Thèse, partie six

SIXIEME PARTIE
KANAPA APRES KANAPA

Nous arrivons au terme de notre recherche, en espérant avoir montré la pertinence de l’approche biographique. En l’occurrence, elle nous semble avoir constitué un bon "poste d’observation" pour appréhender l’histoire du communisme français de l’après guerre. C’est que Kanapa se trouve « là où les choses se font ». Ce récit montre que la décision communiste ne se prend ni en Comité central, ni en Bureau Politique, ni même en Secrétariat. Mais dans le petit cercle restreint entourant le secrétaire général. Et Kanapa, les dix dernières années de sa vie, avec Rochet d’abord, Marchais ensuite, est de ce cercle.
Cette ultime partie va être consacrée à la vie posthume de Kanapa, un peu dans l’esprit de la quatrième partie de la thèse de Serge Vigreux, « Images de Waldeck Rochet ou la mémoire d’un dirigeant communiste », ou encore dans celui de l’ouvrage de Stéphane Sirot sur Maurice Thorez, dans la collection « Références/ Facettes » dirigée par Nicolas Offenstadt . Il y sera moins question de l’homme que des images que les autres ont eues de lui, et des batailles, âpres, pour occulter ou s’approprier ses idées. Et cette histoire là, où se confrontent culte de la mémoire, légende noire et commémorations, participe aussi de la construction biographique

Les années Kanapa, plus exactement cette période incandescente de 1975-77, vont hanter le PCF ; cette orientation « eurocommuniste » délaissée ne cessera de se remanifester, de manière plus ou moins spectaculaire, en 1979, en 1984, en 1985, en 1988, en 1990. Elle sera cachée par les uns, dévoilée par les autres. Elle servira un temps de drapeau à des dissidents engagés dans une aventure rocambolesque ; puis d’auto-justification tardive de Marchais : mis en difficulté, au début de la décennie 90, il exhumera des textes « kanapistes », longtemps occultés, pour sauver la mise.

Côté sources, nous avons utilisé les fonds « Polex », les archives du groupe « Fabien » et les papiers privés de la famille.

CHAPITRE UN
Une mort très politisée

Plusieurs fonds, notamment le fonds Polex/Kanapa/Est/68/80, le fonds Kanapa Propa et le fonds « Obsèques Kanapa » des Archives Marchais, traitent de ce moment.

A) Un personnage de roman

Mardi 5 septembre dans l’après-midi, une délégation de la direction du Parti se rend à la clinique de Saint-Cloud où Jean Kanapa était soigné. Marchais rend public un message, au " ton très inhabituel" , à la veuve :

" Ma chère Danièle, je sais que ta douleur est immense. Le deuil qui te frappe est terrible. Tu sais que je partage entièrement ta peine. Avec Jean, c’est un ami, un ami très proche que je perds. Pour notre parti entier, c’est un très grand dirigeant qui vient de disparaître. Je t’embrasse affectueusement".

Dans une “ déclaration ”, le Comité central du PCF se dit bouleversé par cette disparition :

" Tous ceux qui ont connu cet homme et apprécié sa grande intelligence, sa sensibilité, son ouverture d’esprit, son attention au nouveau, sa haute exigence à l’égard de lui même, partageront notre peine" .

Y est évoqué son parcours ; des années cinquante, il est dit :

" Il prend toute sa part, dans les conditions de la guerre froide, de la lutte politique et idéologique du parti".

Hommage est rendu au dirigeant et à l’homme de l’international :

" il apporta une contribution éminente à l’élaboration et à la mise en oeuvre de la politique et de la stratégie de lutte pour un socialisme aux couleurs de la France, définies par le 22e congrès de notre parti".

Le patron de la “ Polex ”

" prit une part primordiale à l’analyse approfondie de l’évolution de la situation internationale, à la définition d’une grande politique nationale d’indépendance, de sécurité et de coopération avec tous les pays, à la lutte pour le désarmement, au développement de la solidarité internationale des PC dans l’égalité des droits et le plein respect de l’indépendance de chacun".

L’Humanité du 6 septembre publie une photographie de Kanapa en " Une" et consacre au décès une pleine page avec cette déclaration du Comité central, la biographie du défunt, l’extrait d’une interview de Kanapa sur le stalinisme et de premiers messages. La biographie, brossée par Pierre Durand, est intitulée " Jean Kanapa : la passion de la justice". Durand cite Wurmser, pour qui Kanapa “ était un auteur si flatteusement détesté de ses adversaires politiques", et insiste sur cette idée :

" Jean Kanapa avait suffisamment de qualités pour être l’un des dirigeants du PC les plus haïs de nos adversaires".

Il rappelle les principales étapes de son itinéraire, son adhésion, ses romans, ses essais, la “ Polex ”, Prague, Moscou :

" La silhouette élégante de Kanapa, son visage au sourire souvent ironique, voire sarcastique, barré d’une moustache fine, ses lunettes et la cigarette qui fumait trop souvent entre ses lèves minces étaient connus…".

Durand évoque encore ses relations germanopratines, Sartre, Mouloudji ; ses ennuis de santé ; les idées libérales ( ?) de son père ; son "petit bout de Résistance"…

" Le personnage va prendre sa part des justes combats et des erreurs du temps de la guerre froide".

Sont rappelés son passage à la Nouvelle Critique, la polémique avec Sartre, ses séjours à l’Est :

" Sans doute une période de la vie de Kanapa (qui) lui aura permis de mûrir des réflexions qui ont trouvé leur effet pratique plus tard".

Il est question de sa promotion au Bureau politique, où il est présenté par Plissonnier, de son rôle au XXIIe congrès, ses nombreuses initiatives en matière de politique extérieure, son rapport sur la Défense ; le journaliste mentionne encore

" l’édition de sa récente conférence " Le Mouvement communiste international hier et aujourd’hui" (qui) sera présente à la Fête de l’Humanité".

Récente ? Le texte a près d’un an. A peine mort, Kanapa voit ses textes sollicités.
Beaucoup de choses donc dans cette nécrologie, beaucoup de manques aussi ; sur ses rapports avec Thorez, Waldeck Rochet, Marchais, sur l’affaire Casanova, sur la guérilla avec Moscou, l’eurocommunisme … Cet article est significativement accompagné d’un extrait de l’interview que Kanapa donna en décembre 1976 à Pierre Olivieri, pour l’Humanité Dimanche, aux lendemains de l’émission sur « L’aveu » ; Yves Montand avait trouvé insuffisante son autocritique et qualifiait les staliniens de "cons et dangereux". Kanapa répond :

" Nous avons été blessés tous à l’époque".

Sur la même page du quotidien, deux photos, de premiers messages aussi, de la direction de la Jeunesse communiste, de la Seine-Saint-Denis où il résidait (et militait).

Le décès de Kanapa va donner lieu à une importante couverture de presse : plusieurs dizaines ( près d’une centaine) de papiers dans les quotidiens nationaux ou ceux de province, dans les hebdomadaires, dans la presse internationale ; radios et télés en font état.

Dès le 5 septembre, en soirée, une longue dépêche de l’AFP donne une image plutôt équilibrée du personnage ; elle contient cependant quelques approximations : on lui attribue le titre de " rédacteur en chef de la NRI, édition française de l’organe officiel du mouvement communiste international, après la guerre" ou de "rédacteur à Ce Soir de 1948 à 1952 ” et encore de collaborateur “ à Regards (1955-1958) avant de prendre la rédaction en chef de la Nouvelle Critique" ; un de ses romans y est intitulé " Le procès du juge Nagel".

La dépêche parle de l’homme

" grand, très mince, pipe ou éternelle cigarette papier maïs aux lèvres, Jean Kanapa donnait une impression de sévérité. Mais dans son entourage, on appréciait son sens de l’humain et son humour" .

On y montre son passé, Prague, Moscou, l’affaire de la Défense nationale

" mais Jean Kanapa participera à l’évolution du PCF concernant la nécessité de bâtir un socialisme correspondant aux réalités de la France et intimement liés à la démocratie et aux libertés".

La dépêche évoque ses positions sur l’eurocommunisme, sa conférence sur le Mouvement communiste et note :

" cette analyse est aujourd’hui même poursuivie par le livre " L’URSS et nous" signé de cinq intellectuels communistes qui vient d’être publié aux " Editions Sociales" avec l’approbation du Bureau Politique du PCF. Il est significatif à cet égard que la conférence de Kanapa soit signalée dans la presse communiste aux côtés du livre de Paul Laurent " Le parti comme il est" et de "L’URSS et nous", comme documents de base recommandés à la réflexion des militants à l’occasion de la Fête de L’Humanité".

Cette dépêche va être largement reprise dans de nombreux journaux, généralement sans ajout mais avec des coupes plus ou moins importantes ; c’est le cas de la presse de province du 6 septembre ; ces quotidiens privilégient telle ou telle partie du texte, selon qu’ils entendent mettre en valeur le "stalinien" ou le "novateur". Cette diversité se retrouve dans les titres.
Certains sont neutres : " Mort de Jean Kanapa" ( Nice-Matin ou Ouest France) ; " Leader du PCF, M. Kanapa est mort à l’âge de 57 ans"( Le Midi Libre) ; " Membre du bureau politique du PCF, Jean Kanapa est mort" ( L’Union de Reims, La Voix du Nord, Progrès Espoir).
D’autres mettent l’accent sur l’importance du personnage et son apport : " Jean Kanapa est mort : un membre très influent" ( Le Provençal) ; " Jean Kanapa : une figure exemplaire de l’appareil du PCF" ( Sud-Ouest) ; " Kanapa ou l’évolution du PCF" ( Le Républicain lorrain) ; " Kanapa était très lié au mouvement communiste international" ( Nord Matin et Nord Eclair) ; " Mort de Jean Kanapa, théoricien de la politique étrangère du PC" ( Le Courrier picard) ; " Conseiller écouté de M Marchais, Jean Kanapa est mort" ( La Nouvelle République) ; " Jean Kanapa était le ministre des Affaires Etrangères du PC" ( La Montagne).
D’autres enfin insistent sur son passé stalinien : " Le PC perd son stalinien" ( L’Est républicain) ; " Jean Kanapa était l’homme des procès de Moscou" ( Journal Rhône-Alpes). Le quotidien strasbourgeois Les Dernières Nouvelles d’Alsace tente une synthèse avec " Le PC en deuil : Jean Kanapa était un stalinien converti".

Dans deux quotidiens de province, des éditorialistes commentent l’information. C’est le cas de Pierre Ysmal, du Sud Ouest, pour qui

" ses nombreux et fréquents séjours à Moscou et dans les pays de l’Est le firent considérer par le Kremlin comme le meilleur et le plus compréhensif des interlocuteurs. Il était chargé de transmettre les ordres, les consignes, les voeux, les suggestions du PC de l’Union Soviétique.(…) Il restera un personnage de roman, un homme d’appareil qui avait peut-être des sentiments mais qui passa son existence à les dissimuler au nom d’une idéologie choisie dès son plus jeune âge".

Dans le journal Rhône-Alpes, un certain A.M. écrit :

" D’origine russe, marié en seconde noces avec une soviétique, ayant été correspondant à Moscou de "L’Humanité" pendant cinq ans, de 1962 à 1967, il était considéré au sein du parti et à l’extérieur comme "l’homme de Moscou" et passait pour un dur et un défenseur de l’orthodoxie soviétique".

et

" En fait d’intellectuel, à part deux mauvais romans, on ne connaît de lui que des bottes de calomnies mal ficelées".

ou

" Peut-être, maintenant qu’il est mort, pourra-t-on cerner un peu mieux ce personnage déroutant et mystérieux. Peut-être a-t-il laissé des écrits qui éclaireront son cheminement politique et intellectuel. Pour l’heure, on cherche encore à comprendre cet intellectuel sévère et décontracté à la fois qui s’était transformé en apparatchik tranquille".

B) Le retour du “ crétin ”

Les grands journaux nationaux consacrent des articles nombreux et conséquents à l’événement, à l’image de la place qu’avait prise cet homme dans la vie politique ces dernières années notamment.

Le Figaro titre : " Disparition de Jean Kanapa, l’un des durs du PC, au moment où le contestataire Ellenstein paraît rentrer dans le rang". Dans le corps de l’article, Edmond Bergheaud nuance un peu ce propos ; il part de la crise politique qui secoue le PCF, estime que la publication de L’Urss et nous est un signe de Marchais vers la dissidence interne, souligne les difficultés de l’eurocommunisme - Marchais recevait Santiago Carillo le jour même de la mort de Kanapa - et mentionne un certain désir de distance du PCF à l’égard de l’Est :

" C’est précisément sur ce terrain que l’action de Jean Kanapa a été d’autant plus profonde qu’elle s’est entourée d’une discrétion qui était l’un des traits majeurs du personnage" .

Il montre l’évolution suivie par le patron de la “ Polex ” par rapport à l’URSS, son progressif éloignement, et donne sa version du “ rapport Kanapa ” :

" Un texte qui en apparence conforte la présence de la France dans l’Alliance atlantique. Mais qui comporte aussi un piège. En demandant que notre pays ait un système de défense tous azimuts, le PC place sur le même plan les USA qui sont des alliés et les Russes qui sont de simples partenaires économiques. Ainsi on court droit à une neutralisation de la France et au-delà de l’Europe. Un vieux rêve que Moscou n’a pas abandonné"

Le journal Libération est virulent : en " Une", sous un grand portrait du dirigeant communiste, signé Pol Gornek, ce titre : " La mort du crétin le plus célèbre" ; et cette légende :

" Dans les années cinquante, Jean Kanapa écrivait des romans staliniens si bornés que Sartre l’a immortalisé sous le nom de "ce crétin de Kanapa". Mais il en fallait plus pour arrêter la carrière de l’apparatchik : Kanapa qui est mort hier à l’âge de 57 ans était membre du Bureau Politique et avait la haute main sur les affaires étrangères du PCF" .

En page intérieure, sous le titre " Un crétin immortalisé par Sartre", un chapeau évoque un " personnage de second rang, toujours en premier pour les basses besognes", parle de " l’inévitable Kanapa, qui est toujours là, poursuivant sa grimpette d’apparatchik", de “ personnage représentatif de ceux que l’on nous présente maintenant sans complexe comme un des nouveaux communistes". Libération publie l’éditorial de la revue Les Temps Modernes de mars 1954, signé de Sartre, ainsi qu’un extrait de l’éditorial de Kanapa dans La Nouvelle Critique de mars 1953, à l’occasion de la mort de Staline.

Thierry Pfister, dans Le Monde, reprend en titre une formule de l’article de L’Humanité : " Les justes combats et les erreurs de la guerre froide". Pour lui, Jean Kanapa incarnait l’aveuglement, au temps de la guerre froide, et même au-delà, du PCF face à la répression en URSS :

" En 1970, lorsque Georges Marchais prend la direction effective du PCF en devenant secrétaire général adjoint, Jean Kanapa l’épaule vigoureusement et remplit durant plusieurs années les fonctions de directeur de cabinet" .

ou

" Moustache rétro, cigarette papier maïs aux lèvres, souvent renfrogné mais volontiers ironique dans la conversation, Jean Kanapa était quelque peu excédé par sa réputation de stalinien".

Sa polémique avec Sartre l’avait marqué ; il fera amende honorable sur Tito en 1955 ; mais

" il fallut attendre décembre 1976 pour qu’il reconnaisse, lors d’une émission télévisée des Dossiers de l’écran, l’existence des procès truqués et de la répression, tout en précisant qu’à l’époque stalinienne les communistes français étaient d’une "totale bonne foi" et que, s’ils avaient su ce qui se passait, ils auraient "hurlé leur indignation".

Homme de fidélité, selon Pfister, Kanapa fut un novateur en matière de Défense et :

" c’est lui qui a défendu et illustré la prise de distance du PCF par rapport à l’URSS, qui s’est manifestée au cours des dernières années".

En 1960, il aurait confié à Philippe Robrieux ( qui le cite dans Notre génération communiste) :

" il y a des opérations auxquelles je ne me prêterai plus".

La journal La Croix parle de " l’un des dirigeants du PC les plus violemment et constamment controversés à l’extérieur" , évoque son zèle mais aussi sa "participation au tournant" de 1976.

Le Matin titre : " Un dévouement absolu à son parti" ; l’article, illustré d’une photo de Kanapa lors du débat des " Dossiers de l’écran" sur le stalinisme, le considère comme " l’un des dirigeants les plus secrets et les plus controversés du PCF" , estime que “ pour beaucoup de Français, il symbolisait sans doute l’aspect le plus stalinien du parti de Georges Marchais" ; c’était "l’homme d’appareil type du PCF". Un article, non signé, observe avec une certaine sagacité cet homme :

" au physique austère, aux petits yeux à demi-fermés derrière de grosses lunettes d’écaille posées sur un visage angulaire".

Le commentaire considère que Kanapa

" plus que véritablement stalinien au sens doctrinaire du terme, se révèle alors comme une sorte d’inconditionnel du parti, à qui l’on pourra demander toutes les tâches dans l’intérêt supérieur du communisme français".

C’est lui qui est envoyé à la télé, ajoute ce commentaire, pour justifier et aussi prouver la conversion des communistes :

" N’était-ce pas à celui qui avait l’image la plus stalinienne d’apporter cette démonstration qui faisait parfois penser à une expiation ?".

Plus généralement,

" sa fidélité à toute épreuve (…) en avait fait l’homme de tous les tournants".

Le journal cite les dossiers du Parlement européen, de la force de frappe :

" C’est un virage à 180 degrés qui allait d’ailleurs susciter quelques remous dans le Parti : il n’avait pas été discuté à la base auparavant".

Ce fut aussi, ajoute le papier, une des pierres d’achoppement de l’actualisation du programme commun.

" Il n’avait jamais exercé un mandat électif. Cette particularité accentuait encore sa silhouette d’homme de l’ombre. Sa réputation de père Joseph, dans un parti fortement hiérarchisé où chaque dirigeant est tenu de mettre en application les décisions collectives du Bureau Politique, était sans doute usurpée. Mais on se débarrasse difficilement des symboles".

Le Bulletin quotidien, dans un article repris trois jours plus tard dans une publication confidentielle , note que " Jean Kanapa épouse une Tchécoslovaque en seconde noces en 1959" ; si Kanapa a si souvent été vu comme un stalinien,

" il n’en participa pas moins à l’évolution du PCF.(…) En décembre 1977, il évoqua les erreurs commises par l’Internationale Communiste de 1928 à 1934 et il concluait à une divergence profonde entre le PCF et les pays socialistes en ce qui concerne la démocratie."

Ce journal signale également que cette réflexion critique est poursuivie par l’ouvrage L’URSS et nous, présent à la Fête de l’Humanité".

Sur les radios, le décès est assez largement commenté. A Europe 1, Gérard Carreyrou parle de " l’un des hommes d’appareil les plus orthodoxes du PC" ; il rappelle les grandes dates de sa carrière : Staline, Sartre, les dossiers de l’écran de décembre 1976, l’histoire de la “ bombe ”, celle du Parlement Européen :

" Au fond une grande question demeure : c’est Jean Kanapa qui a incarné la nouvelle politique étrangère du PCF notamment dans ses rapports avec l’URSS, mais c’est pourtant le domaine où l’évolution reste la plus discutable et la plus discutée. Ellenstein remarque que sur les grandes options de politique étrangère, le PCF reste solidaire de la politique étrangère soviétique, par exemple à propos de la Chine" .

Yvan Levaï, sur la même station, dans sa revue de presse, donne la double tonalité des médias ; d’un côté‚ il y a le respect :

" On ne peut que respecter cette fraternité d’armes des dirigeants et des militants du PCF qui les fait pleurer tous ensemble lorsqu’un de leur chef responsable meurt et disparaît" .

De l’autre, il y a la critique :

“ Vous ne connaissiez peut-être pas Kanapa… ”.

dit Levaï, qui rappelle l’épisode des Dossiers de l’écran, comment " Kanapa, qui fut stalinien s’efforça ce soir là de l’être un peu moins et d’amorcer un début d’autocritique", comment aussi Montand l’interpella vigoureusement, sur Europe 1 justement, après cette émission.
Concernant le titre de Libération, le journaliste déclare :

" Je vous laisse juge de l’opportunité du rappel que fait (ce quotidien) ce matin d’une insulte de Sartre à Kanapa ; elle est vieille, elle date des années 50. Ce crétin de Kanapa, disait le philosophe. Cette vipère lubrique, ce crapaud baveux de Sartre répliquaient alors les staliniens. Nous n’en sommes plus là, les communistes sont en deuil ; je l’ai dit. Et ils ont commencé dès lundi une crise d’autocritique. Pourquoi ne pas s’en tenir là ? Vous verrez dans Le matin que Marchais a reçu hier Carillo le libéral".

A France-Inter, le présentateur parle de Kanapa comme d’un homme qui a "marqué la stratégie du PC" ces dernières années, le ministre des Affaires étrangères du PC en quelque sorte ; mais c’était un “ personnage controversé ”, certains lui reprochaient d’être stalinien, secret, mystérieux. Pourtant, il était “ une vedette : il faisait partie de la galerie des portraits de Faizan". Alain Joannes reprend les séquences déjà évoquées : Sartre, Moscou, Marchais, l’émission télé sur l’Aveu.

" En mai 1977, dit-il, le rapport Kanapa aboutit à neutraliser la force de frappe française : c’est un des points de rupture de l’union de la gauche".

Il ajoute, assez contradictoirement :

" Il ne faut pas se tromper, comme spécialiste du mouvement communiste, Jean Kanapa était l’héritier de Jacques Duclos et la désignation de son successeur dans les prochains mois sera importante compte tenu des nouvelles évolutions qui se produisent en ce moment même au sein du PC. Le cheminement du PC, c’est la longue marche de la déstalinisation à la française".

Les télévisions, de leur côté, consacrent une assez brève place à l’annonce de la mort de Kanapa .

Dans cette première série d’articles nécrologiques, écrits à chaud, où l’on retrouve assez souvent, on l’a dit, les approximations qui étaient déjà dans la dépêche d’agence, deux temps forts de la biographie de Kanapa sont assez systématiquement mis en valeur : la polémique avec Sartre de 1954 et l’émission des “ Dossiers de l’écran ” de 1976 ; et selon que l’on privilégie le stalinien ou le novateur, l’accent est mis sur l’un ou sur l’autre. De L’Humanité, qui retient surtout le repentir, à Libération, qui met essentiellement en scène le passé, il y a tout une gamme d’interprétations ; on ne peut donc écrire qu’il est alors globalement diabolisé ; c’est pourtant la lecture que va faire la direction communiste, et agir en conséquence.

C) L’oubli de soi

Ces premiers commentaires vont susciter une réaction immédiate de la direction du PC et des communistes, on va le voir au chapitre suivant ; pour l’instant, repérons encore les articles sur le sujet qui, les jours suivants et jusqu’aux obsèques, vont alimenter quotidiens et hebdomadaires.
Dans France Soir, Jean Brigouleix titre son papier :

" Jean Kanapa, stalinien avec Staline, khrouchtchévien avec Khrouchtchev, le "ministre des affaires étrangères" du PCF est mort" .

L’auteur dit se méfier des clichés :

" Les portraits qu’on a tracés de lui étaient en général tout d’une pièce. La réalité est toujours plus complexe que les portraits".

Fut-il stalinien ?

" Tout dépend de l’époque à laquelle on se place. Il fut une époque où tout le PCF l’était et s’en faisait gloire."

Le connaît-on seulement ?

" La personnalité de Jean Kanapa garde bien des côtés secrets. Ses adversaires le jugent froid, sectaire, dogmatique, inquisiteur - stalinien en un mot-, ses familiers le jugent chaleureux, parlent même de son sens de l’humour. Tous s’accordent à reconnaître l’acuité de son intelligence. Tous n’apprécient pas de la même manière l’usage qu’il en a fait".

Pour Brigouleix, Kanapa a surtout "collé" au PCF :

" A-t-il influencé le PCF ou a-t-il été influencé par lui ? On en discutera longtemps. Les deux termes sont probablement exacts".

Le journaliste évoque la longue complaisance kanapiste pour l’URSS, cite encore cette série d’articles de la fin 1972 où le responsable communiste fustigeait “ l’antisoviétisme ” et notamment

" un livre destiné à démontrer que l’internement psychiatrique serait en URSS un moyen de gouvernement" .

Puis les choses changent :

" Kanapa a pris ses distances avec l’URSS. En 1976, dans un rapport devant le Comité central, il se montre très critique à l’égard de l’Union Soviétique. Il adhère dans une certaine mesure aux thèses de l’eurocommunisme".

Antoine Charbonnier, dans l’organe trotskiste Rouge, signe un papier intitulé “ Jean Kanapa : la mort d’un apparatchik ” ; un “ inter ” évoque “ le Kanapa des tournants ”. Il écrit :

" L’étiquette de "dirigeant communiste de la nouvelle génération", Kanapa ne l’a pas volée. Il est en effet le prototype glacial de cette "new wave" stalinienne qui "monte" dans et par l’appareil au cours des années cinquante et qui croise dans sa "chute" les dirigeants communistes de la Résistance" .

Charbonnier se réfère à une expression de Kanapa lors de l’émission sur l’Aveu, évoquant les interventions soviétiques en Hongrie puis en Tchécoslovaquie : “ Une fois, ça suffisait, deux fois, ça faisait trop ” et note :

" Il est un aspect de cet apparatchik défunt qui est au moins aussi instructif, c’est sa capacité à se faire l’idéologue des tournants les plus significatifs de ces dernières années".

Et il donne comme exemple non seulement les précédents de la bombe et du Parlement Européen, mais aussi la notion de “ conception ” du socialisme ou l’attitude à la conférence de Berlin.

" A force d’avoir tant tourné (sur son axe d’homme d’appareil), Kanapa risque d’appartenir très vite au passé le plus mort qui soit, et à l’oubli".

Charbonnier conclut :

" Les nécrophiles pourront acheter ses oeuvres à la Fête de L’Huma".

Le jour même des obsèques, toujours dans France Soir, Jean Dutourd consacre sa chronique à " Kanapa ou l’absurdité", esquisse d’un portrait plus psychologique que politique, plein de contresens et intéressant de ce fait même ; Dutourd y voit un personnage sacrificiel, il reprend une thèse déjà avancée par Le Matin, celle de “ l’homme-appareil ” ; il trouve "pathétique" sa "destinée" :

" Quoi de plus pathétique qu’un homme disant et faisant toute sa vie exactement ce qu’on attend de lui ? Tel a été Kanapa. Jamais il n’a surpris personne. Quelque thèse ou position qu’il défendit, c’était automatiquement celle de l’URSS ou du PCF, sans la moindre fantaisie et apparemment sans le moindre esprit critique. Pendant trente ans, sa bouche a soufflé le chaud et le froid, il a proclamé sans sourciller le contraire de ce qu’il avait défendu la veille ; il a épousé étroitement tous les méandres de la politique soviétique et de la politique communiste, ce qui demande une sacrée gymnastique"

Il l’imagine en croyant forcené :

" On ne peut nier qu’il y ait là de l’abnégation, pour ne pas dire de l’héroïsme. Il est héroïque de faire taire ainsi son intellect, de passer aux yeux du monde pour un robot qui change d’avis dès qu’on lui en donne la consigne. Kanapa, c’est l’oubli de soi absolu. Ou alors c’est la foi totale. Cet homme aurait pu prendre pour devise le fameux "Credo quia absurdum" : je crois parce que c’est absurde. Depuis la fin de la guerre, il a vécu dans l’absurdité. Et Dieu n’était même pas au bout de cette soumission".

Lui prête une posture saint-sulpicienne :

" D’où cet air sévère, triste, aride, qui frappait sur les photographies de lui qu’on publiait de temps à autre. Je ne pouvais m’empêcher d’y voir la sévérité et la tristesse des gens qui se violentent sans trêves, qui se guindent et se raidissent, qui ont imposé silence à leurs idées et à leurs sentiments propres, qui, tout au long de leur existence, récitent une féroce leçon".

Mais au total, pour Dutourd, Kanapa était un faux dur :

" Un dur est un homme qui brise les cadres d’une politique, qui la modèle selon son génie, qui étonne tout le monde par ses intuitions, ses impulsions, son anti-conformisme, sa hauteur de vues.(…) Kanapa était un modèle de docilité. C’était le miroir fidèle du communisme. Il le reflétait intégralement, dans ses moindres détails, j’oserai presque dire dans sa fugacité. Sartre manifestait sa myopie habituelle quand il écrivait que Kanapa déshonorait le parti. Il ne le déshonorait nullement. Il l’incarnait".

Le Nouveau Journal, qui reprend pour l’essentiel l’AFP, ajoute

" Certains eurent du mal à croire que le même homme puisse avec sincérité se faire le défenseur de l’indépendance de chaque PC et emboîte le pas de ceux qui faisaient le procès de Moscou" .

Jacques Roure, dans L’Express, montre le double parcours du défunt dans " Jean Kanapa l’inconditionnel" :

" Etrange destin que celui de cet agrégé de philosophie, incarnant tout à la fois la tradition et l’aggiornamento communistes."

Il fut à la fois stalinien zélé et

" l’un des principaux maîtres d’oeuvre d’une déstalinisation tardive (…), théoricien le plus convaincu, dans les dernières années de sa vie, du nouveau visage du Pc. La ligne Marchais, celle de l’ouverture tous azimuts et des distances avec Moscou, c’était lui. Quel revirement !" .

