Thèse/Partie 4

Jean Kanapa

LIVRE
SECOND

THESE PRESENTEE PAR GERARD STREIFF EN VUE DU DOCTORAT D’HISTOIRE SOUS LA DIRECTION DU PROFESSEUR JEAN-NOEL JEANNENEY

2001

QUATRIEME PARTIE
LE CONSEILLER DU PRINCE
1967-1975

La période, qui va du mitan des années soixante à celui de la décennie soixante-dix, est plombée par les événements de mai 1968 et surtout par l’invasion de la Tchécoslovaquie ; elle marque, dans l’itinéraire personnel de Kanapa mais plus encore dans celui de son parti, un tournant.

Le "grand retour" de Kanapa à Paris s’opère durant l’hiver 1966-1967. Paris a bien changé depuis son départ pour Prague, depuis 1958 ; certes, il n’a jamais été bien loin, faisant des sauts fréquents dans la capitale française, surtout au temps de la NRI ; mais vivre à l’étranger crée un indéniable décalage entre le résident et ses compatriotes.

Par bien des aspects, c’est un homme nouveau qui revient là ; certes la mécanique kanapiste reste la même, mais l’homme a bougé. Disons qu’il s’agit de la même énergie désespérée mise au service d’autres objectifs. Il n’est plus le même et cela se voit ; on le lui écrit ; l’universitaire marxiste Auguste Cornu, notoirement brouillé avec lui, lui envoie ce mot, à son retour, que le destinataire conservera précieusement :

" Mon cher Kanapa, je suis revenu de mes préventions à ton égard. Je n’avais conservé de toi que le souvenir du temps où tu jouais avec un souverain mépris mais peu d’expérience le rôle de grand inquisiteur non seulement vis à vis de communistes comme moi - rappelle toi la condamnation sans appel dont tu frappais mon petit livre sur « Marx, la pensée moderne » (…) - mais aussi vis à vis d’hommes assez près de nous comme Etiemble. Ceci est un passé révolu sur lequel il est inutile de s’étendre. Je suis heureux que tu sois devenu plus accessible à une analyse objective des faits et c’est ce qui importe" .

Des gens comme Michel Appel-Muller ont le même sentiment. Lui qui assure n’avoir ni le goût des tribunes, ni celui des honneurs, qui se dit allergique à un mandat électif, est aussitôt placé " là où les choses se font". Il se retrouve en effet proche collaborateur de Waldeck Rochet, jusqu’à l’éloignement de ce dernier, en 1969, fauché par la maladie, puis de Georges Marchais ; ses compétences, multiformes, sont recherchées : il porte la double casquette d’expert en questions internationales et de conseiller pour les enjeux intérieurs ( théorie, union de la gauche…).

Les sources sont diverses : fonds Waldeck Rochet, différents fonds Kanapa nouvellement inventoriés, fonds « Fabien » et archives privées.

CHAPITRE UN
VERS UN AGGIORNAMENTO ?

A) Retour à Marx

Pour comprendre pourquoi Kanapa réussit si parfaitement son retour, et parvient à s’intégrer aussi immédiatement dans le cercle dirigeant du parti, à y occuper un poste, certes en retrait mais essentiel, lui qui apparemment s’est tenu à distance (relative) de la vie française, il faut opérer un petit retour en arrière.

Nous avions mis jusqu’ici l’accent sur la dimension internationale de son activité. Mais un autre aspect, non négligeable, de son travail fut la mise à jour, un certain dépoussiérage de la doctrine communiste.

Kanapa est approché, en 1964, par André Voguet, ancien compagnon de la grande époque Casanova, à présent responsable des éditions du Club des amis du livre progressiste ; l’éditeur lui commande un recueil des textes fondamentaux de Marx. Ainsi, parallèlement à son travail de correspondant à Moscou – et ses recherches sur l’aggiornamento de l’Eglise-, Kanapa consacre une part de son temps moscovite à revenir aux sources du marxisme.

Sort en mars 1965, au C.A.L.P, avec une élégante maquette, l’ouvrage intitulé « Karl Marx, textes », sous-titré « choisis, annotés et préfacés par Jean Kanapa » ; l’ouvrage comporte une courte biographie du philosophe allemand puis présente, en les hiérarchisant, les textes marxiens ; dans l’ordre, on trouve : le manifeste communiste ; la philosophie ; l’histoire ; l’économie ; de l’homme aliéné à la société communiste ; la lutte des classes ; sur le colonialisme. Dans l’avant-propos, il s’explique sur ce choix :

" Les textes qui sont ici rassemblés ne prétendent nullement offrir un résumé du marxisme, une sorte de Marx de poche. Ni un catalogue de citations isolées de tout contexte.(…) Ces textes d’un seul tenant sont simplement les plus représentatifs de la pensée et du style de Marx et à cet égard permettent une sorte de vue en coupe de son œuvre.(…) Nous n’avons retenu que ce que nous croyons être l’essentiel. Ou plus exactement ce qui nous paraît constituer le point de départ d’une lecture plus ambitieuse de Marx" .

Lors de la sortie de l’ouvrage, L’Humanité accorde une bonne place

« à ce très important recueil, (…) cette très utile introduction à la lecture de Marx et à l’étude du marxisme" .

Ce livre rencontre un réel succès ; il sera plusieurs fois réédité, aux Editions Sociales, la première fois en 1966, dans une version légèrement remaniée, une seconde fois dans un format de poche, en deux volumes, en 1972.

Sur la lancée‚ Kanapa s’attaque peu après à Engels : il sortira en décembre 1966 un ouvrage sur le compagnon de Marx, toujours au CALP ; cet essai sera lui aussi republié, en 1968, aux Editions Sociales. Lors de chaque édition ou réédition, L’Humanité soutiendra ces parutions .

Ce travail sur les pères fondateurs prédispose Kanapa au débat théorique qui s’amorce dans le PCF. Depuis quelques années, en effet, malgré la stagnation thorézienne, une manière de débat doctrinal – même limité à certaines sphères – traverse le PC. Ce que l’on appelle le "débat des philosophes" communistes.
Des positions diversifiées se font entendre ; au risque de simplifier, deux thèses principales s’affrontent :
➢ celle de Roger Garaudy, qui a publié en 1965 De l’anathème au dialogue. Un marxiste s’adresse au Concile. Dirigeant, il se veut l’homme de l’ouverture, de la dédogmatisation, de la déstalinisation ; il est sous le feu de la critique kanapiste ( et Waldeck Rochet aura avec lui d’incessants conflits) autant pour ses sorties politiques que pour son « amateurisme » et sa « droitisation ».
➢ celle de Louis Althusser , qui vient de faire paraître, en 1965, Pour Marx et Lire le Capital : Marginal dans l’appareil, mais pas à la rue d’Ulm, cet homme de la scientificité, du retour de la théorie, de la rigueur et de la rénovation marxiste… est accusé de dogmatisme, de philo-maoïsme, de nostalgie stalinienne, de gauchisme.
Pour Guy Besse,

" ce qui précipita Althusser dans la bataille, c’est le XXè congrès du PCUS. Comment se satisfaire de ce "mot sans concept", le "culte de la personnalité", pour expliquer Staline ? Et comment courber la tête devant les "interprétations droitières" ?" .

Guy Besse écrit encore :

" Pour beaucoup chez nous et ailleurs un retour au jeune Marx, longtemps méconnu en Urss, valait prolégomènes au refondement théorique et pratique, centré sur l’humanisme et la catégorie d’aliénation. C’est cette approche qu’Althusser va récuser.(…) La recherche d’Althusser s’enracinait dans l’histoire de ces années 60, 70, quand mûrissait conflictuellement la conscience d’une pressante obligation : réactiver l’essence critique et révolutionnaire du marxisme".

Ou encore, sur les divisions du mouvement communiste :

" (Althusser) ne s’en réjouissait pas plus que nous, mais nourrit un temps l’espoir que Mao rendrait au "marxisme-léninisme" la vitalité perdue en Urss".

Guy Besse parle de ces jeunes intellectuels de 1965

" en attente, las de ce qui leur paraissait incontinence rhétorique, bricolage fidéomarxien. Et voici POUR MARX, voici LIRE LE CAPITAL. Enfin la fine lame du concept pour trancher le nœud garaudyen".

Michel Simon évoque ainsi le climat de ce milieu des années soixante :

" J’ai passé le premier semestre de 1965 à relire tout Marx plume en mains, et surtout le Capital, dont je n’avais pris auparavant qu’une connaissance partielle, tout cela pour y voir clair dans le débat qui s’amorçait" .

Waldeck Rochet ne dissuade nullement ce remue-ménage et ces recherches, bien au contraire.
Kanapa, lui, a toujours suivi ces débats, même de loin ; il y participe, à sa façon ; on l’a vu, en février 1961, écrire, depuis Prague, à la rédaction de La Nouvelle Critique ; attentif à l’expression publique du parti, il fournit en mars 1964 une note de travail au secrétariat sur l’état des diverses publications du PCF .
Non seulement il n’a jamais perdu du vue le débat franco-français, mais il revient à Paris armé de son expérience internationale : le chambardement moscovite autour de la déstalinisation, la polémique avec les Chinois, la recherche d’une actualisation des positions communes du mouvement communiste l’ont préparé à cette réflexion. Comment répondre aux interprétations khrouchtchéviennes puis brejneviennes, aux sollicitations italiennes, à la rhétorique maoïste ? Les ouvrages de la vulgate stalinienne sont caducs. Le PCF est en quelque sorte en panne de théorie. Il lui faut se redéfinir un corps doctrinal, se doter d’une théorie modernisée. C’est en tout cas l’argumentation que l’on trouve dans la lettre que Kanapa adresse, de Moscou, à la direction du parti, le 27 avril 1965.

Il y avance l’idée de la création d’une commission de travail sur la théorie ; il reformule et précise en fait une suggestion qu’il avait déjà faite : c’est " une nouvelle version de ma proposition" écrit-il. Dans cette note de travail, dense, de six feuillets aux lignes serrées, Kanapa rappelle que, suite à une information donnée au Comité central sur la rencontre préparatoire des Pc à Moscou, il avait été décidé de

" développer plus audacieusement les positions et les thèses de notre parti sur toutes les grandes questions de l’heure, de procéder plus résolument à la généralisation théorique de son expérience" .

Ce travail est d’autant plus urgent, selon Kanapa, qu’il faut répondre

" aux tentatives de diffusion par les camarades chinois de leurs thèses aussi bien dans l’ensemble du mouvement que dans notre propre pays".

On pense à la crise de l’UEC, à la naissance de la JCR, de l’UJCMLF, aux disputes de la cellule Sorbonne.
Accessoirement, pour Kanapa, c’est aussi une façon de riposter

" à l’activité brouillonne, voire confusionniste, de certains partis frères (…) et au révisionnisme".

En même temps, le PCF a besoin d’outils théoriques pour faire face à de nouveaux problèmes dans la société française. On a fait beaucoup en ce sens, dit-il,

" cependant, notre pratique, notre expérience est généralement en avance sur la théorie que nous en donnons, et généralement plus riche que celle-ci.(…) Il y a un certain retard dans la mise à jour de cette théorie implicite ou dans le développement et l’enrichissement des positions, des thèses de notre parti".

Certes le PCF n’est pas inactif en ce domaine, dit il encore, mais

" il reste quand même qu’il y a un manque à gagner. Que ce soit sur la question de la pluralité des partis, sur celle de la dictature du prolétariat, sur celle du rôle de la violence, sur celle de la planification dans un régime de démocratie véritable, etc…- nous avons peu développé notre argumentation".

Il plaide pour que le parti revoit "systématiquement" toutes les thèses communistes, les enrichisse ; il ne manque ni d’hommes, ni d’idées pour cela :

" J’en ai pris une conscience plus vive au cours de l’expérience extrêmement intéressante que nous avons faite, avec les autres camarades, en préparant le projet d’une sorte de plate-forme théorique de notre parti en vue de la future conférence internationale des partis frères".

Comme il l’indique, les Français, dès 1965, se préparant à la réunion mondiale des PC – qui ne viendra que bien plus tard- affutent leurs arguments, préparent leur réplique, effectuent une première synthèse de leur démarche théorique ; ce travail fait apparaître bien des manques ; d’où la proposition de Kanapa de créer, auprès du Bureau politique

" une commission théorique" - j’emploie cette dénomination simplement pour fixer les idées ; je suis conscient qu’elle n’est pas très heureuse mais la chose importe plus, pour l’instant, que le mot."

Cette instance aurait pour fonction de donner des éléments de réflexion au Bureau politique et au Comité central, dont c’est le rôle, insiste-t-il, de développer la théorie, la commission serait simplement là pour faire gagner du temps à la direction. Prudent il ajoute

" je ne pense pas qu’il soit nécessaire de souligner qu’il ne s’agit pas "d’inventer" pour le parti une théorie qu’il n’aurait pas - cette théorie existe, c’est le marxisme-léninisme, les Déclarations de 1957 et 1960, les résolutions de nos Congrès, l’œuvre de Maurice, etc".

Plus concrètement, cette structure pourrait avoir trois objectifs : mettre à jour un schéma de texte en vue de la conférence mondiale ; répondre aux commandes du Bureau politique ; confectionner une documentation sur l’expérience du mouvement communiste international ; il s’agirait donc d’un travail " essentiellement et quasi uniquement intérieur" ; il porterait sur la théorie et non la philosophie ou l’idéologie, à savoir sur les questions de la coexistence pacifique, des voies de passage, de la démocratie, du mouvement de libération nationale, questions déjà abordées par les rencontres mondiales de 1957 et 1960, par le XVIIè congrès du PCF. Cette commission serait placée directement sous la responsabilité du secrétaire général ; elle fonctionnerait, toujours dans le projet kanapiste, avec un petit noyau de permanents, 3 ou 4, dont la tâche essentielle serait de former des spécialistes (dont un excellent économiste) de ces questions. Ainsi pour l’auteur, le risque d’avoir des théoriciens en chambre est faible. Cet organisme serait en contact avec des collaborateurs extérieurs, avec les sections de travail du Comité central dont la section internationale, celle d’organisation. Il convient de ne pas se précipiter, conclut Kanapa, cette idée est à réaliser dans " la période à venir"…

Waldeck Rochet retient cette proposition qu’il fait avaliser… près de deux ans plus tard.
On retrouve dans cette suggestion, très personnelle, de Kanapa ce sens de l’initiative qui lui est propre – on se souvient de sa proposition de fonder une revue marxiste dès 1946 -, et qui n’est guère courant dans ce parti, où l’initiative est généralement descendante ; il s’agit d’une idée ambitieuse ( et risquée) car Kanapa désigne rien moins que le "retard" du PCF en matière de " théorie".
Cette proposition est symptomatique aussi de la place qu’il entend jouer, de la posture de conseiller du Prince qu’il adopte. Sa lettre indique en même temps qu’en ce printemps 1965, il n’a pas encore tout à fait établi de « ligne directe » avec le nouveau dirigeant du PCF. Il expédie sa missive à Roland Leroy, en insistant beaucoup pour qu’elle soit " préalablement" vue et examinée par Waldeck Rochet ; mission accomplie et tout indique que c’est à partir de là que s’amorce une certaine complicité entre le secrétaire général et lui.

A partir de l’été 1965, il dialogue directement avec Waldeck Rochet ; les deux hommes vont se retrouver de plus en plus systématiquement, et sur des sujets diversifiés, sur la même longueur d’onde.
Cette proximité naissante en contrarie certains ; Roland Leroy, par exemple, semble voir d’un mauvais œil ce retour du fils prodigue ; une correspondance entre ces deux hommes – si dissemblables et voisins cependant- quelques mois plus tard, nous y reviendrons, dit assez la solide inimitié qui les anime et les animera au cours des douze ans à venir.

Waldeck Rochet fait savoir au correspondant à Moscou qu’il a été attentif à sa suggestion ; dans un nouveau courrier à son « Cher Waldeck », Kanapa enregistre la remarque du secrétaire général selon lequel

" il y a intérêt à lier ces considérations (celles de Kanapa, NDR) sur le développement ( et l’organisation) du travail théorique politique à une réflexion plus générale sur le travail théorique dans tous les sens du mot, sens philosophique y compris. Tu as raison".

Dès l’été, donc, le secrétaire général sollicite l’avis de Kanapa sur des sujets divers, notamment sur des notes et études de philosophes communistes. Par exemple il demande son opinion sur un travail du sociologue Michel Simon, " Sur le débat en cours concernant certaines questions de philosophie et de théorie marxistes" ; dans sa réponse, Kanapa s’affirme dans l’ensemble d’accord avec Simon, à quelques réserves près ; il estime que cette contribution justifie sa note du printemps, comprend aussi qu’il faille élargir la démarche ; il dit apprécier le " souci du sérieux, le souci scientifique" du travail de Simon ; c’est d’ailleurs cette exigence qui l’animait lorsqu’il a entrepris la lecture des textes de Marx :

" (j’ai) été amené à me remettre de très près à Marx pour faire cette édition des textes choisis de Marx que tu connais, puis maintenant une réédition, déjà très revue et corrigée. (…) Je pense, comme Simon, que la façon que Garaudy a de lire Marx manque sérieusement de rigueur scientifique" .

Cette correspondance Kanapa-Rochet, estime Michel Simon, est un bon " témoignage de la confiance que Waldeck portait à Kanapa", à commencer par ce fait, qui n’est pas rien : ce dernier met ainsi ouvertement en cause Garaudy,

" un membre du BP dont l’autorité dans le Parti, à commencer par la grande majorité du CC, était alors considérable(…) ; un CC majoritairement très sensible à la pacotille garaudienne et surtout extrêmement défiant à l’encontre d’Althusser" .

On est là au coeur du fameux débat des philosophes qui va aboutir à la session d’Argenteuil du Comité central, des 11, 12 et 13 mars 1966, sur les questions idéologiques et culturelles . On en retiendra surtout la position du PCF en matière de liberté de la création. Argenteuil signe en effet officiellement l’abandon de tout art de parti au profit du pluralisme, de la diversité ; l’essentiel de cette réunion, selon Guy Besse, c’est :

" le refus de toute "vérité a priori", la confiance faite à l’émulation entre chercheurs, entre artistes, entre écoles.(…) Une féconde invitation au large et franc débat" .

Novation et limites : le Parti en effet continue de se réserver le droit de juger, en dernière instance, de l’opportunité de certaines recherches ; la liberté d’investigation est reconnue pour les sciences de la nature ( adieu, Lyssenko), la tutelle est maintenue sur les "sciences sociales" : là, c’est aux

"organismes réguliers de prendre la décision qu’ils jugent correspondre à l’intérêt du mouvement et à la politique définie par les congrès du Parti" .

Cette session est interprétée comme un signe d’ouverture ; il s’agit d’

" en finir avec les exclusions, les démarches administratives et les arguments d’autorité" (Robrieux).

En fait Argenteuil dépasse de loin le seul ordre du jour officiel ; comme l’écrit Lucien Sève,

« Ce vaste objet, « les problèmes idéologiques et culturels », recouvrait implicitement un encore plus vaste débat stratégique » .

Il s’agit du premier grand « geste » post-thorèzien de Waldeck Rochet ; il n’y a guère plus d’un an et demi que Thorez est mort ; il faut un certain courage, de la détermination aussi, à Rochet pour bousculer l’héritage. Et bousculer à sa manière. Des hommes comme Garaudy se proposent aussi de rénover ; curieusement, dans ce Comité central thorèzien, Garaudy alors est vu avec complaisance ; parce que son argumentaire est « facile » disent ses adversaires. Aragon est garaudiste : « il ne comprenait pas grand chose à la philosophie » m’écrit Simon.
Argenteuil s’ouvre donc sous le signe de l’opposition Garaudy-Althusser et, selon Besse, la « ligne, c’est : surtout ne pas trancher ». Pour mener sa barque entre les écueils garaudiste et althusserien, Waldeck Rochet a besoin de bonnes volontés, de gens qui connaissent bien la maison, savent jusqu’où on peut aller, à quel rythme, et quels pièges déjouer. C’est en grande partie le rôle assigné à Kanapa.

B) Débattre avec Althusser

La préparation de la session est plutôt inédite. Un projet de résolution a été envoyé préalablement aux participants ; il n’y a pas de rapport, Etienne Fajon fait une courte introduction pour rappeler ce mode d’emploi ; la discussion démarre aussitôt ; la commission de la résolution comprend Aragon, Krasucki, Chambaz, Suret-Canale, Guy Besse.
Les conclusions sont tirées par Waldeck Rochet, dans un texte intitulé " Le marxisme et les chemins de l’avenir" ; il y défend la thèse de la pluralité des partis pour aller au socialisme, prend certaines précautions à l’égard du concept de dictature du prolétariat ( ce qui" a été désigné par Marx et Engels par l’expression dictature du prolétariat" ).

Michel Simon, qui est sur une orientation proche de celle de Kanapa, m’explique la teneur de sa propre intervention à Argenteuil :

« Il faut la lire en tenant compte de la volonté qui était la mienne de convaincre un CC majoritairement très sensible à la pacotille garaudienne et surtout extrêmement défiant à l’encontre d’Althusser. D’où le limage de quelques rugosités et un souci « d’équilibre » dont je n’ai rien à dire, sinon que c’était ainsi (en ajoutant, paraphrasant Baïf : si n’étais-je pourtant le pire du troupeau). Car autant j’excluais pour ce qui me concernait toute manœuvre d’appareil contre Garaudy, autant j’étais résolu d’affronter ouvertement et ses thèses et plus encore ses pratiques » .

L’apport de Kanapa est remarqué ; Georges Marchais, dans Démocratie, écrira bien des années plus tard :

« L’acte décisif qui marqua la rupture (du PCF) avec une conception doctrinaire du marxisme date, à mon avis, de 1966, avec Argenteuil (…). On peut relire aujourd’hui les interventions de Waldeck Rochet, Aragon, Jean Kanapa, Roger Garaudy, Guy Besse, André Stil, Michel Simon, Lucien Sève, d’autres… » .

Dans un ouvrage récent , Lucien Sève entame son premier chapitre avec l’échange, aigre-doux, qu’il eût avec Kanapa lors de cette session, trois mots en fait, on le verra plus loin ; mais rapporter une telle anecdote 33 ans plus tard dit assez la place accordée alors à cet homme.

Kanapa, avant même sa réinstallation définitive en France, quelques mois plus tard, signe là son retour, pour les membres du Comité central mais aussi pour les cadres du PCF puisque ces travaux seront rendus publics ; certes, il n’était pas resté muet ces dernières années dans cette instance, on l’a encore vu lors du débat autour du départ de Khrouchtchev ; mais c’est la première fois que le « nouveau » Kanapa s’avance aussi nettement.
Ce que ces cadres ignorent sans doute, c’est que Kanapa, en accord avec Waldeck Rochet, part en avant-coureur, ouvre des pistes qu’il va retravailler, pour le secrétaire général, dans les mois qui vont suivre.

Le texte de son intervention figure dans le numéro spécial des Cahiers du communisme consacré à cette session ; on dispose également de l’enregistrement des travaux de la rencontre . Nous nous sommes livré à un petit travail comparatif : l’allocution, de plus d’une heure, est plus riche que le texte des Cahiers.

Le texte

Kanapa se garde d’intervenir sur la politique culturelle, se considérant, malicieusement , " trop loin" pour juger de cet enjeu. Mais quatre thèmes retiennent son attention.

A) La théorie

Qui dit ouverture dit rigueur, déclare d’emblée Kanapa ; ces deux caractéristiques doivent participer d’un même souci ; or tout se passe comme si elles nourrissaient deux écoles différentes et opposées ; il évoque les questions soulevées par le XXe congrès, les problèmes nouveaux « issus de la pratique » ; et il dresse alors un constat dur des insuffisances théoriques du PCF, derrière une formulation apparemment équilibrée, déjà rodée par lui dans une lettre à Waldeck Rochet, un an plus tôt. Le parti, note-il, est certes actif :

" Je le dis simplement pour récuser l’allégation, d’où qu’elle soit proférée, selon laquelle notre politique se caractériserait par le piétinement, la répétition, la sclérose dogmatique" .

En même temps, il y a un grand besoin de développements théoriques nouveaux :

" Est-ce que nos idées sont absolument claires, complètes, sur le capitalisme monopoliste d’Etat, en bref est-ce que notre théorie du CME est au point ? Non.(…) On pourrait dire à peu près la même chose de tous les domaines."

Le PCF a besoin d’une théorie élaborée de façon plus scientifique. Le terme est lâché, nouveau mot clé du vocabulaire kanapiste, incessante incantation de toutes ses interventions à venir : il faut être plus « scien-ti-fique » ; c’est une façon de renvoyer dans les cordes les approximations garaudiennes et d’effacer les dérives staliniennes, les unes et les autres résolument non scientifiques donc, d’insister sur le retour aux sources marxiennes. Etre scientifique, c’est dépasser l’héritage de la période du " culte de la personnalité de Staline" ; il pense certes à l’affaire Lyssenko

" mais la théorie de l’économie socialiste qui avait cours sous l’égide des Problèmes économiques du socialisme de Staline, et dont certains éléments, parfois essentiels, continuent à être colportés, en est un autre exemple".

Souvent, dit-il, les textes de Marx ont été déformés ou cachés :

" On a délibérément étouffé des textes de Marx et Engels, soit en les faisant passer pour des approximations d’hommes du XIXe siècle, soit purement et simplement en cachant ces textes".

Un retour au Marx originel s’impose :

" Rien d’étonnant donc si se manifeste, ces derniers temps, un tel souci, une telle insistance, un tel appel à un maniement et à un développement scientifique du marxisme et de la politique communiste".

Les Chinois, pour Kanapa, qui se sont éloignés de ce souci scientifique, sont revenus au blanquisme, au socialisme utopique ; la rigueur, la scientificité, voilà ce dont la philosophie marxiste a besoin aujourd’hui ; elle a besoin de piocher dans les autres sciences, et Kanapa recommande par exemple d’aller voir sérieusement du côté de la psychanalyse ; or ce n’est pas, à ses yeux, le chemin qu’empruntent les philosophes communistes : il ne se montre pas tendre à leur égard, fustigeant leur ignorance des sciences précisément :

" Ils en sont généralement à Darwin en biologie et à Euclide en mathématiques.(…) Combien de nos philosophes possèdent vraiment au moins une science ?".

Manifestement, il ne porte pas les philosophes dans son cœur, les considérant au mieux comme d’aimables amateurs .

B) La religion

Kanapa consacre ensuite un long développement aux questions de la religion et du dialogue avec les chrétiens. C’est un sujet sur lequel il a déjà beaucoup travaillé. Ici, il se livre à une attaque frontale contre Garaudy : ce dernier venait d’exposer sa façon de rapprocher christianisme et marxisme, de lire le marxisme aussi. Pour Kanapa, catégorique,

" cela n’a rien à voir avec le communisme, avec le socialisme scientifique, avec le marxisme" .

Sur un ton parfaitement condescendant, il fait la leçon à celui qui est considéré à tort ou à raison comme le philosophe « officiel » du parti :

" Il faut être soigneux dans ce travail, dans la lecture des textes, qu’ils soient ceux des classiques du marxisme ou d’autre (…) ; il faut effectuer un travail de recherches encore beaucoup plus grand et plus scientifique dans ce domaine comme dans les autres".

Ainsi il ne faut pas mettre au compte de la foi des changements qui sont liés à des événements extérieurs, à l’évolution du rapport des forces par exemple ; il reproche ainsi à " Roger" son appréciation de l’Islam :

" Garaudy a fait remarquer que la religion ne détourne pas toujours de la lutte (…), il prend comme exemple l’Islam " poussant à la guerre sainte contre l’occupant". Non, ce n’est pas l’Islam qui a poussé le peuple algérien à la lutte pour l’indépendance, à la guerre. Il lui a seulement donné ce caractère de guerre sainte. Je ne crois pas d’ailleurs que du point de vue des intérêts de l’ensemble de la lutte, nous ayons à en féliciter l’Islam. Cela a souvent grevé cette lutte d’aspects négatifs ( et aujourd’hui encore…)" .

Les communistes n’ont rien à apprendre de la foi et de ce point de vue, la thèse de « Roger » traduit

" une certaine précipitation, une certaine impatience (…). Les communistes ne peuvent s’engager à perpétuer la foi, même alors qu’ils sont bien résolus à ne pas interdire la religion".

C) Le pluralisme

Il fut beaucoup question du "pluralisme" à Argenteuil. Le concept, nouveau dans le vocabulaire communiste français, n’est pas encore bien défini ; Kanapa l’aborde avec prudence :

" Une chose est l’idée de pluralité des partis, autre chose l’idée de pluralisme politique. Pour l’instant, cette dernière idée a un contenu traditionnel précis qui introduit de la confusion dans notre perspective, et elle demanderait au moins que l’on indique quel sens particulier on lui donne".

Pareillement il n’est pas d’accord avec la formulation : " le socialisme se fera sous l’égide du pluralisme politique ou ne sera pas" ; précautionneux, il n’est pas pour autant opposé à cette innovation mais il souhaite la voir maîtrisée :

" Toutes ces remarques ne constituent nullement des garde-fous à une politique largement audacieuse….Nous pensons qu’il peut y avoir, qu’il y a non seulement diversité des formes de passage au socialisme, mais aussi diversité des formes d’édification du socialisme. Nous pensons non seulement que le parti unique n’est pas une condition obligatoire de passage au socialisme, mais aussi qu’il n’en est pas une conséquence obligatoire".

D) L’humanisme

Il dit son accord avec la définition donnée par la résolution sur "l’humanisme marxiste" ; en même temps, il n’est pas choqué par la notion, défendue notamment par Louis Althusser, d’"anti-humanisme théorique" de Marx ; il faut écouter ceux qui évoquent cette idée :

" Ce n’est pas faire preuve d’un esprit conciliateur que de considérer que la recherche, l’élaboration est collective, que les différents "moments" d’une réponse doivent agir l’un sur l’autre".

Kanapa dit comprendre que Garaudy ( ou « Roger » comme on dit) puisse estimer que l’anti-humanisme est une erreur ; mais, faisant référence à son expérience, il met en garde contre toute forme de procès. L’extrait ci-dessous dit assez bien non seulement l’intérêt de Kanapa pour les thèses althussériennes mais éclairent l’état d’esprit qui fut celui du jeune Kanapa passant « de Sartre à Staline » :

" Je conçois en effet parfaitement - parce que j’y retrouve exactement la démarche qui fut la mienne et (en gros) celle de ma génération de philosophes lorsque nous sommes "passés" au marxisme et que nous sommes devenus des communistes- je conçois parfaitement ce que des camarades comme Althusser veulent dire lorsqu’ils parlent d’"anti-humanisme" de Marx".

A un moment, rappelle Kanapa, Marx doit se distinguer de la philosophie, de l’anthropologie spéculative, laquelle invoque à tort et à travers l’humanisme ; il cite longuement Engels : dire que l’humanisme rime avec la libération universelle, c’est juste dans l’abstrait, mais pour l’heure on n’a pas affaire à un homme avec un grand H mais à quelqu’un qui a un contenu de classe :

" Il faut tenir compte que c’est à partir de considérations de cet ordre que nous ( de nombreux jeunes intellectuels à l’époque) nous sommes intégrés corps et âme à la lutte de la classe ouvrière".

Bref Kanapa ne veut pas opposer l’idée que le marxisme est un humanisme et celle de l’anti-humanisme de Marx ; pour lui, ce sont deux débats différents, deux débats qu’il convient de poursuivre, en travaillant par exemple les notions d’Homme total, d’aliénation, de paupérisation, de surdétermination, de modèle :

" Qu’on critique la notion de "surdétermination", ou celle de "modèle", qu’on discute ! Jusqu’à plus ample informé, je me refuse à considérer que l’on puisse régler les recherches de ce genre en se livrant à des amalgames philosophico-politiques hâtifs ou en prononçant des anathèmes contre qui que ce soit de nos camarades."

Kanapa refusant les amalgames et les anathèmes : on imagine, dans l’assistance, quelques sourires. Kanapa se veut rassembleur :

" Et l’un et l’autre, et les uns et les autres témoignent de la vitalité, de la richesse de la pensée marxiste de notre Parti. Nous avons besoin de tous. Les mérites de Roger sont certains. On ne peut pas considérer qu’Althusser et d’autres sont sans aucun mérite. Dans l’état actuel de la recherche marxiste, et l’un et l’autre sont de précieux éveilleurs.(…) Il n’y a pas de monopole dans le domaine de la recherche, de la culture".

Derrière cet œcuménisme, c’est en fait une charge contre Garaudy que Kanapa poursuit. Et puis cet appel à la recherche a aussi ses limites, qui sont celles d’ailleurs de ce Comité central : Kanapa rappelle que ces investigations doivent se faire sous la direction du Parti ; libre recherche et tutelle politique ne sont pas pour lui contradictoires ; cette recherche est faite pour servir ; si elle devait être contraire aux intérêts du PCF, il faudrait s’y opposer, dit-il explicitement :

" Par exemple, si l’on aboutit à mettre en cause le rôle dirigeant du Parti, alors évidemment il faut dire non. Il faut, certes, d’abord vérifier si l’auteur de la recherche qui conduit à cette conclusion le reconnaît ou s’en défend- parce que cela fait une différence pour la façon dont on le critiquera. Il faut aussi être très précautionneux dans la déduction ou le commentaire qu’on fait sur certaines idées. Mais, toutes ces précautions prises, s’il y a en fin de compte mise en cause de l’essentiel de notre politique, alors il faut dire non, clairement et fermement".

L’enregistrement

Passons à présent à l’intervention de Kanapa non pas telle qu’elle fut publiée dans les Cahiers mais telle qu’elle a été enregistrée. Ce petit exercice est précis et limité : il ne s’agit pas d’insinuer que l’archive audio serait plus fiable : elle peut être elle-même l’objet de manipulations, y compris d’ailleurs dans le cas de Kanapa . Il s’agit simplement de pointer les parties que l’on ne jugeait pas « passables » ni « présentables ». La comparaison est édifiante ; des fragments, parfois substantiels, du discours ont été rabotés à la publication. Le texte a été modifié, ou amputé, sans parler de corrections de forme, à 38 reprises ; et celles-ci, à une exception près, ne sont jamais signalées dans le texte.

Que peut-on dire de ces modifications ? Tiennent-elles de la censure ? De l’autocensure ? Il s’agit parfois de changements apparemment modestes mais significatifs, méritant d’être relevés ; ainsi Kanapa parle des enseignements de " Maurice" (Thorez), et le texte mentionne les enseignements " du parti" ; le poids du stalinisme dans la culture économique du PCF, jugé "très important », devient " essentiel" ; les mérites de Garaudy, "énormes", deviennent "certains" ; disparaissent un hommage à Aragon ou des considérations jugées trop sévères pour les philosophes communistes, que Kanapa trouve proprement ignorants, telles :

" C’est à peu près le cas de tous nos philosophes communistes"

ou encore :

" Est-ce qu’il n’est pas significatif qu’on continue de devoir recourir à l’apport irremplaçable de Langevin - qui n’était pas philosophe- mais qui est le seul que nous puissions citer sur cette question du matérialisme dialectique aujourd’hui. La même chose se produit d’ailleurs à peu près dans tous les pays pour les philosophes marxistes ( y compris en URSS)".

Disparaît aussi cette note personnelle :

" J’en parle en transfuge. Précisément parce que j’avais conscience de la nécessité de manier réellement une science pour que la philosophie marxiste soit autre chose qu’un commentaire et parce que je n’étais pas en mesure de le faire, j’ai renoncé à l’activité philosophique proprement dite il y a un bout de temps".

Dans son allocution, il accumulait les formules critiques à l’encontre de Garaudy :

" (son) idée de convergence morale ( entre communistes et chrétiens) est plus empruntée à des textes de Togliatti qu’à ce qu’en dit proprement Maurice. C’est pas pour opposer l’un et l’autre, pour l’amour du ciel…"

ou

" Toute tentative de faire une analogie entre la foi des chrétiens et notre foi dans le socialisme (…) s’apparente sur un jeu de mot".

Il exprima certaines réticences à l’égard du projet de résolution finale, trop timorée à son goût ; non seulement sur des questions formelles ; par exemple, il n’appréciait pas que le texte parle de société "absurde" :

« C’est remplacer Marx par Camus".

Mais surtout il regrettait la timidité de ce projet :

" le projet me semble un peu en retrait sur ce que nous avons déjà dit."

Lui que l’on découvre, dans son texte des « Cahiers », prudent sur la question de la pluralité aurait souhaité pourtant que la résolution ne parle pas seulement de la « diversité des voies de passage » au socialisme mais aussi de la diversité des « formes d’édification » de ce système ; qu’elle ne traite pas seulement de la question du caractère non obligatoire du parti unique lors du processus de passage mais précise que le parti unique n’était pas non plus une conséquence obligatoire pour construire le socialisme.
Même remarque de sa part concernant la politique unitaire :

" Dans le dialogue avec les socialistes, nous pourrions aller un peu plus loin. Sans nouveauté."

Il suggérait de reprendre des propos de Waldeck Rochet sur le besoin de liens plus fraternels ET de recherche de positions communes sur les grands problèmes. Ces choses nouvelles avaient déjà été dites ici ou là ; il fallait donc l’écrire.
Cela ne se fera pas, comme si la résolution finale d’Argenteuil exprimait l’état alors indépassable de la réflexion collective sur ces enjeux .

Envolée aussi sa proposition

" d’avoir un grand organe d’expression capable d’appliquer largement la politique que défend la résolution avec une nouvelle formule, un nouveau titre. Une revue ouverte aussi éventuellement à d’autres que les communistes et qui soit le grand organe d’expression du parti dans ce domaine"

c’est à dire de création d’une nouvelle revue qui fusionnerait les forces existantes (Nouvelle Critique, la Pensée, Démocratie Nouvelle), proposition qu’il aurait déjà faite avant le XVIIè congrès.

Enfin, à une ou deux exceptions près, ses nombreuses allusions au nom d’Althusser ont disparu du texte ; ce patronyme est le plus souvent remplacé par un "on" moins contraignant. Les Cahiers ne reprennent donc pas des formules comme celles ci :

" Le mérite d’Althusser est d’avoir porté l’accent sur la différence du marxisme comme théorie scientifique par rapport aux idéologies en général".

Althusser a raison de distinguer marxisme et idéologie même s’il en fait trop, ajoutait Kanapa, de même qu’il voit juste à propos de l’économie politique.
Vers la fin de son intervention, un long développement, l’équivalent de près de deux feuillets, a été retiré du texte, la seule coupe signalée d’ailleurs. Kanapa commençait, en deux lignes, par rassurer Garaudy :

" Garaudy semble s’être inquiété‚ à un moment d’être suspect à sa communauté. Tu ne m’es pas, tu ne m’as jamais été‚ suspect, Roger".

Mais tout aussitôt il lui reprochait de soupçonner Althusser, et là il s’expliquait plus longuement :

" Il m’en faudrait beaucoup plus que les critiques justes qui ont été faites et par Sève et par Roger lui même et par d’autres à Althusser pour le qualifier par exemple globalement de révisionniste, de penseur dangereux en somme pour le marxisme. Et ce que j’en retiens, c’est qu’il serait utile, indispensable de discuter avec Althusser et d’autres camarades."

