Revue janvier 2022

Familles françaises
Le mariage, une institution bourgeoise ?

Gerard Streiff

On se marie de moins en moins en France. C’est vrai en général. Sauf pour les classes aisées qui continuent de recourir au mariage de manière à peu près inchangée. Histoire de consolider leur patrimoine, et leur classe.

La pandémie a porté un méchant coup au mariage : 155000 mariages ont été célébrés en France en 2020 soit une chute de 31% sur 2019. C’est vrai que les célébrations ont été interdites durant le premier confinement puis tolérées et encadrées. N’empêche. Il faut remonter à 1915, en pleine première guerre mondiale (avec l’appel sous les drapeaux de millions d’hommes) pour retrouver un niveau plus bas : 88 000. Il faut certes tenir aussi compte des chiffres des Pacs pour 2020 ( chiffres non encore publiés ; il y eut autant de mariages que de Pacs en 2019). Jérôme Fourquet, dans son livre « L’archipel », estime que le mariage n’est plus « une norme sociale hégémonique ». Laurent Toulemon, démographe à l’INED, observe « un recul du mariage comme rite de formation des couples depuis les années 1970. Aujourd’hui les couples souhaitent se former mais ils ne veulent pas nécessairement se marier, ce qui entraîne une augmentation importante des naissances d’enfants dans des couples non mariés ». Autres caractéristiques des familles d’aujourd’hui : les retards des naissances (qui interviennent chez des femmes plus âgées) et puis l’augmentation de la diversité des formes légales de couples ( Pacs, mariage pour les personnes du même sexe).

Toutefois cette désaffection n’est pas la même selon les catégories sociales si on en croit une étude de l’Insee « Les familles en 2020 » d’Elisabeth Algeva, Kilian Bloch et Isabelle Robert-Bobée. Pour dire vite : plus on est aisé, plus on se marie.
Une comparaison : en 1990, 80% des ouvrières vivaient en couple pour 70% de femmes cadres ; ces chiffres tendent à s’inverser à partir de 2010. D’où un double débat, à partir d’observations pointées également aux Etats-Unis : on se marie de moins en moins dans les classes moyennes et les catégories les plus pauvres alors que le taux de mariage est resté à peu près inchangé parmi les catégories les plus favorisées. De 1979 à 2018, le nombre de gens mariés (en %) de la génération 33/44 ans est passé de 84 à 80% chez les plus riches, de 82 à 66 parmi la classe moyenne et de 60 à 38 chez les plus pauvres.

Dans le même temps, le phénomène des familles monoparentales touche essentiellement ces catégories les plus pauvres. Une famille sur quatre est monoparentale, selon l’INSEE. « La hausse de la monoparentalité, note Laurent Toulemon, entraîne un risque de pauvreté accru, mais dans le même temps elle illustre une amélioration de la situation des femmes qui, dans les années 1960 par exemple ne pouvaient tout simplement pas partir. Il faut aussi garder en tête que ces situations de fragilité correspondent à des périodes dans la vie qui ne durent pas nécessairement. Il existe des besoins spécifiques assez clairs, liés au fait que les familles monoparentales sont plus que les autres sans emploi. A cet égard, c’est d’ailleurs différent pour les mères, très majoritaires dans les familles monoparentales et pour les pères. »

D’où cette question : le déclin du mariage accroit-il les inégalités ? le brassage social est-il en panne ? Comme l’écrit le journaliste Jean-Pierre Robin, « le mariage serait-il désormais l’apanage des populations aisées et a-t-il cessé de favoriser la promotion sociale ? » Le mariage peut être en effet un moment de changement social, c’est d’ailleurs la trame romanesque qui a nourri toute une littérature depuis … Balzac. Il existe trois termes (plutôt barbares) pour désigner les modes de rencontres : l’homogamie désigne des unions de personnes de même statut, ou même classe ; l’hypergamie consiste à se marier avec quelqu’un d’un milieu social supérieur ou supposé supérieur ; l’hypogamie au contraire évoque un choix de conjoint de condition sociale moins forte.