Selon Roure, Kanapa n’est pas un homme de remords ; il gardait “ la tête froide ”. “ Me relire ? disait-il, c’est un plaisir que je ne me donne jamais". Mais ce “ cynique ” fut “ saisi par le doute ” en 1961, lors de l’affaire Casanova. Il était devenu " un homme désabusé, gagné par la fatalité", et négocia tous les virages :

" En 1968 il fera livrer aux Soviétiques le compte rendu des entretiens Dubcek-Waldeck Rochet".

Le Nouvel Economiste, enfin, parle de "l’homme d’appareil", qui " incarnait la tendance la plus stalinienne du Pc" .

Dans cette seconde série de papiers, écrit dans la semaine qui suit le décès, on perçoit une certaine évolution du ton ; la plupart des commentaires prennent en compte les changements opérés dans les positions kanapistes, et communistes, des dernières années, peu le créditent de ces novations, tous l’imaginent en soldat appliqué, discipliné, opportuniste.

CHAPITRE DEUX
La polémique

A) " Le respect dû aux morts…"

Les articles du 6 septembre, celui de Libération avant tout, sont ressentis par la direction communiste comme une provocation. Elle réagit en conséquence. Mais le calcul politique n’est pas absent de cette attitude.
Rarement un décès fut accompagné de tant de commentaires polémiques ; plus rare encore est le fait qu’un parti transforme des obsèques en manifestation publique.

Cette fin d’été 1978 est marquée par des tensions politiques avivées ; la droite est fragilisée ; le rapport entre elle et la gauche est précaire ; au sein de la gauche, on se querelle sur la responsabilité de l’échec aux législatives ; déjà s’ébauche la pré-campagne des élections européennes, elle même préfigurant la bataille des présidentielles.
Au sein du Pc, la crise taraude l’intelligentsia. On reproche à la direction sa gestion de la politique d’union, ses timidités en matière d’eurocommunisme, ses silences sur l’Est ; l’interminable débat autour du programme commun, puis la longue campagne électorale avaient éclipsé les autres enjeux ; la dynamique novatrice s’était perdue dans les sables ; Kanapa s’était retrouvé de moins en moins au centre du processus de décision.
C’est dans ce climat qu’intervient le décès.

La “ Une ” de Libération choque. La direction, saisie aussi de protestations de militants, tempête. C’est tout à la fois l’occasion de mettre en scène le Parti dans une posture de « victime », de rendre hommage à un dirigeant un peu marginalisé ces derniers mois, de faire un clin d’œil – en se gardant de le dire- à l’expérience eurocommuniste.

Le Bureau politique, dès le 6 septembre après-midi, publie une déclaration intitulée : " Faire entendre la réprobation" où

" il exprime son indignation devant l’inqualifiable attitude de ceux qui, dans la presse écrite ou parlée insultent notre regretté camarade Jean Kanapa" .

Il rappelle le respect traditionnel dû aux morts, ici bafoué, et s’élève contre ce qu’il considère comme une atteinte au débat démocratique :

" Depuis un certain temps, ceux pour qui la fin justifie les moyens ne reculent devant aucune falsification, aucune bassesse contre les dirigeants du PCF, morts ou vivants. Nous appelons tous les communistes, tous les démocrates, tous ceux qui ont le souci de la personne humaine et de la vie publique à faire entendre leur réprobation".

Et estime qu’une telle campagne a pour seul but d’affaiblir le PC qui est au premier rang des luttes.

" Ignoble" titre de son côté le journaliste Jean George, qui, dans un article du quotidien communiste, s’en prend au Figaro, à Libération et à Europe 1 :

" L’anticommunisme sert à cacher une politique inavouable. Faut-il qu’elle le soit, puisque ses porte-parole n’ont pas hésité devant la mort de Jean Kanapa ? Leurs commentaires sont autant d’attaques contre le Pc coupable à leurs yeux de défendre les travailleurs et de faire la clarté sur les responsabilités dans l’échec de la gauche" .

Dans le même numéro, le rédacteur en chef de L’Humanité, René Andrieu‚ qui avec Leroy avait cadenassé le quotidien, creuse le sillon :

" On aurait pu espérer qu’une vie aussi DIGNE commanderait le respect. La lecture de la presse ou l’écoute de la radio-télévision montrent qu’il n’en est rien et que la haine n’a pas désarmé. Certains exhument une vieille polémique avec Sartre et la brandissent joyeusement comme une obscénité. Cela est trop bas pour ne pas déshonorer ses auteurs."

Dans le portrait qu’il dresse du défunt, ce rédacteur évoque un homme "sensible" sous son "masque" froid, le choix "désintéressé", "courageux" et "inconfortable" que fit cet intellectuel à la Libération ; il privilégie l’image d’un Kanapa khrouchtchévien :

" Comme les autres communistes et plus que beaucoup peut-être - car il avait pris des risques en se battant aux premiers rangs - il ressentit la brûlure des révélations de Khrouchtchev au XXè congrès. Mais il n’abandonna pas pour autant le combat. Et puisque nous fûmes ensemble journalistes à l’Humanité, je sais comment il s’est battu à la place qu’il occupait pour que le parti tire la leçon des tragédies de la période stalinienne".

Les autres titres de la presse communiste reviennent fort sur ce thème de l’irrespect pour le mort. Pour Martine Monod dans L’Humanité Dimanche,

" parmi tous les dirigeants du parti, il fut sans doute un de ceux qui fut le plus calomnié, le plus bassement. Sa mort même n’a pas désarmé la voix ignoble de la haine" .

Henri Malberg dans France Nouvelle considère que

" la haine avec laquelle certains l’ont poursuivi jusque dans la mort est abominable" .

Les collaborateurs du Comité central font circuler une pétition, qui recueillera plusieurs centaine de noms :

“ Nous sommes indignés jusqu’au plus profond de nous mêmes en voyant sombrer certains commentateurs animés par leur haine de classe, dans la bassesse et la calomnie. L’histoire aura tôt fait d’oublier ces médiocres personnages. Elle n’oubliera pas Jean Kanapa, une grande figure du XXIIe congrès ”

Les militants font écho à cette polémique ; l’émotion est réelle ; le seul fonds « obséques Kanapa » dans les archives Marchais contient plus de 600 messages ; nombre d’entre eux veulent "faire entendre la réprobation" ; d’autres lettres figurent dans un carton des archives de la “ Polex ” : ainsi Denise Rousseau de La Rochelle écrit

" Suis d’accord avec le parti, c’est ignoble de profiter que Jean Kanapa soit encore sur son lit de mort ; pour envoyer leurs ordures de mensonges. Communiste depuis 36, j’espère qu’un jour nous aurons notre revanche. A tous les camarades je leur dis Courage" .

Ida Cavalli de Chateauneuf de Grasse fait part de son émotion :

" Des gens de cette valeur ne devraient pas mourir. Quant à ce qu’en dit la presse de droite, faut-il s’en étonner ? On est sali que par la boue."

Elle regrette que les dictateurs d’Iran ou du Nicaragua soient eux encore en vie et ajoute :

" Et nous, pauvres ouvriers, du train où vont les choses, qu’allons nous devenir ? Que vont devenir nos enfants ? Merci pour votre courage, votre dévouement, pour trouvez des gens honnêtes et propres, c’est chez les communistes qu’il faut aller".

Quantité de télégrammes sont envoyés ; Sylvand Archetti par exemple parle

" d’horreurs profondes face aux presses aux mépris rageurs et odieux proférés par la presse" .

Des pétitions circulent ; comme aux ateliers SNCF d’Oullins ; ou cette pétition d’une douzaine de vacanciers, dans un chalet en Savoie, qui expriment :

" leur profonde indignation devant les insultes proférées à l’égard de Jean Kanapa. Ils ne peuvent admettre l’attitude de certains journalistes de la presse parlée et écrite, qui ne reculent devant aucune falsification, aucune bassesse pour salir la mémoire d’un dirigeant du PCF. Ils rejettent fermement de pareils procédés et estiment que des adversaires politiques - quelles que soient leurs opinions politiques, convictions philosophiques ou religieuses - ne doivent pas recourir à ce genre d’ignominies" .

Des tracts sont distribués, dans les entreprises du Gard par exemple .
Un professeur de philosophie de Compiègne, Gilles Masure, trouve que “ la haine vouée à Kanapa honore sa mémoire et nous honore, nous intellectuels communistes ”. Lyrique et sentencieux, il estime :

“ Il y a quelque exemplarité à cet événement, pour peu que l’on sache ce qu’histoire et crise veulent dire. Briser le miroir de l’idéologie bourgeoise porte malheur. Mais Jean Kanapa n’a pas fait que cela, il a fait pire : il a contribué comme intellectuel à polir non plus les instruments d’illusion mais les lentilles de demain : l’idéologie organique de la classe ouvrière ”.

B) Nous ne nous inclinerons pas…

Dès lors, pendant quelques jours, jusqu’aux obsèques en fait, la presse commente autant la polémique autour de la mort que la mort elle-même. " Les communistes indignés", titre Libération ; ce journal fait état de quelques protestations de lecteurs :

" Suite à l’appel en ce sens lancé jeudi à la une de l’Humanité, nous avons reçu dans la journée de jeudi quatre appels téléphoniques indignés et un télégramme des cellules Couleau et Triolet, de Specia/ Saint-Fons : Exprimons notre indignation devant une regrettable attitude primaire d’insultes à notre regretté camarade Kanapa. Protestons énergiquement contre manque de respect que les journalistes ont contre les morts. Rejetons fermement de pareils procédés".

Le Nouvel Observateur consacre un articulet à " Jean Kanapa et la presse" :

" Kanapa, homme symbole s’il en fut, est resté jusque dans sa mort prisonnier de son personnage" .

L’hebdomadaire passe en revue les réactions des médias : Libération “ n’y va pas par quatre chemins, (ses) commentaires n’ont pas du tout satisfait le Bureau Politique du PCF".

A droite, La lettre de la Nation consacre un encadré à l’affaire, “ A propos de Jean Kanapa ” ; elle critique Libération qui " s’est spécialisée dans le mauvais goût", trouve, cela dit, que

"le respect dû aux morts est une chose, mais les communistes semblent mal venus et pour tout dire mal placés pour donner des leçons".

Et puis où est l’injure ? dans le fait de parler de la fidélité de Kanapa ? de ses virages ? de son zèle stalinien ?

" A l’heure où une amorce d’autocritique paraît s’esquisser au sein du PC, à l’égard de la ligne suivie dans les années 50, le Bureau Politique du parti a perdu une belle occasion de se taire. A moins qu’il n’ait voulu, par sa réaction brutale, rendre hommage à la mémoire d’un des siens qui n’eut pas son pareil pour fustiger les adversaires du Parti et qui, selon le mot de Pierre Daix, son ancien camarade, "justifiait par la lutte des classes une conception utilitaire de la vérité" car "la vérité était ce dont l’action du parti avait besoin". De ce point de vue là, avec ou sans Jean Kanapa, rien n’a donc changé".

La revue Est-Ouest s’avoue perplexe :

" On comprendrait que les militants communistes s’affligent et même qu’ils s’étonnent de ce que la mort de Jean Kanapa n’ait pas désarmé les polémiques - bien qu’il soit un peu étrange de les entendre invoquer le respect dû à la mort. Encore faudrait-il qu’on soit sûr que cette affliction, cet étonnement et cette indignation fussent dictés par une émotion sincère" .

Cette même revue observe que l’Humanité cible ses critiques :

" Le moins qu’on puisse dire, c’est que la douleur n’égare pas le journaliste communiste au point de lui faire perdre la consigne du jour : dénoncer le parti socialiste. Le respect de la mort devrait faire taire les non-communistes mais non les communistes qui, au contraire, ont le devoir d’utiliser la trêve qu’on a coutume - depuis les premiers temps du monde - de conclure tacitement quand meurt un homme, pour faire avancer les affaires du parti".

Elle rappelle les dossiers qu’elle a déjà consacrés à Kanapa, “ le Jdanov français ” , et s’adonne aux délices de la “ petite histoire ” :

" On sait que Jean Kanapa fut marié à une citoyenne soviétique dont il eut deux enfants - ce qui lui fournissait un excellent prétexte pour se rendre régulièrement en Union Soviétique, en évitant de partir d’un aéroport français pour ne pas éveiller l’attention. On sait aussi que le ménage s’est rompu, au moment où le divorce s’accentuait entre les deux partis. Est-ce le conflit politique qui amena la première madame Kanapa à se séparer de son mari ( évidemment alors sous la pression des autorités soviétiques ?). Ou bien faut-il penser que la désunion du couple a contribué à refroidir les sentiments de Jean Kanapa à l’égard de l’URSS ? En tout cas, à partir de cette séparation, les Soviétiques perdaient un moyen de pression qu’ils avaient sur Jean Kanapa. Ce n’est là que de la "petite histoire", mais elle pourrait, sur certains points, éclairer la grande."

Est-Ouest revient sur l’émission des " Dossiers de l’écran" :

" Selon la règle, la direction du parti a fait servir le mort à la défense et illustration de sa politique du jour. Il s’agit, aujourd’hui, de montrer que les communistes français sont indépendants de l’URSS",

thèse réfutée par cette rédaction, qui cite des papiers pro-soviétiques de Kanapa de 1972.

La presse trotskiste s’indigne à son tour de l’indignation communiste ; Lutte ouvrière, faisant état du communiqué du Bureau politique, estime :

" En fait la direction du PCF n’a pas apprécié le rappel qui a été fait, à l’occasion de la mort de Kanapa, du passé stalinien de celui-ci et, à travers lui, d’un passé que toute la direction du PCF voudrait bien faire oublier" .

Le journaliste, qui signe sous le nom de Pierre Laffitte, ne décolère pas :

" Lire dans ce communiqué que "le respect dû aux morts n’est pas un vain mot" a de quoi faire bondir s’agissant d’un dirigeant du PCF. Car enfin s’il est des hommes qui ont témoigné en leur temps du plus parfait mépris pour les morts, les morts en sursis et les vivants, ce sont bien les dirigeants du PCF et les rédacteurs de la presse de ce parti. Ils n’ont aucune dignité, ces staliniens mal reconvertis qui osent nous parler de "respect dû aux morts", eux qui réclamaient "la mort" dans les colonnes de l’Humanité contre les trotskistes dans les années trente puis contre les accusés des procès de Prague ou de Budapest dans les années cinquante. Eux qui traitaient de "vermine", de "vipères que l’on doit écraser", "d’agents de l’impérialisme, de Hitler et du Mikado" ceux que Staline faisait torturer et assassiner. Eux qui signaient Andrieu, Garaudy et Kanapa des articles respirant la haine et qui auraient pu s’intituler : J’irai cracher sur vos tombes !".

Laffitte brosse par ailleurs un portrait au vitriol de Kanapa dans un article intitulé " Jean Kanapa : un spécialiste en basses besognes" ; il évoque son passé stalinien, puis l’épisode des “ Dossiers de l’écran ”, suivi de la critique par le Bureau politique de la délégation du PCF qui s’était rendue au XXè congrès du PCUS :

" Si cette souplesse d’échine, ce contorsionnisme politique sans scrupule, jugent Kanapa, ils jugent surtout un parti…".

Quant à l’ouvrage L’URSS et nous, Lutte ouvrière y voit une " autocritique à retardement du PCF.(…) Entendre Marchais aujourd’hui, Kanapa hier, nous dire la main sur le coeur qu’ils ne savaient pas (…) pourrait faire sourire".

C’est la même tonalité que l’on retrouve dans un autre organe trotskiste‚ le journal de l’AJS-OCI ; une chronique intitulée " Respect…" évoque le communiqué de la direction communiste sur " le respect dû aux morts ? mais lesquels ?" ; elle énumère la longue liste des victimes du stalinisme :

" Faut-il aujourd’hui s’incliner devant leurs assassins, ou les complices de leurs assassins ?".

Le journal rappelle le passé stalinien du défunt, cette expression qu’il eut, au congrès du Havre, en 1956, à propos du stalinisme : " Nous ne regrettons pas cette dure et belle école".

" Faut-il donc s’incliner ? demande la revue en question. Se taire, comme ils se sont tus, les Kanapa, tous ceux qui ne "savaient pas", tous ceux qui ont menti pendant des dizaines d’années aux travailleurs et aux militants de leur propre parti ?(…) Faut-il donc s’incliner ? Nous ne nous inclinerons pas".

Dans L’Humanité rouge, les maoïstes semblent plus mesurés, presque gênés ; un article " Qui était Jean Kanapa ?" évoque la dispute en cours, mentionne les critiques de Libération, du Figaro, d’autres pour qui

" Kanapa (serait) l’homme de Moscou au sein du PCF, l’intrigant de couloir, l’agent russe dans les bureaux de la place du colonel Fabien" .

Ce journal, qui réussit le tour de force de ne pas prononcer le mot de "stalinien", ajoute

" Nous n’entrerons pas dans cette polémique. Nous n’y entrerons pas pour une raison simple : l’important n’est pas à nos yeux, de savoir en la circonstance qui était Kanapa lui-même, personnellement. Ce qui nous intéresse avant tout, c’est de voir quelle ligne politique il a défendu et quelle activité il a mené dans ce sens. N’est-ce pas ainsi que l’on doit avant tout juger un homme politique ?".

La ligne de Kanapa était " semblable à celle de Moscou, (…) puissance agressive et belliciste" ; il prit ces dernières années quelque distance avec l’URSS :

" Jean Kanapa était responsable de cette ligne politique comme il l’est de son évolution ces derniers temps".

C) L’insolence soviétique

Cette polémique franco-française fit passer au second plan un autre contentieux, international celui-là, dont les obsèques sont le révélateur : l’état des relations entre le PCF et le PCUS, ou plus exactement l’image que Kanapa s’est faite auprès des cercles dirigeants moscovites. Les Soviétiques, experts en protocole, boudent les funérailles et font le strict minimum, marquant ainsi leur aversion pour le disparu.

On se rappelle que la tension entre les deux partis avait connu un « pic » avec cette lettre de Moscou, au printemps 1977, appelant implicitement le comité central à se débarrasser de dirigeants importuns, à commencer par Kanapa ; il y eut d’autres incidents, comme cette rencontre glaciale à Moscou en novembre ; mais Paris met peu à peu une sourdine à ses critiques ; si, « en interne », les experts de la “ Polex ” poursuivent leur travail d’analyse (séminaire sur « l’opinion publique en URSS », préparation de « L’URSS et nous »), l’expression publique du PCF sur l’Est se modère le temps des élections. Le scrutin passé, la question de l’Est revient fort dans le débat entre communistes. Ellenstein reproche à Marchais la mise au pilon de la brochure électorale ; “ Ellenstein est mal informé ” réplique le secrétaire général, qui multiplie toutefois les gestes en direction des contestataires : le livre L’URSS et nous, est spectaculairement salué par le Bureau politique… La préface du livre est publiée dans L’Humanité avec cette présentation :

" Les auteurs ont tenté de renouveler la façon même d’étudier et de considérer l’Union Soviétique (…) Le PCF a mis longtemps à tirer les leçons du XXe congrès du PCUS et Maurice Thorez et la direction du parti ont hésité devant les révélations" .

Cela se passe le 4 septembre, la veille de la mort de Kanapa. Probablement est-ce l’ultime article que ce dernier a lu…
D’autre part, la conférence de Kanapa sur le mouvement communiste sort, enfin, en brochure : Leroy, début septembre, annonce que ce sera un des événements de la Fête de l’Humanité.
Le leader espagnol Santiago Carillo, autre bête noire de l’Est, est reçu par Marchais. Le jour même de la mort de Kanapa.

Mais dans le même temps, depuis le printemps, de nouveaux signes de « rabibochage » entre le PCF et le PCUS indiquent que l’autre tendance lourde, celle du rapprochement, est à l’œuvre : séjour de F.Cohen fin mai en URSS, présence d’une forte délégation du PCUS à Paris fin juin. La disparition de Kanapa est un soulagement pour Moscou.
Les Soviétiques cachent mal leur sentiment. Le 6 septembre, la Pravda se contente d’annoncer la mort de Kanapa sans le moindre commentaire.
Le 7, avec retard, le PCUS adresse un message d’une exceptionnelle brièveté :

" Le Comité central du PCUS présente ses condoléances à l’occasion du décès de Jean Kanapa".

Pas un mot de plus. Le strict minimum. Pour François Hincker,

" Quand Kanapa mourut, les Soviétiques devaient lui rendre (la monnaie de la pièce.NDA) en saluant sa mémoire par un communiqué d’une sécheresse insolente" .

Philippe Robrieux compare :

" le communiqué d’une grande sécheresse avec lequel le PCUS exprima ses condoléances officielles (et) la déclaration du comité central du PCF qui saluait si chaleureusement le disparu, en prenant le soin d’évoquer de manière à peine voilée sa lutte pour obtenir des dirigeants russes la reconnaissance de "l’égalité des droits" et "le plein respect de l’indépendance" du parti français" .

L’Humanité publie ces trois lignes perdues au milieu d’autres messages ; cette place, banalisée, cette brièveté du message, son caractère tardif étonnent les lecteurs les plus avertis du journal.

Les Soviétiques confirment leur bouderie lors des obsèques elles mêmes : ils se font représenter par l’émissaire de la Pravda qui est alors à Paris pour la Fête de l’Humanité, un rédacteur en chef adjoint du quotidien, et par un chargé d’affaires par intérim à l’ambassade ; alors même que d’autres pays de l’Est délèguent leur ambassadeur.

Les plus alignés des PC, qu’ils soient au pouvoir comme les Tchèques ou les Polonais, ou simples partis d’opposition, tels les Allemands de l’Ouest ou les Portugais, adoptent eux aussi un profil bas ; le PC des Etats Unis, s’il est représenté aux obsèques (par un délégué de passage), n’adresse un message de condoléances que deux semaines après le décès, le 20 septembre.

En même temps, la mort de Kanapa suscite d’innombrables échos dans les capitales étrangères, relativisant le geste des Soviétiques. De très nombreux messages parviennent à la direction du Parti. L’Humanité, trois jours durant, en rend compte assez abondamment. Les plus nombreux viennent d’Italie. Le PCI parle de "deuil grave". De multiples dirigeants communistes se manifestent, Amendola, Galluzzi, Pieralli, Valenzi, maire de Naples, Marini, maire de Sesto-Fiorentino .
A l’Est, des signes sont envoyés par les Partis hongrois ("profonde émotion"), bulgare ("fraternelles sympathies"), roumain. Beaucoup de télégrammes émanent d’Europe occidentale, pas seulement de milieux communistes. " Perte irréparable" disent les communistes espagnols. " Profondément bouleversés" ajoutent les Finlandais. " Nous avons apprécié son intelligence" insistent les Suisses. Les partis réputés "eurocommunistes", les Suédois, les Japonais, les Mexicains, se manifestent pareillement.

C’est du tiers-monde qu’affluent les messages les plus chaleureux.
Ils proviennent aussi bien du chef du département politique de l’OLP, Farouk Kaddoumi ("tristesse") que du Président de l’Angola, Agostino Neto, du Comité central du PC du Vietnam ( " profondément émus") que du communiste chilien Corvalan (" profonde affliction"), du PC cubain ("grande affliction") ou du Chef d’Etat du Bénin Mathieu Kerekou, lequel salue

" l’artisan du rayonnement du PCF mais aussi un ardent défenseur de la cause prolétarienne à travers le monde".

Le ton du responsable exécutif du FLN algérien, Yahiaoui, est solennel :

" Le FLN tient à rendre hommage à l’action militante de Jean Kanapa en vue de la consolidation de l’amitié entre nos partis".

De multiples associations font part de leur émotion : l’Amicale des algériens en Europe, l’Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique, l’Association de solidarité franco-arabe, l’Union générale des travailleurs sénégalais en France.

CHAPITRE TROIS
Premières réévaluations

A) Un talent sacrifié

Bien évidemment de nombreux messages de condoléances viennent de France, de la direction communiste, des élus, de la presse, des diverses organisations. Jean Garcia, patron de la Seine Saint Denis, un ancien de l’international, écrit :

" Jean Kanapa était le membre du comité fédéral qui apportait une contribution essentielle à la vie du parti à Bagnolet, sa ville, et à la vie de notre fédération" .

La “ Polex ” publie un communiqué :

" Il n’était pas seulement pour nous un dirigeant, mais pour chacun un ami proche, affectueux et soucieux de tous jusque dans les détails" .

Les différents collectifs de travail de ce secteur, les collaborateurs individuellement tiennent à s’associer au deuil. CGT et CFDT saluent la mémoire du défunt. Claude Estier pour la direction du PS exprime ses " fraternelles condoléances". Pierre Mauroy rend hommage à « la qualité militante et le long combat pour la gauche » du défunt ; le Bureau Executif du PS salue « sa fidelité à ses idées », tout comme Georges Sarre, Jean-Pierre Chevènement, Claude Pontillon, Robert Fabre ; Pierre-Luc Séguillon, rédacteur en chef de l’hebdomadaire Témoignage Chrétien, déclare :

" (…) J’avais eu à plusieurs reprises l’occasion de rencontrer Jean Kanapa. Chaque fois, j’avais apprécié la qualité de son accueil ainsi que la rigueur et la clarté de sa pensée. Et si nous ne partagions pas toujours les mêmes analyses sur la situation internationale, son esprit de dialogue faisait que la discussion avec lui était toujours fructueuse".

La presse publie de nouveaux commentaires. Le poète Jean Marcenac signe un petit billet intitulé " Le responsable" ; cet articulet, au delà de la sympathie politique qu’il exprime, est un des rares témoignages d’amitié réelle ; il y évoque le premier roman de Kanapa :

" Quand parut son premier livre, dans les jours exaltés de la Libération, nous avons été quelques-uns à imaginer qu’un très grand écrivain poussait la porte et faisait son entrée parmi les hommes. Je ne sais point si on se souvient de ce roman : “ Comme si la lutte entière… ”. Il s’agissait bien de critique littéraire ! Je sais aujourd’hui qu’au delà de toute littérature, c’est la morale même, la morale neuve des temps que nous venions de vivre qu’il exprimait dans ces pages dont la lecture est indispensable à qui voudra connaître la vraie dimension de l’homme d’aujourd’hui. Le titre est tiré de la lettre qu’envoyait, venant de s’engager dans l’armée française pour la durée de la guerre 14-18, un jeune Américain à ses parents : " Je ferai en tout l’impossible, comme si la lutte entière ne dépendait que de moi". Il est mort peu avant la victoire. De lui ne nous restent que ces mots de flamme. Une flamme que Jean Kanapa, toute sa vie a attisée. Oui, il fut, exemplairement, un responsable" .

Ce roman influença apparemment toute une génération d’intellectuels communistes, Martine Monod s’y réfère à son tour, dans un article déjà cité, intitulé " La passion de Jean Kanapa" :

" Je n’ai jamais oublié une phrase de son premier livre, " Comme si la lutte entière" (car il écrivait des romans avant d’être trop occupé pour continuer), où son héros disait : Je suis exactement le contraire de disponible."

Martine Monod s’attache à montrer le côté humain du personnage :

" Je voudrais rappeler cette chaleur humaine qu’il dissimulait derrière une ironie réelle et un détachement de façade, cette chaleur dont peut-être seuls ses amis pouvaient apprécier toute sa force".

On retrouve la même approche, moins chaleureuse toutefois, sous la plume de Henri Malberg dans France Nouvelle :

" Jean, notre ami, notre camarade, sous des dehors parfois abrupts, dissimulait-il plus de sensibilité qu’il n’en laissait paraître ? Ceux qui ont travaillé avec lui, en tout cas, n’en doutaient pas" .

Le faire-part qui annonce le décès de Jean Kanapa, " membre du Bureau politique du PCF, agrégé de philosophie", est cosigné par Jeanne, sa mère, Danièle, son épouse, ses enfants Jérôme, Anne, Lise (et Franck Simon, fils de Danièle), son frère Jacques et sa soeur Jeannine ; par le Comité central du PCF, la fédération de Seine St-Denis, la ville de Bagnolet, sa cellule, la " cellule Dimitrov de la section de Bagnolet- Dhuys", les groupes parlementaires communistes, L’Humanité, France Nouvelle et La Nouvelle Critique.

Jusqu’à l’enterrement, les messages continuent d’affluer, dont L’Humanité rend compte en grande partie. Dans le Fonds Kanapa-Propa figurent tous les mots directement adressés à Danièle Kanapa ; outre la pétition des collaborateurs du comité central, déjà citée, il y a là des textes collectifs, ceux des collaborateurs de la “ Polex ”, de la direction de L’Humanité, de la rédaction de France nouvelle, des personnalités comme Lise et Arthur London, des associations telles l’Association des veuves civiles, la Ligue des droits de l’homme, le Président du Parlement européen Emilio Colombo. La ville de Bagnolet multiplie les initiatives.
Dans le même Fonds, on trouve ce texte d’un élu de Seine-Saint-Denis, André Renard : “ éduqué par une théorie tout imprégnée de Staline ”, il voit en Kanapa celui qui fit effort pour bousculer ces idées :

“ Les informations qu’il nous donnait prenaient bien souvent pour moi l’allure de révélations. Certes des vérités parfois bien “ établies ” s’écroulaient pour moi mais sans doute l’encouragement à une réflexion plus fine et plus objective s’en trouvait-il renforcé. ”

“ Penser à lui, c’est penser à l’avenir ”, écrit le philosophe Guy Besse.
Souvent, ces témoignages insistent sur une sensibilité contrainte de Kanapa, une humanité cachée. Pour Jeannette Colombel :

“ Jean était dur contre lui-même comme contre les autres et se méfiait de failles possibles en lui : sensibilité, origines, tentations intellectuelles suspectes…d’où cette assurance d’autant plus provocante ”.