Suivait un plaidoyer pour le caractère collectif de la recherche ( de l’intérêt d’apprendre de l’autre), pour le débat public et contradictoire, y compris dans la presse communiste ; il se félicitait du "retour" d’Althusser vers le parti, estimait qu’il aurait fallu publier ses écrits puis le critiquer, étant entendu que

" critiquer n’est pas exécuter"

assurait-il, en connaisseur.

Ce Kanapa, « revenu » de la philosophie, désillusionné, philo-althusserien, on le retrouve dans l’anecdote racontée par Lucien Sève, dans son récent livre « Commencer par les fins », en tête de son premier chapitre, « L’avenir a-t-il un nom ? » :

« Lors de la session tenue par le Comité central du PCF en 1966 à Argenteuil – dont -, Jean Kanapa, à la pause suivant mon intervention, me dit sur ce ton caustique qui pour moi reste tout lui, comme le sourire du chat après sa sortie dans Alice au pays des Merveilles : « Tu crois encore à la philosophie… ». Propos où je sentis d’emblée la profondeur d’une divergence culturelle advenue entre nous. Et à y repenser tant d’années après, cette phrase pour un peu me mettrait de nouveau en bataille ».

Sève semblait agacé par l’orientation « positiviste » de Kanapa, « la résorption de la philosophie dans la science ». L’auteur précise :

« Kanapa (parlait) de la théorie marxiste, d’un bout à l’autre de sa propre intervention, exclusivement en termes de « science », de « démarche rigoureusement scientifique », semblant bien ainsi décréter obsolète le « niveau proprement philosophique ».

Peu après la publication de ce livre, Lucien Sève, dans une correspondance, tout en réaffirmant que

« oui, bien sûr, Jean a été l’une des principales têtes théoriques du renouvellement du parti dans ces dernières décennies »

ajoute que

« ce qu’il tient dès cette époque pour THEORIE s’inscrit nettement dans le cadre que lui trace Althusser : réduction du philosophique à une POSITION (matérialiste) dans le savoir et la pratique, tout son ci-devant contenu passant – devant passer- dans la « science » et la pratique « scientifique », à commencer par le matérialisme historique et le socialisme « scientifique »…C’est là qu’est tout le problème. Pour moi subsiste – doit subsister- un travail proprement philosophique irréductible et crucial (…). D’où à mes yeux le caractère redoutablement appauvri d’une réflexion théorique qui croit pouvoir faire l’économie du travail philosophique ».

Kanapa change sans changer ; il sort d’Argenteuil avec une nouvelle image ; sa complicité avec Waldeck Rochet s’est renforcée ; il voit (certaines de) ses idées reprises ; il y gagne une certaine promotion.
Aux lendemains de la session, Henri Krasucki, chargé des Intellectuels, propose, dans une note, une " commission auprès du Bureau politique pour coordonner le travail théorique" ; cette commission, qui ressemble au projet kanapiste, est placée sous la responsabilité du secrétaire général ; elle a pour fonction de coordonner, suggérer, attirer l’attention ; Krasucki propose pour en faire partie quinze noms, dont celui de Kanapa en cinquième position : Waldeck Rochet, Roger Garaudy, Guy Besse, Michel Simon, Jean Kanapa, « à son retour » précise la note : il séjourne alors à Cuba.
La même note propose également un collectif de philosophes où figurent Garaudy, Besse, Simon, Verret, Mury …et Althusser.
L’idée de « discuter » avec Althusser est entendue, aux pieds de la lettre pourrait-on dire, par Waldeck Rochet. Ce dernier rencontre le philosophe quelques semaines plus tard ; le caïman de l’ENS sortira ravi de cet entretien et dédiera, plus tard, son ouvrage " Eléments d’autocritique" au secrétaire général en ces termes :

" A Waldeck Rochet, qui admirait Spinoza et m’en parla longuement un jour de juin 1966" .

C) L’adieu à la littérature

Alors que paraissent ses ouvrages sur les pères du marxisme, en mars 1967 - nous anticipons de quelques mois sur la chronologie- Jean Kanapa sort un nouveau roman, Les choucas aux Editeurs Français Réunis . Un titre étrange évoquant les corbeaux de haute montagne, appelés chocards ou choucas dans les Alpes ; les cris de ces corvidés accompagnent la scène finale d’un film sur laquelle s’ouvre le roman. Le sous-titre, « quelques aspects de la vie de Fred Hopner dans l’hiver 1961-1962 », précise un peu le projet : Hopner, le héros, un metteur en scène de cinéma qui porte un nom de personnage de roman noir américain, est en crise, une crise totale.

Crise professionnelle : son film, une histoire d’amour et de désertion en pleine guerre d’Algérie, est censuré. Cette guerre y est omniprésente, de la manifestation réprimée des Algériens à Paris le 17 octobre 1961 à celle de Charonne, en février 1962 ; le héros est d’ailleurs victime d’un attentat de l’OAS, qui fut active durant cet hiver 1961.
Crise personnelle : sa femme, Rose, le quitte, sa maîtresse de même. Kanapa, ici, chante, à nouveau, et bien, la femme :

" Tout me vient par les femmes. Je ne sais pas pourquoi et je ne sais pas si tout le monde est comme moi, mais tout me vient par les femmes. Toute vérité, et le sens des choses, leur beauté…Comme si elles possédaient une sensibilité particulière aux événements, aux gens. Comme si elles étaient un miroir vivant, qui analyse et décompose ce qu’il reflète…Ce n’est pas qu’elles disent des choses plus intelligentes que les hommes, non, et je ne les prends pas au mot. C’est plus indirect que cela. C’est par leur intermédiaire que j’ai le contact avec la vie, elles sont mon relais avec le monde…"

Crise politique : l’hiver 1961 est marqué, outre la guerre d’Algérie, par le XXIIe congrès du PCUS (17-31 octobre) et la relance de la déstalinisation :

« Coup de théâtre au Congrès du PC à Moscou. Molotov : " Sans guerre, pas de victoire du communisme". Sa lettre est un défi à Khrouchtchev qui défend la coexistence pacifique »

Dans le roman apparaît d’ailleurs un invité soviétique, Slava ; il a été interné dans un camp de travail forcé ; pour l’auteur :

" C’est la question des questions.(…) Ce que représentait l’histoire de Slava. Une chose monstrueuse. Tout le reste, bon, d’accord, il était d’accord, encore que de toutes façons il ne serait jamais un militant, parce que la discipline et lui… Mais Slava, ça alors, non, non et non, c’était à vous dégoûter du communisme, voilà tout".

Crise psychologique avec le retour en force du thème récurrent de la maladie : Hopner apprend qu’il est gravement malade, condamné ; seule l’imminence de la mort lui redonne le goût de se battre ; il décide de se lancer à corps perdu, pour les deux-trois ans qui lui restent à vivre, dans de nouvelles créations. C’est ici un hommage à la création, aux affres de la création ; ainsi le personnage peut se moquer des mesures de censure et des tutelles administratives pesant sur l’artiste, car l’important est ailleurs :

" Allez expliquer cela à quelqu’un qui n’a pas passé par là, qui n’a pas marché comme un dingue pendant des heures, pendant des jours à chercher comment dire ce qu’on veut dire, qui n’a pas vécu des centaines, des milliers de vies imaginaires, et quand je dis vécu, c’est souffert qu’il faudrait dire, qui ne sait pas ce que c’est que prendre ces vies à son compte et pousser jusqu’au bout leurs destins croisés pour figurer le monde…"

Ce livre sombre, désenchanté est sans doute le meilleur roman de Kanapa ; c’est une histoire déroutante, où le héros s’entiche de ces corbeaux, se passionne pour les « moeurs sociales développées » de ces animaux qu’il a découverts pendant le tournage du film et dont il finit par connaître avec une attention maniaque l’existence dans les moindres détails.

Cette obsession du héros est d’ailleurs celle de l’auteur, qui court les bibliothèques, repère les revues spécialisées, collectionne les photos, se procure les microfilms du département des imprimés de la Bibliothèque Nationale ( service photographique), afin de tout connaître de ces animaux ; il a conservé cette documentation qui figure à présent dans les archives personnelles de Danièle kanapa.

Le choix de ce titre et de ces animaux au symbolisme plutôt négatif est saugrenu :

« c’est l’oiseau noir des romantiques, planant au dessus des champs de bataille pour se repaître de la chair des cadavres » .

C’est aussi le symbole de la solitude, de l’isolement volontaire de celui qui a décidé de vivre à un plan supérieur ; le corbeau est encore cet animal psychopompe, qui guide des âmes en leur dernier voyage, un animal très familier du paysage moscovite d’ailleurs.
On pourrait aussi oser un rapprochement entre cet oiseau et les « corbeaux » qui le dénoncèrent, en 1961, lors de l’affaire Casanova…

Début 1967, le secrétariat du Parti décide, à l’époque la chose n’est pas fréquente, de

« soutenir, y compris dans notre presse, la diffusion du roman de Jean Kanapa, Les Choukas (sic). Demander au camarade François Billoux d’envisager les dispositions nécessaires à cet effet » .

Mais les échos seront maigres. L’Humanité, début avril 1967, signale la parution du livre dans un style amphigourique :

" Analyste scrupuleux du monde politique et érudit marxiste, Jean Kanapa ne dédaigne pas pour autant le roman (…). Ce livre ne saurait pas être décrit en quinze lignes car il aborde nombre de sujets qui doivent certes à l’imagination et à l’humeur de l’auteur, mais tiennent aussi à des vérités profondes" .

Un peu plus tard, André Stil consacre aux « Choucas » sa chronique dans le quotidien communiste, intitulée " Quelques aspects pour quelqu’un" . Il parle de

" cette grande nouvelle de 150 pages (où) de ce qui fait l’art à ce qui fait la vie, le passage est constant, insensible, étonnant mais naturel au possible".

Stil cite sans plus de commentaires " les camps soviétiques" ; il fait allusion au précédent ouvrage de Kanapa, paru en 1962 :

" On retrouve (dans « Les Choucas ») ce qui donnait finesse et beauté à ces nouvelles du recueil « Du vin mêlé de myrrhe » qui méritaient plus de lecteurs qu’elles n’en ont eu".

L’hebdomadaire France Nouvelle, s’il consacre une pleine page au roman, se contente d’en reproduire de bonnes feuilles, avec un chapeau purement informatif, où l’on signale qu’

" avec " Les Choucas", Jean Kanapa nous conte, d’une plume alerte, quelques aspects de la vie du metteur en scène Fred Hopner" .

" Les choucas" sera le dernier roman de Kanapa ; curieusement, il se termine là où avait commencé son premier livre, vingt ans plus tôt, avec le thème de la maladie, la hantise de la souffrance et de la mort, la peur obsédante mais aussi la formidable énergie que ses héros y puisent ; cette problématique n’échappe pas à Stil :

" Il est remarquable qu’au fond seule la certitude de sa mort proche soit capable d’une sorte de contre-ébranlement suffisant pour le remettre sur ses pieds, le rendre à des projets de travail précis, concrets, nombreux. La crise était profonde. Plus profonde que le personnage, crise plus grave que d’un homme seul. Cette fin devant la mort est une des forces de ce roman, elle fait penser, et rêver, le livre fermé".

Peut-on y lire un message prémonitoire, ou subliminal ? Désormais, jusqu’en 1978, Kanapa se consacre tout entier à la politique, s’y donne à « corps perdu ». Malgré l’hommage que « Les Choucas » rendent à l’art, Kanapa déserte ce secteur. On trouvera bien dans ces archives des nouvelles inédites, des esquisses de récit ; n’empêche, Kanapa renonce à la littérature. Est-ce seulement parce que

" la politique gâche la plume"

comme il le disait lors de rares confidences ? Pourtant, lorsqu’il rédige, dans cet ultime livre, son auto-bibliographie, il y mentionne toute son « œuvre » littéraire depuis 1946, ses trois romans et son recueil de nouvelles, mais côté essais, il ne retient que les deux ouvrages récents sur Marx et Engels. Comme si, on le vérifie en fait depuis 1956, continuant de reconstruire son image, il voulait effacer tous ses essais et pamphlets parus depuis vingt ans, comme si aussi seul son travail de romancier tenait la distance.

On dispose de deux dédicaces de ce livre. La première est adressée à Gaston Plissonnier ; Kanapa y parle de

" ces curieux choucas qui changent de Marx et d’Engels ( mais en changent-ils vraiment tant ?)".

La seconde, plus singulière, est destinée à son fils Jérôme :

" qui a entendu parler depuis si longtemps des choucas…ce roman où il est quand même moins question des choucas que des fanatiques qu’il faut être. Avec mon affection sévère" .

Tout ici est intéressant. Le roman a donc connu une longue gestation ( il en parle "depuis si longtemps") ; Kanapa semble toujours aussi maladroit dans son rôle de père (" mon affection sévère" !) ; mais surtout il y a cette indication invraisemblable : "les fanatiques qu’il faut être". Sous la plume de Kanapa, le mot - qu’il souligne- fait mouche. Un homme comme lui, qui fut l’intolérance même aux heures -pas si lointaines- de la guerre froide, sait ce que valent les mots… Certes, ce n’est pas au fanatique tel que l’entendait Freud – « un individu capable de prendre au sérieux sa propre étroitesse d’esprit »- qu’il songe ;
et puis un fanatique ne se définit pas seulement comme un sectaire, un exalté, un illuminé ; ce peut être aussi plus simplement un passionné, un enthousiaste, un "mordu".
On peut penser qu’il voulait dire ici : tout plutôt que le tiède, le sceptique… Mais le mot est dur, tout comme l’est la leçon donnée au fils : le fanatique qu’il faut être, cela s’entend moins comme une passion à vivre que comme une règle difficile à suivre : « il faut être ».

A sa manière, cette dédidace nous conforte dans l’idée que Kanapa a changé sans changer : il ressemble moins à un prédicateur inspiré et un peu plus à un jésuite érudit ; il s’éloigne des dogmes pour revenir aux textes ; il vit moins dans un repli identitaire, semble plus ouvert à la société ; pourtant il demeure un homme véhément, rigoureux, toujours travaillé par l’ardeur du « fanatique » qu’il « faut être ».

CHAPITRE DEUX
LE CONSEILLER
1967 - été 1968

A) la théorie politique

A son retour définitif en France, au cours de l’hiver 1966-1967, Kanapa trouve un panorama politique en rapide évolution ; on enregistre un nombre croissant de luttes revendicatives, comme autant de signes avant-coureurs d’un mouvement social en formation ; le gaullisme semble manifester un certain essoufflement ; à gauche, on a le sentiment que le PCF bouge ; c’est l’époque où Georges Lavau écrit :

« Le Parti communiste change. Quelque chose y fermente comme une Renaissance.(…) Ses analyses théoriques sont plus approfondies et moins schématiques ; il semble décidé à sortir du confusionnisme. Son indépendance à l’égard de l’URSS ne semble pas devoir se limiter aux problèmes de la création artistique et littéraire » .

Une certaine ambiance unitaire règne : les deux grandes formations, PCF et FGDS, dans la perspective des législatives du printemps suivant, signent le 20 décembre 1966 un accord électoral ; ces élections, en mars, se traduisent d’ailleurs par des progrès à gauche.

Le PCF tient son XVIIIè congrès en janvier 1967 . Au lendemain de ce forum, le nom de Kanapa apparaît pour la première fois dans l’organigramme de la direction ; à la rubrique « Les problèmes idéologiques et théoriques », le secrétariat stipule :

« (Ces problèmes) dépendent de la direction du parti. Donc ne pas constituer de commission idéologique. Le camarade Jean Kanapa travaillera en partie avec Waldeck Rochet pour suivre les problèmes et, quand nécessaire, ils seront soumis au Bureau Politique ou au Secrétariat(…) » .

Ainsi se concrètise ce projet dont Kanapa faisait état au secrétaire général au printemps 1965, dans une correspondance de Moscou. En partie du moins. Il ne semble pas que la proposition de commission idéologique avancée précédemment par Krasucki ait eu une suite.

« Un temps il a été question de créer un "secteur idéologique" et Jean avait été pressenti pour le diriger. Cela ne se fera pas »

se souvient Jacques Denis. Mais Kanapa est toutefois officiellement nommé conseiller idéologique de Waldeck Rochet. Il intègre donc les services de la direction du PCF ; il connaissait la « maison mère », pour avoir été associé au secteur de Casanova ; mais sa tâche essentielle était périphérique ; cette fois il est un collaborateur direct du premier dirigeant, affecté au siège central, rue Le Pelletier ( jusqu’à son déménagement en 1972 dans l’immeuble de verre, place du Colonel Fabien) ; il a en fait une double attribution : il est associé au « cabinet » de Waldeck Rochet, où il croise Charles Fiterman, secrétaire du dirigeant et il collabore à la section de politique extérieure, la « Polex ».

La coopération entre Kanapa et Waldeck Rochet sera courte ; elle ne dure guère plus de deux années ; le dirigeant est malade ; dès 1967, par exemple, on observe, dans les notes du secrétariat, que Waldeck Rochet, indisposé, ne peut conduire comme convenu une délégation politique au Vietnam ; Kanapa fait état de cette maladie dans un mot au secrétaire général d’ailleurs, au printemps 1968 ; mais ce travail en commun sera intense, marqué par des événements exceptionnels ( mai juin 1968 en France ; l’invasion de la Tchécoslovaquie en août ; les tensions avec le PCUS) ; il sera productif, avec des avancées significatives ( développement de l’union de la gauche ; novations idéologiques).

L’historien François Hincker, qui fut membre du Comité central et opta pour une position critique, dans un essai tout à fait intéressant intitulé Le parti communiste au carrefour définit assez bien la nature du tandem Waldeck Rochet- Jean Kanapa :

" Waldeck Rochet fut le premier dirigeant communiste français de premier plan pour qui, dans le couple mouvement communiste international - réalité nationale, qui, en tout état de cause, est toujours à l’oeuvre chez un responsable de ce niveau, le deuxième terme fut le meneur de jeu."

Et il ajoute :

" Il fut puissamment encouragé par Jean Kanapa qui, après avoir été correspondant de l’Humanité à Moscou, en revint très khrouchtchévien, enthousiaste de la politique de détente, convaincu qu’il fallait que le PCF rompe l’ancrage soviétique où il avait trouvé des dirigeants cyniques et médiocres, au profit d’autres ancrages, européens et tiers-mondistes. »

Et cette coopération sera fournie, suivie, quotidienne. Ce que confirme dans sa thèse le biographe de Waldeck Rochet, Jean Vigreux :

« Les conseils de Kanapa sont largement présents dans les dossiers de Waldeck Rochet, sous forme de billets, de notes de synthèse. Il est dommage que leurs conversations n’aient pu être gardées, car de leurs confrontations sont nés véritablement les tournants du secrétariat de Waldeck Rochet. Les deux hommes, si différents l’un de l’autre, se vouaient une véritable admiration, une confiance réciproque et une certaine communauté d’esprit. »

Pour autant, on ne peut pas parler d’un retour en fanfare ; son poste de conseiller est certes gratifiant mais ce travail s’exerce dans l’ombre ; Kanapa mesure vite que s’il entretient de bons rapports avec le chef du parti, il continue de sentir le soufre pour certains autres dirigeants ; c’est moins ses excès du temps de la guerre froide qu’on lui reprocherait, après tout, à la direction, tout le monde, peu ou prou, y a participé avec plus ou moins d’entrain ; ce qu’on lui pardonne moins, c’est sa complicité avec Casanova. L’affaire demeure vivace pour nombre de cadres communistes et lui vaut de solides inimitiés.

Ainsi , selon Jacques Denis, Kanapa, à son retour de Moscou, aurait pu, aurait dû devenir l’adjoint de Raymond Guyot, à la direction du secteur international du Comité central, la « polex ». La chose était dans l’air. Il n’en sera rien : Kanapa n’a que le simple rang de collaborateur de cette section, où il est plus particulièrement attaché aux questions de l’Est.

Jacques Denis ajoute :

« Kanapa était très ouvert au monde, attentif à ce qui se faisait ailleurs ; il y butinait ce qu’il trouvait de meilleur ; du côté des Italiens par exemple ».

Kanapa conseille le secrétaire général dans trois domaines : la théorie politique ; les questions internationales (et celles du Mouvement Communiste International) ; la politique unitaire. Autant dire qu’en quelques mois, son poste l’amène à avoir une vue sur l’essentiel des dossiers du moment. Et ces trois priorités - doctrine, diplomatie, union de la gauche- vont en vérité constituer ses terrains de prédilection jusqu’en 1978, jusqu’à la fin.

A la suite du Comité central d’Argenteuil, le débat avec Garaudy, comme on pouvait s’y attendre, rebondit ; l’attitude du philosophe est encore mise en cause lors d’une séance du Bureau politique du 2 juin 1966, rapportée dans une longue note qui figure dans les archives de Waldeck Rochet. Puis, Garaudy publie " Marxisme du 20è siècle" ; l’ouvrage a ses partisans ; Kanapa le critique assez sévèrement, dans une lettre à la direction – Lucien Sève fait de même. Garaudy leur répond, longuement, un texte de dix feuillets très denses .
Cette lettre de Kanapa se retrouvera, quelques mois plus tard, reproduite, sous une version « épurée », dans Les Cahiers du Communisme. Mais les péripéties que le texte connaît avant d’être publié ne manquent pas d’intérêt ; elles sont révélatrices de la force du courant garaudien, des réticences auxquelles se heurtent des opinions telles celles de Kanapa, et aussi sans doute certaines orientations de Waldeck Rochet.

Alors que " Roger" est critiqué par le Bureau politique, son livre « Marxisme du 20è siècle » est salué par l’universitaire Jacques Roux dans Les cahiers du communisme précisémment, revue dirigée pourtant par le très orthodoxe Léo Figuères. Pourquoi ne pas faire écho aux idées de Kanapa et de Sève, qui ont une lecture différente du livre ? Les Cahiers, quatre mois plus tard, proposent de réaliser un dossier avec l’ensemble des prises de position. Kanapa, prudent, assure ne pas vouloir jeter de l’huile sur le feu ; il suggère que la revue en discute au préalable avec les intéressés ( et il en informe Waldeck Rochet) :

" Il me semble que toute discussion sur ces questions doit absolument aboutir à faire avancer la solution des problèmes. Il faut discuter non pas pour continuer " la petite guerre" mais premièrement pour assainir la discussion, deuxièmement pour la faire progresser vers un certain règlement, vers un certain accord sur des bases justes" .

Ce souci de laisser se dérouler ouvertement le débat dans le Parti, assez nouveau il faut le reconnaître, chez Kanapa, est partagé et encouragé par Waldeck Rochet ; ce dernier tient beaucoup à ce mode de gouvernement, qui change du monolithisme thorézien.
Le dossier des Cahiers doit sortir en mai ; cela ne se fait pas ; en juin non plus. Cette fois, Kanapa proteste auprès de Figuères et en informe Roland Leroy, membre du secrétariat, responsable aux intellectuels ; il se plaint pareillement auprès de Leroy que la Nouvelle critique publie sans précaution les thèses du PC chinois sur la révolution culturelle alors qu’il avait été convenu de ne pas les reproduire. De Garaudy, il dit à Leroy :

" A ma connaissance la loi du parti est la même pour tout le monde ( et un membre du Bureau Politique moins que tout autre ne peut être censé l’ignorer). A ma connaissance aussi, la session du comité central d’Argenteuil ne libère personne de ses responsabilités. Et l’appel qu’il a lancé au développement de la recherche (…) n’a rien à voir avec une reconnaissance de jure de l’individualisme et du comportement de grand seigneur. Ce genre d’attitudes empoisonne l’atmosphère dans le milieu, relativement restreint, des intellectuels communistes" .

Le ton est piquant ; il concerne Garaudy ; Leroy se sent visé ; il réplique sèchement, rappelant au passage qui est le patron :

" Je trouve tes termes totalement inadmissibles. (…) Tu n’avais qu’à me rencontrer avant d’écrire" .

Cet échange vitriolé avec Leroy qui affecte Kanapa - il conserve soigneusement, et jusqu’au bout, cette lettre dans ses dossiers – est un nouveau signe d’une déjà longue inimitié, qui rebondira.
Semblables (séducteurs, brillants) et opposés ( par l’histoire, la sensibilité, le comportement), voisins et concurrents, les deux hommes se détestent cordialement.
Finalement, Les Cahiers publient le dossier dans leur numéro de l’été 1967, après des mois de tergiversations ; il est intitulé " A propos de quelques questions de philosophie" et comprend les textes de Sève, Garaudy, Roux, Fuchsmann et Kanapa.

Prolixe, Garaudy sort un nouveau livre, « Le problème chinois », en 1967 ; Kanapa procède à une lecture méticuleuse de l’essai ; on dispose, dans le fonds Waldeck Rochet, de ses annotations manuscrites , qu’il met ensuite en forme dans une longue note, un tapuscrit de 14 feuillets, pour le secrétaire général :

« Tout se passe comme si Roger reconnaissait le « modèle » chinois, reconnaissait l’existence et la possibilité de « deux conceptions du socialisme » ( il le dit dans son introduction) qui, simplement, se partageraient le mouvement communiste. L’idée du « schisme » - expression qui nous est totalement étrangère et qui assimile le mouvement à une Eglise – suggère précisément cela : il y a deux conceptions, il y a deux Eglises. Et le dialogue entre elles est possible puisqu’il peut et doit exister une pluralité de « modèles » du socialisme. Or c’est vrai qu’il existe une diversité des formes d’édification socialiste. Mais c’est introduire la plus grave des confusions que de suggérer que cette diversité implique ou admet une diversité des conceptions du socialisme. Nous disons, nous : les dirigeants chinois sont en rupture avec le socialisme scientifique ».

Kanapa est entendu ; Waldeck Rochet reprend assez précisément ces critiques, en avril 1967, dans une note à Garaudy puis dans une lettre au Bureau politique où il indique que l’auteur

« n’a pas (tenu compte) de mes remarques les plus importantes concernant la prétendue existence de « deux conceptions du socialisme » et la lutte politique contre la ligne chauvine et aventuriste du groupe de Mao Tsé Toung » .

De la même période et sur le même enjeu, on dispose encore d’une note de Kanapa concernant un article de " Roger", intitulé " Science, idéologie et humanisme", paru dans une revue cubaine. Garaudy y attaque Recherches Internationales, revue dirigée par Kanapa et Cohen, plus précisément un article d’un scientifique soviétique à propos de Lyssenko, Mitchourine et la génétique. C’est l’occasion pour Kanapa, toujours aussi agacé par « l’amateurisme » garaudien, de revenir sur ce vieux dossier :

« Roger reprend à son compte la présentation vulgarisée du mitchourinisme, selon laquelle il y aurait « opposition » radicale entre le mitchourinisme et la génétique classique. Il semble bien qu’on en ait ( c’est à dire que Lyssenko en ait) fait dire beaucoup plus à Mitchourine que celui-ci n’en avait dit là-dessus » .

Kanapa apporte donc une aide méthodique à Waldeck Rochet dans cette sorte de guérilla qu’il livre contre Garaudy et dans le même temps conforte le pouvoir du secrétaire général. Il y a dans ce comportement moins un repli sectaire face à une dérive « droitière » qu’une démarche précautionneuse d’une direction désireuse de bouger mais redoutant « une politique de godille du type « un jour à gauche, un jour à droite » (dixit Kanapa). Certains thèmes garaudiens, plus tard, seront repris par Kanapa ( la question de la « conception » du socialisme par exemple) ; le désaccord est largement politique, il porte sur la manière de faire, de conduire la modernisation, il vise l’ « amateurisme » et l’imprudence garaudienne.

Le conseiller Kanapa ne se contente pas de riposter, il attire l’attention du secrétaire général sur des novations ; ainsi, au cours de ces mêmes mois, il lui fournit une note de lecture sur un livre du philosophe Michel Verret , présentant avantageusement l’auteur, proche des positions d’Althusser, et son essai,

« honnête, (…) serein, ce qui est déjà une qualité dans l’état actuel des choses » .

Kanapa y a cette formule sur la manière de regarder le passé (récent) communiste :

« Quand il (Verret. NDA) fait référence au passé – référence qui compte tellement (trop) dans tous les travaux de ce genre, je pensais à cette expression d’Eluard qu’il y a deux façons de dire les choses : « au bien » ou « au mal ». Verret les dit – ou plus exactement : a le souci de les dire « au bien ». Avec un sentiment de responsabilité ».

Puis il conseille très précisément Waldeck Rochet sur la marche à suivre :

« A mon avis, il ne serait pas mal que tu lui adresses un mot, avec trois idées. D’abord, tu pourrais l’approuver de considérer que « le travail théorique est pour un marxiste une des formes du travail militant.(…)Ensuite, tu pourrais indiquer que son livre enrichit utilement la réflexion (…). Enfin, tu pourrais l’encourager à poursuivre son effort de recherche.(…) Ce serait sans doute un stimulant pour un camarade qui est une « valeur » de notre Parti ».

Kanapa signe son retour dans la presse quelques jours après le XVIIIe congrès du PCF, en janvier 1967, avec deux longs articles consécutifs, dans L’Humanité, visant à promouvoir un livre intitulé La marche de la France au socialisme . Un livre intéressant car il marque bien la période charnière où se situe alors la réflexion communiste : l’ouvrage proprement dit est le fait de cinq cadres thoréziens. Sous la direction de Georges Cogniot, il s’agit de J. Chambaz, H. Claude, J. Denis et V. Joannès, autant de vieilles connaissances de Kanapa. L’objectif est en partie de sauver l’héritage thorèzien, d’en réécrire l’histoire, de réactiver la mythologie en valorisant les novations de l’ancien secrétaire général, singulièrement ce fameux interview au Times de 1946, déjà mentionné. C’est d’ailleurs à l’occasion du vingtième anniversaire de ce texte que paraît l’ouvrage… Hommage ambigu, car implicitement il attire l’attention sur les vingt années de relatif marasme qui suivirent. Or le livre est préfacé, et encadré, par Waldeck Rochet ; la tonalité de son introduction, si elle ne porte pas la contradiction au contenu de l’ouvrage, nuance l’ensemble et met essentiellement l’accent sur la problématique de la démocratie et du socialisme .

On peut penser que Kanapa a contribué à l’écriture de cette préface. En tout cas, ses deux articles consacrent à cette ouverture une place majeure, dans des termes très proches de ceux du secrétaire général :

« L’idée maîtresse de l’ouvrage, c’est celle que Waldeck Rochet place en tête de sa préface : « Démocratie et socialisme sont inséparables ». Il faut l’entendre, si l’on peut dire, dans les deux sens. C’est à dire avant et après. Avant : la lutte pour la démocratie, pour l’instauration, puis l’élargissement, l’approfondissement continus d’une démocratie authentique est « le problème fondamental de l’acheminement des masses à la révolution socialiste ». Après : le socialisme étant le « couronnement » de la démocratie, il constituera en France l’expression la plus large, la plus complète de la vie démocratique » .

On retrouve là les mots clés d’une stratégie nouvelle encore en gestation que Waldeck Rochet – et Kanapa- vont approfondir, souvent sous la pression des événements, au cours des mois suivants.

Au passage, on relève plus qu’une nuance entre Kanapa et les auteurs du livre sur la définition de la question, cruciale, de la dictature du prolétariat ; à l’évidence, le maintien de cette notion est antinomique avec un projet démocratique ; à défaut de l’abandonner, ce que personne alors n’ose demander ouvertement, on interprète le concept, on en relativise la portée, tout un exercice jésuitique, une bataille d’arguties ; derrière les formulations plus ou moins précautionneuses, on pressent une plus ou moins grande distance avec l’objet ; si les cinq auteurs mentionnent « la dictature temporaire du prolétariat », Kanapa lui parle du :

« contenu du pouvoir qu’instaurerait le socialisme en France – et que la terminologie traditionnelle appelle dictature du prolétariat ( c’est à dire l’hégémonie politique de la classe ouvrière dans le cadre de ses alliances avec les autres masses laborieuses) »,

et ce contenu, ajoute-t-il, c’est en fait la participation et la démocratie. Le raisonnement boite quelque part. Ce débat allait rebondir en 1968.
Ce point de doctrine a des incidences politiques immédiates. Le PCF est engagé, on va le voir, dans d’étroites discussions avec les socialistes, et la question du pouvoir politique sous le socialisme, de la collaboration durable de formations alliées est devenue cardinale.

Un mois plus tard, Kanapa signe un long papier polémique contre le maoïsme, bien mis en valeur par le quotidien ; le titre, vigoureux, signifie qu’un Kanapa nouveau est de retour : « Le marxisme n’est pas un catéchisme ». Il s’agit d’une vive critique de la révolution culturelle qui fait rage alors à Pékin ; Kanapa fustige le petit livre rouge, " bréviaire primitif", " bible maoïste d’un niveau plus qu’élémentaire ", qui donne " du marxisme une image caricaturale ", théorise la violence et la guerre et

" privilégie la fonction répressive du pouvoir socialiste. (Cela) contredit le léninisme. Il est vrai qu’il y avait une idée ( et une pratique) de ce genre chez Staline. Cela n’excuse pas Mao. Tout au contraire : les erreurs de Staline à cet égard ayant été mises à nu pour servir d’enseignement à tous les communistes du monde, cela aggrave sa responsabilité » .

Quelques semaines plus tôt, il est vrai, le secrétariat lui avait demandé « de préparer un recueil de 100 pages de textes de Marx, Engels, Lénine à propos de la Révolution culturelle » . L’article remplace sans doute le recueil dont on ne trouve pas trace.

Kanapa se réinstalle dans la vie publique. On le voit, écrivain, dédicacer ses livres au XVIIIe congrès, assister à une soirée Aragon au théâtre de la Commune d’Aubervilliers (avec Waldeck Rochet), présenter ses essais sur Marx et Engels à la vente du livre marxiste, au printemps ; il signe une critique, très positive, d’un essai d’Emile Bottigelli, une vieille connaissance avec qui il s’était brouillé à la fin des années cinquante ; il apporte toutefois une petite réserve sur l’identification que ferait l’auteur entre révolution et insurrection armée .

L’automne 1967 est marqué par le cinquantième anniversaire de la Révolution d’Octobre ; la date est traditionnellement célébrée avec émotion par le PCF ; le jubilé donne lieu à des initiatives d’éclat et à une abondante littérature. On y trouve une double tonalité, à l’image de cette phase de transition où semble être la réflexion de l’équipe dirigeante.
Un texte manuscrit de Kanapa, probablement de la fin de l’été ou du début de l’automne , montre bien cette ambivalence. Peut-être ce texte est-il le projet de « salutation » que lui demande de rédiger le Bureau politique, avec R. Guyot et A. Vieuguet .

D’un côté, un lyrisme persistant pour saluer longuement la portée « universelle » de cette Révolution, « la gloire immortelle du prolétariat russe », etc… Kanapa parle de

« fête non seulement pour les communistes français mais aussi pour les travailleurs de nos villes et de nos champs, pour les nombreux intellectuels progressistes de notre pays… ».

D’un autre côté, en quelques phrases denses, une insistance sur les conditions nouvelles du combat politique, donc sur les formes nouvelles de la révolution aujourd’hui.

« C’est sur cette base que notre parti a été amené à formuler lors de ses derniers congrès des thèses qui ont rencontré un grand écho parmi tous les démocrates, et notamment dans les rangs du parti socialiste SFIO, sur les possibilités de passage au socialisme, sur la collaboration des partis démocratiques dans la construction du socialisme, sur le caractère du pouvoir politique des travailleurs dans une France socialiste. Ces thèses nouvelles avancées par notre parti contribuent à faire progresser l’unité d’action entre socialistes et communistes, unité qui est la condition majeure du succès de la lutte pour une démocratie véritable, puis pour le socialisme".

C’est très exactement l’argumentaire, souvent au mot à mot, que reprend peu après Waldeck Rochet dans un discours prononcé au colloque de l’Institut Maurice Thorez, le 15 octobre. Ce texte, édité en brochure sous le titre « Qu’est-ce qu’un révolutionnaire dans la France de notre temps ? » , va connaître un certain écho dans le PC, et servir un peu plus tard de manuel à la jeune génération communiste déboussolée par les événements de 1968.

Ce texte manuscrit de Kanapa est assez significatif de sa façon de penser, quelque peu contradictoire, marquée par une écriture précise, aux formes régulières, aux espacements stables, comme composée d’un seul jet ET en même temps truffée de ratures, de renvois, d’ajouts, de ratures des ajouts, comme une pensée doutant d’elle même en permanence…

En fin d’année, Kanapa figure dans quatre des cinq tables rondes organisées par l’Humanité sur différents enjeux de la vie soviétique( politique internationale, mouvement communiste, démocratie, développement…). Il y propose une vision positive de la réalité russe tout en évoquant la répression stalinienne, peu mentionnée par ailleurs lors de ces festivités :

« Fermer les yeux devant ces erreurs est absolument impossible. Ce serait même parfaitement déplacé au regard des victimes de ces erreurs et du tort que ces erreurs ont causé à l’Union Soviétique. Mais réduire l’histoire de cinquante ans de socialisme à ces erreurs, parfois graves, c’est tout aussi absurde et tout aussi déplacé » .

Il effectue son dernier séjour en URSS en qualité de journaliste : il se rend dans les Républiques baltes, réputées pour une gestion plus moderniste ; il en rapporte une série de reportages, intitulée « Voyage aux pays baltes. A propos de la réforme économique en URSS » .

C’est à cette époque qu’il écrit un petit papier sur la paix pour la revue catholique, Echanges ; or la rédactrice, une religieuse, le présente, apparemment sans la moindre malice, comme un porte-parole des « démocraties populaires » ; il feint de se mettre en colère, mais l’échange reste extrêmement courtois.

B) " Dialogue doctrinal" à gauche

On le voit, ce qui importe avant tout pour Waldeck Rochet – et Kanapa, c’est l’élaboration d’une alternative à la française, qui passe par l’union de la gauche. Dès son retour en France, Kanapa est amené à participer au "dialogue doctrinal" qui s’est noué depuis peu entre les formations de gauche et qui allait de fait aboutir, en 1972, au programme commun. Cette idée de programme commun, Waldeck Rochet la lance au XVIIè congrès, en 1964, lorsqu’il accède au secrétariat général ; il milite en faveur d’une candidature unique à gauche pour les élections présidentielles de décembre 1965 ; un accord politique sera d’ailleurs trouvé avec F. Mitterrand, sans une réelle base programmatique toutefois.

F. Mitterrand, qui a fédéré pour l’occasion la gauche non-communiste dans la FGDS en septembre 1965, met en ballottage le général de Gaulle et engrange au second tour 45% des voix ; il met en place un "contre gouvernement" en mai 1966, précise son programme, structure la Fédération de la gauche ; en décembre de la même année, alors qu’approche l’échéance des législatives du printemps suivant, le PCF et la FGDS procèdent à une série de rencontres ; dans un communiqué commun, ils dressent l’état de leurs convergences, de leurs divergences et se mettent d’accord sur le principe du désistement réciproque pour le second tour des législatives.

