste ; une même analyse de ses conséquences ; la définition d’une voie démocratique au socialisme ; l’idée que socialisme égale liberté ; et le choix d’une politique de larges alliances.
On dispose du brouillon de ce texte corrigé de sa main .
Marchais est encore un peu plus précis à Madrid même :

" Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts depuis 1917 et les conditions existent aujourd’hui pour utiliser une voie démocratique pour aller vers une société socialiste, qui élargira toutes les libertés individuelles et collectives… Si c’est cela que l’on appelle l’eurocommunisme, eh bien, nous sommes d’accord" .

Et à son retour à Paris, il est catégorique :

" L’eurocommunisme se porte bien" .

B) La missive du PCUS

Madrid inquiète beaucoup Moscou. Quinze jours après ce sommet, le comité central du PCUS adresse à son homologue français une lettre acrimonieuse, menaçante. Une nouvelle lettre, doit-on écrire, puisqu’il y avait déjà eu cette missive à l’occasion du meeting de la Mutualité, en octobre, puis cette communication à la veille du sommet, fin février.
Le PCUS vit le sommet madrilène, et cette espèce de mini-Internationale en gestation, comme un vrai péril ; il semble considérer cet événement comme une déclaration de guerre, même si la riposte pour l’heure n’est pas publique ; il s’en prend à ce parti qui fut longtemps la fidélité même, avec qui il entretint des rapports uniques de complicité, un parti aussi qui jouit d’une autorité considérable dans le mouvement communiste, le PCF.

Jean Kanapa n’est pas surpris ; il semblait attendre ce moment, nourrissant de longue date une obsession de l’ingérence soviétique, ne manquant jamais une occasion, depuis 1968, de mettre ses pairs en garde. Courant février, il perçoit des indices convergents d’une évidente nervosité à l’Est ; une correspondance de Serge Leyrac, de Moscou, lui confirme qu’on assiste en URSS à une

" reprise en main du pays par la manière forte" .

Déjà certains partis périphériques se sont livrés à des escarmouches. Les Tchèques ont ouvert le feu, le 4 février, dans une longue lettre à la direction du PCF, et mettent en cause “ certains dirigeants de premier plan de votre parti ” ; cette correspondance comporte des passages particulièrement odieux ; par exemple, parlant des animateurs de la Charte 77, Prague écrit :

“ ces auteurs détestent leur patrie socialiste et leurs sentiments cosmopolites les font penser de manière cosmopolite ” .

Puis c’est au tour de plusieurs PC notoirement philosoviétiques de s’adresser au PCF, pour dire leur désaccord avec la rencontre de Madrid. Tel le Parti progressiste des travailleurs de Chypre (AKEL), qui se fait vertement rabrouer par la “ Polex ” :

" Il est inadmissible, et totalement en contradiction avec les règles qui régissent des rapports normaux entre pc, que vous prétendiez nous dire ce que nous pouvons faire et ce que nous ne pouvons pas faire" .

Les rapports avec la NRI de Prague sont devenus exécrables. Au terme d’un échange de courriers entre le PCF et la rédaction, Kanapa en arrive, à la mi mars, à cette conclusion radicale :

“ (Cela) confirme que, dans l’état nouveau du mouvement communiste, une telle revue (ou une revue dirigée dans cet esprit) ne convient plus ” .

En même temps, il suggère de procéder en douceur :

“ Notre objectif n’est pas de trouver un “ arrangement ” ( ce n’est pas du tout souhaitable), mais de ne pas prêter le flanc à l’idée que nous restons dans notre coin ”.

Autant que le contentieux idéologique, l’attitude des PC occidentaux à l’égard de la dissidence révulse l’Est. L’ouverture récente d’archives moscovites indique d’ailleurs une phénoménale paranoïa du Kremlin à l’égard de ces dissidents et de l’écho qu’ils pouvaient rencontrer à l’Ouest.
Le PCF est quelque peu gêné sur ce dossier de la dissidence ; il n’est pas tout à fait indifférent aux demandes d’aide de ce courant, et il lui arrive d’intervenir auprès des autorités concernées, mais il se refuse à tout vrai contact et garde secret ses interventions.
Quand le porte-parole de la Charte 77, le Tchèque Hübl, s’adresse par exemple au PCF, Kanapa propose

“ d’intervenir en faveur des signataires de la “ charte 77 ”, dans des termes qui puissent, si cela devenait un jour nécessaire, être publiables( et de répondre au PCT, de façon aussi ferme que sans agressivité) ” .

L’orage avec Moscou est donc attendu. Le 18 mars 1977, le PCUS fait parvenir une longue lettre à la direction française, qui constitue une mise en garde sans précédent . La date de cette lettre est intéressante : une dizaine de jours après Madrid, mais aussi cinq jours après le premier tour des élections municipales. Or, on va le voir au chapitre suivant, ce scrutin se caractérise par une forte poussée à gauche, partout interprétée comme un avant-goût de la victoire de cette dernière aux législatives de 1978. Cette donne nouvelle n’est sans doute pas faite pour tranquilliser le Kremlin.

Vitali Goussenkov, conseiller à l’ambassade soviétique depuis 1974 où il est chargé des relations avec le PCF, se souvient qu’après une phase de rapports amicaux, les liens entre les deux partis deviennent difficiles, “ un casse-tête ” dit-il, en raison surtout de l’eurocommunisme ; il souligne aussi que tous les Soviétiques n’étaient pas sur la même longueur d’onde :

“ Brejnev ne comprenait pas çà. Nous, à l’ambassade, on envoyait au PCUS des notes, des commentaires, on tentait d’expliquer. Mais Moscou était très remonté. Déjà à l’ambassade nous n’étions pas tous d’accord, certains tentaient de comprendre, d’autres parlaient de révisionnisme ; l’ambassadeur Tchervonenko était plutôt sage ; il soutenait nos efforts pour détailler à Moscou ce qui se passait réellement à Paris ; il avait d’ailleurs eu plusieurs contacts avec Santiago Carillo. A Moscou, certains au secteur international du PCUS essayaient de calmer le jeu, trouvaient inopérants ces lettres et pressions, pensaient que la vie trancherait ; mais c’était la fraction dure du Bureau Politique qui donnait le ton ” .

Selon Vitali Goussenkov, aussitôt après Madrid, le PCUS dépêche à Paris “ un des responsables du département international ” pour transmettre une lettre au PCF :

“ Cet émissaire a vu, seul, Kanapa. A son retour à l’ambassade, il était furieux, en colère ; il était porteur d’une réponse de Kanapa à Moscou ; il ne nous a rien dit, mais on a bien compris que les choses empiraient ”.

 Moscou ne supportait plus ce que faisait le PCF et la tâche de l’ambassade est alors devenu très difficile, ajoute V. Goussenkov.

La lettre du PCUS s’adresse directement au collectif que constitue le Comité central français, passant par dessus la direction, et lui désigne les coupables de la détérioration des rapports entre les deux PC. Moscou joue la division, distingue des bons et des méchants et cible "certains dirigeants du PCF", " certains camarades de la direction", " des représentants de votre direction", " certains responsables et la presse de votre parti"… Leur faute ? critiquer l’URSS. La missive énumère les exemples : le meeting de la Mutualité avec Plioutch ; la critique de l’échange Corvalan-Boukovski ; le commentaire sur un camp de travail ; l’émission sur “ L’aveu ”. Et alors même, dit la lettre, que le système soviétique représente une " forme supérieure de démocratie".

La missive rappelle la longue tradition d’"étroits rapports" entre les deux PC, leurs échanges "confidentiels" (les Soviétiques reviendront à plusieurs reprises sur cette notion de “ confidentialité ” à laquelle ils semblaient très attachés) ; longtemps le Parti français a rendu hommage à l’URSS. Pourquoi ce changement ?

" Les positions (du Pcf) ont commencé à changer lentement d’abord puis à des cadences de plus en plus rapides".

Les auteurs justifient longuement les mesures de répression contre les dissidents et dissertent sur la liberté :

" Non, camarades, la liberté n’est pas une notion abstraite, c’est une notion de classe, comme l’est d’ailleurs la démocratie…".

Au PCF, " certains " voudraient bien changer l’URSS et se disent que ce pays est un handicap, poursuit la déclaration. Mais longtemps le Parti français a joui d’une grande influence - voir le score de Duclos par exemple - alors même qu’il ne ménageait pas son soutien à Moscou.

" Rien ne permet d’affirmer que le tournant lui sera profitable, notamment en matière de gain de suffrages".

Puis la lettre se montre plus incisive : le PCUS a fait preuve

" d’une modération et d’une patience exceptionnelles.(…) A notre grand regret, certains dirigeants du PCF abusent de notre modération, de notre patience ".

Et elle conclut :

" Le comité central du PCUS s’élève fermement contre de pareilles pratiques. Il tient à signaler la responsabilité que vos camarades assument en s’écartant de la tradition des relations fraternelles et amicales qui existent depuis plus d’un demi siècle entre le PCF et le PCUS et quand ils passent à une politique consistant à criticailler et à imposer au PCUS (leurs) vues. Nous espérons que le comité central de votre parti estimera nécessaire d’examiner le présent message".

On a affaire à une véritable immixtion dans la vie interne du Parti français. La direction - Marchais, Kanapa…- garde la lettre quelques jours sous le coude. Le Bureau politique n’en est saisi qu’à la fin du mois. Sa réaction, Kanapa dixit, est “ unanime ”. Kanapa donne connaissance de la missive au Comité central lors de sa session des 31 mars et 1er avril.

“ La lettre dit en somme au Comité central : vous avez des dirigeants indignes, des dirigeants qui portent tort à votre parti, qui conduisent votre parti sur une voie contraire aux intérêts des travailleurs français- dressez vous contre eux, luttez contre eux, changez de direction. C’est une démarche scandaleuse, sans précédent dans les relations entre nos deux partis ” .

Dans cette allocution, un tapuscrit de quatorze feuillets, Kanapa informe de la précédente intervention du PCUS , la veille de Madrid, de la missive tchèque aussi ; il précise, à propos de la phrase sur le cosmopolitisme :

“ Pour qui a de la mémoire, c’est à frémir ! ”.

Le PCF y a répondu, dit-il, de manière “ pondérée et fraternelle ” ; il juge – c’est la position du Bureau politique, ajoute-t-il- la démarche soviétique “ indigne ”, “ grotesque ”. Moscou n’accepte pas l’indépendance du PCF :

“ Il était clair qu’après le 22e congrès, nous allions entrer dans une phase nouvelle de nos rapports avec le PCUS, une phase comportant des aspects de conflit, de lutte, et de lutte publique. Le PCUS mène cette lutte avec les pires moyens ; il va jusqu’à rêver de diviser non seulement la direction du parti mais le parti lui même ”.

Le PCUS se trompe, dit-il, s’il pense influencer des membres du parti “ à l’exception peut-être de quelques cas isolés ici ou là ” ; il prône la fermeté mais pas “ la cassure ” ni “ la rupture ” ; il demande aux membres du Comité central de ne pas faire “ référence à la lettre du PCUS ” et dit son soutien, et celui de la direction, à Marchais.

L’historien François Hincker, alors membre de cette instance, rapporte l’épisode dans son ouvrage " Le parti communiste au carrefour" :

" Le PCUS réplique par une lettre au comité central dont celui-ci prit connaissance lors d’une session au début de mai (sic) : lettre très violente, critiquant le fonds des décisions prises au XXIIe congrès, appelant les communistes français à un sursaut, ce qui pouvait être interprété, et l’était en effet, comme un appel à la lutte contre la direction Marchais-Kanapa. Ce dernier lut la lettre avec solennité et émotion. Immédiatement des dizaines d’interventions indignées se succédèrent renouvelant la confiance du comité central à Georges Marchais qui, dans les couloirs, jura qu’il ne mettrait plus jamais les pieds à Moscou si les choses y demeuraient en l’état…" .

La lettre de réponse du PCF au PCUS réaffirme avec force le refus de toute ingérence :

" Nous considérons comme inadmissible la méthode qui consiste à mettre en cause (…) certains dirigeants. (…) Nous repoussons avec indignation cette tentative de diviser la direction de notre parti.(…) Il serait vain(…) d’ignorer l’unité profonde du PCF" .

Le PCF n’a pas l’intention, poursuit la lettre, de remettre en cause " le système politique" pas plus que le "régime soviétique" ; en même temps, il est clair qu’il existe entre les deux partis

" une divergence profonde sur les questions de la démocratie, et en particulier des libertés individuelles et collectives".

Pour le Parti français, le débat politique doit se mener

"avec les moyens idéologiques et non pas avec des mesures administratives".

Il rappelle que le socialisme n’est pas seulement l’affaire des pays de l’Est mais constitue un idéal pour lequel combattent bien des gens ; l’image qui en est donnée les concerne.

" Vous avancez l’idée que notre attitude à votre égard comporte un changement. C’est vrai, camarades"

dit la lettre. Le PCF apprécie l’héritage de ces pays mais il est attentif aussi aux "terribles injustices" révélées par le XXe congrès ; cela a fait des ravages, il serait "désinvolte" de soutenir le contraire :

" Nous en avons tiré pour conclusion que nous ne saurions défendre aveuglément tout ce qui se fait en Union Soviétique. Il vous faut bien le comprendre, cela ne se produira plus".

Après Kanapa, des dizaines d’interventions indignées se succèdent, écrit Hincker ; de fait, vingt membres du Comité central prennent la parole. Kanapa en tient un scrupuleux compte rendu ; les propos sont durs : "inadmissible" ( Marcel Rosette), "choquant" ( Pierre Sotura), "intolérable" ( Jean Fabre), "agression" ( Paul Pranchère), "méprisable" ( Joseph Sanguedolce), "affligeant" (Henri Fizbin), "grave" ( Guy Poussy), "ils ont peur" ( Lucien Sève), " on propose décidément un socialisme différent" ( Francette Lazard).
Beaucoup y voient un abandon du XXe congrès et un retour aux méthodes staliniennes. Tous sont inquiets du chantage à la division : "ils vont essayer de circonvenir certains camarades" ( Pierre Gensous), " il y a eu des tentatives pour diviser la direction lors de la délégation des secrétaires fédéraux en URSS" ( Jean Garcia) ; pour Jean Burles, il faut "trouver les moyens que d’autres camarades que Georges s’avancent pour défendre nos positions".

Certains font le lien avec la perspective d’une alternance en France : Georges Valbon y voit "le refus d’accepter un changement démocratique dans notre pays, l’idée qu’il serait contraire à l’intérêt des peuples".
Kanapa note avec un soin particulier les propos des représentants de la vieille garde comme François Billoux qui se dit "très préoccupé" – formule ambiguë au demeurant-, juge staliniens le fond et la forme de la missive soviétique. Tout en fustigeant les dissidents, il déclare :

" Déjà la politique des Soviétiques leur fait perdre de l’autorité en France, et c’est dommage pour leur politique de paix. Et s’ils y perdent, nous y perdrons. Ce sera une rude bataille. Il faut bien faire avec tous les partis car ils vont essayer de les dresser contre nous".

Raymond Guyot retrouve dans cet épisode les tristes précédents du temps de l’Internationale ; il rappelle comment les Soviétiques exercent de pareilles pressions sur les PC du Japon, d’Espagne, de Suède :

" Cette lettre aide à mieux comprendre ce qui s’est passé en 68 en Tchécoslovaquie".

Georges Marchais, toujours selon les notes de Kanapa, conclut ainsi ce court débat :

" Tout le monde parlerait dans le même sens ( salle : oui !). Le comité central pense comme le Bureau Politique.
1) Entreprise d’intimidation. On ne peut savoir jusqu’où elle ira. Ils sont allés ailleurs jusqu’à la scission. C’est pourquoi il faut être fermes. Nous ne cèderons pas d’un pouce. Parce que notre politique est une bonne politique, elle sert bien l’idéal du socialisme. Socialisme et démocratie vont de pair. Nous avons élaboré une voie originale pour chez nous, nous ne voulons pas l’imposer mais nous ne voulons pas qu’on nous en empêche. Nous avons des raisons d’être inquiets. Nous l’avions dit avec le 25è congrès. Etre ferme, c’est le meilleur moyen de servir la cause du socialisme chez nous et chez eux.

2) Bien tirer tout le parti sur la ligne du 22e congrès, et avec beaucoup de patience. Ne laisser personne sur le bord de la route. Reste beaucoup d’efforts à faire pour que tout le parti soit imprégné de la politique du 22è.

3) Tenir les deux bouts : être ferme et ne pas rompre. On ne publiera pas. Mais s’ils publiaient, on publierait la nôtre. Instruire le parti sur la base du rapport de Georges. Dans les comptes-rendus. Nous veillons à la mise en oeuvre de nos programmes de coopération avec tous les partis. L’épreuve de force était prévisible. Le PCUS n’accepte pas encore que nous utilisions notre indépendance".

On se trouve donc, fin mars, début avril 1977, dans une situation nouvelle, et paradoxale. Jamais la tension entre le PCF et le PCUS n’avait été si vive. Jamais l’effort critique des communistes français sur l’Est n’avait été si pointu.
En même temps le secrétaire général et son alter ego ont conscience de “ marcher sur des œufs ”. Ils prônent une attitude ferme et accommodante à la fois, veulent éviter une guerre ouverte. La meilleure preuve, c’est qu’on garde, une fois encore, l’affaire secrète . Kanapa dans son intervention recommande aux membres du Comité central de ne pas faire état de ces correspondances dans leur compte-rendu avec les communistes . Alors même que G. Marchais, en janvier, disait encore :

" Il est impensable que nous ne disions pas la vérité sur quelque question que ce soit et publiquement".

Il est vrai que cela visait Thorez et le silence qu’il entretint sur le XXe congrès…
Pourquoi cette demi-mesure, cette prudence ?
Parce que le noyau dirigeant n’est pas sûr du Parti. Dans ses conclusions au petit débat autour de l’oukase soviétique, dans son point 2, Marchais insiste sur l’idée que le parti est loin d’être acquis au XXIIe congrès ; cette direction, qui sait d’expérience comment elle a arraché, à la hussarde, aux communistes l’accord pour l’abandon de la dictature du prolétariat, se dit qu’elle a affaire à une base assez largement philosoviétique. Et ce parti des profondeurs, de culture thorèzienne, toujours prêt à s’enflammer pour Moscou, n’est globalement pas acquis au projet eurocommuniste.

Ce noyau dirigeant n’est pas tout à fait sûr non plus de sa propre direction, ni du secrétariat ( dont Kanapa ne fait pas partie), ni du Bureau politique, ni du Comité central. Ces instances ne sont pas nécessairement aussi unies que le prétend la lettre de réponse au PCUS ; Marchais a beau apostropher ses pairs en leur disant que tout le monde “ parlerait dans le même sens ”, on note quelques silences assourdissants lors de cette session. Et aucune des interventions ne fait référence à Madrid ni à l’eurocommunisme.

Il n’est pas sûr enfin que les Soviétiques en restent à de simples pressions verbales. Plus exactement, J. Kanapa est convaincu que Moscou, dès que l’opportunité se présentera, va encourager au sein du PC la division, la bataille de tendances, la scission. Le PCUS n’est pas sans moyens, matériels, politiques, financiers, pour peser sur le cours des choses. Il a procédé ainsi, pour en rester aux seuls PC d’Europe, en Autriche, en Finlande, en Espagne, en Tchécoslovaquie. En ce début 1977, il est en train de casser le PC suédois. Cet enjeu taraude Kanapa. D’ailleurs, trois semaines après cette session, il reçoit son homologue suédois, Bo Hammar, et rédige aussitôt une note au secrétariat intitulée “ Le PCUS et la scission dans le parti suédois ”. Il alerte sur les similitudes de situations et de méthodes, cite ce propos du responsable scandinave :

" Une quinzaine de jours avant la scission, et à la veille d’une session du comité central, nous avons reçu une lettre du PCUS nous faisant des reproches et constituant une ingérence dans les affaires internes du Parti. Nous n’avons rien rendu public pour ne pas empoisonner davantage l’atmosphère. Ensuite il y a eu la scission de trois districts" .

Dans un premier temps, le PCUS garda des rapports apparemment amicaux avec le PC “ officiel ” ; puis des diplomates soviétiques firent savoir que Moscou entendait entretenir également des relations avec le groupe scissionniste ; enfin la presse de l’Est, soviétique, tchèque, polonaise, bulgare se mit ouvertement à soutenir ce groupe tout en critiquant le PCS…

Cette phrase “ Nous n’avons rien rendu public pour ne pas empoisonner l’atmosphère ” que Kanapa intègre dans son compte rendu sonne étrangement.
Avec cette position qui est de riposter sans le faire savoir, le PCF se trouve dans la situation cocasse où il se met à dos les PC de l’Est sans pour autant faire valoir dans l’opinion, et avec force, sa posture indépendante ; s’il condamne la répression qu’encourt la dissidence, il se refuse à tout contact avec elle, voire la combat.

Dans une sorte de pense-bête de Jean Kanapa, qui a dû lui servir d’argumentaire au comité central de mars, ou à une réunion de la direction à ce moment-là, il énumère – et amalgame, selon un procédé dont il est coutumier- les pressions qui s’exerceraient sur le PCF, citant pêle-mêle :

" Lettre de Plioutch à Madrid ; Lettre de Hübl ; Stern ; Corvalan ; Communication du PCUS ; Communication de l’AKEL ; Lettre du PC tchèque ; Echos des pays socialistes à Madrid et celui des PC d’Europe (Figuères/p 9 ?)" .

De Plioutch, il dit alors :

" (il) nous invite à créer un climat de conflit avec les pays socialistes, à entreprendre des actions - les mêmes actions que préconisent l’Aurore et les faucons américains - qui mettrait fin à la coexistence pacifique et nous ramèneraient 50 ans en arrière".

De son côté le dissident soviétique, dans un courrier à Marchais, – la lettre est dans les archives de Kanapa-, met en doute “ l’honnêteté ” de l’eurocommunisme du PCF .

Une autre raison milite sans doute pour cette politique du silence. Cette même session du Comité central, on va le voir, se polarisa sur les questions intérieures françaises ; le PCF venait de définir un plan de bataille, précis, visant à renégocier le programme commun de la gauche ; il s’engageait dans un long et difficile bras de fer avec le PS. La direction estime sans doute que pour l’heure, cela suffit à son bonheur ; qu’il ne faut pas trop charger la barque.

Par ce silence, cependant, elle se met en position de faiblesse. Elle ne donne pas au Parti tous les éléments du débat, ni aux militants la possibilité d’avoir une juste appréciation des choses, de la nature du pouvoir à l’Est, de ses mœurs, de l’état des divergences ; par cette omission, elle caresse dans le sens du poil le philo-soviétisme ambiant. Et dans le même temps, en se taisant, elle signale à Moscou qu’elle redoute sa pression, qu’elle a peur de sa réaction, qu’elle est en vérité sensible à son influence. Elle tranquillise les opposants internes à la ligne, mais laisse aussi entendre à ces dirigeants pour l’heure cois, qu’elle n’est pas aussi assurée qu’elle le dit de ses positions, que le rapport de force dans le parti et sa direction est fragile.

Cette décision de taire la pression soviétique contrarie la dynamique de novation née dans la préparation du XXIIe congrès.

Des livres récents, celui de Frédéric Charpier, “ Les RG et le PC ” mais aussi “ Les archives du KGB ”, tendraient à montrer que les inquiétudes de Kanapa à l’égard d’ingérences des pays de l’Est n’étaient pas déplacées. A l’époque, les autorités françaises prennent d’ailleurs l’affaire au sérieux : il est ainsi établi, dans des notes internes de la “ section communiste ” des RG, que c’est en 1977 que le journal Le Communiste, animé par un courant prosoviétique, composé de membres ou d’anciens membres du PCF, retrouve une nouvelle jeunesse. Selon l’une de ces notes :

“ c’est en décembre 1976, c’est à dire au moment où le PCF prend publiquement ses distances avec Moscou, qu’on assiste à une spectaculaire relance du Communiste, qualifié cette fois de représentant d’un groupe oppositionnel antiopportuniste.(…)Dès janvier 1977, plusieurs indices avaient conduit à formuler l’hypothèse selon laquelle l’argent des PC de l’Est pouvait ne pas être étranger à la réapparition du Communiste ” .

Une filature policière établit que ce groupe a des “ contacts permanents avec l’ambassade de Tchécoslovaquie ”, ainsi qu’avec des dissidents du PC espagnol soutenus, eux, par l’ambassade soviétique à Paris, que ce journal sort d’une imprimerie parisienne qui a des accointances avec la RDA, que “ cette feuille était liée à Jeannette Thorez-Vermeersch ”, et que “ la direction du PCF paraît à ce sujet bien informée ” …

C) Les élections municipales

En fait, cette session du Comité central de la fin mars avait surtout débattu du résultat des récentes élections municipales. Début 1976, en vue de ce scrutin, le PCF avait demandé au PS la constitution de listes communes. A la suite de longues négociations, un accord intervint le 28 juin 1976 ; certaines difficultés persistèrent dans quelques grandes villes ( Marseille notamment).
Kanapa prend part à la campagne électorale ; dans un de ses fonds d’archives , on trouve les discours qu’il prononce, entre décembre 1976 et mars 1977, respectivement à Bagnolet, ville de Seine-Saint-Denis où il réside, La Grand-Combe dans le Gard, Chalons sur Marne, Paris XIIIe, Longwy, Bagnolet encore.

Les résultats des municipales sont tout à fait bons pour la gauche ; le PS, en position dominante, conforte " sa place de premier parti de France" selon l’expression de son Comité directeur ; mais le PCF enregistre des gains appréciables. Plus de 1500 maires communistes sont élus, soit un gain de 500 postes ; c’est le cas dans 72 villes de plus de 30 000 habitants (les 50 municipalités sortantes sont réélus dès le premier tour) dont 7 de plus de 100 000 ; ou encore dans 155 villes (sur 587) de plus de 9000 habitants ; le PC gagne des villes comme Saint-Etienne, Reims, Béziers, Le Mans ; le nombre de conseillers communistes passe de 14 000 (1971) à 30 000 ; dix millions "d’hommes et de femmes vivent dans des villes ayant un maire communiste" explique Maxime Gremetz dans son rapport devant la direction .

Ces élections confirment et amplifient un phénomène à l’oeuvre dans tous scrutins depuis les présidentielles de 1974, à savoir un recul sensible de la droite, une progression spectaculaire de la gauche ; le mouvement est si fort que Jacques Fauvet dans Le Monde parle d’"un phénomène de rejet" du pouvoir ; René Andrieu, dans L’Humanité, observe :

" Un an avant la date prévue pour les législatives, les élections municipales sont de bon augure et semblent prouver que la majorité est déjà minoritaire" .

Le Monde qualifie le scrutin qui vient de se dérouler de " premier tour des législatives". Tout le monde a les yeux braqués sur les prochaines élections. La cause semble entendue : la gauche va l’emporter en 1978 ! A moins d’un tremblement de terre…

Sur cette partie de la session du Comité central consacrée aux élections, on dispose des notes prises par Kanapa pendant la réunion, huit feuillets manuscrits ; et d’un compte rendu de cette session, toujours manuscrit, qu’il présente aux cadres communistes de Seine Saint Denis puis du Gard, fédération qu’il “ suit ”, un texte de près de 50 pages .
L’ordre du jour de la session était particulièrement chargé : outre le débat sur la lettre des Soviétiques déjà évoqué, l’assistance eut droit en effet à un rapport de Marchais sur la situation politique, un autre de Gremetz sur les données du scrutin, un troisième de Paul Laurent sur la question du renforcement du parti, et un dernier exposé de Charles Fiterman sur la renégociation du programme commun. Kanapa extrait quelques phrases de ces divers rapports ou les commente. Dans ses notes, sur les résultats, il prend acte de la poussée de gauche, des progrès communistes :

" Nous rassemblons aussi bien que le PS, parfois mieux. Recul général des thèmes anticommunistes. Report très modeste quand PS vote pour nous.(…) Par contre les reports PC sont (trop) bons, sauf à Marseille".