Selon Monique et Roland Weyl :

“ …nous l’avons vu se maîtriser et se dépasser lui-même dans cette démarche exemplaire et combien tourmentée d’une incessante vigilance contre soi-même où le souci de la rigueur militante n’était qu’un aspect contradictoire d’une extraordinaire sensibilité. Nous sommes de ceux qui ont connu les déboires de cette sensibilité et combien souvent il a dû en souffrir mais aussi comment le scrupule de ne pas céder à ses propres satisfactions les lui faisait surmonter ”.

Jean Suret-Canale écrit :

“ Cible de choix de nos adversaires – tant il s’était volontairement exposé- il en éprouvait les coups, sans fléchir, d’autant plus qu’il cachait sous une apparente désinvolture une sensibilité d’écorché vif ”.

Michel Verret souligne lui aussi l’ambivalence de l’homme :

« C’était un homme entier, de foi, d’honneur, et d’une grande sensibilité ; et tout cela méconnu, mais non de ses camarades » .

Beaucoup évoquent aussi l’image de couple heureux qu’il formait avec Danièle.
Il y a encore ce message original de son pharmacien, M Huguenin, dont l’officine jouxte l’immeuble du PCF, dans le 19è :

“ Son idéologie voulait qu’il fut le représentant d’une masse et restât dans un certain anonymat. Mais il faut bien que d’autres s’écartent de cet anonymat pour qu’on conserve leur souvenir ”.

Il arrive que la perte causée par cette mort soit mieux mesurée hors du Parti qu’en son sein. Comme le montre par exemple cette anecdote rapportée par René Chevailler, conseiller régional Rhône-Alpes :

« Lors du décès de Jean Kanapa, je suis interrogé à l’Hôtel de Ville de Lyon par le Sénateur-Maire Francisque Collomb :
-  Alors, Chevailler, comment allez-vous faire, maintenant ?
-  Ah, bon, pourquoi ? ( Je ne voyais pas sur le coup à quoi il faisait allusion)
-  Eh bien ! La mort de votre Camarade Kanapa, c’est une grande perte pour vous ? Comment va faire Marchais maintenant ?
Sans commentaires. Il faut savoir que cette même personne, reflétant des discussions par ailleurs, souhaitait que Marchais reste longtemps à la tête du PC… »

Les obsèques ont lieu vendredi 8 septembre, en grandes pompes. La levée du corps est effectuée à 9h au funérarium de Nanterre. Le corps est exposé dans la matinée, dans le hall d’entrée du siège du journal L’Humanité, boulevard Poissonnière. Kanapa s’invite en somme chez R.Leroy. Une garde d’honneur y est organisée, selon un rituel rôdé : dirigeants nationaux, provinciaux, étrangers…. A 14 heures, c’est au tour des membres du comité central de former cette garde ; un livre d’or y est mis à la disposition du public.
Dans le Fonds Kanapa/Propa se trouvent douze recueils de condoléances, avec une série de noms et d’adresses ; quelquefois le signataire ajoute un commentaire. Comme le docteur Paul Zuckman :

“ Comme tout homme sincère, il a été la victime de fautes et des erreurs de ceux dont il partageait les idées et les responsabilités. S’en est-il aperçu à temps ? ” .

Michel Naudy, dans un papier “ d’ambiance ”, dans L’Humanité, présente le lieu :

" De grandes tentures grises, quatre drapeaux rougeoyant, un mur tricolore et là, au-dessus du cercueil, ce grand portrait vaguement gai. Ils sont venus, de préférence en groupe. Empruntés et sévères. "Ils" qui ? Les deux postiers en uniforme, les typos d’à côté, les proches collaborateurs de Jean, ces Coréens ou cette vielle dame si blanche qui me tira un peu le veston pour me confier : C’était un bon."

Passent des délégations d’associations, des personnalités comme Aragon. Selon Michel Appel-Muller, qui accompagne le poète, celui-ci déclare :

" Jean Kanapa a sacrifié un immense talent de romancier au parti" .

Mais de qui au fond parle Aragon ? On retrouve ce thème chez un autre de ses amis, Suret-Canale :

“ Comme naguère Vaillant-Couturier, il a sans hésitation sacrifié ce qu’il considérait comme un devoir, ce à quoi l’appelaient ses goûts et ses aptitudes ” .

L’enterrement a lieu dans l’après-midi au Père Lachaise, lieu mythique pour le PC. L’historienne Danielle Tartakowsky a consacré une étude excellente à ce cimetière “ rouge ” . Cette nécropole républicaine, témoin des derniers combats de la Commune, sert en effet de Panthéon communiste depuis 1945.

Une tribune est dressée devant l’entrée principale du cimetière, boulevard de Ménilmontant. A seize heures, la cérémonie commence. Ont pris place sur l’estrade, face à une foule "imposante" de militants , la famille, la direction du PCF, des personnalités, comme Pierre Bérégovoy pour le PS, Jean-François Loncle pour les Radicaux de gauche, l’écrivain André Stil, le cinéaste Louis Daquin, le musicien Jean Wiener, le peintre Boris Taslitzky.
Des centaines de gerbes s’accumulent aux pieds de la tribune ; des collaborateurs de la “ Polex ” relèvent les signatures de 200 d’entre elles ; ce travail est consigné dans un fonds d’archives . Elles proviennent de militants, d’organisations de base ( les cellules) ; de sections, Bagnolet où il résidait, Bagneux, Alfortville, Champigny, Colombes, Ivry, Romainville, Aulnay, Aubervilliers, Saint Maur ; de municipalités ( Saint Ouen, Blanc Mesnil, Le Havre) ; de départements( surtout d’Ile de France, mais aussi d’Indre, du Jura, de la Loire, de l’Eure, du Gard, de l’Aube, du Nord, du Rhône ; de structures nationales (collaborateurs du Comité central, Jeunesse communiste, maisons d’édition, L’Humanité, la CGT).

Des gerbes sont également signées de délégations étrangères ( italienne, belge, grecque, espagnole, yougoslave, algérienne, vietnamienne, est-allemande, hongroise, bulgare, soviétique) ; dans cette participation internationale, on retrouve les mouvements d’humeur et les sensibilités déjà analysés lors des envois de message : une quarantaine de délégations sont présentes ; certaines ont fait spécialement le voyage, d’autres étaient à Paris pour la Fête de l’Humanité ; une douzaine de représentants du corps diplomatique assistent aux funérailles : Bulgarie, Chypre, Congo, Corée du Nord, Ethiopie, Hongrie, Madagascar, Palestine, Roumanie, URSS, Viêt-nam, Yougoslavie.

B) Des illusions et des erreurs

L’éloge du défunt est prononcé par Georges Marchais. Le secrétaire général est exceptionnellement ému. Il parle " avec des sanglots dans la voix", note la presse . Son discours rend hommage à l’intellectuel, à l’homme d’Etat et au militant qu’était, selon lui, tout à la fois Kanapa. Il commence par répondre à la polémique sur le “ crétin ”, insiste sur la nature sacrificielle de sa vocation politique. Kanapa en effet aurait pu devenir

" l’un des écrivains les plus brillants de sa génération" .

Il avait eu des maîtres fameux :

" Jean-Paul Sartre, dont il fut l’élève, Aragon, Laurent Casanova. Critique impitoyable du conformisme intellectuel, le philosophe avait aiguisé son indépendance d’esprit. Le poète, l’écrivain avivait sa sensibilité. Jean apprenait à son exemple le courage d’affronter la sottise et l’hostilité quoi qu’il en coûte. L’apprentissage auprès de celui qui fut à la fois un dirigeant politique de premier plan et un grand humaniste développa son sens des responsabilités. Il y avait en Jean Kanapa une passion de l’essentiel. Toute médiocrité lui était insupportable".

Kanapa, pour Marchais, avait soif de comprendre, d’où ses doutes, ses scrupules, ses angoisses, sa rigueur aussi qui n’était pas de l’insensibilité ; il était proche des petits, des pauvres.

Le développement sur Kanapa homme d’Etat est plus convenu. Le dirigeant communiste insiste sur son amour de la France, le souci qu’il avait de la voir tenir sa place dans le monde, sa passion de l’indépendance ( Marchais fait allusion à la force de frappe, aux débats que cette position a suscités), sa participation à la définition d’un socialisme à la française ; il évoque son attention aux problèmes du mouvement communiste, à la question des rapports entre partis et fait référence à sa conférence de l’Ecole centrale.

Enfin, sur le militant, Marchais a cette phrase, qui sera volontiers reprise dans la presse :

" Jean Kanapa partagea avec son parti des illusions et des erreurs qu’il ne cherchait pas à oublier ou à minimiser. Jour après jour, avec le parti, il en tirait la leçon. ”

Il montre que cet homme, qui avait un " sens aigu du nouveau", prit, du Manifeste de Champigny (1968) au XXIIè congrès (1976),

“ une part de premier plan dans toutes les grandes initiatives politiques de notre parti de ces dernières années.(…) Sa disparition frappe durement notre parti.(…) Il prenait au sérieux la peine et le malheur des hommes. La fraternité, la solidarité, la pudeur, la bonté, - ces valeurs humaines qu’il exaltait à la tribune du 22e congrès, il y croyait profondément ”.

Et Marchais résume d’une manière très générale, presque abstraite, l’orientation de Kanapa, orientation qu’il assure par ailleurs vouloir poursuivre :

“ Il engagea toute son énergie dans la lutte contre le dogmatisme qui stérilise la pensée, contre des pratiques qui sont à l’opposé de l’idéal des communistes, à l’opposé des principes sur lesquels se fonde leur combat. Le combat pour une humanité fraternelle et libre. Corriger tout ce qui doit l’être, et permettre à notre parti d’aller de l’avant, c’est à cette tâche que nous nous sommes attelés ; c’est à elle que Jean Kanapa consacrait toute son énergie ; c’est elle que nous continuerons ”.

L’allocution est intéressante à plus d’un titre ; de l’abondante production romanesque ou politique de Kanapa, l’orateur ne retient ( outre la brochure posthume) qu’“ un texte écrit voici vingt ans et plus ”, à savoir La situation de l’intellectuel (1957), où “ il raconte comment il en est venu là ” et sur “ la qualité d’homme qui convient à notre temps ”. L’orateur reprend aussi une expression d’Eluard, utilisée dans ce même ouvrage : “ Je ne regrette pas(rien), j’avance ”. Cet essai n’était pas la meilleure production de Kanapa, ni d’un temps particulièrement heureux. Mais cette partie du discours fut préparée par le secteur des intellectuels, piloté par J. Chambaz. Et ce dernier entend privilégier ainsi « les inflexions » à l’œuvre dans la pensée communiste dès les années cinquante .
On retiendra encore les audaces de Marchais - c’est la première fois qu’il évoque publiquement le rôle de L.Casanova – mais aussi ses silences : pas un mot sur le stalinisme, sur l’URSS et les pays de l’Est ni sur l’eurocommunisme.

Puis la dépouille de Kanapa est transportée jusqu’au " carré du Parti", au cours d’une longue procession, ou manifestation, ouverte par deux chars recouverts de gerbes et par neuf porte-drapeaux : en face du Mur des Fédérés, la 97é division est en effet la propriété du PCF.

“ C’est une suite de sépultures contiguës abritant 83 dépouilles, isolée des lignes suivantes par une haie de verdure qui n’a pas d’équivalent ailleurs ”.

C’est là qu’il sera enterré. Etrange rituel que ce cimetière partisan. Ainsi sa mort, son corps appartiennent au Parti. Mais peut-être est-ce un aboutissement logique pour cet homme qui voulut incarner cette formation, faire corps avec.
Kanapa y rejoint une vingtaine de responsables nationaux du PCF comme Politzer, Eluard, Duclos ou Thorez. Ces deux derniers eurent droit encore, en 1964 puis en 1975, à des cérémonies d’une ampleur considérable. On lui a trouvé une place entre le communard A. Lejeune et le patriarche Marcel Cachin. Après Kanapa, peu de chefs communistes connaîtront cet « honneur ». Dix-sept ans plus tard, en 1995, Gaston Plissonnier sera le dernier responsable à être ainsi enterré ; symptomatiquement, il boucle la boucle, termine une histoire de famille, en quelque sorte. Avec lui, le rite se perd. Sur un mouvement d’orgueil et de défi, peut-être par réappropriation de soi aussi, Georges Marchais choisira d’être inhumé au cimetière municipal de Champigny.

L’Humanité‚ rendant compte des cérémonies, titre en " Une" : " Un grand dirigeant communiste", et en page deux " Un grand militant communiste" . Pour l’essentiel, la presse ( soit Le Monde, Le Matin, Le Figaro) retient la phrase de Marchais sur " les illusions et les erreurs partagées". L’expression est souvent reprise en titre, et suscite ce commentaire d’André Frossard, dans son billet du Figaro, intitulé " Astucieux" :

" L’oraison funèbre, elle non plus, n’est plus ce qu’elle était. Dans son éloge de M. Jean Kanapa, M Georges Marchais a jugé indispensable d’insérer une petite phrase sur les erreurs et les illusions que son camarade avait "partagées". Partagées avec qui ? Avec les prédécesseurs de M Marchais, sans doute, bien que le texte ne le dise pas. On reconnaîtra cependant qu’autrefois jamais le parti n’aurait consenti un pareil abattement sur sa clairvoyance dite scientifique. Mais il a découvert depuis peu les vertus de la contrition : " Puisque je reconnais mes erreurs, vous n’avez plus aucune raison de me refuser votre confiance : il est évident que je suis dans la vérité aujourd’hui puisque je me trompais hier." Ainsi le parti récupère-t-il son infaillibilité au bout de son autocritique. On comprend qu’il ne se lasse pas de multiplier les amendes honorables" .

C) " Jean, tu nous manques"

L’Humanité de Roland Leroy a assez largement rendu compte des obsèques. Elle tourne vite la page, et censure au besoin certains papiers. Celui de l’écrivain chrétien Pierre Néraud de Boisdeffre par exemple :

“ Au lendemain de sa mort, j’ai pris contact avec Roland Leroy, qui était d’accord pour publier un papier de moi dans l’Humanité. Ce papier n’est jamais paru. Kanapa sentait depuis quelque temps le soufre ”

Dans une autre correspondance, il précise :

« J’avais envoyé au rédacteur en chef de L’Huma une assez longue note où j’évoquais nos rapports, son long dévouement à la cause du socialisme ( qu’il ne séparait pas de celle de l’homme), ses séjours à Moscou, et où je m’étonnais de la manière dont la « grande presse » avait évoqué son parcours. On m’en avait courtoisement remercié et annoncé la parution de ce « beau texte » sous « peu de jours ». Rien n’est venu » .

Kanapa défendu par un auteur chrétien et « censuré » par ses camarades communistes !
Il est à peine mort qu’on se dispute son "héritage". Une anecdote illustre ce fait à la caricature : selon son fils Jérôme , l’appartement de Jean Kanapa à Bagnolet est « visité » le lendemain même du décès ; l’opération se déroule sans effraction, sans doute effectuée par des proches ; des papiers ont été dérangés, voire subtilisés. Auraient été notamment visés des originaux de lettres de dirigeants de l’Est, de Brejnev et d’Honecker notamment, que Kanapa conservait chez lui.

Les commentaires sur le décès de Kanapa ont été nombreux, diversifiés ; grosso modo, s’y confrontent deux portraits de l’homme, celui d’un novateur, repenti, tout comme son Parti d’ailleurs, image véhiculée notamment par la presse communiste ; et celui d’un politique intransigeant et inchangé, ce qui est la tonalité de nombreux médias.
A cette double imagerie, l’homme aveugle et robotisé ou l’intellectuel plein de doutes et cherchant sa vérité, vont s’ajouter d’autres représentations du défunt, dès l’automne 1978, à l’intérieur comme à l’extérieur du Parti.
Elles convergent pour souligner le rôle propre, notable, irremplaçable si l’on ose dire, de cet homme dans l’élaboration de la politique communiste.
Une anecdote dit assez bien la manière dont Kanapa était mis à contribution par ses pairs. Elle nous a été rapportée par son fils ; elle se passe au « Brasilia », brasserie de la place Fabien, en face de l’immeuble du PCF. Jérôme Kanapa y a rendez vous avec son père. Celui-ci, juste sorti d’une réunion, semble tout occupé encore par l’échange qu’il vient d’avoir. Comme absent, il s’adresse au barman qui n’en peut mais, et lui dit :

« S’ils pouvaient, ils me demanderaient d’écrire un opéra. »

De là à s’inquiéter, l’homme disparu, des risques de dérive, d’involution, de retour en arrière, il n’y a qu’un pas que certains vont franchir.

Cette insistance sur l’apport spécifique de Kanapa est perceptible au sein même du Parti ; François Hincker, alors rédacteur en chef de La Nouvelle Critique, note dans son message :

« Il nous manquera dans l’application de la ligne du XXIIe congrès » .

Bien des militants découvrent sa conférence sur le mouvement communiste et l’Est, à l’occasion de la Fête de L’Humanité 1978, qui s’ouvre le lendemain des obsèques. Le Matin parle d’" une diffusion exceptionnelle (des) conférences faites par Jean Kanapa sur les démocraties populaires devant l’Ecole centrale du parti en 1977" .

Peu après, l’hebdomadaire France Nouvelle publie un autre texte de lui, demeuré jusque là à peu près inédit, celui de sa conférence du boulevard Raspail, sur l’eurocommunisme. Avec ce chapeau :

" Prolongeant l’hommage que nous rendions la semaine dernière à Jean Kanapa, nous publions un texte peu connu du dirigeant communiste disparu. Il s’agit d’un exposé prononcé, le 28 novembre 1977, devant le Centre d’études et de recherches internationales de la Fondation nationale des Sciences politiques" .

Autant de textes, demeurés dans les tiroirs près d’un an, qui connaissent soudainement une gloire posthume. S’y ajoute l’éditorial du numéro d’octobre de La Nouvelle Critique, intitulé " Jean Kanapa, un homme sans relâche", de Francis Cohen, qui va provoquer quelques grincements . Le responsable de La Nouvelle Critique y propose un regard communiste différent, personnel et politique à la fois. Il est un des hommes qui a le mieux connu l’itinéraire du disparu ; il a eu lui-même un parcours proche : même génération, formation similaire, même complicité avec Casanova, un zèle stalinien partagé puis une commune ardeur eurocommuniste… ; tous deux furent correspondants à Moscou, et responsables du mensuel communiste pour les intellectuels.
De plus, en cette fin 1978, ce journaliste, de sensibilité novatrice, a l’oreille de l’intelligentsia alors remontée contre la direction. Son long portrait de Kanapa( 30 000 signes), où il parle souvent de lui quand il parle de l’autre - c’est un peu la loi du genre - est donc instructif.

On y voit un Kanapa intime, heureux avec ses deux filles, ravi de découvrir sur le tard son fils ; un homme qui a " un tel besoin des affections féminines", un homme d’angoisse, de doute :

" Ce qu’il cachait derrière son ton tranchant, son ironie parfois cruelle parce que sachant toucher juste, voire son arrogance, c’était la timidité, et un scrupule poussé à une extrémité souvent excessive" .

Kanapa était malade chaque fois qu’il devait prendre la parole, malade à l’idée de ne pas savoir convaincre, dit Cohen. Un texte de lui avait été " vu, revu, corrigé, recorrigé, repris, jeté, recommencé, lu, relu, examiné, ruminé". Il avait des tournures de style, des manies, comme l’adverbe "proprement" par exemple. Selon Francis Cohen, Kanapa faisait confiance aux gens mais pas à lui-même. Il avait une capacité de travail phénoménale, un appétit de toutes choses, de la philosophie ou du roman, de l’idéologie, de la science ou du bricolage.

" Croisait-il une femme, il discutait avec compétence toilette ou parfums, en quoi il était expert. C’était un fanatique de la moto ; ce lui fut un crève-coeur, à quarante ans, de devoir troquer son bolide pour la voiture. Il pouvait parler intarissablement de ses randonnées, du sentiment de la vitesse abolissant les distances, de l’ivresse de la puissance et de la compétition".

Il aimait tout connaître des vies, en cela il restait romancier, ajoute Cohen :

" Si cet homme n’était pas commode, il ne vivait pas commodément".

Homme du Parti, fut-il exécutant, exécuteur ? s’interroge le rédacteur en chef de la Nouvelle Critique.

" Donnait-il, donnons-nous cette apparence ? Rien, pourtant, n’est plus faux, désespérément faux, plus exactement à côté, en dehors de toute réalité".

Kanapa était au Parti pour des raisons intellectuelles et sentimentales :

" A partir de là, étant bien entendu que le parti est l’instrument indispensable du changement de la société, oui, tout pour le parti. Avec la concentration de toutes ses facultés, l’oubli total de soi qui étaient sa façon de vivre, parfois trop".

Son itinéraire l’amène à la tête de la Nouvelle Critique, puis à séjourner à l’Est, où il fut

" blessé profondément par les réalités d’un quotidien fort éloigné des pures avenues de l’utopie. C’est ainsi qu’on paie cher le réalisme qu’on se forge : les élans brûlent sous la croûte froide".

L’homme n’était pas un carriériste,

" mais à voir de près, personnellement ou dans leurs actes, les grands de la politique mondiale, il a pu les jauger et s’est demandé en quoi ils lui étaient supérieurs. Et il s’est senti autant en état que quiconque de traiter et résoudre les grands problèmes de ce temps. Il n’a pas recherché les places, encore bien moins les honneurs, mais l’efficacité".

Son ascension fut lente, il n’est devenu membre du Comité central que tard

" quand la fonction qu’il occupait à Prague l’a rendu nécessaire".

C’est tardivement qu’il accéda au Bureau politique. Mais le rôle ne se mesure pas seulement aux postes occupés. Il collabora avec Waldeck Rochet puis avec G. Marchais ; certes il participait d’un travail collectif mais

"une personnalité de cette qualité imprime sa marque".

C’était un malade de l’efficacité ; s’il avait opté pour la politique, c’est en raison de l’action qu’elle suppose. Il donnait " l’apparence de s’installer dans des certitudes successives". L’adversaire s’acharnait sur lui, tentait de l’isoler ; Kanapa était un homme fier mais blessé. On voyait en lui un homme secret, mais il était humain, ses romans le montrent :

" Jean était hanté par une question : nous sommes, disait-il, des hommes doubles. Il ne pensait pas seulement à la politique, mais à toute la vie. Rien à voir avec l’inconscient et sa censure, ça se passe dans le conscient : nous pensons une chose et souvent nous estimons qu’il faut en dire une autre ; nous avons notre vie secrète et notre vie avec les autres ; c’est une obligation de la vie en société qui nous fait hommes ; pourtant c’est une destruction de notre personnalité, même si c’est aussi un jeu passionnant".

En politique, c’était l’homme des remises en cause :

" La capacité de Jean Kanapa de se remettre lui-même en question avec le plus grand courage est ce qui a déterminé le rôle considérable qu’il a joué dans l’évolution de notre politique et de notre pratique (…), le parti lui doit, pour une part beaucoup plus importante qu’on ne le sait, les changements engagés dans les dernières années".

Certes il fut à la pointe du dogmatisme puis se demanda comment éviter cela :

" Il avait une horreur intellectuelle et physique des crimes auxquels des nôtres se sont laissés aller, de tout ce qui pouvait en minimiser le souvenir et faire si peu que ce soit oublier la nécessité d’être en garde contre la plus infime possibilité de retour. Il considérait cela comme une défaillance impardonnable dans la lutte contre l’inhumanité et la cruauté des sociétés de classe et des bourreaux qui les dirigent. C’est là, il faut le savoir, un des grands secrets de notre 22è congrès, dont Jean fut un des artisans majeurs."

F. Cohen est favorable à une relecture des années 50, du rôle joué par La Nouvelle Critique, de l’amorce d’autocritique de Casanova dès décembre 1951, écrit-il, du soutien de Kanapa à Aragon en 1953/1954 contre le dogmatisme et pour un “ art national ”. Il rappelle l’attention portée par la Nouvelle Critique au IIè congrès des écrivains, qui annonçait le XXe congrès du parti.

" Depuis le XXè congrès, il n’a pas connu le repos"

pense F. Cohen ; il en trouve la trace dans son roman Les Choucas et l’allusion à “ la question des questions ”. Cohen évoque le souvenir d’une conversation sur les années 50, où Kanapa lui dit :

" Nous avons massacré des hommes de talent".

Il évoque les propos de Kanapa sur le stalinisme, lors de ce séminaire de décembre 1968 dont nous avons déjà fait état, souligne la part déterminante qu’il prit dans la rédaction du Manifeste de Champigny. L’homme pourtant, ajoute Cohen, n’affichait pas toujours cette rigueur : il y avait ce qu’il appelle "des territoires protégés". Cohen évoque encore son allergie, sur le tard, aux intellectuels ; et puis aussi sa surprenante allégresse :

" (Kanapa) était gai. Il est de ceux qui ont introduit au "cinquième étage de Fabien", celui des secrétaires, la décontraction, voire la gouaille, la chasse au décorum".

Rappelant qu’à sa mort, « il avait encore du pain sur sa planche pour longtemps", Francis Cohen conclut son éditorial sur ces mots qui claquent comme un slogan :

“ Jean, tu nous manques ”.

Georges Marchais n’apprécie pas ; on parle d’impudeur ; l’image du pouvoir donnée là dérange. Cette nouvelle pièce vient grossir le dossier de La Nouvelle Critique. Quelques mois plus tard, le mensuel ferme ses portes .

Hors des rangs du PC, un certain nombre d’observateurs font également remarquer l’importance du rôle du défunt ; à commencer par cette ancienne complice des temps héroïques, Annie Kriegel, qui, dans Le Figaro, fin octobre 1978, écrit que le PCF a

" la malchance inopportune (de perdre un de ceux) qui élaboraient réellement et conduisaient au jour le jour cette entreprise risquée de mutation contrôlée" .

Même Libération semble esquisser, par le courrier des lecteurs interposé, une manière d’autocritique, en publiant début octobre une longue lettre de la philosophe Jeannette Colombel, intitulée " A propos de Kanapa". La fille de Marcel Prenant revient sur la manière dont le quotidien a traité le décès du dirigeant communiste :

" Tant qu’à régler les comptes de Kanapa, qui étaient à régler sans doute, il y avait eu d’autres occasions, par exemple quand de façon provocatrice, il fut le représentant du Pc dans le débat sur l’Aveu à la TV" .

Elle tient à rappeler dans quel contexte éclata la polémique entre Sartre et Kanapa, la proximité du philosophe avec le PC à ce moment-là :

" Près de trente ans après et dans ces circonstances, l’utilisation du texte devient argument d’autorité : Kanapa est un crétin puisque Sartre l’a dit. Il devient pour la plupart des lecteurs de Libé, " Kanapa le crétin", ce qui n’est pas le cas et escamote le problème".

J. Colombel pose ainsi cette question :

" Comment un jeune agrégé de philosophie adhère à la Libération au PCF qui est alors dans toute sa splendeur, celle de la Résistance, celle du pouvoir, celle qui(e) lui confère les masses ( " premier parti de France"), renonce à l’Université et à ses avantages, entre dans l’appareil, prend une responsabilité dans le secteur idéologique, celui qui provoque et laisse le plus de haine et devient trente ans après, membre du bureau politique".

Elle précise son interrogation :

" Quels gages faut-il donner au "parti de la classe ouvrière" (…) quand on est juif, intellectuel, fils de banquier et qu’on n’est plus au temps de Marx mais de Staline ? Quels gages faut-il se donner pour n’être pas traître en puissance, pour extirper de soi toute "survivance petite bourgeoise", pour confirmer en soi "l’esprit de parti", pour ne pas démériter cette confiance que celui-ci met en toi ?".

Les intellectuels alors militaient (dur) pour des causes généreuses, rappelle-t-elle :

" Cela n’excuse pas le reste mais ça questionne, peut-on parler d’un communiste comme d’un fasciste ?".

Elle évoque l’ardeur de l’engagement kanapiste :

" Tant qu’on était au PC ( je ne crois pas aux innocents et me méfie des belles âmes) on y participait peu ou prou… Prou chez Kanapa : ascèse et zèle en cette croyance".

Et souligne son alignement :

" Par tempérament et par fonction : crétinisé plus que crétin (…), c’est pire car ça condamne l’institution (…) et montre la normalisation qu’elle exige des responsables idéologiques".

J. Colombel rappelle que l’outrance fut une attitude partagée par tous les communistes alors ; elle même, sur les conseils de Kanapa, critiqua Le deuxième sexe de S. de Beauvoir ; elle conseille d’" éviter le manichéisme" et conclut ainsi :

" Reste la carrière de Kanapa, des responsabilités aux intellectuels au séjour à Moscou ( suivant d’ailleurs si je ne m’abuse une compromission rattrapée de justesse qui l’eût fait basculer du côté des bons ), de ce séjour dont il revient non pas ébranlé mais renforcé dans son pouvoir à la fonction la plus haute que peut espérer un intellectuel juif dans le Pc français… Quel programme sur lequel vous auriez peut-être pu exercer votre "dérision" à moins que vous n’ayez plus de ménagements pour l’institution qui demeure que pour les hommes qui meurent ?".