Le discours que prononce Waldeck Rochet à la première de ces rencontres est tenu secret ; il ne sera publié que dix ans plus tard, dans un recueil de ses textes politiques ; il intervient sur un thème cher à Kanapa, celui de la politique extérieure gaulliste :

" Nous lisons parfois, dans certains journaux, que les communistes pourraient être amenés à ménager le pouvoir gaulliste pour des raisons de politique extérieure. Nous rejetons avec force de telles allégations parce qu’elles sont dénuées de tout fondement et traduisent une méconnaissance totale de la politique de notre parti" .

Kanapa apparait dans ces débats à gauche dès les premiers mois de 1967 : en février, par exemple, il participe au colloque de Suresnes du CERES sur le thème de " l’égalité, fondement d’une politique socialiste ?" ; il s’agit d’un de ces nombreux colloques qu’organise la gauche socialiste pour préparer son unification ; le journal Le Monde rend largement compte de cette rencontre ; y participent François Mitterrand, président de la Fédération, Guy Mollet, secrétaire général de la SFIO, Gilles Martinet, responsable du PSU, Didier Motchane du CERES et Jean Kanapa pour le PCF.

L’égalité n’est pas l’égalitarisme, dit ce dernier ; même l’URSS tend aujourd’hui à revenir à une certaine hiérarchie salariale. Il voit la source des inégalités dans l’existence des classes sociales ; puis il entonne un hymne à l’unité de la gauche, qui serait " de plus en plus voulue par les masses populaires", écrit Le Monde :

" Il faut tout faire pour constituer un rassemblement majoritaire des forces socialistes, qui est comptable de l’avenir de l’égalité en France" .

Les élections de mars 1967 sont bonnes pour la gauche ; le PCF gagne plus d’un million de voix par rapport à 1962 ; la FGDS frôle les 20% ; de Gaulle n’a plus que quatre voix de majorité à l’Assemblée. Les formations de gauche reprennent leurs discussions, au printemps . Kanapa y participe ; il réalise à cette occasion des comptes rendus, manuscrits, très scrupuleux de ces échanges ; ces P.V., pris sur le vif, sans rature, sont impressionnants de technicité et d’une étonnante précision ; l’auteur semble pouvoir retenir les moindres mots, garder les nuances, donner à certains dialogues une vivacité, une vérité déconcertante.

Ce talent dans la retranscription fait un peu penser à ce savoir-faire des grands interprètes professionnels qui font du « consécutif », capables de retenir des tirades interminables et compliquées puis de les redonner parfaitement, sans qu’il y manque la moindre nuance, de contenu ou de tonalité.
Kanapa utilisera d’ailleurs cet art dans de fameuses occasions, à Prague en 1968, ou lors des rencontres avec les Soviétiques entre 1975 ou 1977 ; c’est un méthodique, un homme de notes, un greffier rouge, un notaire du communisme, imbattable dès lors qu’il s’agit de conserver les minutes de la procédure. Une tournure d’esprit ? certainement. Une passion du mot, aussi, qui habite cet homme de plume. Une aubaine pour l’historien.

Il consigne donc la rencontre entre communistes et socialistes de la fin mai 1967 dans un document de 8 pages manuscrites ; les échanges sont très idéologiques ; les deux délégations débattent d’un double thème, « la démocratie » et « le passage au socialisme » ; on a droit à une passe d’armes entre Guy Mollet et Waldeck Rochet ; puis interviennent, côté socialiste, Claude Fuzier, le nouveau directeur du Populaire, Gérard Jaquet, Claude Pontillon et, pour le PCF, Etienne Fajon, Georges Marchais, René Piquet ; Jean Kanapa, pour l’heure, se contente de prendre des notes.

Guy Mollet suggère que des commissions spécialisées déblaient le terrain, qu’une nouvelle rencontre politique "au sommet" tranche ou arbitre ; la SFIO propose plusieurs thèmes de réflexion : la tradition française de démocratie ; les mécanismes de démocratie politique, actuels et à venir ( dont la question de la " dictature du prolétariat") ; les réformes économiques.

Les notes nous montrent un Waldeck Rochet qui parfois module ou précise certaines formulations de Guy Mollet ; par exemple, concernant la démocratie, le dirigeant du PCF souhaite qu’on lie cet enjeu à celui du mouvement ouvrier.
Quand Guy Mollet explicite ce qu’il entend par démocratie française, la loi de la majorité et le droit de la minorité, en marge Kanapa ajoute

" Ce n’est pas seulement cela" .

Waldeck Rochet se dit partisan du suffrage universel et du passage pacifique au socialisme, opposé aux minorités agissantes ; Mollet y voit un élément " très positif". Sur les mécanismes démocratiques, on critique la politique gaulliste ( désinformation ; loi électorale) ; on se demande ce « que ferait la gauche ? » ; on débat du mode de scrutin, des médias et de l’ORTF, du rôle de l’Etat. Il est question aussi du régime de transition, du régime socialiste ; Guy Mollet note qu’en matière de

" pluralisme des partis, vous avez fait un effort énorme ; il faudra rédiger cela".

Le leader socialiste rappelle qu’il est en faveur d’un pluralisme qui persisterait sous le socialisme, et d’une multiplicité des candidatures. Rochet précise qu’en ce qui concerne la phase de « transition », le programme du PCF est clair : libre activité des partis ; une fois le socialisme installé, il est

" pour le pluralisme des partis, mais en considérant que nos deux partis auront une fonction principale. Y compris des partis d’opposition à condition qu’ils respectent la légalité socialiste et les mesures de défense de la démocratie socialiste".

Mollet et Jaquet tiennent un discours très marqué à gauche ; le patron de la SFIO dit par exemple que

" les Suédois ont du abandonner le pouvoir à la bourgeoisie parce qu’ils n’avaient pas fait le socialisme"

ou encore :

" les premières années (du nouveau régime) seront les plus dures car il y aura des déceptions".

Le débat porte ensuite sur les réformes économiques. Mollet émet des doutes sur les nationalisations mais se prononce pour l’extension du secteur public ; les deux premiers dirigeants sont d’accord pour repousser l’idée que les syndicats seraient des courroies de transmission ; Rochet se prononce pour le droit de grève.

La rencontre se termine par la décision de créer deux commissions de cinq membres avec chacune un responsable, dont C. Fuzier.
L’Humanité ne fait pas écho à cet échange ; le journal annonce cependant une autre rencontre entre la FGDS et le PCF le 15 juin.

Lors de cette nouvelle réunion , C. Fuzier introduit la discussion sur les objectifs que doit s’assigner le socialisme en France ( préserver les libertés démocratiques, le niveau de vie, s’appuyer sur l’adhésion populaire) ; sur la " durée de passage : on ne peut en avoir idée" ; concernant les " moyens de passage : on exclut la violence(…). Le premier moyen est la démocratisation de l’enseignement,(…) le deuxième : une information économique générale et permanente" .

Rochet nuance :

" Nous formulons un peu d’une autre manière. Les réformes peuvent y conduire mais n’y équivalent pas".

Pour lui, socialisme est synonyme d’abolition des classes, de socialisation des moyens de production ; pendant un temps coexisteront des secteurs privé et public.
Mollet concède que

" l’addition de petites réformes ne fait pas le socialisme".

Rochet interroge ses partenaires sur ce qu’ils entendent par « (inter)liaison des économies ». Pour Mollet, c’est de l’Europe qu’il s’agit, un dossier qui ne rend pas « impossible » une expérience de gauche mais va lui créer des « difficultés ». Le même Mollet demande s’il subsistera, pour les communistes, un secteur privé. Rochet répond par l’affirmative : un « secteur large, au début ». Et Kanapa, en marge, note : "leur envoyer Economie et politique sur le C.M.E. ». Le débat porte sur les " nationalisations indispensables : énergie, électronique, chimie".
On voit intervenir aussi Marchais, Piquet.

Ces deux P.V. de mai et juin constituent des documents tout à fait intéressants sur la tonalité des discussions à gauche à la veille de 1968 : ignorance – et découverte- des positions mutuelles ; barre haut placée : l’instauration du socialisme ; réflexion doctrinale comme méthode de dépassement des différences.

F. Mitterrand n’apparaît pas dans ces discussions ; la méthode ne lui convient guère ; ces discussions de doctrine l’indiffèrent ; de plus il se fait voler la vedette par G. Mollet dans la gauche socialiste ; il attend son heure.
La rencontre de juin est largement couverte par la presse. L’Humanité en fait sa « une » ; un court communiqué est adopté ; on y fait état des divergences qui subsistent, des efforts à faire ; les deux délégations

" désignent pour cette tache d’exploration un groupe de travail dont les conclusions leur seront soumises à la rentrée d’octobre" .

Le quotidien communiste annonce peu après la constitution de ce groupe de travail FGDS/PCF. Si le nom de Kanapa n’apparaissait pas, curieusement, dans la délégation du PC du 15 juin, cette fois il figure explicitement parmi les 9 représentants communistes.

C’est un signe de promotion rapide ; grâce à Rochet, il double les structures officielles. Alors que le patron du secteur international est toujours Raymond Guyot, c’est Kanapa qui est chargé du dossier de la politique extérieure dans ces entretiens à gauche. Son partenaire pour la FGDS est Roland Dumas, alors député de Corrèze.
Le groupe de travail, durant l’été, passe en revue les différents problèmes en litige. Puis Dumas adresse le 22 septembre 1967 à « (son) cher ami » Kanapa le " procès verbal du groupe de travail FGDS-PCF sur la politique étrangère" .

Ce P.V. part des principes sur lesquels les partis s’étaient déjà mis d’accord en décembre 1966 et souhaite en élargir la portée : une politique extérieure de paix, de sécurité, d’indépendance ; le refus de la course aux armements et des blocs ; le soutien aux efforts de désarmement ; le refus de la force de frappe ; un traité d’interdiction des essais ; vers un accord de non-prolifération ; pour la création d’une zone dénucléarisée en Europe.
Sur la question de la dissolution des blocs, il est précisé que le PCF se prononce contre le renouvellement du pacte atlantique en 1969 ; et pour une conférence sur la sécurité en Europe ; il est également pour l’autonomie des DOM.

Puis le texte détaille les positions respectives sur les enjeux plus ponctuels :

* Allemagne : reconnaissance de la réalité de la RDA ;
* Vietnam : la FGDS est contre toute intervention de tout Etat étranger ; le PCF pour l’actualisation de Genève par le Nord et le FLN ;
* Moyen Orient : divergences sur le retrait des territoires et droits nationaux ;
* Dictatures d’Europe : solidarité avec les peuples concernés ;
* Organisation de l’Europe : le Marché commun est une réalité (mais le texte comporte un point d’interrogation en marge de cette formule) ; il est dominé par les cartels ; pour un contenu nouveau ; démocratiser ; le PCF est contre un gouvernement supranational, pour une grande Europe ; la FGDS est favorable à un pouvoir politique commun, à l’indépendance politique et économique de l’Europe et à une planification européenne.

Le groupe de travail aboutit à un projet d’accord en octobre ainsi que les deux délégations l’avaient souhaité au printemps. Pourtant les formations ne donnent pas de suite publique, du fait notamment des divergences internes à la FGDS. Pour l’heure fonctionne une sorte de ménage à trois : W. Rochet, F. Mitterrand, G. Mollet, ou PCF, FGDS et SFIO. Les Conventionnels de Mitterrand ont fédéré en 1967 de nombreux clubs et ne souhaitent pas être absorbés par la SFIO ; cette dernière n’entend pas laisser à Mitterrand l’exclusivité du débat avec le PCF. Kanapa aborde cette question dans un discours, début 1968 :

" Il est significatif que la FGDS ait fait traîner depuis trois mois le projet de document élaboré par le groupe de travail - et qui constituait un pas en avant par rapport à l’accord du 20 décembre (1966). Il a fallu toute notre insistance - et aussi les explications publiques que nous avons multipliées ces derniers temps à la fois sur notre volonté unitaire et sur nos positions, y compris sur les points les plus controversés - pour que la FGDS finisse par remettre en route les discussions avec nous sur un projet de plate-forme commune. Ces discussions se déroulent actuellement sur la base du projet d’Octobre."

Au titre de ces "explications publiques", mais aussi dans le cadre du travail pédagogique en direction des communistes, Kanapa intervient à plusieurs reprises, à l’automne 1967, pour expliciter les évolutions de la position communiste sur certains des « points les plus controversés », comme l’Europe ou l’OTAN ; il est ainsi l’auteur, dans L’Humanité, d’une série de trois articles, sous le titre générique " L’Europe et la gauche" , puis de quatre chroniques consécutives sur " Le Pacte Atlantique et la gauche" . Dans La Nouvelle Critique, qu’il retrouve pour la circonstance, il participe à une table ronde avec Jacques Denis et l’économiste Thoraval, intitulée "Dialogue à trois sur l’Europe" :

" On sait qu’il y a là un important thème de discussion entre les communistes et le FGDS" .

Ces articles, qui pour l’essentiel marquent une prise en compte nouvelle des réalités européennes de la part des communistes, sont remarqués par la grande presse . Kanapa s’exprime pareillement dans la presse étrangère, répondant par exemple à une interview du journal allemand « Frankfurter Bote ».

Au terme de cette année 1967, il peut tirer un bilan encourageant de sa réinstallation parisienne ; l’ancien correspondant à Moscou, intime de Waldeck Rochet, est devenu en quelques mois, un de ceux qui « donnent la ligne » dans L’Humanité ; il est non seulement un des principaux négociateurs communistes avec la gauche socialiste mais, sous la tutelle du secrétaire général, c’est même lui qui, un bref moment, début 1968, pilote les conversations pour le PCF. Une lettre à Waldeck Rochet, le 19 janvier 1968, le montre ; il y fait état d’une rencontre qu’il vient d’avoir avec Claude Fuzier, son homologue socialiste, ainsi que d’un nouveau rendez-vous avec celui-ci le 2 février et

" de propositions pour la poursuite du "dialogue doctrinal" avec la SFIO" .

Dans ce courrier, il propose de "restructurer" le cadre des discussions entre les deux formations ; le débat avec C.Fuzier a été long, dit-il, mais

" elle a permis de lui faire admettre, jusque dans la formulation de points importants, l’essentiel de nos préoccupations".

Rappelant les engagements passés des deux formations, les thèmes abordés par Guy Mollet ou Waldeck Rochet, Jean Kanapa (et Claude Fuzier) suggèrent, plutôt que deux forts groupes de travail, neuf petits groupes : chacun s’occuperait d’un chapitre où on examinerait l’état des accords et des divergences, rédigerait un avant-projet soumis aux délégations des deux partis, à charge pour celles-ci de reprendre les discussions. Kanapa propose même les noms des neuf "rédacteurs" communistes et suggère que la liaison soit assurée par lui (et Fuzier). Il ajoute :

" Directive serait expressément donnée à tous les camarades participant à ce travail de préparer sans tarder leur contribution, de façon à éviter - et cela dès le début- les "échanges de vues" sans fin. A partir du moment où le travail s’engagerait, nous devrions y participer avec des dossiers déjà très élaborés. L’activité commune des différents groupes pourrait commencer dès les lendemains de la Fête de l’Huma".

De fait accompagnaient ce mot à Rochet un " plan de travail" et une feuille avec les coordonnées personnelles de toutes les personnes citées ; le plan détaille les sous-groupes de travail, en fait au nombre de huit :

- tradition démocratique française/ Chambaz ;
- critique de la démocratie actuelle/ Courtieu (et Henri Claude) ;
- éléments de base de démocratie (Victor Joannes et François Hincker). Le chapitre le plus difficile, dit Kanapa ;
- exercice du pouvoir/démocratisation économie/ Jean Fabre (Fernand Clavaud) ;
- exercice du pouvoir/ institutions et démocratie nouvelle/ Pierre Juquin ;
- définition de l’objectif socialiste/Jacques Denis ;
- construction du socialisme, en fait voie de passage et démocratie socialiste/ Jean Kanapa ( Henri Jourdain, Georges Cogniot) ;
- les partis/ Jean Burles.

Ce projet est accepté par la direction. Le secrétariat décide

« d’approuver les propositions du camarade Jean Kanapa en vue de la poursuite du dialogue doctrinal avec la SFIO » .

Mais ce plan ne sera pas appliqué ; l’actualité bouscule cet agenda ; les discussions à gauche vont durablement s’interrompre ; lorsqu’elles reprendront, on retrouvera un peu de cette "architecture".
Simplement, on aboutit, le 24 février 1968 , à la déclaration commune du PCF et de la Fédération de la gauche ; le texte traite des questions démocratiques, sociales et internationales ; sur la politique extérieure, la déclaration reprend l’articulation du PV de Roland Dumas dans des termes à peu près analogues pour ce qui concerne l’examen des problèmes particuliers et les grands principes, mais ce chapitre international s’ouvre sur une longue déclaration où chacun des partis pointe les divergences notamment sur la question européenne.

Le travail engagé dans le cadre des négociations à gauche, comme la préparation d’ailleurs, dès 1964, d’une future conférence des PC, s’ils n’aboutissent pas à des initiatives immédiates, poussent cependant le PCF à approfondir d’importants points de doctrine. Où Kanapa joue un rôle moteur. Figure ainsi dans les archives une série de notes de travail, de cette époque, signées de lui, par exemple sur la démocratie : dans ce manuscrit de six feuillets, il fustige la « démocratie bourgeoise », prône une démocratie participative, non seulement au plan des institutions mais aussi de l’économie, qui marquerait un pas vers le socialisme ; les nationalisations ne sont pas le socialisme mais elles favoriseraient la lutte pour ce socialisme ; la démocratie n’est pas un état mais un mouvement. Kanapa cite ici « Maurice », Lénine : la démocratie jusqu’au bout conduit au socialisme mais la démocratie ne "donne" pas le socialisme ; encore faut-il s’assurer du pouvoir, but de la révolution socialiste ; Kanapa voit dans cette « chaîne » l’unité, la cohérence du programme communiste.

Une autre note, de quatre feuillets, pareillement manuscrite, porte sur "unité et union" et sur les fondements théoriques de ces mots d’ordre ; elle semble avoir été rédigée dans la foulée de la précédente ; l’unité renvoie au regroupement de la classe ouvrière, une seule et même classe (référence est faite à Marx, à Lénine) ; l’union touche au rassemblement aujourd’hui de toutes les forces anti-monopolistes à l’heure du C.M.E.

Deux autres notes, dactylographiées, figuraient dans les dossiers de Kanapa ; elles ne sont pas nécessairement de lui ; il les utilise, les corrige ; l’une, de cinq feuillets, s’intitule " A propos de la démocratie" : il n’y a pas de démocratie pure mais cette notion a toujours un contenu de classe ; suivent des considérations sur l’histoire, le rôle de la classe ouvrière, la démocratie économique ; l’autre traite de la pluralité des partis , à partir d’une définition, plutôt étroite, des partis politiques .

C) La "Polex"

Le camp de base de Kanapa, au retour de Moscou, est la section de politique extérieure, plus communément appelée la « Polex » ; elle est alors située rue Saint Georges, des locaux que Kanapa connaît bien. Aux côtés d’autres secteurs de travail (Organisation,
Propagande, Economie…), la « Polex » est une des plus importantes commissions du Comité central ; elle remplit plusieurs tâches : la gestion des relations internationales du PCF ( à commencer par le mouvement communiste), l’étude et l’analyse des grands enjeux, l’élaboration d’une politique extérieure alternative. Divisée en secteurs géographiques ( et thématiques), elle est en partie l’héritière d’anciennes sections à présent disparues, comme la « section coloniale ».Elle est dirigée par Raymond Guyot, épaulé par Jacques Denis ou Léon Feix, et compte parmi ses collaborateurs permanents Jean Garcia, Elie Mignot, Georges Fournial, Louis Le Floch, Roger Trugnan.

Kanapa arrive à la « Polex » alors que de rapides évolutions marquent la situation internationale. Il participe notamment au « collectif URSS », un groupe de travail d’une vingtaine de membres ; ce collectif porte un intérêt particulier aux réformes économiques en cours en URSS, si l’on en croit un P.V. de réunion de Kanapa .
Il reçoit des délégations étrangères : en avril 1967, il accueille des Yougoslaves ; en mai, avec Guyot et Denis, il débat avec les émissaires du PC du Maroc et rédige un minutieux compte rendu ; il est associé – d’assez loin- à la préparation d’une conférence des Pc européens en Tchécoslovaquie, à Karlovy Vary, sur la question de la sécurité européenne, initiative prise par le PCF et assez calquée sur la diplomatie des pays de l’Est.
Il voyage, passe deux semaines au Japon durant l’été 1967 ; dans son compte rendu, il dit regretter la tonalité quelque peu antisoviétique du PC japonais ; de retour de Tokyo, il profite de son passage par Moscou pour rencontrer l’ambassadeur de Corée du Nord .
Il gère : ainsi la revue Recherches Internationales qu’il avait créée en 1957 connaît des difficultés financières ; dans une note cosignée avec Cohen, il propose de geler la parution de cette publication, dans l’attente de jours meilleurs .
Il est tout de même dans une situation un peu paradoxale, simple membre de la section, et il le restera jusqu’en 1973, alors que par ailleurs c’est un peu lui qui donne le « la » sur les enjeux internationaux.

Mais l’essentiel de son temps, à la « Polex »‚ est occupé par la préparation d’une nouvelle conférence mondiale des PC ; l’idée, on l’a vu, était dans l’air dès 1964 ; il participa, l’année suivante, à une première rencontre exploratoire, à Moscou ; en raison de l’aggravation des divergences au sein du mouvement communiste, l’affaire tourna court ; elle se voit relancée en 1967 :

" Le projet de conférence mondiale apparaît durant ces années comme la tentative suprême d’endiguer la dispersion et de redonner un minimum de cohésion à un mouvement travaillé de plus en plus par des forces centrifuges" .

Kanapa est au cœur de la préparation, puis de la tenue, de cette conférence ; il participe, durant l’été 1967, à la rencontre entre Raymond Guyot et le Soviétique Mikhaïl Souslov ; ce dernier parle de trente-trois PC contactés :

" La majorité des PC est pour la conférence (…) Il faut la tenir même si certains partis ne veulent pas" .

Il évoque la marche à suivre : une rencontre consultative (les Hongrois accueilleraient), un communiqué de lancement à publier en décembre ; il demande l’aide du PCF :

" Cela demande un gros travail (de contacts) pendant les fêtes (du 50é anniversaire à Moscou), notamment de votre part. Vous pouvez jouer un rôle énorme".

Le dirigeant soviétique récuse l’idée d’une conférence non pas des PC mais des forces "anti-impérialistes" ; il a cette formulation :

" Il faut d’abord mettre de l’ordre dans la maison".

Le problème est de bien préciser l’objectif de la conférence. Le PCUS rêve de rassembler autour de lui et de condamner la Chine ; mais de nombreux partis n’entendent pas répéter les expériences de 1957 ou de 1960, avec des rencontres fixant une ligne générale, blâmant les hétérodoxes ; la question de l’ordre du jour n’est donc pas tranchée ; dans son P.V., Kanapa s’étonne que Souslov " s’affirme d’accord avec l’ordre du jour", alors que cette question reste ouverte. De fait, le PCF limite d’avance le champ d’action de la conférence ; Waldeck Rochet au Comité central d’octobre 1967 déclare :

" La prochaine conférence ne peut pas être un achèvement mais une étape à franchir dans la voie de l’unité du mouvement communiste et ouvrier international ; il n’y a pas lieu, dans ces conditions, de vouloir établir un ordre du jour général comme en 1960 mais de s’en tenir à un ordre du jour plus limité concernant la tâche majeure du mouvement, la lutte unie contre l’impérialisme".

En novembre, pendant les fêtes à Moscou , 18 PC lancent un appel pour la tenue d’une rencontre préparatoire en février 1968 et une conférence à la fin de l’année ; il s’agit des partis qui s’étaient déjà rencontrés en 1965, mais sans les Cubains .
Une rencontre préparatoire de 67 PC a bien lieu, du 26 février au 1er mars , à Budapest. 67 PC sur 92, un peu plus de deux sur trois ; la plupart des PC d’Asie sont absents ; 6 PC au pouvoir sur 14 choisissent de ne pas participer ; les Chinois fustigent la " conférence noire de renégats et de traîtres" ; la multi-polarisation se confirme, s’amplifie.
Kanapa prépare l’intervention de la délégation française . Dans ce projet, un long texte de 25 feuillets, il entend à la fois limiter les ambitions soviétiques, faire un geste en direction de l’ensemble des PC, présents ou absents à la réunion, insister sur ce qui les unit. Il rend hommage aux pays socialistes, à Cuba, au Vietnam ; il détaille le rapport de forces dans le monde, se montre très dur avec les Etats Unis, évoque rapidement une "activité de sape et de scission" sans citer le moindre nom ; il ajoute que la conférence n’est "pas une fin en soi mais une étape", vers une plus grande unité, que les divergences ne doivent pas faire obstacle aux actions communes. Il faut y inviter tout le monde, les Chinois, les Yougoslaves, bien définir l’ordre du jour, limité à l’anti-impérialisme. Il se prononce pour un document unique et une préparation collective.
Si le texte est adressé à Waldeck Rochet, Kanapa sait déjà que ce n’est pas lui qui le prononcera, comme c’était prévu à l’origine ; dans son projet, l’orateur en effet cite à plusieurs reprises le secrétaire général. Kanapa accompagne son texte d’un petit mot pour le dirigeant :

" A bientôt et meilleure santé".

Waldeck Rochet, ces premiers mois de 1968, est donc déjà affaibli ; la maladie va le foudroyer quelques mois plus tard et précipiter son remplacement ; cette fragilité du secrétaire général est probablement un facteur supplémentaire de complicité entre Kanapa – obsédé par la maladie, et dont on sait les problèmes chroniques de santé – et lui ; l’un et l’autre mesurent la précarité de leur situation. Waldeck Rochet, qui lui avait confié la direction des négociations à gauche, l’encourage à présent à devenir le principal artisan de la préparation de la conférence de Moscou ; dans l’un et l’autre cas, avec l’appui du secrétaire général, Kanapa double les structures officielles du parti, alors que d’autres, « protocolairement », pouvaient prétendre à ces tâches.

Ce sera finalement Georges Marchais qui conduira la délégation du PCF à Budapest et interviendra en son nom. Marchais et Kanapa vont se côtoyer sur ce dossier jusqu’à son issue, en juin 1969 ; dans leurs rapports, l’un et l’autre viennent de loin, on l’a vu en 1963, à Prague, ou en 1964, lors d’un débat sur Khrouchtchev : ils ne s’appréciaient pas franchement ; on ne peut guère imaginer deux personnalités si dissemblables ; pourtant, il finiront par se reconnaître ; cela demandera un certain temps.

Georges Marchais prononce donc le discours mis au point par Kanapa, le 28 février. Dans un souci nouveau de transparence, le texte est rendu public ; selon Lilly Marcou,

" c’est la première fois qu’une intervention du PCF dans le cadre du mouvement communiste est publiée peu de temps après qu’elle a été faite" .

La contribution française a été appréciée. Le PCF est au diapason avec les Italiens, les Espagnols, les Anglais. La tonalité du discours français se retrouve dans le communiqué final, qui parle d’un ordre du jour limité. Les partisans de l’ancienne conception ont été, sur ce terrain du moins, battus. La préparation du texte de la conférence s’annonce aussi plus collective : une commission est chargée de le mettre au point.

" Les propositions qu’il avance placent le PCF parmi les partis les plus influents du mouvement communiste à cette époque. Par certaines de ces propositions, le parti français annonce le tournant qu’il prendra quelques mois plus tard" .

Georges Marchais rapporte sur la rencontre de Budapest lors du Comité central des 18/19 avril ; le texte est de Kanapa : c’est lui qui supervise sa publication dans L’Humanité peu après : on dispose du texte dactylographié corrigé de sa main .

Jean Kanapa (avec Léon Feix) représente le PCF à la commission préparatoire, toujours à Budapest, du 24 au 28 avril 1968 ; dans son intervention , il y parle du "succès" de la rencontre de février ; il s’agit à présent d’être concret, de fixer la date, d’adopter le texte ; il propose qu’un "comité de rédaction" engage sans attendre le travail, évoque les thèmes que devrait aborder le texte : analyse de l’impérialisme, coexistence pacifique, mouvement de libération, union. Jean Kanapa est prècis, à l’aise ; il s’affirme comme un des participants les plus actifs de la rencontre. L’homme retrouve un milieu, celui de « l’international », qu’il connaît par cœur ; tous ses partenaires lui sont familiers ; certains visages lui sont connus depuis 1958 et la NRI ; tous ont monté en grade, et lui singulièrement, VIP du MCI qui dirige ce jour là la délégation française. Ce diplomate rouge est dans son élément.

Pour les Soviétiques, Boris Ponomarev notamment, il en fait beaucoup, peut-être déjà trop ; ils n’ont guère l’habitude d’avoir ainsi à composer ; ils connaissent mieux la pratique de la suzeraineté et du diktat ou de l’exclusion ; avec Kanapa, ils sont en face d’un responsable qui leur dispute leurs prérogatives.

De retour de Budapest, il présente à la direction du PCF l’état des discussions, le 3 mai 1968. Son appréciation sur la nouvelle réunion de Budapest est positive ; il s’explique sur les absents ; informe que les Chinois ont traité le diplomate hongrois venu les inviter d’"oeuf pourri" ; déclare que la conférence pourrait se tenir le 25 novembre 1968 ; parle de 3 documents, d’un groupe de travail ouvert à tous, d’un sous-groupe de 8 partis : Union Soviétique, Hongrie, Italie, Etats Unis, Inde, Uruguay, Soudan, France ; ce sous-groupe doit se revoir le 10 juin, proposer un projet de plan au groupe de travail, qui lui se retrouve une semaine plus tard ; l’écriture du texte se ferait durant l’été ; et la commission serait convoquée en septembre ; Kanapa se félicite encore de la bonne coopération existant avec les Hongrois, les Soviétiques, les Allemands de l’Est et les Polonais mais parle de divergences avec les Tchèques de la nouvelle équipe dubcekienne donc, qui veulent que la discussion préparatoire soit publique :

" La délégation du PC de Tchécoslovaquie a semblé surtout préoccupée d’une question : que la préparation de la conférence donne lieu à une large discussion publique. Son idée était de publier les projets de document dans la presse des partis et de susciter la discussion publique sur ces projets. L’intervention de Lenart contenait également une appréciation négative sur Karlovy Vary.(…) Pour les camarades tchèques, cette discussion est nécessaire parce que " la démocratie est la condition de l’efficacité"" .

Kanapa n’a pas soutenu cette position ; il y voit de " graves inconvénients", comme celui de passer par-dessus les directions des partis. Il mentionne aussi une divergence forte avec les Italiens ( soutenus un temps par les Espagnols), qui proposaient une consultation avant d’attaquer le travail concret ; ils ont été combattus par Kanapa et battus ; sur ce point

" la délégation du PCUS manifesta de nombreuses hésitations, changeant fréquemment d’avis et manquant d’initiative".

La décision de convoquer la commission en septembre est un compromis, ajoute-t-il, le PCF ayant souhaité avancer la date en août ; il se méfie de certaines méthodes, comme la proposition de « navette » qui consiste à faire préalablement avaliser le texte par les directions des partis : ceci risque de lier les mains des PC avant la conférence et d’y rendre tout ultime compromis impossible ; il est agacé par des tentatives de division des Soviétiques :

" Le camarade Ponomarev m’a affirmé que nous avions pourtant accepté ("du moins le camarade Marchais") la navette lors de nos entretiens d’avril à Moscou. Or ceci est radicalement inexact. Nous avions déjà, Marchais et Kanapa en plein accord, émis les plus sérieuses réserves à ce sujet".

Il est satisfait d’avoir pu repousser la discussion sur la situation de pays où existent plusieurs PC, du fait de scission ; il est opposé aussi à l’idée de transmettre à la conférence toutes les idées venues pendant la préparation ; il évoque, s’en offusquant, la proposition du PC des Etats Unis de créer une agence d’information des PC ! Il rapporte deux incidents : un Polonais ( Klizko) a attaqué le délégué italien (Galuzzi) et la presse du PCI ; les Soviétiques refusent de reconnaître le PC d’Algérie, le PAGS de Bouhali. Ponomarev, qui aime faire parler les absents, assura que Waldeck Rochet était lui-même opposé à la reconnaissance de ce " parti dans l’illégalité".

Fier, Kanapa conclut :

" nous croyons pouvoir dire que l’autorité de notre parti est décidément très grande dans le mouvement international".

Il ajoute cette proposition indicative de la façon dont fonctionne alors le mouvement communiste :

" Décider de répondre favorablement à la proposition qui sera probablement faite par le PSOH (hongrois) de tenir une consultation non officielle de trois représentants (PSOH, PCUS et PCF) quelques jours avant le 10 juin pour préparer un avant-projet de schéma du document principal. Dans les conditions actuelles - et avec la prudence nécessaire- une telle rencontre ne présente pas d’inconvénients".

Il suggère que Léon Feix y représente le PCF ; ainsi, après avoir insisté sur les principes d’égalité et de démocratie, il prône une méthode où les Français se retrouvent en fait dans une sorte de tête-à-tête avec les Soviétiques, de condominium ; cela confirme le rôle majeur que joue – qu’entend jouer- alors le PCF dans la gestion du mouvement communiste ; d’ailleurs, dans la même note, on apprend, par une indiscrétion de Ponomarev, qu’il y avait déjà eu, (début) avril, avant la commission de Budapest, une rencontre bilatérale, et discrète, entre Français et Soviétiques.

Cette note est donc datée du 3 mai 1968. Alors même que débutent les incidents au quartier Latin, Kanapa est surtout occupé par ses exercices de diplomatie communiste. Ce « décalage » est assez symbolique de la posture du PCF, certes installé dans la réalité nationale mais fonctionnant aussi, du fait de son appartenance au mouvement communiste, dans un monde à part, un peu désuet, avec sa liturgie, comme ces moines de Byzance qui ratiocinaient alors que la guerre était aux portes.

On perçoit aussi dans ces documents la nature singulière des rapports franco-soviétiques, la très vieille complicité qui unit ces partis, comme un désir de cogérer le mouvement, mais aussi les contradictions qui les opposent, la pression permanente qu’exercent les Soviétiques sur leurs partenaires.
Les rapports entre les deux PC se tendent au début de l’été ; en juin puis début juillet se tiennent à Budapest plusieurs réunions de travail ; Kanapa n’y participe pas ; le PCF est représenté par Jean Garcia, un collaborateur de la « Polex » sollicité en catastrophe ; Garcia est tarabusté par les Soviétiques :

" Jean Garcia a été l’objet de pressions de la part du cde Ponomarev pour le faire renoncer à exposer les opinions de notre parti"

observe Kanapa, dans une note au secrétariat. De plus

" le camarade Boris Ponomarev, secrétaire du PCUS, a cru devoir mettre en cause devant le camarade Waldeck Rochet le 15 juillet 1968 le comportement du camarade Jean Garcia lors de la réunion du groupe de travail".

Or Garcia a parfaitement agi, estime Kanapa, et n’a rien à se reprocher :

" les raisons de (sa) mise en cause par Boris Ponomarev doivent donc être cherchées ailleurs que dans le comportement irréprochable de notre camarade" .

Cet "ailleurs" est lié aux enjeux de la crise tchécoslovaque et à l’attitude française.
En quelques semaines, le ton va changer : on passe très vite d’une commune volonté de travailler en duo à une franche opposition. Comment expliquer un si rapide retournement – puis les aléas qui suivront ? Du côté soviétique, de Ponomarev notamment, se manifeste une forme d’intolérance à l’égard de ce parti français, « fille aînée de l’Eglise » ; du côté français, semblent à l’œuvre deux tendances lourdes, parfois chez les mêmes personnes : une longue habitude de dépendance au sens large, de communauté naturelle ET une allergie croissante à l’égard d’une attitude impériale – ou impérialiste-, insoucieuse des intérêts des autres, une prise de distance à l’égard de la mythologie internationaliste. Ces deux attitudes cohabiteront au cours des mois et des années à venir, accompagnant la brusquerie de tournants politiques vite contredits par des comportements opposés, des relations en dents de scie, souvent de l’ordre du passionnel.

Une nouvelle réunion du sous-groupe de travail ( celui des huit partis) se tient à Budapest les 22-25 juillet ; Kanapa y participe ; dans son P.V., le changement de ton est total : on travaille sur un projet hungaro-soviétique, dit-il, que les Italiens veulent vider de son contenu…

" La délégation italienne a montré, dans l’ensemble, une tendance marquée à la liquidation.(…) Les Soviétiques ont eu une attitude assez compréhensive (pour les Italiens) et en certaines occasions, elle était même prête à des attitudes de capitulation" .

Lui amende le texte et cherche à harmoniser les rapports entre Soviétiques et Italiens :

" non pas dans l’esprit de conciliation mais dans celui de la fermeté sur les principes et de la souplesse dans l’application qui est l’esprit de notre politique (…). L’autorité de notre Parti s’est vue confirmée lors de cette réunion".

Reste que ce projet de résolution de la future conférence n’apporte rien de nouveau par rapport à celui du symposium de 1960. Avantage de l’inconvénient :

" Il ne contient rien qui nous gêne".

Une réunion de vérification des traductions est fixée au 12-13 août à Budapest où Kanapa se rend. Dans le fonds d’archive Polex VII 3, se trouve ce (long) projet, corrigé de la main de Kanapa, daté précisément de la mi août. La préparation proprement politique doit reprendre en septembre. La crise tchèque bouscule ce calendrier.

CHAPITRE TROIS
PARIS-PRAGUE-MOSCOU

L’activité que Kanapa déploie, depuis son retour à Paris, sur de nombreux fronts est intense. Elle va pourtant connaître une formidable accélération avec les événements français et internationaux de cette année 1968. Une année de basculement de son regard sur l’Est et sur la politique communiste française, d’expression nouvelle, globale, de ses interrogations.
Ses textes (procès-verbaux, discours) de cette année-là vont d’ailleurs devenir, par la suite, l’enjeu de véritables batailles politiques, donner lieu à une véritable guerre d’archives : à la volonté de dévoilement des uns répond l’acharnement des autres à effacer.

Côté sources, nous avons consulté les décisions du secrétariat et du bureau politique, le décryptage des sessions du comité central, les fonds Waldeck Rochet, Kanapa, Plissonnier ; il existe aussi le fameux fonds « Fabien », mais nous allons reparler plus loin de ces archives qui, pour l’année 1968, présentent une certaine singularité.

A) Paris

Absorbé par sa triple tâche de conseiller théorique, de négociateur avec la FGDS et de diplomate dans le cadre de la conférence des PC, Kanapa n’a pas vu - comme beaucoup d’autres - arriver le mouvement de mai 1968. A une petite nuance près toutefois : on trouve en effet une note de lui, datée de décembre 1967, où il commente une série de débats qu’il vient de tenir dans plusieurs sites universitaires ( l’ENS de Saint Cloud et la résidence universitaire d’Antony). Dans l’un et l’autre cas, il se heurte à une forte contestation "gauchiste" mais semble satisfait du résultat final :

" Ils ont été battus, malgré leur agressivité. Obligés d’avaler notamment les développements que j’avais préparés à leur intention sur la coexistence et contre le gauchisme. Les réponses aux questions ont tourné également à notre avantage" .