On aurait pu penser que les nouveaux modes de vie, l’ouverture au monde, le dépassement des frontières (réelles ou symboliques), l’accroissement phénoménal des lieux de rencontres (et des sites de rencontre numérique singulièrement), allaient multiplier et diversifier les possibilités de choix de conjoints-e-s. Ce n’est pas vraiment ce qui se passe. L’homogamie se porte très bien, les mêmes se retrouvent avec les mêmes. La sociologue Marie Bergström évoque ainsi les pratiques sur les sites de rencontre : « Les affinités culturelles, les pratiques langagières, photographiques mais aussi les codes de séduction, différenciés selon les milieux sociaux, favorisent les contacts et les appariements entre personnes socialement proches. »
L’élite épouse l’élite et la tendance à l’homogamie économique est implacable. En 2021, les très riches épousent des très riches, les héritiers épousent des héritières et vive versa ( et les surdiplômés, qui semblent repliés sur eux-mêmes, ne marieraient que des surdiplômés). Question de revenus mais aussi (et surtout) question de composition de l’héritage des individus.
"L’absence de patrimoine hérité est un handicap si l’on veut être en couple avec un héritier", indique l’étude réalisée par Nicolas Frémeaux (dont le directeur de thèse a été Thomas Piketty), de l’université de Cergy-Pontoise, étude publiée dans le dernier numéro de la revue trimestrielle Population, diffusée par l’Institut national d’études démographiques (Ined).
Cette étude (on peut la rapprocher des travaux de Monique et Michel Pinçon-Charlot sur « l’entre-soi ») montre l’importance du patrimoine (plus que la question de revenus ou de niveaux d’éducation) dans ces épousailles des très riches.
"Ce n’est pas une surprise, tous les travaux de Piketty ont montré ce retour du patrimoine et des héritiers dans la société, mais c’est la première fois qu’on le quantifie ainsi", dit Nicolas Frémeaux.

Extraits

« L’union fait la force et le couple permet de cumuler les salaires. « Mais ajouter deux smics n’est pas la même chose que de doubler deux revenus mensuels de 3000 à 4000 euros. Et le fait qu’on se marie moins change aussi la donne », fait remarquer Louis Maurin, directeur de l’Observatoire des inégalités. Loin d’être un facteur de réduction des inégalités salariales comme il a pu l’être durant les Trente Glorieuses, le mariage tend au contraire à les exacerber. Il y a deux raisons à cette « homogamie économique » : malgré les disparités salariales tant décriées entre hommes et femmes, les couples rassemblent de plus en plus des salaires de niveau comptable (l’avocat n’épouse plus sa secrétaire mais une avocate) et la multiplication des familles monoparentales est bien souvent gage de pauvreté. L’étude de l’Insee rappelle qu’en 2020 le quart des familles (avec enfants-s) n’avait qu’un parent, que 4 millions d’enfants mineurs vivaient dans des foyers monoparentaux dont 41% en dessous du seuil de pauvreté (21% pour l’ensemble des enfants). En France comme aux Etats-Unis, les tendances décennales concordent : plus on dispose de revenus élevés et plus on continue de se marier, avec en outre une quasi-inexistence de familles monoparentales parmi les plus aisés. A croire que le passage devant le maire est vraiment (re)devenu une institution bourgeoise ».
Jean-Pierre Robin

SONDAGE/N° Janvier 2022

Idées de gauche et opinion de droite ?

La manipulation des sondages prend parfois des formes caricaturales. Dans "Le Figaro" du 25 octobre 2021, par exemple, un gros titre s’étale sur toute la largeur de la page 8 : " La sécurité, préoccupation déterminante pour les Français". Or le graphique publié sous ce fier intitulé, un "Baromètre Fiducial-Odoxa", indique à peu près le contraire. A la question " Parmi les grands domaines suivants, quels sont ceux qui compteront le plus dans votre vote à l’élection présidentielle ?", la première réponse est : "Le pouvoir d’achat", 44%, réponse en hausse de 11% sur la précédente enquête ( ce qui est une augmentation substantielle) ; puis la réponse qui vient en second donne " la sécurité et la lutte contre le terrorisme" : 30% d’accord, en baisse de 1%.

En fait, depuis des mois, bien avant la pandémie mais le phénomène s’est accentué durant le confinement, des batteries de sondages cherchent à installer l’idée d’une France droitisée, d’une opinion qui pense à droite, obsédée par l’enjeu policier. Mais dans le même temps, si l’on va dans le détail des choses, des enquêtes, curieusement plus discrètes, affirment, confirment, redisent, toujours ces derniers mois, que nombre d’idées progressistes sont, ici et maintenant, largement majoritaires. Quelques exemples : 60% des Français trouvent la société injuste ; 70% estiment que l’Etat dépend trop des grands groupes ; pour 57%, il faut prendre aux riches pour donner aux pauvres ; ; 57% jugent que la notion de flexibilité est une menace ; pour 64%, la compétitivité est une attaque contre les droits acquis ; 71% estiment que pour se défendre il faut se coordonner avec ses proches ; 66% des sondés sont pour taxer les grandes fortunes ; 57% estiment que le modèle économique n’est pas efficace pour réduire les inégalités sociales ou garantir un bon niveau de vie ; 77% pensent que les ressources naturelles (eau, forets) ne devraient pas relever du privé ; 61% sont opposés au recul de l’âge de la retraite ; huit Français sur dix sont pour le SMIC à 1800 euros (et cette demande est majoritaire dans toutes les familles politiques) ; 69% sont pour les 32 heures ; 89% sont contre les délocalisations. Et puis, last but not least, autre idée quasiment plébiscitée : 97% des sondés trouveraient juste que le salarié donne son avis dans l’entreprise.

Voilà des éléments qui dessinent les contours d’une opinion bien loin de l’image réactionnaire que veulent nous donner les dominants.

Gérard Streiff



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