Jeannette Colombel a mentionné les origines juives de Kanapa. Celles-ci seront évoquées une autre fois, quelques semaines plus tard, par Georges Marchais lui-même. Dans le journal Le Matin, Bernard-Henri Levy venait d’écrire :

“ L’antisémitisme n’a jamais disparu. Il est là, fantôme discret et familier, à rôder dans telle déclaration de Georges Marchais …” .

Ce dernier, dans une lettre ouverte au directeur de ce quotidien, s’insurge contre “ cette ignominie ”, fait référence aux nombreux communistes d’origine juive :

“ Ils peuvent tous témoigner. Tous, sauf un : mon meilleur ami – Jean Kanapa- que je viens de perdre et que vous avez, vous, couverts d’injures sa vie durant et même par delà la mort ”.

CHAPITRE QUATRE
Un héritage disputé

Les archives de Kanapa constituaient-elles une bombe à retardement ? Ses papiers furent en effet étonnamment disputés. Ils ont donné lieu non seulement à une querelle d’interprétation mais aussi à une bataille d’appropriation, de divulgation.
Cela s’était fait déjà de son vivant. Ses notes sur la crise tchèque de 1968 avaient été récupérées par les dirigeants de Prague l’année suivante ; tombées aux mains de “ dissidents ”, elles revinrent en France et, publiées officieusement puis officiellement, elles défrayèrent la chronique au printemps 1970.
Un autre de ses textes, au printemps 1976, une « information » confidentielle sur le XXVe congrès soviétique, est partiellement publiée par un organe de presse (Rouge). Et à sa mort, son appartement serait visité.

Après sa disparition, de 1979 à 1991, à plusieurs reprises, on eut recours de manière spectaculaire à ses "papiers", pour avaliser tel ou tel message.

A) Pédagogie du détachement

Kanapa manquerait-il au PCF ? Le fait est que dans les derniers mois de 1978, on enregistre un certain infléchissement de l’orientation communiste, plus exactement une accentuation de la modification de la “ ligne ” qui s’esquissait depuis le second semestre 1977 ; ce mouvement, ralenti, on l’a vu, durant l’été 1978, reprend sa course à l’automne. Il est perceptible dans la promotion des hommes et dans une série d’actes.
Le 13 septembre, un communiqué du Bureau Politique annonce que Maxime Gremetz a été

" désigné pour remplacer notre regretté Jean Kanapa à la direction de la section de politique extérieure du comité central".

Jeune, il a alors 38 ans, ouvrier, entré au PC en 1956, cet ancien secrétaire fédéral de la Somme, a connu une ascension rapide : membre du Comité central en 1972, il entre au Bureau politique en 1976 ; député, il est alors responsable des relations avec les chrétiens et du secteur des élections ; depuis les municipales de 1977, on l’a vu rapporter à plusieurs reprises devant la direction communiste. Il “ colle ” parfaitement à la « nouvelle » stratégie de Marchais. Comme l’écrit Le Nouvel Observateur,

" l’homme promu par Marchais a toute la confiance du secrétaire général dont il sert la ligne" .

Entre Kanapa et Gremetz, le contraste est saisissant ; à peu près tout les distingue : origine sociale (fils de banquier parisien contre milieu populaire picard), formation ( agrégé de philosophie contre métallurgiste autodidacte), carrière (homme de plume et homme d’appareil), rapport au pouvoir ( homme de l’ombre et élu), apparence (élégance maladive contre solidité trapue), comportement (doute constant et assurance affichée), rapport aux femmes ( séduction contre tradition), etc…

Paradoxalement – mais le paradoxe n’est qu’apparent quand on connaît les rapports entre Kanapa et Marchais-, Kanapa semblait avoir de l’estime pour Gremetz, selon plusieurs témoignages .
La nomination de Gremetz est inattendue. On imaginait à cette place un politique comme Fiterman, un “ professionnel ” comme Jacques Denis, l’éternel adjoint, ou encore un « Européen » comme Gustave Ansart, parlementaire à l’Assemblée de Strasbourg. Gremetz n’a pas d’expérience en matière internationale . En fait on pourrait écrire que c’est un autre Marchais que Marchais choisit. Qu’est-ce à dire ? que Kanapa est irremplaçable, qu’il vaut mieux ne pas chercher à l’imiter ? ou que ce secteur international est stratégique, qu’il n’est pas question de répéter l’expérience dont il a été le cadre ? Pour l’heure, ce qui est patent, c’est que le secrétaire général entend prendre directement en main l’international. C’est ce qu’il confie au collectif de direction de la “ Polex ” : alors que la désignation du nouveau titulaire n’est pas encore rendue publique, Marchais réunit les “ lieutenants ” de Kanapa et les informe de son choix en ces termes :

" C’est moi qui vais m’occuper personnellement des affaires internationales" .

Le Nouvel Observateur écrit :

" les affaires du mouvement communiste international sont, paradoxalement, devenues moins absorbantes ; ce qui en subsiste relève de la politique générale et tombe sous la responsabilité directe du secrétaire général".

En vérité, à partir de cet automne 1978 et pour une assez longue période, jusqu’à leur brouille, c’est Charles Fiterman qui, désormais, conseille et influence le secrétaire général. Sur l’Est notamment.
Par la suite, M. Gremetz sera sans doute un peu plus qu’un exécutant ; par la force des choses, par son activisme aussi, il va prendre une certaine place dans le traitement des dossiers, peser, exercer une certaine force d’inertie, amplifier la ligne.
Mais cette ligne, quelle est-elle ? Marchais compte-t-il poursuivre, comme il l’a dit dans son hommage funèbre, l’orientation kanapiste ?

Le fait est que début septembre, il s’entretient avec l’Espagnol Santiago Carillo ; début octobre, il reçoit Enrico Berlinguer à sa demande ; M. Gremetz est là ; le communiqué commun déclare :

" (les deux dirigeants) soulignent qu’au coeur de la stratégie de leurs partis se trouve leur choix d’une voie démocratique vers un socialisme fondé sur la démocratie et le pluralisme. Cette orientation irréversible - qui a été réaffirmée par la déclaration tripartite de Madrid en mars 1977 et qui est à la base de ce qui est appelé l’eurocommunisme - est mise en oeuvre en toute indépendance dans l’activité politique des deux partis".

G. Marchais reprend cette idée peu après à la radio :

" Cette orientation parfois appelée l’eurocommunisme est irréversible. C’est clair. C’est net. Toute spéculation n’a aucune valeur" .

Curieusement, une autre rencontre franco-italienne se tient, à quelques jours près, à Paris, si l’on en croit Frédéric Charpier, dans un ouvrage déjà cité sur les R.G.. Le 4 octobre, le directeur de la Surveillance du Territoire, dans un rapport au ministre de l’intérieur Christian Bonnet, raconte son entretien avec son homologue italien Federico d’Amato. Il en ressort que
« l’eurocommunisme montre ses limites » : Berlinguer, sous la double pression de sa base et de Moscou, « mettrait de l’eau dans son vin (…), surveillerait son habituelle liberté de langage, imposerait une sourdine à ses critiques » :

« La reculade de Berlinguer ne s’arrête pas là. A en croire la note du directeur de la DST, il aurait envoyé un émissaire à Paris afin d’expliquer au secrétaire général du PCF qu’il fallait tempérer la condamnation publique du Pc soviétique.(…) Cet émissaire était chargé de préparer Marchais à l’évolution prosoviétique de Berlinguer et d’inviter (sic) à une rencontre avec son homologue italien avant la fin de l’année. Berlinguer se propose en effet de convaincre Marchais qu’il faut se rapprocher de Moscou et, si nécessaire, laisser tomber Carrillo qui s’est montré par trop imprudent ».

Les choses se passèrent-elles ainsi ? De fait, malgré la vigueur du communiqué commun PCF-PCI et des propos de Marchais, la dynamique eurocommuniste est épuisée. Les échanges entre le PCF, le PCI et le PCE n’ont pas de suite. Pire : leurs relations vont se compliquer à mesure que l’on approche des élections européennes. Leurs différences de vue sur les enjeux communautaires n’étaient pas une nouveauté ; mais la campagne électorale, qui commence tôt – le PCF lui accorde une importance majeure, comme un test avant les présidentielles-, va les exacerber. Les Espagnols par exemple demandent l’entrée de leur pays dans la CEE alors que le PCF lutte contre l’arrivée des produits (agricoles) d’outre Pyrénées. “ Si j’étais espagnol… ” déclare Marchais lors d’une conférence de presse , estimant que le parti de Carillo fait fausse route. Le PCF ne partage pas plus le choix du PCI en faveur de l’intégration politique.
L’attention se focalise sur ces divergences. Alors même que vient d’être publié, avec un an de retard, le texte de Kanapa sur l’eurocommunisme, cette sorte de pédagogie du détachement permet de prendre ses distances avec cette orientation, au motif, comme le dit alors un membre du cabinet de Marchais, que “ le parti ne voulait pas de l’eurocommunisme ”.

Non seulement, l’eurocommunisme ne suscite plus la moindre initiative publique, mais, au fil des mois, de plus en plus de précautions sont prises à l’égard du terme ; sous prétexte que des partis non-européens s’y reconnaîtraient, Marchais finit par désavouer l’expression :

" Je pense que, maintenant, l’eurocommunisme est devenu un costume beaucoup trop étroit. Je pense que nous pouvons envisager de traiter de ces questions à une échelle mondiale" .

En l’espace de quelques mois, donc, l’eurocommunisme se délite alors même que se profile une manière d’arrangement avec l’Est.

B) Le bilan globalement positif

Début septembre 1978, l’écho rencontré par l’ouvrage L’URSS et nous est considérable. Un livre "remarquable" dit Marchais, ajoutant

" J’ai déjà dit qu’en 1956 nous n’avions pas tiré assez vite les enseignements du XXe congrès et de la critique de la période stalinienne. Cela avait freiné l’élaboration de notre politique pour une société socialiste aux couleurs de la France. (…) Les auteurs de ce livre ne se contentent pas de cette constatation, ils expliquent pourquoi à leur avis la direction du parti a hésité‚ à l’époque, à s’engager résolument dans cette voie" .

La valorisation de cet essai coïncide avec la censure d’un autre ouvrage de communistes français, également critique de la réalité soviétique, Rue du prolétaire rouge de Nina et Jean Kehayan, un couple de coopérants qui y raconte leur séjour moscovite.
La tendance à reprendre langue, à restaurer la coopération avec Moscou, déjà perceptible au début de l’été, se confirme. Le 27 octobre, trois semaines après les entretiens Marchais-Berlinguer, C.Fiterman rencontre A.Gromyko, le ministre soviétique des Affaires étrangères de passage dans la capitale. C’est, à ce niveau, la première prise de contacts entre les deux partis depuis la rencontre, avortée, de novembre 1977, à Moscou. Il existe de cette rencontre un compte rendu dactylographié de six feuillets, très denses.
A.Gromyko, après avoir transmis les salutations de L.Brejnev à G.Marchais, évoque ses entretiens avec les autorités françaises : Helsinki, désarmement, RFA, Salt 2, Chine. Sa philosophie ?

« Nous sommes des réalistes et pour nous les actes comptent plus que les paroles » .

Il se félicite de sa concertation avec V. Giscard d’Estaing :

« Dans l’ensemble, tous ces entretiens ont été assez corrects et assez constructifs, nous n’avons pas frappé du poing sur la table ».

Et il ajoute :

« Cette visite était nécessaire : elle est globalement positive, elle donne au PCF et au PCUS une plate-forme commune pour lutter pour le développement des relations entre les deux pays et pour la solution des grands problèmes internationaux(…). »

C.Fiterman à son tour transmet le salut de G.Marchais à L.Brejnev, évoque les différents enjeux internationaux abordés par A.Gromyko, se félicite des rapports entre l’URSS et V.Giscard d’Estaing :

« Nous nous félicitons de votre visite, nous comprenons que Giscard d’Estaing étant au pouvoir en France, il vous faut « faire avec » afin de créer les conditions de la poursuite des relations entre les deux pays. Nous apprécions vos efforts, nous sommes attachés au développement de ces relations. Comme vous l’avez fait remarquer, il existe de grands objectifs qui sont communs au PCF et au PCUS ».

Il aborde la question des relations entre les deux partis :

« Ces relations sont bonnes, mais nous considérons qu’elles ne sont pas au niveau de ce qu’elles pourraient être. Bien sûr il existe des divergences sur des questions importantes, mais nous considérons qu’une fois reconnues, elles ne doivent pas être un frein au développement de la coopération entre nos deux partis pour les objectifs communs(…). Pour notre part, nous sommes de bonne volonté et nous entendons développer les relations avec le PCUS dans l’année qui vient. Il y aura bien sûr la tenue de notre congrès dont il faut tenir compte mais nous souhaitons que nos relations se développent ».

A.Gromyko fait remarquer que la direction soviétique est disposée à « reconnaître l’existence de certaines divergences sur quelques questions. Des confirmations ont déjà eu lieu dans le passé » ; on peut surmonter tout cela, dit-il, et coopérer. Les deux hommes ont un court débat sur ce terme de « divergences » puis se séparent, Fiterman assurant que « nous sommes d’accord, la vie, la pratique apporteront bien des solutions ».

Cet entretien n’est pas communiqué à l’ensemble de la direction du PCF ; il n’existe pas de note au secrétariat ni au Bureau politique à ce propos ; le présent compte rendu n’est pas signé, ni adressé à une instance particulière ; sa diffusion est probablement limitée à G.Marchais (et M.Gremetz). Sa teneur marque bien une rupture avec l’ère Kanapa, et contient déjà la démarche qui va conduire au voyage de Marchais à Moscou, en janvier 1980.

Le changement avec Kanapa est net en matière d’appréciation de la diplomatie soviétique et des relations Paris-Moscou, ici unilatéralement saluées ; d’expression des différences stratégiques ( pas un mot de l’eurocommunisme, des différences de « conception » du socialisme) ; de rapports entre partis, aisés à rétablir dès lors que l’un et l’autre admettrait l’existence de divergences.
A ce propos, la direction du PCF justifiera, au sein du Parti notamment, son réalignement, début 1980, en expliquant que Moscou avait, enfin, reconnu le fait de divergences, et que la chose était inédite. Il est vrai que le PCUS admit difficilement ses différences avec Paris. Mais d’une part, ce n’est pas sans précédent ( « Cela a déjà eu lieu dans le passé » dit A.Gromyko) ; d’autre part cette thématique deviendra un peu abstraite, jésuitique, l’argumentaire sur « LA » divergence occultant finalement le débat sur le contenu et la gravité de cette divergence ( liberté, démocratie, « conception »).

Une formule de Fiterman, ici, apparaît énigmatique : il estime que le PC va redynamiser vite ses rapports avec Moscou, mais en « tenant compte » du prochain congrès de ce parti. Est-ce une simple mention au calendrier ? une allusion à un obstacle à surmonter ? une façon de dire que rien de solide ne pourra se faire entre les deux partis avant ce congrès ? En somme, qu’il va falloir d’abord faire avaliser cette réorientation par l’ensemble du Parti.

Un autre signe témoigne, ces semaines là, d’un changement de ligne : c’est la reprise des relations entre Paris et la Nouvelle Revue Internationale de Prague. Début 1977, Kanapa trouvait que cette revue n’avait plus sa raison d’être ; en fin d’année, le secrétariat décidait de ne plus financer – ni diffuser- l’édition française, et Kanapa en informait les Tchèques début 1978. Or le 17 novembre 1978, le secrétariat accepte de participer à une « conférence théorique », à Sofia, co-organisée par la NRI et y désigne Paul Courtieu : cette décision figure dans le fonds d’archives Polex/Divers, VII,3,B. En fait, Paris reprend, comme si de rien n’était, des rapports réguliers et durables avec la revue pragoise .

Le climat dans la famille communiste, en ce début d’hiver 1978, est tendu. La crise de confiance de l’intelligentsia à l’égard de la direction se prolonge ; cette dernière tente de renouer le dialogue à l’occasion d’une rencontre publique entre elle et plusieurs centaines de personnalités intellectuelles communistes, qui a lieu à Vitry les 9 et 10 décembre 1978 . A l’ouverture du débat, G.Marchais donne une “ information ” sur trois dossiers : l’union de la gauche, l’Europe, l’Est.
Dans la préparation de cette rencontre, G. Marchais a un débat avec C. Fiterman sur l’appréciation qu’il convient de porter publiquement sur l’Est ; selon Jean François Gau , C. Fiterman proposerait d’exprimer un jugement « positif ». Sans autre nuance. Le secrétaire général suggérerait plutôt de retenir les termes kanapistes de l’automne 1977, résumés dans la formule de « bilan globalement positif », ce qu’il fera en définitive .

G. Marchais, dans son « Information », explique assez longuement ce que cela ne veut pas dire, ce qui augure mal de la pertinence de la formule ; souligne les divergences pouvant exister avec l’Est et assure qu’il serait "suicidaire" de s’isoler des autres forces anti-capitalistes.
En fait, à ce moment là, pour G. Marchais, l’adverbe « globalement » indique une nuance critique, une manière de distance, mais cela ne sera pas entendu. Et surtout, différence notoire avec l’argumentaire kanapiste, toute allusion à une autre « conception » du socialisme qu’auraient les communistes français, a disparu. Chez Kanapa, la notion de bilan était une incidente permettant de « faire passer » cette idée ; ici, elle devient le tout.
Au cours du vif débat qui va suivre, cette notion de "bilan" est globalement mise en cause ( par exemple par Claude Frioux, Christine Buci-Glucksman, Henri Bernas, Jean Ellenstein) ; l’économiste Paul Boccara la justifie en ces termes :

" Ce sont des pays socialistes et malgré des erreurs parfois profondes, nous devons nous allier avec eux" .

La formule aura le succès que l’on sait. L’avis de Charles Fiterman aurait ici été utile mais il n’a pas répondu à notre demande ; il fait dire qu’il ne veut “ plus perdre son temps avec ces histoires ” .
Pourquoi cette inflexion ? Pour plusieurs auteurs, c’est l’absence de Kanapa qui se fait sentir. Selon l’historien Jean-Jacques Becker :

“ Après avoir maintenu une ligne critique envers l’URSS(…), le PCF devait rentrer dans le rang "soviétique". Georges marchais n’ignorait pas qu’à moins d’une rupture complète avec l’URSS, peu envisageable compte tenu du profond attachement à l’Union Soviétique d’une grande partie des militants et des cadres du PCF, être secrétaire général d’un PC contre l’assentiment soviétique était impossible. ”

Il ajoute que le secrétaire général était affaibli avec la mort de Kanapa :

“ (…) la démarche eurocommuniste était fort complexe à mener à la fois sur le plan pratique et sur le plan théorique. Ce dernier domaine n’était pas vraiment celui de Georges Marchais. ”

L’hypothèse d’un dirigeant communiste en position de faiblesse est également avancée par Philippe Robrieux, qui s’interroge :

" Reste à expliquer les raisons pour lesquelles la direction était passée brutalement de “ L’URSS et Nous ” et du style "XXIIe congrès", encore à l’ordre du jour lors (…) de la rencontre de Vitry à l’idée du "bilan globalement positif" et à la volonté d’épurer tous les "droitiers", réels, supposés ou potentiels."

Il estime que la première cause de ce revirement

" (c’) est vraisemblablement la disparition de Jean Kanapa : la mort du confident et premier conseiller du secrétaire général avait profondément affecté le chef du PCF. Les rapports d’amitié, d’intimité même, qui s’étaient établis entre les deux hommes (…) rendaient plus décisif encore le rôle que jouait Jean Kanapa par les conseils et les avis qu’il prodiguait quotidiennement comme manageur, voire comme souffleur à l’occasion des grands débats".

Il imagine Marchais “ désemparé" sans Kanapa :

" Que les dirigeants brejneviens aient pu, aussitôt après cette disparition, accroître l’efficacité de leur pression au point de la rendre désormais irrésistible, ne fait guère de doute. N’avaient-ils pas continuellement buté jusqu’alors sur l’opposition toute d’habileté et d’expérience du réformateur khrouchtchévien convaincu qu’était devenu Kanapa ? (…). Que Kanapa ait constitué dans les faits l’ultime barrage qui s’opposait à la poussée russe au sein du PCF apparaît rétrospectivement comme une hypothèse fortement étayée. Il était inévitable que le secrétaire général du PCF, après sa disparition, se soit retrouvé plus démuni, plus isolé et infiniment plus faible face à la direction brejnevienne".

C’est également l’opinion du collectif “ Fabien ” qui écrit, dans la préface de “ Kremlin PCF ” :

“ Depuis la mort de Kanapa, Georges Marchais a vu sa position s’affaiblir dans l’équipe dirigeante. Il semble qu’il ait dû, pour se maintenir à son poste, adopter – voire conduire- tous les revirements ” .

S’il est vrai que la disparition de Kanapa hâte le cours des choses ( un mois et demi à peine sépare le décès de ce dernier et la rencontre Gromyko-Fiterman), cette « retrouvaille » franco-soviétique semblait dans l’air depuis des mois. On retrouve en quelque sorte le scénario de l’après-1968 : ici une décision forte fut prise (la condamnation de l’intervention en Tchécoslovaquie), là une orientation nouvelle fut lancée ( l’eurocommunisme) ; mais à chaque fois, ces initiatives volontaristes contrarient trop ouvertement autant le Parti profond que la majorité de la direction. Cette torsion imposée à la nature du PC se heurtait à une force d’inertie redoutable qui n’avait de cesse que de ramener l’orientation du parti à sa forme primitive.

La notion de “ bilan ” va connaître un fabuleux destin, susciter d’interminables polémiques, provoquer des ruptures en cascade . Après Vitry, elle constitue une des thèses majeures du XXIIIe congrès du PCF, du 9 au 13 mai 1979.

" A la question de savoir quel est aujourd’hui l’apport du socialisme au mouvement historique des pays concernés et à l’humanité dans son ensemble, nous répondons : le bilan des pays socialistes est globalement positif"

stipule la résolution de ce congrès. Certes le texte tente également de porter une appréciation plus "lucide" sur l’Est ; il ne cache pas certaines critiques, rappelle la condamnation du stalinisme ; il cite Kanapa et certaines formulations de sa conférence sur le mouvement communiste ( sur le caractère abstrait des “ lois générales ” du socialisme) ; la notion d’eurocommunisme est même brièvement saluée. Mais tout ce pan de l’argumentation est inaudible. Il n’est pas attendu ; il n’est pas entendu. Tout le monde ne retient que le “ bilan ”.

C’est Fiterman qui défend cette orientation, en sa qualité de rapporteur de la résolution, rôle que Kanapa jouait au précédent congrès ; il dira plus tard regretter cet épisode :

“ Malheureusement, ce congrès est (…) celui du “ bilan globalement positif ” à l’Est auquel j’ai souscrit sans faire d’observations. ”

Pendant le congrès, Gremetz – est-il moins précautionneux ou plus dans le ton nouveau ?- en rajoute et tient

" à saluer les partis et les peuples des pays socialistes qui de l’URSS à Cuba, de la Yougoslavie au Vietnam construisent et développent dans une grande diversité de formes, une nouvelle société débarrassée de l’exploitation, une société plus juste, plus humaine : la société socialiste" .

Boris Ponomarev conduit la délégation soviétique ; il offre aux congressistes un discours triomphaliste sur le thème " Nous allons infailliblement de l’avant" ; il se permet même de se féliciter des relations entre les deux partis ; on est loin de l’échange de lettres furibardes du printemps 1977.

Mais tout le monde n’a pas la mémoire courte. Dans la préparation du congrès, alors que la question du “ bilan ” vient souvent en débat, la figure de Kanapa réapparaît. Début mai, le journal Le Matin lui consacre en effet toute sa page trois, ainsi intitulée « Quand le Pc développait une analyse critique des pays socialistes. Un rapport de Jean Kanapa daté de 1976, resté confidentiel, permet de mesurer, à la veille du XXIIIe congrès, l’évolution des communistes français par rapport à l’URSS depuis trois ans ». Didier Buffin, dans un ample commentaire, assure s’être procuré ce texte dans un bulletin de militants critiques « Luttes et débats ». Il s’agit des notes prises « par un dirigeant communiste » lors de la session du Comité central de fin mars 1976. Kanapa y avait présenté son exposé au vitriol, et secret, sur les travaux du 25è congrès du Pcus, symposium de médiocres vieillards, qui avaient tourné la page de la déstalinisation et s’accommodaient fort bien du pouvoir giscardien. Ce texte, écrit Buffin,

" confirme l’action fondamentale de Jean Kanapa dans le processus de libération du XXe congrès" .

Il ajoute que la direction communiste, avec son opération “ bilan ”, désavoue cette orientation kanapiste.

« Désormais, pour le PC, inversant ainsi l’ordre des facteurs, ce qui prime dans l’analyse des pays socialistes, ce n’est plus la défense des libertés individuelles, mais la promotion économique et sociale. Ayant décidé de remettre à une époque indéterminée la reconstruction de l’Union de la gauche, le PC juge désormais inutile, semble-t-il, de se démarquer des pays socialistes qui en restent pour leur part au maintien du statu quo en Europe. Qui plus est, dans le processus de reprise en main du PC, la direction doit aujourd’hui s’appuyer sur ceux qui – nostalgiques du passé ou autres- n’avaient jamais parfaitement accepté l’aggiornamento du Parti, ni les critiques adressées alors à l’URSS pour s’opposer à ceux qui continuent à croire aujourd’hui que la période ouverte par le XXIIe congrès en 1976 ne restera pas sans lendemain ».

Noël Copin, sur Antenne 2, reprend ce thème et en conclut :

" Un changement est intervenu depuis le XXIIe congrès" .

La direction du PC réagit aussitôt : un encadré, non signé, publié dans L’Humanité, intitulé “ D’un Matin à l’autre ”, tente de jeter le doute sur les sources de ce quotidien :

" (…)des notes tronquées prises à l’occasion d’un compte-rendu présenté on ne sait où par on ne sait qui, (…) notes qui interprètent une information de notre camarade Jean Kanapa" .

L’Humanité rappelle les termes, critiques, avec lesquels Le Matin avait évoqué le décès de Kanapa. Non seulement elle réplique mais tente de faire porter à Kanapa la paternité de la formule du « bilan » :

" Malheureusement pour Le Matin et pour Noël Copin, il faut rappeler que Jean Kanapa a présenté en novembre 1977 une conférence sur " le mouvement communiste international hier et aujourd’hui". Dans cette conférence, Jean Kanapa disait déjà notamment : " le bilan des 60 ans qui se sont écoulés depuis octobre 1917 est pour l’essentiel positif et témoigne de la supériorité du socialisme ». L’action du Comité central et le document préparatoire du XXIIIe congrès s’inscrivent donc dans le droit-fil de l’activité créatrice de Jean Kanapa dont le travail et le talent ont tant contribué à l’élaboration de la stratégie du PCF".

L’affaire est exemplaire. Car on assiste là à une sorte de retournement ou de détournement de l’image de Kanapa. Ceux qui, globalement parlant, le diabolisaient hier encore, évoquent à présent son "action fondamentale dans le processus de libération du 20è congrès" ; ceux qui défendaient son image « sacrificielle », sa posture de victime, qui le sanctifiaient à certains égards lui prêtent maintenant des positions qui n’étaient pas vraiment les siennes, rabougrissent son discours, le mobilisent à titre posthume au service d’une ligne réactionnaire au sens régressif, celle du XXIIIe congrès .

C) Retrouvailles franco-soviétiques

Le XXIIIe congrès ouvre la porte aux retrouvailles officielles entre le PCF et le PCUS ; au terme de six mois de contacts, on va aboutir, en janvier 1980, aux entretiens entre Brejnev et Marchais à Moscou et au spectaculaire soutien de ce dernier à l’URSS pour son aventure afghane.
Il existe dans les archives de la “ Polex ” un excellent fonds où l’on peut suivre ce cheminement, ou cette dérive. Cinq pièces méritent d’être citées :

1) " Le sténogramme des entretiens entre Maxime Gremetz et B.N. Ponomarev, des 23-25 juillet 1979", texte manuscrit de 24 feuillets, écrit par Patrick Le Mahec, collaborateur de la “ Polex ” ; lors de cette visite exploratoire à Moscou, Gremetz exprime la détermination de la direction du PCF à aboutir à un accord. “ Construisez le socialisme que vous voulez mais ne critiquez pas l’URSS ” lui dit Ponomarev.

2) " Le sténogramme des entretiens de la rencontre PCUS-PCF des 10 et 11 octobre 1979", texte tapuscrit de 26 feuillets ; Fiterman conduit cette fois la délégation française ; il est de bonne composition dans la mise au point du communiqué final. A plusieurs reprises, il rappelle combien les communistes français ont “ une appréciation globalement positive des pays socialistes ” ; il dit encore : ” Nous sommes opposés à ce que l’on nie quelque valeur positive que ce soit au socialisme dans le domaine de la démocratie. Ce serait intéressant de voir comment mieux faire face aux campagnes de l’adversaire sur ces questions ” ; ou bien “ Nous ne nous berçons pas de l’illusion que nous résoudrons ce problème en prenant nos distances à l’égard des pays socialistes ” .