L’ambiance de ces échanges lui met la puce à l’oreille. Il recommande d’être audacieux sur ce "front" étudiant, et livre, en trois feuillets, - sans doute aussi en prévision d’une prochaine session du Comité central sur « la propagande »- un véritable mode d’emploi sur la manière de conduire un débat face à une salle gauchiste : assurer une présence plus fréquente du PCF avec des "battants", ne pas se laisser enfermer dans l’idéologie mais passer au concret, être décontracté voire drôle, sortir une propagande adaptée, mettre en avant des universitaires communistes ( " cela compte pour eux"), se munir d’argument massue :

" Par exemple brandir un exemplaire de Pékin Information et le texte intégral du programme du FNL pour montrer que les Chinois censurent ce programme - sans doute pour "révisionnisme"… Ce genre de choses est radical."

Kanapa suggère d’être très pugnace :

" (il faut) mettre le paquet, avoir une action suivie pendant plusieurs mois. Et surtout une action offensive. Attaquer bille en tête les questions où les opposants veulent nous mettre en difficulté, leur couper l’herbe sous le pied".

Il envisage même d’"éliminer" les trotskistes des réunions :

" A mon avis, il faudrait (…) s’orienter, au bout de trois ou quatre réunions, vers le vidage physique de ces éléments. Mais pas nous tout seuls. Nous et les étudiants de gauche non communistes qui voudraient discuter honnêtement avec nous, mais reculent devant le côté "cirque" provoqué par les trotskistes".

A la mi janvier, il participe, devant un public étudiant, toujours, à un débat sur l’essai de Jean Jacques Servan Schreiber, Le défi américain, organisé par la Nouvelle Critique ; la presse s’en fait écho , le journal Le Monde retenant surtout le reproche que Jean Kanapa adresse à J.J.S.S. de sous-estimer les résultats de la croissance économique en URSS.

Suite à la session du Comité central des 16 et 17 janvier 1968, il présente, devant une assemblée de cadres, les travaux de cette réunion, un exercice auquel il va se livrer régulièrement, soit en Seine-Saint-Denis, où il réside, soit en province ; ses comptes rendus, disponibles dans les archives, ne sont pas seulement un résumé de la réunion, ils permettent de voir son propre angle d’attaque, ses priorités. Pour l’occasion, son intervention est faite dans des termes très proches de ceux du « discours à l’Assemblée des communistes parisiens » que Waldeck Rochet prononce au même moment.

Jean Kanapa revient sur le bon score communiste aux législatives du printemps 1967 ; il évoque " deux problèmes majeurs" : la guerre au Vietnam et l’unité de la gauche en France ; la moitié du discours, 16 demi-feuillets sur 37, est consacrée au " devoir essentiel de solidarité" avec les Vietnamiens ; puis il combat le lyrisme gauchiste :

" C’est vrai que la lutte pour l’unité des forces démocratiques manque de panache. C’est vrai qu’elle est longue, qu’elle a des hauts et des bas et que cent fois sur le métier…C’est vrai. Et il peut, c’est vrai, paraître plus exaltant de monter sur des barricades que de faire du porte à porte" .

Il appelle cependant à combattre pour l’unité de la gauche, d’autant que la tentation existe d’une politique de "troisième force", " à la Wilson". L’évolution de l’union ne dépend pas que des discussions au sommet : maintenant que l’idée de programme commun est acquise, dit-il, c’est la question de son contenu qu’il faut "poser dans les masses", sur des sujets comme l’enseignement, les nationalisations, la politique extérieure ( Europe, non-renouvellement du pacte atlantique en 1969 ou pour le moins un "dégagement du bloc militaire"). D’autres idées sont à populariser, comme " la nature de la dictature temporaire du prolétariat".

Il attire l’attention sur l’importance de la nouvelle conférence des PC en gestation : l’unité anti-impérialiste passe par l’unité d’action des PC ; il détaille la position du PCF : pas d’excommunication, un ordre du jour limité, un travail collectif, pas de centre, pour une confrontation dans un esprit démocratique et fraternel.

Dans ses notes, à la mi-avril, suite à une nouvelle session du comité central, Kanapa retient que le mouvement social est incertain, que les revendications se heurtent à la résistance du gouvernement et du patronat ; le mouvement est faible chez les métallurgistes parisiens ; certaines élections d’entreprise ne sont pas bonnes ; le matériel communiste est insuffisamment diffusé, le gauchisme verbal de la CFDT est vif ; il y est encore question " de luttes plus dures car les travailleurs hésitent".

Survient mai 68.
La « Polex » vit au ralenti, les différents collaborateurs, du fait des grèves puis de la campagne des législatives, demeurent dans leur circonscription. Raymond Guyot, selon une étude de Gael Moullec, est attentif aux commentaires de la presse soviétique sur le régime gaulliste .

Comme chaque membre du Comité central, Kanapa est chargé de « suivre » une fédération départementale, tâche qui consiste autant à veiller à ce que les directives descendent bien qu’à tenir Paris au courant du climat d’« en bas » ; il « suit » le département de la Marne ; on peut penser qu’il y a été affecté en partie pour sa proximité de Paris, l’homme étant pris par ses fonctions au siège central.
Il existe un petit dossier concernant cette activité. On le voit à une réunion du comité de section d’Epernay, le 6 mai. Dans ses notes, il commente le débat. On n’y sent guère, encore, souffler le vent qui déjà secoue les campus parisiens ; certes on parle de la manifestation du 1er mai qui, au niveau de la ville, « était un succès » ; mais il y est aussi question de « pessimisme », du « mal qu’on a eu pour la défense de la Sécu », de problèmes très rituels de propagande, des sempiternelles questions d’organisation ; dans le même dossier figurent des caractéristiques de lui sur des cadres du département, après leur passage à l’Ecole centrale du parti ; d’un certain G.B., il est dit :

« Esprit un peu scolaire qui recherche l’original au risque de perdre l’essentiel » .

Au cours des « événements » de mai-juin, Kanapa, homme de l’ombre, reste dans l’ombre de Waldeck Rochet ; le secrétaire général se remet à peine de ses incidents de santé ; des plaisanteries circulent sur les « absences » du dirigeant qui se tromperait de manifestation, oublierait ses affaires…
Sur les photos, nombreuses, de ces semaines, Kanapa apparaît systématiquement proches de W. Rochet, G. Marchais, C. Fiterman, mais toujours un peu en retrait aussi ; il est une des « plumes » du secrétaire général, dont les principales interventions alors sont sa déclaration à France Inter du 18 mai ; son discours à l’Assemblée Nationale le 21 mai ; le discours salle Secrétan le 31 mai ; et le rapport sur " les enseignements de mai-juin 1968" au comité central des 8-9 juillet, titre d’une brochure publiée peu après .
On remarquera ce paradoxe qu’au plus fort du mouvement social, les archives sur l’attitude communiste sont maigres, les PV de direction sont même interrompus durant plusieurs semaines : cette pauvreté en documents est-elle à l’image du peu de prise du PCF alors sur la réalité ?

B) Prague/Moscou
ou le scribe de Waldeck Rochet

Nous abordons ici un moment capital de l’histoire du parti français et de l’itinéraire de Kanapa : la crise tchèque de l’été 1968 et ses retombées sur le PCF. Kanapa en fut un acteur majeur ; lors des rencontres internationales de cet été dramatique, auxquelles il participa, il prit d’abondantes notes puis fit d’amples commentaires ; il y a donc là de riches archives ; mais ces archives elles mêmes vont connaître une histoire extraordinaire : elles seront convoitées, volées, recopiées, caviardées, manipulées ou tout simplement effacées ; dans cet imbroglio, qui va durer et connaître de multiples rebondissements, dès 1969 et jusqu’au début des années quatre-vingt dix, tout le monde va y mettre la main : la direction du PCF et ses opposants, des pays de l’Est aussi bien que les dissidents. C’est dire si le discours de Kanapa importait.

Cette histoire se déroule en plusieurs temps, que nous évoquerons le moment venu au cours de cette biographie, en en respectant la chronologie. Observons pour l’heure que si ces archives suscitent un tel intérêt, et pour beaucoup sentent le soufre, c’est parce qu’elle touchent à des enjeux considérables.

Un contentieux sans précédent : en désapprouvant l’intervention en Tchécoslovaquie, nous allons y venir, le PCF se démarque de Moscou ; c’est une entorse de taille à une relation jusque là privilégiée ; et une entorse publique ; Gaston plissonnier assure alors que le PCF a déjà connu des difficultés avec Moscou à propos du Front Populaire ou en 1947 ; mais ces débats politiques, souvent internes, ont peu à voir avec ce qui apparaît ici comme une grande divergence publique.

Un sujet essentiel : cette divergence porte sur des choix stratégiques, entrouve des questions verigineuses : de quel socialisme parle-t-on ? Plus exactement, parle-t-on de la même chose ? a-t-on de la chose une même conception ?

Des enjeux de pouvoir : pour l’équipe dirigeante du PCF, l’invocation, ou la dissimulation, de ces questions vont constituer des éléments importants non seulement de leur rhétorique mais de leur légitimité.

Il nous faut, ici, revenir sur la question des sources. Nous disposons, par exemple des comptes rendus des enregistrements des sessions du Comité central de 1968 ; ou les "archives du secrétariat sur les événements en Tchécoslovaquie" où l’on trouve par exemple les P.V. des rencontres de Waldeck Rochet à Moscou ( avec Souslov le 15 juillet, Brejnev le 16), à Prague ( Dubcek le 19) ; la communication du Bureau Politique à Brejnev le 23 juillet ; le projet de réponse du PCF à Moscou, rédigé par Kanapa, début septembre ; la rencontre entre Brejnev et Waldeck Rochet, en novembre.

Mais ces archives du PC présentent des « trous ». Des textes manquent. Pour les combler, il y a ce que nous appellerons le « fonds Fabien » - que nous avons pu consulter grâce à la coopération de Danièle Kanapa, et en bénéficiant des commentaires avisés de Pierre Olivieri ; c’est ce fonds que l’on retrouve dans le livre " Kremlin-PCF/ Conversations secrètes" , puis dans deux autres ouvrages publiés par un collectif qui prit le pseudonyme de « Fabien » ; il s’agit de documents tirés des archives du PCF. Certains doublent des textes dont il a déjà été question, d’autres sont inédits : leur version originale à Fabien ayant purement et simplement disparu, la seule possibilité de les consulter est d’avoir recours à ce « fonds Fabien ». C’est le cas par exemple de la note de synthèse que Kanapa réalise durant l’été sur la société soviétique ; de son compte rendu du Comité central d’Octobre et surtout de sa longue intervention à cette session ; ou encore des différentes versions du communiqué final entre le PCF et le PCUS au terme de leur rencontre en novembre.

L’authenticité des archives du « fonds Fabien » est incontestable ; on verra, dans la dernière partie, « Kanapa après kanapa », dans quelles conditions elles ont été substituées et la manière dont la direction du PCF a réagi.

On dispose également des archives de Francis Cohen sur la réunion de La Nouvelle Critique au Petit Quevilly en décembre ; du travail de Karel Bartosek, Les aveux des archives qui, sur cette période, a eu accès aux recherches de " la commission pour l’analyse des événements des années 1967-1970", créée par le gouvernement tchèque après 1989.

Les changements en cours à Prague, sous l’impulsion de Dubcek depuis janvier, sont regardés avec attention et inquiétude par Waldeck Rochet. Attention pour cette recherche et doute sur le sens des responsabilités de cette direction, sur les réactions soviétiques aussi.
Lors de la session d’avril du Comité central, le secrétaire général, dans ses conclusions, consacre un long développement à la situation en Tchécoslovaquie, pour dire combien le PCF suit " avec intérêt et en se posant éventuellement des questions" la politique de la nouvelle direction ; il met en valeur les intentions de Dubcek de "donner plus de vigueur à la démocratie socialiste" et souhaite à ce dernier " de grands succès" ; Garaudy se livre à un vif plaidoyer pour le nouveau cours à Prague ; mais Waldeck Rochet redoute que son entrain, comme souvent, ne le desserve.

A ce comité central, Kanapa, dans son P.V., prend acte, comme étonné, de l’accord de Raymond Guyot avec la démarche du PCF pour la préparation de la conférence des PC ; Guyot évoque aussi « ce qui se passe en Tchéco et en Pologne ». Kanapa note :

« Inquiétude devant le discours de Gomulka. Résolution du CC d’URSS du 10 avril : caractère négatif et défensif. Rda. Ces positions déforment toute la pratique de ces partis"

Les diplomates tchèques en France, après cette réunion, écrivent dans leur dépêche à Prague que Waldeck Rochet y aurait

" une position centriste entre des opinions diverses à la direction du PCF" .

Quelques semaines plus tard, Kanapa, à Budapest, on l’a vu, se montre fort peu enthousiasmé par le « démocratisme » des délégués tchèques.
Au début de l’été, la direction du PCF, qui a à peine intégré les événements français, se montre proprement angoissée par l’évolution de la situation à Prague ; ce parti, qui se sent une manière de responsabilité dans la vie du mouvement communiste, s’active pour trouver une solution à la crise ; Rochet va s’y investir complètement- malgré la fatigue et la maladie- et tenter de jouer entre Moscou et Prague un rôle de "médiateur", le terme est de lui , avec la complicité de Jean Kanapa ; ce dernier est tout désigné : collaborateur privilégié du secrétaire général, il connaît bien les enjeux, les lieux et les protagonistes du drame ; il a vécu cinq ans à Prague, presque autant à Moscou ; il a fréquenté les responsables tchèques puis soviétiques, qu’il continue de côtoyer dans le cadre de la préparation de la conférence des PC.

Dans la seconde quinzaine de juillet, ces deux commis voyageurs se rendent dans les capitales soviétique puis tchèque, proposent leurs "bons offices", puis correspondent avec ces directions ; Waldeck Rochet a le souci en même temps d’informer la direction du PCF de chacune de ces démarches.
Accompagné de Kanapa, il se rend à Moscou le 15 juillet. La veille de son départ, il rencontre l’ambassadeur tchèque, qui écrit à Prague :

" Waldeck Rochet espère vivement que nous réussirons.(…) Par ailleurs les camarades français s’inquiètent de la position des camarades soviétiques à notre égard.(…) Ils redoutent une forme d’intervention ou de pression quelconque qui pourrait conduire, comme il dit formellement, à " une catastrophe destructrice" tant pour les pays socialistes que pour tous les PC à l’Ouest" .

Ce jugement dit assez bien l’état d’esprit du secrétaire général et de son accompagnateur, et l’évolution de leur position depuis le printemps. Il est vrai que le problème posé n’est plus tellement la crise tchèque et l’appréciation portée sur telle ou telle orientation, mais une crise soviéto-tchèque avec un risque de « catastrophe » majeure si les choses dégénèrent.

W. Rochet entame une série de conversations, dont les termes sont soigneusement consignés par son bras droit. On connaissait le talent de ce politiste et écrivain pour prendre en note de tels échanges, on l’avait vu par exemple à l’œuvre lors des négociations entre formations de gauche ; ici il se surpasse, il excelle. Pour une raison invoquée par les auteurs de " Kremlin-pcf" dans leur introduction :

" Jean Kanapa est un scribe, qui, avec la rapidité d’une sténo, prit des notes à faire presque regretter l’invention du magnétophone.(…) Si les notes sont d’une telle qualité, c’est que Jean Kanapa maîtrisait parfaitement le russe, ce qui lui donnait le temps - pendant la traduction des interprètes- de prendre des notes complètes" .

Rochet et Kanapa rencontrent d’abord l’idéologue Mikhail Souslov et l’international Boris Ponomarev, le 15 ; on commence par un bref échange de vues sur la préparation de la conférence des PC ; comme si cet épisode lui importait plus que tout, Ponomarev attaque avec "dureté" le représentant français au groupe de travail, Jean Garcia, qui sera par ailleurs soutenu par sa direction. Puis Souslov se dit " très préoccupé" par la question tchèque ; Ponomarev compare la situation à celle de la Hongrie, en 1956 ; il a l’air de regretter que les "forces antisocialistes" ne soient pas plus présentes, car

" s’ils agissaient ouvertement, cela donnerait l’occasion aux pays socialistes voisins d’accourir très vite à la rescousse" .

Il ajoute, à propos du prochain congrès du PCT :

" Nous leur avons dit : dans les conditions actuelles, mieux vaut ne pas tenir ce congrès".

W. Rochet insiste sur les " conséquences très graves" qu’entraînerait un recours à des "moyens extrêmes".
Les expressions sont retenues mais on voit que d’emblée les uns et les autres envisagent l’hypothèse de l’intervention, pour la désirer ou la redouter. L’entrevue avec Brejnev, le lendemain, n’est pas de nature à dissiper cette impression. Bien au contraire. Le leader soviétique rentre d’une réunion à Varsovie des "cinq" futurs intervenants où de fait « la décision » a été prise ; il dit :

" C’est vrai que les deux éventualités sont désagréables : ou rester les bras croisés et laisser modifier les frontières du socialisme après vingt ans, ou s’immiscer et prendre des mesures extrêmes…Aujourd’hui, nous sommes presque au point où il faut choisir" .

Waldeck Rochet est dérouté. Durant ce séjour moscovite, il reste en contact avec l’ambassadeur tchèque Koucky ; selon Bartosek, il met en garde les Tchèques sur un "danger de droite" dans leur pays. Dans le même temps, ce qu’il a perçu de la position soviétique le bouleverse. Toujours selon Bartosek, Rochet " n’a pas fermé l’œil de trois nuits à Moscou", alors même qu’il revient à peine de chez le médecin ; il rentre à Paris " très préoccupé, redoutant le pire".

De retour de Moscou et avant de partir pour Prague, il tente, dans l’urgence, une initiative multilatérale, celle de proposer aux PC d’Europe la tenue d’une conférence sur la crise tchèque. Le 17 juillet, la « Polex » multiplie les démarches pour contacter la trentaine de partis concernés ; en quarante-huit heures, le PCF réussit à obtenir l’accord de 14 PC dont les Italiens et les Espagnols ; mais dès le 18, les Soviétiques annoncent qu’ils refusent cette idée ; les autres pays de l’Est leur emboîtent le pas ; les Tchèques eux-mêmes ne sont pas chauds ; le 20 juillet, le PCF fait savoir qu’il renonce à son projet ; le Bureau politique informe le PCUS qu’il regrette son refus, qu’il « n’insiste pas présentement pour la tenue de cette réunion » .

Le 19 juillet, W. Rochet et J. Kanapa se trouvent à Prague ; le secrétaire général avait précisé le sens de sa visite à l’ambassadeur tchèque à Paris, Vilem Pithart :

" Non pas pour juger de la situation politique intérieure (…) mais pour rendre compte de ses entretiens à Moscou et inciter à trouver une entente avant qu’un pas irréparable ne soit franchi" .

Les représentants français s’entretiennent le jour même avec Alexandre Dubcek, bien plus longuement d’ailleurs qu’avec les Soviétiques. C’est essentiellement le procès-verbal de cet entretien, réalisé par Kanapa, qui va être très vite l’objet de nombreuses convoitises et se trouver au cœur d’interminables polémiques, tchéco-tchèques, franco-tchèques et franco-françaises.

On y voit un Dubcek "littéralement effrayé", disent les auteurs de Kremlin-Pcf, par l’attitude des Soviétiques :

" dans les deux ou trois dernières semaines, il s’est passé quelque chose que nous ne comprenons pas" .

Waldeck Rochet est sensible à l’argumentation d’Alexandre Dubcek :

" Nous souhaitons que vous réussissiez".

En fait, les deux premiers dirigeants semblent l’un et l’autre s’attendre au pire. Les émissaires français rentrent à Paris plus préoccupés que jamais, à peu près convaincus que les Soviétiques vont intervenir ; le secrétaire général fait part de cette inquiétude, le 20, à son Bureau politique ; cette instance s’adresse au « Cher camarade Brejnev », le 23, par lettre, transmise à l’ambassadeur Zorine. Elle y manifeste ses appréhensions, met en garde contre une intervention :

" Ce n’est (…) pas sans avoir mûrement réfléchi que nous avons pris, sur la question de la sauvegarde du socialisme en Tchécoslovaquie, une position qui diffère de la vôtre et qui mérite, selon nous, d’être examinée et discutée" .

L’exemplaire de cette lettre qui figure dans les archives porte cette mention, émanant du secrétariat de Gaston Plissonnier : " Distribution : GP, WR, GM, JTV et JK", c’est à dire Gaston Plissonnier, Waldeck Rochet, Georges Marchais, Jeannette Thorez-Vermeersch et Jean Kanapa. Tel est donc le premier cercle qui a été associé à la réalisation du document – et qui n’est, faut-il le souligner, ni le Bureau Politique, ni le Secrétariat. Y figure Kanapa.

Pour le Bureau politique, fixé au 24 juillet, Kanapa prépare une résolution visant à " désapprouver publiquement l’URSS si elle prenait une quelconque mesure violente contre la Tchécoslovaquie", selon Bartosek ; cette position est reprise par le Comité central du 27 juillet, dont on peut lire les débats décryptés, le rapport de Waldeck Rochet et les conclusions dans le fonds d’archives du secrétariat ; dans son intervention, plutôt courte, le secrétaire général cite abondamment des extraits du procès verbal des entretiens de Prague, réalisé par Kanapa ; il fait état de son "amertume", de son "déchirement".

Le message qu’adresse l’ambassadeur Pithart à Prague, l’après midi du 25 juillet, donne une idée de l’état d’esprit de la direction française :

" Le PCF tout entier traverse une évolution rapide sous le choc de la crise en Tchécoslovaquie. Les comportements antisoviétiques s’exacerbent, justifiés par l’attitude incroyable des Soviétiques non seulement à notre égard mais aussi à l’égard du PCF. Les camarades m’ont dit que dans les jours derniers, chez la plupart des dirigeants, s’était brisé le rapport sentimental à l’Union Soviétique datant de l’époque où tout ce qui venait de Moscou était considéré comme ultima ratio" .

Le débat désormais porte moins sur la nature des changements à Prague, plus ou moins bien compris, que sur l’attitude soviétique. Significativement, Kanapa rédige alors, pour Waldeck Rochet, une note portant la mention "confidentielle" sur les orientations du PCUS en matière idéologique ; il s’agit en fait du résultat du travail que le collectif URSS de la « Polex » mène depuis plusieurs mois. La note se veut une "synthèse objective" des différentes prises de position de la direction soviétique au cours de l’année 1968 ; elle propose "un essai d’interprétation", décrivant un certain désarroi idéologique des Soviétiques devant des mutations qu’ils ne comprennent pas. Face à la bataille des idées, ils réagissent par les mots de discipline, contrôle, vigilance ; ils gardent un quasi-silence sur le culte de la personnalité ; le discours dirigeant est flou, insistant sur l’application de la politique et non sur sa définition :

" On constate ainsi une certaine inadéquation entre la vie réelle de la société et la théorisation qu’en offre le parti. Là est sans doute la source de l’espèce de crise de confiance qu’on constate à l’égard des thèses du parti, de son idéologie(…)" .

Kanapa explique ces blocages par l’aiguisement des contradictions intérieures et extérieures, le refus de la diversité, la confusion entre idéologie et propagande ; sur l’appréciation du rapport des forces,

" tout se passe comme si le socialisme, les pays socialistes et même l’URSS pouvaient être battus par la campagne idéologique de l’impérialisme".

Il alerte sur un " retour à des aspects de politique de guerre froide" ; il évoque en fait une véritable crise du régime soviétique. Cet argumentaire sera la base de son intervention au Comité central d’Octobre ; on retrouve ici cette ambivalence – ou double langage ?-, cet effort de lucidité dans l’appréhension de la société soviétique et la présentation publique qui continue d’en être faite, cette mythologie persistante ; il y a là un écart croissant qu’il va être de plus en plus difficile à gérer.

Début août, malgré la tension persistante, le rejet sans ménagement par le PCUS de sa proposition de concertation des PC européens, la direction du parti veut croire que la situation se calme, qu’un dialogue soviéto-tchèque s’amorce, que l’on s’achemine vers un compromis ; c’est ce qui transpire des échanges entre l’ambassadeur Zorine et Roland Leroy - plus probablement encore, c’est ce que veut entendre R. Leroy - et d’une nouvelle communication au PCUS sur les entretiens de Prague , puisque déjà la visite de Waldeck Rochet en Tchécoslovaquie fait dans ce pays l’objet d’interprétations diverses.

Pourtant l’intervention des troupes de l’URSS et de ses alliés a lieu dans la nuit du 20 au 21 août ; Gaston Plissonnier et Raymond Guyot sont convoqués aussitôt par l’ambassadeur d’URSS ; le PCF réagit selon le shéma décidé en juillet :

" Dès l’annonce du coup de force, c’est avec son conseiller, Jean Kanapa, que Waldeck Rochet rédige une note sèche"

écrit Guy Konopniki . Le Bureau Politique exprime donc "surprise et réprobation".
Les auteurs de Kremlin-Pcf soulignent que

" Pour la première fois de son histoire, le 21 août 1968, le parti communiste français condamna donc l’Union soviétique. Du dehors, on a sûrement du mal à imaginer ce qu’il en coûta à un Waldeck Rochet d’avoir à s’opposer au "père". (…) Le bureau politique aurait pu adopter une résolution absolument contraire. Il aurait suffi d’insister sur les aspects négatifs, non maîtrisés par le PCT, voire "dangereux" de la situation tchécoslovaque (…) et le tour était joué, comme il le fut pour l’Afghanistan…" .

Avec cette prise de position, W. Rochet est aussi attentif à préserver sa politique unitaire, déjà malmenée lors des événements parisiens. Au début de l’été, selon l’ambassadeur tchèque, une rencontre avait eu lieu, le 11 juillet, entre Waldeck Rochet et Guy Mollet au cours de laquelle ce dernier avait demandé au PCF " d’intervenir à Moscou en faveur de la direction actuelle du PCT" ; si l’invasion relance l’anticommunisme dans certains secteurs de la gauche, la mouvance des clubs prend acte de la position du PCF ; dès 21 août, Claude Estier écrit à Waldeck Rochet avoir

" particulièrement apprécié la prise de position rapide et claire du PCF (…) de nature à permettre la poursuite du dialogue constructif entrepris depuis trois ans" .

L’Union des groupes et clubs socialistes, de Jean Poperen, effectue la même démarche. Elle considère " salutaire et positive" la déclaration du Bureau Politique. Ces deux missives disent espérer que le Comité central va entériner cette position. De fait, le 22 août, cette instance exprime son soutien à la ligne du Bureau politique, mais un ton en dessous ; la « réprobation » devient "désapprobation" ; on parle de "reculade". Et de fait le débat à gauche va être gelé jusqu’à la fin 1969.

Le Comité central du 22 août est donc plus timoré que le Bureau politique ; il tient compte des premiers doutes qui s’expriment, l’effet de surprise passé ; les membres de cette instance sont aussi sous la pression de leur base militante ; si un référendum avait alors eu lieu dans le parti, la « base » se serait majoritairement prononcée en faveur de l’intervention : c’est l’avis par exemple de Jacques Chambaz. Va dans le même sens une anecdote rapportée par Kanapa lors de la session d’octobre sur l’attitude d’un secrétaire fédéral fin août ; ce dernier disait que qu’elle qu’ait été l’attitude de la direction ( approuver ou désapprouver), il l’aurait soutenu, y trouvant chaque fois autant d’arguments !

A cette session du 22 août, les positions des uns et des autres se radicalisent ; Waldeck Rochet est sous le double feu des critiques de « gauche » et de « droite », de Jeannette Thorez-Vermeersch et Roger Garaudy ; Bartosek parle de position centriste d’un Waldeck Rochet, malade de surcroît .

Est-ce une session qui dérange ? le fait est que dans la série des enregistrements des réunions du Comité central de 1968, celle du 22 août ne figure pas ; mais on trouve dans le dossier « Tchécoslovaquie » un compte rendu, non titré, non signé, avec la mention : « 22 août ? », où l’on trouve la trame de l’intervention de Kanapa. D’emblée, il signale, se réservant d’y revenir plus tard, que ces événements interpellent le PCF sur des enjeux fondamentaux :

" Un ensemble de questions de fond touchant à notre doctrine est à aborder" .

Ce sont ces questions qu’il développera en effet plus longuement en octobre ; ici il se limite à justifier la position du Bureau politique :

" Il y avait certes en Tchécoslovaquie des faits inquiétants ( mais) il est difficile de dire qu’il y avait une situation contre-révolutionnaire".

Le 25, le Bureau politique fait part de ses observations au Parti soviétique ; lequel, le 31, tente dans une note de se justifier . Aussitôt, Kanapa fourbit un contre-argumentaire pour le secrétaire général, contredisant point par point le texte du Kremlin : il fallait poursuivre la discussion, écrit-il en substance ; la situation n’était pas contre-révolutionnaire ; la classe ouvrière demeurait fidèle ; le désaccord sur les moyens (militaires)est total :

" Nous avons souhaité et nous souhaitons que la situation en Tchécoslovaquie se normalise dans le cadre de la souveraineté du gouvernement et du PCT, ainsi que de leurs obligations internationales" .

Cette lettre est expédiée aux Soviétiques, qui répliquent, dans leur presse, sur un ton polémique, tout en tentant de jouer des divisions internes. Ainsi La Pravda du 11 septembre, sous la signature de Kovalev, utilise une citation de Lénine (contre Longuet !) pour disqualifier la position française… Kanapa se livre à une analyse de texte, à l’intention du secrétaire général, montre le détournement de sens opéré :

« Kovalev est un vieux « théoricien ». Je le connais bien. Il est absolument exclu qu’il ait utilisé cette citation-là plutôt qu’une autre au hasard. Il connaît parfaitement son Lénine.(…) Il y a indiscutablement une intention délibérée de nous REMETTRE LE NEZ dans notre propre histoire pour que nous en tirions les LECONS » .

Kanapa précise qu’il a laissé l’intégral du texte de Lénine à « Charles » (Fiterman), au secrétariat de W. Rochet. Dans une " Communication verbale au Comité central du PCUS", datée du 17 septembre , la partie française se plaint de cet article et d’autres qui participent d’une même démarche : utilisation, toujours par La Pravda, d’un texte de Jacques Duclos pour la Nouvelle Revue Internationale, écrit avant l’intervention et pouvant laisser entendre qu’il serait en désaccord avec le reste de la direction ; parution dans le courrier des lecteurs de la revue Les Nouvelles de Moscou d’une lettre d’un communiste français, un certain Charles Frechard, partisan de l’intervention.
On note la rapidité avec laquelle le PCF prend connaissance et réagit à la presse soviétique, comme si on s’attendait à cette contre-attaque.

Les Soviétiques jouent les ingénus : ils font savoir au PCF que celui-ci voit le mal partout, qu’ils n’étaient nullement au courant des articles incriminés et puis que L’Humanité, elle-même, n’est pas tendre avec eux .

En fait Moscou accepte très mal que ce parti français, longtemps le meilleur élève de la classe, lui fasse défaut ; il multiplie les gestes de mauvaise humeur ; Jacques Denis se souvient d’une délégation en URSS à laquelle il participe, au deuxième semestre 1968, avec André vieuguet et Mireille Bertrand :

" Mon premier choc en Urss remonte à cette délégation ; nous nous étions retrouvés au fin fond de la Sibérie, devant une assemblée de militants communistes de Kémérovo ; et notre délégation s’est faite agonir, injurier par toute l’assemblée…Nous en sommes revenus ulcérés ; je m’en suis ouvert à Jean Kanapa" .

De part et d’autre, on souhaite cependant calmer le jeu ; début octobre, plusieurs correspondances entre les deux partis font état de la préparation d’une rencontre bilatérale .

C) LA DEMOCRATISATION OU LA MORT

Face à la nouvelle donne nationale et internationale, au mouvement social en France et à la crise du mouvement communiste, Kanapa, en ce dernier trimestre 1968, participe à – stimule devrait-on plutôt écrire- la réflexion du PCF dans une double voie : comment associer socialisme et démocratie ? et comment aménager de nouveaux rapports avec le PCUS, dans le cadre de divergences reconnues, ou plus exactement comment trouver avec Moscou un modus vivendi – un pacte de non-agression ?- permettant au PCF de pousser en France, sans entrave, sa politique de démocratisation ?
On calme le jeu, pour tenir compte des hésitations internes, et pour avoir la paix et mener à bien une entreprise d’aggiornamento qui se précise.

Ce travail est mené dans un sentiment d’urgence ; il y a cette formidable accélération des événements ; cette fragilisation des hommes aussi, de Waldeck Rochet, littéralement blessé par l’intervention soviétique ; sa maladie s’est aggravée ; François Hincker raconte :

« Waldeck Rochet ne devait jamais se remettre du coup de Prague : quand il reparut en public au début de septembre, il avait vieilli de dix ans et contenait mal une souffrance déjà physique » .

Une importante session du Comité Central du PCF se tient les 20 et 21 octobre, quelques jours avant la rencontre demandée aux Soviétiques par W. Rochet ; de fait le débat va porter autant sur la politique française que sur la crise tchécoslovaque. Il y aura à cette session une sorte de double rapport, un rapport d’actualité présenté par Gaston Plissonnier, et un rapport politique, stratégique, de Jean Kanapa.
Jusqu’à l’ouverture des travaux, Rochet, informé de la décision de Jeannette Thorez-Vermeersch de démissionner, supplie cette dernière de revenir sur sa décision. Selon G. Marchais , il en pleurerait. Après l’introduction de Gaston Plissonnier, les débats se déroulent dans une atmosphère dramatique. La veuve de l’ancien leader redit son opposition à la ligne décidée et annonce son départ ; Garaudy, lui, écope d’un blâme. Kanapa, comme à son habitude, prend des notes, précises, sur le rapport et sur la discussion, sur l’intervention de Jeannette Vermeersch notamment ; il ajoute, en marge, ses remarques ; par exemple, alors que la veuve Thorez vante, à Prague, la dictature du prolétariat, il note :

" Or, cela pose la question : qu’est-ce que la dictature du prolétariat après vingt ans de socialisme en Tchécoslovaquie ?"

Puis, plus loin :

" Est-ce que vraiment en Tchécoslovaquie il faut encore la dictature du prolétariat ? et qui doit en décider".

Quand elle déclare que les masses peuvent se tromper, il ajoute

" C’est très dangereux. Car, qui décide que les masses se trompent ?"

Jeannette Vermersch estime que le fond du problème, c’est ce virus du nationalisme qui a gagné le mouvement communiste ; il précise alors :

" Le virus de la démocratie aussi…".

Elle met en cause le rôle du PCI ; il remarque :

" L’amitié et l’unité avec les camarades italiens nous est précieuse aussi. Nous sommes les deux plus grands Pc européens. Nous (PCF) jouons un rôle positif auprès d’eux (Budapest)".

Au second jour de la session, Kanapa intervient, s’expliquant longuement sur ces "questions de fond" qu’il évoquait en août.

" Waldeck Rochet (…) demanda à Jean Kanapa de rédiger, dans la nuit (du 20 au 21), une intervention pour répondre aux graves accusations portées contre le bureau politique par Jeannette - c’est ainsi qu’elle est appelée tout au long du texte- tout en épinglant Roger (Garaudy) au passage. Ainsi fut écrit un texte capital sur la question centrale de la politique communiste : la nature des rapports du PCF et du Parti d’Union soviétique" .

Les auteurs de " Kremlin-pcf" ont intitulé cette allocution de Kanapa " La démocratisation ou la mort" ; ils ajoutent :

" Dans la session du comité central d’Octobre 1968, Jean Kanapa, en homme connaissant parfaitement l’appareil, va jouer sur tous les tableaux des réflexes communistes et utiliser toutes les ficelles d’un pouvoir aux caractéristiques si particulières. Il va même se payer le luxe de jouer les "centristes" face aux déviations de "droite" (Garaudy) et de "gauche" (Jeannette), avec une fausse fenêtre aménagée dans son discours - un coup de massue pour Jeannette et un coup de bâton pour Garaudy" .

Dans son intervention, qui ne fait même pas état du rapport introductif de Gaston Plissonnier , Kanapa assassine en effet « Jeannette ». La direction redoute l’écho que pourraient rencontrer ses thèses dans le parti. Après tout, Thorez a disparu il y a seulement quatre ans. Le fait est que la masse, loyaliste, des communistes ne la suivra pas.
On peut imaginer le trouble plaisir qu’il prit, cette nuit là, à rédiger ce pamphlet contre cette femme qui toujours se défia de lui (ce « taré » ?) ; contre cette dirigeante qui joua un rôle non négligeable auprès de l’ancien secrétaire général ( affaire Casanova entre autres), symbole de conservatisme, de moralisme, de soviétisme, si parfaitement représentative aussi de la sensibilité kanapiste du temps de La Nouvelle Critique.
Il voit dans le comportement de la veuve de Thorez « la main de Moscou » et n’hésite pas à le dire. D’emblée, il déclare cette chose inouïe dans ce lieu :

" Je ne veux pas cacher ma pensée : cette démission signifie aussi, à mes yeux, que nous allons sans doute à une tentative d’attaque contre notre parti dans le mouvement international" .

Et il fait part à l’assemblée de ses interrogations. L’internationalisme tel que l’entend Moscou ne représente-t-il pas une nouvelle stratégie de guerre froide ? Veut-on reconstituer un centre du mouvement communiste ? Il évoque les propos de Kovalev dans la Pravda, parle d’indépendance nationale et d’ingérence, de l’URSS qui s’arrogerait le droit de décider seule de ce qui est bon et mauvais pour les autres ; d’inconditionnalité.

Sur la politique du PCF, il estime que le dernier congrès n’est pas assez assimilé, notamment son chapitre 4 ( sur les questions du passage pacifique, de la pluralité des partis, du socialisme et de la lutte de classes ) ; qu’il y a besoin d’un gros travail idéologique sur l’idéal socialiste.

Il fait état de l’antisémitisme en URSS, des dissidents ; d’un recul du PCUS sur le XXe congrès, ressenti fortement lors du XXIIIe congrès de cette formation puis à l’automne 1967 pendant les cérémonies du cinquantenaire ; le XXe congrès y tenait peu de place ; depuis, c’est le silence ; la ligne nouvelle rappelle beaucoup la ligne ancienne ( celle de Staline) : Kanapa y voit une démarche suicidaire pour les communistes ; c’est une ligne de refus de la démocratisation, de rejet de l’orientation de la conférence de 1960, de retour à la politique de forteresse assiégée.
Critiquer ces orientations, est-ce faire de l’antisoviétisme ?

" Mais en quoi serait-ce faire de l’antisoviétisme que de penser que le developpement de la démocratie socialiste en URSS n’est pas " à la hauteur" de son essor économique et social ? Qu’il y a un retard (explicable pour de nombreuses raisons) des structures politiques et idéologiques sur le développement économique et social socialiste ?" .

Il existe des lois de développement du socialisme, certes, mais cela ne veut pas dire copier tout ce qui se fait en URSS ; il parle encore de ces articles soviétiques qui portent contradiction à ce que font les communistes en France ; faut-il les critiquer ? En direction de Garaudy, il dit

" A mon avis, il faudra le faire. Mais le faire sur une décision des directions responsables du Parti- et sous leur contrôle. La façon de poser ces questions et d’y répondre est, en effet, un problème difficile" .