Il ajoute :

" Poussée de la gauche dans chacune de ses composantes et, dans ce cadre, notre parti commence à trouver la place qui doit être la sienne. Une seule chose nous occupe : créer les conditions pour que la gauche aille au pouvoir et puisse réaliser les transformations dont les travailleurs ont besoin. On voit un peu se dessiner, sur le résultat électoral, le rassemblement que nous voulons : la classe ouvrière ( dans les centres industriels). Là où l’union a été solide, la gauche a progressé. Par contre, là où… Marseille. La 4è composante, mais ce qui est intéressant, c’est Saint Etienne. Jobert ?? Maintenir que l’essentiel est la crise et qu’il faut donc les transformations du programme commun".

Il relève aussi l’existence d’un vote gauchiste, à Vénissieux, à Caen :

" important parfois dans nos propres municipalités(…). Réfléchir."

Il fait trois observations (canevas sans doute de sa propre intervention) sur cette campagne : l’accord de juin 1976 a été bien appliqué par le Parti mais celui-ci a manifesté çà et là "une tendance optimiste" (?) – il cite le Pas de Calais ou Limoges - qui a privé le PC " de la possibilité d’obtenir plus ( dans un plus grand nombre de villes) et mieux ( plus d’élus)".

Dans le même temps il a cette formulation qui donne peut-être une des clés de l’attitude communiste à venir :

" la négociation a instruit le parti - sur la nature du PS. Donc terrain propice dans le parti pour faire comprendre la différence"

et il ajoute

" il y a certaines difficultés dans le PS. Ne pas les exagérer, mais elles existent. Démissions et exclusions portent un peu atteinte à l’image du PS".

De Marchais, il retient ces trois courtes phrases :

" Rien ne serait plus faux que de se laisser tourner la tête. On n’en est qu’au commencement. La seule vraie victoire, c’est l’application du programme commun".

Paul Laurent se livre à un diagnostic réservé de l’état d’organisation du parti :

" La montée du mouvement est liée à l’influence du parti.(…) En général nous sommes en état de grave sous-organisation".

Kanapa griffonne quelques chiffres : 300 000 (il doit s’agir du nombre d’adhérents) en 1961 : 108 000 (adhésions) en 1976 ; 100 (membres) à Thionville. Il critique une conception élitaire, étroite, du parti :

" Le parti n’est pas un club de supermen, mais une organisation de lutte d’hommes et de femmes ordinaires, de bonne volonté, chacun y faisant ce qu’il peut".

Il appelle à recruter vite et mieux :

" Un million de membres, c’est un objectif nécessaire et raisonnable. Ne pas réduire cela à une manifestation de volontarisme. Voir grand et faire vite, surtout au lendemain des municipales et de notre succès".

Fiterman, enfin, évoque la question du programme commun. Ce dernier, dit-il, a été élaboré en réponse à la crise ; il demeure valable parce qu’il est anti-monopoliste ; ses quatre moteurs sont la consommation sociale, l’investissement industriel, la coopération internationale et la participation démocratique. Il aborde la question de la réactualisation que Kanapa transcrit ainsi :

" Notre attitude : ni abandon, ni surenchère, mais défense du programme commun. Lui conserver toute son efficacité : c’est pour cela qu’il faut le mettre à jour. De plus l’héritage sera lourd, la résistance forte. Donc appliquer rapidement. D’où la nécessité d’un calendrier".

Manifestant de premières préoccupations à ce propos, il donne ce mode d’emploi des semaines à venir :

" Tout cela d’autant plus nécessaire que certaines prises de position du PS suscitent l’inquiétude ; ex : indemnisation des actionnaires, ce n’est pas une question technique ; la campagne de Bredin (MRG) contre les nationalisations. Exercer pression d’ici le congrès du PS en juin".

Kanapa rend compte donc de cette session aux militants de Seine-Saint-Denis. Dans une brève introduction, il donne la tonalité de la réunion, qui fut, à l’entendre, très combative ; il multiplie d’ailleurs les termes guerriers : une bataille s’engage - il répète quatre fois le mot en quatre phrases, une bataille décisive, qu’il convient de remporter d’ici octobre avant de se lancer dans la campagne des législatives.

Nous allons voir de quelle bataille il s’agit, mais on note tout de suite, dans le prolongement de ce que disait Marchais sur les municipales, comme une volonté non seulement d’éviter tout triomphalisme mais d’en minorer les résultats. Dans une première version du texte, Kanapa écrit simplement : " Il faut prendre en compte le score…". Il biffe le mot, se reprend : " Il faut prendre en compte les bons résultats…". Quelle sobriété ! C’est un peu comme s’il boudait son plaisir ; ce n’est ni anodin ni involontaire.

La direction, qui a tout lieu de se réjouir de ses avancées électorales, va au contraire, dès la fin mars, insister sur la complexité de la situation, sur les risques de la période, mettre l’accent sur l’ampleur des tâches à venir, comme la renégociation du programme commun, attirer l’attention sur les hésitations du PS, sur la vigueur maintenue de la droite. Modestie ? lucidité ? volonté de ne pas tranquilliser les cadres communistes, de contrer toute illusion sur le PS, de nuancer aussi l’idée que la gauche va, immanquablement, gagner dans quelques mois ?

" Faut-il (alors) en conclure que la victoire est acquise ? Non !"

expliquera peu après Pierre Juquin . Prenant à rebrousse poil l’opinion, le peuple de gauche notamment, le PC adopte ce qu’on pourrait appeler la "stratégie de l’inquiétude". Un exercice qui consiste à marteler l’idée que le chemin de la victoire est parsemé d’embûches, que le plus dur reste à faire, qu’une lourde bataille est à mener dans un temps court. A l’automne 1977, chaque fois qu’il sera interrogé sur les raisons de la rupture, Marchais répondra invariablement qu’il était inquiet dès les municipales.

La toute première partie de l’exposé de Kanapa est consacrée au rapport des forces à gauche : " Les élections traduisent un progrès de l’union", qui est plus ample, mieux comprise, dit-il ; ces élections ont " permis de commencer à rééquilibrer la gauche" ; ainsi il n’est donc pas fatal que le PS se renforce au détriment du PC, à condition de "faire ce qu’il faut", pour reprendre la formule de Marchais de 1972, et de le faire en permanence ; c’est à dire, selon Kanapa, tout à la fois, être à la tête des luttes sociales, démonter la politique de la droite, valoriser la perspective ouverte par le XXIIè congrès - et là, on est " très loin du compte" -, bref ne pas perdre de vue que l’union est un combat.

Pour Kanapa, l’enseignement majeur du scrutin est le suivant :

" Les élections font apparaître un fait capital : les listes d’union conduites par les communistes ont obtenu d’aussi bons résultats que celles conduites par les socialistes".

C’est la SEULE phrase, sur les 50 feuillets de discours, qu’il souligne. Premier message donc aux dirigeants départementaux : ne sous-estimez pas vos forces.
Certes, dit-il, il y a eu ça et là des loupés, par la faute des socialistes :

" Les communistes sont d’ailleurs parfois trop confiants, trop BONS dans ces débats, pas assez prévoyants".

Contradictoirement, pour Kanapa, pour la direction, l’expérience montre également que, quand il y a désunion, en règle générale, le PS perd et le PC monte. La preuve par Marseille où Defferre chute de 6 points alors que le PC en gagne 2,5 ; dans 17 grandes villes de plus de 30 000 habitants où ont eu lieu des primaires à gauche au premier tour, le PC progresserait de 1,2% sur les législatives de 1973. Ce “ syndrôme de Marseille ”, l’idée que la désunion rapporterait, second message adressé à ces cadres fédéraux, va peser sur la tactique communiste à venir.

Kanapa définit ensuite quatre tâches prioritaires :

1) être à la tête des luttes, notamment en direction des plus démunis

2) "appliquer le programme commun", le faire connaître, alors que le PS n’est "pas du tout enthousiaste" pour certaines mesures telles que les nationalisations gérées autrement ; ce projet n’est nullement dépassé :

" Le programme commun est plus actuel (sic) que jamais".

Et il reprend les formules de Fiterman, pour qui "actualiser veut dire simplement ” prendre en compte les changements intervenus depuis 1972, sans esprit de surenchère.

3) enraciner l’union en bas, car la " bourgeoisie (a) deux fers au feu", y associer les travailleurs, les catholiques, les patriotes. L’orateur développe cette dernière idée qui lui est chère :

" Nous considérons qu’ils (les gaullistes) peuvent constituer utilement - dans l’indépendance à l’égard des trois partis de la gauche- une quatrième composante de l’union".

4) renforcer le parti. Paul Laurent a avancé l’idée d’un million d’adhérents, "vite" :

" Si nous ne l’accomplissons pas, l’inclination naturelle, spontanée des gens ( y compris des travailleurs) les fera se tourner de préférence vers le parti socialiste.(…) Dans les conditions de l’union, il est plus difficile pour les gens de faire la différence entre révolutionnaires et réformistes, communistes et socialistes. Au prix d’un effort de tout le parti depuis 1974, nous avons commencé à parer à ce danger, qui pourrait être mortel pour l’issue de la lutte. Mais il faut et il faudra en permanence continuer".

Le PC doit devenir un parti populaire, plus ouvert, plus actif : c’est la " garantie pour ouvrir les portes d’un nouvel avenir en 1978". Pour cela, il faut faire mieux connaître le XXIIe congrès, son projet concernant la démocratie, la liberté ; les communistes sont à l’offensive sur ce terrain :

" C’est ce qui nous conduit à porter parfois des jugements critiques sur tel ou tel aspect de la réalité dans les pays socialistes, notamment en ce qui concerne la démocratie, les libertés individuelles et collectives".

Certes il n’est pas question de négliger la portée historique des changements intervenus à l’Est, leurs succès économiques, sociaux, leur politique de paix, ni d’oublier la solidarité à leur égard, dit-il,

" Mais la solidarité et l’amitié n’empêchent pas l’indépendance d’action et de jugement. Nous avons à cet égard tiré les leçons du passé : nous sommes bien décidés à garder toujours les yeux grand ouverts. Ni plus, ni moins".

Critiquer “ parfois ” l’Est, sur “ tel ou tel aspect ” : l’allusion de Kanapa au “ débat ” en cours avec l’Est est on ne peut plus mesurée. Pas un mot des outrances tchèques, de la lettre soviétique, de l’acte d’ingérence qu’elle représente, de cette tentative de division de la direction, de la discussion du Comité central à ce propos, de l’indignation de ses membres. Les militants sont tenus hors-jeu.

Dans le même ordre d’idées, on retrouve cette volonté d’en “ rabattre ” sur l’Est dans le schéma d’un exposé public de Kanapa sur la situation internationale ; ce texte, selon les indications qui y sont contenues, est contemporain de cette session du Comité central. On y trouve l’argumentaire suivant en cinq points sur l’Est :

" 1) la Révolution d’Octobre
2) ce sont des pays socialistes
3) comment en parler ? il y a chez nous trop de gens qui parlent de l’URSS comme d’un peuple sortant difficilement de l’arriération. La superbe à l’égard de ces pays est inconvenante. Contre le "désert culturel"
4) les dissidents
5) le "monolithisme ou le pluralisme" et l’inadéquation entre développement des forces productives et démocratie" .

CHAPITRE QUATRE
LE RAPPORT KANAPA

En ce printemps 1977, la direction communiste, Kanapa singulièrement, prennent des initiatives remarquées, sur la politique européenne ou de défense nationale. Ce sont autant de gestes forts de responsables décidés à moderniser leur programme, des actes de “ bonne volonté ” aussi d’une formation qui s’affirme comme parti de gouvernement.

A) La question du parlement européen

Kanapa, et l’équipe dirigeante du parti, abordent la phase de l’actualisation avec une double INTUITION.
Sur la base des municipales, qui sont pourtant une référence sinon aléatoire, du moins limitée, ils partagent ce sentiment que le PCF commencerait enfin à profiter de l’union, qu’il serait en train de reprendre (électoralement parlant) ce drapeau au PS, d’inverser en sa faveur le rééquilibrage à gauche. Apparaît parmi ces cadres communistes l’idée que " le PS a mangé son pain blanc" : c’est une expression utilisée alors par Kanapa .
Certes, ils ne peuvent oublier les tendances lourdes de la météo électorale, qui leur sont plutôt défavorables depuis trois ans. Les législatives partielles de l’automne 1974 avaient vu le PS grimper vivement quand le PC baissait sensiblement ; cette tendance se vérifiait à l’automne 1975 à Chatellerault ; lors des cantonales de mars 1976, le PC eut l’impression que les choses s’amélioraient ; à l’élection partielle de Tours, le 9 mai 1976, même s’il se voit devancé par le PS, il se console avec un recul moins fort qu’auparavant (-1,2) ; une nouvelle série de législatives partielles, en novembre 1976, donne des résultats contrastés : le candidat communiste progresse dans les Yvelines mais perd partout ailleurs. Pour R Barillon :

" Si l’on fait le bilan général des 19 élections législatives partielles qui se sont déroulées depuis le début de la législature, on constate que le PCF n’a progressé que dans cinq départements ( Dordogne, Savoie, Seine-Maritime, Allier, Yvelines) tandis que le PS a chaque fois amélioré ses positions" .

Deux figures emblématiques de la "rénovation", et aussi de l’esprit du XXIIè congrès, ont enregistré des scores médiocres dans cette période ; c’est le cas à Tours en mai 1976 du candidat cornaqué par Pierre Juquin qui teste là son slogan de "poing vert" ; le PC recule peu mais le score est décevant, en regard des moyens mis dans la campagne et des efforts pour jouer "la carte à la mode, celle de l’écologie" . Six mois après, l’historien Jean Ellenstein, communiste contestataire, une des vedettes de la Fête de L’Humanité 1976 avec son nouveau livre “ Le parti communiste ”, qui vient de déclarer que "l’oeuvre de Lénine ne doit pas être le Talmud", recule de 3,5 points, dans le cinquième arrondissement. D’où l’allusion acide de la missive du PCUS du 18 mars 1977 :

" Rien ne permet d’affirmer que le tournant opéré par la direction du PCF dans le sens des attaques contre l’Union Soviétique lui sera profitable, notamment en matière de gain de suffrages" .

Pourtant la direction a l’impression, pas tout à fait infondée, sinon d’un début de redressement, du moins d’une certaine résistance à perdre sa substance au profit du PS ; les municipales conforteraient ce diagnostic. " Nous ne sommes plus en 1974" : cette phrase revient volontiers dans la bouche de Marchais au cours de ces mois.

Secondement, le PC se forge une nouvelle image qui pourrait annoncer, pense la direction, de rapides avancées électorales :

" Les communistes ne font plus peur"

déclare le journaliste Robert Nahmias sur Europe 1 en commentant les municipales. Mitterrand sur France Inter se félicite de

" la réinsertion du parti communiste dans la vie nationale" .

C’est l’époque où Pierre Viansson-Ponté écrit :

" Le PCF a-t-il vraiment changé ? S’agit-il d’une simple opération tactique ? Si les avis divergent à cet égard, nul ne conteste l’apparition d’une nouvelle image de marque du communisme en France" .

Sur cette image du PCF à la veille de la rupture, l’historien Jean-Jacques Becker notera plus tard :

" (…) on put avoir le sentiment que Georges Marchais avait la tentation de "se mettre à son compte", de se séparer du mouvement communiste international, de jouer les Tito à la française, de mettre au point une formule nationale -communiste, ou bien tout simplement de véritablement jouer le jeu de la démocratie, comme un autre parti politique" .

Kanapa se dit que le PC commence à engranger les efforts déployés depuis le XXIIè congrès. Un sondage est réalisé début avril, par la SOFRES , pour divers quotidiens de province, sur le PCF et l’eurocommunisme. Il conforte l’opinion de Kanapa, lequel conserva d’ailleurs cette enquête dans ses archives. Une nette majorité (52% contre 19) voit de "grandes différences" entre le socialisme du PCF et celui des pays de l’Est ; dans une même proportion (50 contre 18), les sondés estiment que le projet du PCF est plus proche de celui de Mitterrand que de Moscou ; même si pour autant les Français ne sont pas encore convaincus de la pleine indépendance du PCF ( 34 contre 36 et 30 sans opinion). Selon Alain Duhamel :

" C’est un élément d’information important pour l’année préélectorale qui commence : les Français distinguent de plus en plus l’Eurocommunisme du socialisme tel qu’il existe dans les pays de l’Est. Pour eux, le rideau de fer commence à tomber aussi entre partis communistes européens, selon qu’ils vivent à l’Ouest ou à l’Est. Cela retentit naturellement sur l’image du Parti communiste français et, bien sûr, positivement. Voilà l’indication essentielle - et précieuse - qui ressort de ce sondage".

Marchais, quelques semaines plus tard, pense d’ailleurs mesurer concrètement ce changement de l’état d’esprit de la population : il effectue en juin une visite politique d’une dizaine de jours en…Alsace, terre de mission pour les communistes ; il est favorablement impressionné par l’accueil chaleureux, parfois spectaculaire, que lui réservent les citoyens, les élus, les institutions locales . François Salvaing, journaliste, communiste critique, qui “ couvrait ” ce séjour, en parle même, dans son roman Parti comme d’une parfaite illustration de l’ouverture du PC, du regard nouveau porté sur lui ; à ses yeux, ce séjour incarna l’étape la plus audacieuse de la démarche communiste, mais une étape unique, jamais répétée, après quoi commença le reflux .

Cette nouvelle autorité du PCF est pareillement perceptible au plan international. Sous l’impulsion de Kanapa, le PC normalise ses rapports avec la social démocratie européenne ; lors de déplacements à Rome, Bruxelles, Stockholm, Londres, Dortmund, Genève, Helsinki, Marchais rencontre des dirigeants socialistes. Kanapa dépêche Jean Garcia au congrès du PS portugais (30 octobre, 1er novembre 1976) avec un message d’amitié :

“ Notre parti considère qu’en Europe, il existe un manque à gagner préjudiciable aux travailleurs dans (l’état des) les rapports entre PC et PS de cette région du monde. (…) Par delà les divergences qui nous séparent, il est temps d’établir entre nous des rapports nouveaux, de procéder à des échanges de vues, d’envisager des actions communes… ” .

Dans cet esprit, le PC, conjointement avec le PS, sont à l’origine d’une initiative unitaire, la Conférence européenne de solidarité aux forces démocratiques du Chili qui se tient à Paris en 1976. Ouverte par G.Marchais, conclue par F. Mitterrand, elle rassemble la plupart des partis communistes et socialistes d’Europe.
Ce souci unitaire s’accompagne en même temps d’un effort pédagogique pour marquer la différence entre communisme et social-démocratie.

C’est donc dans ce contexte, complexe, que la direction prend la décision d’engager la renégociation du programme commun, laquelle va tourner au bras de fer avec le PS ; l’enjeu est grave, sa forme théâtralisée, un mélange de colères publiques et d’habiletés politiques. Elle doit se passer dans un court laps de temps.
Le plan de marche prévoit d’obtenir un accord d’ici au congrès socialiste de juin 1977, peut-être durant l’été, au pire en septembre ; une conférence nationale du PC, sorte de mini-congrès, est déjà programmée pour l’automne ; on s’imagine réunir alors un Parti plus fort ( vers le million d’adhérents), plus ouvert, qui avaliserait un programme commun plus à gauche, et engagerait une campagne électorale menant à la victoire et au pouvoir, dans un rapport de force plus favorable au PC… Beaucoup de choses en peu de temps… Mais tel est le “ timing ” de Kanapa.

Dans son esprit, cette confrontation est menée avec l’idée de réussir à gauche. Les initiatives qu’il est amené à prendre dans les semaines qui suivent, sur les relations franco-américaines, l’Europe ou la Défense, montrent qu’il s’inscrit complètement dans une telle perspective ; on n’en dira pas autant de l’ensemble de la direction.

En ce printemps 1977, Kanapa se comporte en responsable d’une formation appelée, bientôt, à participer au pouvoir. On en a un bon exemple avec ce que l’on a appelé l’"affaire" des diplomates américains. Dans les tous premiers jours d’avril, les médias annoncent, RTL notamment , que Kanapa a eu, “ il y a déjà un certain temps ” précisera-t-il, un entretien avec des membres de l’ambassade américaine à Paris " sur ce que sera la politique d’un gouvernement démocratique" . Cet échange, qui pour tout autre parti aurait paru banal, provoque un certain remous médiatique.
Jusque là le PCF ignorait plutôt ces représentants d’Etats “ impérialistes ”, lesquels lui rendaient la monnaie de la pièce. Les choses changent. Kanapa, en janvier, avait été invité au déjeuner-débat des ambassadeurs occidentaux. Washington prend au sérieux la perspective d’une victoire de la gauche à Paris. Kanapa suit attentivement la question américaine depuis son accession à la tête de la “ Polex ”.

Il faut dire que l’Amérique, il connaît. Jeune homme il est imbibé de littérature américaine ; cette culture transparaît dans ses propres romans. Après guerre, il traduit de la poésie américaine, manifeste une connaissance experte des revues d’outre-Atlantique, envisage de faire une carrière d’américaniste ; la direction communiste, lorsqu’elle travaille son argumentaire anti-américain en 1947, le consulte même pour son intimité avec les Etats Unis. La guerre froide va durablement contrarier cette inclination. Mais le voici, trente ans plus tard, renouant quelques fils. L’homme doit s’amuser de ce retournement des choses.

En fait Kanapa cherche le contact avec les Américains dès le lendemain du XXIIe congrès. Au printemps 1976, il accompagne Marchais au Japon ; Patrice Jorland, collaborateur de la “ Polex ”, est du voyage. “ Il faut qu’on s’adresse aux autorités américaines" lui dit Kanapa. P.Jorland, qui rédige le discours de Marchais au meeting de Kawasaki, intègre une formule, qui sera retenue : “ Nous n’avons aucune querelle envers le peuple américain" .

Dans les premiers jours de mai 1976, à l’occasion du bicentenaire de la déclaration de l’indépendance américaine, Kanapa fait adopter par le Bureau politique un communiqué indiquant que

" le PCF est très attaché au développement de relations normales entre la France et les Etats Unis.(…) Les communistes éprouvent amitié et sympathie pour le peuple américain" .

A l’automne, il expose pour la revue américaine Foreign Affairs la “ nouvelle ” politique du PCF, on l’a vu.
Officiellement, les dirigeants occidentaux voient d’un mauvais œil l’arrivée de ministres communistes en France ou en Italie. C’est ce que répètent les américains Ford et Kissinger, l’anglais Callaghan, l’allemand Schmidt. La question est à l’ordre du jour d’un sommet atlantique à Porto Rico. La venue du démocrate Jimmy Carter à la tête des Etats Unis début 1977 va-t-elle changer la donne ? Kanapa le pense, l’espère ; et le dit dans un rapport au Bureau Politique . C’est dans ce contexte qu’il discute peu après avec des émissaires de l’ambassade US. Il s’en explique :

" Nous sommes un grand parti (…) qui peut être appelé à participer dans un certain nombre de mois aux responsabilités gouvernementales. Il est donc normal, il est naturel que l’on veuille s’informer objectivement de nos positions.(…) Nous sommes très attachés à l’idée qu’une France démocratique devra entretenir des rapports normaux avec TOUS les pays" .

Au cours de cet entretien, il doit lui être difficile de ne pas songer à une autre rencontre, qui avait fait également grand bruit, entre un diplomate, soviétique cette fois, et un homme politique français, Giscard d’Estaing. On dit d’ailleurs que ce dernier serait irrité par la démarche américaine. Quant aux Soviétiques, ils vont faire donner leurs janissaires, en l’occurrence l’ultra-stalinien PC des Etats-Unis…

“ L’affaire ” a aussi des suites heureuses. Hasard du calendrier ? ou lien de cause à effet ? Quelques jours après l’annonce de la rencontre, les autorités américaines, dans une déclaration solennelle, mettent certes en garde contre une domination communiste mais déclarent que l’avènement d’un gouvernement de gauche avec des ministres communistes – l’allusion vaut pour l’Italie et la France- est " un problème qui doit être décidé par le peuple et le pays concernés". Réaction immédiate de Kanapa :

" C’est bien. C’est très bien. Il faut souhaiter que les USA s’en tiennent à ce bon principe" .

Concernant “ la domination communiste ”, il ajoute ne pas se sentir concerné, puisque dans la gauche unie, les communistes sont à égalité de droits et de devoirs avec leurs partenaires ; il redit son souhait de bonnes relations avec les Etats Unis sur la base de l’indépendance et de l’intérêt mutuel.

Une autre question majeure se pose en ces premiers mois de 1977 : celle de l’élection du Parlement Européen au suffrage universel ; ce projet, inscrit dans le Traité de Rome, a été relancé lors du sommet des Neuf de la CEE en juillet 1976 ; le PCF réaffirme son opposition catégorique à ce mode de scrutin ; ses élus participent à cette Assemblée depuis 1973 ; mais il voit dans l’élection directe de ses membres une dérive supranationale qu’il refuse. C’est ce que montre une note de travail de la “ Polex ” de l’été 1976." Une majorité étrangère ne doit pas faire la loi en France" déclare Kanapa en janvier 1977 ; début avril, encore, dans son compte rendu devant les militants de Seine Saint Denis, il s’élève contre ce projet ; il rappelle que les dirigeants européens, lors d’un sommet, en décembre 1974, préconisaient un “ élargissement des compétences ” de cette assemblée, notamment par “ l’octroi de certains pouvoirs dans le processus législatif des Communautés ” ; il ajoute volontiers ces propos de Willy Brandt : " le futur Parlement Européen doit devenir une Constituante".

Cela dit, le dossier, pour le PCF, est délicat ; les médias en font " un point essentiel de différence, sinon de désaccord entre le PCF et le PS" ; Mitterrand, dans une lettre à Marchais, le 8 avril, redit qu’une telle mesure " démocratiserait les institutions du marché commun, conformément à la vocation internationale du socialisme". Sur un tel sujet, le Parti français se retrouve également en contradiction avec son homologue italien. Comment durablement s’opposer au suffrage universel ? Comment bouder un système de représentation proportionnelle qui assurerait un gain important de sièges à Strasbourg ? Comment sortir de cette impasse ?
Paradoxalement, c’est Maurice Duverger qui va donner à Kanapa la solution. Ce dernier sur le champ la souffle à Marchais, qui immédiatement la reprend à son compte. On a là un bel exemple de la méthode Kanapa, efficace, sans état d’âme, mais plaçant le reste de la direction, ses cadres, ses militants devant le fait accompli.
La chronologie des faits est la suivante : le 12 avril, Giscard d’Estaing, qui souhaite s’entendre avec les Gaullistes, émet le voeu d’aboutir à un consensus sur la question de l’élection du parlement européen ; le 15 avril, Maurice Duverger, dans Le Monde, écrit notamment :

" Les communistes auraient probablement intérêt à s’engager dans la voie d’un compromis.(…) Le PCF pourrait difficilement maintenir sa position actuelle si la loi fixant les conditions d’élection des représentants français contenait des garanties sérieuses pour empêcher que cette réforme du recrutement de l’Assemblée de Strasbourg n’aboutisse à modifier son statut et ses pouvoirs" .