Plus tard, Fiterman récrira à sa manière cet entretien ; il parlera d’un “ dialogue de sourds ” ; il en rapporte cette séquence :

“ C.F. : Je regardais la porte (du bureau de Ponomarev) en me disant : J’ai de la chance d’être Français parce que, sinon, je me ferais du souci pour mon matricule.
Q : Vous aviez peur de la Sibérie ?
C.F. : Ben, hé ! (Ponomarev)était une espèce de bureaucrate limité, un potentat imbu de son pouvoir. ”

3) “ Une communication du PCUS du 28 décembre 1979 sur les événements qui se déroulent en Afghanistan", tapuscrit de 2 feuillets. A la veille de la rencontre au sommet entre Marchais et Brejnev, les Soviétiques donnent au PCF leur argumentaire justifiant l’intervention. Le message se termine ainsi :

“ Le comité central du PCUS tenait compte d’une probable réaction négative des Etats impérialistes et des moyens d’information mais les attaques des ennemis de classe n’ont pas incité l’URSS à refuser de répondre à la demande du gouvernement afghan. Il est demandé au PCF de comprendre la nécessité d’apporter un appui à cette décision de l’URSS ”.

Marchais, à la télévision française, depuis Moscou, interviendra sur la crise afghane quelques jours plus tard.

4) " Une communication du PCUS du 3 janvier 1980", sur l’installation en Europe occidentale de nouveaux missiles nucléaires américains à moyenne portée, tapuscrit de 5 feuillets ; c’est le début de la fameuse bataille autour des euromissiles.

5) Deux exemplaires du " Compte rendu de la délégation en URSS des 7-12 janvier 1980", tapuscrit de la “ Polex ” de 14 feuillets chacun, daté du 15 janvier, incluant l’" Intervention de Georges Marchais sur les relations entre le PCUS et le PCF » lors des entretiens de Moscou, le 9 janvier.

Dans ces documents, on voit assez bien comment fonctionne l’aménagement de l’information dans le Parti sur l’Est, comment cette information est filtrée, y compris à destination de l’état major. On y perçoit aussi plus que des nuances dans l’expression des différents participants français à la rencontre.

Un collaborateur de la “ Polex ” rédige en effet une première mouture de compte rendu des entretiens moscovites , assez « objective » ; puis Gremetz, reprenant ce texte pour son rapport devant le Bureau politique du 16 janvier , devant le Comité central ensuite, y apporte des modifications significatives ; il corrige les aspects les plus pointus, élimine ce qui desservirait trop l’image soviétique ; plus royaliste que le roi, il censure même Brejnev, gommant par exemple une phrase où il est dit que le chef du Kremlin aurait “ une approche critique ” de la situation en URSS. Il efface le jugement soviétique selon lequel la situation à Kaboul serait “ floue ”. Il censure Souslov quand celui-ci s’en prend à Sakharov ou évoque complaisamment Staline ; il évite enfin le terme de “ rapprochement ” pour caractériser les nouvelles relations entre les deux partis. On voit dans quel sens le nouveau conseiller de Marchais pour l’international pousse la direction…et son patron.

Si ces textes demeurent internes, l’intervention de G.Marchais à Moscou, destinée à être publiée, reprend, elle, la notion de “ bilan ”, s’attarde sur l’existence de divergences, reconnues par les deux partis, notamment sur la question démocratique. Le secrétaire général se montre finalement plus critique que M. Gremetz, ou même C.Fiterman, mais il se garde de reprendre l’argumentaire de J.Kanapa sur une différence de “ conception ” du socialisme.

Ce réalignement ne pouvait en fait plus mal tomber. Il va coûter très cher au PCF. Il intervient assez précisément à un moment où l’image de l’Est dans l’opinion, jusque là écornée, surtout dans l’intelligentsia, s’effondre progressivement. Avec son intervention à Kaboul, l’aura “ internationaliste ” de Moscou est atteinte. Puis les révoltes ouvrières en Pologne, peu après, illustrent l’inefficacité de l’égalitarisme autoritaire de l’Est.

“ Ce phénomène, amplifié dans ses effets par un retour du PCF à une approbation inconditionnelle de l’URSS s’est immédiatement révélé électoralement désastreux ”

note le politologue Pierre Martin. L’affaissement électoral du PCF suit de peu ce retournement.

Mais les « kanapistes » ne l’entendent pas de cette oreille. Certains s’étaient servi du Matin, on l’a vu, pour rappeler au PCF, alors en pleine régression philosoviétique, l’orientation de cet homme. Cet épisode était en quelque sorte une répétition générale ; il aura une suite, spectaculaire. Ce sera “ l’Affaire Fabien ”.

CHAPITRE CINQ
L’affaire Fabien

Fin 1984, au Journal télévisé d’Antenne 2, le journaliste Paul Amar passe un petit film ; on le voit recueillir les révélations d’un homme dont il est séparé par une cloison, que l’ombre ne rend pas identifiable, dont la voix a été transformée, et le propos sous-titré. Ce témoin masqué se fait appeler " Jean Fabien" ; il dénonce le virage prosoviétique de la direction communiste dans un ouvrage intitulé Kremlin PCF. Conversations secrètes et fonde toute son argumentation sur…les archives de Kanapa, notamment ses notes sur les entretiens entre le PCF et le PCUS en 1968. C’est le point d’orgue d’une formidable opération politico-médiatique, rocambolesque et grave à la fois, qui allait durer des années.

A) Un brûlot

Depuis la mort de Kanapa, à l’automne 1978, le panorama politique a changé du tout au tout. La droite a été remerciée en 1981, F. Mitterrand s’est installé à l’Elysée ; un gouvernement d’union de la gauche à (faible) participation communiste est en place. Après avoir mené, deux années, une politique marquée à gauche, le nouveau pouvoir se met à invoquer « le marché » et à prôner la rigueur. Pendant ce temps, l’audience communiste connaît une reculade ininterrompue. Ce parti, qui passe encore la barre des 20% aux élections européennes de 1979, voit son électorat se rétracter à la présidentielle puis aux législatives de 1981, pour tomber à 14% au second scrutin européen de 1984. Un tiers de l’électorat s’est donc volatilisé en cinq ans.

La participation communiste au gouvernement, loin de stopper l’hémorragie, semble précipiter les choses. La crise ouverte dans le Parti en 1978, jamais résorbée, est formidablement relancée, cet été 1984 ; en juin se tient un Comité central houleux, la direction est en difficulté, peut-être même en minorité. On ne le saura pas : il n’y eut alors pas de vote. Le doute, jusque là périphérique (intelligentsia…), touche à présent le cœur de l’institution. Les “ rénovateurs ” apparaissent. G. Marchais est affaibli. R. Leroy, depuis L’Humanité ( le secrétaire général avait bien essayé, un temps, de le mettre sur la touche en tentant d’imposer en douceur à la tête du quotidien Francette Lazard, mais en vain), est devenu incontournable. Il épaule le secrétaire général et organise la contre-offensive de l’automne 1984 ; l’objectif est de « gagner » le XXVé congrès, prévu en février 1985.

C’est alors que Kanapa opère un retour spectaculaire. En fait, il n’avait jamais vraiment disparu. Quelques semaines avant le scrutin européen, Georges Marchais donne une longue interview au journal Le Monde sur l’attitude du PCF à l’égard de l’Union Soviétique. Le quotidien invoque le nom de Kanapa.

« En octobre 1977, devant les élèves de l’école des cadres du PCF, Jean Kanapa avait émis l’hypothèse d’une divergence sur la conception même du socialisme. Cette hypothèse vous paraît-elle aujourd’hui confirmée ou démentie par les faits ? » .

Le secrétaire général répond que « les événements ont confirmé la pertinence des analyses développées alors par Jean Kanapa », mais il se garde de reprendre l’idée que le PCF aurait une « conception du socialisme » différente de celle de Moscou ; il estime que ce pays « prend avec plus de hardiesse la mesure des réformes à entreprendre », que les changements engagés à l’Est sont « riche(s) d’évolutions profondes, qui marqueront la décennie 80 ». Quelques jours auparavant, Constantin Tchernienko venait d’être élu secrétaire général du PCUS…
Dans la famille communiste, au début des années 80, l’image de Kanapa s’est plutôt bonifiée ; instruits par l’ère Gremetz, un certain nombre de militants, jusque là réticents à l’égard de l’ancien patron de la “ Polex ”, mesurent mieux son apport (manquant). C’est le cas par exemple de l’historien marxiste Jean Bruhat, critique à l’égard de la direction du PCF. Dans son autobiographie, publiée en 1983, il note :

“ J’en suis arrivé, personnellement, bien que je n’aie jamais eu beaucoup de sympathie pour lui, à considérer que la mort de Kanapa a été néfaste pour le PCF. Si quelqu’un a été stalinien, c’est bien lui. Les opérations dans le domaine intellectuel, c’est lui. Il avait laissé de bien mauvais souvenirs. Et pourtant aucun texte n’a été aussi loin que son rapport et les Soviétiques l’ont bien senti, qui se sont mis à lui porter une haine mortelle ” .

Le 9 novembre 1984, sort, chez Olivier Orban, un brûlot : Kremlin PCF. Conversations secrètes. L’essai entend démontrer que le PCF a tourné le dos à la dynamique eurocommuniste, ce qui expliquerait l’actuel marasme. L’essentiel de l’ouvrage est constitué de documents de Kanapa, inédits, datant du second semestre 1968, lorsque Waldeck Rochet et le patron de la “ polex ” tentent une médiation entre Moscou et Prague. L’échec de leur entreprise les amène à radicaliser leur critique de l’Est.
Les auteurs conservent l’anonymat ; ils souhaitent peser sur le débat des communistes, notamment en faveur d’une nouvelle union de la gauche et d’une indépendance plus marquée à l’égard de Moscou. L’ouvrage s’ouvre sur une note d’Orban :

" L’éditeur tient à préciser qu’il n’est intervenu en aucune manière dans la rédaction de cet ouvrage dont l’introduction, les textes de présentation et les notes lui sont parvenus par la même voie que les documents inédits. Convaincu de leur importance, comme de leur authenticité, l’éditeur a décidé d’en assurer la publication intégrale".

Dans une longue introduction, " Le tour du monde communiste en 120 jours", les auteurs présentent ainsi l’ouvrage :

“ Ces documents parlent de tout : du Parti soviétique et de ses rapports avec les partis frères, des dirigeants communistes de tous les pays, d’agriculture, du Vietnam, d’Israël, de chasse, de mai 68 vue par Brejnev (…) Il n’en reste pas moins que ces documents (…) parlent tout d’abord du PCF, de ses efforts pour desserrer l’étau dans lequel le tient enfermé l’internationalisme prolétarien. Un internationalisme qui se traduit en russe par inconditionnalité ” .

Ils s’attardent sur l’année 1968, l’effort de rénovation entamée alors, le rôle de Kanapa pour asseoir l’indépendance du PCF, les difficultés de cette entreprise d’émancipation :

" Depuis la mort de Kanapa, Georges Marchais a vu sa position s’affaiblir dans l’équipe dirigeante. Il semble qu’il ait dû, pour se maintenir à son poste, adopter - voire conduire- tous les revirements. A travers les documents que les lecteurs vont découvrir, on assiste à chaud à une tentative de transformation du PCF. On mesure aujourd’hui l’ampleur de l’échec des Waldeck Rochet, Kanapa et autres."

Nous avons déjà évoqué, dans la Quatrième Partie, le contenu de ce livre et ces archives sulfureuses : l’une d’entre elles, les notes de l’entretien Rochet/Brejnev, avait déjà servi dans le procès intenté à Dubcek par les conservateurs pragois. Nous citerons simplement la brève notice biographique du patron de la “ Polex ” que les auteurs donnent en annexe, dans un chapitre intitulé : “ Que sont-ils devenus ? ”, où ils passent en revue le sort de A. Dubcek, L. Brejnev, G. Marchais, W. Rochet et J. Kanapa. A propos de ce dernier, ils écrivent :

“ KANAPA (Jean) ; Décédé le 5 septembre 1978. Responsable de la section de politique étrangère du PCF en 1972, en même temps qu’il est un des sept représentants du Parti communiste au sein du Comité de liaison des partis de gauche. Jean Kanapa ne deviendra membre du Bureau politique qu’en mai 1975. Il sera le principal artisan du XXIIe congrès du PCF en 1976, qui sera une fois encore un tournant raté. En effet, ses adversaires – et il en comptait de nombreux à la direction du Parti- réussiront à liquider les avancées du XXIIe Congrès ( abandon de la dictature du prolétariat, accent décisif mis sur la démocratie dans le passage et la construction du socialisme, indépendance critique à l’égard de l’URSS) en même temps qu’ils tourneront le dos à l’union de la gauche. C’était après les municipales de 1977. Il fit néanmoins paraître en 1978 L’URSS ET NOUS, un ouvrage collectif très critique sur la “ patrie du socialisme ”. Auparavant il devait être extrêmement éprouvé par la défaite de la gauche en mars 1978, pour les mêmes raisons qu’en 1968 ; elles marquaient un retour en arrière et un rétrécissement de la marge de manœuvre dans le Parti et face à l’Union soviétique. Il devait être emporté peu après d’un cancer du poumon. Les Soviétiques enverront le message de condoléances le plus court et le plus sec de l’histoire du mouvement ouvrier à l’occasion de la mort d’un dirigeant communiste de ce niveau (…).”

Une biographie singulière, puisqu’il semble que Kanapa, ici, vienne au monde politique en 1968 ; un texte en vérité écrit par de jeunes cadres communistes, eux-mêmes sans mémoire sur l’avant-1968. Les retombées de l’ouvrage sont formidables ; la qualité des documents divulgués, le mystère entourant ses auteurs expliquent largement cet impact. Le lancement médiatique est particulièrement réussi. Vendredi 9 novembre 1984, tous les quotidiens titrent sur la sortie du livre. Libération annonce en “ Une ” “ L’histoire secrète des navettes Kremlin-PCF ”. Eric Dupin présente l’ouvrage, “ Une diplomatie secrète en dix documents ”, s’interroge sur les auteurs et estime que “ Kanapa (vient) à la rescousse des rénovateurs ”. Alexandre Adler confirme l’authenticité des documents. Ce co-auteur de L’URSS et nous note la précision des informations divulguées, retrouve le style de Kanapa :

“ (cette) volonté qu’avait l’homme d’alourdir le style pour le débarrasser de toute connotation “ cultivée ” ( syntaxe faible, “ après que réagissant ” le subjonctif, etc) : un faussaire connaissant les titres universitaires de Kanapa n’aurait pas retrouvé si facilement le “ français de 44 ”, niveau linguistique régional très particulier, connoté différemment selon les années, et qui paraît ici très authentique ” .

Le livre, ajoute-t-il, ne bouleverse pas mais conforte “ ce que l’on savait de 1968 ” ; il montre comment Kanapa “ poussera W. Rochet puis G. Marchais à isoler les partisans de l’URSS dans le PCF ”, mais en vain :

“ Et puis surtout pour qui a connu et estimé Kanapa, il est émouvant de retrouver l’être de chair et de sang engagé dans une lutte à mort pour se sauver personnellement des erreurs staliniennes de sa jeunesse et surtout ( le préfacier n’y fait malheureusement pas allusion) de son reniement de Laurent Casanova en 1961, dont il a sans cesse par la suite porté le remords ”.

La télévision s’empare du dossier. Les 8 et 9 novembre, la première chaîne consacre sept commentaires appuyés, dans ses journaux de la mi-journée, de la soirée ou de la nuit, au livre ; avec, chaque fois, un résumé de l’ouvrage, une interview de l’éditeur. Les radios ne sont pas en reste ; sur France Inter, Gilbert Denoyan change au dernier moment le sommaire de son émission “ Vendredi soir ” : on devait y parler de l’élection de Reagan, on évoquera l’affaire " Fabien". Les hebdomadaires creusent le sillon. Le Point y consacre trois pleines pages : “ Le PCF et Moscou" ; même chose pour L’Express : “ Kremlin-PCF : l’aveu ” . La deuxième chaîne, qui avait été prise de vitesse par la concurrence, relance théâtralement l’affaire quinze jours plus tard avec cette apparition, mentionnée plus haut, d’un " Jean Fabien" masqué dialoguant avec Amar.

Cette campagne de presse va donner l’occasion de corriger quelque peu le portrait de Kanapa. Le changement de ton le plus notable est sans doute celui de Libération, un journal qui ne fit pas dans la nuance lors de “ la mort du crétin ”. Eric Dupin parle à présent d’ “ Un Machiavel anti-soviétique ”. Son papier est surtitré “ Complexité ”. Alors, Kanapa, stalinien ou rénovateur ?

“ La réalité, autant qu’on puisse l’apprécier, est plus contradictoire. Le cas Kanapa illustre ainsi à merveille les limites de toute entreprise d’évolution du PCF menée au sein de l’appareil dirigeant et selon ses propres méthodes ” .

Dupin souligne la volonté de novation de Kanapa, volonté entravée ; parce que c’était “ un réaliste ” qui n’entendait pas toucher à l’unité du parti ; parce qu’il ne remet pas en cause le fonctionnement interne du parti et préfère “ jouer la carte d’une lutte d’influence dans le secret de la direction ”.

C’est d’ailleurs Libération que « Fabien », le mystérieux auteur, choisit pour s’expliquer, en partie, sur son projet. Le 16 novembre, dans une longue interview, il précise que l’aggiornamento communiste, amorcé en 1968,

“ n’a pas été poursuivi et mené à terme au cours des dernières années ” .

Quand on lui demande comment il s’est procuré ces notes, il répond :

“ De la manière la plus simple du monde : l’Histoire et Jean Kanapa les avaient mises à l’abri. Jean Kanapa avait l’intention d’écrire un livre traitant des sujets abordés dans “ Conversations secrètes ”. Seul le temps lui a manqué. Le livre publié par nous n’est donc en aucun cas un livre de Jean Kanapa, même s’il lui doit beaucoup ”.

L’auteur insiste fortement sur le passé, la mémoire, les Archives ; il cite Marx :

“ la tradition de toutes les générations mortes pèsent un poids très lourd sur le cerveau des vivants ”.

Il estime que la direction actuelle fait « porter le chapeau » de ses difficultés aux anciens leaders, Thorez, Waldeck ; que la publication de ce livre

“ permet de rectifier l’image du dirigeant communiste Jean Kanapa auquel resta attachée, jusque dans sa mort, l’étiquette infamante de stalinien ”.

Il critique la manière dont Libération rendit compte du décès de Kanapa ( le « crétin ») mais prend acte de l’“ autocritique ” du quotidien ; il dénonce la main mise de la direction sur les archives :

“ des enregistrements existent des sessions du comité central tenues en 1956 portant notamment sur les révélations de Khrouchtchev à propos de la dictature criminelle de Staline, sur l’intervention soviétique en Hongrie, etc. Longtemps mises à la disposition de certains historiens et entreposées à l’Institut Maurice Thorez ( aujourd’hui Institut de Recherches Marxistes), ces bandes magnétiques ont été récupérées par le secrétariat du comité central du PCF. Que contenaient-elles de si explosif pour pousser la direction du PCF à “ ravir ” ces documents ? Puisque la direction se déclare partisane de l’étude historique sérieuse, pourquoi ne met-elle pas à la disposition des historiens ces documents susceptibles d’aider à la connaissance du PCF ? ”

B) Des archives épurées

La direction du PCF est décontenancée par ces révélations ; puis elle réagit avec vigueur. C.Fiterman commence par jouer en touche, déclarant, dès le 8 novembre :

" Je ne suis pas du tout au courant. Cela ne m’intéresse pas" .

Mais le lendemain, un communiqué du Bureau Politique parle de "grossière opération". La direction est embarrassée : elle ne peut mettre en cause l’authenticité des documents. Elle parle alors de “ notes personnelles qui auraient appartenu au camarade Jean Kanapa(…) ”, déclare n’avoir

“ pas connaissance de l’existence et du contenu de telles notes dont l’authentification exigerait une analyse sérieuse. Leur lecture n’apporte, au demeurant, rien d’essentiellement nouveau" .

Elle trouve "odieux" ce procédé qui consiste à opposer les dirigeants, qualifie de "sordide" cette utilisation des morts, une méthode qui d’ailleurs avait déjà été employée avec Kanapa. " Ce qui a été fait à l’époque l’a été collectivement" dit le communiqué, qui ajoute :" Ce qui a été amorcé à l’époque a été poursuivi".

Elle y voit une tentative de faire pression sur la préparation du XXVe congrès, dit s’attendre à de nouvelles opérations et prévient que tout cela est “ voué à l’échec ”.
Au total, un argumentaire défensif que reprend Roland Leroy , sur France Inter, le même jour ; c’est lui qui avait déjà répondu à la précédente affaire, en 1979. Il rappelle comment la presse avait traité le décès de Kanapa :

" Kanapa était insulté de son vivant, injurié le jour de sa mort. Aujourd’hui on essaie d’utiliser des communistes morts contre les communistes vivants" .

Il revendique sa part, celle de Marchais également, dans les décisions prises en 1968, estime qu’il n’y a là "aucune révélation" et y voit une opération de déstabilisation du PCF. Le journaliste lui reprochant de refuser l’histoire, Leroy réplique :

" Je suis pour que l’on écrive l’histoire. Les communistes y gagnent toujours quand l’histoire est écrite".

La formule est intéressante car l’Histoire, précisément, turlupine cette direction communiste. Au point que, dans les heures qui suivent la publication de l’ouvrage, les archives sont épurées. Plus précisément disparaît la pointe avancée de la réflexion critique de Kanapa, à savoir son intervention lors du Comité central de la fin octobre 1968, mise en valeur dans l’ouvrage de Fabien ; cette longue allocution était tout à la fois la réfutation de l’argumentaire de Jeannette Thorez Vermeerch et une analyse, inédite dans ce cadre, de la crise du régime soviétique ; le patron de la Polex intervenait à la demande de Waldeck Rochet ; or ce texte est subtilisé.
Ainsi, aujourd’hui, du côté des archives papiers, dans le fonds “ Tchécoslovaquie ”, soigneusement inventorié, peut-être même assez tardivement, par les services de G.Plissonnier , on retrouve des textes qui sont publiés dans “ Kremlin-Pcf ” ( les entretiens de Waldeck Rochet avec A.Dubcek ou L.Brejnev par exemple), mais l’intervention de J.Kanapa d’octobre 1968 n’y figure plus. Le procédé peut apparaître vain, puisque le texte était désormais dans le domaine public, mais l’illusion devait être forte que, l’original disparaissant, ce texte publié perdait de sa pertinence, de sa légitimité, sinon de son crédit…

Cet effacement fut méthodique : les bandes d’enregistrement de la session d’octobre ont elles aussi été “ corrigées ” ; on dispose d’un récent décryptage de ces bandes, effectué par les Archives départementales de la Seine-Saint-Denis ; toute trace de Kanapa à la réunion de l’automne a disparu ; et le(a) documentaliste, qui procédait à la rédaction du compte rendu des discussions, ne peut que constater les incohérences du document, son caractère décousu.

De plus, il y eut, courant 1968, huit réunions du Comité central ; on ne dispose que des bandes d’enregistrement de sept sessions ; celle de la fin août, juste après l’intervention soviétique, et où Kanapa s’exprime également, a purement et simplement disparu.

L’aspect le plus saugrenu de cette affaire, c’est que, comme dans un jeu de piste, l’opération est signée ; la preuve du délit figura un temps dans les archives elles mêmes ; on pouvait en effet trouver - nous avons consulté les archives Waldeck Rochet durant l’hiver 1997-1998 - deux “ fantômes ”, comme on dit, deux feuilles volantes, manuscrites, du secrétariat de G.Plissonnier, respectivement dans les boîtes 13 et 14, indiquant simplement que :

“ (…) suite au livre paru sur des écrits de J.Kanapa ”,

des documents avaient été retirés à la demande de la direction. Ces deux notes étaient datées du 12 novembre 1984.
Le texte qui manque à l’appel est bien l’allocution de Kanapa, que nous reproduisons en annexe. Les « fantômes » indiquaient que ce geste était lié à la publication de l’ouvrage. La date le confirme : celui-ci sort en librairie le vendredi 9 novembre 1984, la descente aux archives a lieu le lundi suivant.

Le bruit provoqué par “ Kremlin/PCF ” relance les tensions dans le Parti. L’opposition interne se sent requinquée. Par exemple le maire communiste de Saint Michel sur Orge (Essonne) déclare, sur Antenne 2, que “ l’affaire discrédite le parti ” ; il appelle “ une réaction des communistes critiques ” . La direction parle d’opération, d’agression. L’Humanité riposte. Un des rédacteurs signe un " droit de réponse" (sic) intitulé " Kremlin + PCF = deux" ; partant de cette arithmétique, ce collaborateur de Leroy réfute l’idée que le PCF ferait machine arrière "dans sa voie de spécificité nationale et d’indépendance à l’égard du modèle soviétique" ou dans ses analyses sur la Tchécoslovaquie. Il donne une version "officielle", convenue, teintée de conservatisme, des événements pragois, renvoyant un peu dos à dos Tchèques irresponsables et Soviétiques impatients ; et surtout il veille à gommer toute différence entre les membres de la direction, la créditant globalement de toutes les démarches entreprises alors :

" C’est la direction de notre parti qui envoie Waldeck Rochet et Jean Kanapa à Moscou puis à Prague pour faire part de son analyse".

Il donne une série de citations indiquant que W.Rochet, G.Marchais et G.Plissonnier sont sur la même longueur d’onde, précisant d’ailleurs son message :

" Ces citations de trois de nos dirigeants ne sont là que pour montrer combien il est artificiel et tendancieux de vouloir les dissocier rétrospectivement aujourd’hui".

L’auteur réussit le tour de force, dans ce long papier, de ne jamais évoquer la contribution propre de Kanapa, qui est tout de même au centre du livre critiqué.
Nous sommes ici, avec Fabien et son livre d’un côté, L’Humanité de l’autre, en présence de deux lectures communistes bien différentes de la trajectoire kanapiste : pour l’un, c’est à Kanapa que l’on doit à peu près tout ce qui s’est fait de novateur au sein du PCF pour sortir cette formation de la torpeur thorézienne depuis la moitié des années 60 ; pour L’Humanité, et R. Leroy, Kanapa, connais pas !

C) L’homme masqué

Les médias, les politiques également, à commencer par les communistes, semblent autant intéressés par le contenu du livre que fascinés par la mystérieuse identité de son auteur. Qui est Fabien ? Qui est ce “ Caton du PCF ” comme l’appelle Libération ? Quel visage mettre sur cet imprécateur masqué ?

" …Qui donc divulgue aujourd’hui ces notes ultra secrètes ?"

s’interroge Christian Jelen de L’Express. Le Point demande :

" A qui profite le crime de lèse secret ? La fuite vient-elle de la direction, soucieuse de montrer sa capacité de critique face à Moscou ? vient-elle de "rénovateurs" qui voudraient forcer la ligne actuelle du “ bilan globalement positif ” des pays de l’Est ? Est-elle le fait d’un imprécateur isolé, à la veille du XXVe congrès, pour déstabiliser Marchais ? Toutes les hypothèses sont possibles."

Eric Dupin dans Libération énumère lui aussi les pistes possibles :

“ Les soupçons s’orientent (…) vers Jérôme Kanapa, fils de Jean, et qui devrait être une des rares personnes à se trouver en possession de ce genre de documents. On pense aussi à ces autres rénovateurs que sont plusieurs anciens collaborateurs de Kanapa à la section politique extérieure du comité central. Des communistes purgés par Maxime Gremetz ” .

Mais le secret sera impeccablement gardé. Durant des années. On sait simplement assez vite que “ derrière le pseudonyme se cache un groupe de communistes ” mais l’anonymat de ces auteurs est absolu. “ Fabien ” publiera l’année suivante, un nouveau pamphlet, La guerre des camarades , riche en archives sur l’ébauche, l’affirmation et la mise à mort de l’eurocommunisme ; on y trouve notamment l’échange de lettres entre le PCF et le PCUS du printemps 1977 .
Puis, six ans plus tard, toujours clandestin, il publie Les nouveaux secrets des communistes . Le porte parole du groupe intervient alors à la télévision, dans les mêmes conditions qu’en 1984, alors que se prépare le XXVIIe congrès du PCF ; il en appelle à " l’unité des dissidents", trouve la démarche de Fiterman "louable", se réclame de la perestroïka et se félicite d’avoir des amis “ à l’ambassade d’URSS" ; il déclare également : " Je suis masqué mais ça ne durera pas toujours".

En fait, ce porte-voix et porte-plume du groupe Fabien, celui que “ Globe Hebdo ” présente comme “ la taupe qui rendait fou Marchais ”, est le journaliste –et poète- Pierre Olivieri.
Né en 1947 en Italie, émigrant en France avec ses parents en 1957, il adhère au PCF en 1965 ; il se retrouve à L’Humanité Dimanche, à partir de 1972, où il va devenir chef de la rubrique politique ; il recueille notamment l’interview de Kanapa, fin 1977, aux lendemains de l’émission télévisée des “ Dossiers de l’écran ” . Nous avons retrouvé le petit message de condoléances qu’il adresse à Georges Marchais au moment du décès de Kanapa ; il écrit, énigmatique :

« L’histoire dira tout ce qu’il convient de savoir de l’action de Jean… » .