Il y a à la fois besoin de débats et aussi d’être attentifs à l’unité du PC et du mouvement communiste ; il faut éviter l’inconditionnalité et l’éclatement ; il parle du prochain voyage à Moscou, du refus d’ingérence (publique), du souci d’indépendance dans le même temps où il met l’accent sur l’unité ; il parle enfin des bons rapports à préserver avec le PCI.

Il s’agit donc d’une critique dure, bien qu’en termes plutôt mesurés ; d’autres ont pu dire des choses par moment similaires dans cette enceinte, Garaudy par exemple ; jamais de tels propos n’avaient émané d’une sorte de porte-parole de la direction, du secrétaire général en tout cas ; mais cette critique demeure à usage interne ; l’expression publique, dans la presse communiste ou les médias, est autrement plus réservée ; c’est un discours que les militants n’entendront pas ; le secret des délibérations sera respecté ; les adhérents seront privés de ces éléments d’analyse – et il en sera ainsi encore pendant des années. Le procédé, il est vrai, est d’autant plus accepté qu’en dernière instance bien des militants, alors, ne veulent guère entendre ce discours.

Kanapa est alors porte-parole mais il est aussi très à l’avant garde ; tant et si bien qu’il se retrouve un peu seul à porter sur ses épaules la responsabilité de ces jugements ; il se « grille » du côté de Moscou :

" Si l’on peut qualifier de "testament" ce texte de Jean Kanapa, c’est que le dirigeant communiste était assuré de signer là son arrêt de mort politique aux yeux des Soviétiques qui ne le tenaient déjà pas en odeur de sainteté" .

Ce discours gêne, au point qu’il a disparu des archives ! Il est absent du dossier « Tchécoslovaquie » ; il ne figure dans aucun autre carton ; il a été effacé de l’enregistrement de cette session du Comité central ; par conséquent il n’est pas mentionné dans le compte rendu papier de cette bande magnétique. Un non-discours. A faire douter de son existence. Fort heureusement, il fut sauvé de l’oubli par le livre de Fabien ; et nous avons pu finalement mettre la main sur une copie de l’édition originale, manuscrite .

Quinze jours après cette fameuse session, Kanapa se retrouve, le 4 novembre, dans la délégation du PCF conduite par Waldeck Rochet, lequel rencontre à Moscou son homologue soviétique, Leonid Brejnev. De Duclos à Kanapa, on y retrouve diverses sensibilités du parti. Ce dernier reprend son activité de scribe et consigne scrupuleusement les entretiens . Waldeck Rochet expose d’emblée le sens de sa visite :

" Le but que s’assigne notre délégation au cours de cette rencontre, c’est de parvenir, malgré cette divergence (sur la Tchécoslovaquie. NDA), à améliorer et à renforcer les liens de solidarité et d’amitié entre nos deux partis" .

Il développe longuement sur le contentieux tchécoslovaque ( en fait il lit une déclaration qui dure 45 minutes) et doit faire face à un Brejnev bavard et arrogant, qui ouvre son propos par une menace : désignant un volumineux dossier devant lui, il déclare :

" Voilà, tout ça est dirigé contre le PCF".

Il ne sera plus question, dans la suite de la conversation, de ce dossier. Personne n’insiste ni ne questionne. On peut raisonnablement penser qu’il contient non seulement les diverses critiques que les Soviétiques adressent à la politique des communistes français mais aussi différents moyens de chantage sur le parti « frère » : politique, économique, financier, menace de scission, témoignages de philosoviétiques ardents.

Puis Brejnev fait la leçon sur la manière dont le PCF aurait dû se conduire durant les événements de mai-juin, vante les mérites de la dictature du prolétariat :

" Les partis communistes doivent être prêts à n’importe quel tournant" .

Il dénonce les tendances révisionnistes de nombreux partis communistes face à la question tchécoslovaque, s’émeut de « la démission de Jeannette (qui) ne sert pas les intérêts du BP et du PCF ». Ponomarev s’inquiète des tensions qui traversent les organisations mondiales philo-communistes ( FSM, Mouvement de la Paix), comme s’il y voyait la main de Paris. G. Marchais répond, sur mai-juin, l’attitude du PCF, la politique gaulliste.

S’engagent ensuite les discussions autour de la rédaction du communiqué final de la rencontre. « Kremlin-Pcf » en publie les différentes moutures .

" Tels, ces documents constituent un cours de « diplomatie appliquée » du mouvement communiste international et sont donc uniques » .

Le texte original français présente plutôt un profil bas ; sa seule audace est de parler de « divergence » à propos de la Tchécoslovaquie ; le mot est tabou pour les Soviétiques qui proposent un projet fort long, tentant de faire avaliser l’invasion ; le compromis trouvé porte plutôt la marque soviétique avec notamment ce paragraphe :

" Les deux délégations, après avoir échangé leurs points de vue respectifs sur les événements de Tchécoslovaquie, ont exprimé le souci que (…) la situation se normalise sur la base du marxisme-léninisme, que se renforce et s’épanouisse le socialisme dans ce pays" .

L’arrangement n’est pas très glorieux ; on est loin de la tonalité de l’intervention de Kanapa en octobre ; cet « équilibre » est indicatif de la pression soviétique, du rapport des forces dans la direction française aussi, qui semble se rétracter depuis sa déclaration du 21 août ; qui cherche aussi, on l’a dit, à avoir les mains libres pour poursuivre son travail de "démocratisation à la française".
Rochet entend prolonger la réflexion nouvelle qui traverse déjà le plénum d’" Argenteuil", le XVIIIè congrès ou la brochure " Qu’est-ce qu’un révolutionnaire ?", fin 1967 ; les événements du printemps et de l’été 1968 indiquent qu’il faut hâter le pas. Plissonnier au Comité central d’Octobre annonçait d’ailleurs :

" Le Bureau Politique propose que le comité central élabore prochainement un document public sur notre politique de lutte pour la démocratie et le socialisme".

C’est l’objectif du Comité central de Champigny des 5 et 6 décembre 1968. Marchais y rend compte des entretiens de Moscou et de la préparation de la conférence des PC qui a repris mais l’essentiel de la session est consacré à l’adoption du « manifeste de Champigny ». Kanapa en est le principal artisan.

" Il y travailla beaucoup"

dit Jacques Denis . Francis Cohen se souvient :

« Kanapa parlait depuis des mois de ce Manifeste : Il faudrait qu’on fasse un document, pas des thèses, pas un programme, mais faire le point, pas de la théorie, non ( Il se disait curieusement étranger voir hostile à la théorie, lui, un théoricien) mais une analyse, une vue stratégique, sur quoi le parti puisse s’appuyer. Et de consulter, de demander des notes, des études, des idées, de réfléchir, de rédiger » .

Cette réflexion est dans le droit fil de son texte intitulé par « Fabien » "la démocratisation ou la mort". Les communistes y précisent leur engagement démocratique. Mais le texte reste prisonnier du principe de la dictature du prolétariat. Selon Marchais , Kanapa milite auprès de Waldeck Rochet en faveur d’un abandon de cette référence. Lors de la rédaction du document, des débats serrés ont lieu entre le secrétaire général et Kanapa. Rochet ne peut s’y résigner. Tout se passe comme s’il mesurait l’ampleur des changements à opérer et hésitait en même temps à s’attaquer à ce dogme ; comme si cette tâche là lui apparaissait trop lourde. De surcroît, le secrétaire général est physiquement affaibli. " Prague (l’)a tué Waldeck" aurait dit Mollet.

A défaut de renoncer au concept, le texte en adoucit la formule, en édulcore la portée ; il y est écrit :

" Dans toute la mesure du possible, la classe ouvrière donnera toujours sa préférence aux méthodes de lutte non coercitives, à la persuasion et à l’éducation".

Le « manifeste » ajoute qu’un pouvoir socialiste n’aura recours à la contrainte que si des forces hostiles utilisent la violence ; et il propose cette définition précautionneuse :

" Ce double aspect du pouvoir politique des travailleurs - développement continu de la démocratie et défense des conquêtes socialistes - caractérise ce que les fondateurs du marxisme ont appelé la dictature du prolétariat".

De plus cette dictature sera "temporaire". Ce qui fait dire aux auteurs de « Kremlin-Pcf » :

" Les dirigeants communistes, pour la première fois, soutiennent la dictature du prolétariat comme la corde soutient le pendu".

CHAPITRE QUATRE
Le PCF et l’Est : retour de bâton

S’ouvre une période où le positionnement du PCF à l’égard de l’URSS – et de l’Est- se cherche un point d’équilibre ; après des décennies de connivence, on est passé à l’expression soudaine de la « réprobation » ; puis, comme intimidé par cette audace, un certain retrait s’opère ; il y a chez Rochet la volonté de dire les choses, de dédramatiser autant que faire se peut également ; mais ce sujet est absolument passionnel au sein du PCF et dans les rapports avec Moscou ; il se prête peu aux nuances ; la direction française voudrait voir ses divergences avec Moscou reconnues par ce partenaire et pouvoir néanmoins mener avec lui des actions communes ; c’est un difficile exercice d’équilibre entre tendances opposées, autonomie et unité, droit de critiquer et hantise de l’antisoviétisme ; le PC a tordu en août 68 le bâton dans un sens, celui de la critique et de la prise de distance ; au cours des années qui vont suivre, jusqu’en 1971, le mouvement va s’exercer en sens inverse.

A) S’ils veulent la guerre…

La relance de la préparation de la conférence mondiale des PC, à l’automne 1968, constitue les premiers travaux pratiques dans le rabibochage entre les partis français et soviétique ; la direction du PCF manifeste à Moscou sa bonne volonté en prenant la décision de participer à la tenue d’un tel forum, dans « un délai raisonnable ».
Mais justement est-ce bien raisonnable quand on voit l’état des différences entre les PC, quand on sait ( en tout cas lui le sait) l’arrogance soviétique ? Kanapa s’en explique, au lendemain même du comité central de Champigny, au cours d’un séminaire de la rédaction de La Nouvelle Critique au Petit-Quevilly, le 7 décembre.
Le thème de la rencontre est intitulé " La marche au socialisme et la marche du socialisme" ; la réunion se tient sous la présidence respective de Francis Cohen, Antoine Casanova et Claude Prévost ; Pierre Juquin rapporte, Roland Leroy conclut ; Kanapa est invité ; non pas en qualité d’ancien rédacteur en chef, mais d’expert du mouvement communiste, et de stratège proche de Waldeck Rochet.

Il y évoque, on l’a vu dans la deuxième partie, son passé stalinien, pour la première fois publiquement ; cela donne déjà assez bien l’état d’esprit où il se trouve en cette fin d’année 1968 ; mais surtout, il présente un exposé sur le " mouvement communiste international", en trois parties. Premier temps : pour lui le mouvement communiste connaît

" la situation la plus complexe et la plus difficile qu’il a jamais connue dans toute son histoire" .

Ces difficultés sont durables. Il y a là des raisons objectives. Les PC sont dans des postures très diverses, certains étant au pouvoir, d’autres non ; leurs responsabilités nationales et internationales diffèrent. Et puis l’union est plus difficile à trouver quand il n’y a plus de centre. Les rapports entre l’URSS et les autres pays de l’Est tiennent de l’aide mais aussi de l’atteinte à la souveraineté. Ces ingérences remontent à « la période du culte », Khrouchtchev les a dénoncées. Mais rien n’a été entrepris depuis pour corriger. Et puis il y a aussi des raisons subjectives, les fautes, les erreurs. Par exemple la question de l’application du XXe congrès est posée à tous les PC :

" Le 21 août 1968 a donné une forme très brutale à la question et à la réponse que les 5 pays socialistes d’Europe lui ont apportée".

Les erreurs maoïstes, gauchistes entraînent aussi une série de divergences dans le mouvement communiste, sur la construction socialiste, sa forme, les méthodes, la démocratie, l’Etat, le rôle des PC, l’idéologie. Il y a besoin d’une nouvelle forme d’unité ; longtemps centralisé, le mouvement a connu une période de flottement. Où en est-il à présent ?

Deuxième temps : les difficultés à s’entendre ne portent pas seulement sur les concepts mais aussi sur les questions politiques. Les divergences ne se règlent pas tant au plan des idées que dans le cours de l’action. C’est du moins la ligne (du PCF) depuis 1967 : d’où l’importance des actions communes entre PC. Les opinions personnelles, les divergences ne constituent pas forcément une déviation. Or dans la question tchécoslovaque, l’un a tort, l’autre a raison. Arriver à une plate-forme idéologique commune est maintenant illusoire. Par contre il est possible de définir une plate-forme d’actions politiques ; et Kanapa insiste sur ce qu’il appelle la mise à jour du léninisme :

" Cela suppose d’une part qu’on procède par étape avec prudence, et ça suppose d’autre part un effort créateur de grande ampleur de chaque parti, précisément pour mettre à jour, en ce qui le concerne, ce qu’est le léninisme. Je crois que (…) le document que le comité central a adopté hier contribue à sa mesure, et pour ce qui est de notre parti, à cet effort créateur de mise à jour du léninisme".

Troisième temps : " Etre extrêmement soucieux du maintien et du développement dans la mesure du possible de l’unité du mouvement". Il faut être attentif à l’adversaire. Après 1960, l’unité du mouvement n’a duré que quelques semaines. Et il y a le risque, en cas de division, de se voir imposer des ingérences de certains partis. Ce que demandent – l’ingérence- les Polonais, dit Kanapa :

" Vous imaginez comment ça peut se passer puisque nous avons déjà une expérience par l’intrusion en France de tonnes de brochures du parti frère de la RDA par lesquelles les camarades est-allemands visent ouvertement à faire pression sur les membres de notre parti dans la question de la Tchécoslovaquie. Il n’est donc pas difficile d’imaginer les formes que pourrait prendre une discussion publique, comme disent les camarades polonais, sur les différentes questions pendantes dans le mouvement".

C’est d’ailleurs ce "souci d’unité", dit-il, qui animait la délégation qui s’est rendue en URSS, et la session de Champigny a jugé qu’elle l’avait manifesté " de bonne façon". Il s’agit pour le PCF d’exprimer ses positions sans

"incliner le parti ou les travailleurs, les masses en général, vers l’antisoviétisme".

Il faut donc exprimer ses positions ET maintenir dans le même temps des relations de solidarité, tant il est vrai que

" l’Union Soviétique est la force décisive de la lutte contre l’impérialisme. Si ça n’est pas le cas, alors, là, on peut revoir la question".

Kanapa revient sur la rencontre d’octobre entre le PCF et le PCUS. Il admet que le communiqué est "assez discret" sur la Tchécoslovaquie, explique comment se sont déroulés les entretiens. Si, sur un tel sujet, il en dit plus qu’il n’était de coutume de dire, sa « franchise » n’est pas totale. Il estime par exemple que les entretiens du premier jour se sont passés dans une "atmosphère très cordiale"…. Waldeck Rochet, dit-il, a accordé une large place à la crise tchèque ( 10 minutes sur les 45 de son intervention). Brejnev, lui, a été long,

" sans apporter le moindre élément nouveau sur la Tchécoslovaquie".

Le second jour de la rencontre a été consacré à la rédaction du communiqué. Le projet du PCF mentionnait, précise-t-il, l’existence d’une "divergence" sur la question alors que les Soviétiques souhaitaient que les deux partis se félicitent des accords conclus fin août puis en octobre entre le PCUS et le PCT.

" Notre délégation a dit : ça, ce n’est pas la peine d’insister la dessus".

Tout le débat a alors porté sur la question de la "divergence" :

" Les Soviétiques ne voulaient absolument pas qu’il soit fait la moindre mention de l’existence d’une divergence entre nos partis".

Pour les Français, c’est le contraire qui était "impensable". Le débat fut "long", "âpre" :

" La discussion a été jusqu’à un point, et les camarades doivent le savoir d’ailleurs, puisqu’on l’a dit au comité central, on le dira dans les organisations du parti, la discussion a été jusqu’à un point où nous risquions de ne pas avoir de communiqué du tout".

Ce qui, assure-t-il, aurait été un échec, contraire au mandat donné à la délégation :

" On l’avait envoyée à Moscou avant tout pour qu’elle remédie à une certaine dégradation des rapports ( depuis le 21 août) entre nos deux partis. C’était la raison essentielle".

Il y avait donc le risque d’un nouveau pourrissement qui n’aurait

"pas (été) sans effet, les camarades le savent, ils connaissent bien le parti, sur la situation de notre propre parti et sur l’unité de ses rangs".

D’où l’accord trouvé, dans le communiqué final, sur la formule des " positions respectives" que la Pravda a d’ailleurs déformée puisque dans la version russe, l’adjectif « respectives » a disparu…

Kanapa insiste sur le souci de l’unité. Certes il est conscient du fait que s’ouvre dans le parti un débat " qui n’est pas près de se terminer". Il demande à ses camarades de La Nouvelle Critique de ne pas céder au

" subjectivisme, je ne dis pas à l’antisoviétisme, parce que ce serait faire injure aux camarades de penser qu’ils peuvent y céder, mais au subjectivisme parce que, pour nous qui ne sommes pas antisoviétiques, il peut prendre la forme ou il peut tendre à une certaine forme d’antisoviétisme".

Il en veut pour preuve l’attitude de Garaudy. Il appelle à

" faire effort même si c’est difficile - et c’est très difficile - pour essayer de trouver, de comprendre, ça ne veut pas dire de justifier, ça c’est autre chose, mais de déceler les problèmes qui se posent objectivement dans le mouvement communiste".

Mais dans ses conclusions, il a lui-même un peu de mal à garder cette distance qu’il conseille à ses pairs, élève le ton ; il résume l’attitude du PCF en trois points : Maintenir, défendre, développer sa politique. Et si des partis "frères" veulent la confrontation,

"ils l’auront, elle ne nous fait pas peur".

Veiller au principe de non-ingérence dans les affaires des PC ; favoriser l’unité ; et aller ainsi vers la conférence mondiale, qu’il imagine en mai 1969, en se donnant un peu de temps car aujourd’hui, un tel forum donnerait lieu à un « déballage ».

C’est dans cet état d’esprit que les Français reprennent part aux travaux préparatoires à la conférence mondiale. Une réunion plutôt tendue s’était tenue à Budapest dès la fin septembre . D’autres vont suivre où le PCF est assez systématiquement représenté par le duo Marchais - Kanapa. Tous deux s’expliquent sur cette préparation lors d’un entretien paru dans la Nouvelle Critique au printemps 1969 . On les retrouve à Budapest, en mars et en mai, puis à la conférence mondiale elle-même, à Moscou, du 5 au 17 juin . Une interminable grand-messe, treize journées de discours et de palabres.

Les deux hommes, s’ils ne sont pas sur la même longueur d’onde, ont eu l’occasion de mieux s’apprécier. Kanapa a été traumatisé par l’intervention soviétique. On en a encore un indice insolite dans ses archives privées. Dans les papiers confiés par Danièle Kanapa, en effet, figure une nouvelle inédite, de cinq feuillets dactylographiés : dans un pays d’Europe centrale, une grand-mère, usée, sourde, un beau matin d’été, trouve à sa rue une allure inhabituelle :

« (…) ce n’était pas comme tous les jours. Les gens ne se pressaient pas, ils couraient. Les femmes, aux fenêtres, faisaient des gestes et ouvraient grand la bouche, ce qui signifiait qu’elles criaient, sûrement. Et puis, il y avait ce regard qu’ils avaient, tous, cette tension dans leurs yeux, est-ce qu’ils avaient peur ou étaient-ils en colère, en tout cas ils étaient bouleversés…Jésus Maria, il se passait quelque chose de grave, de terrible même. »

Elle pense alors qu’une nouvelle guerre a été déclarée, se rassure en se disant que « les Russes vont venir » les aider. Sans voir qu’au carrefour,

« le tramway était toujours arrêté, une perche ballant dans le ciel, comme un bras désarticulé… ».

La nouvelle s’intitule simplement : « LE VINGT ET UN ». Ce 21 août obsède donc Kanapa. Et Marchais ? Le dirigeant soviétique Vadim Zagladine garde de lui, dans ces années 1968/69, ce souvenir :

« Le PCF était en émoi. Certains de ses militants en vue ont quitté les rangs du Parti. Georges Marchais défendait avec conséquence l’orientation choisie par la direction du Parti. Mais dans le même temps, il s’efforçait de tout faire pour limiter les dégâts, notamment en évitant les complications sérieuses survenues dans les rapports avec le PCUS » .

Au cours de ces mois, Kanapa, dans la presse du PCF, intervient sur des questions débattues dans le mouvement communiste. De fait, ses articles répondent et polémiquent avec les partis des pays socialistes. Il en est ainsi de la question nationale. Les Soviétiques en effet – Jeannette-Vermersch a utilisé cet argument - accolent facilement l’étiquette de nationaliste à ceux qui ne sont pas de leur avis. On se dispute aussi sur Lénine et la manie de le citer à tort et à travers, sur l’internationalisme prolétarien : parle-t-on là de coopération ou de subordination ? Ces débats, codés, semblent abscons pour la masse des militants ; les conditions n’existent pas pour les pousser à leur terme, et a fortiori pour les trancher ; la volonté politique que cela supposerait n’existe pas alors ; devant le risque d’accrochage sérieux avec l’Est, ces enjeux seront gelés ; mais ils vont rebondir, à peu près dans les mêmes termes, quelques années plus tard . A l’initiative de Kanapa.

Si la participation à la Conférence de Moscou est importante (75 PC sur les 92 recensés), celle-ci est en même temps " la dernière tentative de sauvegarder l’esprit de la IIIé Internationale" observe Lilly Marcou. Non seulement la rencontre ne parvient pas réellement à ressouder le mouvement, mais elle montre que la "conférence-tribunal" a vécu ( pas de condamnation collective du maoïsme notamment) ; le concept d’internationalisme prolétarien y est l’objet d’interprétations diverses selon les partis, divisés sur la problématique de l’international et du national, sur la place de l’URSS également ; la notion de « divergences » entre dans le vocabulaire du mouvement communiste. La question de la Tchécoslovaquie y est volontiers évoquée et, toujours selon Marcou,

" ce débat et ces polémiques (…) posent les premiers jalons dans l’édification d’un phénomène qui sera saisi bien plus tard, et qu’on a baptisé du vocable impropre et provisoire d’eurocommunisme" .

Ce forum sera marqué par une longue suite d’interventions en réunion plénière, d’incessantes négociations de coulisse pour l’ultime mise au point du texte "doctrinal" final et une myriade de rencontres bi et multilatérales.
La réunion s’ouvre alors que les Français sont accaparés par l’actualité. Trois jours plus tôt s’est tenu le premier tour des élections présidentielles où Jacques Duclos réunit autour de cinq millions de voix ; le PCF, au second tour, refuse de choisir entre Georges Pompidou et Alain Poher et mène une campagne pour l’abstention, le fameux « Bonnet blanc et blanc bonnet ». Le PCF délègue pourtant à Moscou Waldeck Rochet, Georges Marchais, Jean Kanapa ainsi que Raymond Guyot et Léon Feix.

Ces Français adoptent un profil bas. Rien dans la résolution finale ne les dérange, comme le faisait remarquer Kanapa au printemps. Ils semblent être venus sans entrain, sans agressivité non plus. Ils ne veulent pas la guerre, et n’entendent pas soulever la question thécoslovaque. Leur position de condamnation d’août 1968 n’est pas reniée ; elle est minorée, redite, mais sans éclat. Déjà dans un ouvrage à destination du grand public, paru au premier trimestre 1969, L’avenir du Parti Communiste Français , Waldeck Rochet, sur ce dossier tchèque, s’il écrit avoir vécu « douloureusement » l’affaire tchèque, ne parle plus ni de réprobation, ni de désapprobation mais plus simplement du « désaccord » exprimé par la « session du Comité central du 22 août ».
Le secrétaire général est le premier des grands leaders à intervenir, au lendemain de l’ouverture de la conférence de Moscou, la veille de l’intervention de Léonid Brejnev ; c’est dire aussi l’importance qu’on accorde à ce parti. La tonalité de son discours ? pas de vague :

" Le PC français, dont l’évolution semblait hésitante à la fin de cette décennie va connaître dans les années 70 un renouveau certain. L’intervention de Rochet en 1969 marque cette transition par des prises de position nuancées, ponctuées de silences révélateurs. Rien sur la Tchécoslovaquie, peu de choses sur la Chine, presque rien sur le contenu de l’internationalisme prolétarien et sur la nature des relations inter-partis.(…) Le leader français semble préférer ne pas intervenir dans le débat qui agite le mouvement communiste au moment où le PCF commence à prendre un véritable tournant" .

Catastrophe : aussitôt après son intervention, Waldeck Rochet doit être hospitalisé à Moscou même. C’est Marchais qui prend alors les choses en main, avec l’aide précieuse de Kanapa ; le 10 juin, il tient à Moscou une conférence de presse , justifiant notamment l’absence de toute référence à la Tchécoslovaquie dans le discours du représentant français ; le 13, c’est lui qui préside toute la matinée, dans cette salle Saint Georges du vieux palais du Kremlin, les travaux de la rencontre des 70 PC ; le 19, à son retour à Paris, il rencontre l’AFP et s’explique, pour la première fois, sur l’absence de Waldeck Rochet . On parle de « rhumatismes », puis d’infection rénale, qui a demandé une opération ; la situation est jugée "très satisfaisante".

Marchais est alors si omniprésent que Zagladine ne semble même plus se souvenir de la présence de Waldeck Rochet à la Conférence :

« En 1969, c’est justement Georges marchais qui conduisait la délégation de son parti à la conférence internationale des partis communistes et ouvriers à Moscou. Il a fait une intervention très digne, mettant particulièrement en valeur l’essence internationaliste de la ligne politique du PCF » .

Marchais rapporte sur le forum de Moscou devant le comité central de la fin juin .
Kanapa, dans la presse communiste, présente le bilan de la conférence ; c’est le cas dans Clarté, la revue de l’Union des étudiants communistes, lors d’un interview recueilli par un jeune correspondant, Serge Wolikov .

B) L’affaire des notes de Kanapa (à suivre).

La position réservée de la délégation française à Moscou, cette impression de « transition » dont parle Lilly Marcou sont à rapprocher, en partie, de la situation personnelle de Waldeck Rochet. Foudroyé en pleine conférence, le secrétaire général ne se rétablira jamais, et peu à peu, il va disparaître de la scène publique .

A plusieurs reprises, au cours d’entretiens fin 1996-début 1997, Marchais m’assura que c’est à l’hôpital, à Moscou, cet été 1969, que Rochet lui aurait fait part de son désir de le voir devenir son dauphin, et de son souhait ardent aussi de revenir vite en France, la perspective de rester hospitalisé en URSS l’inquiétait. Il n’existe pas trace de ce propos que G. Marchais tenait avec beaucoup de passion.
Le fait est que, six mois plus tard, en février 1970, au XIXè congrès, Marchais est élu secrétaire général adjoint .

W. Rochet désormais est hors jeu, un mort-vivant, selon l’expression de François Hincker ; Kanapa perd là un allié avec lequel il ressentait une grande proximité politique et intellectuelle. Marchais, de son côté, a pu apprécier l’efficacité de ce collaborateur ; on va assister au passage de Kanapa de Rochet à Marchais ( comme, dans une moindre mesure, on avait observé un transfert de Thorez à Rochet) par le biais de l’international. L’historien Michel Dreyfus écrit :

" Plus discrète mais d’une grande efficacité est l’action de Jean Kanapa. Après avoir été un stalinien des plus endurcis à la fin des années 1940, il évolue considérablement depuis 1969. Devenu l’un des proches les plus écoutés de Georges Marchais, il fait avancer autant qu’il le peut (la) politique unitaire (du Pc)" .

Philippe Robrieux commence ainsi son chapitre " Le début du mythe Marchais" :

"(Marchais) avait certes des idées, mais c’était celles de Kanapa.(…) Nommé correspondant de L’Humanité à Moscou par Maurice Thorez, il en était revenu profondément marqué. Khrouchtchévien convaincu, partisan déterminé de la politique de réforme, persuadé qu’il fallait que le PCF prenne ses distances vis-à-vis de l’URSS (…). Habile et bon psychologue, avec l’expérience et le doigté que confèrent, en sus d’une longue pratique de l’appareil, les fonctions de nature diplomatique qui étaient les siennes depuis près de quinze ans, Kanapa avait réussi à capter la confiance de Georges Marchais."

La préparation puis la tenue de la Conférence de Moscou constituent, nous l’avons vu, un moment fondateur dans les relations Marchais-Kanapa. Leur rencontre n’allait vraiment pas de soi. Elle est tardive. Les deux hommes se côtoyaient sans guère se voir depuis près de quinze ans ; l’éloignement de Kanapa n’explique pas tout. Leurs trajectoires sont absolument différentes. Ils sont certes liés par l’affaire Casanova, puisque tous deux ont participé au « meurtre », mais chacun dans cette histoire jouait une partition bien singulière ; ils se croisent en 1963 à Prague, ils expriment l’un à l’égard de l’autre de fortes réticences ; ils polémiquent en pleine session du Comité central en 1964 sur les leçons à tirer de l’éviction de Khrouchtchev ; ils se succèdent à La Havane, début 1966, l’un est ravi par ce pays qui horripile l’autre ; engagé dans les efforts de modernisation doctrinale, Kanapa a peu l’occasion d’y travailler avec Marchais dont ce n’est pas vraiment le domaine.

C’est peu dire que ces deux personnages ont des sensibilités distinctes ; tout apparemment les oppose : les origines familiales, le milieu social, l’éducation, l’itinéraire politique, l’approche du pouvoir, les goûts culturels, le contact avec l’autre, le rapport aux femmes… Ils ne sont pas différents, ils sont aux antipodes. Longtemps, chacun a tenu l’autre à distance.
Avec la conférence de 1969, ils ont tout loisir de se tester, de se fréquenter.
Selon Jean-François Gau,

« l’un et l’autre répétaient que c’était au cours d’un long voyage (en train) qu’ils s’étaient véritablement découverts, que leur appréhension mutuelle, Kanapa craignant d’avoir affaire à un Marchais impulsif et primaire et ce dernier redoutant le côté « pète-sec » du diplomate du PC, s’efface ; tous deux semblent agréablement surpris : l’un constate que Marchais aime le débat, l’autre se félicite que Kanapa aime la vie » .

Contradictoirement, c’est leur totale altérité qui va sans doute rapprocher ces deux hommes, ou en faciliter le rapprochement ; ils sont absolument différents, ils sont complètement complémentaires ; c’est leur différence qui va les souder au point, quelques années plus tard, de constituer un véritable couple politique. Faut-il parler dans ce cas de fusion, d’alliance ? Alliance de l’action et de la réflexion, du charisme et de la sagacité…
Il ne s’agit pas seulement de prendre appui sur l’autre, d’utiliser l’autre pour ses compétences ; tout se passe comme s’ils allaient peu à peu mesurer que leur destin allait s’accomplir ensemble.Kanapa est attiré par la personnalité du cadre ouvrier ; Marchais a trop besoin du talent de ce dernier pour installer son pouvoir. Car Marchais, à la charnière des années 60 et 70, est fragile.
Il ne manque pas de savoir-faire, possède une forte expérience du Parti ; mais il n’était pas prêt. Rochet pensait avoir le temps pour le former, selon Jean Fabre, qui fut longtemps le patron de la section éonomique du PC. Mais ce temps lui sera refusé.
W. Rochet en fera-t-il part à Kanapa ? Peu importe : ce dernier a vite mesuré que le nouveau patron a besoin d’être épaulé.

Marchais ne fait pas ce qu’il veut de son Bureau politique ; que veut-il d’ailleurs, à ce moment là ? La disparition de Rochet a créé un vide terrible, un déséquilibre ; il y a là de fortes personnalités, Duclos, Fajon, Frachon ; Leroy est en embuscade. Par rapport à ce dernier par exemple, Marchais présente d’évidents points faibles : il n’est pas de la famille, au sens où il n’appartient pas à ces dynasties communistes qui, de père en fils, se retrouvent souvent à des lieux sensibles de l’appareil ; il n’a aucun titre de gloire résistante, c’est le moins qu’on puisse écrire ; il n’a absolument aucune pulsion lyrique à l’égard de l’URSS. Kanapa non plus d’ailleurs.
Leroy, alors, a tout pour lui, famille communiste, passé de résistant, proximité de l’URSS, image flatteuse de séducteur et d’autodidacte. Or Marchais ramasse la mise ; comme si les atouts de Leroy avaient été aussi, pour Rochet, des handicaps : il est trop de la famille, trop lié au passé thorezien, trop confiant dans l’URSS, trop à l’aise, paradoxalement ; Rochet militait pour sortir de ces réflexes de « propriétaire » que peuvent avoir « ceux qui ont eu la chance d’avoir des parents communistes », des rites et des dépendances extérieures.

Donc en 1969, Kanapa se voit proposer de travailler pour Marchais. Dans un premier temps, il semble hésiter. Il a près de cinquante ans, l’envie peut-être d’être un peu « à son compte ». Ce qu’admet Jacques Denis :

" Marchais avait pris goût aux capacités de Kanapa, au plaisir de se faire écrire un discours ; mais ce dernier hésite à devenir son "plumitif" ; il ne souhaite pas être son secrétaire ; de plus il marque un réel intérêt pour l’international et la « polex » ; aussi il s’arrange pour que l’on fasse revenir l’ancien chef de cabinet de Waldeck Rochet, Charles Fiterman, devenu entre-temps directeur de l’Ecole centrale de Choisy, afin de s’occuper du secrétariat de Georges" .

Lise London de son côté confirme que Kanapa « guignait » depuis quelque temps la « Polex » . Mais Guyot, le thorèzien, plutôt effacé, demeure patron de ce secteur au XIXe congrès, en février 1970, et le statut de Kanapa est inchangé. Alors même qu’il a joué ce rôle majeur lors des événements de Tchécoslovaquie. Ou peut-être parce qu’il a joué ce rôle majeur.

Il est vrai que Guyot a une image contradictoire. « Sectaire » pour beaucoup : Marchais par exemple lui pardonnait mal, du moins le répétait-il souvent, d’avoir voulu l’exclure car il était allé voir un match de football France-Yougoslavie alors que le Parti, en plein délire anti-titiste, l’avait interdit… « Ouvert » pour Lise London, sa belle soeur, épouse d’Arthur (Gérard) London, et belle-mère de Pierre Daix ; en tout cas, avec cet environnement familial, Guyot était plutôt bien informé des réalités de l’Est ; il prendra sur le tard des positions « libérales ». « Lâche » pour Arthur Kriegel qui le voit essentiellement conformiste.

A la « polex », Kanapa poursuit sa réflexion sur l’enjeu européen ; il publie un essai, paru au début du deuxième semestre 1969, avec Jacques Denis, « Pour ou contre l’Europe ?" ; selon Denis, l’ouvrage est de la main de Kanapa. Le livre a un double objectif : présenter aux communistes l’approche plus pragmatique de leur parti à l’égard de la CEE, une réalité à changer ; préparer le terrain pour la reprise, sur cette question aussi, des discussions à gauche. Ces deux auteurs signent d’ailleurs un article dans la revue socialiste Dire, en octobre 1969, sur « Les communistes et l’Europe » qui débute ainsi

« L’Europe n’est pas à inventer. Elle existe »

et qui se prononce pour l’entrée de députés communistes français au Parlement européen, soulignant au passage que depuis janvier 1969 le parlement italien inclut les communistes dans leur délégation nationale à Strasbourg.
Ces auteurs participent à une série de conférences à travers la France. Kanapa y commence systématiquement son exposé ainsi :

« On dit parfois avec beaucoup de légèreté : Les communistes, c’est simple, ils sont contre l’Europe. Non, nous ne sommes pas contre l’Europe » .

Il était prévu que ce cycle de débats s’achève à Strasbourg avec un grand rassemblement en présence de Waldeck Rochet. Mais ce dernier sera indisponible…

Dans ses relations avec l’Est, la direction du PCF manifeste une volonté d’arrangement, d’apaisement ; cela se sentait, on l’a vu, dans l’intervention de Rochet à Moscou ; le difficile équilibre auquel semblait attaché l’ancien dirigeant, cette sorte de ligne centriste entre les pressions –et surtout l’inertie – des orthodoxes thorèziens et l’impatience de gens comme Garaudy, est difficile à tenir ; autant l’ancien secrétaire général avait su maintenir durablement des rapports, certes conflictuels, avec le philosophe critique, autant ce fut rapidement le clash avec Marchais ; ce dernier accède au pouvoir alors même que le symbole, brouillon, d’une certaine ouverture est mis à écart. Au XIXe congrès , les délégués écoutent son ultime discours dans un silence glacial et Garaudy n’est pas réélu au Comité central pour sa "ligne politique révisionniste et liquidatrice" .

Mais trois mois plus tard, le débat entre Garaudy et Marchais rebondit spectaculairement, sur la question tchécoslovaque. Au cœur de cette polémique : les notes de Kanapa ! Dans Le Monde daté du 7 mai 1970, Garaudy accuse en effet le secrétaire général adjoint d’avoir donné aux conservateurs tchèques le PV de l’entretien entre Waldeck Rochet et Alexandre Dubcek, prises par Kanapa en juillet 1968, afin d’aider les « staliniens » de Prague à exclure les "réformateurs" ; Garaudy s’appuie sur la publication, quelques jours plus tôt, de ce procès verbal dans la revue " Politique aujourd’hui" .

L’accusation est grave ; elle fait du bruit. La direction du PCF est embarrassée. A l’évidence, le texte publié est authentique. En fait ce n’est que la première étape de l’affaire des archives, convoitées, de Kanapa, une histoire rocambolesque qui va rebondir au long des quinze années à venir…

Pour reconstituer cette affaire, on se réfèrera aux archives du PCF, notamment l’information de Georges Marchais au Comité central du 20 mai 1970 , à l’importante correspondance échangée entre les partis français et tchèque durant l’été 1970 ainsi qu’aux travaux de Karel Bartosek.
Ce dernier, qui relate bien la genèse de l’affaire, écrit :

" Un chapitre ultérieur, et qui pourrait s’intituler " la Prague de Georges Marchais, nous en apprendra un jour davantage" .

Nous nous proposons précisément de donner ici quelques éléments de ce nouveau chapitre.

Après l’intervention d’août 1968, puis l’épuration de l’automne qui suivit, les relations entre le PCF et le PCT sont gelées. Pour autant, les partis se côtoient dans le cadre de la préparation de la conférence mondiale. On sait, par Bartosek, que le chef de la délégation tchèque durant ces rencontres préparatoires, le conservateur Bilak, ayant eu vent de l’existence d’un PV des entretiens Rochet-Dubcek, souhaite, en mars 1969, voir ce texte , mais il ne l’obtient pas.
Dans le même temps, le PCF se refuse à rencontrer l’opposition tchèque. Sans revenir sur la condamnation de l’invasion, il en tempère la portée. Lors du premier anniversaire de ces événements, en août 1969, L’Humanité est plutôt complaisante avec les autorités pragoises, ce qui n’est pas le cas des Lettres françaises. A un lecteur qui se plaint de la tonalité critique de l’hebdomadaire d’Aragon, Gaston Plissonnier répond :

« (…) Je comprends parfaitement tes sentiments lorsque tu constates l’attitude anticommuniste de la presse bourgeoise. L’Humanité a fustigé cette presse et donné des informations émanant du PC de Tchécoslovaquie dans le respect des décisions du Comité central de notre Parti. Le journal Les Lettres françaises est un hebdomadaire littéraire qui n’est pas un organe du PCF. Ses publications relèvent de la responsabilité de ses rédacteurs et n’engagent donc pas la responsabilité du CC du PCF » .