Le juriste propose d’insérer dans la loi électorale un article définissant précisément les conditions d’exercice du mandat des députés européens, interdisant tout glissement vers la supranationalité :

" Dans ces conditions, on ne comprendrait pas que les communistes maintiennent leur opposition au principe même de l’élection européenne au suffrage universel".

Kanapa saisit la balle au bond. Selon Francis Wurtz , qui travaille alors au cabinet du secrétaire général, il se précipite, Le Monde à la main, chez G. Marchais, plaide pour cette façon de faire. Deux jours plus tard, le secrétaire général reprend l’idée, lors du " Club de la presse" d’Europe 1. Le problème n’est pas dans le mode de désignation, le suffrage universel, dit-il, mais dans les prérogatives nouvelles que ce Parlement pourrait s’attribuer :

" Si, éventuellement, dans la loi électorale, il y avait un engagement solennel et contraignant pour les élus, ne leur permettant en aucune façon de mettre en cause l’indépendance et la souveraineté nationales (…), alors nous pourrions examiner la situation. J’ai d’ailleurs lu jeudi dans un journal du soir une proposition allant dans ce sens" .

Le surlendemain, c’est Kanapa qui commente cette ouverture dans L’Humanité. L’article, intitulé “ Le fond de l’affaire ”, précise que les communistes exigent " dans la loi la garantie absolue, claire et contraignante" de la non-extension des compétences de l’Assemblée .

Le reste de la direction n’est consulté qu’après coup. On retrouve la méthode déjà employée par Marchais à propos de la dictature du prolétariat : contourner l’organisation grâce aux médias. Le Bureau politique en discute le 8 juin. La position de Kanapa/Marchais ne fait pas l’unanimité. C’est Kanapa qui introduit. Il existe à ce propos ses notes manuscrites, six feuillets comportant un court rapport et l’état de la discussion .

Dans son introduction ( quand il parle de lui, il se désigne par l’initiale "K"), il multiplie les précautions et dit que " notre bataille a payé" : Giscard d’Estaing a reculé, la question de la souveraineté est posée en grand, les milieux européistes sont gênés ; il appelle ses pairs à prendre en compte tous ces aspects "pour évaluer correctement" la situation ; les garanties obtenues seraient un point d’appui pour poursuivre la lutte politique "dans les masses" ; il ajoute qu’il faut avoir "en tête la crédibilité de notre perspective politique".

Sa position est combattue par Robert Ballanger, le tout puissant patron du groupe parlementaire, invité pour la circonstance au Bureau Politique ; il dit ne voir “ aucune garantie claire ” dans le texte du gouvernement. Gustave Ansart précise que le groupe parlementaire a déjà tenu cinq réunions difficiles sur la question, que de nombreux députés communistes sont partisans d’un "non" catégorique : “ Une fois de plus, on interprète un recul d’autrui comme un recul de notre part" dit-il. Gaston Plissonnier invoque la mémoire de M.Thorez pour soutenir G.Marchais… C. Fiterman politise la question :

“ Le point de départ, c’est notre stratégie politique. Or cette stratégie, c’est à la fois indépendance nationale et (évolution dans un) cadre atlantico-européen ; à l’intérieur, rassemblement ; à l’extérieur, éviter les crises et la rupture".

Marchais pense conclure, parle d’un accord profond du Bureau Politique sur la ligne. Ballanger insiste : la question est “ d’une gravité exceptionnelle ”, il y a risque de supranationalité :

" Les garanties politiques ne sont pas suffisantes pour voter pour. Ce serait mettre le doigt dans un engrenage dangereux".

Le débat repart. Le ton est plus vif. Chacun adresse une contre-argumentation à Ballanger, y compris Kanapa :

" R. Ballanger ne tient pas compte de la discussion ; ne pense qu’à une chose= comment se tirer de ce mauvais pas ? Mais ce n’est pas un mauvais pas. : 1) tu parles d’engrenage, mais sur les pouvoirs, ils ont dû reculer ; (…) 3) divergence de fond : si on te suit, faire "sauter" la CEE ou défendre, voire reconquérir la souveraineté nationale dans le contexte international qui est le nôtre. En fait, on capitule… Par exemple aussi nous ne pouvons "dégager" la force nucléaire de l’OTAN, etc… Or c’est cette politique que nous allons avoir à mener (…)".

La session opte finalement pour une position d’abstention lors du vote à l’assemblée, avec cet argumentaire en trois points :

" 1) contre ? maximalisme incompréhensible ; interprété inévitablement comme : les communistes sont contre l’Europe.
2) pour ? il est exclu que nous ayons les garanties suffisantes.
3) abstention, motivée ainsi : nous avons fait reculer le pouvoir ; il y a dans le texte des conditions que nous ne manquerons pas de rappeler à (tout) pouvoir ; cela dit les garanties ne sont pas suffisamment contraignantes (…) ; vous ne nous ferez pas voter contre le suffrage universel (…) ; donc nous nous abstenons (…)".

Cette position d’abstention apparaît comme une manière de compromis entre Ballanger et Kanapa. Certes ce dernier dans son introduction se gardait de se prononcer ouvertement "pour" le projet giscardien ; mais le choix de l’abstention semble être un pas du Bureau politique, pourtant unanime, dixit Marchais, vers Ballanger, apparemment isolé… On a là une photographie du fragile rapport de forces au sein de la direction, avec ses hésitations, ses silences (Leroy), sur un sujet qui déborde de fait le simple cadre de l’élection du Parlement Européen. Car derrière cet enjeu, il y a “ cette politique que nous allons avoir à mener ” comme dit Kanapa, ce qu’il appelle aussi " la crédibilité de notre perspective politique" , ce que Fiterman qualifie de " stratégie ” dans un cadre à la fois national et atlantico-européen.
On voit se profiler là deux options : ou l’on se fixe l’objectif d’une alternative communiste, idéale mais inatteignable ; ou l’on œuvre, en communistes, dans un contexte précis, avec l’ambition d’en bouger les données. Dans le premier cas, une participation gouvernementale est plutôt insensée, dans l’autre, il faut inventer une démarche inédite.

A la suite de ce Bureau Politique, Georges Marchais s’adresse à François Mitterrand, dit trouver les garanties insuffisantes, appelle la gauche à prendre des initiatives en faveur du respect de la souveraineté, conformément au texte du programme commun. Mais la loi finalement passera, de premières élections auront lieu en juin 1979.

B) La défense nationale

Dans le même temps, le PC actualise sa position sur une autre question clé, celle de la défense nationale. La gauche est opposée à la politique de défense héritée du gaullisme ; le programme commun de 1972 mise prioritairement sur un “ désarmement général, universel et contrôlé ” et prévoit " la renonciation à la force de frappe nucléaire stratégique sous quelque forme que ce soit" . Cette posture ne fait pas le compte, tout le monde en convient. Le Parti socialiste réfléchit à la question mais ne se hâte pas pour prendre position. La direction communiste, et Kanapa singulièrement, examine aussi cet enjeu.
C’est au printemps 1976, quelques semaines après le XXIIe congrès, que les communistes s’attaquent à ce problème. Au Parlement vient en débat la loi de programmation militaire 1977-1982 ; Marchais annonce publiquement que la direction du parti s’interroge sur la question de l’existence de la force nucléaire .

Tout un dossier est consacré à ce débat dans un fonds d’archives de Kanapa ; il contient notamment le rapport de la commission de la défense nationale du PC du 2 mars 1976 . Tout indique que J.Kanapa, mais également G.Marchais, C.Fiterman, L.Baillot partent de cette réalité qu’est l’existence de la bombe, de sa place incontournable dans la politique militaire pour reconnaître le fait nucléaire français. Un court texte de Kanapa dit ceci :

“ Nous posons trois questions :
à quelles conditions la bombe peut être UN des instruments véritablement indépendant de notre défense nationale ? et non plus dans la dépendance de l’alliance atlantique ?
est-on d’accord pour que la sécurité française repose sur une stratégie fondée sur la seule défense du territoire national tous azimuts ?
soutenir et proposer toutes initiatives en vue d’un processus de désarmement reposant sur la sécurité égale ”.

Des représentants communistes participent, le 8 avril 1976, à une réunion-débat de la Fondation pour les études de défense nationale ; il reformulent ces interrogations, qui, pour l’heure, devaient rester confidentielles. Or, suite à une indiscrétion, la chose finit par se savoir. Dans une correspondance, le général Buis, président de la Fondation, regrette

“ ce bruit qui court dans les salles de rédaction (selon lequel) vous auriez déclaré : Nous prenons en compte l’arme atomique… Dans les conditions actuelles l’arme atomique peut-être considérée comme un élément d’indépendance politique de la France ”

La direction du PC juge prématuré ce débat public, qui suscite déjà une levée de boucliers de certains spécialistes du parti ; animateur du Mouvement de la paix, Roger Mayer, ancien collaborateur de Joliot-Curie, assure qu’

“ il croit fermement que la seule politique responsable, c’est à dire intelligente, cohérente et conforme à l’intérêt national et au développement de notre pays, est liée à l’abandon de la F.N.S., armement inutilisable dans tous les cas de figure ” .

La direction gèle le débat ; quelques semaines après le congrès et la grogne suscitée par la méthode, médiatique et intempestive, pour annoncer l’abandon du concept de dictature prolétarienne, il est jugé plus prudent de ne pas remettre trop vite le couvert. Mais si elle s’interdit toute expression publique, la direction poursuit ses investigations ; elle est par exemple très attentive à la réflexion en cours au Parti socialiste. Le PC est persuadé que le PS va rapidement bouger sur cette question ; ainsi, le 24 mai, Fiterman alerte Kanapa sur un article de Gilles Martinet où celui-ci écrit :

“ (…) si nous tenons compte des avis de nos experts militaires et de la commission de Défense Nationale du PS, nous nous orienterions vers la poursuite de l’armement atomique ”.

Discrètement, la cogitation communiste chemine donc ; “ de nombreuses consultations (sont) engagées ” écrit Pierre Juquin . Dans ses interventions publiques, Kanapa infléchit désormais ses formulations, modère ses critiques à l’égard de la “ bombe ”, ouvre d’autres pistes. Dans son texte pour Foreign Affairs, publié en janvier 1977 mais écrit en octobre 1976, il note :

" Un gouvernement avec les communistes garantira cette sécurité par une politique de défense moderne, disposant des moyens nécessaires, authentiquement nationale, non intégrée à l’OTAN ( conformément aux dispositions adoptées en 1966), et prête à faire face à tout agresseur éventuel quel qu’il soit."

En février, il intervient, au nom du PCF, devant l’Assemblée du Mouvement de la paix réunie à La Rochelle ; s’il y redit son hostilité à l’arme nucléaire, il précise :

" Nous sommes des gens sérieux et réalistes. Nous tenons compte des réalités du monde actuel, du contexte national et international dans lequel le problème des armements se pose, de la nécessité d’assurer la sécurité, et donc la défense, de notre pays"

et ajoute :

" Nous n’ignorons pas les nécessités de la défense de notre pays. Nous, communistes, nous entendons garantir en toutes circonstances la sécurité de la France, c’est à dire l’intégrité du territoire national, contre toute agression d’où qu’elle vienne. Et nous sommes bien décidés à lui assurer, pour qu’elle exerce cette défense en toute indépendance, les moyens militaires nécessaires et suffisants qui correspondent au moment historique et à l’état de la situation internationale".

Pour qui sait, ou veut, décrypter, le message est clair. Mais rares sont ceux qui perçoivent le propos. Le PC, et sa nébuleuse, installés depuis des décennies dans un discours pacifiste, ne sont guère prêts à entendre ce discours.
Au printemps 1977, Kanapa relance le débat ; l’option en faveur de la force de frappe est prise en petit comité ; si petit qu’il se résume au duo Marchais-Kanapa ; les deux hommes s’isolent à Bazainville (Essonne), dans l’ancienne résidence de campagne de Thorez qui sert alors de lieu de repos, et de séminaire, pour la direction ; seul le secrétaire de Marchais, Jean-François Gau, assiste à l’échange ; les deux hommes discutent longtemps ; Gau se souvient d’un Kanapa “ très insistant ”, qui arrache finalement la décision de se “ rallier ” à la force de frappe ; reste à convaincre le Parti, et d’abord sa direction.

La question vient devant le Bureau politique fin avril ; c’est Kanapa qui présente le dossier ; il réalise lui-même le compte rendu, six feuillets manuscrits, de la discussion. Il donne en trois points, brefs et nets, les raisons du changement d’attitude du PCF :

" Pour nous = (buts propagande)
1) Nous prenons acte d’un certain nombre de réalités nationales.
2) Mais nous nous plaçons aussi du point de vue d’un parti qui ne juge plus simplement des problèmes tels que les résout le pouvoir réactionnaire mais tels que nous les résoudrions nous. La bombe, c’est aussi l’utilisation qu’on en fait. Ce problème-là ne se posait pas avant, il se pose maintenant.
3) (…) Aucune considération strictement militaire (touchant l’emploi) n’est valable (…). Pour De Gaulle, la bombe était une arme politique. Pour nous aussi : simplement la signification politique n’est pas la même. Elle est pour nous affirmation de notre volonté de réaliser souverainement le programme commun."

Kanapa demande à ses pairs quel serait le moment idéal pour faire venir cette question sur la place publique. Sa position est simple : il faut être pragmatique ; considérer le PC comme un parti de gouvernement ; et faire une lecture politique de l’arme nucléaire.
Plus facile à dire qu’à faire ! L’échange de vues qui s’ensuit montre un accord, certes, mais beaucoup d’appréhension aussi.
Gaston Plissonnier, comme à son habitude, évoque l’histoire du Parti pour justifier son acceptation ; quel que soit le cas de figure, ce dirigeant veille toujours, dans les moments importants, à trouver dans le passé communiste matière à justifier le présent, si bien qu’il n’y a, dans sa vision des choses, jamais de tournant, de virage mais une sorte de lente maturation… Etienne Fajon appelle à " bien mesurer les difficultés" ; pour Leroy, l’abandon de l’arme nucléaire signifierait la soumission aux Américains ; Charles Fiterman (qui n’était pas à Bazainville) est prudent :

" Ne pas donner l’impression d’une adhésion enthousiaste, ni d’un retournement. A terme, nous restons partisans de la liquidation. C’est seulement la considération de l’état de choses actuel qui nous fait maintenir.(…) Ca va soulever beaucoup de questions dans notre électorat".

Pour Georges Séguy,

" il faut que la France démocratique reste une nation ayant autorité dans le monde (…). Admettre qu’il puisse y avoir discussion dans les conférences (du parti. NDA) ”

Henri Krasucki semble avoir un doute sur le principe de "maintenance", autrement dit de modernisation de l’arme pour lui garder sa fiabilité, avancé par Kanapa. Philosophe, il estime cependant qu’

" il n’y a pas de lien automatique et de principe entre la bombe et l’indépendance (…).Mais les choses sont ce qu’elles sont en France aujourd’hui".

Paul Laurent suggère lui aussi d’

" être moins explicite sur le niveau de la maintenance".

Pour André Lajoinie,

" l’abandon serait un affaiblissement politique d’un gouvernement de gauche".

Tout le monde s’accorde pour faire venir vite cette question en débat dans le Parti, et mesure qu’il ne sera pas simple de la faire ratifier. G. Marchais tire cette conclusion très “ marchaisienne ” :

" 1) La sensibilité du parti ? Soit, mais faut aussi être ferme. Ce qui est en question, c’est la crédibilité de notre marche au pouvoir.
2) D’autant plus que la situation a bougé. Il nous faut une défense nationale. Comme parti ouvrier, nous sommes pour la paix. Cela dit, nous vivons dans un monde donné : il faut une politique de défense nationale. D’autant qu’il faut se défendre des Allemands pour réaliser le programme commun. Arme politique.

Ce n’est pas nous qui avons créé la bombe…mais nous n’avons plus rien d’autre. Allons nous envoyer par le fond “ le Redoutable ” ?
La bombe reste la bombe, c’est vrai. Mais avec nous les choses vont se passer tout autrement :
- seulement dissuasion
- initiatives multiples pour la paix
- tous azimuts
- indépendance logistique".

La discussion confirme aussi, et peut-être surtout, que l’équipe dirigeante, Marchais, Kanapa, Fiterman, notamment, s’inscrit bien, pour l’heure, dans la perspective d’aller au pouvoir dans une proche période.

A ce stade des discussions, on observe qu’une question n’a pas été évoquée. Question taboue tant l’idée est iconoclaste : s’il y a ralliement à la force de frappe, et à la dissuasion tous azimuts, on envisage donc la possibilité ( toute théorique, bien sûr, mais enfin…) de frapper les pays de l’Est !
Mais ce détail n’a pas échappé à Moscou : l’avant veille de la réunion du Comité central chargée de discuter de la défense nationale, le PCUS, averti par des échos de presse, par ses canaux également, de la teneur des débats internes du PC, s’adresse à la direction du Parti. Louis Baillot, qui était chargé des questions de défense, se souvient :

" Nous avons reçu la veille de la session une lettre du PCUS dont nous n’avons pas tenu compte" .

Ce que confirme François Hincker :

" Il y eut un autre affrontement entre les directions du PCF et du PCUS. Celui-ci, à la veille de la session du comité central où Kanapa devait présenter son rapport sur la dissuasion nucléaire, envoya une lettre mettant en garde le PCF contre cette orientation. Elle fut rejetée" .

Il sera question de cette lettre lors d’une rencontre, à l’automne, entre les deux partis. Mais une fois encore, on tait l’incident ; les communistes ne sauront rien de cette démarche, la quatrième pression directe exercée sur Paris depuis octobre 1976, selon nos sources ; et cette lettre, comme les démarches d’octobre ou de février, ne sera jamais rendue publique. Quand Marchais, en 1990, parlera des actes d’ingérence de l’URSS, il taira cette correspondance.
Nous avons retrouvé la trace de cette intervention soviétique lors de l’inventaire des fonds “ Polex ” ; il s’agit d’une note dactylographiée, d’un feuillet et demi, qui était dans les papiers de Kanapa ; non datée, non signée, ne portant aucune référence, elle indique que le lundi 9 mai (1977), “ un conseiller de l’ambassade soviétique ” était venu faire “ une communication verbale du Bureau politique du PCUS ”. Ayant pris connaissance de l’ordre du jour du Comité central, et d’un article de Louis Baillot, le PCUS tenait à faire savoir que

“ les questions de politique extérieure et militaire de la France revêtent un intérêt considérable pour nous ” .

Pendant des années, dit le message, le PCF fut partisan du désarmement :

“ D’après ce que l’on sait, il serait maintenant question d’un changement substantiel de l’attitude du PCF ”.

Or pour les Soviétiques, les forces nucléaires françaises sont une “ réalité négative ” ; elles n’assurent nullement l’indépendance, constituent un fardeau social ; cette arme lie la France à l’OTAN, elle est “ objectivement dirigée ” contre les pays socialistes et sert d’appoint aux Américains. Où est la menace, demande le PCUS ?

“ Contre qui sont formées les forces nucléaires de la France ?”

répète le texte, rappelant que les vraies garanties résident dans une politique de coexistence pacifique et non dans l’armement :

“ C’est là l’attitude de principe, l’attitude communiste ”

dit le message, ajoutant que les choses seraient toutes différentes s’il existait un nouveau climat politique entre les deux pays, si était conclu par exemple un traité politique d’amitié entre l’URSS et la France.

En vérité ce positionnement du PCF est proprement insupportable à Moscou : non seulement ses positions doctrinales sont agaçantes, non seulement il cautionne de fait l’agitation dissidente, mais voilà qu’il s’éloigne ostensiblement des canons de la diplomatie soviétique ; pire : qu’il contredit cette diplomatie au nom de la souveraineté nationale.

Le PCF ne “ tient pas compte ” de cette pression, mais elle pèse ; et tout le monde n’y est pas insensible.
Le 11 mai 1977, Kanapa est chargé de présenter, devant les cent cinquante membres du Comité Central, le rapport sur " Défense nationale, indépendance, paix et désarmement". C’est son quatrième grand rapport en quatre ans, mais incontestablement le plus fameux : il est passé en effet dans l’histoire sous le nom de “ rapport Kanapa ”, intitulé polémique que lui accolera systématiquement François Mitterrand dans les mois qui vont suivre.

Il existe plusieurs versions de ce texte. Il y a la mouture originale (portant quelques corrections de Marchais), intégrale, un texte dactylographié de 42 feuillets . La version qui sera rendue publique est la version abrégée, par les soins de Kanapa, de 29 feuillets, pour l’Humanité .

Kanapa commence son rapport par un rappel historique sur l’attachement des communistes à la nation, leur attitude passée à l’égard des crédits militaires ; il rappelle que Marchais, dès le 29 avril 1976, lors d’une émission télévisée, annonçait que les communistes réfléchissaient à une nouvelle politique de défense. Il faut tenir compte des évolutions, de l’état des moyens militaires, de la crise dans l’armée ; Kanapa dénonce la politique d’ “ abandon national ” du pouvoir giscardien, la “ réinsertion subreptice ” dans l’OTAN ; il parle du nouveau contexte international, du besoin d’amorcer le désarmement ; une nouvelle politique de défense doit viser l’indépendance française, qui est

" une condition du succès des réformes démocratiques profondes prévues par le programme commun".

Faire le choix d’une armée démocratique, c’est tenir compte des réalités, autrement dit c’est se prononcer

" pour la maintenance de l’arme nucléaire, c’est à dire pour le maintien de l’aptitude opérationnelle de l’arme nucléaire ( ce qui implique son entretien et l’inclusion des progrès scientifiques et techniques) au niveau quantitatif défini par les seules exigences de la sécurité et de l’indépendance du pays".

Il est partisan d’une stratégie "tous azimuts" ; il aborde les questions des dépenses militaires, de la paix et du désarmement ; il insiste sur la nécessité d’envisager cette question aujourd’hui, de l’aborder au grand jour :

" Si le comité central fait siennes ces conclusions, nous les communiquerons au parti socialiste et au mouvement des radicaux de gauche. (…) Puisque l’actualisation du programme commun est à l’ordre du jour dans la perspective des prochaines échéances politiques, il est souhaitable que nous ayons là-dessus les échanges de vues nécessaires" .

Ce rapport est adopté et va donner lieu à un intense effort d’explication et de propagande. Au lendemain de la session, Kanapa en présente les grandes lignes devant les secrétaires fédéraux. D’emblée, il indique que, dans quelques mois, la majorité "peut se prononcer pour le changement démocratique", qu’il faut pouvoir assurer les transformations

" dans la sécurité, dans la paix, à l’abri de toute pression, de toute menace, de toute intervention extérieure" .

Il dénonce les ambitions de la RFA, insiste sur trois arguments : la maintenance, les limites fixées à cette politique, les termes d’une autre politique internationale. Il est particulièrement attentif à l’accueil que les communistes vont réserver à ces innovations ; il sait que c’est un des points faibles de ses propositions :

" Trop souvent, c’est l’adversaire qui, avec les grands moyens d’information, informe les membres du parti de la politique du parti (…). Il faut donc expliquer et expliquer ce qu’est la politique du parti dans le parti".

Il rappelle certains malentendus récents à propos de la question de l’élection du Parlement Européen au suffrage universel :

" Des camarades pensent et nous disent : on a décidé de voter pour l’élection. Un point, c’est tout. Et ils pensent ainsi parce qu’ils ne connaissent tout simplement pas ce que Georges, ce que le parti a dit - et a dit depuis près de deux ans ! - mais ce qu’Europe 1, RTL et Gicquel ont affirmé avec une assurance qui n’a d’égale que la mauvaise foi. (…) L’adversaire va sans aucun doute tenter de procéder de la même façon à propos de la défense nationale".

Rassurant, il assure les cadres départementaux que

" nous recueillerons bientôt les fruits de cette grande politique populaire, démocratique, nationale".

Il s’adresse, toujours sur le même sujet, au grand public, lors de l’émission télévisée, “ Libre expression ”, quelques jours plus tard . Enfin, la version publique de son texte sort en brochures, à 600 000 exemplaires ; et, à la rentrée, un résumé en sera diffusé à six millions d’exemplaires .

Avec ce choix, le duo Kanapa-Marchais vise plusieurs objectifs : montrer la détermination des communistes à assumer leurs responsabilités gouvernementales et déblayer le terrain qui y conduit ; séduire une fraction gaulliste, ce rêve kanapiste d’une quatrième composante de l’union de la gauche, aux côtés des communistes, des socialistes et des radicaux ; et surtout, faire un signe au Parti socialiste, ce qu’atteste J.F. Gau , alors secrétaire de Georges Marchais.
G.Marchais signifie en substance à F.Mitterrand : la politique indépendante que demande le programme commun nous amène à opter pour la bombe, c’est à dire pour une politique tous azimuts, c’est à dire pour une certaine distance avec Moscou ; pour appuyer sa démonstration, G.Marchais boude ostensiblement L.Brejnev qui est alors en voyage officiel à Paris : “ Il n’est pas obligatoire que nous nous rencontrions à chaque fois qu’il vient à Paris" commente-t-il dédaigneusement .
Mais le PC attend un geste de réciprocité de la part du PS, c’est à dire une prise de distance (relative) avec les Etats Unis et les milieux atlantistes ; il ne s’agit pas de remettre en cause l’appartenance à l’alliance atlantique mais de marquer, au sein de cette alliance, une forte volonté d’autonomie. Or ce geste du PS ne vient pas. Et symptomatiquement, c’est en grande partie sur la question de la Défense que les négociations à gauche capoteront, l’été suivant.

Au passage, optant pour le nucléaire au printemps 1977, Kanapa peut difficilement oublier que trente ans plus tôt, il a déjà été mêlé, un peu, à cette affaire de bombe. Après guerre, le communiste Frédéric Joliot-Curie est un des concepteurs de la bombe “ A ” française ; ce rôle fut occulté car il n’arrangeait personne, ni les communistes officiellement opposés au nucléaire, ni les gaullistes qui n’apprécient guère l’importun ; or peu après avoir participé à la réflexion sur cette arme, Joliot-Curie en fut un contempteur ; par idéologie, par discipline aussi : à l’aube de la guerre froide, Joliot-Curie se laisse convaincre, par Casanova, de la malfaisance de cette fabrication . Il se voit relevé de ses fonctions de Haut-Commissaire à l’énergie atomique . Or c’est Kanapa qui anima le comité de défense du savant sacrifié . Trois décennies plus tard, animée par une certaine volonté de communisme national, une partie de la direction dote le programme du PC de tous les attributs de l’indépendance ; ce faisant elle semble renouer avec des idées qui furent dans l’air, avant que la guerre froide ne vienne tout aligner.

Le changement de ton sur la question de défense nationale, et les conséquences que cela suppose, sont spectaculaires. Faisant le bilan de l’évolution communiste, depuis le XXIIe congrès, début 1976, jusqu’à ce printemps 1977, l’historien François Hincker fait ce constat :

" Il n’y a point de doute qu’en l’espace de 18 mois le PCF s’était déplacé de plusieurs milliers d’années lumière par rapport à sa position antérieure à l’égard de l’URSS et qu’il n’avait esquissé aucun retour en arrière au moment de la réactualisation du programme commun" .