Il fait partie de ces jeunes cadres communistes, trentenaires au moment des faits, fascinés par le patron de la “ Polex ”, séduits par la démarche eurocommuniste et qui n’acceptent pas le changement de cap. Comme beaucoup d’autres journalistes communistes de l’époque, il se dit troublé par le décalage entre le discours du Parti et ce qu’il sait de sa pratique, du moins ce qu’il en voit depuis les coulisses de l’Humanité.
En 1980, il publie un roman de « rupture » avec l’engagement communiste, 1956 ou les commourants ; il quitte peu après le journal, puis en 1984 le parti, dirige une radio libre dans l’Essonne.
C’est donc lui le coordinateur du groupe “ Fabien ”. Nous l’avons croisé, à plusieurs reprises, au cours du premier semestre 2000, entre deux séjours au Cambodge où il travaille à la mise en place d’une télévision nationale . L’épisode « Fabien » a été manifestement sa grande affaire ; elle continue, par certains côtés, de l’habiter : l’homme ne délivre qu’au compte-goutte ses informations, conserve encore un peu de mystère sur l’identité des membres du groupe par exemple, ou sur des archives qui demeureraient encore sous le boisseau.
Il est vrai qu’il n’est pas peu fier d’avoir pu garder secrète, de bout en bout, cette entreprise :

“ On se méfiait de tout et de tout le monde ; du parti, des médias, des Soviétiques, des Américains… En fait on a repris des méthodes de stricte clandestinité, inspirées de la Résistance, des vraies ruses de sioux ; ainsi pour fixer un rendez vous avec l’éditeur par exemple, on avait une sorte de code qu’il fallait décrypter ; quand on proposait tel jour à tel endroit, il fallait entendre deux jours plus tard ; si nous avons opté pour Orban, c’est parce que c’était une petite maison d’édition, avec un personnel réduit au strict minimum ; on limitait le risque d’indiscrétion ou de flicage ; l’éditeur avait obtenu de nous la garantie de l’authenticité de nos documents ”.

Olivieri se souvient du premier rendez vous avec Orban, de la lecture passionnée, silencieuse, par l’éditeur du manuscrit, de son enthousiasme immédiat, de son désir de ne pas se limiter à ce premier texte, de le voir accompagné d’autres archives ; désir aussitôt satisfait puisqu’Olivieri lui fournit le lendemain même de nouveaux documents.

“ C’est Orban qui nous impose ce titre un peu roman d’espionnage, « Kremlin PCF. Conversations secrètes ». L’éditeur était notre seul contact avec l’extérieur, c’est par lui que tout transitait . L’accueil par la presse fut sensationnel. Pour Orban, ce fut une aventure fabuleuse. Même s’il a dû subir (et perdre) un procès , même s’il était harcelé, pisté, poursuivi en permanence ; il faut dire qu’il y avait beaucoup de monde qui était intéressé par ces archives ; les médias, bien sûr ; la direction du PC ; l’étranger aussi : nous avons, via Orban, été l’objet de sollicitudes soviétiques et américaines. Orban faisait en quelque sorte le service de presse, nous évitions soigneusement de rencontrer les journalistes ; ainsi l’enregistrement télévisé pour Amar ne s’est pas fait dans un studio mais dans l’appartement d’Orban, en plein quartier bourgeois de Paris ” .

Le fonds d’archives, dit encore Olivieri, avait été déposé dans le coffre d’une banque, située entre l’Elysée et l’ambassade américaine. Il n’était pas question de sortir ces documents ; c’est dans les sous-sols de cette banque qu’il va les consulter, qu’il lui arrive aussi de rédiger certains textes.
Olivieri est un « waldeckiste » : “ Waldeck Rochet est mort d’avoir dit non à l’Union Soviétique ”. De Marchais, il dit :

“ Rochet hésitait entre Marchais et Leroy. Salini, ancien chef de la rubrique politique à l’Humanité, disait que Waldeck voulait se donner dix ans pour former Marchais ”.

En 1990, le groupe Fabien décide de mettre un terme à son aventure : il fait remettre les archives utilisées pour « Kremlin/PCF. Conversations secrètes » à Emmanuel Le Roy Ladurie, à la direction de Bibliothèque Nationale. Celui-ci fait expertiser les documents par Annie Kriegel et Stéphane Courtois . Il informe également la direction du PCF, lequel tient alors son congrès.
Assuré qu’une “ jeune femme blonde ” est venue apporter les archives à la BN, le PC soupçonne Danièle Kanapa ; celle-ci est convoquée, en plein forum, par l’avocat communiste Charles Lederman ; elle sera mortifiée par cette mise en cause .
Un certain mystère demeure sur la « composition » du groupe « Fabien ». Tour à tour la famille, divers responsables ( Juquin , Fiterman) furent, à tort, soupçonnés. Si cette structure a compté d’autre(s) membre(s), à en juger par la qualité et la précision des documents au cœur de cette affaire, on peut penser qu’il a du s’agir de personne(s) à la fois impliquée(s) dans le processus de décision et comptant parmi les tous premiers collaborateurs de la « Polex ».
CHAPITRE SIX
Le regard actuel

A) le regard de ses pairs ou le fil renoué

Alors que l’émetteur “ Fabien ” se tait, en 1990, les archives Kanapa se réinvitent dans le débat communiste, à la fin 1991. Par l’intermédiaire de Fabien - canal officiel cette fois, si l’on peut dire, par G.Marchais.

Jusque là, il était arrivé à plusieurs reprises au secrétaire général d’évoquer la mémoire de Kanapa sur le triple thème : il était mon plus proche ami ; il contribua à l’avènement de la ligne moderniste ; c’est la ligne que je poursuis. C’est ce qu’il affirme avec une certaine force, à l’occasion du dixième anniversaire de la mort du patron de la “ Polex ”, en septembre 1988 ; le secrétaire général tient alors une sorte de meeting sur la tombe du défunt ; il conduit une forte délégation au Père Lachaise, une vingtaine de personnes, des dirigeants nationaux du PCF ( dont Charles Fiterman, Maxime Gremetz, Roland Leroy, Gaston Plissonnier), des membres de son secrétariat ( Jean François Gau, Bernard Vasseur, Francis Wurtz) ; Marchais prononce une déclaration aux termes soigneusement choisis ; il commence par rendre hommage à “ ce grand dirigeant ” à qui “ on doit beaucoup ” :

" Chacun le sait, lorsque fut impulsé le nécessaire effort de renouvellement de notre politique, Jean Kanapa - qui avait partagé avec notre parti des erreurs et des illusions que son intransigeance envers lui-même ne lui permettait pas d’oublier- joua au sein de cette oeuvre collective un rôle particulièrement créateur, novateur" .

A la tête de la “ Polex ”, Kanapa "s’affranchit d’une conception héritée de la période stalinienne". Marchais invoque ce patronage pour justifier sa politique alors en direction de l’Est, résumée dans le double terme de solidarité et lucidité.
Il insiste aussi sur le fait que Kanapa eut

" une responsabilité de premier plan (…) dans l’élaboration de la démarche globale fondatrice de notre stratégie et de notre pratique politique d’aujourd’hui."

On trouve ensuite cette idée clé pour Marchais :

" Depuis, c’est cette voie que nous nous efforçons de suivre. Durant ces dix années, nous avons dû le faire dans les conditions d’un dur, d’un très dur combat de classe où aucun coup, même le plus perfide, ne nous a été épargné".

Il met l’accent sur l’unité du parti, usant d’une citation de Kanapa au 22e congrès :

" Plus notre politique est audacieuse et conquérante, et plus sont nécessaires l’unité du parti, l’esprit de responsabilité de chacun de ses membres, et aussi ce facteur décisif de notre force : l’esprit de parti".

Autrement dit, la ligne de Kanapa était la bonne mais la rudesse de l’adversaire et l’impératif de l’unité du PC ont entravé sa mise en œuvre.
Marchais termine son allocution sur une note plus intimiste :

" Qu’on me permette un dernier mot personnel. La mort de Jean Kanapa fut pour moi particulièrement douloureuse. Jean et moi étions amis, des amis très proches. Il nous a quittés depuis dix ans. Mais, par tout ce qu’il était - sa droiture, sa bonté, son intelligence et sa culture hors du commun, son horreur du cynisme politicien, de l’arrivisme, de toute félonie ou médiocrité -, je continue à le regretter".

Perfidie, félonie, cynisme, médiocrité : alors que le PC est traversé par de vifs débats, ces allusions ne s’adressent pas seulement à l’extérieur ; l’ancien patron de la “ Polex ” est remobilisé dans les batailles internes du Parti.
Ces références répétées de Marchais à Kanapa rappellent qu’une complicité a effectivement existé entre les deux hommes ; elles peuvent être entendus aussi comme l’expression d’un manque et aussi comme l’annonce sinon d’un changement, du moins d’une évolution de la « ligne ».
Quelques mois plus tard, dans son livre Démocratie, le secrétaire général reprend cet hommage à Kanapa :

" Jean Kanapa fut l’ami le plus cher et le plus proche que j’ai perdu et dont la contribution à notre effort de renouvellement fut si riche" .

Il rappelle son apport sur les questions de l’Est, du socialisme, cite le texte de sa conférence de 1977 sur le mouvement communiste, notamment sur les “ lois ” du socialisme ; alors que le Mur est tombé, que le PCUS est en crise, il évoque longuement les conflits qui existèrent entre le PCF et Moscou, par exemple lors de la préparation et de la tenue de la conférence de Berlin en 1976, les divergences qui les opposaient, sur la démocratie ; et surtout il révèle, publiquement, l’existence de la lettre de mars 1977 du PCUS qui mettait en cause le tandem Marchais-Kanapa :

“ Tout cela, écrit Marchais, nous avait valu deux longues lettres de reproches en 1977 : une du parti communiste tchécoslovaque, et une du parti communiste soviétique, qui demandait en substance, à notre comité central de se débarrasser de “ certains dirigeants ”, parmi lesquels il n’était pas difficile de reconnaître Georges Marchais…Le Comité central répondit aux dirigeants soviétiques comme il convient ” .

Certes Marchais justifie ensuite à sa manière la reprise des contacts avec Moscou en 1980.
On sent dans ce livre un rappel insistant, nostalgique, à cette deuxième moitié des années soixante-dix, comme une volonté de reprendre une réflexion entamée alors sur le socialisme, le stalinisme, l’Est…. Le secrétaire général y enterre, de fait, la notion de “ bilan globalement positif ” :

“ Emploierions-nous les mêmes mots aujourd’hui ?(…) Notre appréciation actuelle tient compte (des événements intervenus depuis 1979) comme des progrès de nos analyses et de nos réflexions, et je pense que nous la formulerions autrement ” .

Au deuxième semestre 1991, le secrétaire général va revenir fortement sur cet héritage kanapiste ; le paysage politique a changé ; les PC de l’Est sont sous les décombres ; les espoirs, nés de la pérestroïka, d’une « refondation » du socialisme sont partis en capilotade ; l’URSS implose. Ce remue-ménage bouscule les communistes français ; une forte campagne médiatique oppose Marchais et Gorbatchev, présente le PCF comme le “ dernier des Mohicans ”, le rejeton le plus conservateur de famille communiste, le seul PC à avoir soutenu les putschistes d’août 1991 ; de fait la direction est partagée .
Le panorama communiste lui-même a changé : Fiterman, marginalisé, n’est plus un problème pour Marchais ; or ce duel avec l’ancien ministre des Transports, qui tarabustait tant le secrétaire général, absorbait une grande part de son énergie ; il expliquait en partie ses “ alliances ” politiques (M.Gremetz, R.Leroy, G.Plissonnier, R.Piquet) ; cette bataille dépassée, on assiste à une recomposition de l’équipe dirigeante.

Marchais, donc, contre-attaque. Et ressort Kanapa. Plus exactement, il revient sur "l’échange de lettres entre le PCUS et le PCF de 1977", faisant publier ces deux missives dans la revue Les Cahiers du communisme d’octobre 1991 ; cette correspondance est accompagnée de nombreuses notes explicatives, véritable mode d’emploi ; on cite Kanapa, disant :

" Le PCF exprime chaque fois qu’il le juge nécessaire un jugement critique sur tel ou tel aspect de la réalité dans les pays socialistes".

Le commentaire énumère, et salue, tous les gestes eurocommunistes de ces années là : on y valorise le meeting de la Mutualité où P.Juquin salua L.Plioutch ; on parle de la condamnation des camps en URSS ( de décembre 1975) ; on évoque longuement l’émission des Dossiers de l’écran ( de décembre 1976) sur L’aveu ; la rencontre entre G. Marchais et le dissident A. Amalrik ( de février 1977) lors d’une émission télévisée ; l’absence de rencontres au sommet entre PCF et PCUS entre 1974 et 1980 ; on valorise le rôle de Khrouchtchev ; on cite Marchais au 22e congrès, son éditorial sur l’Est des Cahiers de février 1977 ; on met en valeur la condamnation par le PCF du PC tchèque en janvier 1977 ; ou la « déclaration des libertés » de 1975 ; on mentionne la définition du socialisme que donne Marchais à Berlin en juin 1976 ; les analyses du 22e congrès sur le mouvement communiste.
On précise même, dans la note 11, que si, dans sa réponse de mars 1977 au PCUS, le PCF n’entendait pas mettre en cause le "système politique" de l’URSS, ni "réviser les fondements du régime soviétique",

" cette position allait rapidement évoluer. Dès la fin 1977, il était admis que la divergence entre le PCF et le PCUS portait sur la conception que nous avons, les uns et les autres, du socialisme".

Nous avons vu qu’il n’en était rien. La direction du PCF, Marchais singulièrement, effectue donc, en cet automne 1991, un remarquable effort de mémoire ; plus exactement un effort remarquablement partie(a)l : a été gommé tout un autre pan, également important, de la politique communiste : l’effacement eurocommunisme, le motus sur la délégation à Moscou en novembre 1977, la discrétion sur la conférence de Kanapa à l’Ecole centrale, le silence sur la question de la « conception » du socialisme, la censure du meeting de la Mutualité dans la brochure électorale de 1978, le « concept » de bilan globalement positif, l’Afghanistan, la Pologne, les retrouvailles avec le PCUS en janvier 1980…
On réécrit l’Histoire, du moins on ne retient que la bonne part des choses ; et, sur les cendres de l’Est, on peut dire : je vous l’avais bien dit. Lorsque Marchais est amené à se défendre sur ce dossier des pays socialistes, il ne trouve ses arguments que dans cette période « kanapiste », entre 1975 et 1977.
C’est une autre manière de dire que la parenthèse Gremetz s’achève, que la pratique de la période entre 1979 et 1990 s’avéra globalement contre-productive. D’ailleurs Gremetz quitte la direction de la “ Polex ” quelques semaines après la publication de ces lettres, en décembre 1991 ; il est remplacé par Francis Wurtz, plus proche d’une certaine démarche kanapiste .
On a un peu l’impression que Marchais veut effacer, ou dépasser, cette phase gremetzienne, et renouer le fil avec 1977.

Telle fut la démarche de Georges Marchais. Il y eut d’autres lectures de Kanapa par ses pairs, deux autres, singulièrement : l’une qui nie ou relativise la novation kanapiste ; l’autre qui estime qu’elle ne lui a pas survécu ; à chacun son Kanapa.

Novation kanapiste ? connais pas : c’est le cas d’un certain nombre de dirigeants communistes qui n’accordent quasiment aucune place dans leurs mémoires à cet homme. Gaston Plissonnier, en 1984, ne dit rien de cette étape de l’histoire communiste ; s’il aborde abondamment l’activité internationale du PCF, le nom de Kanapa n’apparaît qu’incidemment, simplement cité comme un des nombreux responsables qui eurent à s’occuper de la “ Polex ” ; mieux, Plissonnier a cette phrase :

“ Raymond Guyot d’abord, Jean Kanapa avec Jacques Denis, ensuite, avaient la responsabilité ( de la “ Polex ”) et en ont élargi les compétences ” .

Kanapa avec Jacques Denis : Plissonnier ne lui accorde même pas la pleine souveraineté sur la “ Polex ” ; il faut qu’il lui accole, sept ans après sa mort, le nom de son adjoint, exprimant ainsi, plus ou moins consciemment, cette défiance du haut appareil pour le défunt.

Il en est de même dans les souvenirs d’autres cadres thoreziens ; Léo Figuères, dans Passé et avenir d’une espérance. Histoire des Communistes français , n’est guère plus loquace sur la place et le rôle de Kanapa. Ces gens ont la mémoire longue – la signature de Thorez ornait encore la carte des “ vétérans ” du PCF jusqu’en… 1999 – et sélective ; on peut comparer cette absence de Kanapa dans leurs écrits et le culte des saints thoreziens. Ainsi Georges Cogniot, mort lui aussi en 1978, a droit à une “ Association des amis de Georges Cogniot ” ( où l’on retrouve notamment Luce Langevin, Germaine Willard, Léo Figuères, Louis Baillot…), laquelle parraine des mémoires universitaires, réédite certains de ces textes, tel le recueil Matérialisme et humanisme, pour le vingtième anniversaire de la mort de ce proche de Thorez !

On pourrait en dire presque autant de Jacques Chambaz, ancien responsable des intellectuels ; dans un essai en 1992, sur l’histoire de la pensée communiste, il omet de mentionner l’apport de Kanapa, et cite même un ouvrage de ce dernier, « l’étude en deux volumes publiés en 1957 : Situation de l’intellectuel », mais sans donner dans le corps du texte le nom de l’auteur ; plus récemment, dans une note de travail, interne, du 16 octobre 1998, sur le processus de déstalinisation du PCF, intitulée “ Stalinisme et jdanovisme ”, il dresse un calendrier de la, lente, remise en cause de la démarche dogmatique au sein du PC, semble privilégier des moments où lui même et/ou Leroy sont aux commandes, et passe sous silence l’ère ( et le nom) de Kanapa ; cet historien de formation évoque ainsi des initiatives prises en 1973 puis en 1978, contournant allègrement l’obstacle.

L’approche de Roland Leroy est plus subtile ; mais en dernière instance, elle participe de cette démarche d’effacement, d’occultation, de marginalisation ; si l’ancien patron de L’Humanité parle de Jean Kanapa comme d’

" un brillant philosophe, ancien disciple de Sartre, savant connaisseur des arcanes du mouvement communiste international, stratège aux grandes audaces politiques" ,

c’est pour le classer dans la catégorie des "courtisans". Car le PC a sa cour, dit-il :

" Tout pouvoir, tout exercice d’une direction, doit sans doute, dans n’importe quelle société humaine ou fraction organisée de société, engendrer des phénomènes de cette nature. Il est d’usage de considérer que le Pc s’y prête particulièrement bien ".

Leroy pense atténuer son propos en précisant qu’il entend ce terme de courtisan au sens où Eric Orsenna le définit :

" Ni cireurs d’escarpins, ni dérouleurs de tapis rouges, ni jongleurs d’encensoirs mais instituteurs du Prince".

L’auteur associe Kanapa et Fiterman pour avoir l’un et l’autre

" travaillé avec et pour Waldeck Rochet et passé plus de dix ans de leur vie auprès de Georges Marchais".

Et adressant ce reproche à l’ancien ministre, il esquisse, en creux l’image qu’il a de Kanapa :

" Si Fiterman avait trop appris des premiers ( Cogniot, Kanapa), il ne possédait pas leur faculté de ne tirer orgueil que de la gloire de celui qu’ils servaient. Il n’a donc pas pu, ou pas su, ou pas voulu, rester invisible…".

Voilà pour le volet « effacement » : on notera sans surprise que cette tendance émane de dirigeants qui encadrèrent Marchais dans les années quatre-vingt et jouèrent un rôle notable dans l’histoire communiste de cette décennie .
A l’inverse, pour nombre de communistes critiques ( ou qui peuvent être rangés dans cette famille), Kanapa fut le dernier novateur ; pour eux, après lui, le marasme commença. Il y a ceux qui découvrent sur le tard la singularité de Kanapa ; c’est le cas de l’historien Jean Bruhat, déjà cité.
Philippe Herzog, l’ancien économiste en chef du parti, dans un entretien à la revue Pouvoirs locaux , retient de Kanapa une volonté de faire bouger les choses. Anicet Le Pors, dans une page " Débats" du journal Le Monde, oppose le PCF caduc d’aujourd’hui, selon lui, à la formation d’antan :

" Le PCF rallie (alors) de nombreux intellectuels et de solides pédagogues. Sous l’impulsion de personnalités créatives telles que Roger Garaudy, Jean Kanapa ou Henri Jourdain, cette influence idéologique et cette compétence théorique resteront très vivaces jusqu’aux années 70" .

Antoine Porcu, ancien secrétaire fédéral de Meurthe-et-Moselle, lui aussi connu comme rénovateur, et qui exercera des responsabilités au ministère des Transports, alors piloté par Fiterman, évoque assez longuement, dans un livre de souvenirs, Kanapa, « qui fut l’artisan principal de la prise de distance à l’égard de l’URSS qui anima un temps le PCF » ; il parle du premier passage de Kanapa à la télévision, Télé Luxembourg, en 1970, à Longwy, interrogé par Jacques Navadic sur l’Europe ; et de plusieurs tête-à-tête où le patron de la « Polex » lui tint « des propos peu orthodoxes » :

« Il portait un regard différent de celui de la direction du PCF sur la situation sociale du pays, loin de tout misérabilisme. S’occuper des plus démunis, disait-il, c’est bien, mais nous devons prendre en compte, par exemple, le fait que des millions de Français sont propriétaires de leur logement, que des millions d’autres aspirent à le devenir. Y compris parmi les petites gens. Par ailleurs, on a cru longtemps que le développement du chômage conduisait automatiquement à une explosion sociale. Or ce n’est pas le cas ».

Sur l’URSS :

« Nous devrions rompre avec le Parti soviétique tant qu’il sera dirigé par de vieux croumirs, m’affirma-t-il à ma grande surprise. Il n’a pas beaucoup apprécié Khrouchtchev car, disait-il, il manquait de culture. Ce rustre n’aimait que la musique militaire ».

Sur ses rapports avec Marchais :

« La disparition de Jean en 1978 porta préjudice au Pcf. Georges Marchais a perdu avec lui un précieux collaborateur et, surtout, un sérieux garde-fou. Je m’en rendis compte lorsque Georges Marchais, un jour, fit irruption dans le bureau de Kanapa. Dis donc, Jean, dit-il, je viens d’entendre une émission de radio. Je vais leur rentrer dedans. Et Kanapa lui lança : « Eh bien, tu ferais une belle connerie. Attends, je viens te voir. » Après la mort de Jean, il ne s’est trouvé personne pour mettre en garde Marchais contre ses dérives et ses excès ».

La position de Fiterman est plus complexe ; par certains côtés, il semble s’identifier à Kanapa, se considérer comme son alter ego en rénovation, partager le même projet ; c’est net dans l’entretien qu’il accorde à Philippe Lefait :

" La signature du programme commun en 1972 et les élections législatives médiocres en 1973 (…) ont enclenché une réflexion intéressante où on a - en tout cas pour de qui me concerne avec Kanapa - pris conscience que nous étions devant un problème de fond très lourd et que notre analyse du rapport au monde et à la société était défaillante.(…) Des initiatives ont suivi. Le livre “ Le Défi démocratique ” qui est sorti en 1973 ( et qui est signé Georges Marchais) a été la première expression de ce travail" .

« Nègres » de G.Marchais, ils avaient été surnommés, dit-il, les “ soutien-Georges ”. Fiterman assure que Kanapa et lui sont en phase avec le secrétaire général

“ …jusqu’en 1977…Tout allait dans le même sens : notre participation à l’eurocommunisme, le XXIIe congrès qui amorçait une réorientation stratégique vers le fameux socialisme à la française, à l’intérieur du Parti mais aussi dans l’alliance avec le parti socialiste. Les résultats triomphaux des cantonales de 1976 et des municipales de 1977 ont été le couronnement de cette politique".

En même temps, c’est Fiterman qui gère, auprès de Marchais, la rupture du programme commun dès l’été 1977, qui amorce à l’automne 1978 une politique de réalignement sur le PCUS (rencontre avec Gromyko, notion de bilan globalement positif, préparation du voyage de Marchais à Moscou en 1980, etc…). Il évoque ainsi cette époque :

" Les années 1978-1981 sont des années de tiraillement. On est écartelé entre cette "rupture" et les impératifs électoraux et politiques d’une alliance qui subsisterait malgré l’échec de l’actualisation. Avec Kanapa on a continué à travailler à la définition d’une voie démocratique pour la société‚ qui se substituerait à la dictature du prolétariat. J’ai dirigé dans ce sens un projet de résolution au XXIIIe congrès en 1979".

La formule est imprécise. “ Avec Kanapa, on a continué à travailler… ” : on a vu que Kanapa commence à s’isoler dès la fin 1977 ; qu’en 1978, il intervient finalement peu ; et qu’il n’est bien évidemment pas impliqué dans la préparation du 23è congrès et de l’expression du “ bilan positif”.

Mentionnons encore que Kanapa figurait en bonne place au panthéon d’Aragon ; dans son appartement de la rue de Varenne, le poète avait tapissé ses murs, du moins les parties non recouvertes de tableaux, avec des photos, des cartes postales, des cartons d’invitation et autres reproductions ; chaque image était ainsi fixée aux quatre coins par des punaises rouges ; au milieu de ce capharnaüm, sur un meuble de bureau, il y avait trois cadres de plus grande importance, avec, au centre, le visage de Maurice Thorez, âgé ; à gauche, une photo –datant des années vingt- de femme ( Elsa Triolet ? Lilly Brik ? sa mère ?) ; à droite, un portrait de Kanapa. Une photographie de Claude Bricage, parue dans l’hebdomadaire Révolution , restitue cette étonnante trinité.

L’actuelle génération de dirigeants communistes français continue d’évoquer, mais de loin en loin, la figure de Kanapa. Robert Hue, dans son premier livre Communisme : la mutation, y fait allusion :

" La première chose qui vient à l’esprit à propos des militants communistes, et même si l’on est très loin de partager toutes leurs idées, c’est quelques belles valeurs humaines qui s’appellent dévouement, courage, générosité, désintéressement…" Et la bonté, camarades !" s’était exclamé un jour Jean Kanapa dans un congrès."

On l’entend encore mentionner le nom de Kanapa, lors d’une réception donnée en l’honneur d’un des collaborateurs de la “ Polex ”, Roger Trugnan :

“ J’ai évoqué le nom de notre camarade Jean Kanapa. Avec lui et quelques autres, tu as joué un rôle essentiel dans le cheminement qui nous a conduit à renouveler en profondeur notre conception et notre pratique de l’action politique ”.

Je voudrais ajouter une double expérience qui montre combien la mémoire communiste est embarrassée avec l’ancien patron de la “ Polex ” et combien la tentation du silence est grande. Après la soutenance du DEA sur Kanapa, de Sartre à Staline, je sollicite le responsable des “ Editions sociales ”, une maison d’édition liée au PC, et lui propose de publier cette recherche. Thierry Méot consulte, et me répond que " le projet pose quelques problèmes" ; il commente ainsi le sondage auquel il s’est livré autour de lui, dans la famille communiste, sur l’opportunité d’un tel livre :

" J’ai été confronté à deux types de réactions : d’une part, pour toute une génération de camarades - qu’on le regrette ou pas, c’est une réalité - le nom de Jean Kanapa n’évoque pratiquement rien ; d’autre part, pour les autres, j’ai pu constater, non sans surprise, que les appréciations vis-à-vis de Jean étaient extrêmement tranchées, avec une balance à peu près égale entre le positif et le négatif" .

Considérant ce "contexte problématique" et le "risque politique" encouru, il refusa la publication.
Cette recherche sera finalement éditée par une maison d’édition “ La Dispute ” animée par des communistes de sensibilité critique, sans lien organisationnel avec le PCF . Cette fois, ce sont les échos de la presse communiste qui sont significatifs. Dans L’Humanité Dimanche, l’écrivain – dissident- François Salvaing consacre au livre une chaleureuse critique alors que L’Humanité, où Leroy continue d’exercer un certain magistère, passe sous silence l’ouvrage, non sans débats internes, à en juger par les promesses contradictoires faites à l’éditeur . Salvaing, entre-temps, à quitté le parti : faut-il en conclure que dans la culture communiste, le courant critique aujourd’hui se revendique plus volontiers de Kanapa que les “ institutionnels ” ?

Nous terminerons ce chapitre avec trois témoins soviétiques.
A. Matveiev, compagnon de Kanapa au temps de la NRI, évoque à plusieurs reprises dans ses mémoires le parcours de ce dernier. Voici la dernière image que ce cadre de l’appareil du PCUS conserve de lui – c’est écrit au milieu des années quatre-vingt dix :

" (...) Nous nous sommes encore rencontrés avec Kanapa à Moscou, à Paris, à Budapest, où on a préparé ensemble la Conférence internationale des PC ( entre 1967 et 1969). Dans les années 70, Kanapa est devenu membre du Bureau politique, et peu de temps après le principal idéologue de l’eurocommunisme français et d’un antisoviétisme violent, méchant ( en connaissance de cause !)" .