Dans la foulée, Paris manifeste le désir de renouer des liens officiels avec Prague. Les divergences ne doivent pas faire obstacle à la coopération, dit-on. Dès octobre 1969, un émissaire tchèque est reçu à Paris par G Marchais et R Guyot. En novembre, Marchais, Fajon, Leroy et Piquet sont reçus à l’ambassade tchèque ; le même mois, une délégation du PCF se rend à Prague, conduite par Etienne Fajon, comprenant R. Ballanger, L. Lanternier et P. Hentges. Ce dernier, correspondant de la NRI à Prague depuis des années, est totalement acquis aux positions tchèques, comme nous le verrons. Lors de cette visite, la partie tchèque estime que le séjour de Rochet en juillet 1968 était

" destiné à apporter à Dubcek l’appui du PCF et par conséquent à durcir en quelque sorte les camarades tchécoslovaques dans leurs discussions avec les Soviétiques" .

Fajon dispose d’un exemplaire des notes de Kanapa ; il s’en sert, dit-il, pour rappeler le sens de la visite de l’été 1968 ; c’est alors que

" les camarades tchécoslovaques ont demandé à notre délégation de leur communiquer un moment ces notes pour vérifier la traduction de la conversation qui venait d’avoir lieu. (…) Etienne a acquiescé à cette demande.(…) Les notes furent rendues à Etienne au cours de cette même séance" .

Les tchèques ne les auraient pas gardées plus de dix minutes, assurera Ballanger . Marchais estime utile d’ajouter :

" Notre délégation n’a donc nullement remis à la direction du PCT des notes nous appartenant. Par contre, il est maintenant clair que la loyauté d’Etienne a été abusée et que les camarades tchécoslovaques ont, en fait, pris à son insu une photocopie de ces notes" .

Déloyauté ? naïveté ? maladresse ? délation, même inconsciente ? Le fait est que les notes de Kanapa se retrouvent en possession des autorités tchèques. Le 22 décembre 1969, elles sont transmises à la direction du PCT, avec l’indication « De la part d’Etienne Fajon ». Le 13 janvier 1970, Indra, un autre ultra de la normalisation, en parle dans une réunion du PCT, dramatise, dit le " choc" ressenti à la découverte de ces notes, s’arrange pour que la radio de Brno en fasse état. Le Monde en parle alors même que se tient le XIXè congrès du PCF. Réuni en urgence, le Bureau politique en débat ; Marchais et Fajon rencontrent le représentant tchèque au congrès, Bilak, qui confirme que les notes ont bien été distribuées à la direction du PCT :

" Nous n’imaginions absolument pas à ce moment qu’ils avaient osé photocopier ces notes" .

S’annonce alors le procès de Dubcek. Le PCF délègue à Prague André Vieuguet, qui rencontre, le 31 mars, Husak ; il le presse de

" ne pas avoir recours à ces notes de travail de notre parti"

pour le règlement de leurs affaires intérieures. Husak assure que les notes ont été communiquées au "présidium" comme "matériel confidentiel", qu’Indra a commis une faute en en faisant état publiquement et rassure son visiteur :

" On considérera les notes prises par le camarade Kanapa lors de l’entretien de W. Rochet avec A. Dubcek comme ultra secrètes, ne devant être ni utilisées dans des discours ni rendues publiques d’une quelconque façon".

En fait les notes de Kanapa continuent d’être allègrement manipulées ; elles font l’objet d’une circulaire du PCT et sont à ce titre largement diffusées ; elles se voient utilisées contre Dubcek, de surcroît dans une version falsifiée :

« (Indra) met dans la bouche de Waldeck des propos sur le "club des 231" et sur la social-démocratie qu’il n’a jamais tenus"

dit G. Marchais dans son information.
A Prague, un jeune Tchèque qui gravite près des milieux officiels réussit à s’en procurer une copie : Karol Bartosek. Le PCF ayant mis en cause dans le "dévoilement" de cette affaire la "réaction tchécoslovaque", Bartosek écrira :

" La "réaction" porte un nom : Karel Bartosek" .

Il fait transmettre le texte, en tchèque, à Jean Pronteau, par ailleurs ami des London, qui le fait traduire et le publie dans Politique aujourd’hui début mai 1970. La direction du PCF décide alors de publier dans L’Humanité du 18 mai, sur deux pleines pages, les notes originales de Kanapa, sous le titre « Notes prises au cours de l’entretien entre Waldeck Rochet et Alexandre Dubcek à Prague, le 19 juillet 1968 » . C’est Kanapa en personne qui en a assure la présentation "corrigée" , puisqu’il en retire un court chapitre sur les considérations de Dubcek de nature militaire, les forces en présence à la frontière.

Deux jours plus tard, Marchais met le Comité central devant le fait accompli ; il estime que la décision de publier était délicate à prendre mais il fallait montrer que la démarche de Rochet était de peser en faveur d’une solution politique. Agissant ainsi, dit le secrétaire général adjoint, et il reprend là une tonalité kanapiste, le PCF prend le risque de tensions avec l’Est car

" jamais dans l’histoire de notre parti, nous n’avons été l’objet d’une opération aussi contraire aux normes qui régissent les rapports entre PC. Et surtout le Bureau Politique a considéré qu’il était de son devoir de défendre l’honneur du Parti, l’honneur de son secrétaire général et de ses militants. Nous ne pouvons pas nous laisser traiter par qui que ce soit de délateurs".

Il rappelle la ligne du parti français : confirmer sa position sur les événements et refuser le "moindre glissement à l’antisoviétisme".

On voit donc les tensions contradictoires auxquelles est soumis la direction communiste : elle est amenée par la force des choses à réagir devant le comportement intempestif de Prague, mais elle ne veut pas de cette confrontation, n’aspire qu’à un retour à la normale.
C’est en 1969 que sort le livre d’Arthur London, « l’Aveu » et en 1970 l’ouvrage est adapté au cinéma par Costa-Gavras ; dans l’un et l’autre cas, la réaction du PCF est furibarde. Pourtant Raymond Guyot, toujours patron de « l’international » au PC, sait de quoi il retourne : il avait dû intervenir, en d’autres temps, auprès de Prague, en faveur de sa belle-sœur, Lise London, et de sa famille… L’Humanité parle de « mauvaise cause » puis de « mystification ». France Nouvelle critique cette « propagande émotionnelle ». Seul Francis Cohen dans La Nouvelle Critique apprécie .
Tout se passe comme si cette direction avait entendu le discours de Kanapa d’octobre 1968 mais qu’elle souhaitait faire l’économie de ses implications. L’heure est à la « normalisation ». Mais la grossièreté de ses alliés de l’Est, tchèques notamment, contrarie son désir de pacifier ses rapports avec eux.
Trop de cadres communistes demeurent foncièrement solidaires de ces pays. La réponse de Gaston Plissonnier au lecteur courroucé des Lettres françaises le montre bien. Une note du correspondant de la NRI à Prague, Pierre Hentges, adressée à G. Plissonnier, le 17 mai 1970, en fournit un autre exemple. L’homme reprend à son compte l’essentiel de l’argumentation que lui donnent les autorités ; il s’identifie même à eux au point d’écrire :

« Sur le fond, A. (son informateur) a répété à plusieurs reprises que le PCT était informé du contenu de la conversation du 19 juillet 1968, puisque huit camarades tchécoslovaques étaient présents aux conversations, tous de droite, sauf cependant Lenart » .

TOUS DE DROITE, écrit le correspondant du parti français à la NRI, parlant de l’ancienne direction animée par Dubcek. Un peu plus loin, il reprend sans la moindre précaution une longue charge, officielle, contre Arthur London :

« London allait être exclu du PCT, dont il est toujours membre. Depuis longtemps, il ne remplit, en effet, aucune des obligations d’un membre du parti. D’autre part on se préoccupera du fait qu’il continue de toucher en devises à l’étranger sa retraite de vice-ministre des affaires étrangères. (…) London, chargé après 1948 du travail des cadres au ministère des affaires étrangères a partagé alors la responsabilité de nombreuses mesures de répression(…). Il a joué un rôle comparable à celui de Radek dans les procès de Moscou ».

Suite à la publication des notes de Kanapa dans L’Humanité, les partis français et tchécoslovaque vont échanger, entre mai et fin juillet, un abondant courrier, source précieuse, et étonnante, d’informations ; ces lettres sont révélatrices du cynisme de la direction tchèque. Ainsi début juin 1970, l’ambassadeur tchèque invite nommément Etienne Fajon ; il lui fait part d’un étrange marché. Fajon en informe aussitôt la direction du PCF dans une note intitulée « Résumé de la conversation du 11 juin 1970 entre E. Fajon et l’Ambassadeur de Tchécoslovaquie » . La proposition de Bilak en substance est la suivante : c’est bien Fajon qui nous a donné les notes ; ou il a agi seul,

« il aurait du nous en informer ; mais nous ne voulons pas lui créer de difficultés et nous sommes prêts à nous mettre d’accord avec lui sur la réponse tchécoslovaque » ,

ou Marchais était dans le coup,

« et l’ambassadeur ira voir Marchais et lui demandera de dire que la lettre (de protestation) du PCF a dû être écrite pour des raisons intérieures au parti français ».

Suit un argumentaire en seize points où les Tchèques présentent leur position, insistent sur le fait qu’à Prague aussi, ils doivent lutter contre les « garaudistes ».
Fajon se dit indigné :

« Je proteste contre la supposition d’après laquelle j’aurais pu ne pas dire à mes camarades de la direction du PCF ce qui s’est passé en la circonstance. Je proteste encore plus énergiquement contre l’hypothèse d’après laquelle je pourrais m’entendre avec vous à leur insu sur tout ou partie d’une réponse à notre lettre. Je considère une telle supposition et une telle hypothèse comme injurieuse pour moi et pour notre parti".

Début juillet, Husak nie l’évidence, à savoir que ces notes ont été utilisées pour faire le procès de Dubcek. Il tente au passage d’amadouer la partie française :

" Nous tenons à rappeler que nous avons mis un terme à une sorte de "liberté" sans bornes où l’on a pu voir, dans les mass media tchécoslovaques, de grosses calomnies et des propos diffamatoires à l’égard des dirigeants du PCF alterner avec les déclarations très volontiers reproduites de différents Cohn-Bendit, Sartre et même Tixier-Vignancourt. Ces attaques ont définitivement cessé à partir d’avril 1969" .

Les rapports entre les deux partis sont à nouveau gelés ; en juillet 1970, Marchais exprime publiquement son désaccord avec le sort infligé à Dubcek ; deux ans plus tard, le Bureau politique dira son " inquiétude et (sa) désapprobation" face aux procès politiques en cours à Prague . Ce qui, alors, irritera l’appareil international qui gravite autour de la NRI à Prague, ainsi que le rapporte Paul Courtieu, délégué français à la revue, dans une note à G. Plissonnier :

" J’ai eu quelques questions et aussi quelques remarques de certains amis (soviétiques. NDA) et de représentants. Un qui est, d’ordinaire, assez bien disposé envers nous, m’a même dit : " Maintenant la Tchécoslovaquie devient votre bête noire.(…) Le PCF a mordu le trait.(…) Il a cédé à la pression". On voit le procès verbal comme une démarche discriminatoire, circonstancielle et non de principe, liée à nos obligations envers nos alliés ! Les arguments mis en avant sont : " Chaque pays est souverain, c’est lui qui élabore sa légalité ; elle doit être respectée par tous ; il n’est pas défendu de penser contre le socialisme, ce qui est défendu, c’est d’agir concrètement…" .

Ainsi entre Paris et Prague va s’installer une tension durable dans cette première moitié des années soixante dix , une tension limitée en même temps ; la direction française se garde bien de rendre publics les procédés douteux de la partie tchèque ; elle refuse tout contact avec la dissidence de ce pays, avec un Pelican par exemple, ce qui lui sera reproché par la suite. On retrouve là cette volonté de dédramatiser, de calmer le jeu. Non pas par aveuglement, puisqu’on dispose d’assez d’éléments pour se faire une idée de ces régimes et des équipes qui les dirigent. Par calcul, pour préserver un semblant d’équilibre.
C) La vulgate brejnévienne

Tout se passe comme si la condamnation (sous forme de réprobation ou de désapprobation) par le PCF de l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie avait déséquilibré le parti sur son flanc Est. Cette prise de position marquait véritablement une rupture. Elle bousculait une référence considérée, à tort ou à raison, comme constitutive de l’identité communiste, enracinée dans l’inconscient collectif de générations de militants et de dirigeants, la solidarité avec l’URSS.
Une fissure s’est ouverte, de nature existentielle. Que faire désormais ? La nier ? C’est impossible. L’élargir ? Cela semble insensé. Le PCF est à la recherche d’un équilibre introuvable, partagé entre un désir plus ou moins affirmé de modernisation et un attachement nostalgique à une forme de familiarité communiste internationale qui en fait était déjà morte.

Après 1968, la politique du PCF à l’égard de l’Est va être louvoyante, marquée par des changements assez brusques d’orientations. Une double tendance est à l’œuvre, de rapprochement et de séparation ; chronologiquement, on peut distinguer quatre séquences : 1) De 1969 à 1975, le Parti s’efforce de limiter les retombées de sa condamnation d’août 1968, de colmater les brèches ; il tente même de renouer en 1971 une grande politique de concertation avec le PCUS ; 2) Les années 1975 à 1977 sont marquée en revanche par de très vives tensions ; 3) Dès 1978, il fait marche arrière et s’achemine vers « le bilan globalement positif » ; 4) Il ne rejetera officiellement cette notion qu’au début des années 90.
Kanapa est directement associé aux deux premières périodes. Son attitude n’est pas simple à décrypter. Incontestablement, il est l’initiateur du grand tournant de 1975, du mouvement de critique frontale de l’Est. Mais auparavant on le trouve actif dans la campagne du PCF de défense des pays socialistes, de « lutte contre l’antisoviétisme ». Schizophrénie ? Opportunisme ? Loyalisme ? Prudence ? Quelle est la nature de cette ambivalence ?

Ces périodes successives sont souvent, mais pas nécessairement, liées à des phases différentes de la politique unitaire du PCF. En fait, on a dans ces thématiques ( rapports avec l’Est, liens avec la social-démocratie) des pièces de l’identité communiste, que l’on assemble, que l’on combine, que l’on sépare, dans des constructions provisoires, des puzzles incertains. Ainsi, si l’on reprend notamment les trois premières séquences, nous passons, schématiquement parlant, de phase unitaire et philosoviétique (1969-1974) à une autre, anti-unitaire et antisoviétique (1975-1977 ou l’ère eurocommuniste), pour revenir à une posture anti-unitaire et philosoviétique (à partir de 1978). C’est à dire, en quelques années, à peu près tous les cas de figure possibles. Il ne semble pas y avoir à proprement parler de rapports de détermination entre ces deux termes ( du genre Moscou contre l’union, ou pour l’union, donc contre Moscou), même si des interférences sont marquées. Ces tergiversations traduisent surtout une quête difficile, un peu incohérente, d’efficacité politique.

On entame donc une phase de rapprochement entre Paris et Moscou à partir de 1969. Pourquoi ? Les raisons en sont multiples. Les unes sont franco-françaises. Il s’agit de :
* ménager les communistes, leur unité ;
* faire la différence avec le parti socialiste, et le courant social-démocrate, en affirmant cette part identitaire qu’est la solidarité avec l’URSS ;
* répondre au discours pompidolien puis giscardien de plus en plus polémique à l’égard des pays de l’Est, surtout à partir de 1a signature du programme commun, en 1972.

Les données externes pèsent aussi :
* éviter l’ingérence de Moscou dans les affaires intérieures ; certains, à la direction, redoutent cette pression que Kanapa évoque explicitement dès octobre 1968 ; cette crainte ne relève pas du fantasme ; on se souvient de la mise en garde de Brejnev lors de la rencontre de la fin 1968 ; Lilly Marcou montre bien par exemple comment le PCUS manipule entre 1969 et 1971 le PC autrichien, qui dans un premier temps condamne l’intervention puis s’y rallie ; d’autres partis européens sont l’objet d’ingérences similaires, sans parler des infortunés Tchèques.
* Bartosek, qui eut accès à des archives significatives, évoque des liens financiers qui ont pu être dissuasifs.

Selon différents indices, Kanapa est à la fois pointilleux sur l’attitude soviétique et soucieux de calmer le jeu. Aux lendemains de la conférence des PC de 1969, les Soviétiques se montrent inquiets du climat, plutôt tendu, qui existe dans les organisations internationales liées au mouvement communiste ; ils font part à Kanapa, qui est à Moscou fin juillet, de leur mécontentement à l’égard de l’attitude du Mouvement de la paix français sur la Tchécoslovaquie, et se plaignent auprès de lui de ses dirigeants, Yves Cholières, Mme Farge, Raymond Guyot. Dans une note à son retour , Kanapa observe que le contentieux tchèque est bien réel mais ne doit pas pour autant empêcher le travail commun dans ces organisations internationales ; le Bureau Politique partage ce point de vue et fait illico en ce sens une " communication orale au PCUS" .

Dans le même temps, Kanapa mène, à coups de notes internes, une petite guérilla visant à alerter la direction communiste sur certaines orientations soviétiques qu’il juge inquiétantes ; son principal reproche, l’argument aussi sur lequel il réussira à fédérer au fil du temps différentes forces, est la complaisance de Moscou à l’égard de la diplomatie française, en l’occurrence ici celle de Pompidou ; au printemps 1970, il signale au secrétariat le fait que la presse soviétique ne dit pas un mot

« du rapprochement des positions entre la France et les Etats Unis. Tous mettent uniquement l’accent sur le maintien des divergences entre les deux pays » .

Lui même est alerté par ses collaborateurs du collectif URSS ; une certaine Wanda attire son attention sur le fait que la presse soviétique n’a jamais pipé mot des liens entre la France gaulliste et des régimes autoritaires ( Espagne, Portugal, Afrique du Sud) :

« Je n’ai jamais vu dans la presse soviétique dénoncer (sic) la politique française en Afrique du Sud (livraison d’armes) » .

En août 1970, il rédige une note pour le Bureau politique, intitulée « Un commentaire soviétique extensif sur le nouveau traité soviéto-tchèque », où il s’étonne de l’apparition d’une sorte de « droit international socialiste » ; le droit est universel, ajoute-t-il ; cette attitude ne peut que « renforcer les objections de nos alliés » . En novembre , il rédige une nouvelle note sur la conception soviétique des « organisations de masse » (syndicats, associations de jeunes, de femmes, de paix…), laquelle intrumentaliserait ces dernières ; il fait traduire un article-manifeste de la revue Komounist. Dans un mot d’accompagnement pour la direction, il écrit :

« Il en ressort des différences importantes avec nos propres conceptions en ce domaine » .

A l’évidence, il retient sa plume, voudrait en dire plus, être plus incisif ; dans un mot qu’il adresse en même temps à Guyot, il écrit :

« la … différence avec notre propre conception est profonde »

et ces trois petits points semblent dire… que différence est un mot bien faible pour exprimer la réalité des choses.
On retrouve, ces tout premiers mois de l’ère Marchais, comme une hésitation entre une volonté de distanciation et un alignement solidaire ; la prise de position, fin 1970, dans La Croix, de Georges Marchais en faveur des libertés religieuses est interprétée comme une mise en cause du modèle de l’Est ; peu après, en janvier 1971, le PCF critique les procès antisémites de Leningrad et Kanapa revient, sobrement, sur la question dans le quotidien communiste :

« Notre journal, notre parti ont dit ce que nous pensions des conditions et du premier verdict du procès de Leningrad »

dans le même temps où il soulève une question tabou : " Les juifs
en Union soviétique", nous y reviendrons.On balance donc entre critique et connivence. Cette dernière va l’emporter. En mars 1971 se tient le XXIVe congrès du PCUS ; Kanapa y accompagne Marchais ; au retour, ce dernier en fait un compte rendu chaleureux à la Mutualité ; puis Kanapa devant le Comité central de Levallois, en avril, y présente « un complément de compte rendu », long texte dont la morale est la suivante :

« Le 24è congrès constitue non pas un tournant (dans un sens ou dans l’autre) mais une étape, un moment nouveau pour le PCUS, un pas en avant sur la ligne fondamentalement définie par le 20è congrès et par les congrès qui ont suivi, y compris le 22e congrès. Il s’agit d’un pas mesuré, empreint pour l’instant d’une indiscutable prudence – mais certainement d’un pas en avant dont les implications sont prometteuses »

La formulation est alambiquée. En somme, Kanapa dit que cela bouge à Moscou mais « avec une indiscutable prudence » … Il reprend cet angle d’attaque, volontariste, le mois suivant dans France Nouvelle où il polémique avec ceux qui parlent « d’immobilisme » brejnévien . Tout le papier laisse entendre que le régime soviétique progresse et se réforme de bonne manière. On est loin du réquisitoire de l’automne 1968. Kanapa a mis de l’eau dans son vin. Pourquoi ? parce qu’il colle au désir du nouveau secrétaire général (adjoint) ? parce qu’il mesure la vanité d’un choc frontal avec Moscou ? parce qu’il veut croire que les choses réellement changent à Moscou ? parce qu’il expérimente une pédagogie de l’échec, comme s’il mesurait que, pour l’heure, il ne rencontrait pas l’écoute voulue, de Marchais et surtout de la direction, et affichait donc une approche constructive, histoire ensuite d’en montrer la vanité ?

En vérité la direction a décidé de renouer solennellement les rapports avec le Parti soviétique ; une rencontre entre Brejnev et Marchais est prévu pour juillet 1971, la première réunion au sommet depuis que ce dernier assume le secrétariat général. Lequel lui accorde une importance singulière. D’où cette tonalité euphorisante des commentaires sur le XXIVe congrès.

Nous disposons sur cette rencontre d’abondantes archives, signe aussi qu’il s’est agi d’un moment important ; elles figurent dans différents fonds, ceux de la « polex » et ceux de Georges Marchais mais aussi dans le fonds Danièle Kanapa ; il s’agit de fonds que j’ai inventoriés respectivement à la fin 1999 et en juin 2000 ; leur inventaire figure en annexes. Ces documents rendent compte des discussions préparatoires franco-soviétiques, de la teneur des entretiens et des commentaires personnels de Georges Marchais. Plusieurs centaines de feuilles au total.

La rencontre a fait l’objet d’une préparation minutieuse ; c’est Kanapa qui s’en charge, flanqué de Billoux, l’inamovible ; cette présence, ou ce retour, de Billoux, qui par exemple n’apparaît pas dans le conflit de 1968, indique sinon une tonalité philosoviétique retrouvée du moins une attitude précautionneuse à l’égard de cette sensibilité.
Kanapa, fin mai, rend compte des entretiens préliminaires avec les Soviétiques dans une note, de six feuillets, au secrétariat , à laquelle il joint un résumé de l’intervention de Ponomarev.

Quelques jours plus tard, il fait transmettre à son homologue et complice Vadim Zagladine un projet d’interview de Brejnev, qui aurait « un grand et bénéfique retentissement en France » ; ses six questions portent sur la notion de « socialisme développé », la démocratie, la révolution, le modèle, le mouvement communiste et la politique extérieure soviétique ; éventuellement, mais Kanapa n’a guère l’air d’y tenir, peut s’ajouter un commentaire de Brejnev sur les rapports franco-soviétiques ; sa lettre à Zagladine dit assez l’intimité de leurs liens – et le côté directif du personnage-, mais aussi la nature de ses craintes ; par exemple, sur la question du modèle, il propose quasiment d’en écrire la réponse :

« A propos de la 4eme question, je me permets de te suggérer comme trame de la réponse l’enchaînement des idées suivantes : a) nous récusons, comme le PCF, la notion même de « modèle » ; ce n’est pas ainsi que Lénine posait la question ;b) la lutte du PCUS, la construction du socialisme en URSS sont un apport naturellement considérable à l’expérience du mouvement révolutionnaire mondial ; les raisons pour lesquelles il en est ainsi ; c) lois universelles du socialisme et conditions nationales spécifiques d’application ; etc… » .

La rencontre a lieu du 1er au 3 juillet ; Marchais est accompagné de Roland Leroy, François Billoux, Jean Kanapa et Roger Leclerc ; l’ordre du jour porte sur le mouvement communiste, les orientations des deux partis, la politique extérieure française. Plusieurs participants, qui doivent avoir en tête le précédent pragois, prennent des notes. On dispose de celles de Billoux, de Leclerc et surtout des « notes (sur la) rencontre PCF-PCUS », un texte dactylographié de 27 feuillets, dont on trouve des copies dans plusieurs fonds, rédigées par Kanapa, comme l’indique l’original, manuscrit . Dans ce dernier texte, on voit que Marchais commence son intervention par une déclaration de paix :

« Nous n’avons pas de contentieux. »

Brejnev affiche une posture non-protocolaire, adopte un ton populiste, parle de tout et de rien ; il s’en prend à Ceaucescu :

" Il faut dire que la Chine a accordé à la Roumanie d’un part un crédit de 200 millions de dollars sans intérêt, d’autre part un crédit commercial de 5 à 600 millions de dollars remboursables à long terme. Ca explique…"

Sur les Chinois, il délire :

" J’ai lu un ethnographe russe qui écrivait avant 1900. C’est formidable comme il a bien vu les choses. Il écrivait : " C’est une nation perfide, cruelle ; ils sont prêts à massacrer le peuple jusqu’à la douzième génération pour arriver à leurs fins ; ils sont des nationalistes…" C’est ça, le caractère chinois".

Il se félicite de la concordance de positions des deux PC qui existerait selon lui sur ce sujet. Puis les délégations ont un long échange sur la question des relations franco-soviétiques. C’est là où le bât blesse. Les Français considèrent leurs partenaires complaisants avec Paris. D’ailleurs le dossier que la « Polex » a préparé pour les membres de la délégation française comporte des dizaines de coupures de la presse soviétique, exprimant des jugements louangeurs pour la diplomatie pompidolienne.
Les délégués français hésitent à aborder ouvertement cette question. Billoux rappelle que le PCF se félicite de la prochaine visite officielle de Brejnev en France, mais trouve que Moscou pourrait être plus exigeant en matière de coopération :

" Vous pouvez vous faire plus pressants auprès du gouvernement français" .

Les Soviétiques font mine de se demander s’il y a un changement entre la politique de de Gaulle et celle de Pompidou ; onctueux, ils demandent :

" La coopération franco-soviétique vous rend plus difficile votre activité pour gagner les masses à votre cause ?".

Billoux souligne les différences entre de Gaulle et son successeur, précise que la coopération ne gêne nullement le PC

" à condition de montrer aussi que le gouvernement français ne fait pas tout ce qu’il faut et qu’il n’est pas franc du collier".

Brejnev concède que « la politique (de Pompidou) n’est pas nette". Marchais revient à la charge sur la question de la coopération :

" Ce n’est pas par hasard que Pompidou veut que L. Brejnev vienne en France. Cela donnerait une certaine caution à sa politique. Vous avez raison de ne pas vouloir venir gratuitement".

Il parle du "double jeu" de Pompidou mais amorce cette critique :

" Vous avez quelquefois des articles un peu trop gentils pour le gouvernement français…".

Brejnev assure qu’il va réfléchir à tout cela ; dans ses conclusions, il dit encore apprécier la position du PCF " sur la nécessité de la dictature du prolétariat pendant la période de transition dont parlait hier Marchais". Le leader soviétique, faisant sans doute allusion à mai 1968, donne une leçon de révolution :

" Notre expérience de la période qui a précédé 1917 montre qu’il faut sentir à temps les changements de situation, de l’état d’esprit des masses - et être prêt à changer brusquement les formes du combat" .

Kanapa prècise ici que

" Léonid Brejnev lit alors le texte d’un amendement que la délégation du PCUS propose d’ajouter dans le projet de déclaration commune et qu’en fin de compte nous n’accepterons pas".

Le patron du PCUS ajoute :

" Sur la question de la voie - pacifique ou non pacifique- nous sommes d’accord avec vous. Il faut se saisir de toute situation. Bien sûr, la voie pacifique est préférable. Mais la bourgeoisie ne vous abandonnera pas le pouvoir de son gré. Par conséquent, comme a dit Lénine, la voie pacifique n’est possible que s’il y a une énorme supériorité des forces. Par conséquent il est important de former le Parti et ses cadres de façon à ce qu’ils soient toujours prêts à n’importe quel tournant.(…) La bourgeoisie française peut vouloir essayer d’écraser le mouvement des masses. Le Parti doit en tenir soigneusement compte. Cela exige une préparation spéciale des masses" .

Brejnev conclut par quelques considérations rapides sur le climat politique en URSS après le 24è congrès : "excellent" dit-il. Kanapa note que le dirigeant est "très bref" sur l’unité de vues à la direction du PCUS : là aussi tout irait bien. Même les intellectuels sont contents ; or, ajoute-t-il :

" c’est un baromètre, ils sont capricieux".

Le discours brejnévien est plutôt indigent, étrange mélange de calculs cyniques et de propos gauchisants. Les dirigeants du PCF pourtant font avec. Leur timide – et ponctuel- positionnement critique sur la diplomatie du Kremlin ne contrarie pas un philosoviétisme bien ancré. Mieux : à partir de cette rencontre s’ouvre une période, trois années, de rapports resserrés entre les deux dirigeants et les deux partis ; toujours accompagné de Kanapa, Marchais va très régulièrement revoir Brejnev à Moscou : en décembre 1972 ( pour les cérémonies du 50è anniversaire de l’URSS), en novembre 1973, en juillet 1974 ; ils se croiseront encore à Paris en octobre 1974.

La direction française n’est pas mécontente de revenir à des relations apaisées avec Moscou ; à l’évidence, le conflit ne lui convenait pas ; elle « passe » sur 68, la Tchécoslovaquie et préfère l’arrangement. Marchais, dans une lettre à Kanapa quelques jours après cette rencontre , lettre fort intéressante sur laquelle nous allons revenir, lui dit que le Bureau politique s’est « vivement félicité » des entretiens bilatéraux ; il semble apprécier surtout les bons échos que cette initiative aurait suscités dans le Parti ; Marchais fait état de rencontres avec des militants, préparant, rituellement, l’été, la prochaine Fête de L’Humanité : tous se féliciteraient de ces retrouvailles. Cet écho lui importe beaucoup. Il estime que la presse est embarrassée ; certes, çà et là, des articles font remarquer qu’il n’y avait rien dans le communiqué commun sur la Tchécoslovaquie, qu’on a pu parler d’un « prétendu alignement » ; cela n’enlève rien, dit-il, à la qualité de la rencontre, sur laquelle il entend revenir à la rentrée.

Dans les mois qui vont suivre, le PCF va encore accentuer cette démarche : non seulement on atténue la tonalité critique à l’égard de l’Est mais le nouveau cheval de bataille va être la « lutte contre l’antisoviétisme ». Il est vrai qu’alerté par la signature du programme commun de la gauche, la droite muscle sa rhétorique anticommuniste et antisoviétique ; le PC riposte mais son discours va conduire à une sorte d’exaltation de moins en moins nuancée de l’Est, dans cette première moitié de la décennie soixante-dix. Marchais vante les « acquisitions (du socialisme) inconnues ailleurs » , parle, lors des cérémonies à Moscou fin 1972, de la « supériorité du socialisme » . Kanapa participe à ce resserrement des liens entre les deux partis, sensible aussi au plan organisationnel. On trouve par exemple, dans les fonds « Polex » , une note de lui, fin 1971, proposant d’établir des relations suivies entre trois secteurs de travail du Comité central français ( dont la « Polex » et la section économique) et trois instituts soviétiques.

Mais dans le même temps, des divergences cheminent. Par exemple, le contentieux sur la diplomatie française persiste et s’aggrave. Dans la même période où Marchais insiste volontiers sur le "glissement vers l’atlantisme" de Pompidou , Moscou se félicite des bons rapports franco-soviétiques. Se noue une contradiction de fait entre les intérêts d’Etat de l’URSS et les orientations politiques du PCF. La détente impliquerait-elle donc le statu quo ?

CHAPITRE CINQ
LE MINISTRE DES AFFAIRES ETRANGERES

A) L’éminence grise

Nous utiliserons surtout pour ce chapitre les fonds Polex, J. Kanapa et G. Marchais ; un petit dossier « programme commun » et les archives de Danièle Kanapa. On a consulté aussi auprès du Service national de documentation le dossier G. Marchais, pour l’essentiel constitué des interventions de G. Marchais dans la presse, ainsi que de ses discours.

La coopération entre Kanapa et Marchais s’institutionnalise. Pour Philippe Robrieux :

" Il n’est pas interdit de penser que, sachant parfaitement où se trouvait le véritable pouvoir, ce réaliste avait su cultiver ses relations avec le Chef du Parti de manière opiniâtre ; s’adaptant de façon délibérée au caractère de son tout-puissant mais fragile et versatile interlocuteur en lui fournissant ce dont il avait le plus besoin : une force de travail, une méthode, des renseignements précis et des recours immédiats, en même temps qu’une considération et une défense manifestes, il avait fini par se rendre indispensable. Au point de devenir l’éminence grise et le meneur de jeu" .

Cette coopération entre les deux hommes acquiert une qualité nouvelle en 1971, au deuxième semestre notamment. Marchais a pris goût à Kanapa ; le secrétaire général adjoint a besoin de son savoir-faire, de son efficacité ; les fiches par exemple qu’il lui prépare pour ses rencontres avec Brejnev sont des modèles de précision, dans le ton, la forme, le fond .
Marchais, donc, le lui dit, ouvertement, dans une longue lettre, mentionnée plus haut ; cette missive, trouvée dans le fonds de Danièle Kanapa, et reproduite en annexes, date du 30 juillet 1971 ; c’est un mode un peu inhabituel de communication de la part de Marchais (nous n’en avons d’ailleurs pas trouvé d’autres exemples au cours de notre recherche), mais qui s’explique facilement : celui-ci part en vacances, et Kanapa n’est pas encore rentré des siennes ; la missive sert donc de passage de témoins ; on y apprend, à l’occasion, que les couples (Marchais/ Liliane et Kanapa/Valia) se connaissent, se fréquentent.
Le secrétaire général a de nombreux messages à lui faire passer, d’où ce mot particulièrement long, de huit feuillets dactylographiés. Il y avoue, il le répète à plusieurs reprises, qu’il a un besoin impératif de la coopération de Kanapa, qu’il (ne) compte (que) sur lui pour mener à bien ses tâches :

« … je te demanderai à toi, mon cher Jean, d’être le responsable politique (d’un dossier en préparation)… Pour moi, c’est toi le responsable. Tant pis pour toi, mais c’est seulement à ce prix que je pars un peu rassuré (…). Jean, je te fais absolument confiance pour la confection de ce travail au plan politique.(…) Voilà mon cher Jean ce que je voulais te dire. Comme tu le vois, je compte toujours beaucoup sur toi. En connaissance de cause » .

Marchais dispose alors dans son secrétariat de Jean-Claude Lefort, actuellement député d’Ivry, de Charles Fiterman ; il mentionne ces noms dans sa lettre ; mais tout se passe comme s’il semblait avant tout attendre de l’aide de Kanapa. Le secrétaire général évoque plusieurs questions : la rencontre avec Brejnev, déjà traitée plus haut ; la répression au Soudan ; le climat politique en France : selon lui, le pouvoir est en difficulté et le PC est en forme ; il s’attend à un regain d’anticommunisme, pense que le meilleur barrage à lui opposer est de mettre l’accent sur la démocratie ; suit un long développement sur Mitterrand ; celui-ci vient d’arriver à la tête du PS au congrès d’Epinay, en juin ; Marchais est inquiet ; il note que le premier secrétaire socialiste va désormais accorder la priorité au PS, qu’il se donne des allures de gauche mais n’apparaît pas pressé de signer le programme commun :

« …Nous devons tout faire pour que le Ps ne se renforce pas. Il y a là un problème à résoudre. Comment faire ? En étant les meilleurs… »

ou
« Il faudra beaucoup expliquer ces choses au parti. Tu le sais bien, nos camarades ont parfois tendance à voir ou tout blanc ou tout noir. Les choses ne sont pas ainsi. A nous de l’expliquer au parti ».

Marchais s’attend à une lutte dure et difficile :

« …toute hésitation à l’égard de Mitterrand risquerait de nous coûter cher aux législatives de 1973. Le parti approuve notre position, notre dernière lettre. Toutefois nous pouvons noter de-ci delà des positions parfois sectaires, mais aussi parfois disons opportunistes à l’égard de François Mitterrand. Il faut beaucoup expliquer ».

Il demande à Kanapa deux choses précises : réfléchir à son discours de conclusion pour la session d’octobre du comité central :

« je propose – réfléchis- dans ce comité central de faire un discours de clôture assez substantiel, notamment sur les problèmes de l’unité et la situation internationale » ;

d’autre part il doit affronter le 20 septembre Jacques Chirac lors de l’émission « Armes égales » ; il le prie de la lui préparer, surtout de superviser un petit film documentaire que chaque débatteur fait projeter en début d’émission ; c’est le réalisateur Gérard Chouchan qui doit s’en charger ; Marchais lui demande de superviser le travail.

Devenu homme-orchestre, Kanapa répond pleinement à cette attente.
Il est donc amené à s’occuper du "lancement" médiatique du responsable communiste, qui, ainsi conseillé, va très vite prendre goût à l’exercice et devenir en ce domaine un phénomène . Il prépare sa première grande émission télévisée, supervisant aussi le documentaire en question ; Claude Souef, son ancien complice passé à la télévision, est à cette occasion assistant du réalisateur ; il se souvient de la visite de Marchais et son équipe, venus prendre connaissance du film :

" Il y avait du monde pour visionner mais c’est Kanapa qui orientait le travail" .

Le film s’intitule « Changer de cap ». C’est aussi le titre du programme que le Parti communiste adopte, quelques semaines plus tard , précisément à cette session d’octobre du comité central, que Kanapa était chargé par Marchais de préparer ; une session capitale, donc, pour le PC, et la gauche, puisqu’elle marque le lancement d’une vaste campagne de propagande en faveur… du programme commun de la gauche.
C’est donc une rentrée en fanfare que Kanapa prépare à son chef. Il contribue de manière spectaculaire au renforcement de l’autorité de Marchais, conforte sa position dans le Parti, lui devient indispensable.
Un incident d’ailleurs survient lors d’une nouvelle réunion du comité central des 31 novembre-1er décembre qui mérite d’être rapporté : au cours de cette assemblée, selon de nombreux participants, Kanapa porte un coup au crédit de Leroy devant le parlement communiste. Simple anecdote, mais sur un sujet grave, et trente ans après, d’anciens membres du comité central s’en souvenaient parfaitement, comme d’un moment fort. Il s’agissait d’une session sans histoire consacrée à l’agriculture ; or le 31 novembre après midi, est proposée à l’assemblée une résolution sur « le PCF et les juifs » ; l’initiative n’est pas au programme officiel de la session ; elle émane, peu de participants le savent, du secteur intellectuel, de Roland Leroy en fait ; selon Marcel Zaidner, il s’agissait d’

« un texte fortement philosémite qui traduit une volonté de renouer des liens avec les milieux juifs » .