C) L’actualisation du programme commun

Quelques jours après cette session consacrée à la Défense, le 17 mai, lors d’une rencontre au sommet, les trois partis de gauche décident de reprendre les discussions sur “ l’actualisation ” du programme commun ; celles ci n’avaient jamais vraiment cessé ; dès 1972, ces formations avaient constitué un comité de liaison permanent ; en 1975, ce comité avait désigné trois groupes d’étude, sur l’économie, les libertés et l’international, qui, selon Marchais, avaient

" accumulé depuis un an et demi des matériaux utiles" .

L’idée, à la veille des législatives de 1978, de revisiter ce contrat de la gauche, signé cinq ans plus tôt, paraissait assez légitime. Chaque parti, cependant, n’entendait pas cette “ actualisation ” de la même façon. Mitterrand prend l’affaire au pied de la lettre : dépoussiérer le texte sans toucher à son architecture et régler rapidement cette affaire. Le PC, lui, souhaite étoffer les propositions en matière sociale, économique, institutionnelle, internationale et semble prêt à prendre son temps.

Sur ces négociations, du côté communiste, il existe plusieurs sources. Au cours de ces mois de mai, juin et juillet, Kanapa, qui, depuis des années est partie prenante de toutes ces négociations, s’exprime souvent, lors de rassemblements publics ( il y a ses discours en région parisienne ou dans le Gard), écrit beaucoup, dans la presse communiste essentiellement ; il y fait état des problèmes auxquels se heurtent ces discussions.
Plusieurs ouvrages abordent d’autre part cet épisode. Notamment celui de Pierre Juquin, à l’automne 1977, intitulé " Programme Commun. L’actualisation à dossiers ouverts" . Cet ouvrage partisan dramatise les enjeux, cherche à manipuler le lecteur ; on peut cependant y retrouver le cheminement des conversations, le calendrier des réunions, des notes de différents membres de la délégation communiste, notes utiles, assez peu contestées, même si l’usage qui en est fait est polémique. P.Juquin s’en explique en ces termes :

" Les discussions sont rapportées d’après les notes prises, à chaque réunion, par la délégation communiste. L’exactitude de ces "minutes" n’a été mise en doute par personne. Au contraire, on a même supposé de façon romanesque et offensante qu’elles provenaient d’enregistrements, ce qui est rigoureusement faux. Nous les livrons telles quelles, comme un document d’histoire brut" .

Dès la rencontre du 17 mai, le PC confirme qu’il entend marquer très à gauche cette entreprise d’actualisation. D’ailleurs il avait déjà rendues publiques ses propositions , il avait même chiffré le coût des mesures à prendre par un gouvernement de gauche les trois premières années , chiffrage que Mitterrand refusa de prendre en compte . Les communistes cachent mal leur ambition qui ressemble à de la surenchère.
Les trois formations désignent un groupe de travail composé de cinq négociateurs pour chaque parti. La délégation du PCF comprend Charles Fiterman ( il est depuis 1976 chef de la délégation communiste au sein du comité de liaison), Paul Laurent ( chargé du calendrier d’application du programme), Philippe Herzog ( qui pilote les dossiers économique et social), Pierre Juquin (pour les libertés et les institutions) et Kanapa, pour la politique extérieure .

Ce groupe va tenir quinze séances de travail, du 31 mai jusqu’à la fin juillet . On commence par les questions du pouvoir d’achat, qui soulèvent des problèmes mineurs, puis on s’accorde sur l’emploi.
Intervient à la mi-juin le congrès du PS à Nantes , aux accents volontaristes ( Un des slogans est " Tout devient possible ici et maintenant") ; la presse communiste relève surtout les propos de Rocard sur une “ gestion de la crise à l’européenne ”, ceux de Mitterrand sur le désir de conclure vite les négociations à gauche, sur la priorité accordée au programme socialiste, ou sur " un gouvernement à direction socialiste" qui “ s’inspirera du programme commun". Le PC marque le coup, réunit ses instances, fait mine de s’alerter ; Fiterman, à la reprise de la quatrième réunion, le 23 juin, déclare que le PS se comporte en parti dominant qui veut imposer son programme dominant :

" Il est normal, dit-il, que chacun cherche à accroître son influence. Nous sommes d’autant plus sereins à cet égard que la situation est plus satisfaisante pour notre parti qu’en 1974. Nous enregistrons des progrès qui contribuent au progrès général de la gauche" .

Dès lors les choses se tendent : début juillet, on aborde la question des nationalisations. S’ouvre une interminable polémique, à laquelle bientôt plus personne ne comprend plus rien, sur ce qu’il convient de nationaliser : la maison mère ou/et les filiales ? et jusqu’à quel point ces dernières peuvent être concernées ? “ Un lièvre est levé ” se félicitera plus tard Pierre Juquin .

Dans ses interventions publiques, Kanapa évoque systématiquement ces négociations. C’est le cas lors de meetings à Leyzan, dans le Gard ou à Noisy le Grand. Il réfute la critique de surenchère, estime que le PC n’en demande pas trop, que le PS au contraire revoit le programme commun à la baisse. La gauche ne doit pas décevoir :

" Je ne vous le cache pas : les discussions sont difficiles" .

La droite, dit-il, en laissant entendre que la gauche allait être fatalement majoritaire, cherche à démobiliser, alors qu’il faut intervenir, lutter, déployer beaucoup d’efforts. L’argumentaire de Kanapa, c’est un exercice d’équilibre où il veut être lucide sans désespérer, nourrir l’espoir tout en se montrant vigilant. La chose est difficile et il hésite parfois à trouver le mot juste. Il a du mal à choisir la formule finale de ses discours, par exemple, s’y reprend à trois reprises comme l’atteste le texte raturé . Il écrit d’abord :

" Ainsi vous assurerez à coup sûr la victoire en 1978"

Il biffe, et tempère :

" C’est le plus sûr moyen d’assurer la victoire en 1978".

Enfin il croit trouver :

" C’est le plus sûr moyen de garantir la victoire en 1978".

Soucieux de remobiliser l’opinion, les négociateurs communistes parcourent le pays pour faire part de leurs inquiétudes ; Kanapa participe ainsi à diverses rencontres aux portes des entreprises . Mais ces débats ne suscitent en vérité guère d’émotion dans le monde du travail.

A la mi-juillet, le ton monte encore entre partenaires de gauche. Marchais assure qu’il n’est pas question pour le PC d’aller au pouvoir pour “ gérer la crise ” . Les négociateurs abordent enfin, le 21, les questions de Défense. Le socialiste Pontillon, le radical Luchaire émettent des doutes sur la bombe. Kanapa rappelle que pour le PC, l’Alliance atlantique n’est plus un problème ; c’est une affaire réglée depuis 1972. La seule question est celle de la bombe. Il prend acte que le PS a prévu une convention, en décembre , sur cette question, revient sur la récente session du PC :

" Nous ne voulons pas nous ingérer dans votre vie. Mais vous saviez comme nous qu’il faudrait actualiser le programme commun. Nous avons réuni notre comité central le 11 mai pour être prêts, dans un souci de loyauté à l’égard de nos partenaires" .

Non seulement, ajoute-t-il, le PS n’a pas procédé ainsi mais il peut demain remettre en cause ce qu’on a élaboré ensemble : c’est une "question vitale", un " problème très sérieux".

Dans cette dernière phase des négociations, Kanapa semble jouer un rôle tout à fait important, non seulement parce que le dossier dont il est en charge, la Défense, a pris les proportions que l’on sait, mais aussi parce qu’il commente, presque quotidiennement, dans les journaux du Parti ou les médias audiovisuels, l’état des discussions ; il s’agit de convaincre l’opinion ; Kanapa semble se comporter en chef de délégation.

Le 21 juillet au soir, il est invité au journal d’Antenne 2. Noël Copin lui demande si on approche de la fin des discussions.

" La vérité, répond-il, c’est que les points de vue se sont rapprochés sur un nombre appréciable de questions, mais qu’il subsiste une série de questions à régler, sur lesquelles il n’existe pas actuellement d’accord" .

Sur les questions de Défense, il se garde de dire s’il y a divergence ou non, puisque le PS ne s’est pas encore exprimé sur le sujet :

" Mais il serait inconcevable qu’il s’agisse là d’une question qu’on considère comme une question réservée, qu’on puisse passer sous silence, puisqu’il s’agit d’une question vitale".

Il lui paraît difficile de dire quand tout cela se terminera.

Alors que les autres dossiers ne semblent plus guère poser de problèmes insurmontables, voici la question de la Défense devenue un enjeu apparemment considérable. Les négociateurs communistes pensent avoir tout à gagner à faire le forcing sur ce dossier. D’abord parce que cette question est sérieuse. Et puis, quelle est l’alternative ? le PS accepte leurs propositions ? ils apparaissent plus responsables ; le PS refuse ? il prendrait le risque, disproportionné, de tout faire capoter. En fait le PC se trompe sur les deux tableaux.

Il est persuadé, Louis Baillot dixit, que le PS va faire de manière imminente le choix de la bombe :

" On pensait, après tous les débats que nous avions eus avec des responsables militaires, que Mitterrand était en difficulté sur la question de la Défense. Des gens comme Hernu, ou la Convention des Armées Républicaines, plaidaient pour la force de frappe. On ne pensait pas que Mitterrand aurait une attitude si négative. On croyait qu’il allait nous rejoindre, opter pour une attitude assez proche de la nôtre" .

S’ouvre alors une semaine cruciale, celle qui, pour tout le monde, doit voir aboutir, rapidement, les discussions. Kanapa, dans L’Humanité du lundi 25 juillet, donne l’état des lieux et la ligne de conduite des négociateurs du PCF. Il s’agit d’un travail sérieux, dit-il, car depuis 1972 ont eu lieu de sérieuses évolutions, surtout au plan économique ; les besoins ont bougé, les réponses doivent suivre ; d’ores et déjà, le groupe de travail a réalisé un sérieux enrichissement du texte mais des divergences demeurent. Il parle des questions sociales, économiques‚ démocratiques :

" Nous continuons d’insister pour que le programme commun soit enrichi en ce qui concerne l’extension des droits et des libertés, individuelles et collectives. (…) Nous voulons écarter toute bureaucratisation, tout étatisme, tout ce qui pourrait entraver les libres choix, l’initiative, la diversité."

Les enjeux internationaux n’ont pas été encore vraiment abordés, ajoute-t-il. La question de la bombe va se poser . Refuser cette arme, c’est rechercher le parapluie américain :

" Nous ne voulons d’aucun protectorat. La neutralité n’est certes pas une politique qui convient à la France. Mais l’indépendance est un besoin vital".

Bref Kanapa laisse, assez fortement, entendre qu’il y a encore du pain sur la planche, de nombreuses questions à débattre, des problèmes à solutionner, qu’il convient aussi de bien préparer la rencontre au sommet qui viendrait conclure solennellement tout ce travail…

Alors que dans L’Humanité, il veille à ne pas tout polariser sur l’affaire de la Défense, problème plutôt abscons pour l’opinion, le lendemain, 26 juillet, dans un entretien à Antenne 2, pour le JT de 20h, il met exclusivement l’accent sur ce dossier. Et comme l’interview ne passe pas intégralement, il fait publier par le quotidien communiste ses propos sous ce titre : “ Une question vitale ”, où il martèle cette idée :

" Un accord sur le programme commun en général, global, est inconcevable sans que nous aboutissions avec eux à une position commune, claire, sur la question de la défense nationale" .

Pour être sûr que le message passe, il insiste :

" Je le répète : un accord sur la réactualisation du programme commun n’est pas concevable si nous ne parvenions pas à une telle définition".

Ainsi la bombe est devenue une “ question vitale ” ! Or ce même 26 juillet, les conversations, dans le groupe de travail, portent sur la dissuasion nucléaire. Kanapa est amené à répondre au socialiste Pontillon :

" Pas d’équivoque. La stratégie de dissuasion s’oppose à la stratégie de l’emploi" .

Il propose " un système national de détection, indispensable à la liberté d’initiative du pays" ; ses partenaires sont perplexes. Mais les discussions progressent :

" Jean Pierre Cot, Jean Kanapa et François Luchaire sont finalement désignés pour essayer de rédiger un projet sur la Défense. Ils aboutissent le soir même à un protocole comportant des bases d’accord importantes et des divergences" .

Dans la journée du 27, la discussion reprend sur la Défense à partir de ce protocole :

" Un accord semble possible malgré les divergences profondes qui subsistent sur quelques questions ( par exemple, la défense "tous azimuts")" .

Le soir même, Mitterrand, à la télévision, exprime toujours des doutes sur la crédibilité de la bombe française et penche en faveur d’un référendum après la victoire la gauche. Propos qui font rebondir le débat, le lendemain au sein du groupe de travail. Fiterman dramatise. Il voit

" un fossé entre cette déclaration et le sens du texte que nous sommes en train de rédiger" .

Pour Kanapa, il s’agit

" de la crédibilité de notre politique gouvernementale. C’est la question la plus grave que nous ayons rencontrée. Il est impensable que des hommes politiques qui aspirent au gouvernement du pays jettent le doute public sur la valeur de la Défense nationale" .

Une suspension de séance est demandée ; puis les communistes prennent acte de l’accord des émissaires socialistes sur le protocole conclu la veille ; le débat se poursuit, notamment sur le calendrier d’application des réformes et les futures structures gouvernementales ; pour Kanapa :

" Beaucoup de nos propositions ont été définies en contradiction avec la pratique actuelle. Par exemple, la France a-t-elle un vrai ministre des Affaires étrangères ? N’est-ce pas plutôt le secrétaire particulier de M. Giscard d’Estaing aux Affaires étrangères ? C’est ce genre de choses qu’il faut changer. Il faut donner une idée de la façon nouvelle, démocratique, dont l’union fonctionnera au gouvernement".

Des différences d’approche subsistent entre négociateurs mais les choses avancent, et l’ultime séance, du 28 juillet, s’achève sur un communiqué commun où il est question de "bilan positif des travaux", "d’examen complet", de "positions communes sur un nombre appréciable de problèmes" et de "divergences (qui) subsistent sur certaines questions" ; le texte prévoit une "réunion à la mi septembre au plus haut niveau".

La tonalité est positive, tout comme le titre, sur deux colonnes à la "Une", de L’Humanité :

" Sommet de la gauche. Le groupe des quinze chargé de l’actualisation du programme commun a achevé ses travaux. Des progrès significatifs. Il reste à créer les conditions d’un bon accord" .

Or ce titre est de Kanapa ! Le correspondant de L’Humanité, Michel Naudy, qui couvre cette dernière réunion, a raconté cette nuit où il fit le pied de grue… près des toilettes, au siège des radicaux de gauche, espérant ainsi mettre la main sur un des délégués communistes, qui lui glisserait quelques indiscrétions :

" L’oeil froid, la pipe aux lèvres et la vessie pleine, Jean Kanapa sortit. Prenant de vitesse mes confrères qui étaient entassés dans l’entrée, je parvins à lui murmurer : " Un titre, un titre pour l’Huma". Cinq minutes après, le temps nécessaire pour satisfaire son besoin et le rédacteur de son journal, il me glissa un court billet dans la main avec une habileté surprenante.(…) Le titre de Kanapa, je peux l’avouer aujourd’hui, était d’une platitude à pleurer, mais il était optimiste" .

Naudy participe dans les heures qui suivent, toujours dans cette nuit du 28 au 29 juillet, à une rencontre impromptue au cours de laquelle les délégués communistes procèdent à un premier bilan, en interne, des négociations ; pour tous, un accord est en vue, et l’essentiel est fait ; ils prennent acte du fait que la dernière séance a été beaucoup plus productive que prévu ; les points de convergence sont nombreux, plusieurs divergences ont été dépassées. Un communiqué pour l’AFP avait été préparé avant même cette séance ; il faut le revoir à la hausse. C.Fiterman s’en charge. Il complète le texte de sa main - vue l’heure avancée, il n’y a plus de dactylo ; apparaissent nettement ses corrections, que signale Naudy. Dans l’énumération des difficultés persistantes entre formations de gauche, C.Fiterman supprime la référence à l’"impôt sur les fortunes" et “ la défense nationale" ; et il ajoute par contre :

"…les bases générales d’un accord sur la politique de défense nationale ont été dégagées ; celle-ci reposera entre autre sur un grand effort en faveur du désarmement général, sur le maintien de l’armement nucléaire français, sur une stratégie de dissuasion au sens strict, permettant de faire face à tout agresseur éventuel quel qu’il soit, sur le refus de s’associer à la constitution de toute nouvelle organisation militaire intégrée. Il reste à préciser plusieurs formulations de ce texte sur lequel les représentants du Ps ont déclaré que la direction de leur parti s’engagera clairement" .

Certes la déclaration continue un peu de souffler le chaud et le froid ; mais ce qu’on en retient surtout, c’est " l’appréciation positive", les termes de "discussion sérieuse et approfondie", de " progrès significatifs" et "nombre de positions communes". En fait cinquante feuillets de propositions nouvelles viennent s’ajouter au texte de 1972 ; en somme le plus gros est fait, l’accord est au bout de l’été. C’est la ligne de Kanapa – et de Fiterman- si l’on en juge par le titre proposé au quotidien communiste ; d’ailleurs, pour en revenir au témoignage de Michel Naudy, Kanapa, à l’issue d’un mois et demi de négociations marathon, est particulièrement en forme :

" L’atmosphère (cette nuit du 28 au 29 juillet) était on ne peut plus détendue et devint même franchement rigolarde lorsque Jean Kanapa qui, contrairement à sa réputation, ne manquait pas d’humour, expliqua par le menu comment il avait roulé dans la farine son alter ego radical de gauche chargé, comme lui, du dossier de politique étrangère…" .

Kanapa, après avoir emprunté, depuis deux ans, un chemin de crête, a l’impression d’avoir effectué un parcours sans faute : lui qui a l’oreille du secrétaire général s’est imposé comme un des principaux dirigeants communistes dans les médias ; il a été le maître d’oeuvre du XXIIe congrès, il a fait la leçon à l’Est, parrainé la nouvelle famille eurocommuniste ; il a modernisé le programme communiste et imposé sa marque au programme commun ; il a certes pris une part active à la dramatisation de ces négociations mais il semble à présent convaincu que les désaccords sont pour l’essentiel surmontés ; un collaborateur de la “ Polex ”, Patrice Jorland, qui a des rapports quasi amicaux avec lui, le croise en ce milieu de l’été ; P. Jorland se rend à titre privé au Japon et demande s’il y a un message à transmettre aux leaders du PCJ. Kanapa le charge de dire qu’il y a des difficultés à gauche mais que “ ça va marcher ” .
Il estime avoir contribué à mettre en ordre de marche la gauche française vers le pouvoir ; dans six mois, celui-ci ne devrait pas lui échapper. Peut-être même y sera-t-il associé ? pourquoi pas ministre ? des Affaires étrangères ? ou européennes ? Cela s’écrit, cela se dit. On le lui dit. P. Jorland par exemple. Kanapa ne répond pas. Se contente de sourire. Mais il y pense, c’est fatal.

CHAPITRE CINQ
Les vents contraires

Les choses basculent à partir du mois d’août ; tous les paramètres jusque là satisfaisants pour Jean Kanapa virent progressivement au rouge ; l’idée d’un accord à gauche est écartée et les deux partis vont s’installer dans la rupture ; le regard communiste est moins ouvertement critique sur l’Est ; la démarche eurocommuniste est nettement plus paresseuse.
Comme si sa “ ligne ”, qui semblait emprunter jusque là une voie royale, était moins invoquée ; comme si sa complicité avec Marchais était amoindrie, comme si J. Kanapa avait du mal à suivre et que son rapport quasi-fusionnel avec le secrétaire général ne fonctionnait plus tout à fait aussi bien. Une sorte de malentendu allait s’installer entre lui et le reste de la direction ainsi qu’avec la masse du Parti. Non pas qu’il soit en panne d’idées ni sanctionné. Mais son projet semble avoir perdu son ressort politique.

A) La rupture à gauche

Si les négociateurs communistes semblent plutôt satisfaits, au terme des discussions à gauche, et partent en vacances avec le sentiment du devoir accompli, telle n’est pas l’opinion de G. Marchais qui rentre remonté de ses congés corses, décidé à corriger la copie, à dévaloriser le difficile accord auquel étaient parvenues les trois formations et défaire ce qui avait été fait.

Quelques mois plus tard – au deuxième semestre- le secrétaire général réécrira l’histoire de la rupture à gauche en partant de l’intervention télévisée de F. Mitterrand, le 27 juillet au soir, et de sa proposition de référendum sur la bombe atomique ; cette prestation l’aurait tellement alerté qu’il en aurait écourté son séjour ; c’est la fameuse apostrophe : " Liliane, fais les valises !". En fait Marchais ne rentre pas aussi précipitamment qu’il le dit ; le 28 sur A2, il déclare bien qu’" il est exclu de conclure l’actualisation sans conclure ce problème là…", ce que dit Kanapa de son côté ; et le fait est que les discussions, ensuite, progressent sur cet enjeu ; le problème est donc ailleurs.

Quelle est l’arrière-pensée de G. Marchais ? des pressions s’exercent-elles alors sur le secrétaire général ? M. Naudy, citant Robrieux, parle

" d’un mystérieux émissaire qui se serait rendu en Corse au mois de juillet auprès de Marchais et serait parvenu à le convaincre de rompre avec le Ps" .

L’explication est sans doute moins romanesque, plus composite. Revenons sur la tactique des négociateurs du PC ; tout le monde, de ce côté là, est d’accord pour exercer une forte pression sur le partenaire, gauchir le programme (et/ou droitiser l’image du PS par la même occasion), travailler au rééquilibrage en faisant ainsi la différence aux yeux de l’opinion entre partis de gauche. C’est ensuite que les choses se compliquent : car jusqu’où exercer le bras de fer ? pense-t-on réellement que le PS se pliera à toutes les exigences communistes ? comment apparaître le champion de l’union tout en mettant en cause le contrat ? vise-t-on une négociation très dure, avec la perspective néanmoins d’aboutir ? cherche-t-on la rupture, en tombant “ à gauche ”, avec l’option d’aller aux élections, seul mais avec une image de rassembleur ? et dans ce cas, s’agit-il d’une brouille tactique et l’élection passée, on règne ensemble ? ou veut-on casser l’union durablement, avec l’idée de restaurer un PCF isolé peut-être mais renforcé certainement, dans l’attente de jours meilleurs - selon le syndrome marseillais dont on a déjà parlé ? pense-t-on sortir ainsi du “ piège ” du programme commun qui ne profiterait qu’au Ps et à Mitterrand, et rebâtir un nouveau type de relations politiques à gauche ?
Toutes ces options existent ; toutes ont des partisans ; parfois le même individu est traversé par ces différents choix ; parfois aussi au fil des mois il peut en changer.

Il y a en politique une part de risque que l’on peut réduire par une connaissance affinée de l’autre et de l’opinion. Or les négociateurs communistes se leurrent sur le rapport de forces et les orientations du partenaire ; ils ont été grisés par les municipales ; au début de l’été encore, en réponse à Bérégovoy qui estimait que le PC prenait ombrage des scores du PS, Marchais répète que, décidément, on n’est plus en 1974 ; et il magnifie les résultats de deux élections municipales partielles survenues en juin ( +8% à Noisy, +3,6 à Châtellerault). Kanapa dans une interview au même moment dit la même chose.

Ils sous-estiment l’autre, oubliant un peu qu’ils ne sont pas les seuls à calculer ; la perspective d’arriver au pouvoir à égalité de force avec le PC dans un gouvernement sous tutelle d’un président de droite enchante modérément Mitterrand. Il sait être patient : " Il faut savoir laisser passer une échéance" disait-il déjà à Mauroy en 1969, venu lui proposer d’être candidat . Et finalement, tout indique qu’il s’arrangera pour “ passer ” les législatives de 1978 et se consacrer aux présidentielles qui suivent de peu, où l’architecture du pouvoir lui convient mieux.

Les négociateurs communistes surestiment l’opinion : celle-ci veut le changement ( le sentiment anti-droite est fort) ; elle veut l’unité ( un sondage paru dans Le Matin indique que 19 électeurs communistes sur 20 sont favorables à un gouvernement d’union ; c’est le cas d’un électeur socialiste sur deux) ; chez elle, le refus de la droite l’emporte sur le marquage radicalement à gauche de l’alternative. D’où aussi la faible mobilisation populaire autour des débats de réactualisation du programme commun. Le chercheur Jacques Capdevielle pointe même

“ la relative indifférence avec laquelle les Français en général et les ouvriers en particulier vont suivre les péripéties de la rupture de l’union de la gauche ” .

Sur ce dossier, Marchais et Kanapa ne sont pas tout à fait sur la même longueur d’onde ; certes, leur proximité n’est pas en cause ; Marchais fera confiance jusqu’au bout à son lieutenant ; et Kanapa n’aura à aucun moment le moindre geste de déloyauté par rapport à ce chef si charismatique, le moindre comportement “ dissident ” : c’est à travers l’autre que Kanapa fonctionne ; il n’est pas question qu’ il se mette “ à son compte ”.

La différence d’appréciation entre les négociateurs C.Fiterman et J.Kanapa d’un côté, le secrétaire général de l’autre porte sur la manière de mener les négociations…et de gagner les élections. G.Marchais doute de la volonté de changement du PS et assure ne pas vouloir aller au gouvernement s’il s’agit de laisser les choses en l’état : il le dit explicitement dans son “ Discours aux intellectuels ” de l’Hôtel Sheraton, à Paris, le 15 juin . Il mise sur une mobilisation de l’opinion de gauche en sa faveur : or il sait que cette opinion, à commencer par les communistes, ne prend pas très au sérieux la brouille du printemps entre les signataires du programme commun ; ce n’est pas la première fois que ces partis se disputent ; ils se sont chaque fois rabibochés ; “ on ” se dit que les choses vont s’arranger. G.Marchais combat cette tendance, que nourrit à ses yeux l’accord de la fin juillet, et dramatise à outrance les enjeux. D’où sa ligne de “ confrontation ” à gauche à l’automne.
J.Kanapa pense plutôt que les conditions sont réunies pour tenter une expérience gouvernementale de gauche, à participation communiste. Ce que confirme l’entourage du secrétaire général ; de nouveaux venus ont fait leur apparition au cabinet de Marchais, comme Jean François Gau ou Francis Wurtz ; ils ont été appelés à renforcer cette structure lorsque C.Fiterman a été promu au secrétariat du parti ; ils sont typiques de ces nouveaux cadres marchaisiens, jeunes – ils n’ont pas trente ans-, intellectuels - l’un était journaliste, l’autre enseignant, acquis à l’orientation du XXIIe congrès, admiratifs aussi pour l’apport de Kanapa ; l’attitude de ce dernier les surprend un peu ; selon F. Wurtz :

" Kanapa n’était pas chaud pour la cassure. Il y participe mais ne gère pas l’ensemble du dossier. C’est Fiterman qui a en charge la totalité de l’affaire, qui calcule quand et comment se fera la rupture, qui envisage de manière cynique où faire tomber le PS, sur quel sujet faire la différence avec lui" .

Début août , Georges Marchais ressort donc le dossier de la défense nationale ; il insiste sur le concept de dissuasion “ tous azimuts ” et rejette l’idée mitterrandienne de référendum. Or Le Monde , le jour même , publie le texte de l’accord à gauche du 28 juillet sur le sujet ; le terme de “ tous azimuts ” n’y figure pas, alors qu’il est dit que “ la décision finale devra appartenir aux Français ”. Et l’on se souvient que Charles Fiterman, alors, avait fait publier un bilan plutôt encourageant des discussions à gauche, y compris sur la Défense . Marchais contraint ce dernier à faire une manière d’autocritique à la Une de L’Humanité. Le négociateur communiste signe un éditorial gêné où il reconnaît que :

“ des bases générales d’accord se dégagent effectivement (…) mais qu’il ne pouvait y avoir accord global sur un texte tant que certaines parties restaient à rédiger ” .