Vadim Zagladine, dont les propos ont été recueillis en 1997 , connaissait parfaitement bien Kanapa, et de longue date ; ce cadre khrouchtchévien le côtoie d’abord à la revue NRI de Prague, puis à Moscou où Kanapa est correspondant de L’Humanité ; ensuite les deux hommes se retrouvent, dans la décennie soixante-dix, à la direction des départements internationaux de leurs partis respectifs ; ils se rencontrent un nombre incalculable de fois, préparent ensemble rencontres bilatérales ou conférences internationales, négocient lors d’interminables palabres et, sur le tard, polémiquent très vivement. Adjoint de Ponomarev, Zagladine participe à la guérilla menée contre Kanapa en 1976-77 ; tardivement élu au Comité central du PCUS, député d’une République asiatique au Soviet suprême, on le retrouve, aux heures glorieuses de la pérestroika, conseiller de Gorbatchev ; cet homme rond, cultivé, cynique, aux manières précieuses, est un familier du monde politique français.

J. Kanapa, manifestement, l’avait impressionné :

« Kanapa était un homme de grande culture, de la grande culture française, un représentant de la véritable élite intellectuelle française, car l’élite, ce ne sont pas les gens qui sont au pouvoir ; l’élite, ce sont les intellectuels de la nation ; c’était un homme très intéressant comme interlocuteur, comme partenaire, comme ami. »

Interrogé sur les rapports entre les deux PC au milieu des années soixante-dix et sur ses sentiments à l’égard de Kanapa, il déclare :

" On peut parler de refroidissement alors des relations entre nos deux partis. Leurs positions politiques et théoriques ont alors différé. Je crois, à présent, que le PCF a eu plus raison que nous. Nous avons discuté de cela avec Jean Kanapa qui était très connu depuis 1960 . Quand je suis arrivé à Prague, il dirigeait la section internationale ( de la NRI) et moi j’étais responsable adjoint de cette section ; nous avons travaillé avec lui de nombreuses années, jusqu’à sa mort ; il discutait de tout avec une sincérité profonde, totale" .

Leur intimité, un temps, leur permit de sortir de leur fonction de représentation respective, d’avoir des relations autres que les simples échanges dont ils étaient chargés. Certes, dit Zagladine

« Chacun de nous, alors, devait officiellement soutenir la ligne politique de son parti » ;

et en même temps, il ajoute :

« Nous pouvions discuter ouvertement de tout avec lui, et notamment de la politique de nos partis ; officiellement nous ne devions pas le faire, mais nous l’avons fait car c’était très utile pour nous deux, et je crois aussi pour nos deux partis ».

Sur l’eurocommunisme, V. Zagladine poursuit :

" Officiellement nous n’étions pas d’accord avec le PCF. C’était ma position en ce temps là ; cela ne l’est plus aujourd’hui. Je crois qu’il y avait une seule raison pour ne pas être d’accord ; je crois en effet qu’il y avait quelques remarques dans les écrits communistes, surtout de la presse de ces partis de cette époque là, où l’on critiquait un peu trop la vie soviétique. On l’a critiquée parfois avec raison mais souvent de façon un peu trop injuste. C’est la seule chose que je trouve à dire aujourd’hui ; parce que du point de vue théorique, politique aussi, l’eurocommunisme était une position très intéressante. A cette époque je me suis exprimé publiquement, j’ai écrit que nous n’étions pas d’accord ; c’était notre position officielle ; mais je crois que c’était une tentative de trouver une ligne politique nouvelle qui correspondait beaucoup plus à la réalité de ce temps là en France et en Europe. C’était une tentative de renouveler la vie politique en fonction des conditions nouvelles. Et je crois que cette tentative mérite le respect. Malheureusement cette ligne politique n’a pas été poursuivie et développée".

Vitali Goussenkov est amené à croiser Kanapa entre 1974 et 1978, en qualité de conseiller de l’ambassade soviétique ; il se souvient de relations fluctuantes, de ce passage « très difficile » au moment de l’eurocommunisme, parle d’accalmie par la suite et garde de son interlocuteur l’image d’un homme « gentil », attentif, posant beaucoup de questions, de quelqu’un de très soucieux du sort de ses deux filles à Moscou – Moscou qui entravait à l’occasion les déplacements de ces jeunes filles-, ainsi que de son ex-épouse Valia Zaitseva .

B) Un Saint communiste ?

Qu’en est-il de la postérité de Kanapa auprès du peuple communiste ? Après le témoignage des cercles dirigeants, nous nous sommes interrogés sur la mémoire des militants, de la base ; quelle image ont-ils de cet homme ? et quel souvenir en a été conservé, si souvenir il y a ? est-il entretenu ? Cette investigation n’est pas simple.

Kanapa n’est véritablement un homme public que dans la toute dernière partie de sa vie politique ; longtemps son aura – de journaliste- ne dépassa guère le cadre de cénacles d’intellectuels ou – comme homme d’appareil- des premiers cercles de la direction communiste. L’homme, s’il savait tout de l’état-major du parti, connaissait assez mal l’organisation dans ses profondeurs, laquelle le connaissait modérément. Evitant le traditionnel parcours du combattant, qui veut qu’un militant accède progressivement aux responsabilités ( selon la filiation cellule-section-fédération-national), Kanapa entre d’emblée dans le milieu dirigeant communiste, de la presse et de l’édition puis du parti ; de plus son passage dans « l’international » accentue encore cette singularité, cette « étrangeté ».
Il acquiert une réelle popularité chez les communistes avec le XXIIe congrès, puis dans l’opinion avec l’émission télévisée des dossiers de l’écran. Dans cette dernière ligne droite, il apparaît comme un très médiatique porte parole du PC. Tant et si bien qu’il y eut une certaine présence militante, et populaire, lors des obsèques de Kanapa.

La mémoire militante, de la part de communistes donc qui n’entretiennent avec lui que des rapports strictement politiques, qui n’ont pas de relations de proximité, d’intimité, est double, un peu comme l’histoire du personnage : il y a l’image le plus souvent assez terrible d’avant 1956, celle du polémiste vigoureux, voire de l’imprécateur conservée par les adhérents de l’époque, dont parlait par exemple Michel Appel-Muller ; puis, à partir du milieu des années soixante, la plupart des échos convergent, qu’il s’agisse des participants à l’Ecole internationale à Moscou en 1963, d’élèves qui suivent ses conférences à l’Ecole centrale du PCF , de militants de Seine-Saint-Denis dont on trouve des témoignages dans les cahiers de condoléances ou encore d’un secrétaire fédéral comme Antoine Porcu… : c’est le Kanapa novateur, mais aussi celui qui les prend à contre-courant, les surprend, les heurte, les choque, surtout sur l’Est ; il est iconoclaste ; certains sont séduits, d’autres dépassés, il va trop vite pour beaucoup d’entre eux eux.

Près d’un quart de siècle après sa mort, où en est cette mémoire militante ? Pour tenter de l’apprécier, nous nous sommes demandés s’il existait des organisations de base du parti, des cellules, qui porteraient son nom, et nous avons tenté de les recenser ; c’est une idée que nous avons emprunté au chercheur André Simon : dans une étude intitulée Les saints communistes , il enquêtait sur les héros honorés par le PC dans le département du Vaucluse et étudia l’intitulé des cellules de cette fédération .

Nous avons donc mené, entre septembre 1999 et mai 2000, une recherche auprès des 95 fédérations métropolitaines : nous nous sommes adressés au premier (à la première) secrétaire de chacun de ces départements pour lui demander s’il existait – s’il avait existé dans un passé récent- des cellules portant le nom de Kanapa ; un premier courrier a suscité une cinquantaine de réponses ; une nouvelle lettre, des relances téléphoniques ont permis d’obtenir des échos de tous ces cadres départementaux.
Nous avons eu enfin quelques entretiens avec des animateurs de cellule Kanapa.

Dans le tableau qui suit, “ la postérité de Kanapa ”, nous mentionnons, par département, l’existence ou non de cellules au nom de Kanapa.

La postérité de Kanapa

Enquête sur l’existence de cellules du PCF portant le nom de Kanapa

Fédération Cellule(s) KANAPA Fédération
Cellule(s) KANAPA
AIN OUI MAINE ET LOIRE OUI
AISNE NON MANCHE NON
ALLIER NON MARNE OUI
ALPES HTE PROVENCE. NON HAUTE MARNE NON
ALPES HAUTES NON MAYENNE OUI
ALPES MARITIMES NON MEURTHE ET MOSELLE NON
ARDECHE NON MEUSE NON
ARDENNES NON MORBIHAN NON
ARIEGE NON MOSELLE NON
AUBE OUI NIEVRE OUI
AUDE NON NORD OUI
AVEYRON NON OISE OUI
BOUCHES DU RHONE NON ORNE NON
CALVADOS NON PAS DE CALAIS NON
CANTAL OUI PUY DE DOME OUI
CHARENTE NON PYRENES ATLANT NON
CHARENTE MME OUI PYRENEES HTES NON
CHER OUI PYRENEES ORIENT NON
CORREZE NON BAS RHIN NON
HAUTE CORSE NON HAUT RHIN NON
CORSE SUD NON RHONE OUI
COTE D’OR OUI HAUTE SAONE NON
COTE D’ARMOR NON SAONE ET LOIRE OUI
CREUSE NON SARTHE OUI
DORDOGNE NON SAVOIE NON
DOUBS NON HAUTE SAVOIE NON
DROME NON SEIME MARITIME OUI
EURE OUI DEUX SEVRES NON
EURE ET LOIR NON SOMME OUI
FINISTERE NON TARN OUI
GARD OUI TARN GARONNE NON
HAUTE GARONNE OUI VAR OUI
GERS NON VAUCLUSE OUI
GIRONDE OUI VENDEE OUI
HERAULT OUI VIENNE NON
ILE ET VILAINE NON HAUTE VIENNE NON
INDRE NON VOSGES OUI
INDRE LOIRE OUI YONNE NON
ISERE NON TERR BELFORT NON
JURA OUI PARIS OUI
LANDES NON SEINE MARNE OUI
LOIR ET CHER OUI YVELINES OUI
LOIRE OUI ESSONNE OUI
HAUTE LOIRE NON HAUTS DE SEINE OUI
LOIRE ATLANTIQUE OUI SEINE ST DENIS OUI
LOIRET OUI VAL DE MARNE OUI
LOT NON VAL D’OISE OUI
LOT ET GARONNE OUI
LOZERE NON Total OUI 43

43 départements, près d’un département sur deux, ont ( ou ont eu récemment) une ( ou des) cellule(s) Kanapa. Comme on dénombre souvent, dans chacun de ces départements, plusieurs cellules dans ce cas, on peut évaluer à plus d’une centaine le nombre total de cellules Kanapa.

Il n’y eut à l’époque aucune consigne donnée par la direction ; à chaque fois, il s’est donc agi d’un acte spontané, volontaire. Cet acte est daté : une telle appellation fut donnée aux alentours du décès de Kanapa.

Les entretiens avec des dirigeants départementaux et des animateurs de cellule Kanapa montrent que les motivations de ceux qui firent ce choix furent souvent très personnelles, liées à leur propre expérience.

Jean-Paul Boré, Gard :

" Dès sa mort, j’avais proposé son nom à la cellule de Saint Césaire à Nîmes où je venais d’être élu tout jeune secrétaire. Je rappelle que Kanapa a coopéré avec la Fédération du Gard durant les années 77/78".

Marcel Malette, Marne :

" Kanapa a suivi notre département à la charnière des années 60/70. Il y a laissé un souvenir très positif. Quelqu’un de "gueulard" mais très attentionné à ce qu’on faisait. Des cellules portent son nom à Reims, Epernay, Châlon".

Parfois, l’appellation semble aussi avoir été choisie comme une pratique rituelle, sans enjeu particulier ; il existe une cellule Kanapa à Saint Florent dans le Cher ; Roger Jacquet m’écrit simplement :

“ Elle a pris le nom de cellule Jean Kanapa qui venait de décéder et était membre du comité central, s’occupant de la politique extérieure ”.

Le second enseignement de ces entretiens, c’est que la transmission se fait mal, et souvent elle ne se fait plus. Les nouveaux membres du parti ne se sentent pas héritiers de cette histoire là ; on touche d’ailleurs un problème plus général de la mémoire communiste. Ce Parti, assez paradoxalement, ouvre ses archives, vit cet acte comme un geste de transparence ; mais il ne le ressent pas, ou ne donne guère l’impression de le vivre, comme une réappropriation de sa propre histoire ; comme s’il s’ouvrait à l’autre dans une indifférence à soi .

Selon Guy Lecros, de Seine-Saint-Denis, une des plus importantes fédérations communistes :

" Il y a eu des cellules Kanapa, pas seulement à Bagnolet où il résidait, mais dans une bonne dizaine de villes. Aujourd’hui, celles qui restent sont un peu formelles. Elles ne fonctionnent plus vraiment. On est en train de recomposer d’ailleurs ces organisations sur la base des quartiers ; les cellules disparaissent donc. Et les nouveaux militants n’intègrent pas cet élément d’Histoire" .

Dans les Bouches-du-Rhône, la direction départementale, renouvelée, a procédé à plusieurs sondages dans ses sections, sans la moindre réponse, comme si l’on faisait appel là à un insondable passé.

Pour Jean-Pierre Basset, de la Drôme :

" La seule trace de Jean Kanapa est dans ma mémoire, ainsi que celle de quelques camarades qui ont bien connu son époque : il était correspondant de l’Huma à Moscou (en 67/68 ?) quand Anatole Allegret, premier secrétaire de la Drôme, était à l’"école internationale". Anatole avait noté la grande lucidité de Kanapa à l’égard du système soviétique et nous en avait souvent parlé. Mais cela fait 30 ans et je n’ai plus qu’un souvenir lointain".

Henri Garino, secrétaire de la fédération de l’Aude, et membre de la direction nationale :

" Je pense que des communistes seront curieux de savoir qui était Jean Kanapa et surtout de connaître son apport à la politique du PCF".

Antoine Peyry, responsable du PCF dans la Manche :

" (…) j’ai posé la question à quelques vieux camarades. Deux ou trois m’ont répondu :" Kanapa ? Ah, oui, c’est un nom que j’ai entendu, mais qui c’était ce camarade ?". Pour les autres, la réponse s’est bornée à un " Non, jamais entendu parler d’une cellule portant ce nom là".

Jean Albertini, du Rhône, ajoute :

" Je ne sais pas si on trouvera beaucoup de cellules qui portent son nom : il était militant et "dirigeant" de second plan, intellectuel de surcroît, ce surcroît étant plutôt un "sous-croît" en l’occurrence".

Evidemment, cette enquête a un caractère aléatoire. Les cellules du Pc sont des organismes vivants, périssables plus exactement ; nombre d’entre elles ont disparu, ou fusionné ; elles sont en sensible diminution et leur histoire même s’estompe ; d’ailleurs, la géographie des implantations communistes et leur histoire restent à faire. Ce que nous signale encore J. Albertini de Lyon :

" La géographie des noms de cellule mériterait à elle seule une thèse avec en plus le problème de l’expansion et de la régression du Parti et de ses organisations de base, à telle ou telle période.(…) Il a fort bien pu y avoir des cellules qui ont porté son nom après sa mort, dans les milieux enseignants ou universitaires et dont on ne trouvera plus la trace parce que ces organisations ont disparu".

Jacques Le Digabel, responsable du secteur "Vie du parti" ( ou liens avec les départements), estime que ce chiffre d’une centaine de cellules est peut-être un peu minoré, car il y eut réellement un (petit) mouvement d’émotion au moment du décès ; lui même était alors responsable de la Mayenne, et dans ce petit département deux cellules prirent aussitôt ce nom.

Au delà du chiffre, que pèsent ces 100 cellules dans l’organisation communiste ? Le nombre global de ces structures a beaucoup varié. Il y a peu d’éléments précis sur le sujet ; les deux livres de responsables du PCF qui ont abordé publiquement la question - l’un de Jean Claude Gayssot, l’autre de Paul Laurent - datent ; les disparitions de cellules ont depuis été nombreuses, les créations rares ; des regroupements sont en cours à l’échelle du quartier ou du canton. Il a été question de 27 000 (1989), puis 22 000 cellules ; après le XXXe congrès (2000), on parle de 13 000 cellules « de papier » ; donc dans le meilleur des cas, on avoisine, avec les cellules Kanapa, 1% de l’ensemble, ce qui tout à la fois n’est pas négligeable et demeure extrêmement faible.

Il est vrai aussi que le mode d’appellation des cellules a changé. Il n’existe pas d’étude globale sur les intitulés de ces organisations de base. Un temps, fleurirent les grands noms de la mythologie communiste ; les dernières vagues de noms de dirigeants ainsi commémorés furent celles de Thorez (à partir de 1964) puis de Duclos (1975), encore vivaces ; demeurent de très nombreuses cellules « Lénine », une quantité non négligeable de cellules Ho Chi Minh. Il n’y eut plus de telles figures emblématiques par la suite ( à l’exception peut être, au plan international, de Mandela), ou du moins plus d’instrumentalisation de ces figures ; il existe par exemple fort peu de cellules Marchais ; cela a moins à voir avec la popularité du personnage – Marchais le fut durablement parmi les militants- qu’avec un non entretien de la mémoire, une dépersonnalisation ( une « dépolitisation » peut-être) ; on se rabat sur l’informatif : les organisations portent le nom du quartier, de l’ensemble géographique ou administratif.

C) le crétin stalinien

Qu’en est-il du regard de la société ?
Quand regard il y a, on s’aperçoit que c’est non seulement le politique – et non le romancier par exemple- qui a traversé le temps, mais plus précisément le Kanapa des débuts, le stalinien, et rarement l’eurocommuniste. Ce discours dominant n’est pas faux, il est partiel ; comme si la vie du personnage s’était arrêtée en 1956, et limitée à une posture, comme si ce qui s’était passé ensuite, était nul et non avenu.

Quand il a été question de Kanapa dans la grande presse ces dernières années, il s’est agi systématiquement d’un Kanapa très daté( fin des années 40- début années 50), très positionné. C’est l’éternel jeune homme, l’élégant rédacteur en chef de La nouvelle critique un rien arrogant et surtout stalinisé.
On le mesure par exemple dans une série d’études et de livres parue ces derniers temps sur ce que l’on pourrait appeler, assez improprement, l’"affaire Duras" ; y sont évoquées diverses figures de l’intelligentsia communiste de l’après-guerre ; toutes présentent un Kanapa borné au delà du raisonnable.
En mars 1998, la revue Lignes consacre son numéro à Dionys Mascolo ; on retrouve ses combats à propos d’une esthétique communiste à la Libération, ses engagements ultérieurs, du “ Manifeste des 121 ” au moment de la guerre d’Algérie jusqu’aux “ événements ” de mai 1968 ; y est évoqué le débat du cercle des critiques du printemps 1948. Le journaliste, et chercheur au CNRS, Michel Contat, en rend compte dans le journal Le Monde ; il en résume ainsi les enjeux :

" La discussion menée contre l’article de Jean Kanapa, philosophe patent‚ et responsable des intellectuels, sur " Les mots", est effarante par les concessions qu’Antelme et Mascolo consentent pour se faire entendre des membres de leur cellule quand ils polémiquent, en 1948, sur les questions d’esthétique littéraire avec un crétin stalinien" .

Lui demandant pourquoi un chercheur au CNRS, collaborateur de l’ " Institut des textes et manuscrits modernes" (Item) qualifie une des parties en débat, les tenants d’un art réaliste, ou d’un art de parti, de " crétin stalinien", l’auteur me répondit :

" Rétrospectivement, en lisant cette discussion (…), cela m’a mis en colère et je ne crois pas que la colère soit une émotion interdite à un chercheur quand il écrit dans un journal" .

Il ajoute avoir utilisé

" une rhétorique de la violence qui donnait mieux à entendre la violence intellectuelle exercée alors par les dirigeants du Pc (…) que ne l’aurait fait une expression neutre et objective".

Il dit encore :

“ Bien évidemment, je n’aurais pas employé le mot "crétin" dans un article de recherche, et même dans Le Monde il aurait sans doute mieux valu que j’emploie le mot "valet" pour qualifier Kanapa à cette date. ”

M. Contat, enfin, justifie son propos par des impératifs journalistiques ; en effet ce mot de valet, selon lui

" aurait demandé plus d’explications que m’en permettaient les 3000 signes alloués pour un papier sur ce sujet, ce jour-là. Vous verrez, si vous écrivez vous aussi dans des journaux où l’actualité prime - ce qui est normal- mais où la maquette exerce aussi une sorte de dictature sur les textes, que les raccourcis sont parfois imposés par l’obligation de brièveté".

En juin 1998, deux mois avant la sortie annoncée d’une biographie de Laure Adler sur Marguerite Duras, une polémique éclate dans la presse sur les "révélations" que contiendrait cet ouvrage : les gens de la rue Saint-Benoît, coupables d’une discussion iconoclaste, auraient été "donnés" à la direction du Parti par Jorge Semprun. Ce dernier dément ; dans un argumentaire où il souligne la stalinisation des esprits à l’époque, il évoque les activités du Cercle des critiques, qui, dit-il :

" réunissait la crème des intellectuels communistes (…) sous la houlette de Laurent Casanova, Aragon et Jean Kanapa. Depuis que ce dernier avait lancé dans Action la fameuse question : "Faut-il brûler Kafka ?", nous suivions avec un intérêt consterné son ascension dans l’appareil du parti" .

Illustration de l’adage : " on ne prête qu’aux riches" ? Il est vrai que Kanapa, en 48-49, est partie prenante du débat sur l’esthétique, qu’il connaît une certaine promotion ; mais il n’a pas de responsabilité propre à la direction du Cercle ni à Action ; et dans l’enquête mentionnée à propos de Kafka, ce journal, de sensibilité libérale, et singulièrement son rédacteur Pierre Hervé, plaidaient plutôt pour la liberté de création .
Confusion mineure, mais significative, de la part d’un témoin privilégié, qui connut de près cette histoire et collabora à Action.
Dans sa biographie de Marguerite Duras , Laure Adler évoque à de multiples reprises Jean Kanapa ; les qualificatifs dont elle le gratifie sont tranchants : " soldat médiocre" (p 251), "inspecteur corrompu et servile" (p 263), "marionnette" (p 264), "sbire" (p 265), "servilité stalinienne" (p 267) ; on peut penser que la biographe tente de redonner là l’état d’esprit, scandalisé‚ de la romancière ; elle ajoute pourtant :

" Kanapa veut la peau de Marguerite, Robert et Dionys" (p 265) ,

ce qui est inexact, nous l’avons vu.
Ainsi un expert, un témoin et une biographe, pour des raisons propres, par des cheminements divers, convergent ; non seulement ils reprennent une imagerie précise, manichéenne du personnage, mais en “ rajoutent ”, si l’on ose écrire ; comme si, une fois pour toutes, il était devenu l’archétype du père fouettard stalinien, l’ultra emblématique des années de guerre froide.
Une image, soit dit en passant, qui a pu coller aux basques de son fils Jérôme ; après la projection sur la troisième chaîne d’un de ses films sur l’Indochine, où l’on commençait à évoquer les méfaits des « khmers rouges », Le quotidien de Paris qualifia le "fils de Jean Kanapa" de " réalisateur cloporte", "tortionnaire du zoom" et "hiérarque infect" .

Encore une fois, redisons que Jean Kanapa récolte ce qu’il a semé. Mais pourquoi lui surtout ? et pourquoi ce (seul) prisme ? et pourquoi ce phénomène est-il si durable ? On fera ici deux remarques.
Non seulement Kanapa paie son zèle sectaire, mais il paie un terrible désamour. Certains lui en ont définitivement voulu d’avoir contribué à ces rendez-vous manqués, en 1947, en 1956, entre communisme et intelligentsia de gauche. C’est le cas de la mouvance sartrienne, des gens de la rue Saint-Benoît, de Duras, Mascolo, Antelme, Morin… Les écrits de Sartre et de Morin ont beaucoup fait pour geler la représentation de Kanapa, pour figer son image d’outrancier. Gens d’influence, ils ont su durablement impressionner l’opinion. L’intelligentsia en reste pour l’essentiel à l’apostrophe du philosophe qui l’a immortalisé, c’est le cas de le dire, en 1954, et à l’imagerie “ théorisée ” ensuite par Morin en 1959, celle du crétin stalinien. Cette mémoire semble avoir conservé de lui la représentation, limitée et flamboyante, de l’imprécateur ultra.

Et puis Kanapa paie pour les autres. Car enfin fut-il fondamentalement plus sectaire que ses compagnons ? Il est vrai qu’il se distinguait par cette espèce de plaisir noir qu’il prenait à cette tâche. Nous dirions qu’il était sectaire et qu’il aimait çà et que cela se sentait. Et puis il était plus exposé au regard et aux coups, comme journaliste, essayiste, pamphlétaire. Mais en ces temps de guerre froide, d’une part la pondération n’était guère de mise, et l’outrance en politique était un privilège largement partagé, à droite, à gauche. Et puis dans la famille communiste, alors, était-ce si remarquable de défendre le jdanovisme, de militer pour le réalisme socialiste, de conspuer la psychanalyse, de s’ébaubir devant la science prolétarienne, de s’illusionner sur l’URSS, d’adorer Staline, de cautionner la répression à l’Est, de vénérer Thorez ? Dès lors qu’ils étaient dans la maison communiste, tous n’acceptaient-ils pas une règle du jeu, une discipline ? S’il fallait établir le sottisier des staliniens de France, chacun aurait sa part de délire.

De plus nous savons qu’à plusieurs reprises, ces années là, Kanapa, qui aime à l’occasion en « rajouter », sait aussi calmer le jeu, chercher des arrangements, éviter le pire ( comme dans l’affaire de la rue Saint-Benoît).
On peut penser qu’en partie Kanapa sert de bouc émissaire ; pour beaucoup, il y a dans sa diabolisation une forme d’exutoire « par où s’épanche leur déraison » , une imagerie sacrificielle, dérivatif pour éviter d’affronter leur propre excès.

C’est notamment l’opinion du mari d’Annie Kriegel, Arthur Kriegel, qui fut un proche de Kanapa dans la première moitié des années cinquante :

« La réputation de Kanapa a été sommairement faite. Il incarnerait la quintessence du sectarisme, l’obéissance aveugle ; celui qui reste alors que tout le monde est parti, en 1956. On a raconté sur lui des horreurs, bâti des fables antipathiques. Il y a pas mal d’hypocrisie là dedans. Kanapa en vérité a été chargé au delà du raisonnable de tous les péchés. Mais il est vrai que pour cela, il n’a pas été « choisi » par hasard : il avait une nature incisive, autoritaire, vaguement perverse. Grand séducteur, très drôle dans l’intimité, il pouvait aussi être odieux » .

Les nuances apportées dans quelques écrits, essais et autres romans sur l’avant 1956 n’ont guère contrarié cette légende noire, reprise comme une idée reçue.
Une série de « mémoires » ont évoqué, plus ou moins longuement, le personnage Kanapa : si certains en accentuaient encore le côté outrancier ( Dominique Desanti) , d’autres, des proches, insistaient sur la complexité, esquissaient une approche plus nuancée, plus contradictoire, montraient sa vaillance et aussi son intelligence, voire sa chaleur ( Pierre Daix, Annie Kriegel, Duvignaud, Renaud de Jouvenel) ; d’autres encore étaient plus aimables, comme le poète Jean Marcenac ou l’écrivain chrétien Pierre de Boisdeffre. Cette essayiste trouva d’ailleurs que c’était

“ une excellente idée de consacrer une thèse à la biographie de Jean Kanapa : sa vie mérite sûrement d’être connue et vous éclairerez bien des faits encore ignorés sur le communisme des années 1950 et suivantes ” .

Personnage de roman, Kanapa s’est retrouvé naturellement croqué par des romanciers. Dans une sorte de clin d’œil posthume au romancier Kanapa qui sut lui aussi se réapproprier le monde par ce biais avant de rendre les armes devant la politique. Cette forme d’investigation , de construction imaginaire s’approche parfois mieux que d’autres de l’intime vérité de la pâte humaine. Si elle perd en ponctualité, elle peut rendre le personnage dans ses contradictions et ses ambiguïtés.

Le jeune Kanapa apparaît ainsi, sous un mode nostalgique ou ironique, le plus souvent dans des écrits de femmes. Simone Signoret ( La nostalgie n’est plus ce qu’elle était), Bianca Lamblin (Mémoires d’une jeune fille dérangée), Simone de Beauvoir (La force de l’âge), Jacqueline Colombel (La nostalgie de l’espérance) font revivre le lycéen moqueur, l’élève ténébreux, l’étudiant sous l’Occupation, le dandy-jazzy de la guerre froide.

La plupart de ces auteurs montraient l’ambivalence du personnage. Mais ces quelques nuances ne corrigèrent guère le tableau général. Et tous en restaient aux années cinquante.