Mais la démarche aboutit à « introduire dans le Parti une catégorie juive, même si c’est pour la valoriser », ajoute ce dernier. Pourquoi ce texte ? les liens entre le Parti et la communauté juive s’étaient distendus depuis la guerre des Six Jours, et la prise de position communiste ; les échos sur un regain d’antisémitisme en URSS, et à l’Est, inquiètent ; l’agence de presse Novosti avait encore publié, peu auparavant, une brochure fustigeant « le ballet antisoviétique effréné déclenché par les organisations sionistes » .
Kanapa, sur la question, était déjà intervenu dans L’Humanité, début 1971, suite au procès antisémite de Leningrad, avec son article sur « Les juifs en Union Soviétique », en réponse à un soi-disant lecteur « A.R. de Limoges » ; il semblait, dans ce texte embarrassé, reprendre l’argumentaire moscovite sur les vertus de la société soviétique multinationale, sur le recul inévitable de la religion, les progrès de l’assimilation ; « il n’y a pas d’antisémitisme en Union Soviétique », écrivait-il tout en admettant :

« (…) on peut rencontrer en URSS des gens qui en tant qu’individus, sont encore porteurs de préjugés antisémites ( comme en France et ailleurs)…Ce sont de vieilles survivances qui témoignent de leur bêtise, et non pas de la politique du PCUS et de l’Etat soviétique » .

Il évoque les procès ; parle des « défauts » dans la politique soviétique à l’égard des religions ; estime qu’il serait bien de réouvrir le théâtre yiddish de Moscou et il cite Ehrenbourg :

« Tant qu’il y aura un seul antisémite dans le monde, je me déclarerai juif ».

Or Kanapa critique le projet de Leroy ; il intervient, à la reprise de la session du 1er décembre, s’applique à ridiculiser la proposition, son auteur par la même occasion ; il raille la forme, la syntaxe, l’orthographe, laisse entendre qu’il s’agit d’un texte sans principe, sans objet, parle, selon Marcel Zaidner, de « glissement idéaliste ». Bref, un Kanapa très ardent. Le projet est démantibulé ; Zaidner abonde ; Aragon soutient Kanapa ; Figuères propose d’intégrer ces intervenants à une commission qui aurait été chargée de rédiger le texte – et dont le Comité central apprend l’existence ; Leroy veut prendre la parole ; selon M. Zaidner, Marchais la lui refuse :

« je me suis fait avoir ; c’est terminé ; je ne veux plus entendre parler de cette affaire ».

Jean Fabre, également membre du Comité central, a une version légèrement différente ; lui qui ne porte pourtant pas le patron de la « Polex » dans son cœur se régale de l’intervention de Kanapa ; il dit mesurer tout suite le coup porté à Leroy, parce que ce dernier était encore, en puissance, le rival du secrétaire général ; il ajoute même

« Je me souviens que Marchais jubilait à un tel point qu’il dut quitter un moment la séance pour ne pas laisser trop paraître son exubérance » .

Le projet est retiré ; il n’en sera plus jamais question ; le texte de la résolution est devenu introuvable ; curieuse initiative, qui n’est pas sans précédent ; déjà en 1958, une commission avait tenté de rédiger un texte sur le même sujet, mais en vain.

Vis à vis de l’Est, Kanapa participe à la « ligne Marchais » : normaliser les rapports, valoriser les « acquis » de ces pays mais ne pas taire les différences ; il demeure attentif à l’enjeu chinois, cherchant les occasions ( anniversaires ou autres) pour multiplier les gestes de bonne volonté à l’égard de Pékin.
Le rapport de Marchais avec l’Est est calculé : il se positionne en fonction de ce qu’il juge l’intérêt du PCF ; il n’est pas un enfant de l’Internationale ; il n’a pas cet attachement passionnel de la précédente génération ; il n’éprouve pas cette tension qui travaillait Waldeck Rochet, s’efforçant de s’extraire du moule ; sa priorité est la réalité française ; il pense que l’arrangement avec Moscou est bon pour les communistes, ceux-ci le lui disent d’ailleurs, comme il le fait remarquer dans sa lettre à Kanapa ; il entend aussi les réticences d’une partie de l’encadrement à s’engager dans une stratégie de confrontation, leur soulagement devant la nouvelle ligne.

Lors du débat télévisé avec Chirac, ce dernier évoque volontiers la situation de l’Est ; Marchais se refuse d’entrer dans cette discussion mais exige une autre émission, qui serait spécialement consacrée au bilan de l’Est. Il finit par l’obtenir, en septembre 1972 :

" J’ai été bien inspiré il y a un an de demander ce débat sur le socialisme"

dit-il en préambule de cette soirée intitulée " Les pays socialistes : échec ou réussite", où son adversaire est cette fois Alain Peyrefitte, secrétaire général de l’UDR. L’émission s’ouvre avec un sondage sur l’image de ces pays ; on pressent qu’un basculement de l’opinion à leur égard est en cours ; une majorité de Français disent avoir une bonne opinion de ces régimes en ce qui concerne la paix, l’économie, la participation ouvrière, la justice, l’égalité, le niveau de vie ; mais ils sont tout aussi nombreux à trouver que l’URSS ne respecte pas l’indépendance de ses voisins, ni les libertés et encore moins la démocratie . Quant au "bilan", 28% des sondés le trouvent "positif", 43% "négatif" et 29% sont sans opinion .
Est-ce là l’archéologie d’une expression qui fera sensation six ans plus tard ?
Kanapa a méticuleusement préparé ce débat ; il a rédigé une vingtaine de fiches développant tous les thèmes de la campagne récurrente du PCF contre l’antisoviétisme ( réalisations sociales, progrès économiques, passif, politique de défense, question juive). Il travaille également l’expression de Marchais, lui suggère des formules comme

" Soyez prudent, M. Peyrefitte !"

où l’on croit déjà entendre la « mélodie » marchaisienne. Marchais, si l’on en juge par le script de l’émission, est un élève appliqué ; il reprend scrupuleusement l’essentiel de ces notes. S’il justifie pour là-bas le parti unique, il se démarque de Moscou sur la question de Soljenitsyne :

" On a une position différente, très différente de celle de l’Union Soviétique. Nous sommes pour la liberté de création".

Dans la même veine, Kanapa signe, à deux semaines du XXe congrès du PCF, deux longs articles, dans L’Humanité, intitulés « A propos d’écrits sur l’URSS » . Il y fait une revue critique de toute une série d’articles et d’ouvrages récents sur l’Union soviétique (Vedel, Gabriel Marcel) ou de « dissidents » soviétiques (Soljenitsyne, les frères Medvedev, Boukovski). La « morale » de ces papiers est contradictoire : d’un côté, il polémique avec ces auteurs, tente de les discréditer, de prouver que « la bourgeoisie » recourt à l’antisoviétisme parce qu’elle « connaît des difficultés » ; d’un autre côté, il revient longuement sur le passé stalinien (déportation, répression), sur la déstalinisation, sur son expérience de correspondant à Moscou, embellie pour la circonstance :

« L’Humanité de ces années informait régulièrement ses lecteurs de ce que publiait alors la presse soviétique ».

Il fait écho aux critiques qui se développent à l’égard de l’URSS (inefficacité, répression, camps), toutes choses jusque là inédites dans ce journal.
Commentant ces articles, la revue Est et Ouest écrira plus tard :

« Sans doute les communistes étaient-ils déjà obligés de faire des concessions à la vérité dont, avec les grands livres de Soljenitsyne, la révélation avait pris un caractère torrentiel. Mais Kanapa essayait de tenir bon sur des positions de repli » .

Kanapa commence à apparaître lui-même dans les médias ; au printemps 1972, il exprime, sur France Inter, la position communiste sur le référendum à propos de l’entrée de la Grande Bretagne dans le Marché Commun ; il sera sollicité de plus en plus volontiers par les radios et les télés sur les questions internationales, d’abord, puis sur l’ensemble des problèmes politiques.

C’est que son champ d’action s’élargit. Il retrouve cette diversité d’activités qui était la sienne avec Waldeck Rochet. Expert en questions internationales, il accompagne toujours G. Marchais dans ses déplacements à l’étranger, comme à Belgrade en 1972, où R. Leroy est du voyage . Mais on le retrouve aussi associé à la reprise des discussions à gauche qui vont aboutir à la signature du programme commun.
Ces débats ont été interrompus au printemps 1968 ; le drame tchécoslovaque, puis la crise de la famille socialiste ( notamment la candidature calamiteuse de Gaston Defferre à la présidentielle de 1969) gèlent la situation ; après la constitution du " Nouveau Parti Socialiste" de Savary, le PC et le (N)PS conviennent d’entamer, le 18 décembre 1969, " des conversations sur les conditions fondamentales d’un accord politique". En mars 1970, quatre groupes de travail sont constitués sur les thèmes suivants : répliques communes au gouvernement, définition d’un régime nouveau, voies de passage, démocratie socialiste. On retrouve, en partie, le plan proposé par Kanapa à Rochet en janvier 1968 ; à la fin de cette année 1970 est publié un « premier bilan des conversations » , notamment sur les questions internationales . Toutefois, comme l’écrit Jacques Kergoat,

" à peine publié, (ce bilan) est rangé dans les tiroirs" .

Mitterrand, qui relance l’opération de fusion entre les conventionnels et le " NPS", s’empare de la direction du parti socialiste, devenu PS, en juin 1971 au congrès d’Epinay. Il opte pour l’union de la gauche et la relance du dialogue avec les communistes, non plus sur « des thèmes imprécis d’un débat idéologique » mais sur « les problèmes concrets d’un gouvernement ». En mars 1972, cinq mois après la publication du programme communiste « Changer de cap », le PS adopte son propre programme « Changer la vie ». Sur ces bases, un travail commun s’engage entre les deux formations.
Il est un temps contrarié par le référendum qu’annonce Pompidou en mars, sur l’entrée de la Grande-Bretagne. Les deux partis ne parviennent pas à s’entendre sur une position commune. Le PC va voter contre, et le PS s’abstenir. Ce désaccord suscite une polémique ; la direction du PCF publie alors, fin mars, un « agenda des conversations entre le PC et le PS à propos du référendum – plébiscite » ; il montre que les contacts ont été nombreux entre les deux formations et que Kanapa est de tous les échanges, qu’il s’agisse de la rencontre exploratoire ( avec les socialistes Gérard Jaquet et Pierre Joxe), du groupe de travail ( chargé de rédiger le projet de texte commun) ou des réunions plus officielles, respectivement conduites par Marchais et Mitterrand ; c’est aussi le cas du seul Roland Leroy.

La référendum passé, les négociations en vue du programme commun reprennent ; elles sont supervisées par Mitterrand et Marchais ; Gérard Jaquet et Roland Leroy en assurent le suivi ; quatre commissions sont créées : l’économie, avec J.P. Chevènement (PS) et Henri Jourdain (PC) ; les institutions, avec Pierre Joxe et Robert Ballanger ; la politique sociale, avec Pierre Bérégovoy et Paul Laurent ; enfin l’international avec Gérard Jaquet et Jean Kanapa.

L’Europe ( le référendum d’avril a avivé les différences), mais aussi la question des alliances et des blocs militaires, sont, longtemps, des points d’achoppement majeurs des discussions ;
sur cet enjeu, on dispose notamment d’une intervention de quatre feuillets, rédigés par Kanapa ; elle figurait dans un simple dossier de coupures de presse de 1972, retrouvé au secteur « Communication » du PCF.
Interpellé par son partenaire socialiste sur la Tchécoslovaquie, le négociateur communiste rappelle que « la position du PCF est parfaitement nette », à savoir « un désaccord avec l’intervention militaire et le souhait d’une solution politique ». Il propose qu’

« une France socialiste entretienne des rapports de coopération internationale avec tous les pays sans discrimination, dans le respect de la souveraineté nationale ».

S’il ne préconise aucunement l’adhésion de la France au Traité de Varsovie, il s’étonne du souci du PS « de la maintenir dans le Pacte atlantique » :

« Notre position dans cette question des alliances nous semble donc fournir au développement démocratique, puis socialiste de notre pays dans le respect de sa souveraineté, une garantie meilleure que la vôtre » .

Un accord est cependant trouvé. Gérard Jaquet, cité par Jean-Michel cadiot, observe

" les communistes ont finalement accepté les institutions européennes, mais ce fut extrêmement difficile. Les positions étaient au départ très éloignées. Mais les communistes ont dit : " Rediscutons !". Nous avons trouvé une formule d’accord, sur la suppression des blocs militaires".

Le Programme Commun est conclu dans la nuit du 26 au 27 juin 1972. Deux jours plus tard, Mitterrand précise devant ses partenaires de l’Internationale socialiste :

" Notre objectif fondamental, c’est de refaire un grand parti socialiste sur le terrain occupé par le PCF lui même, afin de faire la démonstration que sur les cinq millions d’électeurs communistes, trois millions peuvent voter socialiste" .

Pour l’heure, cette déclaration est officiellement ignorée par la direction du PCF. Le 1er novembre, un comité permanent de liaison des partis de gauche, composé de sept dirigeants de chaque formation, est institué. Kanapa en est.
Il existe dans les archives une note manuscrite de trois feuillets, de Kanapa, non datée mais rédigée à l’automne 1972, probablement lors de la réunion qui met en place le comité de liaison ou lors de la première session de ce comité lui même ; l’essentiel de ce P.V. évoque une intervention de François Mitterrand. Les communistes en cette rentrée militent pour que la gauche déploie, partout en France, toute une série d’initiatives spectaculaires, pour faire vivre le programme commun ; Mitterrand tempère cet enthousiasme ; il dit sa

« très nette réserve à l’égard d’actions indifférenciées c’est à dire de meetings communs – du moins qui ne seraient pas décidés à l’échelle nationale. Nous ne sommes pas fermés à l’idée de solutions moyennes : une ou plusieurs manifestations communes, des actions particulières et générales, des dépots de projets de loi en commun et ponctuelles ( une vingtaine) » .

La note énumère ensuite quelques projets communs auquel la rencontre semble avoir abouti : des projets de loi s’appuyant sur le programme commun, des actions concrètes nationales ou internationales, des actions ponctuelles locales et départementales, une assemblée d’envergure à Paris, au niveau national, la mise sur pied d’un comité pour la liberté et l’égalité à l’ORTF et dans les radios périphériques, l’établissement de budgets communaux sur la base du programme commun ; on prévoit encore que les litiges seront du ressort de ce comité.

Kanapa prend une part active à la préparation du XXè congrès du PCF qui se tient à la mi-décembre 1972. Il intervient à ce congrès, sur les questions internationales ; il faut remonter à 1959, avant l’affaire Casanova, pour le voir s’exprimer à une telle tribune. Comme si sa traversée du désert était terminée. Son intervention est d’autant plus remarquée qu’il s’agit d’une sorte de passe d’armes avec le délégué soviétique, Mikhaïl Souslov. Le 14 décembre, celui-ci, après avoir rendu un hommage appuyé à la mémoire de Thorez, s’est félicité de l’état des relations franco-soviétiques, "facteur important de paix". Sempiternelle pomme de discorde entre les deux partis.
C’est l’époque de la réal-politik brejnévienne, où le Kremlin sable le champagne avec Nixon alors que ce dernier bombarde le Vietnam.
Le lendemain, Kanapa dénonce avec vigueur l’atlantisme de Pompidou - la France participerait " à toutes les activités des membres de l’Otan" -, les penchants antisoviétiques du pouvoir - les fusées atomiques du plateau d’Albion prouveraient que " désormais la cible désignée à l’avance par le gouvernement est l’Union Soviétique" ; il estime que " les hommes au pouvoir ne se conduisent pas en dirigeants responsables" et observe que

" l’application du programme commun permettrait de dégager la France de l’allégeance à laquelle la soumet le pouvoir actuel, de toute allégeance" .

Dans son Histoire intérieure du Parti communiste, Philippe Robrieux écrit :

" Dans la langue de bois et le style de l’église marxiste-léniniste, c’était, pour les initiés, la réponse du berger à la bergère" .

Kanapa n’ignore pas le scepticisme ni les hésitations de partis « frères » de l’Est face au programme commun. Ce que son antenne à Prague lui rappelle. Paul Courtieu, membre du Comité central du PCF, est, depuis mai 1971, le nouveau représentant français à la rédaction de la NRI ; il adresse, à peu près une fois par trimestre, à la direction du Parti des notes « d’ambiance » sur la revue. On les retrouve dans les archives de Gaston Plissonnier et de Kanapa. Peu après la signature du programme commun, Courtieu écrit :

" A propos du programme commun : j’ai eu quelques conversations ici à son sujet. Dans l’ensemble, on se réjouit. Chez certains, on sent cependant un peu de pessimisme quant aux perspectives et aux possibilités d’appliquer le programme ; on évoque la résistance sur le plan international, en cas de victoire."

Il ajoute que ses interlocuteurs mettent fortement l’accent sur l’OTAN, " ses fonctions anti-ouvrières et anti-démocratiques intérieures", une instance qui va immanquablement mettre les bâtons dans les roues ; ces publicistes des pays de l’Est, qui ont intégré depuis l’affaire tchécoslovaque la notion de "souveraineté limitée" dans chaque camp, s’étonnent que le PCF ne soit pas conscient du danger.

B) Une promotion… limitée

Au terme du XXè congrès, où Marchais devient secrétaire général en titre, Kanapa est désigné responsable de la section de politique extérieure, la « Polex » ; son affectation est avalisée lors de la session du Comité central des 24 et 25 janvier 1973, consacrée à " la répartition des tâches de la direction du parti" puis publiée dans l’Humanité du 29 janvier. Raymond Guyot, qui assumait ce poste depuis 1957, s’était de fait progressivement effacé.
En même temps, la promotion de Kanapa est limitée : logiquement la charge d’un tel secteur équivalait à une entrée au bureau politique, voire au secrétariat . Ce n’est pas le cas. Marchais se heurte à des réticences dans sa direction. Selon Jacques Denis :

" Il y a eu des oppositions au Bureau Politique. Je pense qu’elle venait de l’ancienne génération, celle qui n’avait pas oublié l’affaire Casanova. Sans doute de Duclos. Marchais trouve une solution mi chèvre-mi chou, déclarant devant le congrès, en séance plénière, ou lors de la commission des candidatures, qu’il y a des camarades qui avaient leur place au BP mais on pensait qu’ils avaient déjà suffisamment de boulot pour diriger de grands secteurs de travail…" .

D’autant que Duclos, suite à l’élection présidentielle, avait vu son prestige rebondir au sein du PCF, comme de l’opinion. Derrière sa gouaille bonhomme, il y avait aussi une sensibilité traditionaliste… et anti-kanapiste. Pour faire bonne mesure, un autre responsable communiste connaît le même sort : Jean Fabre qui dirige un autre secteur important, la section économique, reste lui aussi simple membre du Comité central.
Il semble aussi que Kanapa se soit vu opposer Georges Gosnat, comme concurrent pour l’entrée au Bureau politique, sans que celui-ci soit d’ailleurs élu…
Cette arrivée à la tête de la « Polex » constitue toutefois pour Kanapa une étape marquante de sa carrière politique. Cet homme de l’ombre sort des seconds rôles. De plus en plus il va apparaître, c’est le titre que va progressivement lui donner la presse, comme " le ministre des affaires étrangères" du PCF. En attendant, qui sait ?, de le devenir pour de bon, dans un gouvernement de gauche… L’homme y pensait-il ? Il se gardait bien d’en parler ; souvent la question lui fut posée. Elle ne l’offusquait pas.
Attentif à l’expression publique des positions communistes, il tisse avec la presse de nouveaux rapports, intervient plus systématiquement dans les grands médias .

La "Polex", les questions du mouvement communiste le passionnent. Il baigne dans ce milieu depuis 1958, 14 ans déjà, date de son arrivée à Prague ; l’Est l’attire depuis longtemps : son livre sur la Bulgarie est de 1953 ; son père lui a inculqué le goût des langues, et du voyage ; plus profondément peut-être, se sent-il prédisposé à s’intéresser au monde, par ses origines (pas si) lointaines, cette branche paternelle, cet exil de l’Est ? Certes il touche à tout, à la politique intérieure, aux questions de doctrine ; mais il ressent des affinités profondes avec « l’extérieur », il n’est jamais aussi heureux que lorsqu’il peut évoquer les enjeux du mouvement communiste, analyser les évolutions du rapport des forces dans le monde, élaborer des constructions alternatives.

D’emblée, il imprime sa marque au secteur de la "Polex", rajeunit ses cadres, redynamise ses méthodes de travail, redéfinit ses priorités.
Ce secteur est installé depuis peu dans les nouveaux locaux de la Place du colonel Fabien, où elle occupe toute une aile (l’aile droite, vue de la Place) du deuxième étage, une douzaine de bureaux ; Kanapa est assisté de Jacques Denis, autre membre du Comité central, bon organisateur, parfait connaisseur du mouvement communiste, ancien thorézien ; le responsable de la gestion du secteur s’appelle Théo Ronco, ouvrier d’origine stéphanoise, ancien correspondant de l’Humanité au Vietnam, homme méthodique, austère, lui-même en charge du secteur Asie ; ils sont épaulés par une dizaine de permanents, responsables de secteurs géographiques (Elie Mignot pour l’Afrique, Georges Fournial pour l’Amérique Latine, Roger Trugnan et Louis Le Floch pour l’Europe occidentale, Michel Jouet pour les pays de l’Est) ou thématiques ( comme le désarmement) et personnel administratif. Des cadres âgés souvent, qui ont parfois fait leur classe dans les structures proches de l’Internationale (Fournial), dans le « secteur colonial » (Mignot était avant guerre responsable du parti algérien), ou dans la Résistance (Trugnan). Michel Jouet, le plus jeune, vient de la Jeunesse communiste via la FMJD . Kanapa garde cette équipe, vieillie mais expérimentée ; il leur adjoint, à partir de 1973, de nouvelles recrues, de jeunes intellectuels, parfois encore étudiants ou venus de l’enseignement, comme Gérard Streiff ( sur la CEE), Martin Verlet ( sur l’Afrique et le Tiers-monde), Patrick Le Mahec ( sur les pays socialistes) ; il y attire peu à peu d’autres collaborateurs politiques comme Charles Fiterman, Marie-Claude Vaillant-Couturier ou Marcel Trigon, maire d’Arcueil, suppléant de G. Marchais.

Chaque vendredi matin, sous la présidence de J. Kanapa, se réunit le bureau de la « Polex », soit cette dizaine de permanents ainsi que les responsables des questions internationales dans la presse communiste ( Yves Moreau pour l’Humanité, Georges Girard pour France Nouvelle, Francis Cohen pour la Nouvelle Critique, Charles Haroche), au Parlement ( Louis Odru puis Robert Montdargent pour l’Assemblée, Serge Boucheny pour le Sénat), à la CGT ( Gilbert Julis), d’anciennes connaissances de Kanapa, comme l’ex-Casanovien André Souquières, du Mouvement de la paix ; des experts, souvent universitaires, souvent jeunes ( Daniel Debatisse sur l’Europe, Patrice Jorland ou Alain Roux pour l’Asie, Francis Le Gall sur les DOM-TOM, Jacques Couland pour le Proche Orient, Michel Charlot ou Blanchard pour l’Amérique du Nord, Jean Pierre Febrer pour l’Amerique Latine, Robert Bouvier pour le désarmement, d’autres pour les DOM-TOM…).
On y procède à un tour d’horizon hebdomadaire de l’actualité internationale ; l’ordre du jour est souvent libre, chacun pouvant évoquer le point qu’il juge nécessaire ; mais la réunion peut aussi être l’occasion d’exposé, sur un pays, un thème ( élections, crise, conflit), un grand enjeu ( sous-développement), suivi d’un débat. Souvent ces échanges donnent lieu à des P.V., se poursuivent en notes de travail, internes, ou en publications, singulièrement dans l’hebdomadaire France Nouvelle, dont Kanapa fait son porte-voix privilégié.

Autour de ce noyau gravite une pléthore de collectifs de travail, sur un pays, un continent, un thème, réunissant au total plusieurs centaines de personnes, y compris un personnel (bénévole) de traduction, notamment pour la "littérature" des pays de l’Est. Il arrive de réunir, en session plénière, l’ensemble de ces collaborateurs, une ou deux fois l’an, lors de journées d’études. Toutes ces forces, et leurs réseaux (d’élus par exemple), sont également mobilisées lors des congrès du parti, pour la prise en charge des délégations étrangères.
La « Polex » constitue un des secteurs de travail les plus importants de la direction ; elle dispose d’un des plus gros budgets de l’appareil central. Son administration n’est pas une mince affaire : il y a tout le travail de connaissance, de réalisation de notes internes, de dossiers et d’analyses, de confection d’articles, d’expression publique ; toute une activité aussi de représentation à l’étranger, de participation à des délégations, à des congrès ; il y a encore l’accueil des délégations étrangères, nombreuses et variées, pour le compte de la « Polex » ou en liaison avec d’autres secteurs du parti ( une rencontre avec le PC italien sur la question des intellectuels, par exemple) ; la participation à des colloques, à des journées d’étude, à des initiatives d’autres organisations ; il y a enfin de multiples obligations protocolaires ( anniversaires, cérémonies, ambassades…).
Pour autant, la « Polex » n’a pas forcément le monopole de tous les contacts internationaux du siège central ; des dirigeants peuvent conserver leur propre filière ( Gaston Pissonnier), des étrangers peuvent avoir leurs propres entrées.

C’est le personnel permanent qui s’occupe de ce travail de gestion. En plus de la réunion politique du vendredi, il se retrouve, chaque semaine, parfois à plusieurs reprises, sous la direction de Jacques Denis ou de Théo Ronco, pour faire le point des activités internationales du parti. C’est l’occasion de suivre et d’actualiser le "programme d’activités", un planning mensuel régulièrement mis à jour. Figurent en annexe un exemplaire de programme assez significatif du travail fourni par ce " Quai d’Orsay" communiste à l’époque de Kanapa, où il n’est pas rare de dénombrer quinze ou vingt initiatives marquantes en un seul mois. En mai 1978, par exemple, la « Polex » est chargée d’organiser des délégations (ou d’envoyer des messages) qui se rendent dans trois congrès de PC « frères » (Suisse, Grèce, Chypre) ou qui participent à des séjours politiques au Mexique, en Grande Bretagne, en Italie ; elle accueille une délégation de Suède ; elle participe avec d’autres secteurs de travail à des séjours en RFA, en Hongrie, en Algérie et reçoit des Vietnamiens ou des Portugais ; elle participe à quatre colloques à l’étranger ( RFA et RDA) et deux autres en France, dont une journée d’étude de la « Polex » elle-même sur l’Amérique latine…

Avec les « grands » partis, notamment ceux de l’Est, étaient conclus, en début d’année, des « programmes de coopération », souvent très denses ; ainsi, le programme entre le PCF et le SED de RDA pour 1978-1979, également reproduit en annexe, envisage une vingtaine d’initiatives communes.

Le secteur est rajeuni, ses méthodes sont renouvelées ; avec Kanapa, le travail y est moins idéologique, moins phraséologique aussi et fait plus de place à la recherche de documentation, à l’analyse des faits, à une investigation plus « scientifique » ; la « Polex » se professionnalise, pourrait-on écrire ; l’étude des sociétés, des courants politiques, l’observation des prises de positions des uns et des autres, le commentaire des textes, tout cela est mis à contribution pour la confection de notes à l’intention de la direction du parti, d’exposés devant le Bureau politique, voire, cas plus rares, d’"informations" données aux membres du comité central.

Kanapa semble plus intéressé à la dimension occidentale des problèmes ; tout se passe comme si la « Polex » prenait un peu de champ avec le monde socialiste, redéfinissait ses priorités ; le nouveau patron du secteur est attentif à l’évolution de la politique américaine ; comme il en a pris l’habitude depuis quelques années , il décortique systématiquement le message sur l’état du monde du président Nixon et suit de près les inflexions de la nouvelle stratégie américaine ; un de ses premiers gestes consiste à signer, en avril 1973, dans l’Humanité, un long papier intitulé " Non au plan Nixon de partage du monde" . Lui qui faillit faire une carrière d’américaniste ne cache pas son goût pour la société américaine : on le retrouve, à la Fête de l’Humanité 1973, en compagnie de l’universitaire communiste américaine Angela Davis.

Il applique la même méthode à l’égard des pays socialistes. Ici aussi, on sort des approximations, des élans affectifs ou déclamatoires pour de véritables études ; c’est le cas par exemple concernant la Chine ; Kanapa assume lui même la responsabilité du collectif « Chine » de la Polex où l’on retrouve Roux, Legrand, Girard, Frimigacci, Mignot, Jorland, Bédrines, Vidal.
Son explication, minutieuse, à l’automne 1973, du Xè congrès du PC chinois, est un modèle du genre ; elle donne lieu à une communication devant le Bureau politique puis à une intervention devant le Comité central, l’une et l’autre tenues secrètes. Ici, point d’anathèmes, ni de considérations primitives voire racistes à la Brejnev. La Chine, dit d’emblée Kanapa, est un pays socialiste qui tient une place considérable dans le rapport des forces ; il apprécie ses transformations, ses difficultés, son retard, parle d’une "bureaucratie féodale", des liens armée-parti, du poids de la paysannerie, de l’idéologie à la traîne, des contradictions entre militaires et gestionnaires, du volontarisme, du recul des maoïstes puis de la révolution culturelle…Dans le même temps, il invite à la prudence :

" Ce déchiffrage (du Xe congrès) doit naturellement s’entourer de toutes les garanties possibles, c’est à dire le maximum de connaissances, de recoupements, d’analyses de points de détail, pour arriver à autre chose qu’à des impressions superficielles et subjectives" .

Il parle encore de l’échec de la « ligne Lin Piao », de son coût humain élevé, de l’ultra-gauchisme qui la caractérisait. La nouvelle ligne est marquée par la soumission de l’armée au Parti, la réhabilitation de Tieng (Deng) Hsiao Ping, le retour d’un certain réalisme économique, mais, dit-il :

" une clef de la tension qui caractérise la politique chinoise dans tous les domaines, c’est ce recours à une ligne toujours de gauche (accélération brutale de la collectivisation en 1955, grand bond en avant, révolution culturelle) et - quand on doit quand même rectifier dans la pratique cette ligne - le recours persistant à une idéologie de gauche".

Il porte une appréciation critique sur la politique extérieure chinoise mais

" les dirigeants chinois, en tout cas Mao et Chou En Lai (Zou En-Lai), ajoute-t-il, ne sont pas des aventuristes ; ils utilisent l’aventurisme à leurs fins, ce qui est autre chose".

En conclusion, il estime que

" les facteurs de crise que nous avons évoqués laissent penser qu’à terme ces crises aboutiront à une évolution positive".

Kanapa porte naturellement une attention particulière à la politique extérieure du pouvoir pompidolien – puis giscardien, décrypte ses plus infimes variations et se montre à son égard extrêmement dur. Et sévère avec les pays de l’Est qui ne partageraient pas ce jugement.
Au cours de ces années 1973-74, le PC, dans le même temps où il part en guerre contre l’antisoviétisme, et polémique avec les moindres saillies des idéologues pompidoliens ou giscardiens ( Poniatowski singulièrement), attend du PCUS qu’il prenne sa part à cette bataille qu’il considère commune, qu’il participe à la riposte, qu’il argumente ; et Kanapa harcèle littéralement en ce sens ses homologues moscovites chaque fois qu’il en a l’occasion ; en règle générale, en vain. Ligotés par des considérations diplomatiques, ces partis se garderont de toute esclandre ; et l’Etat soviétique, pourtant susceptible à l’égard de tout ce qu’il considère comme touchant à sa sécurité au sens large ( la dissidence par exemple), ne sortira quasiment jamais de cette espèce de placidité. Au grand dam de Kanapa. Les exemples ne manquent pas, dans les archives, de ce genre de tensions entre les deux partis. Voici par exemple le P.V. d’un entretien entre l’ambassadeur soviétique, en 1973, avec deux représentants du PCF, dont Kanapa.
Comme il est de coutume, ces années là, après chaque rencontre officielle entre chefs d’Etat des deux pays, l’ambassade informe le PC sur les sujets abordés. Apparemment dans le détail, parfois même au mot à mot. Pour autant, est-ce que l’ambassade dit tout ? c’est une autre histoire. Donc, courant 1973, après un entretien à Moscou entre G. Pompidou et L. Brejnev, Abrassimov, le diplomate, vient rendre compte de ce sommet. Kanapa prend en note, la teneur des entretiens officiels bien sûr, d’un intérêt limité pour notre étude, mais surtout l’espèce d’échanges coléreux qui ouvrent cette rencontre entre un certain M. (Marchais ?) et A. (Abrassimov). La citation est longue mais le sujet, les détails saugrenus qui y figurent, le mérite :

« M. : Expose le mécontentement du BP sur l’absence de réaction publique du PCUS devant la campagne antisoviétique du pouvoir.

A.  : Je suis surpris de la forme de votre déclaration. Il y a deux semaines, vous avez vu Brejnev et ces questions n’ont pas été soulevées. Ensuite vous ne m’avez pas laissé le temps d’exposer le contenu de nos entretiens.
Dans nos relations avec les partis frères, nous avons des règles. Dans certains cas, le Comité central nous charge d’informer directement le secrétaire général ou son remplaçant. Ensuite je ne suis pas ici seulement l’ambassadeur mais aussi le représentant du PCUS ; d’ailleurs vous savez que je suis membre du Comité central. (…)Nous ne pouvons que regretter votre décision de ne plus venir à l’ambassade. (…) Elle présente toutes conditions de sécurité. Mais si vous pensez que c’est mieux chez vous, nous sommes d’accord. J’ai pris l’habitude au cours de mes longs rapports avec Ulbricht, Gomulka et d’autres, de ne pas tenir compte de l’endroit où nous rencontrer. Mais s’il faut en tenir compte, on peut se rencontrer où vous voulez, y compris dans une autre ville, pour remplir les mandats que me donne la direction de mon parti. Je comprends bien les conditions particulières de votre activité et j’ai toujours fait très attention à ne pas permettre à l’adversaire de spéculer sur nos relations. Chaque fois que je viens ici, je prends une autre voiture que la mienne » .

Pour reprendre une idée formulée par François Hincker dans son essai, Kanapa s’efforce de sortir la politique internationale du PC de l’orbite soviétique pour lui donner un double nouvel ancrage. Il privilégie un tiers-mondisme actif : dès novembre 1973, il entreprend ainsi avec Georges Marchais un voyage remarqué au Viêt-nam, fréquente volontiers des pays comme l’Algérie, suit de près les évolutions du Mouvement des non-alignés ( un concept qui l’attire) et travaille à la définition d’un nouvel ordre mondial .
D’autre part, avec lui, le PCF accorde désormais la priorité, dans son activité internationale, à l’Europe occidentale.

C) PRIORITE A L’EUROPE OCCIDENTALE

Quand Kanapa accède à la tête de la « Polex », le PCF alors, selon P. Robrieux :

" participe, avec toutes les apparences de l’entrain, à la grande campagne officielle contre l’antisoviétisme" .

Kanapa poursuit un temps sur cette lancée et contribue à l’édition de matériel de propagande approprié. Michel Jouet écrit, dans la seconde moitié de l’année 1973, un opuscule intitulé " Le socialisme se porte bien", lequel

" montre le socialisme tel qu’il est. Cela suffit à faire la démonstration de sa supériorité. La liberté, la démocratie, le respect de la personne humaine sont abordés sans crainte sur la base d’exemples précis" .

La « Polex », avec le secteur propagande, sort un dossier à usage des militants, intitulé " la lutte contre l’antisoviétisme : c’est l’affaire de tous ceux qui aspirent à la démocratie et au socialisme ; elle est inséparable de notre combat pour un socialisme aux couleurs de la France". L’argumentaire est plutôt défensif ; il rappelle que l’Est a un lourd héritage, que ces pays sont divers les uns des autres, qu’il faut comparer ce qui est comparable, qu’il y a des règles générales du socialisme mais pas de modèle :

« Le socialisme en France se construira à la française en tenant compte de la réalité française avec l’accord de la majorité du peuple » .

En novembre 1973, suite à une émission télévisée de Georges Bortoli sur " Staline", Kanapa s’adresse à Jacqueline Baudrier, directrice de la première chaîne, pour lui demander l’organisation d’un débat contradictoire sur l’URSS . Le débat aura lieu le dimanche 25 novembre. Pour Kanapa, c’est la première intervention d’importance à la télévision. Le débat porte sur la guerre, la déstalinisation, l’évolution récente. Mais l’échange est court, trop court aux yeux de l’Humanité qui titre " Staline à l’ORTF : un débat qui reste à faire…" .

Mais l’équilibre entre un philosoviétisme public, même nuancé, et une analyse « en interne » qui se veut lucide de l’Est, est de plus en plus improbable à tenir. Doit-on parler de double jeu ? Cet exercice va durer quelques mois encore. Au XXIè congrès du parti, fin 1974, C. Fiterman tresse des couronnes aux pays de l’Est, fustige l’antisoviétisme ; peu après Kanapa prend la parole au Palais des sports , usant de la même rhétorique. « Vive l’Union Soviétique ! » répond volontiers la salle. Mais le public est loin de se douter qu’il assiste à la dernière grande messe en l’honneur de l’Union Soviétique, en tout cas avec cette solennité. Signe prémonitoire ? suite à l’intervention de Kanapa est projeté un film soviétique ; au moment le plus pathétique, la pellicule prend feu…

Kanapa peut d’autant moins s’illusionner que les notes de Courtieu sur la NRI de Prague apportent des nouvelles plutôt contrariantes : l’Est s’ingère dans les affaires des PC ( scission du parti australien) ; Moscou prône une recentralisation doctrinale des partis :

« Visiblement, nos amis attachent beaucoup d’importance aux conférences théoriques des partis pour aller vers le renforcement de l’unité idéologique du mouvement » .

Courtieu déplore certains articles

« écrits par nos amis, qui s’écartent sensiblement des positions de classe dans l’appréciation des changements de la situation internationale ».