L’autocritique vaut donc pour le texte sur la Défense négocié par Kanapa. Ce même été, dans le quotidien communiste, si certains se félicitent de l’état des négociations, d’autres, Maxime Gremetz, par exemple, un homme qui monte à la direction, y tiennent des propos fort restrictifs sur l’accord :

" Il faut encore beaucoup travailler pour aller à la réunion au sommet. Il y a des divergences sur l’effort à faire en matière de salaires, la date d’application du Smic, de revalorisation des allocations familiales, le volume de constructions Hlm, le champ des nationalisations, la mise en oeuvre du droit à l’autodétermination pour les Dom-Tom, le calendrier d’application…" .

Il prend soin de préciser toutefois qu’il ne s’agit pas " de promettre tout à tout le monde".
Rentré de vacances, Kanapa, pris à contre-pied, va cependant participer pleinement à ce débat polémique ; on le voit volontiers s’exprimer dans la presse ; il existe un brouillon de son papier, début septembre, dans l’Humanité sur la Défense nationale ; ses interventions dans les médias ; son compte rendu manuscrit de la session du Comité central de début octobre ; son projet d’éditorial pour les Cahiers du communisme sur cette session ; des textes de discours, courant octobre.

La direction du PCF engage donc, dès les premiers jours de la rentrée de septembre, une campagne publique de grande ampleur, sur la question des négociations à gauche ; dans une édition spéciale de l’Humanité, diffusée à six millions d’exemplaires, les différents négociateurs communistes présentent l’état des lieux ; Kanapa y parle de la défense nationale ; il ne peut nier qu’un accord s’esquissait fin juillet ; il hésite sur l’argumentation ; dans la mouture originale, du 1er septembre, dactylographiée, de son article, toute la page deux est raturée, corrigée de sa main ; il se défend de l’accusation de F.Mitterrand de vouloir rompre les alliances de la France ; il insiste sur la question de la décision d’utilisation de l’arme : aux mains d’un homme seul ? d’un collectif ? Il rejette l’idée de défense européenne ; son texte ajoute :

" Le plus grave est le fait suivant : la délégation socialiste nous avait annoncé que son parti s’engagerait clairement sur le fond du problème. Or c’est tout le contraire qui se produit. Le PS continue de laisser dans l’ombre son choix en matière de défense nationale" .

Kanapa teste cette argumentation sur RTL. Comme on lui fait remarquer que certains trouvent contradictoire une stratégie "tous azimuts" et l’appartenance à l’alliance atlantique, il répond :

" Je vous laisse la responsabilité de cette affirmation" .

Une rencontre au sommet des leaders de la gauche a lieu le 14 septembre ; elle se solde par un échec. Une nouvelle rencontre est programmée pour le 21. Ce jour là, le Quotidien de Paris publie un entretien avec Kanapa, intitulé “ Kanapa (PC) répond à Mitterrand : Non à un référendum sur la défense ”. Le débat et la confrontation à gauche sont utiles, ainsi les Français peuvent juger en connaissance de cause, dit-il.

Lors de ce second sommet, les questions de Défense reviennent en force. Un peu à son corps défendant, Kanapa se trouve au cœur de la polémique. Le jeudi 22 septembre dans l’après midi, en effet, Mitterrand

" polémique contre ce qu’il appelle le " rapport Kanapa" pour insinuer que les communistes voudront renverser les alliances de la France" .

Mais le leader socialiste accepterait de supprimer " avec peine et à grand regret" l’allusion au référendum. A nouveau l’entente paraît possible. Quand le radical de gauche François Luchaire propose d’écrire dans le programme commun que

" le gouvernement informera les Français de tous les éléments du problème"

les communistes parlent de “ rebondissement incroyable ” . Le sommet est interrompu. Le motif de rupture est trouvé.

La question s’est donc déplacée. On est passé du problème de la bombe proprement dite à celle de l’alignement, ou non, de la France sur les blocs. Au lendemain de cet échec, Marchais déclare à la télévision :

" Nous sommes contre les blocs, nous. Nous ne proposons pas de quitter l’Alliance atlantique pour entrer au Pacte de Varsovie. Nous sommes dans cette alliance, nous y restons. Ce que nous voulons c’est garder l’indépendance de notre pays.(…) C’est Chevènement, je crois, qui avait posé la question il y a quelques jours. Il évoquait l’hypothèse où la France serait agressée par l’URSS et il se demandait si ce n’était pas cela qui nous gênait par rapport à l’Alliance atlantique. J’ai dit hier à François Mitterrand et à la délégation du PS : Je ne crois pas à une telle chose. Mais je vais vous répondre clairement. Si par hypothèse absurde la France était agressée par l’URSS, nous serions au premier rang pour défendre le territoire national. Est-ce que vous, François Mitterrand, vous prendriez le même engagement si la France était agressée par les Américains ou les Allemands ?" .

C’est une autre façon de dire que le PC attendait de son allié une réponse à sa prise de position sur la politique de défense, le 11 mai ; il avait le sentiment d’avoir pris ses distances avec l’Est et souhaitait un geste similaire du partenaire socialiste ; or, non seulement, rien n’est venu mais F. Mitterrand se lance à présent dans la polémique, brocardant, chaque fois qu’il en a l’occasion, le “ rapport Kanapa ”, le plus souvent qualifié d’ “ ubuesque ”.

Ce qui amène Kanapa à réagir. Dans un long article documenté, intitulé “ François Mitterrand, le programme commun et la défense nationale. Kanapa rétablit la vérité" ” ; dans son brouillon , il écrit :

“ Une fois de plus, (Mitterrand) a évoqué ce qu’il appelle le "rapport Kanapa", expression visant sans doute à accréditer l’idée d’un rapport mystérieux et confidentiel, alors qu’il s’agit simplement du rapport que j’ai présenté au nom du Bureau Politique sur les questions de la Défense nationale et du désarmement le 11 mai dernier devant le comité central, que celui ci a adopté à l’unanimité et qui a été édité en brochure à 600 000 exemplaires….” .

A partir des propos tenus durant la rencontre au sommet, il reprend un argumentaire déjà connu, sur l’acceptation de l’Alliance atlantique par le PC ; il réfute l’idée que ce parti chercherait le parapluie nucléaire de l’Est alors même que Mitterrand est atlantiste et assure qu’il n’est pas question de signer un “ chèque en blanc ” au PS.

Début octobre, la direction rend compte de la situation devant le Comité central ; dans la presse du PC, des articles visent à expliquer cette crise à gauche ; il s’agit notamment de montrer en quoi et comment le PS a changé, notamment sous la pression de la social démocratie européenne, quitte à solliciter un peu les événements ; un de ses collaborateurs signe, à sa demande, le jour de l’ouverture de la session, un long papier intitulé " La main de Bonn ?". L’article, qui aura un certain écho, reprend un schéma qui lui est cher, l’accumulation de faits amalgamés pour évoquer une manière de complot. Il commence ainsi :

" Nous ne sommes plus seuls ces jours-ci à observer qu’il s’est produit depuis quelque temps un changement dans la politique du parti socialiste" .

Il donne une foule d’informations sur les liens existant entre les partis socialistes de la CEE, entre le PS et le SPD ouest-allemand, et conclut :

" Des faits de ce genre autoriseraient peut-être certains journalistes à parler de la "main de Bonn". Pour notre part, nous croyons en tout cas utile de soumettre ces données - sur laquelle la presse en général fait un étrange silence - à la connaissance des travailleurs, des démocrates. Elles peuvent sans doute contribuer à l’analyse du changement qui s’est produit ces derniers temps dans la politique du PS".

Dans le compte rendu, manuscrit, de la session du Comité central, que Kanapa effectue ensuite, il interroge : “ Que s’est-il passé ? ” ; il évoque le travail d’actualisation, les avancées réalisées :

" Mais sur des questions capitales, il y avait des divergences - et le sommet les confirmait, et pas seulement sur le nombre des nationalisations, comme la presse et la télé veulent le faire croire ” .

Il dresse une liste impressionnante de divergences :

“ - le Smic
- le relèvement général des salaires
- le resserrement de la hiérarchie des salaires
- la retraite à 60 ans avec pension complète
- le relèvement des allocations familiales
- l’heure syndicale payée
- le contrôle démocratique de la formation des prix
- l’élection du PDG des entreprises nationales
- les nationalisations
- l’impôt sur le capital et celui sur la fortune
- la proportionnelle
- le droit à l’autodétermination des Dom
- la défense nationale et plus fondamentalement en fait les garanties de l’indépendance nationale ”.

Il insiste sur la question des moyens, des nationalisations, parle du recul du PS. Selon lui, suivre Mitterrand signifiait pousser la gauche à l’échec. Kanapa en rajoute : alors que le PC est pour la décentralisation, les droits des travailleurs, l’autogestion, le PS a une démarche étatiste :

" Il faut en conclure que (le PS) avait décidé d’avance d’empêcher l’accord".

Il évoque tous les signes avant-coureurs de ce revirement, manifestes depuis le début de l’année : les propos de Rocard sur la propriété, ceux d’Attali sur les actionnaires, les connivences Mitterand/ Barre, le congrès de Nantes, le programme des PS d’Europe, la question de la défense :

" Le refus de parvenir à un accord sur l’actualisation est le couronnement de cette série de faits. Il est le révélateur, la manifestation la plus démonstrative d’une donnée nouvelle : le Ps s’est engagé dans un tournant à droite".

Le fond de l’affaire, c’est l’aggravation de la crise, la fragilité du pouvoir, la politique de la bourgeoisie qui a “ deux fers au feu ” ; tout cela, ajoute-t-il, avait déjà été “ soigneusement expliqué au XXIIe congrès ” du PCF ; c’est encore plus vrai aujourd’hui alors que

" le PC, loin d’être affaibli, a consolidé ses forces et ses positions. Ce qui montre bien que notre comportement n’est pas du tout dicté par le fait que le Ps serait devenu trop fort".

Il veut même ajouter : " C’est le contraire qui se…" puis il rature ces mots, trouve que cette question doit être mieux étayée, énumère les tentatives d’affaiblir les communistes et revient ainsi sur cette idée :

" Or c’est le contraire : - les municipales ; - 100 000 (nouveaux) adhérents en 76, vers les 150 000 en 77 ; - renforcement dans les entreprises. (…) Ce n’est pas que le Ps se renforce aussi au plan électoral qui nous inquiète mais le fait qu’il abandonne les engagements pris en commun. Il prête l’oreille aux pressions de la droite. Naturellement il y est prédisposé".

Il mentionne les “ traditions ” du PS, sa nature, sa composition sociale, ses liaisons internationales, toutes choses qui le pousseraient à droite. Il n’est pas question pour le PC d’être son marchepied. Que faire ? Non pas changer de ligne, mais redoubler d’effort pour enraciner le XXIIè congrès ; aucun changement n’est possible si on ne touche pas au système ; il prône une politique indépendante :

" Nous repoussons tout alignement. Pour notre pays. Et pour notre parti. Nous n’avons pas d’Internationale, nous".

Il évoque l’engagement démocratique de ce congrès, son choix unitaire ; l’union est un combat, les gens doivent en faire leur affaire ; il admet que tout cela peut sembler “ compliqué ”, trouve la situation “ sérieuse ” ; la droite peut l’emporter en 1978, il ne faut pas se le cacher ; mais il y a aussi une possibilité de succès :

" Tout dépend (je dis bien tout) du poids que les travailleurs mettront dans la balance".

Même contrarié, Kanapa est donc parfaitement “ dans la ligne ” qu’il justifie avec entrain. C’est lui d’ailleurs qui est chargé de l’éditorial, “ Changer vraiment ”, dans les Cahiers du communisme ; ce genre de texte est assez largement repris par l’encadrement communiste pour confectionner des rapports, des exposés… ; on a le brouillon de cet article ; le ton est grave :

" Le mouvement populaire n’est pas encore assez puissant, pas assez conscient actuellement pour retirer à la droite toute espérance et pour maintenir le Ps dans le bon chemin"

ou

" Le PS spécule littéralement sur le fait que les difficultés éprouvées par les familles laborieuses sont si grandes que celles ci pensent : mieux vaut encore un petit quelque chose de plus et de mieux que la poursuite de la politique Giscard/Barre…".

Et pour un discours à Vitry, à la mi-octobre , on le voit reprendre purement et simplement, une précédente allocution de Marchais ( qu’il avait peut-être lui-même confectionné auparavant…).

B) Les caractéristiques de l’eurocommunisme

D’avril à octobre, l’actualisation du programme commun occupe le devant de la scène ; cette querelle franco-française ne constitue cependant pas la seule préoccupation de Kanapa. Passé au second plan, le débat sur l’eurocommunisme n’a nullement cessé. La confrontation au sein du mouvement communiste a même pris de l’ampleur. Kanapa se retrouve souvent au cœur de la tourmente. Après les piques venues de Moscou, c’est des Etats Unis qu’il est vilipendé, paradoxalement de la part des communistes !

Jim West, membre du bureau politique du PC des Etats Unis, l’assassine, ainsi que son homologue italien, Sergio Segre, dans la revue théorique de ce parti Political affairs. L’article est intitulé " For international solidarity, against opportunism" .
Le PC américain fait partie de ces petites formations ultra-soviétistes, nombreuses dans le mouvement communiste, qui ont une mentalité de gardiens du temple, montant volontiers au créneau contre toute espèce de déviation, de gauche ou de droite, le plus souvent sur l’amicale demande du PCUS. Ces petits soldats ne peuvent rien refuser à Boris Nikolaïevitch Ponomarev .

Jim West prend prétexte des articles de Kanapa, et de Segre , dans Foreign affairs ; de manière très symptomatique, il commence par dire " Merci à Duclos" pour l’aide que ce dernier apporta au PC des USA, en son temps, contre un “ déviationniste ” droitier, Browder ; puis il s’en prend ouvertement à Kanapa accusé de défendre l’alliance atlantique, de prôner une stratégie tous azimuts (donc anti-soviétique), de militer pour une coopération France/Etats-Unis :

" Parmi les vieux communistes américains, ces articles ne posent pas de problèmes particuliers : ayant passé par l’expérience du browderisme, ils reconnaissent dans ces textes l’essence du révisionnisme" .

West surenchérit sur la dictature du prolétariat :

" Mais non, camarade Kanapa, avec la dictature du prolétariat, il ne s’agit pas d’une condition du socialisme. C’est la condition essentielle du socialisme".

Il use du même discours ultra-sectaire à propos de la démocratie, du passage pacifique, du parti unique, de l’alternance, de l’étatisme, de la religion :

" Lénine, à la différence de Kanapa, ne s’est jamais gaussé de l’histoire et du sens commun".

ou

" Ce qui apparaît dans les articles de Kanapa-Segre, c’est un manque de confiance dans la classe ouvrière…(et) une confiance injustifiée envers l’impérialisme US".

West conclut par un appel à "écarter" ces concepts obscurantistes, à "répudier" cet opportunisme que représente l’eurocommunisme et qu’incarnent Kanapa et Segre.
Kanapa transmet une traduction de ce pamphlet, avec une courte note explicative, au Bureau politique du PCF . Ainsi se poursuit, et se précise, la campagne contre les tenants de l’eurocommunime ; ce qui ressemble à des propos inconsidérés d’un animateur de groupuscule est en fait la pointe avancée d’une offensive “ anti-révisionniste ” au sein du mouvement communiste. D’ailleurs, l’article de West est repris et diffusé aux quatre coins du monde, en langue française notamment, par l’agence de presse soviétique Novosti, sous le titre “ Quelques leçons de la lutte contre l’opportunisme ” .

Précisément les deux “ accusés ”, Sergio Segre et Jean Kanapa, se retrouvent à la mi-juillet, à Paris. Non point pour répliquer à Jim West mais pour concrétiser une des idées issues des entretiens franco-italiens, qui s’étaient tenus, fin avril, à Rome, lors d’une rencontre entre Marchais-Kanapa et Berlinguer-Segre. Les deux partis se plaçant dans une perspective gouvernementale, l’échange avait notamment porté sur le devenir des rapports entre les deux pays ; pour Kanapa, la France devait sortir de son tête-à-tête avec l’Allemagne, valoriser ses relations avec d’autres partenaires européens, ceux du Sud notamment, dont les Italiens ; il convenait donc d’étudier de plus près l’état de leur coopération, les pistes inexplorées, les perspectives ouvertes. D’où l’idée d’une “ commission mixte ” aux deux partis, confirmée lors de cette rencontre de juillet, et convoquée pour l’automne. A cette occasion, les deux responsables se félicitent de l’ " excellent état des relations entre (leurs) partis" .

La création de cette commission doit être la grande initiative eurocommuniste de ce second semestre 1977 ; certes, en ouverture de ses travaux, le 10 octobre, Kanapa prend soin de définir les compétences de cette nouvelle structure. Il ne s’agit pas d’une mini-Internationale :

" Cette commission ne saurait être on ne sait quel laboratoire de l’eurocommunisme. Elle a pour objet d’examiner en détail ce que sont les rapports de nos deux pays et de voir, secteur par secteur, et peut-être aussi de façon globale, ce qui devrait en être modifié dans l’intérêt de nos deux peuples" .

Mais on manifeste ainsi avec une certaine solennité la qualité particulière des rapports entre les deux plus grands Pc occidentaux. Pour cette session constitutive, à Paris, les deux délégations comprennent des représentants des différentes sections de travail des partis ( “ Polex ”, économie, agriculture, culture) et sont conduites respectivement par Luciano Barca et Jean Kanapa.

Malgré l’originalité de la démarche, l’écho de cette initiative est limité. Le contexte, depuis avril, moment où a été prise la décision, a beaucoup bougé. L’orientation du PCF rend plus imprécise la perspective gouvernementale, brouille quelque peu les convergences eurocommunistes. La situation politique italienne (terrorisme…) se dramatise.

Pourtant la problématique eurocommuniste demeure un des grands thèmes d’actualité, peut-être moins pour ses initiatives que pour les débats passionnés, les propos apeurés ou mythifiés, que ce courant inspire. Au cours de l’année 1977, cette question suscite deux vagues déferlantes de commentaires, ce que montre parfaitement bien les fonds d’archives : au printemps, lors de la rencontre de Madrid ; durant l’été et au début de l’automne, notamment avec la polémique, désormais publique, engagée par Moscou ; c’est l’ouvrage du dirigeant communiste espagnol, Santiago Carillo, L’eurocommunisme et l’Etat , qui en fait les frais ; et la revue moscovite Temps nouveaux, directement branchée sur le secteur international du PCUS, qui donne le la : Carillo y est accusé de vouloir "dévergonder" les PC, de jouer à une " sorte d’apôtre qui se fait fort de formuler le credo de la nouvelle doctrine". Mais, note Le Monde,

“ à travers la campagne de presse dirigée contre Santiago Carillo, ce n’est pas seulement l’eurocommunisme du secrétaire général du PCE qui est visé mais bien les écarts de conduite idéologique de certains communistes occidentaux ” .

Kanapa fait réaliser par les services de la “ Polex ” une longue note de lecture de ce livre, 20 feuillets très denses ; elle contient des observations générales, donne de larges extraits et surtout montre l’état des similitudes, leurs limites aussi, entre le PCF et le PCE :

" Ce livre est un reflet assez fidèle des convergences comme des différences entre les partis eurocommunistes et en particulier le PCE et le PCF. Convergences totales ou pratiquement totales sur tout ce qui a trait (…) à la crise et à son caractère global, à la démocratie et au suffrage universel, à la nécessité des alliances, aux libertés et au pluralisme, à la "définition" et au contenu de l’eurocommunisme (…), au rôle décisif dans l’histoire du monde et du siècle de la Révolution d’Octobre, etc… Différences sur le contenu et les formes de l’alliance (…), sur certains aspects de la politique militaire. Divergence sur le jugement porté sur l’Union Soviétique et les pays socialistes, à propos desquels il est expliqué que si ces pays sont indubitablement "non capitalistes", ils ne sont pas cependant socialistes, du moins pas "totalement" socialistes. Même si les problèmes posés par Carillo sont réels, il faut bien dire qu’assez souvent il mord le trait".

L’enjeu eurocommuniste continue de passionner l’Ouest ; les politologues européens – allemands essentiellement, américains également - multiplient à ce propos colloques et rencontres ; des livres paraissent, celui de Fernando Claudin " L’eurocommunisme", de François Fontvielle-Alquier … en un temps record. La couverture de presse demeure considérable. A droite, on minimise. Pour Le Figaro, " c’est à Moscou qu’est né, contrairement à des idées préconçues, l’enfant illégitime du marxisme orthodoxe, l’eurocommunisme" ; pour Chirac, c’est " une plaisanterie. Ils sont des vassaux fidèles du Kremlin".
A gauche, il y a parfois de la gêne dans l’air. Mitterrand se dit " pas très sensible à la définition eurocommuniste".

Le PCF, et Kanapa, observent cette vague d’intérêt ; ils n’y participent que modérément. Le patron de la “ Polex ” encourage un de ses collaborateurs, courant octobre, sous un pseudonyme, à écrire un petit article, dans France Nouvelle, intitulé " L’eurocommunisme fait parler de lui". Il y est dit :

" Cette gêne ( de droite ou de gauche, de l’Est ou de l’Ouest. NDA) n’est pas étrangère au fait que l’eurocommunisme traduit à sa manière la profonde aspiration des travailleurs au socialisme dans la liberté et leur intérêt croissant pour les solutions préconisées, dans divers pays occidentaux, par les communistes" .

L’article est l’occasion de critiquer favorablement, et avec retard, l’ouvrage de Carillo, à une nuance près :

" il tend parfois à emprunter des chemins qui peuvent paraître inutilement polémiques dans sa démarche à l’égard des pays socialistes".

C) Le dernier voyage à Moscou

Les relations entre Moscou et le PCF demeurent exécrables. Alors même que les Soviétiques ont de bonnes relations avec Giscard d’Estaing, lequel ne manque jamais une occasion de souligner la qualité de sa coopération avec L.Brejnev.
Comme le rappelle l’usuel “ L’année politique ” :

“ Il est notable que (les rapports entre la France et les pays socialistes) sont meilleurs quand les milieux officiels français sont concernés que quand il s’agit du PCF ou de l’opposition.(…) C’est certainement parce que les enjeux politiques et économiques sont importants que les rapports entre les gouvernements des pays de l’Est et le gouvernement français sont beaucoup plus cordiaux (qu’avec le PCF) ” .

G.Marchais a boudé L.Brejnev lors du séjour officiel de ce dernier à Paris en juin ; Kanapa renvoie dans les cordes les Soviétiques lorsqu’ils ressortent, fin août, la question chinoise ; Moscou en effet semblait espérer un changement de ligne à Pékin après le décès de Mao ; déçu, le PCUS invite le mouvement communiste à faire pression sur les Chinois et à participer à "des actions concertées ou parallèles contre le PC chinois", dixit Kanapa. La démarche soviétique vise aussi à contrecarrer les tentatives du PCF et du PCI de reprendre langue avec Pékin. Kanapa, qui avait eu des mots aimables pour Mao au moment du décès de ce dernier, repousse cette suggestion, fait avaliser par le secrétariat puis le Bureau Politique son projet de réponse à Moscou :

" Il est totalement exclu que le PCF s’associe à quelque condamnation ou attaque collective que ce soit contre un parti communiste quel qu’il soit. Lorsque notre parti juge utile de porter une appréciation sur la politique d’un parti, il le fait et continuera de le faire par sa propre voix. L’opinion de notre parti est qu’une condamnation ou attaque "concertée" ne saurait qu’aggraver l’état actuel des rapports avec le PC chinois, la situation dans le mouvement communiste mondial".

Le patron de la “ Polex ” ne ménage pas l’Est. Il prépare par exemple, pour la direction de la jeunesse communiste, une lettre incendiaire adressée au PC roumain dont l’organisation de jeunesse vient d’inviter les jeunes giscardiens .

Le PCUS continue d’intriguer contre certains dirigeants. Les Soviétiques font comprendre à Serge Leyrac, correspondant de L’Humanité en URSS, et objet de constantes pressions, que Kanapa est “ l’homme à abattre ” .

Les échos d’autres pays de l’Est sont similaires. On trouve dans le fonds Kanapa, une lettre adressée à Gaston Plissonnier par un Français résidant à Berlin ( la signature est illisible) qui commence ainsi :

" le SED est plus que jamais intéressé à de bonnes relations avec le PCF"

et dans le même temps ce parti se dit

" persuadé que la direction de l’Humanité a fixé comme mission essentielle de son correspondant en RDA la recherche de contacts avec les opposants" .

Cette lettre fait aussi état de la dégradation du climat politique à Berlin, de la forte demande d’émigration, des retombées catastrophiques de l’affaire Biermann, chansonnier réprimé.

En même temps, tout se passe comme si on hésitait encore, du côté du PCF comme du PCUS, à passer à une nouvelle phase du conflit, qui, alors, risque fort de conduire à la rupture. De part et d’autre, on semble appréhender cette perspective. On se garde de jeter de l’huile sur le feu, de prendre des initiatives publiques intempestives. On tempère. Simple souci de ne pas surenchérir ? ou expression de contradictions qui traverseraient la direction du Parti français, entre ceux qui veulent “ dire ” de plus en plus clairement les choses et ceux qui sont tentés par une compromission ? Cet étrange équilibre ne saurait durer indéfiniment.
D’autant que pour certains témoins de cette époque, Jean Rony par exemple, prendre tout à la fois une posture antisocialiste et “ antisoviétique ” est un exercice périlleux :

“ (…) Il semblerait y avoir dans le parti un double sectarisme que l’on ne peut manipuler à la fois sans risque majeur. Mais pour combattre l’un, il faut donner des satisfactions à l’autre.(…) Cela imprime une démarche chaotique, des tournants précipités, des marches arrière ou de brusques accélérations ” .

Le déroulement, et surtout les suites, de la rencontre, début novembre, entre le PCF et le PCUS, à Moscou, expriment bien ces contradictions, et montrent que les partisans de l’accommodement pèsent. Et vont l’emporter.
Une délégation du PCF est en effet en URSS, à l’occasion du 60è anniversaire de la révolution d’octobre. Dirigée par Paul Laurent, membre du Bureau politique et du secrétariat, elle comprend Jean Kanapa, Marcel Trigon, collaborateur de la “ polex ” et un responsable départemental du Gard. Kanapa éprouve pour Laurent, cadre libéral, personnage débonnaire et plein d’humour, une réelle estime . Ce dernier prononce au Palais des congrès du Kremlin, honneur qui sera refusé à Santiago Carillo, une allocution tout à fait aimable pour l’URSS, comprenant une seule phrase nuancée :

" il est vrai que nous avons des vues différentes sur certaines questions"

formulation dont la banalité est inversement proportionnelle à la gravité de ces "différences" qui vont constituer l’essentiel des échanges entre les représentants français, deux jours plus tard, et une délégation du PCUS composée de Andrei Kirilenko, pour le Bureau Politique, Boris Ponomarev, Vadim Zagladine et Vadim Zouiev, pour le secteur international.