Un très léger, et récent, rééquilibrage d’image semble cependant perceptible. Il y a eu « l’affaire Fabien » dont nous avons déjà amplement parlé ; l’écho médiatique fut formidable, mais ses suites dans l’imaginaire semblent beaucoup plus limités.
Par le biais du roman revient, un peu, une autre image, plus contrastée, de l’homme d’après 1956.
Si le Kanapa de la décennie soixante n’a guère inspiré les auteurs ( Claude Nimilowycz parle de son séjour cubain dans un texte qui, pour l’heure, est un manuscrit à la recherche d’un éditeur), la geste eurocommuniste de Kanapa est évoquée à plusieurs reprises, par une nouvelle génération d’auteurs, contemporains de cette fugace expérience.

Dans un récit politico-onirique, en 1994, intitulé Premier Mai, Pierre Olivieri réunit, pour une nuit de débat et de fête, des révolutionnaires suppliciés ; cette Internationale des victimes de procès couvre un large éventail, de Giordano Bruno aux époux Rosenberg ; et curieusement, dans ce Panthéon des martyrs « rouges », il y glisse, dans le rôle du scribe de service, notre personnage :

“ Jean Kanapa s’est faufilé jusqu’à un bout de table et a pris des notes tout le temps, sombre chouca couvant de terribles secrets qui tuent. A ses côtés, Pierre Georges, alias colonel Fabien, a tenté pendant tout le repas de savoir de Kanapa, qui se cachait derrière le groupe Jean Fabien. Sans succès. ”

C’est aussi le cas de François Salvaing, ancien journaliste communiste, écrivain, qui, dans Parti, fait état de Kanapa, de son rôle lors du 22è congrès, de sa participation au secrétariat de Marchais ; il écrit :

“ On a du mal à le désigner comme les autres camarades par son prénom, tant il y a en lui d’aristocratique distance et de ravageuse ironie. Il n’est pas Jean, mais Kanapa. A l’intérieur du parti, comme à l’extérieur ” .

Qu’en est-il enfin des historiens ?
Le personnage de Kanapa a plus ou moins retenu leur attention ; on le retrouve partiellement décrit chez des gens d’Histoire qui l’ont connu : Annie Kriegel, Philippe Robrieux, François Hincker ; il est également bien caractérisé par Frédérique Matonti ; Jean Jacques Becker ou Marc Lazar évoquent son rôle ; Stéphane Courtois lui consacre une notice dans le « Dictionnaire des intellectuels » . Jean Vigreux, auteur d’une thèse sur « Waldeck rochet. Du militant paysan au dirigeant ouvrier », évoque à de nombreuses reprises la collaboration exceptionnelle qui lia ce secrétaire général du PCF et Kanapa et parle bien du “ waldeckisme ” de Kanapa, estimant qu’

“ après (sa) disparition, il est clair que le PCF renoue avec une ligne plus inféodée au PCUS ” .

Cette approche historique donne une image plus équilibrée, plus totalisante, plus complexifiante du personnage. Et puis des choses sont dans l’air ; un DEA serait en cours à Paris VIII sur sa formation marxo-sartrienne ; un article est programmé pour le dictionnaire « Maîtron ». En même temps, l’intérêt des historiens demeure globalement limité. Peut-être l’est-il un peu moins avec ce travail ?

CONCLUSION
“ Il nous faut comprendre ”

« Tout homme est deux hommes, et le plus vrai est l’autre ».
Jorge Luis Borge

Kanapa avait ébauché plusieurs nouvelles, et un roman de science-fiction ; ce dernier manuscrit, une dizaine de feuillets à peine , n’est pas daté ; à divers indices, il a du être esquissé dans les dix dernières années de sa vie. Nous en avons déjà fait état à la fin de la deuxième partie, car il y est aussi question du roman d’Elsa Triolet, Le monument ; dans ce brouillon, on devine qu’un archéologue, dans un futur indéfini, tente de reconstituer l’emplacement d’une ville disparue ; il s’étonne de

“ ces temps historiques qui se superposent les uns aux autres dans une brutale discontinuité ”…

Puis le texte s’intéresse au destin d’un homme de ce lointain passé dont Kanapa dresse le portrait suivant :

« il semble avoir eu pour trait distinctif et presque pour définition une certaine absence de personnalité ”.

Il le dit encore

“ flou, sans grande consistance . Non pas qu’il fut sans passions, mais je constate précisément que ses passions l’absorbaient, d’une part, et qu’elles étaient elles mêmes sujettes à de rapides variations comme la mer prend des teintes différentes selon les nuages que le soleil traverse. En fait cet homme était essentiellement un reflet (…), un homme de transition ”.

Le narrateur estime encore que même les propos les plus futiles de ce personnage aident à le comprendre ; ainsi ce dernier aurait écrit un jour que les Soviétiques ne sont pas constamment occupés à séduire les femmes comme le sont les Français, « ou pire, les Italiens », et il constate que cette nuance

« a un sens évidemment moralisateur, (elle) est significative de la contradiction qui habitait cet homme, dont son amour immodéré pour les femmes, pour toutes les femmes gêna précisément le travail tout au long de son existence. Cela est un trait qui le caractérise bien ».

Puis Kanapa écrit encore de son personnage :

“ Il savait ce qu’il fallait faire mais ne le faisait pas, ou le faisait peu, mal, comme en sabotant la tâche qu’il s’était lui-même – et d’enthousiasme- fixée, comme s’il cherchait à se préserver un abri dans la grande Reconstruction à quoi il s’était cependant voué corps et âme ”.

Bref, un personnage énigmatique, qu’il convenait d’examiner dans le moindre détail, dont il fallait découvrir la préhistoire, car “ il nous faut comprendre ”, écrit Kanapa.

Qui voulait-il ainsi comprendre, Kanapa ? et qu’y avait-il au juste à comprendre ? était-ce lui, cet homme sans vraie personnalité ? absorbé par – et effacé derrière- des passions changeantes ? séducteur agacé de séduire ? travailleur sabotant son travail ? petit soldat de la grande Reconstruction mais, en pleine bataille, « se préservant un abri » ?
Dans le même ordre d’idées, il est une nouvelle, inédite, de Kanapa , où un homme est systématiquement pris pour un autre : dans un train, il est abordé par une femme qui lui reproche de l’avoir abandonné ; le héros étonné dit qu’il y a méprise, qu’il n’est pas le « Pierre » en question, qu’il n’exerce pas plus le métier d’architecte, qu’il n’est pas marseillais ; peu après le même personnage, arrivé en gare, tombe sur quelqu’un qui semblait l’attendre, et, pareillement, l’appelle Pierre, s’adresse à lui comme à un architecte…

Nous souhaiterions donc, pour clore ce périple, avancer trois hypothèses.

Le puzzle Kanapa

On s’accordera à penser que Kanapa est moins simple que l’imagerie qui le représente. Ceux qui l’ont approché le répètent, tel, par exemple, Arthur Kriegel :

“ Kanapa est, sans aucun doute, un personnage plus complexe et subtil que la rumeur publique ne le dépeint ” .

Un « peu pervers » aussi dit par ailleurs A.Kriegel.
Alors, Kanapa, un homme sans personnalité ? la formule peut surprendre le concernant, lui qui a toujours semblé si immédiatement identifiable ; sa présence était remarquée, son affirmation incontestable ; il affichait au contraire une vraie personnalité ; mais était-ce la sienne ? ou plutôt ce qu’on en percevait la résumait-elle entièrement ? et quelle était alors son identité ?
Car, quelle que soit la façon d’aborder le puzzle Kanapa, l’homme semble traversé par des contradictions assez radicales.

Communiste ? certes, il l’est, mais tellement atypique. C’est à ses débuts un militant gêné, comme le montre J. Colombel ; souvent regardé de travers par ses pairs thoréziens, puis les ronds de cuir de l’Est, ou les gens du haut appareil comme G.Plissonnier ; ses vraies (et rares) amitiés sont soit le communiste hors-norme Renaud de Jouvenel, qui l’introduit dans la mondanité rouge, soit le chrétien Pierre de Boisdeffre. L’homme est distant avec les siens : à Prague, c’est un fossé qui existe entre lui et les apparatchiks locaux, comme le rappelle Matveiev. Il pensait peut-être arriver dans le G.Q.G. de l’anti-impérialisme : il tombe dans une arrière-boutique peuplée de jeunes consommateurs impatients. Il est de la famille sans en être ; il en souffre, parfois, surenchérit sans doute, pour se faire accepter… mais il se sait différent, et rien n’abolira jamais cette différence ; entre lui et les siens persistera une distance à laquelle, finalement, il semblait tenir ; les témoins, d’un bout de sa vie à l’autre, de ses compagnons de l’après-guerre à des proches du temps de l’eurocommunisme, utilisent, symptomatiquement, le même adjectif pour caractériser son comportement : aristocratique. Kanapa est un aristocrate rouge.

Cet intellectuel méprise l’intelligentsia. Pourtant, intellectuel, il l’est jusqu’au bout des ongles, transformant tout, sa vie, ses luttes, ses amours, en mots, en idées et concepts, pour analyser, assembler, comprendre ; or cet intellectuel déteste les intellectuels, ce théoricien exècre les hommes de théorie, ce philosophe se moque de la philosophie ; ce n’est pas chez lui une lubie mais une constante ; est-ce leur longue fréquentation qui l’a ainsi mis en garde ? est-ce une haine de soi ? Cet anti-intellectualisme s’aiguisera avec l’âge (relatif), tant et si bien que dans les derniers mois de son existence, alors témoin d’une fronde de cette catégorie, sur des bases pourtant qui lui sont proches, il affichera son hostilité et son goût de la provocation.

Cet amoureux est un moralisateur. Ou inversement. L’ancien sartrien eut tôt fait, le jdanovisme venu, de lever le drapeau de la morale. Sus à la pornographie, écrit-il dans Les Lettres Françaises dès 1948 ; puis il revint tant et plus sur le moralisme rouge au long de la décennie cinquante, se retrouvant avec des intellectuels de l’autre bord pour prôner une sorte d’ordre moral dénoncé par la gauche ; il en édulcore ses romans ; puis revient sur cette thématique, en 1976, en pleine relance modernisatrice, lors du XXIIe congrès. Pourtant l’amour de la femme habite cet homme, qui jamais ne contrariera son désir de séduire. C’est sur cette ambivalence qu’il met essentiellement l’accent dans l’esquisse de roman cité plus haut. Je sollicitais un jour un ancien dirigeant du parti ; je lui parlais de Kanapa, il me dit sa haine de cet homme ; j’avais du mal, avec ma grille de lecture politique, à situer la nature de cette hostilité ; l’homme n’était classé ni très à gauche, ni très à droite de l’arc des sensibilités communistes ; il me sortit d’embarras : " Tu n’es pas au courant ? Il m’a pris ma femme ".
Voilà un beau paradoxe de ce personnage : homme froid, ascète glacial, doctrinaire intimidant, Kanapa était la passion faite homme. Il ne peut croiser la femme sans tenter de la séduire . Dès mes premières investigations, sur son adolescence, puis sa jeunesse étudiante, chaque témoin féminin fit peu ou prou part de son audace. Il fréquenta des femmes fameuses, les Simone, de Beauvoir ou Signoret ; il connut l’amour- passion, pour Claudine qu’il enleva à sa famille et pour laquelle il se fâcha avec son père ; il nourrira une sorte d’amour entravé pour la compagne de cet ami baroque, de Jouvenel ; il fut amoureux fou d’une belle Bulgare, puis de Valia, jeune Soviétique, puis de Danièle, sa dernière compagne. Ses passions épousent souvent ses grandes séquences politiques (ou peut-être est-ce l’inverse ?), habitent ses romans, le premier singulièrement. Trois fois mariés, des dizaines de fois « fiancés ». Ce caractère entreprenant lui vaut moult dénonciations auprès des autorités communistes : dans son dossier personnel, à l’ancien secteur des Cadres, figurent des lettres de femmes qui se plaignent de ses assiduités ; ce côté du personnage, connu de la direction, entrava-t-il sa carrière ? est-ce ce qu’il laisse entendre dans l’esquisse de roman cité plus haut ?

Ce romancier tord sa plume. Il aurait sans doute pu faire une carrière littéraire ; son premier livre, Comme si la lutte entière… rencontre un réel écho ; il avait le savoir-faire, l’envie et l’âme d’un romancier ; beaucoup l’ont dit, Marcenac, Aragon, d’autres. Ce désir l’habita longtemps, si l’on en croit les bribes de romans et nouvelles figurant dans ses archives ; mais il sabote ce bout de lui, sans doute le plus intime. « La politique gâche la plume » disait-il. Au moment de l’affaire « Fabien », lorsqu’il s’agira d’identifier les écrits de Kanapa, Alexandre Adler, qui l’avait fréquenté, ira jusqu’à écrire que cet homme banalisait son écriture ( appauvrissant sa syntaxe par exemple) pour mieux s’identifier au style communiste ou populaire…

Jouisseur, il prend volontiers une posture sacrificielle ; il attaque puis prend la pose du martyre qui attend les coups. On pourrait dire que cet homme ne s’accepte pas, ou qu’il fonctionne en ne s’acceptant pas ; qu’il déploie une belle énergie pour faire cohabiter toutes ses facettes, maîtriser l’ensemble.

Un jour, sans doute, cet homme eut peur. De ne pas s’y retrouver. A force de brouiller les pistes, qui était-il au juste ? où était la personnalité de ce sectaire libéral, de cet outrancier travaillé par le doute, de ce russophone qui rêvait d’être américaniste ? un simple « reflet » comme il l’écrit, un effet de mode, de tendance, de courant, une opportunité ?
S’est-il dit qu’il était au fond travaillé par de naturelles contradictions, qu’ainsi était l’humaine condition, qu’il changeait sans changer, qu’il épousa certes mille combats qui le constituèrent, mais que dans cette affaire, il ne fut pas qu’un buvard, il imprima sa marque, il manifesta sa personnalité dans ce qu’elle a de plus intime, la passion, l’égale passion qui le porta toute sa vie ; il ne fut pas que porte-voix, il donna à son discours, amoureux ou politique, son incomparable accent.

Sans doute s’est-il dit tout cela, mais cet homme, romancier dans l’âme, habile à occuper ses personnages, dut penser que, certes, cela se tenait, mais qu’en même temps, cela ne faisait pas le compte. Il restait une part de mystère, d’incohérence, d’inexploré, d’inexplicable. Comme dans ces mosaïques antiques, laborieusement reconstituées, il peut manquer des pièces, perdues, et ces vides empêcheront à jamais de parfaire le puzzle.

Faiseur de roi(s)

Ainsi en est-il de son étrange rapport au chef. Cet homme est plutôt un solitaire, mais il a cette particularité d’entretenir des rapports singuliers avec le chef, dont il sait attirer l’attention, anticiper les désirs, consolider le pouvoir. Kanapa, c’est l’homme du chef, qui a pu s’appeler Sartre, Casanova, Thorez, Rochet, Marchais. Ce n’est pas rien, comme palmarès. C’est même unique. Le chef exerce une réelle fascination sur lui. Et inversement. Alors, Kanapa, courtisan ? comme le décréta Leroy. L’explication est courte. Son lien au dirigeant n’est pas de la flagornerie, il relève plutôt de l’exigence ; il tisse avec lui une complicité (plutôt) facile, nourrit une sorte d’oubli de soi dans l’autre, derrière l’autre, une sorte de perte – et de révélation- dans l’autre, dans cet autre là qu’il sert, qu’il façonne en partie, qu’il compose ou recompose. On a envie d’écrire que Kanapa fait le chef, au double sens où il le constitue, le conforte, l’étaye et où, par ce biais, il est lui même le chef ; certes, plus il avance dans la vie, en âge et en expérience, plus ce scénario est vrai : avec Waldeck Rochet et Georges Marchais singulièrement.

Quel rapport avec sa propre image du père ? Kanapa fut un fils colérique, qui se brouilla avec son père, qu’il renia à sa façon ( « dis à ton père… » écrit-il alors à sa sœur), avec qui il ne se réconcilia jamais ( il connut alors, aux dires de témoins, une terrible crise d’angoisse) ; sa vie durant, cet homme, qui fut un père incertain et officiellement un dirigeant éphémère, sembla se comporter en fils modèle et modelant le père.

Kanapa entre dans la peau de l’autre ; et çà marche. On peut ainsi penser que Kanapa écrit ce que l’autre attend qu’il écrive . Non pas qu’il n’ait pas d’idées : son intelligence, sa clairvoyance, sa lucidité semblent unanimement reconnus ; non pas qu’il n’ait pas réellement une éthique propre, ni connu une évolution personnelle que l’on retrouve dans la trajectoire stalinisme – khrouchtchévisme – eurocommunisme ; il n’est pas borné, il est organisé ; il n’est pas un fanatique mais il est le fanatique QU’IL FAUT ETRE.
On se dit alors que ses variations de discours n’obéissent pas seulement à une évolution logique, exclusivement politique, suivant l’itinéraire, classique, du sectaire qui s’entrouvre, par exemple ; on se dit aussi que ses replis tactiques – après 1956 ; en 1961 ; en 1969 ; en 1978, peut être aussi- n’expriment pas seulement de la prudence. Si le sujet n’était si « grave », on dirait que Kanapa, un peu, partage le « complexe de Zadig » que mit en scène le réalisateur Woddy Allen : il est thorezien avec M.Thorez, waldeckiste avec Waldeck Rochet, marchaisien avec G.Marchais. Il ne s’agit pas ici d’opportunisme mais d’incorporation de l’autre.
Ca marche parce que l’autre accepte cette intrusion, et parce que lui adhère parfaitement au personnage, à la personnalité du chef.
Ca marche dans les deux sens, dirait-on. Et tant que les deux acceptent. C’est tout à fait le cas avec Waldeck Rochet, en 1967/68, expérience interrompue par la mort (figurée) du chef, ou avec G.Marchais, entre 1975/77, jusqu’à ce que ce dernier semble prendre du champ.

Il y a sans doute dans cette posture un élément de jouissance, il y a aussi une part mortifère. Cet oubli dans l’autre, c’est un peu aussi une mort à soi. Ou une illusion de repousser sa propre mort, peut-être. On sait qu’elle accompagna Kanapa sa vie durant : cet homme maladif dès sa jeunesse, cloué au lit quand les siens s’insurgeaient, tétanisé chaque fois qu’il prenait l’avion, et dieu sait s’il le prit, évoqua dans tous ses romans l’incurable maladie. A ce propos, on peut se demander pourquoi Kanapa cesse d’écrire, des romans s’entend, vers 1967, précisément au moment où il entre, avec Rochet d’abord, avec Marchais ensuite, dans une complicité très étroite avec le chef ? Est-ce parce que ses personnages, jusque là imaginaires, devenaient bien réels, et qu’il exerçait directement sur eux son pouvoir des mots ? ou ne renonce-t-il pas plutôt à cette part si personnelle, si vitale que fut l’écriture romanesque pour s’abandonner, se perdre dans la tourmente politique ?
La référence à la mort est si forte chez lui que certains de ses proches ne manqueront pas d’associer son échec politique, en 1978 – qui est peut-être autant échec d’un projet eurocommuniste qu’échec d’un certain rapport à Marchais- et sa propre disparition ; c’est aussi l’association que fait le romancier Pierre Olivieri, quand, dans « Premier mai », il le compare à

« un sombre chouca couvant de terribles secrets qui tuent » .

« Qu’en (n’) a pas » en fait trop

Donc Kanapa ne change pas ; ou il change sans changer. En politique aussi. Il fut libertaire sartrien, puis marxiste politzerien, puis communiste « prolétarien », puis jdanovien, puis stalinien, puis casanovien, puis thorezien, puis waldeckiste, puis marchaisien, puis eurocommuniste, souvent avec de « brutales discontinuités », comme l’écrit le romancier Kanapa.
Toujours il mit une égale passion pour dire et dédire, faire et défaire. Sartrien il pousse le goût de la liberté jusqu’aux frontières de la folie, dit son amie Lamblin ; stalinien, il crie haro sur les blouses blanches alors même que Moscou les innocente ; on lui demande de critiquer Mascolo, il assassine Sartre ; thorezien, il clame en 1956 sa nostalgie de la « belle école » jdanovienne, alors même que Thorez cherche à éviter les vagues et que lui-même, Kanapa, est un adorateur du « Monument » antistalinien de Triolet ; quand il écrit sur les encycliques, il fait preuve d’une telle érudition qu’il épate les gens d’Eglise eux mêmes ; khrouchtchevien, il assure que le départ de ce dernier était nécessaire pour la relance du khrouchtchevisme ; quand il s’agit, en 1977, de revenir sur l’attitude du PCF face au XXe congrès, il transforme le BP en tribunal fustigeant la vieille garde thorezienne ; ses propositions sur l’Europe ou la force de frappe mettent tous ses pairs (ou presque) devant le fait accompli. Etc…
Ses excès lui joueront des tours ; d’autant que, souvent, il laissera entendre qu’il aimait çà.
Kanapa mit une égale ardeur à enserrer le PC dans un fatras de dogmes la première moitié de sa vie politique puis à détricoter ce corset doctrinal et tenter un communisme d’ouverture dans la seconde moitié. On peut dire que le Parti a fait Kanapa qui a fait le Parti.
Cet homme, à l’itinéraire si diversifié, semblait d’ailleurs – ou affectait de - passer d’une étape à l’autre sans le moindre regard sur le passé ; jamais devant les siens il n’évoquait des phases antérieures de son histoire . Il affectait d’être un homme sans histoire.
Son outrance sert ; elle permet d’amorcer le mouvement, de hâter le pas : puis elle le dessert : on trouve généralement qu’il en rajoute. Kanapa, qu’on peut aussi entendre comme « qu’en (n’)a pas », en fait trop, toujours ; homme-passion, homme-excès, ce personnage emblématique a le mérite de forcer le trait, il montre, à la caricature, les envies et les hésitations de la direction communiste.
L’introuvable aggiornamento

Kanapa se demande dans son brouillon de roman s’il n’est pas un « reflet » ; mais le reflet fonctionne dans les deux sens ; il n’est que le reflet de l’autre ? mais l’autre reflète Kanapa. Et ainsi, on peut penser que derrière son itinéraire personnel, c’est aussi une histoire du communisme français, dans son premier cercle, qui se dessine là.

Après les hypothèses sur l’individu Kanapa, nous conclurons ainsi cette conclusion : son histoire, c’est celle d’un introuvable aggiornamento, celle d’occasions manquées, comme avec une certaine obstination. A le suivre, on retrouve le balancement répété des tentatives de réforme et des mouvements de retrait qui marquent l’aventure communiste, cette envie d’expérimenter autre chose dès 1947 vite abandonnée, cette tentative de réouverture vers 1954 promptement contrariée, cet essai vers 1960-1961 qui n’est pas transformé, la relance de 1967-68 aussitôt freinée, le nouveau départ en 1975-77 qui n’aboutit pas…

On voit bien certaines raisons qui feront systématiquement obstacle au « réformisme kanapiste » : l’homme entend réfuter une conception autoritaire du communisme, mais sur un mode lui même autoritaire ; il déstalinise la doctrine, pas l’organisation ; il impose un train de réformes tiré d’en haut, sans la moindre consultation, ou presque : l’abandon de la dictature du prolétariat, la critique de l’Est, le lancement de l’eurocommunisme, les changements de position sur le Parlement Européen ou la force de frappe ; chaque fois, ces dossiers sont négociés en petit comité, mettant le parti devant le fait accompli ; si sa ligne électrise la fraction la plus éclairée du PC, la masse des militants traîne ; en règle générale, très peu d’informations filtrent sur le cheminement des décisions, sur les débats de la direction. La force de Kanapa, c’est qu’il savait parfaitement comment marchait la direction, comment marchait Marchais, si l’on peut écrire ; sa faiblesse, c’est qu’il a suffi que W.Rochet chute, que G.Marchais hésite, que le centre de gravité de la direction oscille pour que çà ne marche plus. Sous le regard indifférent des militants impréparés ; ceux-ci par exemple vont magistralement rater le débat sur l’Est : « l’information » sur le 25è congrès du PCUS ne leur est pas vraiment destinée.
Dominique Vidal, actuellement rédacteur en chef-adjoint au Monde Diplomatique, nous a rapporté cette anecdote : responsable international de la Jeunesse communiste, en 1976, il est donc du tout petit cercle à avoir accès à ce texte. Un exemplaire en est alors conservé dans le coffre du bureau de Jean-Michel Cathala, patron de l’organisation de la Jeunesse ; c’est en présence de ce dernier, face au coffre ouvert, et avec l’interdiction de prendre des notes, qu’il prend connaissance du rapport…
Les débats de l’automne 1976 dans les colonnes de France Nouvelle, au tirage bien plus confidentiel que L’Humanité, paraîtront abscons aux adhérents ; ils ignoreront les missives et interventions répétées des Soviétiques d’octobre 1976, de mars et mai 1977, comme les propos grossiers des Tchèques ; on leur cachera la rencontre des deux partis de l’automne 1977. En se pliant à cette loi du secret, Kanapa voit sa démarche affaiblie. Et l’« omerta » est telle que des militants inattentifs ne décèleront même pas le changement de ligne, quand en 1978-1979, le PCF remet le cap à l’Est .

Or ce problème de méthode fragilise Kanapa précisément là où il est le plus en difficulté, du côté de l’Est ; il semble en effet avoir mésestimé le poids durable du philosoviétisme, de ses innombrables réseaux et échos dans le parti ; car enfin, l’un des enseignements de cette histoire, c’est la place absolument envahissante, durablement envahissante de l’URSS dans la vie communiste française, URSS réelle, URSS symbolique, URSS imaginaire, peu importe. Moscou pèse, comme Rome pour le Chrétien, interminablement. Que le Kremlin réimpose l’alignement à l’aube de la guerre froide peut s’expliquer, sinon se comprendre ; en 1956, la direction ment et le PC passe à côté d’une belle occasion de réviser ses liens avec l’URSS ; il ne se rattrape pas en 1961 ; en 1968 les conditions de l’émancipation paraissent réunies, il n’en sera rien ; le plat est resservi en 1975-77, mais en vain ; en 1980, se réimposent les vieilles manières complaisantes. Certes, après chacune de ces étapes, on ne revient pas à la case départ, à proprement parler ; chacune de ces crises accentue malgré tout une manière de distanciation entre l’élève et son modèle ; mais ce processus est si ténu, si fragile, marqué par d’incroyables pesanteurs.
Moscou dispose-t-elle donc encore de tant moyens d’action ? Sans doute des gestionnaires économes redoutaient le manque à gagner d’une rupture franche ; et des cadres timorés craignaient pour « l’unité » du parti ; on mesure là l’inertie philosoviétique à l’œuvre au sein de la direction et dans de larges secteurs militants, dans le même temps où existe une profonde incrédulité à l’égard de cette « conception » singulière du socialisme, ni social-démocrate, ni soviétiste prônée, entre autres, par Kanapa.

Pourquoi l’eurocommunisme ne marche pas ? Parce qu’ « en haut », on se dit que le Parti n’en veut pas, qu’on se défie de « la base » ? Parce qu’ « en bas », de fortes réticences demeurent ? Sans doute. Reste qu’il n’y a pas eu une volonté politique ferme de la direction, plus exactement qu’il n’existait pas un rapport de forces suffisant au sein de cette direction permettant d’expérimenter ce « réformisme », alors qu’il était assez largement attendu par de larges fractions de l’opinion communiste.
On peut raisonnablement penser que les générations qui adhèrent au communisme français après 1968 sont le plus souvent au mieux indifférents au fait soviétique, et fréquemment même antisoviétiques ; ils sont disponibles pour entendre un autre discours : de très nombreux témoignages vont dans ce sens ; or la direction - mais peut-être faut-il dire le lobby soviétique de la direction - parviendra finalement à les rallier à une orientation pro-soviétique ; elle réussira à mobiliser ces nouvelles générations sur une image pourtant bien défraîchie, celle de l’URSS de la stagnation brejnevienne, de la répression de la dissidence, du marasme. Pourquoi cette ligne-là « marche » ? Parce qu’elle bénéficie d’un encadrement ( réseaux de Gaston Plissonnier, de Roland Leroy, etc…) qui a fait défaut aux « eurocommunistes » ; et parce que ces cadres ont réussi ce tour de force d’identifier dans l’imaginaire de ces nouveaux venus la radicalité communiste ( ce positionnement très « à gauche » qui est une constante de l’histoire racontée ici) et la mythologie soviétiste, alors même que l’aiguisement du débat d’idées ( reaganisme, thatcherisme, etc…) permettait une certaine réactivation de l’esprit de « camp ».

D’où ce malentendu final : après Kanapa, la direction s’installe dans une posture conflictuelle durable avec la « social démocratie » et, dans l’attente de jours meilleurs, parie sur l’aura retrouvée (ou retrouvable) des pays de l’Est. Alors que Kanapa, qui connaît cet enjeu de longue date, semble ne se faire guère d’illusion sur la solidité des sociétés concernées, sur la qualité de son personnel politique, sur la gravité de la crise qui les traverse ; pressent-il le ratage à venir ? le fait est que, du fond de son délire comateux, il tint encore à dire : « L’URSS, quel gâchis ».


Sciences Po - Centre d’histoire

Présentation du contenu du fonds Kanapa/Streiff composé de documents qui ont servi à l’élaboration de la thèse de doctorat d’histoire soutenue par Gérard Streiff à l’IEP de Paris en 2000, sous la direction de Jean-Noël Jeanneney.

Des archives sont également disponibles aux Archives Départementales de Seine-St-Denis (Bobigny).



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