Mais ces enjeux sont aussi relativisés car une autre orientation internationale est déjà à l’œuvre, amorcée dès l’arrivée de Kanapa à la tête de la « Polex » : le PCF entend accorder désormais dans son activité extérieure la priorité à l’espace ouest-européen. Et regarde du côté du parti italien.
Kanapa connaît bien l’Italie. Ce passionné de cinéma transalpin (il vénérait « Le Guépard » de Visconti et « La prise du pouvoir par Louis XIV » de Rosselini) a suivi de près l’évolution du PCI après 1956, sympathisé avec le représentant italien à Prague. Ses rapports dans le mouvement communiste avec les délégués italiens ne sont pas simples, faits à la fois de proximité et d’agacement. Il prend volontiers leur ouverture d’esprit pour une tendance à l’arrangement ( avec l’Est notamment) mais il répète, depuis 1968 notamment, que la coopération des deux partis est importante.
La première initiative spectaculaire que prépare Kanapa est la participation de Georges Marchais à un imposant meeting commun avec Enrico Berlinguer à Bologne le 11 mai 1973 ; le secrétaire général du PCF y prononce un discours fleuve, écrit puis corrigé jusqu’à la dernière minute par le patron de la « Polex », comme le montre le texte de l’allocution. Celle-ci met l’accent sur la communauté de situations, d’analyses et d’actions entre les deux partis ; le ton y est très unitaire, aussi. La délégation française rencontre pour l’occasion, De Martino, dirigeant du PS italien .

« Il y a en Europe, insiste à son retour Marchais sur RTL , une situation nouvelle » qui appelle des initiatives d’envergure ; la presse ne s’y trompe pas ; François Fontvielle-Alquier écrit dans Combat, sous le titre " La leçon de Bologne" :

" Il faut faire une place au meeting monstre tenu à Bologne par Marchais et Berlinguer, dans la mesure où il annonce une stratégie globale de la gauche européenne. L’événement est d’importance" .

Cette orientation, écrit-il, permet d’envisager une autre Europe, populaire :

" A cet égard, Bologne est une préface".

L’enjeu européen figure précisément à l’ordre du jour du Comité central de mai 1973 où Kanapa rapporte sur " la situation internationale et la politique extérieure de la France". Son premier exposé devant cette instance est construit en quatre temps : 1) une situation profondément nouvelle ; 2) les contradictions de l’impérialisme et le plan Nixon ; 3) pour une Europe des travailleurs, une Europe pacifique, démocratique et indépendante ; 4) la politique extérieure de la France .

Il ressort de cette nouvelle orientation un double engagement : au plan proprement communautaire, le PCF se veut plus attentif aux institutions de la CEE. Il demande à participer au Parlement européen d’où il était écarté jusque là, alors que les Italiens y siègent depuis 1969. A la veille de la session du Comité central de mai, Marchais signe d’ailleurs un papier dans l’Humanité intitulé " Nous réclamons notre place à Strasbourg" ; finalement, plusieurs parlementaires communistes sont désignés : Gustave Ansart, Gérard Bordu, Marie Thérèse Goutman, et vont aller sièger à Strasbourg aux côtés des communistes italiens.

D’autre part, fort de cette nouvelle entente franco-italienne, le PCF s’efforce de rassembler le mouvement communiste ouest-européen. D’où la conférence de Bruxelles de janvier 1974. Cette approche régionale est nouvelle. Certes, au cours des deux décennies précédentes, des rencontres de PC d’Europe occidentale avaient déjà eu lieu. Mais il s’agissait soit d’une application locale de la ligne mondiale du mouvement, soit de rencontres très spécialisées : conférence des partis de la CECA à Bruxelles en avril 1959 (6 PC) ; celle de Rome en novembre 1959 (17 PC) ; celle de Bruxelles, encore, en juin 1965 ; celle de Vienne sur les monopoles en 1966 (15 PC) ; celle de Londres sur les multinationales en 1971 (15 PC)… Ici l’ambition est plus vaste, de plus longue portée.

" Avec la conférence de 1974, le communisme ouest-européen entre dans une phase nouvelle de développement"

écrit Lilly Marcou . Si ces PC, pourtant de sensibilités diverses, sont si rapidement disponibles, c’est parce qu’à un titre ou à un autre, ils ont été également influencés par plusieurs données : la détente internationale, facteur d’ouverture ; l’aiguisement des luttes sociales, et les événements étudiants de 1968 ont touché de nombreux pays du continent ; le drame tchécoslovaque qu’ils ont apprécié différemment ; l’écroulement de l’unité populaire au Chili enfin qui a reposé fortement la question unitaire.

Donc l’idée de débat, voire d’action était dans l’air ; en même temps, des mois d’intense préparation avaient été nécessaires, où la « Polex » s’engage fortement. Le projet en effet rencontre un accord enthousiaste de nombreux PC, les Italiens engagés dans la politique du " compromis historique", les Espagnols dont le responsable international, Manuel Azcarate, vient de se livrer à une critique détaillée du PCUS devant la direction de son Parti. Mais il faut convaincre certains partis plus réticents, intimidés par cette entreprise d’autonomisation ; il est vrai que Moscou voit d’un mauvais œil l’initiative ; à défaut de pouvoir s’y opposer frontalement, l’Est tente une vaine tentative de s’y inviter, en proposant que la NRI en soit partie prenante. La suggestion est repoussée.

La conférence de Bruxelles se tient durant le week-end des 26-28 janvier 1974. 19 PC d’Europe de l’Ouest sont au rendez-vous. L’ordre du jour dit assez l’objectif du forum :

" La crise actuelle du capitalisme en Europe, l’action des partis communistes pour le progrès social, la démocratie, l’indépendance nationale, la paix, pour le socialisme, et leur lutte pour l’unité des forces ouvrières et démocratiques".

Les PC y manifestent donc leur volonté de changement, s’inscrivent dans une perspective d’arrivée au pouvoir, définissent leur stratégie d’alliance et précisent leur projet de société. La déclaration finale, " Les communistes face à la crise en Europe", parle de " situation nouvelle", s’explique sur le terme de " crise", adopte le mot d’ordre " (d’) Europe des travailleurs" et se prononce " pour le dialogue, la coopération et l’union". Dans l’Humanité du 28 janvier, Kanapa apparaît, sur la photo de Une, à droite de Marchais. Grand ordonnateur de la rencontre, il peut se dire qu’il a bien travaillé.

" La Conférence de Bruxelles peut être considérée comme le lieu où l’eurocommunisme fut catalysé, car c’est à ce moment précis et dans son cadre que ces caractéristiques se sont consolidées"

estime Lilly Marcou .

CHAPITRE SIX
LA CRITIQUE DU STALINISME

A) Le défi démocratique

Patron de la « Polex », Kanapa demeure le conseiller politique et "doctrinal" de Marchais. Celui-ci acquiert alors une forte popularité, qui ne se traduit pas nécessairement en gains électoraux pour son parti ; Marchais conservait, dans les (maigres) documents de lui versés au secteur Archives, un sondage de ces années là, qui montre que les bonnes opinions sur le secrétaire général passent, entre 1973 et 1974, de 28 à 43% !

Kanapa apparaît systématiquement à ses côtés, notamment lors des conférences de presse ; certes le secrétaire général tout un temps, lors de ce genre de prestations, prend soin de s’entourer de plusieurs dirigeants mais Kanapa y est régulièrement présent ; en règle générale, il est à peu près le seul à intervenir dans le jeu des questions réponses. Ainsi, à la mi-février 1973, Marchais s’explique sur l’état de mobilisation des communistes à un mois des législatives, et Kanapa évoque les divergences entre Mitterrand et le PC sur l’alliance atlantique . Revoilà Kanapa, à gauche de Marchais, lors d’une autre conférence de presse en décembre 1973, selon une mise en scène désormais coutumière.

Les débats entre formations de gauche, et les P.V. auxquels ils avaient donné lieu, permettaient de mesurer l’état de la réflexion de ces partis, des hésitations communistes aussi, par exemple en matière démocratique. Le PCF par exemple continuait de refuser l’idée d’alternance. Kanapa encourage Marchais à reprendre, dès 1970, la réflexion sur socialisme et liberté. Le secrétaire général accorde, en novembre 1972 , au Times, un entretien où, faisant référence à l’interview mythique accordée 26 ans plus tôt par Thorez, il assure vouloir relancer le débat sur la démocratie.

En mars 1973, Kanapa intervient longuement devant le Comité central sur la question de la propriété. Il bouscule l’idée du tout-Etat, évoque la question de la petite propriété privée.
En fait dès le printemps 1973 puis tout au long de l’été, il est mobilisé par la rédaction du premier livre de Marchais, paru début septembre chez Grasset : Le défi démocratique .

" Il corrige lui-même les épreuves du Défi démocratique, dont il y a lieu de penser qu’il fut le principal inspirateur et l’un des principaux, sinon le seul, rédacteurs".

estime Philippe Robrieux. D’autres témoins, Jean François Gau par exemple, confirment qu’il a tenu la plume.
Ce livre marque une évolution sensible de la doctrine communiste.
La façon de faire est un peu dans la lignée de l’ouvrage de Waldeck Rochet, paru d’ailleurs chez le même éditeur, « L’avenir su Parti Communiste Français » , peut-être ici plus résolument personnalisée. Le patron, ici, s’engage, en première ligne ; il ne se contente pas de formuler les éléments les plus avancés de la réflexion communiste, il innove, lance des idées inédites. C’est cette posture, encouragée par Kanapa, que l’on va retrouver souvent au cours de ces années-là ; avec ses avantages : rapidité, écho médiatique, novation qui bouscule les réticences ; et ses inconvénients : solitude de la prise de position, fragilité de la conviction, risque d’être bousculé au premier vent contraire…

L’ouvrage, qui bénéficie d’une assez bonne couverture médiatique, avance une série d’idées novatrices pour la famille communiste, alors : on s’y prononce, sans réticence, en faveur du pluralisme, de l’alternance, du respect de la (petite) propriété privée ; on y dédiabolise le terme de socialisme démocratique. Quelques citations en vrac, où l’on retrouve la plume kanapiste, nerveuse, pressée, proche de son intervention d’octobre 1968 :

" Il est de nombreux domaines où la concentration et la socialisation ne se justifient pas sur le plan économique, l’initiative privée étant plus efficace".

" Ni étatisme, ni rigidités".

" A nos yeux, socialisme et liberté sont inséparables".

" Nous respecterons dans tous les cas le verdict du suffrage universel".

" Les partis d’opposition auront-ils leur place dans une France socialiste ? Notre réponse est claire et simple : oui".

" Pas d’uniforme pour notre peuple".

" Le mot d’ordre de "socialisme démocratique" représente à nos yeux une lapalissade".

" Le socialisme que nous voulons chez nous aura les couleurs de la France".

" Le socialisme ne relève pas de la décalcomanie".

" Devenir communiste, ce n’est pas s’isoler de la société pour lui dicter sa loi…Le PC n’est pas une contre-société".

" L’esprit de secte nous est foncièrement étranger".

" La solidarité n’est pas la subordination…Il n’y a pas de partis communistes dominants et de partis dominés"…

Ce qu’il y a de nouveau, c’est que chacune de ces formules, si elle reprend des thèmes en débat depuis plusieurs années, leur donne une tournure inédite, plus audacieuse ; et ici le texte est signé du secrétaire général. En même temps, on voit les limites de l’exercice : cette profession de foi démocratique est toujours « plombée » par le maintien du dogme, en vigueur, de la dictature du prolétariat ; et la volonté d’autonomie et de singularité du PCF, maintes fois affirmée, cadre mal avec la persistance de relations toujours privilégiées avec l’Est, dont l’image par ailleurs ne cesse de se dégrader dans l’opinion.

Kanapa mesure ces handicaps, il connaît les réserves que suscite le livre, le scepticisme de certains. Il aborde de front ces interrogations. Ainsi dans les débats publics qu’il anime autour du « Défi démocratique », peu après sa parution, il entame ainsi son exposé :

" Le Défi, c’est bien beau, mais il y a l’URSS !" .

« Mais il y a l’URSS »… Rude objection qu’il pense pouvoir encore contourner. La contradiction semble, alors, gérable ; tout se passe, en ce printemps 1974, comme si on pouvait être à la fois pour la démocratie en général et la dictature du prolétariat en particulier, pour une voie française et exalter le modèle de l’Est, pour la liberté à Paris et contre les dissidents à Moscou, pour une option ouest-européenne avec la bienveillante neutralité du grand frère soviétique…
Marchais, lors d’un discours remarqué à Saint Ouen, essentiellement consacré à la politique française, devant un public ouvrier, en février 1974 , se livre à une nouvelle charge contre l’antisoviétisme, qualifie « d’agression violente contre le socialisme » le livre L’archipel du goulag ; le secrétaire général est certes pour la liberté de publication, encore faut-il que Soljenitsyne « trouve un éditeur », une expression qui heurte ; il ajoute : « nous nous gardons bien de donner des leçons » (aux Soviétiques) et il se lance dans un long panégyrique de l’URSS :

« L’Union soviétique, c’est le pays où il n’y a pas de crise(…). L’Union soviétique, c’est le pays où les prix sont stables(…). L’Union soviétique, c’est le pays où les cinémas sont les plus fréquentés au monde(…) » Etc, etc…

Pour l’heure, les rapports PC-PS sont au beau fixe ; Marchais dans L’Unité début mars, dit :

" Je considère que non seulement l’union de la gauche a bien résisté à l’épreuve du temps mais qu’elle n’a cessé de se consolider" .

Sur la question européenne, habituelle pomme de discorde entre les partenaires de gauche, des rapprochements s’opèrent. Il serait même question d’enrichir le programme commun sur cette question. La conférence de Bruxelles a fait du bruit ; elle est appelée à avoir des suites ; déjà se tiennent des meetings de popularisation en France en présence de leaders de différents PC.

De surcroît, la vie politique s’accélère. Dès l’annonce du décès de Georges Pompidou, le PC suggère de s’effacer derrière un candidat unique de la gauche, en la personne de François Mitterrand ; la campagne est active, le résultat impressionnant, la gauche se sent forte, réunie ; il y a de l’euphorie dans l’air.

La seule ombre au tableau, en cette fin du premier semestre 1974, est provoquée par l’attitude de Moscou durant la campagne électorale. Le Kremlin manifestement préfére le statu quo à une victoire de la gauche. C’est ainsi que tout le monde a interprété la visite de l’ambassadeur soviétique à Giscard d’Estaing, entre les deux tours des élections présidentielles de mai.
Sans doute sensible aux commentaires suscités par cette rencontre, Brejnev adresse à Marchais le 20 mai une lettre le félicitant du score de la gauche ; le 12 juin le patron de la RDA, Erich Honecker en fait de même .
Ce geste ne suffit pas pour apaiser Kanapa. Dans L’Humanité, il prend vivement à partie le numéro deux de l’ambassade, le professeur Roubinski, pour les louanges qu’il tresse dans la presse sur la politique giscardienne . Kanapa évite de signer mais le diplomate ne s’y trompe pas, qui lui adresse peu après un mot lui demandant que l’on considère l’incident clos.

Ainsi se ravive le lourd contentieux qui empoisonne les relations entre les deux partis depuis bien longtemps déjà : les intérêts d’Etat de l’URSS doivent-ils passer avant les intérêts révolutionnaires de tel ou tel pays ? Vieux débat relancé. D’ailleurs, au cours de la campagne, Marchais avait martelé le thème de l’indépendance nationale ; il songeait alors à Mitterrand, certes, mais également à l’URSS ; apparaît ainsi un mot d’ordre qui fera florès

" C’est à Paris et nulle part ailleurs que doit se décider la politique de la France" .

Un mot d’ordre qui se précise au fil des meetings : ce n’est ni à Bruxelles, ni à Washington, ni à Bonn, ni à Moscou que doit être fixée la politique française ; mais comment articuler cela avec un discours pro-soviétique persistant ?

Aux lendemains des présidentielles, le PCF élabore un nouveau projet, celui d’union du peuple de France : on considère en quelque sorte que l’unité de la classe ouvrière est en voie de réalisation, comme les présidentielles l’auraient montré ; il s’agirait de prolonger, de chapeauter, de dépasser - comme dans un emboîtement de poupées gigognes- le concept d’union de la gauche ; celui-ci demeure le socle, le noyau, mais il s’agit de s’élargir à de nouvelles franges de la société, comme les gaullistes, à de nouvelles catégories comme les petits entrepreneurs ; pour ne point les effaroucher, l’objectif du socialisme est même mis sur la touche : c’est ce qu’officialisent les textes préparatoires d’un congrès exceptionnel du parti, convoqué pour l’automne ; cet oubli du socialisme suscite çà et là des remous, comme cette lettre de militant, publié dans la tribune de discussion et intitulée « Le socialisme au placard ».
Bref le Parti s’ouvre à droite, l’été 1974 est tranquille, la rencontre entre Marchais et Brejnev également.
Personne n’a vu arriver le coup de tonnerre des législatives de la fin septembre.

B) Les partielles de septembre 1974

Chaque lundi matin, Kanapa a pris l’habitude de déposer ses affaires dans son bureau de la « Polex » puis de faire un tour dans celui de Marchais, trois étages plus haut. Jacques Denis se rappelle bien de ce lundi 1er octobre 1974 ; Kanapa arriva particulièrement sombre :

" C’est très grave !"

lui dit-il en guise de commentaire du week end électoral ; puis il s’enferma longuement avec Marchais dans le bureau du secrétaire général. Le 29 septembre en effet s’étaient tenues des législatives partielles dans six départements : la Moselle, la Loire Atlantique, la Côte d’Or, l’Ardèche, la Dordogne et la Savoie ; comparées à mars 1973, toutes sont marquées par une forte progression à gauche ( elle passe globalement de 34 à 42%) ; dans ce cadre, le PS récolte les fruits, grimpant de +2 à +13% selon les circonscriptions alors que le PC - sauf en Dordogne- recule de 2 à 3%.

" Moins heureux que l’UGSD, le PC recule (…). Ses résultats ne sont pas à la hauteur de la campagne à laquelle avaient participé nombre de ses "ténors" nationaux"

écrit Raymond Barillon dans Le Monde. Pour la direction communiste, le traumatisme est profond ; certes, lors des législatives de 1973, l’écart entre le PCF et l’UGSD (PS et radicaux de gauche) s’était déjà réduit, il n’était plus que de 0,9% ( contre 3,5 % au profit du PC en 1967 puis encore en 1968) ; mais, avec 21,3%, le PCF progressait de +1,3 ; à présent, non seulement la dynamique unitaire ne profite qu’à l’allié socialiste, de manière spectaculaire, mais le PC recule. A l’évidence, le PS profite des retombées des présidentielles. L’effacement du PC dès le premier tour était, semble-t-il, un mauvais choix, qui lui a porté un rude coup. Il n’en fera l’autocritique que bien plus tard. Mais il y a plus grave que ces considérations de tactique électorale : le PC pensait profiter de sa proximité avec la social-démocratie pour gagner des forces nouvelles sur le terrain de cette dernière ; c’est le contraire qui se passe. Pire : le PS se construit une nouvelle image, modernisée, rassembleuse, gauchie, alors que lui reste entre deux eaux. Toutes ses contradictions, déjà apparues en 1968 (rapports à la société, à la démocratie, à l’Est) s’avivent ; et désormais lui coûtent ; il faut choisir.

C’est de cela qu’il est question, ce lundi 1er octobre 1974, entre G. Marchais, sans doute aiguillonné par son « opposition » (Leroy, Plissonnier) et J. Kanapa ; l’entretien n’a donné lieu à aucun procès-verbal ; mais lorsqu’on considère la chronologie, c’est là que tout commence à basculer, ou à s’accélérer ; dans l’histoire de la gauche, du PCF, dans celle de Kanapa ( et de Marchais), il y a un avant et un après septembre 1974 ; si le scrutin consolide Mitterrand dans ses choix, il suscite un sérieux remue-ménage dans toutes les orientations du PCF.

Première victime ? l’union de la gauche. Dans une déclaration solennelle, dès le lendemain du second tour des législatives partielles, le Bureau politique déclare : " il faut absolument un parti communiste fort, influent et actif" ; le 13 octobre, la tenue des « Assises pour le socialisme », où une partie du PSU conduite par Michel Rocard et une partie de la CFDT rejoignent le PS, n’est pas faite pour tranquilliser la place du colonel Fabien ; le 28 du même mois, sur Antenne 2, Marchais évoque la déclaration de François Mitterrand à Vienne, devant l’Internationale Socialiste en 1972 . La guerre du "rééquilibrage" à gauche est engagée. Le ton change dans les rapports avec les alliés socialistes : il s’agit d’affirmer la primauté d’un PC fort, de marquer les différences, dans les propos, dans les actions ( accent sur les luttes sociales), dans les mots d’ordre ( faire payer les milliardaires) ; c’est un énorme effort de propagande, quasi quotidien, qui est ainsi fourni au cours de l’hiver 1974. Il s’agit de " donner une qualité nouvelle à l’union de la gauche" ; l’enjeu est dramatisé ; la presse parle d’"agressivité", de "sectarisme", s’interroge sur la "main de Moscou".

Autre victime : le XXIè congrès du PC, torpillé en plein vol. Convoqué‚ avant l’été‚ pour avaliser la ligne d’"union du peuple de France", il change d’orientation en cours de route ; on envisageait de gagner sur la droite, on atténuait le discours proprement révolutionnaire ; on donne à présent un coup de barre à gauche, on invoque l’identité communiste ; le congrès sera surtout caractérisé par l’insistance de Marchais sur le rééquilibrage à gauche.

A ce congrès, Kanapa répond à la conférence de presse que Giscard d’Estaing tient au même moment ; il dénonce sa politique européenne, son infléchissement pro-allemand, le « modèle », l’axe Paris-Bonn, aux relents de guerre froide, dit-il, en voie de remilitarisation, dirigée contre l’Est :

« la tradition constante de cette aristocratie financière qui est au pouvoir dans notre pays a toujours été de chercher à placer la France sous un protectorat étranger » .

Ce discours antigiscardien s’adresse autant aux congressistes qu’aux socialistes (via Helmut Schmidt) et aux Soviétiques, invités à prendre la mesure de la dérive française.
Désormais l’accent est mis sur la demande de "réactualisation du programme commun".
Mais pour le couple Kanapa/Marchais, faire la différence avec le PS ne se résume pas à une question de pugnacité ; il ne peut s’agir non plus de revenir à une identité communiste traditionnelle, laquelle d’ailleurs n’existe guère ; plus ou moins confusément, c’est à dire qu’à cette étape, ni l’un ni l’autre ne mesurent encore où va les conduire ce changement de cap, les deux hommes s’engagent dans la recherche d’une modernité communiste qui se différencierait de la social-démocratie mais aussi de la matrice soviétique ; en somme on remet en chantier des pistes ouvertes à l’ère de Waldeck Rochet ; pour l’heure, l’ébauche de cette nouvelle « ligne » communiste passe notamment par trois chantiers : la démocratie, l’Europe, l’Est.
A la suite de la conférence de Bruxelles, la coopération entre PC de l’Ouest se renforce ; on assiste à une floraison d’initiatives communes : conférence de Rome sur la situation des femmes en novembre 1974 ; rencontre sur la crise de l’industrie automobile à Düsseldorf en février 1975 ; réunion de Paris sur la question paysanne en mai 1975 ; déclaration contre les prétentions américaines de 20 PC de l’Ouest au printemps 75.
Ces échanges ne se limitent pas aux seuls PC : des démarches répétées sont entreprises en direction de la social-démocratie européenne. Kanapa accompagne Marchais à Stockholm pour y rencontrer Olof Palme.
Les événements portugais viennent un moment brouiller les choses. La "révolution des oeillets", le 25 avril 1974, chasse le régime dictatorial ; les cadres militaires qui assument le pouvoir seront tiraillés, un temps, entre une démarche réformiste, soutenue par Mario Soares, et, derrière lui, la famille social démocrate européenne et un volontarisme gauchiste, encouragé par le PC d’Alvaro Cunhal.
Le PCF est partagé. D’un côté il apprécie le révolutionnarisme portugais ; il entretient des liens étroits avec le PCP ; Georges Marchais, et Jean Kanapa, sont à Lisbonne en novembre 1974. Mais d’un autre côté, la recherche, naissante, d’un renouvellement communiste ne colle pas avec le « classicisme » portugais.

Dans le prolongement du coup de barre à gauche du XXIe congrès, le PCF remet la question du socialisme en France à l’ordre du jour ; cette perspective avait été un temps masquée par l’insistance mise sur les seules réformes ; elle est à nouveau présentée comme l’objectif majeur du parti, notamment dans la conférence prononcée par Marchais en janvier 1975 devant l’école centrale du PCF, un socialisme mâtiné de démocratie, selon les pistes déjà fournies par Le défi démocratique ( de 1973).

Pour Kanapa, le PC se doit de reprendre l’offensive sur la question des libertés, d’autant qu’il est l’objet d’un questionnement incessant de la part du PS. Le 15 mai 1975, Marchais présente un " projet de déclaration des libertés", visant à « étendre » et « faire progresser » celles-ci ; il s’agit d’un « projet de proposition de loi constitutionnelle portant déclaration des libertés », composé de 89 articles, explicitant la conception communiste en matière de libertés individuelles et collectives, de droits économiques et sociaux, de droits à la culture et à l’information, de droits politiques et de garanties judiciaires.

C) L’entrée au Bureau Politique

Avec ce projet, intitulé « Vivre libres ! », on est loin de ce qui se fait à l’Est ; d’autant que le régime brejnévien continue de se durcir, les méthodes répressives s’y généralisent. Les rapports entre le PCF et le PCUS ne peuvent que s’en ressentir. Les partis divergent sur l’appréciation de la politique extérieure giscardienne, sur l’analyse du rapport des forces dans le monde également. De plus, les idéologues du Kremlin noircissent le panorama international, théorisent le drame chilien, voient « l’impérialisme » à l’offensive et trouvent là une bonne raison pour en appeler à l’alignement, politique et doctrinal – et à la recentralisation- des PC.

Début 1974, on avait eu un premier signe de cette ambition de réunification du mouvement communiste : alors que les PC ouest-européens préparaient leur conférence de Bruxelles, le PCUS, par le biais de la NRI, convoque, du 7 au 9 janvier 1974, à Prague, une "conférence" des PC participant à la rédaction - structure de la revue plus ou moins tombée en désuétude ; y participent les responsables de 67 partis. Le PCF y est présent : Kanapa, qui n’a plus mis les pieds en Tchécoslovaquie depuis 1968, conduit la délégation ; dans son intervention, il critique l’"académisme" des articles de la revue, ses généralisations qui « agacent les dents », la boulimie de colloques ; à ses yeux, la NRI ne doit pas sortir de son rôle, ni prétendre par exemple entamer un débat au nom du mouvement communiste avec la social-démocratie. Il déclare

" nous ne saurions reconnaître à la revue le rôle - selon l’expression du rapport d’activité - d’un centre international de coopération créatrice des marxistes-léninistes" .

Il refuse de s’associer à toute critique collective ( contre les Chinois) ; il propose une série de thèmes d’articles, à commencer, malicieusement, par une " critique de la théorie bourgeoise des super-grands". A son retour, il rédige une note alarmée au secrétariat :

" Nous nous sommes trouvés en présence d’une véritable offensive pour faire de la revue un centre idéologique international
( l’expression même de " Centre" figurait d’ailleurs dans le rapport d’activité). Ceci succédait à la réunion des partis communistes des pays socialistes sur " la coopération idéologique" des 18 et 19 décembre (1973) à Moscou. L’offensive était si appuyée que j’ai dû faire, dans notre intervention, un barrage extrêmement ferme. Par la suite, dans la discussion ( longue et dure) pour l’établissement de la résolution intérieure, nous avons réussi à éliminer les aspects les plus dangereux de cette orientation vers un centre" .

La belle et bonne entente entre le PCF et le PCUS prônée en 1971 semble compromise. A l’automne 1974, s’amorcent les préparatifs d’une nouvelle conférence, pan-européenne cette fois-ci, des PC. Moscou en avance l’idée, sans doute avec l’espoir de reprendre l’initiative, face à la dynamique enclenchée par les communistes occidentaux à Bruxelles. Une réunion consultative se tient à Varsovie en octobre 1974 ; suit une rencontre préparatoire, à Budapest, en décembre. Kanapa y conduit la délégation du PCF. Ce parti n’est pas demandeur, mais il n’entend pas boycotter l’initiative : Kanapa veille à en réduire la prétention « unificatrice » et dans le même temps à en « politiser » les travaux, à éviter que les PC ne se comportent en mouvements de la paix-bis, cantonnés à soutenir la diplomatie de l’Est et à revendiquer la sécurité européenne ; qu’ils adoptent un profil de formations révolutionnaires. Il prône la transparence comme méthode, et assure une publicité intempestive aux débats, en rendant systématiquement publiques dans la presse ses interventions, procédé plutôt inédit dans le petit monde clos du mouvement communiste.

Ainsi, à la réunion de Varsovie, il s’adresse aux correspondants de presse pour démentir certaines rumeurs, encouragées par les Soviétiques ; à son retour, il fait publier dans France nouvelle, sous le titre « Document », son intervention à la rencontre ; un mois plus tard, à Budapest, il donne de larges extraits de son intervention, dont on dispose de la version intégrale avec ses corrections manuscrites , à l’Humanité . Au cours de la réunion, alors qu’un consensus s’esquisse pour un ordre du jour centré sur les questions de la paix, Kanapa explose ; il improvise, ou plutôt il fait mine d’improviser, une protestation, dont on a conservé les trois feuillets manuscrits, contre la formulation retenue qu’il juge édulcorée ; son propos est dur ; il vise directement les délégations de l’Est, la Soviétique en particulier ; on y trouve comme une forme de menace, de mise en garde :

« Nous regrettons que la formulation de l’ordre du jour de la Conférence possède un caractère aussi banal, aussi neutre. Nous regrettons plus particulièrement que certains camarades qui se prononcent longuement contre la division de l’Europe en blocs aient refusé catégoriquement que le titre de la conférence évoque la volonté d’en finir avec cette division et d’ouvrir devant les peuples la perspective d’une Europe de la paix, de la sécurité, de la coopération et du progrès. Nous nous sentons obligés de souligner devant ces camarades, dont le parti est au pouvoir et édifie le socialisme, que nous voulons passionnément la paix et que nous voulons aussi passionnément le socialisme dans notre propre pays ; que notre soutien de la politique de coexistence pacifique entre Etats ne nous empêchera en aucune circonstance de lutter contre le capitalisme, son pouvoir et ses représentants politiques, pour la victoire du socialisme dans notre pays et dans toute l’Europe. L’avenir appartient à une Europe socialiste. C’est pour cela que notre parti, en ce qui le concerne, lutte et continuera de lutter ».

Kanapa tient un langage résolument de gauche, qui, paradoxalement, n’est pas sans heurter dans cet univers para-diplomatique. Fiterman, qui était du voyage, se souviendra longtemps de cette réunion ; au journaliste Philippe Lefait, il déclare :

« J’étais allé à la réunion préparatoire avec (Kanapa) à l’hôtel Guellert de Budapest. La bagarre avec les Soviétiques était violente car Kanapa était redoutable. Parlant le français, l’anglais, le russe, un peu l’allemand, comprenant l’espagnol, il les apostrophait dans toutes les langues et les terrorisait (rire) » .

Ajoutons cette anecdote, toujours rapportée par Fiterman, au cours de ce même séjour à Budapest : profitant d’une suspension de séance, les deux hommes visitent l’église Saint-Mattias ; arrive une enfilade d’imposantes limousines noires, dont sortent des gens bien mis ; le bedeau leur déclare que ce ne peut être qu’un potentat du Parti qui marie sa fille :

« On était mort de rire !(…) Ca correspondait tout à fait à notre vision des pays de l’Est. Kanapa avait formulé la divergence avec l’Est dans le XXIIe congrès(…). On considérait que les dirigeants soviétiques méconnaissaient la dimension démocratique (mais) on ne s’imaginait pas que le fruit était pourri à ce point ».

Après Budapest, un groupe de travail, composé d’une dizaine de partis, entreprend dès lors l’élaboration d’un projet de document final, qui devra être soumis à la Conférence elle-même. Ce travail de rédaction sera long, fastidieux, tendu. Kanapa entreprend une véritable guérilla, à coups d’objections, d’amendements. En fait, autant il n’entend pas voir la conférence adopter un profil généraliste, touche à tout, autant il critique, jusqu’au terme de cette phase préparatoire, les précautions « diplomatiques » utilisées par les délégations de l’Est pour éluder les questions du changement politique et pour parler des politiques ouest-européennes.

En février 1975, il rédige une note au secrétariat comportant

" deux extraits importants d’un discours récents de B. Ponomarev. Les idées exprimées ici apparaissaient déjà depuis quelque temps sous une forme allusive. On voit qu’elles sont présentées désormais comme des thèses."

Il ajoute que la « Polex » se penche sur cette question et devrait proposer "un travail sérieux" sur la conception soviétique du monde, dans le délai d’un mois.
Que dit Ponomarev ? Le patron du secteur international du PCUS, devant les responsables à l’idéologie de l’armée soviétique , pointe des "facteurs généraux nouveaux" dans le monde :

" le développement contradictoire de la situation sociale et économique dans les pays du capital pose en toute acuité le problème de la lutte contre le danger fasciste, contre les tendances néo-fascistes".

Le leader soviétique ajoute :

" la détente internationale exige des partis communistes l’élaboration d’une stratégie et d’une tactique qui répondent à la nouvelle étape dans le développement des relations internationales".

Ainsi pour Moscou, le monde est dangereux et l’heure est à l’alignement ; les Français au contraire mettent l’accent sur les possibilités nouvelles qui s’ouvrent dans le monde ( du Vietnam aux changements en Europe du Sud), plaident pour un document offensif, de tonalité anti-impérialiste et insistent sur la diversité et la souveraineté des partis. Sur ces thèmes, ils rencontrent, plus ou moins, l’accord des Italiens, des Espagnols, des Roumains, notamment.
Les positions de Ponomarev ne constituent pas une surprise pour Kanapa ; il en est régulièrement averti par les rapports de Courtieu, de Prague ; par les discussions aussi qu’il peut avoir avec le correspondant de L’Humanité à Moscou, Serge Leyrac.

Le premier trimestre 1975 est incertain. Georges Marchais, victime d’un accident cardiaque, doit s’éloigner, se reposer. Il y a comme un flottement à la direction communiste, que Kanapa ressent vivement. Roland Leroy croit-il son heure venue ? C’est la thèse de Charles Fiterman :

« Le moment a été difficile à gérer d’autant que Roland Leroy, le croyant quasiment mort…
- A voulu prendre sa place ?
- A essayé de s’installer. Il a fait tout ce qu’il a pu avec l’appui de L’Humanité. Prenez la collection du journal de l’époque, et vous verrez qu’il y est en photo tous les jours… »

Mais Fiterman entend, au même moment, prendre la deuxième place dans l’organigramme.
Le secrétaire général n’est de retour qu’en avril 1975 à la direction des affaires ; il est remonté ; et décidé à accélérer les choses. Avec Kanapa. Le 14 avril, celui-ci présente devant le Comité central son second grand rapport, intitulé " Coexistence pacifique et lutte de classes" , un thème qui lui est cher.
La conférence de Berlin piétine ; les rapports entre Brejnev et Giscard (ainsi que Chirac ) inquiètent ; le PS resserre ses liens avec l’Internationale socialiste. En même temps la situation semble plus ouverte que jamais, en France comme en Europe. Kanapa s’explique longuement sur les nouveaux enjeux internationaux. Marchais participe, avec lui, à la conférence de presse au lendemain de la session. Sur Europe 1, le secrétaire général déclare :

" Si Léonid Brejnev pensait que la politique de Giscard d’Estaing est une bonne politique, il y aurait un désaccord profond entre nous" .

A propos de la dissidence, il élève un peu le ton :

" Nous sommes contre le bannissement, l’exil, la prison. Si j’avais des problèmes de cette nature, je les règlerais par la lutte politique" .

Décidément, comme l’écrivait deux ans plus tôt Kanapa, « …il y a l’URSS ». Pour la direction communiste, la lutte contre l’antisoviétisme peut-elle rester de saison ? Au fil des mois, la campagne qu’elle avait lancée sur ce thème, à grand renfort de propagande, s’effiloche. Non seulement, le mot d’ordre n’est plus opératoire mais la contradiction entre le projet de Marchais ( engagement à gauche, changement politique, socialisme et démocratie) et une forme de suivisme à l’égard de Moscou est devenue trop forte.
Fin mai, une nouvelle session du Comité central est marquée par un double événement, symptomatiquement lié. Dans son rapport, Marchais émet, pour la première fois sous une forme aussi officielle, une condamnation solennelle du stalinisme. Répondant à la convention du PS qui venait d’avoir lieu, il déclare

" Parce qu’il s’agissait de conceptions et de pratiques totalement étrangères à leur idéal et à leur politique, les communistes français furent atteints très douloureusement par les révélations du XXe congrès du PCUS(…). Ils condamnèrent ces crimes et ces drames" .

Certes Marchais fait comme si cela était de l’histoire ancienne, une affaire réglée, mais personne ne s’y trompe ; c’est bel et bien la première intervention publique d’un secrétaire général, avec cette insistance, sur le sujet ; il ajoute

" Nous n’entendons naturellement pas couler la France socialiste dans le moule soviétique (…). Nous voulons un socialisme aux couleurs de la France".

Significativement, c’est à cette même session qu’il est proposé d’élire Jean Kanapa au Bureau Politique ; patelin, Gaston Plissonnier justifie ainsi cette demande :

" Comme chacun le sait, notre camarade, élu membre du Comité central en 1959, a assumé depuis longtemps des responsabilités importantes et diverses. Actuellement il est responsable de la section de politique extérieure du Comité central. Or si l’on tient compte de l’ampleur et de la complexité des événements mondiaux, de leur répercussion sur la vie politique française, de la lutte à conduire contre la politique extérieure du pouvoir, de l’importance de notre activité internationale, en particulier en ce qui concerne les rapports avec les partis communistes et ouvriers, il est souhaitable que la responsabilité de cette activité soit confiée à un membre du Bureau politique. Jean Kanapa possède les compétences politiques et l’expérience pour assumer cette responsabilité dans les meilleures conditions. Précisons encore que notre camarade participe largement à l’élaboration et à la mise en oeuvre de la politique générale du parti. Ainsi l’élection de Jean Kanapa serait un renforcement de la direction politique du Parti. "

La démarche, une promotion entre deux congrès, est inhabituelle. Pourquoi cette nomination à ce moment là ? Et pourquoi Kanapa ? Le nom du trésorier du parti, Georges Gosnat, proche de Plissonnier, grand ami de l’Union Soviétique, était aussi régulièrement avançé. Parce que se profile le XXIIe congrès du Parti, que Marchais (et Kanapa) entendent frapper fort, dans le prolongement du tournant pris en octobre 1974. Mais G. Marchais a besoin de renfort au Bureau politique, d’où cette forme insolite de promotion ; en fait, depuis l’automne 1974, la direction se recompose progressivement ; des concurrents sont éloignés ; R. Leroy, s’il accède à la direction de L’Humanité, est écarté de la direction quotidienne des affaires, Place du colonel Fabien ; la vieille garde progressivement passe la main ; et puis, quand décède le 25 avril 1975 Jacques Duclos, c’est un soutien de Marchais mais aussi un adversaire de longue date de Kanapa qui disparaît.


Sciences Po - Centre d’histoire

Présentation du contenu du fonds Kanapa/Streiff composé de documents qui ont servi à l’élaboration de la thèse de doctorat d’histoire soutenue par Gérard Streiff à l’IEP de Paris en 2000, sous la direction de Jean-Noël Jeanneney.

Des archives sont également disponibles aux Archives Départementales de Seine-St-Denis (Bobigny).



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