Cette rencontre, côté français, a été soigneusement préparée ; elle sera méticuleusement prise en note ; de nombreux documents parlent de cet entretien : une note de “ mise en jambes ” sur l’état des divergences entre les deux partis, réalisée par Patrick Le Mahec ; trois argumentaires précis pour l’intervention de Paul Laurent lors de la rencontre ; un compte rendu, manuscrit, des entretiens, par Kanapa, de 12 feuillets ; un compte rendu parallèle, du représentant gardois, de 24 feuillets ; un projet de communiqué, revu et corrigé ; un brouillon d’entretien pour L’Humanité de Paul Laurent, après la rencontre. L’exposé de Paul Laurent, du 15 novembre 1977, tapuscrit de quatorze feuillets, figure dans un autre fonds . Bref, une mine de documents pour entrer à l’intérieur des négociations entre les deux partis.

La double préoccupation de Kanapa, méfiant à l’égard des Soviétiques, désireux de convaincre ses pairs, explique certainement cette surabondance de notes. On peut reconstituer assez précisément le cheminement de la réflexion du Parti français, mesurer le décalage entre les conceptions de Kanapa et celles des Soviétiques, l’ampleur aussi du fossé entre les propos tenus là et l’expression publique en France du PCF.

Patrick Le Mahec, dans sa note, fait état des différentes sortes de divergences qui prévalent entre les deux partis ( situations différentes ou divergences de fond) :

" Elles touchent essentiellement quatre domaines : les voies pour aller au socialisme et la politique d’alliance ; le socialisme et la démocratie ; l’internationalisme et les relations entre partis communistes ; la politique extérieure" .

Détaillant ces divergences, l’auteur montre qu’elles portent sur la dictature du prolétariat, la voie pacifique, la définition de la majorité, le suffrage universel et la politique d’alliance ( voies de passage) ; sur le débat démocratique, la pluralité d’opinions, l’action des masses (démocratie) ; sur la conception du mouvement communiste, les relations entre partis, la discussion des désaccords, la solidarité réciproque (internationalisme) ; sur le rapport des forces, la politique de blocs, la coexistence pacifique et la lutte de classes, la politique du pouvoir français, la défense nationale (politique extérieure).

Jamais ces divergences, leur nature, leur ampleur, n’avaient été aussi clairement présentées. Par la suite, aucun document du PC – hormis la conférence de Kanapa sur le mouvement communiste- ne refera ainsi le point.
A partir de cette appréciation des divergences, Kanapa prépare trois argumentaires, qui vont servir à l’intervention de Paul Laurent lors de l’entretien ; le premier porte sur la démocratie :

" A côté d’une indiscutable progression de la démocratie (…) nous constatons que subsistent chez vous des limitations, des atteintes à certaines libertés individuelles et collectives" .

Le PCF n’entend pas s’ingérer dans vos affaires, poursuit l’argumentaire ; simplement il se sent concerné par tout ce qui touche au socialisme ; puis on trouve cette phrase, essentielle :

" il est possible qu’il s’agisse d’une divergence sur la conception que nous avons, les uns et les autres, du socialisme."

La CONCEPTION du socialisme ! Le mot est lâché. Il est fort. Il n’est plus seulement question en effet de différences de sensibilité, d’application, de tempo à l’égard d’un socialisme aux contours néanmoins partagés ; il ne s’agit plus seulement de critiquer, même de plus en plus durement, les défauts du système, soviétique en l’occurrence ; désormais on laisse entendre qu’on se sent en fait étranger à ce système. On change de registre. C’est d’une autre “ conception ” du socialisme que l’on parle. Une conception en somme ni soviétiste, ni social-démocrate. Mais alors, laquelle ? française ? eurocommuniste ? kanapiste ?
Kanapa ruminait cette idée depuis quelque temps ; il l’envisageait en décembre 1976, lorsqu’il préparait son débat télévisé sur “ L’aveu ”. Il se garda alors de l’utiliser. En mars, le PCF, dans sa réponse au PCUS, prenait encore soin de dire :

" Aucun document, aucune déclaration de nos dirigeants ne vous a demandé de réviser les fondements du régime soviétique".

Cette fois, la chose est dite, expressément, par Paul Laurent, aux Soviétiques, exactement dans les termes proposés par Kanapa : “ Il est possible qu’existe…. ”. Le propos pour l’heure est encore interne. Mais Kanapa, on va le voir, formulera publiquement cette notion quelques semaines plus tard.
On pressent que l’affaire est importante. Où finit la divergence, où commence la rupture ? 
L’argumentaire dit encore :

" Pour ce qui est de nous, notre 22è congrès - au terme d’un cheminement qui s’est déroulé sur toute une décennie et pendant lequel nous avons tiré les enseignements de l’expérience du passé, de l’expérience internationale et des conditions françaises - notre 22è congrès a défini clairement notre conception. Nous sommes convaincus qu’elle est juste et nous sommes résolus à nous y tenir".

Le second argumentaire est consacré à la "situation internationale" et porte, parfois sous forme interrogative, sur quatre thèmes : le regain de tension au plan mondial depuis le printemps 1977 et le sort de la détente ; la course aux armements ; la politique extérieure giscardienne ; le refus des blocs et de l’alignement, autre grand thème kanapiste :

" Nous avons défini une politique extérieure nouvelle pour la France, plus positive que celle sur laquelle nous avions réalisé en 1972 un compromis avec le parti socialiste. Cette politique permettrait à notre pays, sans dénoncer l’alliance atlantique, d’échapper à tout alignement et de mettre sa totale indépendance au service d’initiatives effectives de paix, de désarmement et de dissolution des blocs" .

Le troisième argumentaire, de loin le plus développé, a trait aux relations entre partis ; on y critique la façon dont les Soviétiques gèrent ces rapports :

" Il nous apparaît que, malgré ce que nous avons dit ensemble, soit dans des conférences internationales, soit dans des rencontres bilatérales, vous vous en teniez à une conception qui est à nos yeux périmée. Dans la dernière période, vous êtes intervenus à plusieurs reprises auprès de nous pour peser sur telle ou telle de nos décisions. Nous ne pouvons pas l’admettre" .

La lettre soviétique de mars fut une démarche "inadmissible" qui suscita l’"indignation" du Comité central ; la communication du PCUS portant sur la politique militaire du parti français, est encore plus vivement critiquée :

" Nous attirons votre attention sur la grave signification politique d’une démarche comme celle que vous avez faite auprès de nous à la veille de la session de notre comité central consacrée à la défense nationale française. Sans rien connaître du contenu de la politique que nous allions définir, vous nous avez invités à renoncer à décider qu’un gouvernement démocratique, avec des ministres communistes, maintiendrait en l’état l’armement nucléaire français. Or, il s’agit d’une décision vitale pour l’indépendance, la souveraineté et la sécurité de notre pays. Naturellement notre Comité central a rejeté votre démarche".

L’argumentaire appelle à respecter la souveraineté des PC :

" Plus généralement, il est nécessaire de bien voir que le mouvement communiste international a changé et que les rapports entre Pc ne peuvent plus être ce qu’ils ont été".

D’autant, est-il précisé, que la confusion Etat-Parti à l’Est, à l’heure de la coexistence pacifique, suscite un “ débat public ” entre partis ; c’est naturel

" Nous entendons donc poursuivre ce débat, avec modération, et sans cette agressivité dont on fait preuve assez souvent chez vous (…)."

Ce qui n’est nullement contraire à l’internationalisme :

" Nous sommes en total désaccord avec la thèse parfois exprimée que les PC devraient subordonner la lutte pour les intérêts de la classe ouvrière de leur pays à la lutte pour l’intérêt de la lutte mondiale".

L’argumentaire réaffirme que la tâche des partis est de lutter pour le pouvoir dans leur pays même ; il réfute la thèse selon laquelle la pierre de touche de l’internationalisme serait :

" … la défense inconditionnelle de tout ce que fait l’URSS et de tout ce qui se fait en URSS. Cela a pu être valable dans le passé lorsque le premier pays socialiste vivait sous une menace mortelle. Ce n’est plus le cas aujourd’hui même si nous ne négligeons nullement l’hostilité permanente dont l’impérialisme fait preuve à l’égard du monde socialiste".

Il n’est donc

" pas d’accord avec votre façon de faire à notre égard. Mais nous ne souhaitons pas du tout une dégradation de nos rapports. Nous voudrions, au contraire, qu’ils prennent à l’avenir un tour normal".

Paul Laurent reprend une fois encore assez scrupuleusement dans son intervention cette trame de Kanapa.

Le chef de la délégation soviétique, A. Kirilenko rappelle d’emblée qu’entre les deux partis, il y a 50 ans de confiance partagée, de discussions

" avec un caractère non seulement amical mais confidentiel (qui) contribuait à l’élaboration d’une tactique commune. Notre attitude n’a changé en rien, nous avons veillé à ne pas vous causer le moindre tort" .

Après l’intervention de Paul Laurent, Andréï Kirilenko dit ne pas accepter le terme de “ divergence ”, justifie tout à la fois la dictature du prolétariat, l’attitude à l’égard des dissidents, la censure de Santiago Carillo qui n’a pu prendre la parole au Kremlin, ce que les Français regrettent. Dans la marge, Kanapa note :

"Ils continuent à mélanger Pacte atlantique et Otan, et nous soupçonnent de vouloir rentrer dans l’Otan…".

Puis la délégation soviétique demande une pause. Manifestement elle est surprise par l’attitude française. Mise en confiance par l’intervention, neutre, de P. Laurent au Kremlin, elle ne semblait pas s’attendre à ce ton critique, notamment sur la troisième partie. A la reprise, elle adopte d’abord un ton patelin, admettant qu’il peut y avoir des différences entre marxistes-léninistes ; il n’est pas question d’ingérence de leur part mais de "conseils amicaux" ; les deux partis, ajoute-t-elle, ont tout intérêt à valoriser les relations franco-soviétiques ; concernant l’union de la gauche, les Soviétiques disent souhaiter plein succès au PC, insistent sur la place de la classe ouvrière ; ils entendent, ajoute A. Kirilenko, entretenir des rapports avec le PS, représenté d’ailleurs aux festivités :

" Zagladine leur a exprimé nos regrets de la situation à gauche. Ils ont dit : d’accord pour trouver un compromis ; ils sont pour l’union et se désisteront au 2è tour. La presse bourgeoise répand l’idée que nous ne voulons pas la victoire de la gauche. C’est un mensonge qui vise à enfoncer un coin entre nos partis".

Concernant les relations entre les deux partis, Kirilenko déclare :

" Nous attendions que vous disiez votre intention de renforcer nos rapports. Nous n’avons pas perçu ce désir. C’est plus aiguë qu’à votre 22è congrès. Vous faites un pas, non vers la coopération mais en arrière. Nous vous parlons franchement aussi : pour discuter à fond, il faut du temps. Je répète : nous avons déjà parlé au congrès. Nous n’avons pas changé mais vous aggravez et vous élargissez".

Suit une longue intervention de B. Ponomarev. Celui que Kanapa désigne par ses prénoms, B.N., Boris Nikolaïevitch, juge l’attitude de la délégation française, notamment sur le troisième point, "inattendue" ; mordant, il estime que les Français " cherchent dans les poubelles" ; ce qu’ils prennent pour des "ingérences" est une façon pour les Soviétiques de " se défendre" :

" Si vous n’aviez pas pris des positions différentes de celles que vous aviez il y a 20 ans, ce ne serait pas nécessaire de vous écrire. Vos interventions étaient publiques, brutales, contre notre régime".

Kanapa note en marge des bouts de réponse qu’il se réserve de faire, sur l’attitude de la bourgeoisie, sur les "lois" du socialisme, sur le terme “ votre démocratie ”. Concernant la bombe, “ B.N. ” poursuit :

" Vous vous êtes toujours prononcé contre l’arme nucléaire. Cette question nous touche directement, car l’arme française est dirigée contre nous. Puisque la France ne fera pas la guerre aux Usa et Rfa. Vous savez contre qui sont dirigées les fusées.(…) Le fond du problème : obligation de défendre notre sécurité".

Kanapa a griffonné en marge :

" Pas contre la possession de l’arme nucléaire. Que nous proposez-vous ? Le bouclier américain".

Et Paul Laurent, pour sa part, dit :

" Il ne faut pas raisonner comme si la politique d’un gouvernement de gauche ne changerait rien à la politique militaire de la France".

Parlant des "deux" missives du printemps à la direction du PCF, “ B.N. ” précise que " ce qui a provoqué les lettres" , ce sont les critiques françaises contre l’URSS :

" Vous savez bien que si vous n’exprimiez pas vos positions contre notre socialisme publiquement, il ne serait pas nécessaire de vous envoyer des lettres".

“ B.N. ” parle encore des dissidents, des “ succès de l’URSS (qui) vous aident ”. Kanapa rétorque :

" Nous ne considérons pas comme un succès qu’après 60 ans on doive juger des dissidents".

“ B.N. ” rappelle qu’en Chine sévit une répression de masse alors même que le PCF adresse à Pékin un message ému pour la mort de Mao ; s’il n’attend pas des autres de l’inconditionnalité, il juge que " la critique permanente de l’URSS n’est pas de l’internationalisme". Kanapa répond :

" Vous considérez comme attaque tout ce qui est critique".

“ B.N. ” vante la “ démocratie supérieure ” qui prévaut en URSS. Exemple : " nous avons 43 millions de retraités dont la pension est assurée".

Paul Laurent revient à la charge :

" Il y a des choses qui ne vont pas bien dans nos rapports, nous voulions vous en faire part ; on ne prétendait pas régler l’affaire en deux heures ; ce qu’a dit Boris Nikolaïevitch confirme nos désaccords".

Kanapa ajoute que le PCF n’écrit pas au PCUS à la veille de ses sessions pour opposer les dirigeants les uns aux autres ; il assure que “ B.N. ” dénature la politique nucléaire du PC ; quant à la dictature du prolétariat, les Soviétiques déversent des brochures de propagande en France. " Faux" dit “ B.N. ”. Kanapa insiste :

" … il faut revoir le contenu de certaines brochures diffusées en France et trouver dans les mois qui viennent les moyens d’empêcher ce genre de choses".

Paul Laurent revient sur la question de la démocratie :

“ Nous avons une divergence politique et elle n’est pas à la veille de se régler. C’est vrai que nous avons une responsabilité à l’égard du socialisme existant mais ceux qui construisent le socialisme ont aussi une responsabilité. Que vous ne pouviez pas mener une lutte d’idées contre des groupuscules n’enthousiasme pas les populations. ”

Zagladine s’inscrit dans la conversation :

" Ce n’est pas une lutte d’idées, c’est la lutte de l’impérialisme contre le socialisme".

Il dit encore que “ le PCF est tombé dans son propre piège ”, voit dans l’attitude française une démarche électoraliste :

“ Selon vous, pour que votre politique ait une bonne image, il ne faudrait pas défendre notre socialisme ”.

Laurent réplique :

" Il est inconcevable que tout le monde en URSS pense en communistes. Inconcevable qu’on puisse juger effrayant que certains ne pensent pas en communistes. Notre discussion confirme bien qu’il y a les deux ordres de problèmes et qu’il faut du temps, et la pratique, pour les résoudre".

L’ultime intervention d’A. Kirilenko mérite d’être citée intégralement, elle illustre bien la dégradation des relations bilatérales :

" Atmosphère franche. Les deux premiers chapitres (Démocratie et international. NDA) : il y a concordance. L’exposé du troisième (rapports entre partis) altère notre rencontre. Nous ne nous attendions pas à ce comportement après votre participation à la célébration. Il nous est difficile de comprendre pourquoi vous posez à nouveau ces questions deux ans après qu’on les ait déjà posées. C’est dirigé contre notre pays et ça ne facilite pas. Il faudra du temps. Et si vous voulez, nous pourrons reprendre et remâcher la question de la dictature du prolétariat. Pour nous il est inconcevable que vous continuiez de critiquer certains aspects de notre politique et que vous contestiez notre droit à s’adresser amicalement à vous. ”

S’adressant à Kanapa, il lui dit :

“ Il est inconcevable, inacceptable de critiquer notre politique dans le monde et dans le même temps de nous contester notre droit de nous adresser à votre parti".

Puis il conclut :

“ Aucune approche constructive chez vous pour améliorer nos rapports. Vous mettez au premier plan les dissidents, les libertés. Si nous disions à notre peuple ce que vous pensez de notre démocratie, il serait indigné. B.N. a exprimé le point de vue de la direction de notre parti. Il faudra trouver les moyens de résoudre nos problèmes. Vous souhaitons de grands succès."

Laurent lui répond :

" Avons les mêmes voeux pour vous. Avons également exprimé les positions de toute notre direction".

CHAPITRE SIX
KANAPA EN FAIT TROP

Nous entrons dans la dernière ligne droite ; une période étrange, incertaine, d’une dizaine de mois ; elle est marquée pour Kanapa par un double mouvement : sa participation politique à la campagne électorale est notoire, sa réflexion se radicalise ; mais dans le même temps, son autorité semble atteinte. D’un côté il approfondit sa démarche, précise des notions fortes, sa conception du socialisme, ses rapports avec Moscou, l’eurocommunisme, le non alignement ; mais il n’apparaît plus soutenu par la dynamique qui le portait depuis deux ans ; il travaille de plus en plus aux marges. Faiblement enracinées, ses idées sont bousculées. Aux lendemains des législatives de mars 1978, c’est pourtant autour – et en faveur- de ces idées qu’une forme de contestation s’élève dans le parti. Il se garde bien d’y prendre part. Kanapa a perdu, il le sait. Il meurt. Il en meurt, diront certains.

A) Une autre conception du socialisme

Au terme de l’entretien de Moscou, le communiqué est le plus sobre qu’on puisse imaginer pour ce genre de rencontre. Deux phrases sèches :

" Un échange d’opinions sur un large cercle de problèmes d’intérêt commun, (…) exposé franc des vues respectives (…). L’entretien s’est déroulé dans une ambiance de camaraderie" .

Le conseiller d’ambassade soviétique Vitali Goussenkov est présent à l’aéroport lors du retour de la délégation et la trouve “ très déçue ” .
Jean Kanapa est très “ remonté ” après ce (dernier) voyage en URSS. L’attitude de ses partenaires moscovites le révulse. " Ce sont des monstres ; il faut cesser tout rapport avec eux" aurait-il déclaré à G.Marchais à son retour, selon Francis Wurtz.
Pourquoi n’est-il pas entendu ? Parce que Marchais n’a pas le rapport de forces pour cela au bureau politique, estime J.F.Gau.

Les informations dont Kanapa dispose sur le réalignement idéologique à l’œuvre à l’Est ne sont pas faites pour le rassurer. Dans ses archives, on trouve une “ Note sur la réunion des secrétaires à l’idéologie des Pc de l’Est ” , non datée mais se situant en cette fin 1977 ; c’est une véritable déclaration de guerre contre l’eurocommunisme :

“ Il est regrettable que cette question de la démocratie soit soutenue par certains PC ”

estiment ces “ idéologues ”, qui s’expliquent ce phénomène par plusieurs facteurs : “ la pression impérialiste ”, le “ manque de formation ” des cadres communistes occidentaux, leur “ rajeunissement ”, leurs “ succès rapides ”, toutes choses qui les conduisent à des “ compromis sur des positions réformistes ”.

Kanapa milite pour une démarcation plus nette avec ce système. Il va avoir deux occasions fortes de le faire dans les jours qui suivent son retour de Moscou.
Il revient en effet fortement sur la question des rapports entre PC dans une conférence, devant les cadres de l’Ecole centrale du PCF, intitulée " Le Mouvement communiste international hier et aujourd’hui". On y retrouve la dynamique ouverte au XXIIe congrès, les thèmes du débat avec l’Est de l’automne 1976, des formulations expérimentées lors de son récent entretien avec le PCUS.

Il part de l’universalisme de l’idéal communiste, du concept de "mondialisation" chez Marx, des premières formes d’Internationale puis du Komintern :

" Pour remplir sa tâche (…) l’Internationale Communiste avait pris la forme d’une organisation CENTRALISEE, exerçant une fonction de direction. Cette direction était assumée par un centre. Bien que ce centre présentât un caractère formellement collectif, en fait le seul parti qui fut alors au pouvoir y jouait un rôle essentiel, prédominant. L’Internationale prenait des décisions qui avaient force d’obligations pour tous les partis membres, considérés comme des "détachements" de cet immense mouvement. Cela ne va pas sans poser des problèmes - qui se résument en fin de compte à UN problème ” 

qui est celui de l’indépendance. Il rappelle comment Lénine dès 1921 se moque du tropisme pro-russe des délégués du IVe congrès de l’Internationale qui avaient adopté “ un texte excellent mais essentiellement russe ”. Il poursuit :

" Voilà le problème des problèmes, la contradiction à laquelle très vite se heurte l’Internationale (…) : l’autonomie, l’indépendance, la capacité d’initiative de chaque Pc est une condition décisive de son développement et de ses succès".

Or le mouvement communiste tarda à reconnaître cette autonomie. Le Komintern est dissous en 1943 mais le Bureau d’information, après guerre, le Kominform, " prolonge la conception centralisée". Surviendront les XXe puis XXIIe congrès, l’aveu d’ "erreurs, souvent criminelles" ; mais le PCUS n’a pas tiré les leçons de ce passé ou " de façon partielle ou superficielle" ; le culte devint l’explication unique " d’une pratique, voire d’une conception politique singulièrement plus complexe" ; puis ce travail d’analyse tourna court ; devinrent suspects ceux qui s’y livrèrent. A nouveau du temps fut perdu. Kanapa en arrive alors à la Conférence de Berlin

" qui a mis en relief trois données : l’existence d’une grande diversité de positions des Pc d’Europe, l’affirmation de divergences sur des questions importantes, la nécessité d’une conception nouvelle des rapports entre partis".

Il cite à de nombreuses reprises l’intervention de Marchais à ce forum. Pour Kanapa, l’extrême diversité des partis est naturelle ; il combat l’idée de modèle et de lois générales :

" On décèle trop souvent dans le mouvement communiste une tendance - erronée- à identifier les lois historiques, de même que les principes du socialisme scientifique, aux lois de la nature (réduites elles mêmes à des recettes). Il en résulte un certain mécanisme de l’analyse et de la réflexion politique voire un certain piétinement de la pensée…".

Il aborde la question des divergences ; il y a débat, dit-il, avec les Chinois ou l’Est européen sur le problème des libertés ; comment expliquer leur attitude à l’égard de la dissidence alors que le socialisme a su, par ailleurs, faire preuve de sa supériorité :

" Il y a en URSS des insuffisances importantes au regard de l’exigence démocratique dont est porteur le socialisme".

Puis figure cette phrase, qui sera remarquée par les médias, Le Monde notamment :

" l’impossibilité de nous accorder là-dessus peut conduire à se demander s’il n’existe pas là une divergence sur la conception que nous avons, les uns et les autres, du socialisme".

Le mot, longtemps retenu, est lâché ici publiquement. Enfin, pas tout à fait publiquement puisqu’il s’agit d’une réunion interne du parti mais qui aura des répercussions publiques. Kanapa revient sur le XXe congrès, puis se montre sévère avec le PCUS : ce dernier ne comprend rien à la nature de la crise qui prévaut à l’Ouest, ni à l’enjeu démocratique ; Moscou manifeste

" une certaine inaptitude à mener la lutte des idées après une longue période où TOUT A LA FOIS l’isolement dans lequel la réaction internationale confinait l’URSS ET le recours aux méthodes répressives de l’époque stalinienne conduisaient à faire l’économie de la lutte d’idées".

Sur les rapports entre partis, il note :

" Nous avons été amenés à préférer l’expression de solidarité internationaliste - retenue au cours des discussions préparatoires de la conférence de Berlin- à celle d’internationalisme prolétarien",

car elle s’était identifiée à l’inconditionnalité avec Moscou ; un débat traverse le mouvement communiste ; sur l’eurocommunisme par exemple, question qui conclut son exposé sur “ l’état de nos réflexions sur le mouvement communiste international aujourd’hui ”.

Le collectif “ Jean Fabien ”, dans La guerre des camarades dira de ce texte que “ le ton, les vérités dites constituaient de véritables révélations pour la base stupéfaite ” . Or, une fois encore, ce texte ne rencontre pas l’écho attendu dans le Parti ; certes il est publié, en deux parties, dans France Nouvelle , décidément devenu la plate-forme des thèses kanapistes ; à partir de cette publication, il sera répercuté dans certains médias. Ainsi Le Monde consacre près d’un quart de page à la partie de l’exposé consacrée à l’historique du mouvement, ainsi titré :

" M. Kanapa estime que les Soviétiques n’ont pas poussé au bout l’analyse de la période stalinienne" .

Signe de l’interférence des enjeux nationaux et internationaux, de la confusion des genres aussi qui caractérise alors le combat politique, le journal fait un rapprochement hasardeux : il interprète la critique de Kanapa contre la tactique "classe contre classe" préconisée par les communistes en 1928 comme l’annonce d’un désistement communiste au deuxième tour des législatives de 1978 !
" Ridicule" répond Kanapa, la semaine suivante dans France Nouvelle.
Le second volet de la publication de l’exposé dans cet hebdomadaire est à nouveau remarqué par Le Monde qui titre

" M. Kanapa : nous avons une autre conception du socialisme" .

L’Humanité, elle, se tait.

La seconde intervention importante de Kanapa, toujours en ce mois de novembre 1977, se passe dans un tout autre cadre : invité de …la Fondation Nationale des Sciences Politiques , il donne une conférence, le 28 de ce mois, sur " Les caractéristiques de l’eurocommunisme". Il avait été sollicité, de longue date, par Lilly Marcou , pour plancher devant l’équipe " Mouvement communiste européen", un laboratoire du CERI ( Centre d’étude des relations internationales).
Cette démarche lui coûte-t-elle ? Le fait est qu’il met près d’un an à répondre à l’invitation. Et la rédaction de l’exposé est laborieuse : dans le fonds “ Eurocommunisme ”, on compte, entre septembre et novembre 1977, une bonne dizaine de brouillons de cet exposé avant d’arriver à sa version définitive . On retrouve là les scrupules de ce personnage, permanent insatisfait, mais aussi le maniement complexe de ce mot d’eurocommunisme, qu’il fallait investir dans les conditions délicates de cette fin 1977.

Il explicite donc les cinq caractéristiques de l’eurocommunisme : des PC confrontés à une même crise capitaliste globale et durable ; qui mettent la démocratie au cœur de leur stratégie ; qui se différencient des pays socialistes ; qui apportent des réponses convergentes ; il s’agit enfin d’une démarche de principe.
S’il prend soin de redire le caractère "approximatif" du terme, il estime que désormais

" l’expression - tel que nous le manions- a aujourd’hui acquis pour nous un sens positif, offensif" .

A propos des pays socialistes, il enfonce le clou :

" La démocratie étant à nos yeux une composante essentielle du socialisme, on nous dira peut-être que cette divergence touche en fin de compte à la conception même que nous avons les uns et les autres du socialisme.(…) Plus subsisteront les faits qui donnent lieu à cette divergence, plus la question viendra effectivement à se poser".

Et il suggère cette remarque ciselée et amère :

"Peut-être certains sont-ils tentés de se demander si ce cheminement n’aurait pas dû se produire plus tôt. Il nous arrive aussi d’y réfléchir".

S’ensuivit un débat nourri dont il conserva les questions . Une fois encore, l’exposé demeure confidentiel. La presse communiste se tait. Même France Nouvelle ne pipe mot .
Cette orientation critique à l’égard de l’Est compte dans le PC de chauds partisans. Marcel Trigon, membre de la délégation à Moscou, écrit dans France Nouvelle un papier intitulé “ Comment concilier divergences et solidarité ?” d’inspiration kanapiste ; La Nouvelle critique publie dans son numéro de novembre un dossier volumineux et inventif intitulé “ L’Urss et nous ”.

"Le temps est venu d’une réflexion sérieuse sur le socialisme soviétique"

écrit Francis Cohen dans la préface . Enrichi, ce travail donnera lieu un an plus tard à un célèbre ouvrage homonyme. Fin novembre, on trouve Marchais et Kanapa chez Kadar : ce dirigeant hongrois cultive une image de libéral. Dans une sorte de clin d’œil à Moscou, Français et Hongrois, dans un texte commun, saluent “ l’indépendance ” des partis et parlent des “ particularités nationales ”…

C’est le moment aussi où le secrétariat du PCF décide de supprimer l’édition française de la revue de Prague, la NRI. Depuis plusieurs mois, Kanapa laissait entendre que cette revue n’avait plus de “ raison d’être ”. Or une note de Plissonnier l’informe de la décision suivante :

“ Etant donné que l’édition française de la revue NRI connaît un grand déficit financier et impose des charges importantes à notre parti, que d’autre part son orientation n’est pas bonne, décider la suppression de l’édition française après la parution du numéro de janvier 1978 (Kanapa et Gosnat) ” .

Mais dans le même temps, sur ce dossier de l’Est, un contre-courant s’exprime aussi au sein de la direction, cherchant à minimiser les choses, arrondir les angles. Déjà l’écho limité aux travaux de Kanapa dans la presse communiste en est un symptôme ; on a le sentiment aussi que Kanapa s’autocensure, ne fait pas tout ce qu’il faut pour qu’on en parle plus amplement, comme s’il se restreignait.
D’autres signes vont dans ce sens. Kanapa, à son retour de Moscou, a préparé un projet d’interview de Paul Laurent sur les enseignements de la rencontre ; il lui fait dire que les représentants du PCF ont fourni une information sur la situation en France, qui n’a pas donné lieu à débat car il n’était pas question d’en discuter avec “ un interlocuteur étranger, fut-il un parti communiste ” ; ils ont également présenté leurs propositions en matière de désarmement et de sécurité. Puis vient cette question :

" Tout le monde a remarqué que le communiqué publié est d’une sécheresse démonstrative. Avez-vous constaté des désaccords ?" .

Homme orchestre, il répond à ses questions : oui, des désaccords existent, sur la question des libertés ; les communistes français privilégient le débat alors que les Soviétiques optent pour des mesures administratives :

" Nous n’avons donc pu nous mettre d’accord là-dessus. C’est un problème sérieux. Il s’agit en effet de la liberté et, pour nous, la liberté est une composante essentielle du socialisme".

Ce qui se passe à l’Est est “ aussi notre affaire ”, poursuit le texte ; le PCUS prend ces critiques pour des attaques ; or le bilan de l’Est est " pour l’essentiel positif", est-il mentionné ; le socialisme a su montrer sa “ supériorité ” :

" Cela dit, c’est vrai, nous considérons qu’il y a en même temps en URSS des insuffisances importantes au regard de l’exigence démocratique dont est porteur le socialisme.(…) Etant donné les difficultés que nous rencontrons dans la discussion même de cette question avec nos camarades soviétiques, nous sommes amenés à nous demander s’il n’existe pas une divergence sur la conception même que nous avons les uns et les autres du socialisme".

Ces divergences ne devraient pas être un obstacle aux rapports entre Partis ; le mouvement communiste se diversifie, les formations sont indépendantes ; leurs relations prennent une forme nouvelle ; et les récents entretiens de Moscou ont donné lieu à une expression franche des différences :

" Même s’il faut constater, comme le fait le communiqué, que nous n’avons pu aboutir qu’à une confrontation de nos vues respectives, ces entretiens auront donc été utiles".

Remarquons au passage que Kanapa utilise l’expression de “ bilan pour l’essentiel positif ” ; elle a ici une tonalité critique et sert à faire passer l’idée d’une différence de “ conception ” du socialisme.

L’interview de Paul Laurent ne sera pas publié, alors que L’Humanité passe le message doucereux du secrétariat du PCF pour le soixantième anniversaire d’Octobre. Kanapa ne parvient pas à imposer cette expression publique. A l’évidence il n’a plus tout à fait la même écoute du secrétaire général. Paie-t-il sa tiédeur à s’engager dans la rupture de la dynamique de la gauche ? Surtout, la direction du Parti, en cette fin 1977, hésite à envenimer les choses avec Moscou, à s’engager dans une polémique sur la question de la “ conception ” du socialisme, aux conséquences imprévisibles.
La censure de l’entretien traduit bien cette tergiversation.
Engagé dans un combat politique, et électoral, difficile, la direction calme le jeu avec l’Est.

Lors du Comité central de la mi-novembre, Paul Laurent, pourtant de retour de Moscou, qui rapporte, et G.Marchais, qui conclut, ne disent pas le moindre mot sur cet enjeu. L’Humanité va peu à peu privilégier les papiers “ positivant ” les problèmes à l’Est, valorisant les (mini)réformes économiques, les œuvres des novateurs en art.
Dans ces conditions, les “ sorties ” de Kanapa semblent décalées, elles n’apparaissent plus dans le ton ; Kanapa et la machinerie du PCF ne fonctionneraient-ils plus tout à fait selon le même tempo ? Plus exactement, cette dernière a retrouvé son rythme, comme indifférente au volontarisme kanapiste.
Au cours de ces semaines, Kanapa, en collaboration avec Francis Wurtz, met au point le nouveau livre de Marchais intitulé Parlons franchement, lancé vers la mi-décembre ; il s’agit surtout d’un collage des principaux articles et extraits de discours récents du secrétaire général ; sur l’Est, le texte reprend l’éditorial de G. Marchais dans les Cahiers du communisme de février 1977 :

" Plus de vingt ans après le 20e congrès du PCUS, peut-on dire que toutes les leçons en ont été tirées (en Union Soviétique ) ? Il nous apparaît d’autant moins possible de répondre à cette question par l’affirmative que des faits sont venus souligner la persistance de méthodes bureaucratiques ou répressives injustifiées" .

Il n’y est pas question de la formulation de J. Kanapa sur une autre “ conception ” du socialisme. Trop iconoclaste pour être prise en compte par G.Marchais. Plus tard, nous le verrons dans la dernière partie, le PCF réécrira son histoire, affirmant qu’entre mars 1977, où il répond à la lettre du PCUS, et décembre

" sa position allait rapidement évoluer. Dès la fin 1977, il était admis que la divergence entre le PCF et le PCUS portait sur " la conception que nous avons, les uns et les autres, du socialisme" .

C’est vrai et c’est faux. Il est vrai que les formulations de Kanapa ont évolué, mais faux de dire que le PC, alors, les reprend à son compte. Cette voix communiste est mise en sourdine. Et invoquée plus tard, au gré des enjeux de la bataille interne au Parti. De la même manière, il convient de noter que sa conférence sur le mouvement communiste, minimisée à la fin 1977, ne sera éditée en brochure qu’un an après ; sa publication ne sera annoncée au public que dans l’article nécrologique que L’Humanité consacrera à Kanapa !

L’historien communiste Jean Bruhat, dans son autobiographie, évoque ce faible écho donné aux positions du patron de la “ Polex ”, étouffoir qui selon lui fonctionne déjà au printemps 1977 :

" (…)aucun texte n’a été aussi loin que ce rapport Kanapa, et les Soviétiques l’ont bien senti, qui se sont mis à lui porter une haine mortelle. Ce rapport a été publié en brochure, mais on ne peut pas dire qu’il a été popularisé. Je sais comment on diffuse un texte dans le parti. Quand on veut insister, on tape sur le clou en première page de L’Humanité pendant des mois, tous les membres du Bureau Politique font à tour de rôle un éditorial sur le sujet. Je n’ai pas souvenir qu’on ait usé de ce procédé habituel dans le cas du rapport Kanapa" .

Comme si les positions de Kanapa apparaissaient de plus en plus en porte-à-faux avec le discours de la direction communiste. Comme s’il entrait en contradiction avec l’état d’esprit de ses pairs. Dans le même temps où sa critique de l’Est se radicalise, l’expression publique des désaccords entre le PCF et les pays socialistes semble s’atténuer.

B) Une brochure au pilon

Il commence à se dire que Kanapa "va trop loin" ; des proches du cabinet de Marchais, des collaborateurs de la “ Polex ” comme Patrick Le Mahec entendent dire que Kanapa en fait trop. Ce serait le cas notamment de Charles Fiterman : selon Jean-François Gau, C.Fiterman déclarerait à G.Marchais que dans son exposé sur le mouvement communiste, avec sa formule sur la “ conception ”, Kanapa " mord le trait".
Le lobby soviétiste s’alarme, interprète ce mot comme une “ rupture ” avec Moscou. Commence à se dire aussi, dans les réunions du Bureau Politique, selon les propos par exemple de René Piquet , que “ Maintenant, il faut arrêter ”. Arrêter de harceler Moscou, arrêter de systématiser les reproches, arrêter la surenchère. Sinon ? L’exemple espagnol est là pour montrer que Moscou peut, s’il veut, nuire gravement. Après les campagnes de presse, il y eut les ingérences plus directes. Des pays de l’Est financent des menées scissionnistes. Cela se sait à Paris. C’est peut-être même fait pour. Il faut calmer le jeu : selon Frédéric Chapier dans “ Les R.G. et le Parti communiste ” , ce serait aussi le mot d’ordre de Berlinguer en Italie. La rumeur conservatrice, qui se gardait bien d’intervenir depuis l’été 1975, se sent confortée. Elle se fait entendre.

Interrogé sur les différentes sensibilités qu’il rencontrerait dans ses rencontres avec les dirigeants du PCF, Vitali Goussenkov répond :

“ Il y avait des différences entre dirigeants français ; certes ce parti était discipliné ; mais on sentait bien des différences. Gaston Plissonnier, René Piquet, Roland Leroy étaient ainsi plus faciles à contacter, plus nuancés dans leurs propos ; certes ils ne désavouaient pas la politique du Parti mais ils exprimaient des nuances ” .

Marchais est sensible à cette pression.
Cette fin d’année 1977 pour Kanapa est maussade. Commencée en fanfare, l’année s’achève dans l’incertitude. La campagne électorale va faire passer au second plan son effort de rénovation doctrinale. Son discours sur les pays socialistes passe mal. Il prend la mesure de l’influence persistante, multiforme de l’Est. Le front eurocommuniste non seulement peine à trouver un nouveau souffle mais se divise. Certes l’idée continue de susciter un intérêt considérable. Au sein du PC, J. Kanapa en parle ; il est à peu près le seul. Les Espagnols connaissent des difficultés internes. Et puis leurs rapports avec le PCF sont perturbés par quelques dossiers, comme la question de l’organisation politique des Espagnols en France : Mundo Obrero vient de redire que cette émigration dépend du PCE, alors que pour Paris, ils doivent s’organiser au PCF. Une note de deux feuillets sur cette question figure dans les archives Kanapa .
La situation italienne s’aggrave. Un mot, que Kanapa conservait dans ses papiers, l’informe que S. Segre a tenté de le joindre, alors qu’il était en vacances, pour demander que Marchais reçoive de toute urgence un émissaire italien “ pour deux ou trois informations sur des problèmes importants ” ; l’émissaire sera reçu à la mi-janvier ; rien n’a filtré de cet échange ; mais c’est le moment où le PCI, alarmé par la gravité de la crise du pays, semble moins motivé par le projet eurocommuniste, un projet qui suscite aussi en son sein des interrogations : le 30 décembre, par exemple, Luigi Longo, dans un entretien à Corriere Della Sera, déclare que “ l’eurocommunisme ne me plaît pas. L’eurocommunisme n’existe pas ”. La traduction de ce texte était dans les dossiers de Kanapa .

Et voici que la maladie s’en mêle. Kanapa passe ses vacances de Noël, avec ses filles, en Pologne. Il semble bien décidé à ne plus mettre les pieds en URSS : aussi rencontre-t-il désormais ses enfants dans les pays limitrophes. Plusieurs témoins le surprennent saisi par de terribles quintes de toux. Il impose le silence sur ses symptômes. En fait, selon Jérôme Kanapa, il passe pendant son séjour une visite médicale : une radio lui détecte des signes cancéreux aux poumons. Kanapa fait mine de ne pas s’alarmer.

A la mi-janvier 1978, il informe officiellement Prague que le PCF cesse, à partir du mois suivant, l’édition et la diffusion de la Nouvelle revue internationale, car

“ la revue continue de publier des articles portant la contradiction à la politique de notre parti et aux idées de notre XXIIe congrès" .

Faut-il préciser que ce geste demeure strictement confidentiel. Les communistes n’en sauront rien. Prague encaisse :

" Votre lettre (…) a été pour nous une source de préoccupation sérieuse ; mais nous nous efforcerons cordialement comme auparavant de reprendre des pourparlers fraternels afin de résoudre les problèmes qui ont entraîné la situation présente".

Kanapa suit de près l’actualité soviétique, conserve nombre de notes sur la vie sociale ou économique de ce pays, supervise le projet de séminaire sur “ l’opinion publique en URSS ”, lancé, dès janvier, par le collectif URSS, piloté par l’universitaire Claude Frioux et tenu début mars . Analyser, comprendre : on retrouve sa démarche. Ainsi le collectif URSS entend procéder à de nouvelles recherches, sur “ la philosophie politique du pouvoir soviétique ” ou sur “ la nature sociale de la société soviétique (structures, pouvoir) ”.

Mais l’audace retrouvée des philosoviétiques se manifeste de forte manière durant la campagne des législatives du printemps 1978, avec une affaire de brochure électorale mise précipitamment au pilon. Un collectif de travail s’était mis en place, au secteur "propagande", sous la double tutelle de Pierre Juquin et de René Piquet. Il comprenait le réalisateur de télévision Marcel Trillat, l’écrivain Jacques Fremontier , le “ communiquant ” Daniel Wirtz, un graphiste, J.J. Lebel, et l’auteur de cette thèse ; une de ses premières tâches consista à réaliser la brochure électorale, début 1978, tirée à douze millions d’exemplaires , intitulée " Vivre", sous-titré " Programme commun actualisé : le PCF propose" : on y trouve le programme du PCF avec un texte d’accompagnement “ littéraire ” et une illustration originale, de “ proximité ”, essentiellement des photos personnelles, d’amateur, envoyées par des militants ; la brochure comporte une rubrique, sur une double page, sur le thème " La liberté ne se divise pas" ; toute la page de gauche est occupée par une photo qui montre Pierre Juquin et le dissident Léonid Plioutch, "récemment libéré d’un asile psychiatrique soviétique" se saluer lors du meeting de la Mutualité du 21 octobre 1976 ; la page de droite est consacrée à une manifestation contre les interdits professionnels en Allemagne occidentale et au rôle du PCF. Le projet semble plaire, la brochure part chez l’imprimeur ; le tirage est en cours. Quand l’équipe de rédaction apprend qu’il y a eu contre-ordre ; selon Jean-François Gau

" Gaston (Plissonnier) a fait une pression maximum sur Georges Marchais. Je ne l’avais jamais vu aussi déterminé ; il faisait sentir que s’il n’était pas écouté, cela pouvait aller très loin ; c’est la première fois que je voyais Gaston aussi catégorique ; il trouvait la photo avec Plioutch absolument inacceptable. Exerça-t-il un chantage ? A la division du parti ? A la scission ? rarement il n’était paru aussi remonté" .

Rappelons que c’est ce meeting, en octobre 1976, avec la présence d’un représentant du PCF qui, dans les relations entre les Partis français et soviétique, avait mis le feu aux poudres. “ Il va de soi que nous nous réservons le droit de prendre des mesures que nous jugerons appropriées ”, menaçait alors le PCUS. Plissonnier menace à son tour. Marchais cède ; le tirage est stoppé ; des millions d’exemplaires sont mis au pilon ; la double page est recomposée. Sous le titre “ Liberté ”, on voit sur la page de gauche une charge de CRS contre les grévistes d’une usine de banlieue, à droite la salle du XXIIe congrès du PCF avec ce texte

" La liberté ne se divise pas. Pour nous, la défense des libertés et des droits de l’homme doit être assurée partout où la liberté et les droits de l’homme sont mis en cause. C’est la position constante et de principe du PCF et c’est effectivement l’avantage que nous avons sur beaucoup d’autres qui ne voient que d’un oeil. Nous autres, nous avons les deux yeux ouverts" .

Les yeux ouverts, mais de préférence sur de belles images quand il s’agit de l’Est. L’incident est significatif. Retenons que le clash, ce qui fait sortir Plissonnier “ hors de lui ”, l’amène à tenir des propos sans doute inhabituels pour cet homme patelin, intervient non pas sur un mot, un texte, mais sur une image, une photographie. Comme si, en matière de communication (politique), la représentation imagée ( hier, un portrait de Staline, aujourd’hui, une poignée de mains) avait une force bien plus suggestive que tous les discours. Il a fallu une image pour qu’explose enfin une tension, sourde depuis des mois, au sein de la direction communiste.
Ce refus d’"imager" la ligne qui fut tout de même celle du PCF de l’été 1975 à l’été 1977, vient après le silence sur les lettres du PCUS, l’extrême retenue des médias communistes sur la contestation à l’Est, l’impasse sur la rencontre de début novembre, la faible (ou non) diffusion des textes de Kanapa, la mise en sommeil de l’eurocommunisme. Ainsi, de réticences en résistances, la force d’inertie, ou l’ordre des choses, finit par infléchir la ligne.

Derrière la pression de Plissonnier est tapi le spectre de la division, de la scission, véritable hantise pour Marchais. C’est le geste que Kanapa redoute plus que tout, dont il parle abondamment depuis le congrès ; il y avait eu pourtant d’autres moments difficiles pour le Parti, ces derniers mois, lors des débats sur la dictature du prolétariat, sur la conférence de Berlin, sur l’eurocommunisme, la force de frappe, le Parlement européen ou la rupture à gauche ; ils furent toujours surmontés dans une apparente unité ; ici, parce qu’on touche à Moscou, parce qu’on image son échec dans ce qu’il a de plus patent, la dissidence, certains ne jouent plus le jeu, et menacent. Et Marchais prend très au sérieux l’affaire, sait qu’il court de sérieux risques s’il va trop loin ; d’une certaine façon, il entend le message des Soviétiques, dans leur missive de mars : vous ne gagnerez pas des voix avec l’antisoviétisme !
C’est un peu ce qu’il semble sous-entendre, dans un entretien au journal Le Monde quelques semaines plus tard : interrogé sur ses divergences avec le PCUS, il répond, sobrement :

" Nous affirmons publiquement nos désaccords chaque fois que cela s’avère nécessaire. Je pourrais m’étendre sur ce point et vous pourriez penser que cela m’arrangerait en somme pour des raisons de caractère électoraliste" .

Mais si la direction du PC souhaite à présent laisser l’Est à l’écart de la compétition électorale, les autres formations, la droite notamment, ne l’entendent pas de cette oreille. La question des pays socialistes revient de manière tonitruante lors du face à face télévisé sur TF1 entre Jean Kanapa et Jean Lecanuet, dans le cadre de l’émission " L’événement", le 23 février 1978. Les deux hommes se connaissent depuis des lustres, rappelle l’animateur Julien Besançon : ils étaient ensemble, dit-il, dans la même “ prépa ” à l’ENS, sur les bancs de la Sorbonne (sic). Kanapa semble mépriser royalement Lecanuet : son allure, sa posture modérée, son atlantisme, ses idées, rien ne trouve grâce. Le dirigeant centriste le lui rend bien. Il l’attaque avec une rare pugnacité. L’échange pour Kanapa, souvent bousculé, est éprouvant. Sans s’embarrasser de précautions, Lecanuet l’accuse d’emblée de vouloir importer le modèle soviétique, qu’il idolâtrerait ; Kanapa assure que :

" Nous avons de graves désaccords avec les communistes soviétiques" .

Lecanuet se livre à une vive critique du passé de Kanapa :

" (…) un homme qui au fil de sa vie a servi le stalinisme, a dissimulé sa pensée. (…) Pendant trente ans, vous avez écrit, vous avez parlé pour dire que l’Union Soviétique était le modèle, le premier laboratoire du socialisme".

Il évoque ses rapports à Staline, à Thorez, son intervention au 14è congrès du Havre, son approbation systématique de toutes les initiatives de l’Union Soviétique. Il insinue.

“ (…) Vos liens sont même tellement étroits avec ce pays qu’il vous arrive à l’avance d’annoncer ce qui aura lieu, oui vous avez un modèle ; seulement vous le cachez. Ce modèle, ce sont les pays de l’Est ; vous y avez tant vécu, c’est votre droit, que vous admirez… ”

Kanapa se fâche :

“ Qu’est-ce que vous voulez dire par là ?(…) J’espère que, en disant que j’avais vécu en Union Soviétique, vous n’aviez pas en vue autre chose que le fait que j’ai été correspondant de presse du journal L’Humanité, sinon ça mettrait de nombreux correspondants étrangers, dont ceux du Figaro d’ailleurs, dans une singulière posture".

En fin d’émission, le débat rebondit sur la Tchécoslovaquie, et l’affaire de ses notes de 1968 transmises à Prague. Extraits :

Lecanuet : “ Comment osez-vous parler de ce pays ?(…) Vous, Mr Kanapa, si je m’appuie sur certains documents fournis par vos camarades communistes… ”
Kanapa : “ Qu’est-ce que ça veut dire ? ”
Lecanuet : “ Notamment par Mr Garaudy, lire Le Monde de septembre 1970, bon. Lorsque vous avez rencontré les dirigeants du printemps de Prague, M Dubcek, vous avez pris des notes, si j’en crois Mr Garaudy, vous les avez transmis à Moscou… ”
Kanapa : “ C’est faux, c’est un mensonge… ”

La discussion continue sur ce mode. Puis Lecanuet, sur un ton de prédicateur, conclut :

“ …Vous êtes celui qui obscurément sert les desseins de l’étranger. Celui qui porte le jugement le plus sévère sur vous, c’est Mr Poperen du Ps quand il a écrit dans son dernier livre que vous étiez le meilleur interprète de la stratégie soviétique".

Kanapa a été malmené. Le plus dur, pour lui, c’est que sa posture est devenue intenable. Freiné par l’attentisme de sa direction, il ne peut déployer face à son adversaire l’argumentaire qu’il aurait tenu encore neuf mois plus tôt, eurocommuniste, autonome. Il est comme ligoté. Eternel stalinien pour l’extérieur, il apparaît comme une manière de liquidateur pour bien des siens.

C) Une occasion manquée
Ou
Quel gâchis

La rumeur que Kanapa pourrait prendre le Quai d’Orsay en cas de victoire de la gauche circule. Elle arrange ici et là. La droite s’en sert pour effaroucher ; le PC laisse dire pour gauchir. Pour preuve cet échange, toujours lors du débat entre le patron de la “ Polex ” et Lecanuet :

“ Lecanuet : Si par malheur, malheur que nous allons conjurer, vous l’emportiez, nous savons déjà une chose, c’est que le ministre des Affaires Etrangères, pourrait être vous même. C’est à dire un membre du PC…"
Kanapa : Oui.
Lecanuet : Vous ne le contestez pas ?
Kanapa : Non.
Lecanuet : Laissez moi vous dire que les Français ne sont certainement pas d’accord dans leur immense majorité.
Kanapa : C’est ce qu’on verra. ”

Battu sur le dossier de l’Est, Kanapa continue cependant de jouer un rôle important dans l’animation de la campagne électorale des législatives. Ainsi, selon Jean-François Gau, c’est lui l’auteur du mot d’ordre : “ Voter communiste le 12, c’est l’accord le 13 et c’est la victoire le 19 ”. Derrière ce slogan, on retrouve la volonté persistante de Kanapa de faire gagner la gauche, et le PCF. Début janvier, Kanapa rend compte devant les militants de Seine-Saint-Denis, à Pantin, de la conférence nationale du PCF fixant les orientations de la campagne. A deux reprises dans ce court texte, il redit que les communistes sont prêts

" à assurer la réalisation d’un vrai changement en prenant notre place dans le gouvernement de la France,(…) à assumer immédiatement nos responsabilités dans la gestion des affaires de la France "

…à condition d’atteindre 25% des suffrages ! Il intervient dans plusieurs meetings : le 28 janvier, à Sevran, pour une soirée de solidarité avec les DOM-TOM ; le 9 mars, à Champigny , où il réfute l’idée qu’" un petit quelque chose serait déjà mieux que rien", réclame des ministres communistes et polémique avec le PS.

Il est sollicité par la presse française et internationale ( Newsweek, Frankfurter Rundschau) ; il écrit, traquant volontiers les ingérences extérieures dans la politique française. Il dénonce les affiliations européennes des partis de droite , les agissements de "la Commission Trilatérale, ou l’Internationale du grand capital" . Dans une perspective gouvernementale, il présente, lors d’une conférence de presse, les contours d’une nouvelle coopération avec l’Afrique . Il travaille surtout le thème de l’indépendance, dans le prolongement de sa réflexion sur la défense nationale du printemps dernier et des débats de réactualisation du programme commun ; la “ Polex ” organise d’ailleurs sur le sujet une journée d’étude . Kanapa insiste fortement sur le refus de la politique de blocs et de tout alignement. A l’évidence, si le concept de “ non-alignement ” n’avait pas déjà été “ pris ”, dans sa dimension tiers-mondiste de surcroît, Kanapa aurait milité pour une France non-alignée ; ce thème prend une importance majeure dans ses derniers écrits , par exemple dans un entretien avec la Nouvelle Critique, intitulé " Hors de tout alignement", où le journaliste, dans une de ses questions, rappelle malicieusement que :

“ Entre la formule de Maurice Thorez : “ Le peuple de France ne fera pas, ne fera jamais la guerre à l’Union Soviétique ” et celle de Georges Marchais : “ Si par hypothèse absurde la France était agressée par l’URSS, nous serions au premier rang pour défendre le territoire national ”, un long chemin a été parcouru.”

Le premier tour des élections législatives, le 12 mars 1978, montre que la gauche n’a pas la partie gagnée ; il confirme le nouvel équilibre entre les formations du programme commun déjà perceptible aux cantonales de 1976 : le parti socialiste (22,5%) devance le PCF (20,6%) pour la première fois depuis la Libération à des législatives. Mais, vu la tendance à l’oeuvre depuis 1974, la progression du PS et le recul du PC ( de 0,7%) sont loin d’être aussi spectaculaires qu’on aurait pu s’y attendre. Mitterrand est contrarié , Marchais est rassuré.

“ Les élections ratifient en définitive le rééquilibrage qui s’est manifesté en 1974-76 et qui est à l’origine de cette rupture. Si le “ grand parti de la classe ouvrière ” limite finalement les dégâts, c’est au prix d’un enfermement dans son bunker géographique et sociologique, sans pour autant que son rival apparaisse avec netteté comme déporté à droite ”

écrit Jacques Capdevielle. Lors de la session du Comité central du lundi 13 matin, selon François Hincker, deux orientations s’expriment :

" Pendant que Gaston Plissonnier et Claude Poperen donnaient aux membres du Comité central et aux secrétaires fédéraux des instructions pour que les communistes ne favorisent pas l’élection de socialistes, le secrétaire général eut des accents indiquant qu’il pensait encore forcer le destin et la défaite probable de la gauche" .

De fait, J.Kanapa continue de croire la victoire possible. Dans l’après-midi du 13 mars, il participe à la délégation communiste, avec G.Marchais, C.Fiterman, P.Laurent, qui rencontre la direction socialiste ; les partis s’entendent sur le principe de désistement réciproque ; une déclaration commune est vite adoptée, stipulant que

" les partis de gauche affirment solennellement leur volonté de tout mettre en oeuvre pour aboutir à la constitution d’une majorité commune sur un programme commun pour un gouvernement commun de la gauche".

Le texte précise que les formations vont reprendre le travail d’actualisation du programme commun dès le 19 mars.
La réunion est à peine terminée que Kanapa propose le titre de Une de L’Humanité du lendemain, qu’avalise G. Marchais : “ CA Y EST ”, et qu’il téléphone illico au journal ; le sous-titre dit : " Accord à gauche. On peut battre la droite". Ce que me confirment Francette Lazard, qui officie alors au quotidien, et Jean-François Gau, du cabinet de Marchais, lequel voit là un “ signe de confiance persistante ” entre le secrétaire général et le patron de la “ Polex ”.

Ce titre, en fait, seul Kanapa semble y croire. Pour beaucoup, il est provocateur. Il suscitera dans les semaines qui vont suivre des discussions passionnées : des militants se demanderont, pour des motifs parfois opposés, s’il était bien nécessaire de passer par un an de guérilla à gauche pour en arriver là. Mais cette “ Une ” fait écho au mot d’ordre kanapiste de la campagne.

Regardé avec méfiance par la vieille garde philosoviétique, lui qui a froissé pas mal de susceptibilités ces derniers temps ( sur les dossiers de la dictature, de la morale…) suscite à présent la perplexité d’une autre catégorie de hauts dirigeants, des responsables, assez souvent jeunes, qui n’ont pas particulièrement d’attaches du côté de l’URSS, mais sont très méfiants à l’égard du Parti Socialiste ; aller au gouvernement dans les conditions de l’époque revenait, pour eux, à “ gérer la crise ”. L’attitude de Kanapa les surprend, les déçoit peut-être. Comme si pour eux aussi, désormais, il en faisait trop. Ces cadres, jusque là proches de lui, ne le comprennent plus.

Pour l’heure, la tonalité de la campagne entre les deux tours est très unitaire, plutôt kanapiste. Selon François Hincker,

" certains, dans la direction, Georges Marchais particulièrement, conservaient encore une certaine tendresse pour la période de l’union à laquelle ils avaient attaché leur nom et où ils avaient trouvé leur popularité : ainsi les discours et articles de Georges Marchais entre les deux tours, après l’accord de dernière heure entre Pc, Ps et Mrg ( vous savez, le gros titre de l’Humanité : " Ca y est !"), sonnèrent assez différemment de ce qui avait été dit et décidé au Comité central du lendemain du premier tour" .

Au lendemain du second tour, selon un témoignage de Francis Wurtz, l’entourage de Marchais, place du colonel Fabien, ne semble pas trop mécontent des résultats. Aussi, quand Kanapa déclare :

“ C’est une occasion manquée ”

le propos fait l’effet d’une douche froide.
PC et PS s’installent dans des stratégies fort différentes. Mitterrand fait le pari de

“ tenir seul la ligne et le langage de l’union, et contraindre le PCF à y revenir par la continuité du discours socialiste et l’arbitrage de l’électorat de gauche en faveur du parti socialiste ”

selon Alain Bergounioux et Gérard Grunberg . Alors que pour les dirigeants communistes, estime Jacques Capdevielle :

“ la tentation est grande de revenir à la stratégie des années cinquante, de ménager l’appareil pour jouer le long terme, en attendant que, à travers ses contradictions internes et le rayonnement du modèle soviétique, le capitalisme tombe comme un fruit mûr ” .

Le temps ! J.F. Gau se souvient de Kanapa lui disant alors que le Pc n’a “ pas le temps ” pour rattraper l’affaire. Il confirme ainsi qu’il s’inscrivait bien dans une perspective de victoire, de relance à gauche, de pouvoir.
Le Parti n’a plus le temps, pense Kanapa, alors que la crise s’approfondit à l’Ouest et n’épargne pas l’Est. Georges Lavau exprime assez bien une opinion communiste :

“ Le parti peut attendre… au moins aussi longtemps que la force et la préservation de son organisation ne sont pas mises en péril par le prolongement indéfini de cette attente et de l’exclusion du pouvoir. Or précisément, le parti a été ainsi construit qu’il peut résister à toutes les épreuves ” .

Evidemment ce schéma fonctionne tant que “ ça marche ” à l’Est…

Et Kanapa lui-même n’a plus le temps. Depuis son séjour en Pologne, il sait que le mal est là. Est-il convenablement soigné ? Très certainement. En même temps, là non plus la politique n’abandonne pas ses droits : selon une source médicale sérieuse, alors qu’un des plus grands cancérologues français était prêt à le recevoir, il n’ose aller le voir, dissuadé par un de ses proches qui évoquerait l’anticommunisme du praticien !
Désormais, certains à la direction laissent entendre que Kanapa est décidément très affaibli, voire qu’il n’a plus toute sa tête ; en tout cas, ce n’est plus le Kanapa qu’on a connu

Le résultat des élections suscite un vif et grave débat parmi les communistes. Le scrutin pour le PC est une bombe à retardement. En terme électoral, il a “ limité la casse ”. En terme politique, il cède le leadership au PS, perd la confiance d’une partie du peuple de gauche, voit s’éloigner des pans de l’intelligentsia qui lui restaient attachés, remettant en cause le fond et la forme de la campagne communiste. Un numéro spécial de la Nouvelle Critique s’inscrit dans ce débat. Des pétitions circulent. Jean Ellenstein publie des articles remarqués dans Le Monde, qualifiant notamment l’URSS d’" anti-modèle". Louis Althusser sort de sa réserve, dans les colonnes du même journal . 

D’une certaine manière, cette fronde a des accents kanapistes ; ce qu’elle reproche à la direction, c’est de ne pas avoir tenu plus fermement la ligne de la rénovation doctrinale, de la critique de l’Est, de l’eurocommunisme. A la limite, on peut à ce stade émettre une hypothèse absurde : pourquoi Kanapa ne s’affirmerait-t-il pas dans ce courant ? pourquoi même n’en prendrait-il pas la tête ?
Pour au moins trois bonnes raisons :
affective : Kanapa fonctionne en symbiose avec Marchais, à travers Marchais ; sa loyauté est maladive…
politique : Kanapa a une image brouillée, et beaucoup d’ennemis ; et puis, il connaît peu le parti, paradoxalement ; c’est un homme seul, du haut état-major, qui tient sa légitimité de ses pairs.
personnelle : parfait produit de l’intelligentsia, Kanapa a une sainte horreur des intellectuels !
De ce fait, même contrarié, Kanapa ne saurait en aucune manière se retrouver dans ce début de contestation. Tout au contraire, il retrouve, semble-t-il, pour la circonstance des comportements d’antan. Jacques Arnault assure ainsi que Kanapa est l’auteur d’un articulet assassin paru dans L’Humanité début avril contre Althusser, ainsi rédigé :

“ Le camarade Louis Althusser a cru devoir donner une interview au journal italien Il Manifesto. Indépendamment du contenu de cette interview, le sentiment des communistes français sera vivement heurté par la collaboration qu’un des leurs apporte ainsi à un organe qui mène contre le Pci une campagne aussi violente que calomnieuse, allant jusqu’à lui faire endosser la responsabilité des agissements terroristes des Brigades rouges ” .

Arnault, dans une lettre au comité central, écrit alors :

“ Le camarade de la direction du Parti qui a rédigé ce texte a, me semble-t-il, gardé ( ou retrouvé) le langage des années cinquante : le ton froid du procureur, l’accusé proposé à l’hostilité de ses camarades, l’alliance objective avec l’ennemi… Ce que d’aucuns nommeraient un texte stalinien. (…) Quel article des statuts du Parti donne le pouvoir à une autorité anonyme d’infliger un blâme public à un autre membre du Parti ? ” .

M’informant de cette correspondance, Arnault ajoute :

“ Si Kanapa changea d’opinion sur l’URSS, changera-t-il de comportement en ce qui concerne le débat d’idées ? ”.

Fait inhabituel, le Comité central se réunit plus d’un mois après les élections. Le rapport de Marchais est contradictoire : il se montre à la fois ouvert dans la démarche mais dur en ce qui concerne le débat interne. Il suggère une stratégie évolutive, consistant à " modifier le rapport des forces partout", par la "démocratisation", plutôt que le grand soir et les opérations commandos ; il exclut d’exclure les contestataires, mais on retiendra surtout une formule où le secrétaire général fustige les intellectuels :

" Il est plus facile de monologuer assis derrière un bureau" .

Pressentant que l’expression allait exacerber les débats, Henri Malberg fait part de son inquiétude à Kanapa ; il se heurte à une fin de non-recevoir…

" Je lui dis que cette formule est une catastrophe, qu’il faut l’enlever. Kanapa me répond d’aller voir Marchais ".

Kanapa retrouve les réflexes anti-intellectuels qui furent les siens en de nombreuses autres périodes de crise. Selon Francis Cohen :

“ Il y avait chez lui dans les dernières années un rejet des intellectuels et de leurs problèmes, lui, intellectuel s’il en est ; peut-être le retour d’une mauvaise conscience refoulée parce que stupide, bien que fréquente, parce que fils de banquier ( oh, tout petit), ex-étudiant et jeune prof excellant en toutes directions ?” .

Cette animosité l’amène à surenchérir sur Marchais ; selon Francis Wurtz, le secrétaire général rencontre discrètement des intellectuels oppositionnels, dont Hélène Parmelin. Kanapa lui a déconseillé de le faire. Marchais sort déçu de l’entretien.

“ Je lui avais bien dit, dira-t-il sèchement. Qu’est-ce qu’il allait faire là ! Non seulement il n’y a rien à gagner mais en plus il va se faire mépriser. Il faut être dur avec eux. "

Au terme de la session, G.Marchais tient une conférence de presse, entouré de C.Fiterman, M.Gremetz, P.Laurent, G.Plissonnier ; sans J.Kanapa. Depuis les élections, il intervient moins. Tenu à distance par les uns, incompris des autres, méprisant souverainement la dissidence intellectuelle, physiquement handicapé, il semble se replier sur la “ Polex ”, où il entend relancer une orientation eurocommuniste, et non alignée. Ainsi, le 11 mai, il rencontre la direction du Parti (eurocommuniste) suèdois . Trois jours après, il part pour un long périple avec Marchais à Mexico . 
Ce voyage lui importe, parce que le PCM est également de sensibilité eurocommuniste, parce que, de Mexico, Marchais va présenter les propositions du PCF pour un nouvel ordre mondial que Kanapa a soigneusement mises au point.
Un fonds d’archive assez important traite de ce voyage, où l’on voit un Kanapa omniprésent ; il corrige par exemple un texte de Marchais sur les élections françaises. Il y évoque

"un second tour qui a déçu les uns, apaisé les autres" ;

il rappelle que

" renforcer le PC, (c’est) une condition de la restauration d’une union de la gauche solide et durable".

Le PCF entend

"tirer enseignement de toutes les expériences mais refuser de prendre modèle chez qui que ce soit".

Il participe à la conférence de presse du 15 mai à Mexico où Marchais présente " les propositions du PCF pour un nouvel ordre économique mondial" ; il répond aux questions, au même titre que le secrétaire général, pour évoquer le dossier des multinationales ou saluer la charte de l’ONU sur un nouvel ordre, présentée par le Mexique, et adoptée :

" Nous ne sommes pas de ceux qui considèrent les déclarations, les traités, les accords comme de simples chiffons de papier".

Il met au point le communiqué final entre les deux Pc où l’on parle de la convergence de leurs orientations démocratiques, mais sans faire référence à l’eurocommunisme.

Kanapa avait tenu à accompagner Marchais malgré l’avis des médecins ; il a surestimé ses forces ; les choses se passent mal. L’air à Mexico est irrespirable pour lui. La délégation doit quitter précipitamment la capitale pour une autre résidence, moins exposée.
Au retour, les médecins, confirmant le diagnostic de cancer du poumon, programment une opération.
Ces jours-là, il suit de loin les travaux de la “ Polex ”, laquelle élabore un mémorandum sur le désarmement, à l’occasion de la session spéciale de l’ONU le 23 mai, où l’on redit le "refus de tout alignement" . Il est absent de la nouvelle session de la commission mixte PCF-PCI, qui se tient à Rome, le 26 mai . Il est informé, trois jours plus tard, du départ à Moscou, pour une enquête de La Nouvelle Critique, de Francis Cohen, séjour qui ressemble fort à une reprise de contacts. Le dernier article qu’il signe porte sur le Tchad dans L’Humanité du 3 juin.

Le 6 juin, il entre au centre chirurgical Val d’Or de Saint Cloud ; le mal est si avancé que l’intervention à peine entamée, les chirurgiens renoncent à opérer. Selon Francis Cohen :

“ les médecins qui l’avaient opéré disaient aux proches qu’ils n’avaient jamais vu ça et que tout autre, dans cet état, serait déjà mort. Il a encore vécu trois mois ”.

La famille, la direction du PC sont avertis de son état désespéré.

“ On nous a dit qu’il n’irait pas au delà de juin ”

m’assure Jérôme Kanapa. L’Humanité du 12 juin publie en Une un petit encadré ;

“ Jean Kanapa hospitalisé.
Notre camarade Jean Kanapa a dû être hospitalisé pour subir une intervention chirurgicale. Entouré des soins les plus attentifs, il subit un traitement approprié à son état de santé ”.

Cette information suscite des réactions de sympathie. Dans le Fonds Kanapa-Propa, on trouve 23 messages qui lui sont adressés dans les jours qui suivent. Des messages officiels, telle cette lettre signée “ Les membres du Comité central ”, qui lui souhaite un prompt rétablissement afin de “ bénéficier à nouveau de ton précieux apport à l’élaboration politique et à l’activité de notre Parti ” ; ou ces lettres collectives des membres du bureau de la “ Polex ” et de la rubrique internationale de L’Humanité. Des lettres d’amis, peu nombreuses il est vrai, amis de trente ans comme André Voguet, Jean Suret-Canale, Madeleine Braun, complices plus récents, comme François Lescure, Claude Nimylowycz, des proches du moment comme Mireille Nadaud, sa collaboratrice de la “ Polex ”, qui lui dit le désarroi de ce secteur et ajoute :

“ …au cas où tu ne le saurais pas, nous sommes en effet plus nombreux qu’il n’y paraît à t’aimer et à avoir besoin de toi même de loin ”.

Dans cet ensemble, une lettre plus insolite, celle d’une délégation soviétique présente à Paris fin juin, à l’invitation du PCF ; une délégation de bon niveau, puisqu’on y retrouve tout l’état major de la section France du secteur international du PCUS : V.Zagladine, V.Zouïev, D.Moïssenko, V.Goussenkov ; on y lit :

“ Cher Jean. Nous avons appris que tu n’es pas en bonne forme et que pour le moment nous ne pourrons pas nous entretenir avec toi et passer en revue plusieurs questions qui nous intéressent réciproquement. Nous venons d’achever un séjour intéressant en France et, espérons-le, fructueux pour les rapports entre nos deux Partis. Ce voyage a été très bien organisé par les camarades du CC et de ta section ( on voit bien l’école !). Espérons te revoir bientôt à Paris ou à Moscou et pour que cela puisse se faire, te souhaitons un prompt rétablissement. Avec nos sentiments cordiaux.”

Ce petit mot des Soviétiques à leur “ cher Jean ” a un goût amer, et leur “ retour ” à Paris alors que lui même est terrassé par la maladie semble incongru ; il devait être au courant de cette initiative et partageait probablement cette volonté de reprendre une manière de contact ; beaucoup va dépendre du contenu qu’on lui donne : réalignement ou nouveaux rapports ? Et là, son absence se fait sentir. Kanapa a pris connaissance de la note de deux feuillets où Francis Cohen rapporte quelques impressions de son périple moscovite ; il y a notamment rencontré Zagladine et Zouiev

“ dans une atmosphère amicale, malgré quelques allusions amères, mais non agressives, à nos critiques à l’égard de l’URSS ” .

Les Soviétiques lui ont semblé désireux de renouer des rapports avec le PCF. Sur l’actualité française vue de Moscou, Cohen écrit :

“ Les Soviétiques considèrent en général que nous n’avons pas voulu aller au pouvoir de peur des difficultés dues à la crise. Ils paraissent aussi penser que nous aurions dû faire aux socialistes les concessions nécessaires pour aller au pouvoir avec eux, et exercer ensuite des pressions. ”

Cohen trouve par ailleurs les Soviétiques très compréhensifs pour la social-démocratie européenne. Sur les rapports entre les deux PC, il ajoute :

“ Les informations (consignes ?) données dans le Parti à notre égard semblent diverses selon les moments et les lieux. Très dures, il y a quelque temps ; on m’a signalé récemment ( chez les intellectuels) une attitude de désaccord mais de compréhension (sic) pour l’eurocommunisme. En général celui-ci est repoussé vigoureusement mais il intéresse des milieux non conformistes ”.

Comment Kanapa vit-il cette nouvelle rencontre, tant redoutée, avec la maladie ? Francis Cohen écrit :

" (…) je ne peux pas croire qu’il n’ait pas vu venir cette fin horrible. Ce minuscule et malin cancer du poumon, qui a déjà essaimé avant qu’on ne le découvre.(…) Avant de partir au Mexique, parlant des douleurs terribles qui lui traversaient soudain le côté, il m’a dit : “ Ce n’est pas la suite de la tuberculose, je me connais ; ou bien c’est un cancer très avancé, ou bien un rien ”. Et puis, après son opération, il s’est mis à répéter docilement les fables des médecins et à parler de ses projets d’avenir."

Un temps, il pense être atteint d’une jaunisse, s’accroche à cette idée . Il est amaigri, son visage a un teint de parchemin.
Selon Jacques Denis :

“ Autant Kanapa était lucide en politique, autant il était aveugle sur lui-même ; il minimisait les choses, ne voyait nullement l’hypothèse d’un cancer ; je lui fais une remarque sur les cigarettes, des Boyard maïs qu’il continuait de fumer ; il me répond tout de go que “ le papier maïs protège de la maladie ”.

Jean-François Gau a un souvenir proche, celui de Kanapa, de retour de l’hôpital, savourant un cigare monumental dont il vante la qualité à ses proches.

Le voici condamné à l’inactivité. De brèves notes de travail lui permettent de se tenir informé de la situation politique, notamment de l’amplification de la crise au sein du PCF du désarroi d’un nombre croissant de ses intellectuels. Il retourne à ses premiers amours, dévore des polars américains. Il rédige, aussi. Son amie Madeleine Braun, éditrice, lui adresse ce mot l’été 1978 : “ On me dit que tu écris beaucoup ” . Il s’est mis (ou remis) notamment à un livre… sur la Chine. Choix étrange, en apparence seulement. L’affaire chinoise, il la connaît, depuis le début, depuis 1949.

“ Je lis sans étonnement que vous vous apercevez que Jean a toujours été très attentif à la Chine ”

m’écrit Régis Bergeron, l’ancien rédacteur en chef de L’Humanité Rouge . Kanapa est en Chine en 1960 ; il est aux premières loges, à la rédaction de la NRI, aux moments du schisme ; il participe à la mise à l’écart du PCC. Dans le même temps où il approfondit sa démarche, critique, à l’égard de l’URSS, il encourage, dès son retour à la “ Polex ” à la fin des années soixante, l’analyse lucide du maoïsme, rapporte en 1975 devant le Bureau Politique sur la question. Attentif à sortir du tête-à-tête avec Moscou, il mesure le manque à gagner qu’il y a dans la division du mouvement communiste. Il est soucieux d’éviter une attaque frontale de la politique de Pékin, ne renonce pas à retisser des fils. D’où par exemple sa visite à Kim Il Soung en 1975, son initiative d’inviter le PCC au XXIIe congrès du PCF :

“ Ce sont les années mêmes de la fin de la Révolution culturelle, mais il était prématuré pour les deux Partis de reprendre leurs relations ”

ajoute Bergeron. Les Chinois ne viennent pas au congrès mais une manière de dialogue est amorcée . Selon François Hincker,

“ Kanapa souhaitait ouvrir la voie - longue- de la normalisation des rapports avec le PCC. ”

L’objectif kanapiste de non-alignement passait aussi par cette reprise des relations avec Pékin. Le sujet le passionne suffisamment donc pour qu’il y consacre son oisiveté forcée, et entame la rédaction d’un essai. Apparemment, personne n’était au courant de ce projet, ni Alain Roux, le sinologue de la “ Polex ” , ni ses anciens collaborateurs.
Des fragments de ce texte figurent dans deux fonds différents ; dans un dossier se trouvent l’introduction et les deux premiers chapitres, l’un qui traite des origines, l’autre qui évoque la période 1949/1956, une trentaine de pages dactylographiées ; par ailleurs existe , sous forme manuscrite, un troisième chapitre, qui brosse les années 1956-1966 . L’introduction commence ainsi :

" Le caractère de ce livre paraîtra inhabituel. Il tient à l’objet même de l’ouvrage : il ne s’agit en effet ni d’une analyse de la situation que connaît la Chine populaire aujourd’hui, ni d’un exposé critique de ce qu’on appelle le "maoïsme", mais d’une étude de la signification réelle et des ressorts de la politique du Parti communiste chinois considérée dans son évolution" .

Il écrit encore, à propos de l’objet de cet ouvrage :

" Il est d’analyser aussi rigoureusement que possible la signification réelle et les causes profondes des positions du Pc chinois,(…) de discerner les facteurs qui - pris ensemble- aident à comprendre le pourquoi et le comment de l’erreur, de la faute, du danger que représente la politique suivie par le Pcc".

Les sources sont rares, dit-il encore, il va s’agir bien souvent de décoder :

" C’est le résultat d’une étude poursuivie sur trois ans par un collectif qualifié que nous livrons ici".

Comprendre l’erreur : est-ce seulement de la Chine dont parle Kanapa ?

Durant l’été 1978, la contestation de la direction du PCF par de larges parties de l’intelligentsia communiste s’amplifie ; ces intellectuels reprochent en somme à “ Fabien ” d’avoir négligé la piste kanapiste, dans le même temps où la plupart d’entre eux (quand ils connaissent ses écrits, souvent confidentiels) ne peuvent se reconnaître en cet homme qui semble avoir tout fait pour se les aliéner.
Kanapa est absent, mais voici qu’on commence ici ou là, du côté de la direction ou de celui des oppositionnels, à invoquer ses textes, ses conceptions ; c’est le début d’une sorte de querelle d’héritage, entre sensibilités communistes, qui va durer pendant des années.

En juin 1978, la revue du groupe communiste au Parlement Européen, où Kanapa compte de chauds partisans, republie de larges extraits de sa conférence sur le mouvement communiste international . A la mi-août 1978, sur Antenne 2, Marchais, accusé de complaisance à l’égard de l’Est, annonce :

" Dans la prochaine période, (des) documents revenant sur cette période seront publiés. Et cela, non pas seulement pour critiquer ce qui va mal dans les pays socialistes mais pour procéder à une analyse qui soit de nature à nous aider à affiner toujours mieux notre politique" .

Lors de la même émission, interrogé sur les atteintes aux libertés à l’Est, le secrétaire général redit son désaccord avec ces méthodes et hausse le ton :

" Ces défauts que nous condamnons découlent parfois de l’histoire de ces peuples, mais aussi d’une conception (souligné par nous) du socialisme qui n’est pas la nôtre".

Peu après, c’est sur une demande personnelle et pressante de Marchais , que le PCF décide de publier, enfin, en brochure, l’exposé de novembre 1977, de Kanapa, à l’Ecole centrale du PCF sur l’histoire des rapports entre PC. La préface, écrite quelques jours avant la mort du conférencier, note

" Comme responsable de la section de politique extérieure du comité central du PCF, Jean Kanapa est particulièrement bien placé pour apprécier ces problèmes et formuler des propositions. Comme membre du Bureau Politique, il a fait appel à la réflexion collective de la direction de son parti" .

La plaquette est disponible à la Fête de l’Humanité, le second week end de septembre, en même temps que l’ouvrage L’URSS et nous , émanation du collectif URSS de la “ Polex ” ; cette recherche, notamment animée par Francis Cohen ou Alexandre Adler, fut attentivement suivie par Kanapa ; à sa parution, le Bureau Politique en dit publiquement le plus grand bien, lui donnant de fait le label, redoutable, de livre officiel. Cette double, et spectaculaire, publication est à l’évidence une manière de répondre aux reproches de complaisance à l’égard de l’Est. Ainsi l’expression publique du Parti passe en peu de temps d’une prudente réserve à un étalage un peu fébrile de prises de positions ; est-ce l’amorce d’une relance “ eurocommuniste ” ou une gesticulation sans lendemain ?

Kanapa assiste de loin à ces échanges ; durant cet été, Jacques Denis lui rend visite chez lui, à Bagnolet :

" Kanapa était très pessimiste, très noir sur l’URSS ; et puis il ne se rend pas encore compte de la gravité de sa maladie ; il a plein de projets pour la rentrée, envisage de rapporter (devant le comité central) sur l’international" .

Kanapa a renoncé depuis plusieurs mois à se rendre en province, pour superviser l’activité de “ son ” département, le Gard, terre d’implantation communiste ; un dirigeant de cette fédération, Jean Chaulet, lui adresse, le 13 juillet, le message suivant :

" Nous savons combien tu as passé un dur moment et qu’aujourd’hui encore, le mal t’oblige à bien te soigner, à suivre un traitement rigoureux. Nous sommes sûrs que cela, joint à ton courage, à ton caractère de lutteur, te permettra peu à peu de prendre le dessus et ainsi de guérir" .

Kanapa revoit ses deux filles en Bulgarie, en août. Son état de santé se dégrade rapidement.

" Je devais le retrouver lors de ce séjour, dit Jacques Denis, lui donner des nouvelles du pays, lui apporter des livres policiers de la " Série noire" également ; mais Jean jugea qu’il n’était pas en état de me recevoir ; j’ai déjeuné avec ses filles, seules ; lui était trop mal en point ; c’est là, je crois, qu’il a mesuré son état".

Il revient à Paris, plus affaibli que jamais, entre en clinique. Comme le héros de son dernier roman Les Choucas, il travaille jusqu’au bout de ses forces, reçoit des visites, parle politique, donne des conseils, lit des polars, américains bien sûr.

“ Il soulève, dans ses derniers jours atroces, écrit Francis Cohen, chez ses médecins blasés le respect et l’admiration qu’on n’a que pour un homme d’exception ”.

Jean Kanapa meurt le 5 septembre 1978 à 14h45. Quand son fils Jérôme le retrouve dans la matinée, Kanapa ne le reconnaît déjà plus, il divague ; seul à son chevet, Jérôme se souvient de ses derniers mots, qui auraient été :

" L’URSS, quel gâchis" ! .


Sciences Po - Centre d’histoire

Présentation du contenu du fonds Kanapa/Streiff composé de documents qui ont servi à l’élaboration de la thèse de doctorat d’histoire soutenue par Gérard Streiff à l’IEP de Paris en 2000, sous la direction de Jean-Noël Jeanneney.

Des archives sont également disponibles aux Archives Départementales de Seine-St-Denis (Bobigny).



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